Ethiopie, « le tigre africain » ?

Ce texte est paru dans Echanges n° 158 (hiver 2016-2017)

«Tigre africain », c’est le terme inventé par le régime établi en 1995 et qui, à marches forcées et sanglantes, veut faire entrer l’Ethiopie dans le marché mondial de l’exploitation capitaliste moderne, démontrant par là sa politique et ses ambitions. Les faits et méfaits d’une réalité souvent bien cruelle que nous exposons ci-après traduisent indéniablement un essor économique qui doit être relativisé, parce que parti de rien d’un point de vue purement capitaliste mais aussi porteur de fragilités inhérentes à la société éthiopienne elle-même. Les données qui traduisent une situation d’ensemble doivent être maniées avec précaution car d’une part les appareils de mesure sont plutôt primitifs et imprécis et d’autre part, à cause de cet essor économique quelque peu chaotique, des changements rapides peuvent être enregistrés dans certains secteurs. Paradoxalement, les fragilités tiennent d’une part au fait que l’ensemble des structures sociales et économiques ne se transforment pas si aisément mais aussi d’autre part aux conséquences du développement capitaliste mondial, y compris celles de l’essor économique éthiopien (1).
D’une superficie de 1 100 000 km² (deux fois la France), peuplée de 100 millions d’habitants (avec un taux de croissance de la population de 2,5 % soit 2 500 000 habitants de plus chaque année), deuxième pays d’Afrique après le Nigéria, le pays n’a jamais vraiment connu la paix intérieure et/ou extérieure, mais il voit dans ces dernières années les effets directs de son développement économique, dans des troubles internes récurrents d’une grande ampleur dont les conséquences politiques et économiques restent difficiles à prévoir.
Ce pays montagneux, véritable château d’eau, s’étage entre une dépression de moins 120 m dans le désert de Danakil et les 4 00 m du Ras Dashan avec un plateau central oscillant entre 1 800 m et 3 000 m. Ce qui donne à cet Etat un environnement très diversifié : on n’y compte pas moins de 72 microclimats. Ce qui est à l’origine une bénédiction agricole, se transforme dans les néo-colonisations du capital mondial en une calamité pour le monde agricole local (2).
Il est difficile de séparer cette néo-colonisation des évolutions politiques qu’a subies le pays depuis quarante ans, marquées d’une part dans la persistance de populations d’ethnies, de langues et de cultures différentes voire conflictuelles, et d’autre part dans les efforts de modernisation d’une élite politique d’une société qui reste encore aujourd’hui en grande majorité agricole. Comme souvent dans de tels pays, ce sont les militaires qui jouent le rôle moteur de cette modernisation. C’est une junte militaire, le Derg, qui en 1974 détrône le dernier « empereur », Haïlé Sélassié (1892-1975), et qui dirige le pays d’une main de fer jusqu’en 1991. Dans le contexte de la guerre froide, le nouveau régime est largement influencé et soutenu par l’URSS, dans une « République fédérale démocratique », dictature de fait pratiquant ce qui fut appelé « terreur rouge ». Après la chute du régime soviétique, une période d’incertitude politique voit la montée, toujours sous influence militaire, d’un Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (FDRPE), dominé par le Front de libération du Peuple du Tigré qui asseoit définitivement son pouvoir depuis 1996 lui aussi sous la forme d’une véritable dictature.
C’est aussi un entremêlement de conflits coloniaux et postcoloniaux entre l’Angleterre et l’Italie qui peut expliquer la prééminence actuelle dans cette dictature d’une ethnie très minoritaires du Tigré (6 % de la population).
Partenaire des grandes puissances
Le système est fédéral pour tenir compte de la diversité ethnique des populations, sans que cela constitue une délégation du pouvoir central qui impose le contrôle politique de toutes ces régions et autres subdivisions administratives (le pays ne comporte pas moins de 80 groupes ethniques). L’essentiel (plus de 70 %) de la population se trouve dans la partie ouest du pays, divisée, outre le Tigré au nord, entre la région Amhara peuplée principalement par l’ethnie Amhara (30 % de la population totale du pays) et au sud la région Oromia à majorité ethnique d’Oromos (près de 40 % de la population totale du pays). Addis-Abeba, la capitale, se trouve dans cette dernière région aux confins de la région Amhara. Ce détail aura une grande importance dans le déroulement des événements dont nous allons parler. Ils vont être causés principalement par l’expansion territoriale du développement capitaliste autour de la capitale, qui va toucher ces deux régions traditionnellement en conflit ouvert, et les souder dans une même opposition au pouvoir central (3).
Malgré ses faiblesses relatives et son instabilité interne, l’Ethiopie est un partenaire précieux dans la région de la « Corne de l’Afrique » pour l’ensemble des puissances mondiales, non seulement pour son développement économique mais d’abord pour son rôle de gendarme des pays voisins, Somalie, Erythrée et Soudan du Sud et paradoxalement un pays d’accueil des réfugiés des pays limitrophes. Sous cet aspect, l’Ethiopie est un partenaire stratégique des Etats-Unis (voir la visite d’Obama en juillet 2015). Pour l’engagement de 4 000 militaires Ethiopiens dans l’AMISOM (Union des forces africaines) en Somalie, l’Ethiopie reçoit 3,3 milliards de dollars d’aide militaire (4). L’Ethiopie n’ayant plus de débouché sur la mer à cause de la sécession historique de la Somalie et de l’Erythrée, seul le port de Djibouti est un élément vital dans le développement du pays, sa seule ouverture sur la mer grâce à la liaison ferroviaire avec Addis-Abeba, récemment rénovée par les Chinois. Ce qui fait de la minuscule République de Djibouti l’objet de toutes les convoitises : bases militaires  américaine (depuis 2002), japonaise (depuis 2010), bientôt chinoise (fin 2017), française (héritage de l’occupation depuis 1884) avec des antennes militaires dans les pays voisins qui peuvent être activées en bases militaires opérationnelles.
Le 28 avril 2016, Djibouti et l’Ethiopie ont conclu un accord militaire qui autorise le stationnement de troupes éthiopiennes sur le territoire de Djibouti. Cette situation fait que les puissances étrangères occultent les massacres intérieurs du pouvoir, qui de fait se voit ainsi renforcé car il est essentiel que le pays reste un élément de stabilisation dans la Corne de l’Afrique (5).
Présence de la religion
Il est un élément dont on ne parle guère alors qu’il est présent tant sur le plan politique que dans le contrôle social des mœurs et coutumes dans tout le pays. C’est la présence de la religion, essentiellement de la religion chrétienne orthodoxe qui s’impose à près de la moitié de la population, le reste étant partagé entre protestants et musulmans. Religion d’Etat avec d’énormes privilèges et richesses, au temps du Négus, elle a perdu  tout pouvoir temporel et toutes ses possessions après la chute de celui-ci et l’établissement d’un Etat de style soviétique par une junte militaire en 1974 instaurant la séparation des Eglises et de l’Etat. Le deuxième coup d’Etat en 1991 a maintenu l’essentiel de cette politique mais une collaboration de fait s’est établie entre le FDRPE et l’Eglise orthodoxe qui aurait récupéré, avec une partie de ses richesses, tout son prestige et son influence et dont les dirigeants entretiennent avec le parti au pouvoir un climat de compromission. Il est symptomatique que l’un des événements sanglants dont nous parlons ci-après se produisit à l’occasion d’une grande fête religieuse de cette Eglise et que les dirigeants qui tentèrent de prendre la parole durent se retirer alors que l’émeute se déclencha contre la police qui intervenait alors. L’Eglise orthodoxe reste fidèle à sa tradition millénariste ce qui d’une certaine façon cadre avec les perspectives politiques des militaires (6).
Etre femme
On doit aussi considérer – dans l’intrusion des Eglises dans la vie sociale et la main de fer des dominants – la place de la femme dans la société patriarcale éthiopienne malgré quelque évolution. Les pratiques ancestrales restent tenaces avec l’excision (96 % des femmes) ; le mariage précoce (en Amhara 48 % des filles de moins de 15 ans et 26 % des filles de moins de 19 ans sont mariées de force). Le sort des enfants n’est pas plus enviable, 86 % des enfants de 5 à 14 ans et 97 % des moins de 14 ans sont astreints à un travail dans les secteurs domestiques et agricoles ou de l’économie informelle. Pour ce qui concerne l’enseignement, globalement seuls 50 % des enfants sont alphabétisés. Et on ne peut guère évaluer le sort tragique de femmes et enfants sous la domination rigoureuse, pas seulement coutumière mais aussi légale, de la gent masculine, notamment dans des situation trop fréquentes comme le viol (7). Il est quand même symptomatique que le FDRPE, pour tenter d’endiguer les troubles et procédant à un remaniement ministériel, ait admis trois femmes dans le nouveau gouvernement.
Contrôle de masse
Sur les questions identitaires comme sur les questions économiques, il est frappant de constater une méconnaissance profonde des urbains par les ruraux et vice-versa. C’est une des conséquences de la politique du gouvernement relative à la circulation des personnes sur le territoire. Parallèlement aux expropriations et déplacements forcés, il y a une restriction forte des voyages et séjours à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières (toutes les frontières terrestres du pays seraient fermées). Une des voies de contrôle de masse de la population s’incarne dans les autorisations officielles nécessaires pour changer d’Etat fédéral et il est quasiment impossible de s’installer à Addis-Abeba lorsqu’on est un paysan. Les modalités de l’exode rural sont aussi limitées que contrôlées. Les représailles administratives demeurent un outil courant de la rigueur politique, le sentiment d’être dans une grande prison à ciel ouvert est largement partagé dans le pays. A cela s’ajoute une fermeture affichée des canaux d’information et de communication permettant la diffusion d’une sémantique de propagande et de désinformation de la population éthiopienne comme de l’opinion publique étrangère (8).

Du point de vue de la structure des différents facteurs économiques, l’Ethiopie est toujours partiellement une forme de capitalisme d’Etat entièrement dépendant du pouvoir politique ainsi accaparé par une ethnie : outre la terre (on en parle ci-après), l’Etat contrôle les banques, les transports, les télécoms et la distribution, secteurs qui restent fermés aux investissements directs étrangers. Ce qui n’exclut nullement la dévolution à des firmes étrangères par le pouvoir politique de travaux dans ces secteurs, ce qui bien sûr ouvre la porte à toutes les corruptions que l’on puisse imaginer. Les principaux investisseurs sont l’Arabie saoudite, la Chine (notamment dans les infrastructures de transport et dans les télécommunications), l’Union européenne, les Etats-Unis, l’Inde et la Turquie. Mais la plus grosse partie des investissements étrangers va dans l’agriculture, ce qui est normal car l’Ethiopie reste, malgré son développement industriel, un pays agricole (80 % de population rurale, 40 % du PIB contre 15 % pour l’industrie). Sur 49 millions d’actifs, 80 % dépendent de l’agriculture qui assurait en 2015, 83 % des exportations.
Malgré les guerres étrangères (la dernière avec l’Erythrée, de 1998 à 2000, toujours sur le point de renaître) et civiles (la dernière en novembre 2016, une invasion du Tigré par des guérilleros Amhara), malgré les périodes de sécheresse (en 2011, la crise alimentaire aurait fait entre 50 000 et 250 000 victimes, la dernière sécheresse en 2015-2016 particulièrement marquée a affecté un quart de la population et celle qui s’annonce serait encore plus ravageuse), l’Ethiopie, partie de rien, a connu depuis 1995 un essor économique vanté partout et la croissance du PIB atteint environ 10 % chaque année de 2007 à 2013. Cela a même débuté bien avant : par exemple, depuis 2003, l’entreprise suédoise H&M a délocalisé en Ethiopie la totalité de ses usines textiles. Un autre exemple peut donner une idée de l’expansion dans certains secteurs : avant 2005, aucune fleur ne sortait d’Ethiopie, aujourd’hui le pays est, sous l’impulsion des investissements néerlandais, le quatrième producteur mondial et le deuxième exportateur mondial de roses (derrière les Pays-Bas).
Le PIB total est passé de 7,3 milliards de dollars américains en 1980 à 16 milliards en 2006 et à 70 milliards en 2016. Parallèlement le PIB par tête est passé de 215 dollars en 1985 à 702 dollars actuellement. Pour spectaculaires qu’ils soient, ces chiffres sont trompeurs. Considérant ce PIB total, en 2015, l’Ethiopie occupait le 72e rang mondial sur 188 Etats et pour le PIB par tête le 173e mondial sur ces 188 Etats. Encore plus trompeurs si l’on considère l’essor de la population du pays, passée de 35 millions en 1980 à 78 millions en 2006 et à 101 millions en 2016. Ce qui explique pourquoi l’Ethiopie reste un pays pauvre malgré l’essor économique, d’autant plus que le PIB par habitant dissimule les disparités énormes dans la répartition du revenu global de cet essor économique relatif. D’une part, les dominants politiques tigréens s’en attribuent la part du lion, soit directement soit par les prébendes dans l’attribution de concessions aux investisseurs. D’autre part, une nouvelle classe capitaliste nationale a grandi, par un développement industriel, agricole et surtout spéculatif. Ceci se matérialise par l’existence du plus grand nombre de millionnaires et de milliardaires de l’Afrique – 2 700 en 2013 sur les 165 000 recensés pour toute l’Afrique, leur nombre en Ethiopie ayant augmenté de plus de 100 % entre 2007 et 2013 (9). Si la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 45 % en 1995 à 30 % en 2010, son nombre est en fait resté le même en raison de l’augmentation de la population.
Développement industriel
Dans une telle situation, le gouvernement n’a eu aucun mal pour attirer les investisseurs étrangers (et quelques locaux) dans un développement industriel. Ce développement est venu tant par le fait qu’avec les salaires les plus bas du monde, les délocalisations notamment dans le textile et la chaussure se sont déplacées depuis l’Asie (surtout du Bangladesh) et que cet essor a entraîné une certaine croissance d’industries de base, spécialement dans le bâtiment, accompagnée d’une énorme spéculation immobilière. Dans la région d’Addis-Abeba une dizaine de parcs industriels exploitent chacun entre 30 000 et 60  000 esclaves pour des salaires souvent inférieurs à 30 euros par mois. Les plus « favorisés » sont les fonctionnaires : un enseignant peut gagner jusqu’à 100 euros par mois (10). Ce développement se fait dans une situation assez chaotique quant aux infrastructures. La faiblesse de la productivité (due en partie à la condition physique des exploités) est aggravée par exemple par des coupures d’électricité (d’où la mise en eau récente d’un énorme barrage hydro électrique sur le Nil Bleu) (11) et la carence des transports. D’où une nécessité de financement de différents projets d’adaptation où interviennent non seulement le FMI, la Banque mondiale, la BCE mais surtout des emprunts chinois. En septembre 2016, la BCE a consenti un prêt de 200 millions de dollars américains pour la construction de deux parcs industriels. Le voyage récent de Merkel, la chancelière allemande, en Ethiopie notamment, visait à restreindre l’émigration vers l’Europe par un développement local. La crise mondiale et les contrecoups de la sécheresse récente (la pire sécheresse depuis cinquante ans) ont largement grevé l’économie du pays et contraint au recours à un financement international qui, ajouté à ces difficultés intérieures et à leur impact sur les échanges internationaux, a pour conséquence une inflation dépassant 10 % et un taux de chômage avoué de 20 %, situation qui n’est pas sans avoir joué un rôle dans les événements dont nous allons parler.
Auparavant, on peut souligner que ce qui se passe en Ethiopie du point de vue de son développement économique est un problème identique, avec les spécificités nationales, à celui de tous les pays en développement. Le problème de toujours, celui du capital : la transformation des paysans en prolétaires pour l’exploitation de leur force de travail dans des unités capitalistes de production. Dans le cas de l’Ethiopie se conjuguent, avec la complicité du pouvoir politique, d’une part l’accaparement des terres, essentiellement par des investisseurs étrangers, qui prive les paysans de leur source de vie, d’autre part le développement d’infrastructures qui aboutit à des résultats identiques par l’expropriation directe et la facilité donnée à la pénétration du capital dans tout le pays. Tous les conflits présents vont tourner autour de cette question de propriété du sol.
On peut souligner ici que la couverture végétale du sol éthiopien a été largement modifiée en cinquante ans. 98 % des forêts ont disparu (la couverture forestière du pays est passée de 40 % de la superficie totale du pays à 2,7 %) (12), soit pour la création d’espaces de pâturages et/ou de culture et l’utilisation du bois comme seul combustible domestique (ce qui est encore le cas aujourd’hui) (13) et la construction (14) ; cet espace déforesté devient « libre » pour toute culture et contribue indirectement largement à la politique agricole présente.
Elimination économique…
Dans les années 1970 une réforme agraire a transféré l’ensemble des terres agricoles en « biens collectifs », propriété de l’Etat, dont l’usage de parcelles de moins de 10 ha (10 000 m²) était concédée à chaque paysan. Mais cette réforme n’a guère été appliquée : en 2000, 87 % des familles n’exploitaient qu’une superficie de moins de 2 ha (2 000 m², un grand jardin) (15). La pression démographique est telle que les lopins de terre diminuent. En 2008, la taille moyenne d’une exploitation était de 0,8 hectare. Dans le processus de « modernisation » entrepris à partir de 1995, le gouvernement, ayant pratiquement les mains libres quant à l’attribution des terres, a de plus en plus concédé les plus fertiles à des investisseurs étrangers ou locaux, en d’incroyables dimensions, éliminant les paysans qui n’en avaient que l’usage, contraignant ceux-ci, soit à émigrer vers les villes (d’où un taux de chômage dépassant 20 % de la population active), soit à se replier sur les terres les moins fertiles et les moins irrigables.
Le processus va tous azimuts, par exemple pour une production intensive d’hydrocarbures ou pour la culture du khat (dans la zone administrative du Harrarge Est) permettant à la fois une manne financière pour l’Etat qui exporte cette drogue dans les pays consommateurs voisins (Erythrée, Soudan, Somalie, etc.) et le maintien dans une forme de dépendance d’une partie de la population. Les terres dévolues aujourd’hui à la culture du khat ont remplacé les cultures maraîchères et vivrières, poussant les familles rurales à consommer des aliments achetés au marché et dépendant des fluctuations des prix. Cette situation expose d’autant plus les populations à l’insécurité alimentaire et nutritionnelle. En 2008, de 60 à 80 millions d’hectares de terres fertiles avaient ainsi été arrachées aux paysans locaux, dont 3 millions d’hectares rien qu’en 2008. Un homme d’affaires indien s’est vu ainsi concéder d’un seul coup 310 000 ha de terres (la moitié du département de Seine-et-Marne). Actuellement sur 77 millions d’hectares de terres arables, les paysans éthiopiens n’exploitent plus que 17 millions d’hectares.
Des plans successifs ont visé à accélérer la transformation des structures économiques ; toute une partie de ces plans concernaient précisément l’attribution des terres par l’Etat à des fins diverses. Fin 2015 est publié un nouveau plan d’urbanisme concernant la région d’Addis-Abeba, avec maintes expropriations qui empiètent notamment sur la région Oromo dans laquelle se situe la capitale.
« … Il y a depuis quelques années, une accélération de la politique de développement agricole et industriel, qui passe par l’encouragement d’investissements capitalistiques soit intérieurs soit extérieurs, passant par une grande facilitation d’accès à du foncier pour les entreprises investissant en Ethiopie, et, avec des phénomènes massifs de captations foncières, d’expropriations de populations paysannes. Comme toute la périphérie d’Addis-Abeba est habitée par des populations oromos, ce sont elles qui ont les premières fait les frais de ces processus d’expropriations massives… (16). »
Une recherche récente montre dans quelles conditions cela se passe sur le ­terrain :
– il existe un réel décalage entre la position officielle des autorités (lois, politiques publiques, politiques agricoles, procédures…) et les réalités de terrain. Selon la Constitution, les paysans ont droit à des compensations (rémunérations) en cas de l’expropriation de terres. Mais en pratique, peu de paysans reçoivent ces compensations. Bien au contraire, certains sont expulsés manu militari de leurs terres ;
– les investissements et les octrois sont réalisés sans aucune limite sur l’utilisation d’eau, aucune étude d’impact environnemental ou contrôle environnemental, ce qui a des conséquences sur la préservation de l’écosystème et risque d’affecter l’économie éthiopienne fortement dépendante de l’agriculture ;
– de nombreux cas d’accaparement des terres impliquent non pas de gros investisseurs étrangers mais des petits investisseurs locaux ou issus de la diaspora.
…et massacres
Il est un aspect dont cette recherche ne parle guère en mentionnant simplement l’expulsion brutale des paysans ainsi évincés, dans une politique meurtrière délibérée. Les Amharas en ont été victimes, particulièrement dans le sud du pays…. Selon l’agence centrale des statistiques, le nombre d’Amharas vivant en Ethiopie est inférieur de 2,7 millions aux dernières projections. Pour les Amharas, il y a un écart difficilement explicable. Si bien que les Ethiopiens commencent à se demander où sont passés ces 2,7 millions d’Amharas.
Des massacres ont par ailleurs été mentionnés contre les Anuaks du Gambella en 2003… Un réfugié, établi au Kenya, témoigne :
« Les Anuaks sont partis en 2003-2004, après le massacre. Certains sont restés pour protéger la terre, afin qu’elle ne soit pas désertée. La délocalisation est difficile. J’ai été déplacé de la terre où mes ancêtres vivaient. J’ai été déplacé dans un nouvel endroit qui n’est pas fertile. Pour justifier la délocalisation, ils invoquent un meilleur accès aux services sociaux. Mais ça ne s’est jamais produit. Les gens meurent de maladies. Durant la délocalisation menée par les militaires, il y avait des meurtres. Des gens étaient torturés et battus. […] Alors, les gens ont préféré partir pour rejoindre leurs parents réfugiés au Kenya. […] Nous venons de terres fertiles. Nous habitions près des rivières, où il y avait du poisson. Maintenant, nous sommes jetés dans le désert pendant que des gens venus de l’étranger récoltent nos terres. »
En 2007, le Front de libération du Peuple du Tigré (FLPT) a encore conduit des opérations de nettoyage ethnique contre les peuples de l’Ogaden, dans les villages de Fik, Qoreh, Gode, Degehabur et Wardheer. Dans des raids meurtriers, les troupes de Zenawi ont massacré des milliers de paysans et ont violé les femmes. Voilà la face cachée du programme de location des terres (17).

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La question de la terre est un sujet sur lequel on s’écharpe depuis des siècles. Un projet d’extension de la capitale et l’expulsion de dizaines de milliers de fermiers oromos ont mis le feu aux poudres. La région de l’Oromia abrite plusieurs millions de paysans oromos, le groupe ethnique le plus important du pays. Mais en  2016, toute l’Ethiopie est concernée par des émeutes de tous genres. Une autre source de tension se situe dans le nord du pays. Les habitants des régions de Gondar et Bahar Dar dans le nord de l’Éthiopie ont quant à eux rejoint le mouvement de lutte suite à une demande de la communauté de Welkait-Tegede de voir leur région administrée par les Amharas et non plus par les Tigréns. En effet, il y a vingt-cinq ans, lorsque le FDRPE est arrivé au pouvoir, une loi fédérale sur le découpage des régions se basant sur le langage s’est vu appliquée. Les Welkait-Tegede, malgré leur évidente appartenance à l’ethnie Amhara, se sont alors vu rejoindre l’administration Tigréenne malgré leur vive désapprobation (18).
Les agriculteurs ne cessent de se révolter, comme le montrent les récents incendies de fermes horticoles où sont cultivées les roses, un des sujets épineux de la révolte. Ces fermes horticoles, se trouvant dans la région des lacs de la partie nord de la vallée du Rift (immense faille qui traverse la corne de l’Afrique du nord au sud), sont soumises à de nombreuses controverses : assèchement des lacs, déversement massif de pesticides, conditions de travail des salariés extrêmement précaires, mais aussi accaparement des terres par les multinationales…(19). « Un paysan éthiopien à qui l’on prend sa terre, il est toujours prêt à se battre. Surtout quand il voit se construire dessus des immeubles dans lesquels il ne pourra jamais habiter, ou quand son terrain est vendu à des gros investisseurs (20). »
La révolte des Oromos
Ce n’est pas la première fois que les Oromos manifestent. Ils l’avaient déjà fait en 2014 lors de la présentation de la précédente version du plan d’expansion d’Addis-Abeba. La police avait alors ouvert le feu et tué des dizaines de manifestants (21). Le parti au pouvoir sentant le danger de la situation a engagé des pourparlers avec les Oromos pour aménager le programme d’agrandissement de la capitale.
Mais aujourd’hui les Oromos manifestent contre la nouvelle version du projet d’agrandissement de la capitale. De fait, le programme urbain oblige les fermiers oromos à quitter leurs terres. Depuis plusieurs années, la capitale fédérale est en proie à une explosion démographique inédite empiétant progressivement sur le territoire oromo. Au cours de la décennie écoulée, 150 000 fermiers oromos ont été obligés de quitter leurs villages sans recevoir de compensations financières adéquates. Pour les militants du mouvement oromo, il s’agit d’un véritable accaparement de leurs terres ancestrales, dont le but serait de modifier radicalement la configuration démographique et culturelle de la région.
Le nouveau cycle de manifestations a commencé en novembre 2015 à Ginchi, à 80 km à l’ouest d’Addis-Abeba, quand les autorités locales ont voulu réquisitionner un terrain de foot appartenant à une école pour le mettre à disposition de promoteurs immobiliers et permettre ainsi l’extension de la capitale. Les étudiants sont immédiatement descendus dans la rue. Leur mouvement a bien sûr été rapidement réprimé avec des morts et des blessés (22).
Les manifestations de Ginchi ont été la première étincelle, et l’opposition aux autorités locales et fédérales n’a pas tardé à prendre de l’ampleur : les ONG de défense des droits de l’homme affirment qu’au moins 140 personnes ont été tuées entre novembre 2015 et janvier 2016. A Sululta (au nord d’Addis-Abeba), les usines nouvellement construites et les programmes de logements empiètent déjà sur les terres agricoles. La ville fait partie de la trentaine de localités qui se sont soulevées en décembre 2015 : des paysans ont quitté leurs collines et sont venus à cheval se joindre aux étudiants qui manifestaient en nombre – ils ont été accueillis par des tirs et des grenades de gaz lacrymogènes. Ailleurs, des postes de police et des symboles de l’Etat ont été attaqués. Par endroits, des entreprises privées ont été prises pour cible (23).
Des manifestations généralement pacifiques ont touché les villes importantes de l’Oromia comme Jarso, Walliso et Robê.
Le 1er janvier 2016, on peut considérer que tout le nord de la province Oromia est en dissidence depuis la mi-novembre 2015. On pourrait diviser un peu artificiellement d’un côté les émeutes qui mettent en cause directement le pouvoir politique dans l’application des plans économiques ou urbains avec comme corollaire l’attaque des symboles immobiliers du pouvoir, de l’autre celles qui attaquent les usines ou installations agricoles modernes dont la présence atteste l’éviction des terres (et assimiler de telles attaques au luddisme, ce qu’on est tenté de faire lorsque l’on sait que 40 000 de ces ex-paysans sont exploités dans ces installations agricoles et industrielles ultramodernes).

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En fait, ce sont les mêmes, paysans menacés ou déjà évincés, prolétarisés en partie, qui tentent de contester le pouvoir dans sa politique et ses réalisations. On ne peut qu’en faire une longue liste qui se déroule tout au long de l’année 2016 :
25 avril 2016. 14 morts dans des affrontements intercommunautaires à Gambella à la frontière avec le Soudan du Sud.
26 septembre. Dans un bidonville proche d’Addis-Abeba, sommairement érigé par ses 30 000 occupants, 3 000 logements sont détruits en vue d’opérations immobilières. La résistance des habitants fait six morts et de nombreux blessés. Vingt policiers auraient été tués dans l’affrontement.
Juillet. Nouvelles protestations dans la région de Gondar proche du Tigré, plusieurs morts.
Dès cet été 2016, on constate que la vieille rivalité entre les Oromos et les Amharas disparaît devant les problèmes communs d’accaparement des terres et de répression sanglante : « Le sang qui coule en Oromia est notre sang aussi », déclarent maintenant les Amharas. C’est le plus grand danger pour la minorité qui tient le pouvoir politique car ces ethnies forment à elles deux près des trois quarts de la population.
« L’effacement de l’antagonisme Oromos-Amharas est quelque chose de fondamental, c’est pour cela que le régime a si peur. Il a bien conscience que la révolte est en train de dépasser le simple cadre régional et de menacer ses fondements (24). »
Pour la première fois cet été, les Oromos, historiquement opprimés, et les Amharas, ancienne élite de l’Ethiopie, ont donc manifesté simultanément dans leurs régions respectives, les deux plus grandes du pays. Cette démonstration de solidarité est inédite. La répression a été d’autant plus brutale. Non seulement les forces de sécurité ont ouvert le feu sur la foule, mais elles traquent les étudiants oromos « chez eux, dans les écoles, et jusque dans les hôpitaux », notait Human Rights Watch dans un rapport publié en juin.
« J’ai vécu ici toute ma vie et je n’ai jamais vu ça. Chaque famille a au moins un de ses enfants qui a été arrêté, témoignait dans ce document un fermier oromo de 52 ans. Cette génération est en train d’être décimée. Mes quatre fils ont disparu, ma fille de 12 ans a trop peur pour aller à l’école. Moi-même, je crains d’être arrêté à tout moment. »
De nombreux cas d’arrestations extrajudiciaires, de tortures et de disparitions forcées ont été documentés par l’ONG (25).
6 et 7 août. La région de Bahir Dar est en état de siège alors que des manifestations éclatent un peu partout dans les régions Oromia et Amhara, laissant plus de cent morts et des centaines de blessés.
12 août. Les habitants terrés chez eux tout un week-end à Shashamam alors qu’ont lieu des affrontements armés avec la police.
15 août. Depuis novembre 2015 la répression a fait plus de 400 morts et entraîné des dizaines de milliers d’arrestations.
Septembre. Des dizaines de membres de l’ethnie Konso assassinés par les forces gouvernementales dans la région autonome Konso près d’Arba Minch sur le lac Anhora, dans le sud-est du pays lors de protestations sur des limites territoriales (26).
2 octobre. Le festival religieux annuel Ireecha, qui regroupe près de 2 millions de fidèles à Bishoftu près d’Addis-Abeba, se transforme en manifestation politique lorsque les participants empêchent les représentants des partis officiels et les pontes religieux de prendre la parole aux cris de « Nous voulons la liberté », « Nous voulons la justice », et commencent à lapider les forces de l’ordre. Celles-ci tirent et chargent dans la foule. Il y aurait eu plus de cent morts (plusieurs centaines diront certains), par balles ou par noyade dans la panique qui s’ensuivit, et d’innombrables blessés. Il y aurait eu depuis un an plus de 600 tués dans des affrontements très divers dans tout le pays (27).
6 octobre. Destruction totale d’un complexe touristique, Le Lodge, au bord du lac Langano. Le même jour, sabotage et incendie de 11 entreprises textiles et de plastique par des milliers de manifestants. De même, incendie d’une usine nigérienne de câbles électriques à Sebeta, à 35 km au sud-ouest de la capitale, d’une usine textile turque et d’une cimenterie. Le même jour, dans la capitale, une femme américaine est tuée, lapidée par des manifestants alors qu’elle circule en minibus (28).
9 octobre. Face à une telle situation de troubles qui s’étendent dans tout le pays, le gouvernement décrète l’état d’urgence pour une période de six mois. Les mesures sont particulièrement strictes : couvre-feu étendu, contrôle de tous les médias et fermeture d’Internet, interdiction aux diplomates et journalistes de se déplacer dans le pays à plus de 40 km de la capitale (29), etc.
Le même jour le gouvernement annule le nouveau plan d’urbanisme ; cela n’arrête pas pour autant le déchaînement de la violence anti-gouvernementale.
L’émeute devant cette forme de répression mortelle de toute manifestation de masse se transforme en se répartissant dans tout le pays avec les attaques des sites de l’investissement de possesseur de terres. On ne les compte plus, seules quelques-unes réussissent à franchir les barrières des contrôles médiatiques.
22 octobre. Incendie d’une ferme horticole néerlandaise, bâtiments et véhicules divers, à Adama au sud d’Addis-Abeba par des centaines de manifestants, accompagné de pillage (plus d’une trentaine de telles fermes « modernes » auraient été ainsi attaquées).
29 novembre. Les combattants de Ginbot  et des unités d’autodéfense Amhara sont rentrés dans la région du Tigré par le sud-ouest de la région. Ils ont mené des attaques contre des installations militaires et économiques du Tigré. Ces attaques ont causé des dommages importants, spécialement dans deux villes, Bourkouta et Adi-Ramets. Les civils tigrés ont payé le plus lourd tribut dans cette guerre (30).
27 décembre. Conflit armé autour de la dépossession de terres dans la région de Benshangul Gomez (Amhara).
10 janvier 2017. Attaques d’hôtels à Gondar et Bahir Dar, quatre morts et 30 blessés (31).
Il est difficile de savoir quelle est la situation réelle en Ethiopie au moment où cet article est écrit. Le tableau ci-dessous (p. 40) pourrait laisser penser que le gouvernement aurait repris le contrôle et maîtrisé la rébellion dans l’ensemble du pays (32).
Mais les hauts et les bas montrés dans ce recensement des épisodes de violence collective depuis octobre 2015 démontrent que rien n’est acquis à ce sujet et que tout peut rebondir.
D’une part, la répression est toujours présente et au 26 janvier 2017 on décompte officiellement 24 000 détenus dont une partie sont internés dans des camps pour « formation » (33). D’autre part, les années de violence tendent à décourager les investisseurs, réduisent les possibilités d’emplois déjà bien maigres, alors que la poursuite de la politique de « récupération » des terres qui accompagnerait inévitablement la reprise de ces investissements et la modernisation des infrastructures créerait de nouvelles contestations. Une autre menace peut accroître la misère et réveiller les révoltes latentes : une nouvelle vague de sécheresse dans l’Est de l’Ethiopie, qui serait pire que celle de l’hiver 2015-2016, toucherait plus 6 millions d’Ethiopiens (34).
« Dans cette crise, la grille de lecture ethnique ne suffit pas. Même si les marches se construisent, bien sûr, en fonction des liens identitaires. Ce n’est pas le cadre ethno-fédéral si particulier à l’Ethiopie qui est remis en cause. Les manifestants font d’ailleurs souvent référence à la Constitution et demandent qu’elle soit appliquée. Le plan d’extension d’Addis-Abeba est jugé anticonstitutionnel par les Oromos, car il remet en cause les équilibres territoriaux prévus dans le texte fondamental (35). »
Quant aux Amharas, « leurs revendications portaient à l’origine sur un morceau de  territoire qui a été rattaché en 1991 au Tigré. »
« Encore une fois, on est à l’intersection des deux thèmes cruciaux pour l’Ethiopie : la terre et l’identité régionale. Il est impossible de séparer les deux problématiques (36). »
L’Ethiopie peut néanmoins continuer sa répression dans un concert de silence mondial car l’Ethiopie est considérée par les Occidentaux comme un allié clé dans la lutte contre l’extrémisme islamiste dans la Corne de l’Afrique. Les Etats-Unis ont appelé « le gouvernement d’Ethiopie à permettre que des manifestations pacifiques aient lieu et à ouvrir un dialogue constructif pour faire face à des doléances légitimes ». Le régime éthiopien sait qu’il y a peu de risque que ces appels soient suivis d’action. Même l’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, est demeurée étrangement silencieuse jusqu’ici sur le massacre des Oromos qui se passe quasiment sous ses fenêtres. Le premier ministre déclare que depuis novembre 2015 il y aurait 500 morts mais ses ministres précisent qu’il y aurait plus de 20 000 détenus, alors que les activistes soulignent que ces chiffres restent largement en dessous des estimations réelles (37).
« Le risque, c’est que la crise stoppe les investissements dont le régime a besoin pour poursuivre le développement. L’Ethiopie est un marché gigantesque, de 100 millions d’habitants. En réprimant si durement, le gouvernement fait un mauvais calcul économique et politique. Il ne va bientôt plus avoir le choix : il doit au plus vite partager le pouvoir et mettre en place un système de redistribution économique (38). »
Le boom ne s’est pas pour autant accompagné d’une libéralisation du pays, qui reste très dirigiste, selon un modèle « à la chinoise ». Le parti hégémonique reste omniprésent à tous les niveaux de la société. Une situation devenue insupportable pour une partie de la jeunesse, de plus en plus éduquée et connectée, et fortement touchée par le chômage.
La violation de tout droit humain envers les populations omoro et amhara a lieu dans un environnement totalement fermé. Les activistes de la société civile trouvent de plus en plus de difficultés pour atteindre les zones des conflits pour y chercher des informations et où ils risquent arrestation et persécution. Journalistes, blogueurs et autres médias encourent harcèlement et intimidation. Le gouvernement reste sourd à tous les appels internationaux pour une enquête quelconque et encore moins pour tempérer la répression la plus dure contre toutes les oppositions.
En fait, le contrôle de la population, l’impossibilité de se déplacer d’une province à l’autre, empêchent de connaître l’extension et la récurrence des troubles. L’omniprésence de l’Etat se manifeste, entre autres, par un service des renseignements particulièrement anxiogène, maintenant une certaine méfiance entre les habitants, jusqu’à l’intérieur des familles. « Un Ethiopien sur trois renseigne le gouvernement », entend-on fréquemment. Parallèlement toute forme d’organisation et d’association de défense des droits est proscrite, rendant inévitables des formes de résistance plus radicales et plus clandestines (39). Le cycle manifestation-répression qui secoue le pays depuis huit mois pourrait pourtant empirer.
« Les mouvements d’opposition ne contrôlent pas la révolte. Elle se nourrit de la violence du parti au pouvoir, désormais ouvertement contesté dans les slogans, les chants, les discours publics. Le plan du gouvernement, qui consiste à diriger le pays à travers un parti totalement verrouillé, sans aucun partage du pouvoir entre ethnies et groupes politiques, a échoué. Le problème est qu’il n’y a pas, pour le moment, d’alternative à ce système en Ethiopie (40). »
On se trouve dans une situation paradoxale, plutôt ubuesque, dramatique et incertaine. Ce n’est pas un des moindres de ces paradoxes de voir l’Ethiopie être, du fait de la politique de ses dirigeants un des réservoirs mondiaux d’émigration (plus d’un million à ce jour) et en même temps une terre d’accueil de ses voisins (plus de 800 000 Somaliens, Erythréens et Soudanais croupissent dans des camps en Ethiopie). Ce n’est pas un des moindres paradoxes de voir un gouvernement pratiquer une répression sanglante contre sa population et dans le même temps envoyer des troupes pour endiguer la violence des guérillas islamistes en Somalie et pacifier ce pays. De telles situations ne font que confirmer l’instabilité de toute cette région, ce qui interdit tout pronostic sur un futur qui ne dépend pas des pays concernées mais de l’évolution du monde capitaliste.
H. S.

 

 

NOTES

(1) « L’Ethiopie, tigre africain », Class International, 23 juin 2016.

(2) Wikipedia-Ethiopie. France Diplomatie, présentation de l’Ethiopie. Expert-comptable international info, « Ethiopie, le contexte économique », FMI, World Economic Outlook Database, août 2016.

(3) Jeune Afrique, 21 août 2016, René Lefort : « La configuration actuelle est importante avec le contestation commune Oromo et Amharas pour le régime. La contestation n’est pas structurée ; les manifestations sont spontanées. »

(4) Libération,11 octobre 2016 ; « L’Ethiopie, partenaire
stratégique des Etats-Unis », Classe Internationale, 23 juin 2016.

(5) « Les militaires étrangers à Djibouti »,  BBC Afrique (http://www.bbc.com/afrique/region/2015/06/150619_djibouti_bases) ; « La stratégie militaire des Etats-Unis en Afrique », Agence d’Info d’Afrique Centrale, 2 mai 2016.

(6) « Religions en Ethiopie », Wikipédia. « L’Ethiopie tendra les mains vers dieu, 2000 ans d’Etat éthiopien », Alain Gascon, https://espacepolitique.revues.org/1257, 2009

(7) « La place des femmes en Ethiopie », http:// allaingraux.over-blog.com/2014/07/la-place-des-femmes-en-ethiopie.html ; « Etre une fille en Ethiopie », Fernand Denis ; http://www.lalibre.be/culture/cinema/difret-etre-une-fille-en-ethiopie-5588fe 643570172b1238f30f, 23 juin 2015. Unesco, Education fonctionnelle des adultes, 2016.

(8) Témoignage de C. E., qui a séjourné à plusieurs reprises comme humanitaire en Ethiopie.

(9) « L’Ethiopie pays des millionnaires africains » http://geopolis.francetvinfo.fr/l-ethiopie-pays-des-millionnaires-africains-111947, Pierre Magnan, 18 juillet 2016 ; ce site contient une vidéo sur un de ces millionnaires : « Portrait d’un entrepreneur à succès en Ethiopie » qui montre également un développement urbain pour riches, un abîme en comparaison avec l’habitat hors de la capitale.
(10) « Les salaires en Ethiopie » Journal du Net, Banque Mondiale, 2012. L’importance de la filière cuir a incité Huajian, fabricant de chaussures chinois, à s’installer en 2011 dans une banlieue d’Addis-Abeba, où il emploie
3 500 personnes. Des ouvriers payés entre 50 et 60 euros par mois. Dix fois moins élevés qu’en Chine, ces salaires font tout l’attrait de l’Ethiopie.
(11) Le Point, 25 mai 2015 : « Grands travaux : ce barrage pharaonique qui fâche » F. Thérin . Ce « barrage de la Renaissance » sur le Nil Bleu, le plus grand d’Afrique, a provoqué une tension diplomatique avec l’Egypte. L’ex-président égyptien Morsi a déclaré : « Si une seule goutte du Nil est perdue, notre sang sera la seule alternative. » Son successeur Sissi préfère la voie diplomatique. On peut mesurer l’abîme de développement entre les Etats-Unis et un pays comme l’Ethiopie lorsque l’on sait que les lumières de Noël aux Etats-Unis (0,2  % de la consommation totale annuelle) consomment plus d’électricité que l’Ethiopie en un an (Belga, 23 décembre 2015).

(12) « Déforestation en Ethiopie », Wikipédia.

(13) Le bois, souvent véhiculé sous la forme de fagots, est la principale source de chauffage. On peut trouver sur Internet des photos de la cuisine faite à terre dans des installations de fortune et le transport de fagots à dos de femmes, y compris dans la capitale Addis-Abeba.

(14) On peut voir dans le récit « Un vagabond en roue libre, Ethiopie », juin 2016 (https://1vagabondenrouelibre.wordpress.com/) des photos montrant dans les campagnes des habitations entièrement construites en bois. Ce texte donne aussi un témoignage direct des conditions de vie dans l’Ethiopie profonde.

(15) « Agriculture en Ethiopie »Wikipédia ; « Terres volées d’Ethiopie », Le Monde diplomatique, décembre 2013 ; « Profil fourrager Ethiopie », http://www.fao.org/ag /agp/agpc/doc/counprof/PDF%20files/Ethiopia-French. pdf.

(16) Le plan GTP II (2015-2020) entend ainsi poursuivre l’industrialisation du pays (et le développement des exportations) en misant sur le développement du secteur manufacturier, qui devrait atteindre 8 % du PIB d’ici 2020. Pour réaliser cet objectif, le principal vecteur du gouvernement est le déploiement de parcs industriels intégrés et tournés vers des industries exportatrices et intensives en main-d’œuvre (textile, chaussures, etc.). Trois parcs industriels sont désormais opérationnels (Addis Village, Bole Lemi et Hawassa). La construction de neuf nouveaux parcs ainsi que de quatre parcs agro-industriels intégrés devrait débuter sous peu (France, ministère des Finances, 23 septembre 2016).

(17) « Anuak people », Wikipédia, et, pour le témoignage : http://www.investigaction.net/lethiopie-a-la-croisee-des-chemins-33-lapartheid-de-zenawi/

(18) « Une répression (presque) ignorée en Ethiopie » Mediapart, 1er septembre 2016.

(19) « Une répression (presque) ignorée… », art. cité.

(20) Alain Gascon, géographe, in « Ethiopie, la colère réprimée à huis clos », Macé et BIG, 22 août 2016, site Libération (http://www.liberation.fr/planete/2016/ 08/19/ethiopie-la-colere-reprimee-a-huis-clos_1473535).

(21) « Ethiopia’s gains tainted by violent repression », Financial Times, 5 août 2017.

(22) « Les manifestations actuelles font écho aux événements sanglants d’avril et mai 2014, quand les forces fédérales avaient tiré sur des manifestants oromos largement pacifiques, en tuant des dizaines » : Human Rights Watch citée par Le Monde Afrique dans l’article  « Ethiopie :au moins 75 manifestants tués par la police », lemonde.fr 19 décembre 2015.

(23) « Ethiopian riots in Oromia as Oromo students protest » : https://www.siitube.com/ethiopia-riot-in-oromia-as-oromo-students-protest_1e760e591.html ;
« Protest update for Sululta, Ethiopia », par W. Davison, 20 décembre2015 :
http://mereja.com/forum/viewtopic.php?t=108355

(24) Il y a non pas un, mais deux mouvements de protestation. Le principal, ce sont les Oromos, qui manifestent contre la marginalisation et les persécutions dont ils sont victimes, surtout ces vingt-cinq dernières années. Le deuxième mouvement de protestation, mené par les Amharas, est beaucoup plus récent. Ces derniers forment le deuxième groupe ethnique en Ethiopie. Historiquement, ils ont dirigé le pays jusqu’à ce que le Front de libération du peuple tigréen prenne le pouvoir et qu’ils soient relégués à l’arrière-plan. Traditionnellement ces deux groupes ethniques ont toujours été des adversaires, mais – et c’est le développement le plus significatif de ces dernières semaines – on a vu l’expression croissante d’une forme de solidarité entre Amharas et Oromos. La coalition au pouvoir a toujours tout fait pour attiser l’antagonisme entre les deux peuples, pour asseoir son pouvoir. « Et le fait qu’ils puissent dire désormais, “nous sommes les victimes d’un même système” marqué par la mauvaise gouvernance et l’oppression, c’est quelque chose qui peut changer la donne », explique le docteur Awol Allo, chercheur à la London School of Economics. « Ethiopie, la colère réprimée à huis clos », Macé et Big, site Libération, art. cit.

 

(25) « A year of protest in Ethiopia », The Rift Valley Reform, novembre 2016. « Never again ? Inside Ethiopian’s “etraining” program for thousands of detained protesters », Kalkidan Yibeltal, Ethiopian Media Forum, 26 janvier 2017.

(26) « En Ethiopie, la lutte acharnée des fermiers konso pour leur autonomie. »
www.lemonde.fr/…/en-ethiopie-la-lutte-acharnee-des-fermiers-konso-pour-leur-autonomie

(27) « En Ethiopie, une cérémonie religieuse dégénère en manifestation… » (http://fr.euronews.com/2016/10/02/ ethiopie-plusieurs-personnes-ont-ete-tuees-dans-un-mouvement-de-foule-lors-d)
(28) fr.africatime.com/ethiopie/ethiopie?page=5 ; « Le Lodge est complètement détruit, incendié à 100 % », AFP.
La lapidation (caillassage) semble coutumière dans tout le pays. Voir le récit d’un voyage en vélo en Ethiopie : https://1vagabondenrouelibre.wordpress.com/2016/06/19/ethiopie/
(29) « L’Ethiopie décrète l’état d’urgence après plusieurs mois de violences… », www.rfi.fr/…/20161009-ethiopie-decrete-etat-urgence-apres-plusieurs-mois-violences

(30) « Ethiopie: la guerre civile a débuté depuis le mardi 29 novembre 2016 au Nord de l’Ethiopie », par Hassan Cher (http://webcache.googleusercontent.com/search ?q= cache:CNjn18q5S68J:www.hch24.com/actualites/11/2016/ethiopie-la-guerre-civile-a-debute-depuis-le-mardi-29-novembre-2016-au-nord-de-lethiopie/+&cd=1&hl=fr&ct =clnk&gl=fr&client =firefox-b)
(31) http://securehotel.us/hotel-attacks, 17 janvier 2016.
(32) African Arguments, 27 septembre 2016.

(33) «  The State of Emergency in Ethiopia has resulted in many derogations that fail to meet international human rights law », Oromian Economist, 5 février 2017
(https://oromianeconomist.com/2017/02/05/).

(34) En Somalie et dans la zone éthiopienne proche, les récoltes sont réduites de 70 % entraînant une hausse importante des prix des denrées alimentaires de base. « Ethiopia faces nex drought seeks urgent aid for 5 millions », 28 janvier 2017, Associated Press.

(35) Jean-Nicolas Bach, politologue à Sciences-Po Bordeaux, cité par Libération, art. cit. (http:// www.liberation.fr/ planete/2016/08/19/ethiopie-la-colere-reprimee-a-huis-clos_1473535)

(36) « Éthiopie : Existe-t-il un projet secret de déclaration d’indépendance de la région Tigré ? » HCH24, 16 février 2017.

(37) « Des nouvelles d’Ethiopie », Le Club de Mediapart – Blog Mediapart https://blogs.mediapart.fr/agnes-druel/blog/201216/des-nouvelles-dethiopie
« Ethiopia ‘s gins tainted by violent repression » Financial Times, 5 février 2017.

(38) « Le climat de violences en Ethiopie fait douter les investisseurs »,  http://www.lemonde.fr/afrique/article/ 2016/09/12/le-climat-de-violences-en-ethiopie-fait-douter-les-investisseurs_4996289_3212.html#bx0VejmuW0USq9GU.99
(39) Témoignage de C. E.
(40) « Ethiopie : la colère réprimée à huis clos », Libération., art. cit. – http://www.investigaction.net/lethiopie-a-la-croisee-des-chemins-33-lapartheid-de-zenawi/#sthash.Fp WpNTRb.dpuf

Capitalisme et rente foncière (Iére partie).

vautour terre2Ce texte est paru dans Echanges n° 137 (été 2011).

A propos de l’ accaparement des terres

Dans un monde capitaliste dominé par la technique et par la place privilégiée donnée à l’industrie, dans nos sociétés « évoluées » où la part des revenus consacrée à l’alimentation s’est considérablement amenuisée, l’agriculture – c’est-à-dire l’exploitation du sol – est souvent reléguée au second plan. Bien sûr il n’en est pas de même lorsque l’on descend dans l’échelle économique des Etats pour arriver aux plus pauvres. Dans les pays « riches », on ne parle d’agriculture qu’occasionnellement, à propos de catastrophes naturelles (comme la sécheresse par exemple) ou lors des réactions paysannes aux effets de l’intrusion industrielle ou de la concurrence commerciale – ou encore lors de polémiques sur les questions plus générales liées à l’évolution du capitalisme, comme l’effet de serre ou les manipulations génétiques ou encore, mais seulement de temps à autre, lorsque des « insurrections de la faim » prennent une dimension suffisante pour briser le mur du silence médiatique. Mais les problèmes liés à l’utilisation du sol sont rarement abordés dans leur globalité, alors qu’ils sont le cœur même de la survie de l’humanité, même si cela ne semble faire qu’une partie peu importante de notre quotidien. En traitant du problème limité et largement médiatisé de l’accaparement actuel des terres par le capital, nous allons tenter d’aborder cette globalité sans avoir la prétention d’en faire une analyse exhaustive, mais avec l’espoir d’en faire un sujet de débat.

Lors des « émeutes de la faim » de 2007-2008, nous avions estimé (voir Echanges nos 124 [http://www.mondialisme.org/spip.php?article1243] et 125 [http://www.mondialisme.org/spip.php?article1194], printemps et été 2008) que la hausse du prix des matières premières (en premier lieu de l’ensemble des produits alimentaires) ayant déclenché ces émeutes n’était pas due à une limitation des ressources naturelles, mais à la crise générale de l’accumulation capitaliste (la baisse du taux de profit) : il s’agissait d’une nouvelle bulle spéculative de capitaux à la recherche de profits à court terme (1).
A la suite du krach de 1929, le gouvernement des Etats-Unis avait établi une régulation pour limiter l’effet des spéculations sur les produits alimentaires. A partir de 1990, cette régulation fut peu à peu écartée, sous la pression des banques et autres établissements financiers ou commerciaux œuvrant dans ce secteur spécifique avec des formules de plus en plus sophistiquées permettant toutes sortes de manipulations. On retrouve ici le même mouvement du capital qui, à la recherche de profits spéculatifs, fit sauter les frontières entre banques de dépôts et banques d’affaires (2).
En fait, la spéculation sur les marchés des matières premières alimentaires s’est amplifiée dès 2003 ; entre 2003 et 2008, cette spéculation sur les produits alimentaires de base est passée de 1,3 milliard de dollars à 317 milliards, concurremment avec d’autres bulles spéculatives dans lesquelles une masse énorme de capitaux recherchent à tout prix une rentabilité que la baisse du taux de profit dans la production ne leur procure plus. Mais il y a aussi une autre cause à cette envolée des prix et à la spéculation, tant sur les produits que sur les terres ; c’est le développement des cultures industrielles (maïs, canne à sucre, betterave sucrière, huile de palme, tous substituts des carburants dérivés du pétrole) portées par des politiques nationales ou les capitaux énormes du secteur de l’énergie.
Cette situation spéculative n’a pas disparu. Au contraire. Après un calme relatif, elle s’est diversifiée. D’une part, s’agissant de produits alimentaires, élément primordial pour la reproduction de la force de travail, les Etats ont pris tout un ensemble de mesures tendant, soit à protéger leurs propres ressources (notamment par des embargos), soit à s’assurer des approvisionnements réguliers à des prix le plus bas possible (souvent abaissés par des subventions intérieures). Le maintien à l’intérieur d’un Etat d’un approvisionnement minimal à un prix minimal est à la fois une garantie de paix sociale et de maintien d’un bas coût relatif de la force de travail.
Cela a toujours été une des politiques dans la concurrence capitaliste : dans chaque entité nationale, fournir au prolétariat au prix le plus bas le minimum alimentaire nécessaire pour réduire le coût de la force de travail (3).

En octobre 2008, la révélation d’un projet de location à long terme (à l’instigation du gouvernement sud-coréen) par la société Madagascar Future Enterprise, filiale du groupe coréen Daewoo Logistics Corporation, de 1 300 000 ha de terres de cette île (presque la moitié de toutes les terres arables) déchaîna toute une série de campagnes médiatiques, même si la situation politique instable de l’île laissait quelques doutes sur la réalisation de cette mainmise, une concentration nouvelle de l’appropriation des terres destinée à garantir finalement paix sociale et bas coûts de production coréens.
Dans la foulée, d’autres révélations du même genre suivirent et le flot des accaparements de terres arables à grande échelle n’a cessé de couler ; parmi ceux qui ont été révélés (et qui ne sont sans doute que la partie émergée de l’iceberg car le menu fretin échappe à toute publicité), citons :
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– au Mali, l’Office du Niger, création du colonialisme des années 1930, prévoit en 2010 la mise en œuvre de milliers d’hectares ; 360 000 au profit d’investisseurs étrangers contre 9 000 pour les paysans tchadiens, la plus grosse part allant à la Libye (100 000 ha loués pour trente ans renouvelables à la société Malibya, pour fournir du riz à la population libyenne). Cet investissement entraîne l’éviction des paysans maliens et pour ceux qui y échappent le problème de l’eau garantie prioritairement aux accapareurs. Dans la situation présente de la Libye on ne sait trop ce que deviendra ce projet ; mais, quels que soient les dirigeants du pays, le problème subsistera ;
– à Madagascar, Daewoo n’est pas le seul accapareur : un sous-traitant de l’Etat indien, Varum, propose aux paysans de leur louer leurs terres pour cinquante ans contre le versement de 30 % de la récolte, avec une promesse d’embauche. Une forme moderne du métayage ;
– l’Arabie Saoudite, qui s’était lancée dans l’ambitieuse idée d’être autosuffisante en blé en irriguant le désert, doit l’abandonner pour rechercher à travers le monde des terres agricoles à investir. Et explore pour ce faire le Sénégal, le Soudan, le Mali et l’Ethiopie. En Papouasie (Indonésie) 1 million d’hectares ont été offerts à l’Arabie Saoudite pour la culture des céréales. L’ampleur de ces opérations semble dépasser la simple recherche d’approvisionnements vers des buts spéculatifs ;
– en Russie, Hyundai loue 50 000 ha pour cultiver du maïs et du soja destinés à l’alimentation animale. Une Russie qui, pour attirer lesdits investisseurs, a autorisé en septembre 2008 les étrangers à acquérir des terres. La tendance, en cours de réalisation, est de transférer ce qui reste des fermes collectives d’antan ou propriétés de l’Etat russe en grandes fermes privées réalisant des économies d’échelle.

Parmi les plus actifs sur le marché actuel de la terre arable dans le monde, on trouve les Emirats arabes, la Corée du Sud, le Japon, la Chine. Avec des motivations diverses, depuis la garantie d’approvisionnement alimentaire jusqu’à la recherche de matière première industrielle, ces pays disposent de réserves financières suffisantes non seulement pour s’approprier la rente foncière mais pour assurer la fourniture du matériel nécessaire à une exploitation moderne à grande échelle. Parmi les victimes de ces prédateurs, on trouve toute l’Amérique latine mais aussi les Etats-Unis, les ex-pays soviétiques où le démantèlement des exploitations étatiques ou collectives offre un champ vierge et bien adapté de pénétration, le Sud-Est asiatique et la quasi-totalité des pays d’Afrique, là où la faiblesse et la corruption du pouvoir politique facilite les acquisitions et la dépossession des petits paysans exploitants souvent sans droits, d’usage ancestral mais mal défini.
Mais il n’y a pas que les Etats qui cherchent à acheter des terres pour garantir leurs approvisionnements en nourriture. Deux catégories de spéculateurs sont entrés également dans la compétition : d’un côté les fonds de pension, les banques et les fameux fonds spéculatifs « hedge funds » (4) (on cite Citadel Capital et Goldman Sachs qui ont acheté ou loué des dizaines de millions d’hectares de par le monde). Depuis 2006, 30 millions d’hectares, dont rien qu’en 2008, 8 millions d’hectares,  sont passées ainsi aux mains des « investisseurs » mondiaux (le Brésil en compte 5 millions depuis 2000 ; à titre de comparaison, la France compte 60 millions d’hectares de terres exploitées). Pour la seule année 2009, c’est cette dernière superficie qui a été achetée ou louée par des investisseurs étrangers dans les pays en développement. Cette concentration de l’exploitation des terres se fait aux dépens des 4 milliards de ruraux qui produisent l’essentiel de la nourriture On doit néanmoins relativiser cette tendance qui ne concerne depuis 2006 que 1 % des terres cultivées au niveau mondial ; par contre le champ possible d’extension de ce mouvement pourrait atteindre une grande dimension, du fait que les terres exploitables non mises en culture représentent 2,7 milliards d’hectares, dont même pas 1 % seraient ainsi ­accaparées.
D’un autre côté, un aspect plus important de cet accaparement des terres vient de l’entrée directe de l’agrobusiness parmi les propriétaires, à la fois pour garantir la source de son approvisionnement en matières premières et pour s’approprier ce faisant la rente foncière et maximiser ses profits, ne négligeant pas au passage les profits spéculatifs. Il est difficile dans ces énormes conglomérats d’évaluer la part des producteurs, de l’industrie alimentaire, des financiers : les simples coopératives agricoles se hissent, en intégrant des activités multiples en aval, au niveau de firmes industrielles ; de simples négociants en céréales parviennent aussi au niveau mondial en intégrant en aval les industries de transformation et en amont en acquérant des terres ; les industriels de la transformation des produits agricoles se développent en multinationales en remontant en amont jusqu’au même accaparement des terres. Quelques exemples parmi bien d’autres :
– créée en 2007, Agrogeneration fait son beurre des terres des ex-kolkhozes ukrainiens, avec déjà 20 000 ha exploités et un projet d’y ajouter 100 000 ha ;
– la Patagonie, déjà mise en coupe réglée par les multinationales de la viande, connaît un regain d’intérêt ; 10 % de son territoire sont aux mains d’investisseurs étrangers. En fait, c’est toute l’Amérique latine qui voit une expansion considérable des latifundia vers des cultures industrielles qui, souvent par la violence, éliminent les paysans et/ou les transforment en esclaves modernes (5) ;
– les terres du Mozambique, propriété de l’Etat, sont cultivées sans titres d’usage par 98 % des paysans ; une bonne part de ces terres sont en friche et Energem Biofuel Ltd, filiale du groupe canadien Eneergem, s’est implanté dans le sud du pays pour cultiver 60 000 de jatropha, une plante dont les graines oléagineuses sont utilisées comme biocarburant. La firme a poussé les paysans à abandonner leur droit d’usage et en emploie 500, payés 44 euros par mois. Le pays, qui a connu des émeutes de la faim encore récemment, manque cruellement de nourriture ;
– en avril 2011, la compagnie paraétatique chinoise Sauchi Hopefull a conclu un accord avec la fédération agricole de l’Etat de Goias au Brésil, pour développer et moderniser la culture du soja, dont elle achète déjà là 6 millions de tonnes. Si l’accord assure une sécurité d’approvisionnement à la Chine, qui de fait contrôlera toute la chaîne de production, il permet au Brésil d’échapper aux géants de l’agroindustrie, l’américain Cargill et le britannique Archer Daniels Midland ;
– au Mali, 100 000 ha ont été acquis par un pool de 22 investisseurs qui ont dépossédé 112 000 petits paysans et leur famille (près d’un million d’habitants en vivant au total) en « créant » en contrepartie 1 000 emplois d’esclaves agricoles (Le Monde du 10 juin 2011 : « Les fonds d’investissement participent à la ruée vers l’Afrique »)
La crise mondiale, dont les éléments que nous venons de développer peuvent être expliqués par la même cause, la baisse du taux de profit, a non seulement accentué les conséquences de cet accaparement des terres quelle qu’en soit l’origine, mais a favorisé une concentration dans tout le circuit de production, de transformation et de commercialisation des produits de la terre. La conséquence ultime en a été un accaparement encore plus étendu des terres. En fait, cet accaparement par les Etats hors de leur sphère nationale n’est qu’un autre aspect d’un mouvement général d’appropriation par le capital (sous ses différentes formes capitalisme libéral ou d’Etat) d’un moyen de production spécifique (6).
Comme dans les autres secteurs du développement industriel causant de multiples pollutions, l’industrialisation de l’agriculture conduit à un rendement décroissant, tant par l’épuisement des sols dû aux monocultures étendues que par des effets (prévisibles) des manipulations génétiques. Ce rendement décroissant fait que les investissements dans l’agrobusiness sont d’une rentabilité à court terme et de plus aléatoire, simplement par l’effet des conditions climatiques. Les géants de l’agrobusiness tentent de pallier ces effets climatiques en diversifiant leurs sources de production sur l’ensemble du globe, ce qui les rend tributaires de la logistique des transports (qu’ils tentent aussi de contrôler). On se trouve ainsi, partant d’un problème simple, la croissance d’une plante, devant un enchevêtrement complexe de causes et de conséquences concentré sur la notion du profit. Ce n’est pas un des moindres paradoxes de la situation actuelle du capitalisme, pris dans la nécessité de base de nourrir avec un minimum l’ensemble de la population mondiale, d’un côté détruisant un équilibre naturel et sa rentabilité par une utilisation intensive de la production du sous-sol, partie de la rente foncière que nous avons laissée de côté (une sorte de réserve d’énergie accumulée par les plantes au cours des temps), et de l’autre tentant d’en pallier les effets sur cette rentabilité par une sorte de fuite en avant dans des technologies nouvelles sources de nouveaux profits (depuis les manipulations génétiques jusqu’à la rationalisation dans l’utilisation de l’eau) (7). Cette fuite en avant entraîne elle-même des conséquences imprévisibles dont personne ne mesure l’impact (8).
Dans l’immédiat, l’impact est social à la fois par l’effet de cet accaparement des terres et par l’imprévisible instabilité du prix de la nourriture, les conflits autour de l’approvisionnement en eau (l’agriculture mondiale utilise 70 % des ressources en eau), la vulnérabilité des plus pauvres à la sécheresse ou aux inondations, symptômes isolés d’une crise globale autour de la production agricole qui peu à peu devient permanente, l’impact des changements climatiques et des mesures qui pourraient être prises pour y pallier étant plus marqué en Afrique, en Amérique Centrale et du Sud (9).
La médiatisation de cette irruption quelque peu brutale du grand capital dans des structures agricoles encore archaïques a déclenché une autre tempête médiatique autour d’un prétendu « néo-colonialisme », comme s’il s’agissait d’un phénomène similaire à ce que l’on a connu dans le passé, mais quand même présentant des traits spécifiques. S’il est certain que cette ruée récente sur les terres arables mondiales a été déclenchée par les mouvements spéculatifs dont nous avons parlé, elle s’inscrit néanmoins dans un processus qui dure depuis des siècles avec l’affirmation du capital, d’un capital qui envahit tous les espaces où existe des perspectives de profit, de réalisation d’une plus-value. Cela s’est fait et se fait encore sous nos yeux par une multitude de canaux dont les « bonnes raisons » ne sont souvent que la couverture d’une intégration toujours plus grande d’un secteur qui a souvent été à la traîne dans le développement du capital. C’est pour cela que nous pensons qu’il faut remonter aux sources pour voir la signification du mouvement présent autour de l’accaparement des terres.
Considérations générales  :
La genèse de la propriété foncière

La terre est la nourricière de tout le monde vivant, un monde qui en est entièrement issu. Tous les éléments de cette terre, sol, eau, air contribuent à la vie de tout élément vivant, en même temps que tout ce qui vient du cosmos et sans lequel tout ce vivant n’aurait pu naître et se développer.
Chaque espèce vivante puise dans un environnement de quoi croître et se reproduire. Cet environnement définit un espace dans lequel elle trouve des conditions favorables à sa survie et à la perpétuation de l’espèce. Si cet espace ne convient pas à ces fonctions, elle se déplace pour trouver ces conditions favorables, sinon elle est condamnée à dépérir, à disparaître en tant qu’espèce.
Il est difficile de définir comment, pour certaines espèces, cet environnement propice à ces fonctions – vivre et se reproduire – a pu déterminer un territoire que cette espèce cherche à protéger non seulement contre ses prédateurs mais aussi éventuellement contre ceux de la même espèce ou d’espèces voisines qui risquent de perturber la perpétuation des individus peuplant ce territoire.
On ne sait guère, pour nombre d’espèces, comment existe et fonctionne cette notion de territoire, mais elle a souvent été observée chez les espèces dites « supérieures ». La prétention de l’espèce humaine d’être le terme ultime de la chaîne du vivant se traduit par l’affirmation d’une domination sur tout ce qui existe sur la terre et même éventuellement dans le cosmos (le terme « conquête de l’espace » est symptomatique de cette prétention dominatrice).
Considérant l’espèce humaine, cette notion de territoire affirmée par un seul être ou tout un groupe n’est pas absente des comportements : les humains affirment être détenteurs d’un espace défini par des droits et des règles.
Il est pourtant possible que dans des temps reculés, les êtres humains tout comme les animaux « supérieurs » vivant de la prédation (cueillette, chasse, pêche) aient dû délimiter un territoire qui pouvait leur assurer survie et reproduction. Mais cette utilisation de ce que le sol pouvait pourvoir n’était pas défini comme un droit, mais comme un usage qui pouvait être privatif. Lorsque cette possibilité d’usage ne correspondait pas à ce que l’on en attendait, on cherchait ailleurs un espace plus favorable. Ces « migrations » pouvaient avoir des causes diverses et n’étaient sans doute pas le plus souvent le résultat d’une décision entraînant un départ soudain. Entre autres causes, les variations climatiques, l’accroissement de la population, l’intrusion d’autres groupes de la même espèce poussés par ces mêmes causes, faisaient que ces mutations étaient progressives et pouvaient se dérouler sur de grandes périodes de temps.
Toutes proportions gardées et malgré les différences de situations, ce sont les mêmes raisons qui commandent les migrations d’aujourd’hui et les problèmes autour de la terre ; mais évidemment elles ont un tout autre caractère et d’autres conséquences. En ces temps reculés, sauf en cas d’occupation de terres vierges, ces migrations s’accompagnaient vraisemblablement de violence dans la conquête ou la défense de territoires. Même antérieurement à la culture ou l’élevage, il y avait également des migrations liées aux migrations animales ou végétales saisonnières ou autres. On peut observer qu’aujourd’hui, sous d’autres formes, les mêmes évolutions et les mêmes problèmes existent.
Il est difficile de dire à quel moment les êtres humains ont tenté de pallier les aléas climatiques en pratiquant culture et élevage de produits qu’ils récoltaient, chassaient ou pêchaient dans une reproduction naturelle. C’est-à-dire comment ils ont acquis une certaine maîtrise des processus naturels, ce qui présida vraisemblablement à la naissance de l’idéologie de la supériorité de l’être humain sur toutes les autres espèces et à celle de la possibilité de maîtriser la nature, en d’autres termes l’idéologie du progrès.
Tout comme il y avait déjà ce double nomadisme – la migration vers des terres plus nourricières ou à la suite des espèces migrants suivant les saisons ou les climats, les cultures ou l’élevage procédèrent vraisemblablement d’une version similaire du nomadisme causée par exemple par la recherche de pâturages ou de remplacement de terres épuisées (on peut en voir des exemples encore de nos jours).
Il est tout autant difficile de dire à partir de quel moment et dans quelles conditions ce nomadisme s’est transformé en sédentarisation, certainement liée à tout un ensemble d’innovations permettant de pallier les inconvénients de la culture ou de l’élevage nomades (par exemple drainage ou irrigation, amendements ou engrais naturels). Bien que cela ait dû se faire sur une longue période de temps et dans une cohabitation concurrentielle avec le nomadisme.
Quoiqu’il en soit, cette sédentarisation introduisait plusieurs problèmes :
– l’affirmation d’un droit d’usage d’autant plus identifié par rapport à une partie délimitée du sol que c’était celui que l’on avait travaillé, amélioré (irrigation , drainage, amendement) ;
– un conflit avec la partie nomade subsistante, polarisé dans des désaccords entre les éleveurs de troupeaux nomades et les sédentaires leur interdisant le passage sur « leur » terre. Les communaux de pacage, les forêts communales, les chasses non réservées sur ces parties communes, etc., témoignent de la persistance de cette notion que la terre appartient à tous. Des résurgences de ce communalisme ont pu apparaître pour de brèves périodes récentes en Russie ou en Chine, dans des survivances ou expérimentations limitées.
Un peu partout le conflit sédentaires-nomades fut résolu par l’affirmation juridique d’un droit de propriété de fractions du sol, et il a cessé pratiquement de jouer un rôle significatif.
Par contre, parallèlement à ce conflit relatif à l’usage nomade ou permanent du sol, se sont développées différentes formes d’appropriation faisant de la terre un moyen de production, l’appropriation individuelle du sol garantissant l’appropriation du produit de sa mise en valeur. Cette appropriation était la résultante du concours entre le droit d’usage de la portion de sol définie juridiquement et le travail effectué pour avoir ce produit, travail qui s’accomplissait par l’utilisation d’outils même rudimentaires.
Avant même le développement du capitalisme et son intrusion dans le domaine de la production agricole, les éléments qui se dégageaient de l’ensemble du procès de production agricole pouvaient se différencier en :
– la propriété du sol ;
– l’exploitation du sol c’est-à-dire son usage ;
– l’utilisation de techniques de production ;
– l’utilisation des produits.
Si l’agriculture (et ce qui subsiste des utilisations primitives des produits naturels du sol) reste essentielle pour la satisfaction des besoins humains de survie et de reproduction, la propriété du sol a engendré d’autres activités comme moyens de production, celle du sous-sol, celle de l’implantation d’une multiplicité d’installations immobilières. L’eau et l’air ont fait également l’objet d’appropriations complémentaires pour des utilisations spécifiques (où l’on retrouve également des utilisations communautaires) dont les limitations sont liées à l’appropriation du sol.
La rente foncière

Recherchant le sens présent de l’accaparement des terres fertiles par les multinationales ou des Etats, nous n’aborderons ici que la question de la rente foncière (voir encadré p. 52) dans la production agricole.
Nous devons d’abord souligner qu’avec des caractéristiques propres, variables suivant les pays, l’agriculture participe au mode de production capitaliste, même lorsque cette participation reste encore marginale. Cette intégration est parallèle au développement industriel mais, en raison des spécificités de la production agricole (l’une d’elles, essentielle, est l’existence de la rente foncière), son développement a toujours été historiquement en décalage avec ce développement industriel, bien que de plus en plus cette intégration signifie aussi une interconnexion étroite entre deux mondes, industriel et agricole, de moins en moins séparés et participant d’un même développement global et mondial et en subissant les mêmes aléas.
Comme nous l’avons souligné au début de cet exposé, dans toutes les périodes historiques, la terre, quel que soit son mode de faire-valoir, est « donnée » dans le sens qu’elle existe telle quelle avec ses propres spécificités là où elle se situe dans sa composition et son environnement climatique. Elle est « disponible » pour être utilisée par toutes les espèces vivantes, la chaîne du vivant étant sa production naturelle, l’espèce humaine disposant éventuellement de tous les éléments de cette chaîne pour sa survie. Elle n’en dispose jamais sans un effort physique et/ou mental plus ou moins important en utilisant toujours des moyens matériels, c’est-à-dire une technique. Ceci qu’il s’agisse de tâches élémentaires (cueillette, chasse ou pêche) ou de tâches plus complexes comme la culture ou l’élevage : la technique et l’accomplissement d’une tâche (le travail ?) ne sont jamais, à chacune des étapes de l’évolution, que les prolongements de cette « mise à disposition » des produits du sol.
Mais ce passage suppose une modification de la relation de ceux qui utilisent les produits du sol avec ce sol .Si l’agriculture ou l’élevage ont pu être (et sont encore parfois aujourd’hui) itinérants, donc sans fixation sur un espace défini (bien que la jouissance de la récolte suppose déjà une appropriation temporaire), à partir du moment où ils se fixent (pour des raisons sans doute liées à des pratiques d’amélioration de la fertilité du sol), sur un espace géographique déterminé et identifié, apparaît la nécessité d’une appropriation individuelle ou collective.
D’un côté, l’appropriation (peu importe qui est le propriétaire, individuel ou collectif, exploitant ou non, et quel que soit le rapport social en découlant) suppose la détention d’un droit reconnu, coutumier ou plus souvent matérialisé par un titre juridiquement reconnu dans une société donnée (on peut penser que cette nécessité et d’autres touchant des pratiques agricoles obligatoirement collectives comme par exemple l’irrigation ont entraîné la formation d’entités autoritaires chargée de réglementer et d’intervenir en cas de litige). Ce passage des formes antérieures d’utilisation du sol vers son appropriation ne s’est pas faite en un jour ni sans conflits, comme celui que nous avons évoqué entre les nomades éleveurs et les sédentaires agriculteurs. Aujourd’hui encore il subsiste, même dans les pays industrialisés, des vestiges de formes d’usage communautaire du sol, par exemple des droits de pacage, d’exploitation forestière, de chasse ou de cueillette – mais ils ne sont souvent que des survivances du passé.
Même dans les périodes précapitalistes de propriété individuelle ou collective ou communautaire, quel que soit le mode d’exploitation ou d’usage du sol, le produit naturel ou cultivé ou élevé était consacré à l’alimentation de l’exploitant et de ceux qui étaient supposés lui procurer de quoi exploiter la terre (artisans) ou le protéger contre des prédateurs (hommes et animaux), souvent avec des relations de domination impliquant des obligations respectives (sociétés féodales). Avec l’extension des terres cultivables par le défrichage, l’amélioration du rendement des terres par de nouvelles pratiques culturales, un surplus a pu se dégager de cette économie de subsistance pour venir approvisionner les habitants des villes. Ceci se fit progressivement par l’institution d’un début de marché à travers des intermédiaires, des négociants qui achetaient aux paysans exploitants ou propriétaires et revendaient à ceux qui n’avaient aucun lien avec la terre.
Ce marché ne concernait pas seulement les produits alimentaires, car la terre avait toujours fourni des produits nécessaires à des protections contre les variations climatiques, les matériaux de construction dont le bois était un produit du sol, les fibres textiles des plantes et des animaux, le cuir pour les chaussures, etc. Quel que soit le mode d’utilisation du sol, par un propriétaire exploitant ou un exploitant non propriétaire, la terre reste un moyen de production très particulier en ce sens qu’elle n’a pas à être produite comme tout autre moyen de production et que, malgré l’usure éventuelle que lui confère son usage (appauvrissement), elle reste la plupart du temps disponible après cet usage. C’est ce qui donne au propriétaire foncier un droit bien particulier qui lui permet ou d’utiliser « sa » terre pour son propre usage ou d’en confier l’exploitation moyennant finance ou redevance en nature : d’une manière ou d’une autre, il bénéficie d’un revenu d’un moyen de production qu’il détient en vertu de ce droit de propriété sur cette terre, d’une rente foncière dont le montant dépend bien sûr non seulement de sa superficie mais aussi de sa qualité (climat, exposition, fertilité, facilité d’exploitation, etc..)

Dans le mode de production capitaliste – aujourd’hui partout dominant dans la production agricole (par rapport aux volumes produits, mais pas par rapport à la population, dont une grande part vit encore d’une production de subsistance précapitaliste), y compris pour les pays capitalistes d’Etat dits « socialistes », la terre commande toujours la rente foncière. Plus la terre entre dans le circuit de production capitaliste, devenant un instrument de production à part entière, plus la compétition capitaliste se concentre autour de la rente foncière qui est un des éléments de base de la fixation du coût du produit final. Elle fonctionne comme tout autre instrument de production avec l’originalité déjà signalée de pouvoir rester en l’état ; au terme de cette intégration complète dans le procès de production capitaliste, tous les éléments concourant à la production agricole sont identiques à toute autre production (sol, énergie, semences, produits chimiques, etc.), c’est-à-dire aboutissent à une production de plus-value. La compétition peut se concentrer sur l’un de ces éléments essentiels, la propriété du sol c’est-à-dire autour de la rente foncière.
Le passage d’une agriculture de subsistance (pour l’exploitant lui-même et sa famille, éventuellement le propriétaire ou tout autre disposant de la propriété d’une terre) à une agriculture de marché entrant dans le mode de production capitaliste, ne fût-ce que pour l’écoulement des surplus, se heurtait à l’existence du propriétaire foncier. Un exploitant louant la terre contre paiement de cette rente foncière, sous quelque forme juridique que ce soit, n’avait aucun intérêt à en préserver la qualité à long terme ; son intérêt n’était que de l’améliorer à court terme (fumure, engrais vert, assolement). Les seules possibilités pour l’exploitant d’accroître ses revenus consistaient soit à étendre les surfaces cultivables, soit à augmenter cette productivité du sol à court terme, soit, d’accord avec le propriétaire, à procéder à des améliorations de base permanentes du sol (drainage, irrigation, amendements, etc.) dont l’exécution influaient sur le montant de la rente foncière ; en général cet accroissement de production entraînait la nécessité d’accroître le capital variable ou son remplacement par des machines agricoles (avec l’augmentation conséquente de la productivité du travail).
Le développement du capitalisme industriel fit irruption dans le processus de production agricole d’une part en fournissant de plus en plus d’intrants (l’ensemble des matières premières : semences, amendements, engrais, produits phytosanitaires), d’autre part une partie de capital constant par toute une gamme de matériel agricole adaptée à chaque production et permettant une réduction considérable du capital variable, et finalement le contrôle de plus en plus important du marché des produits ­agricoles.
Ce développement s’est fait de manière totalement inégale (parfois à cause de problèmes politiques liés à la rente foncière, c’est-à-dire à la protection de la base sociale des petits propriétaires et des fermiers) au cours du xxe siècle, mais ses conséquences sur les structures agricoles finirent par s’imposer avec des problèmes de rentabilité, d’amortissement du capital constant dans lequel la terre et la rente foncière ne prenaient plus qu’une importance relative.
Une de ces conséquences fut la concentration de la production agricole sur de grandes exploitations – grandes par la superficie des terres exploitées, dimension requise pour la rentabilité de l’extension du capital constant, de la mécanisation. Cette concentration, dans les pays où l’existence de problèmes de structures de la propriété du sol freinait l’impact de la pression capitaliste, fut longtemps retardée jusqu’après la fin de la seconde guerre mondiale ; elle pose encore des problèmes aujourd’hui dans des pays comme la Chine ou l’Inde. Mais dans les pays « neufs », ou là où le capital a pu imposer sa loi (souvent brutalement), la grande propriété s’est installée sur des terres pratiquement vierges au prix de la dépossession des utilisateurs pour qui souvent la question de rente ne se posait même pas (Indiens d’Amérique du Nord ou d’Argentine par exemple).

L’appropriation de grands espaces agricoles est apparue dès le début du capitalisme avec les conquêtes du capitalisme marchand, sans être alors liée comme aujourd’hui aux pressions du capitalisme industriel. Tout colonialisme a vu de telles appropriations par la force au profit des grandes compagnies nationales (10), mais elles ont aussi sévi dans les semi-colonies qu’était, par exemple, toute l’Amérique ­latine.
Ce furent les premières intégrations de l’ensemble des processus de production agricole dans des groupes capitalistes. Le cas des Etats-Unis et celui de la Russie soviétique offrent des exemples parallèles de concentration des terres avec appropriation de la rente foncière, par des propriétaires privés en Amérique du Nord, par l’Etat en Russie. Mais cela ne pouvait se faire que s’il y avait des terres vierges sans propriétaires autres que les usagers du sol ou en cas de dépossession directe par la force là où la propriété était déjà définie (par exemple les révolutions russe ou chinoise). Par contre, là où ces possibilités étaient exclues à cause d’une multiplicité de propriétaires détenteurs de la rente foncière, la pression du capital pour s’introduire dans les processus de production agricoles a pris des formes très diverses.
L’exemple de la France est intéressant de ce point de vue, car on y trouve une multiplicité de situations selon les époques avant de parvenir au stade actuel d’une quasi-domination du capital avec seulement quelques situations résiduelles du passé.
Très tôt par rapport à l’évolution globale, la culture de la betterave sucrière a enchaîné une production agricole à une industrie : les industriels ont pu imposer des quotas de culture, des semences, des intrants et acheter la production de sucre et d’alcool à un cours imposé, variable d’ailleurs selon la qualité sucrière du produit. Le paysan exploitant fournissait le moyen de production essentiel, la terre et tout le capital variable (parfois des saisonniers étrangers recrutés par l’industriel) et assurait souvent le transport jusqu’à l’usine. Une telle situation fut en quelque sorte le prototype d’introduction des industries alimentaires dans les fermes d’élevage (volaille et porc notamment) : le paysan et sa rente foncière n’assumaient plus qu’une partie du capital constant et du capital variable ; son enchaînement était tel que sa situation fut souvent comparée à celle des artisans du textile dans les débuts du capitalisme. Par ce biais, les industries alimentaires intégraient pratiquement entièrement la production agricole dans le mode de production capitaliste, réduisant le paysan à une situation de totale dépendance comme tout salarié, mais sans avoir les charges liées à la propriété pas plus que celles liées au ­salariat.
Une autre voie d’introduction du ­capital se fit par le biais de la mainmise sur l’écoulement de la production. A l’origine, le surplus de l’autoconsommation de la production agricole était soit affecté en nature à la rente foncière, soit écoulée sur le marché, directement, ou par l’intermédiaire de négociants qui achetaient et revendaient aux utilisateurs industriels ou artisans. Les paysans étaient ainsi introduits dans le mode de production capitaliste. La crise des années 1930 et la dernière guerre mondiale accélérèrent un processus de concentration dans le circuit de vente de la production agricole. Par des voies diverses (coopératives agricoles notamment), cette concentration aboutit à la situation actuelle où, avec la concentration du commerce, ce sont les capitalistes de la distribution qui imposent des conditions draconiennes de production par exemple dans le secteur laitier ou des fruits et légumes, écrémant ainsi une partie de la rente foncière (11).
H. S.
(à suivre)

ANNEXE

Une définition

La rente foncière est ce que perçoit le propriétaire de la terre, obtient de son usage comme moyen de production d’une marchandise quelconque ; comme indiqué dans le texte, nous n’évoquons dans cette étude que la production du sol excluant celle du sous-sol.
Sur le plus mauvais terrain, celui qui va déterminer la valeur du produit agricole, le propriétaire foncier obtient une rente absolue et rien d’autre.
Sur les autres terrains de qualité supérieure, le propriétaire obtient une rente supérieure à cette rente absolue, une rente différentielle qui s’accroît avec la qualité des terrains (qualité qui peut être améliorée par différentes techniques particulièrement aujourd’hui à travers d’énormes investissements dans l’accaparement des terres).
Les développements au sujet de la rente foncière nécessiteraient des pages et des pages. L’importance de ce sujet ressort du fait que presque la moitié des travaux de Marx lui sont consacrés par exemple dans « La nationalisation de la terre » (La Pléiade, tome 1, p 1473), dans Le Capital, sixième section (la Pléiade tome 2, p 1285 à 1424) ou « La commune rurale et les perspectives révolutionnaires en Russie » (La Pléiade, tome 2 p 1537).
On trouvera une vue d’ensemble du sujet dans une série de textes du groupe Communisme et Civilisation « La question agraire » regroupée et accessible sur le site internet  [http://www.robingoodfellow.info/pagesfr/textsrefonds/qagraire.pdf]

 

NOTES

(1) C’est une donnée constante que plus d’un milliard d’êtres humains (un sixième de la population mondiale) ont vu leur situation alimentaire déjà très médiocre s’aggraver pour une grande part à cause des spéculations sur les produits alimentaires. Mais l’impact réel diffère beaucoup suivant les Etats et à l’intérieur de chaque Etat suivant les classes sociales .En moyenne, 7 % du revenu sont consacrés à l’alimentation aux Etats-Unis, contre 45 % au Kenya et 49 % en Azerbaïdjan, chiffres qui ne révèlent pas les différences internes de chaque Etat entre classes ou groupes sociaux.

(2) « Le prix du blé, du maïs et du riz a augmenté de manière très significative mais ce n’est pas lié au niveau des réserves ou aux projections sur les moissons mais aux spéculations réagissant à la moindre information et spéculant sur l’état immédiat du marché » (Olivier Schutter, rapporteur de UN Food, International food crisis due to agribusiness and speculators – Bery Mason, 10 juin 2011, WSWS).

(3) Le débat sur les « corn laws » (lois sur les blés) en Grande-Bretagne au début du xixe siècle illustre bien cette nécessité pour le capital.

 

(4) Hedge funds, voir Echanges n° 132, p 52. La spéculation sur les marchandises et/ou sur les moyens de production de celles-ci ne concerne qu’en partie les produits de l’agriculture alimentaires ou industriels, avec peut-être une préférence pour les produits alimentaires en prévision d’un accroissement de la population mondiale.

 

(5) Voir « L’accaparement des terres en Amérique Latine ». Un article du Monde Magazine (4 juin 2001) explique comment les Indiens sont évincés de leurs terres qu’ils cultivent depuis des siècles pour céder la place à la monoculture de la palme ou de la canne.

(6) Aux Etats-Unis, situation jamais vue depuis trente années, en 2010, le prix de la terre agricole a monté de 13 % à 15 %, spéculation favorisée par les bas taux d’intérêt.

(7) Au-delà des diverses manipulations génétiques, des techniques d’irrigation ou des projets mirobolants de production hors sol sur les flancs ou le toit des gratte-ciels, le délire capitaliste trouve présentement son expression ultime dans une organisation internationale le « Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC ) » qui met au point des méthodes de « géoingéniérie » visant à trouver des « solutions » au réchauffement climatique, pas en réduisant les émissions de gaz nocifs, mais en palliant leurs effets : écran chimique stratosphérique de protection, tranformation chimique de la chaîne alimentaire marine pour absorption de CO2, etc.
(8) Des études récentes tentent des projections sur l’ensemble des problèmes alimentaires du globe : « Global Food crisis, the speculators playing with our daily bread » (The Guardian, 2 juin 2011). Les incidences des manipulations génétiques autour des OGM commencent à apparaître, beaucoup plus tôt que prévu selon les spécialistes : mutation de « mauvaises herbes » géantes à croissance rapide, résistantes à tous les herbicides et qui contraignent à un retour au désherbage manuel, apparition d’insectes prédateurs résistants à tous les insecticides ; ravages d’insecticides sur les colonies d’abeilles, etc.

(9) « Growing a better future » rapport d’Oxfam qui fait une projection estimant que dans les vingt ans à venir, les prix des denrées agricoles augmenteraient entre 60 % et 80 %. Le Monde (10 juin 2011) parle de « ruée vers l’Afrique ».

(10) La domination coloniale pouvait comporter des variantes dans l’imposition par la contrainte de productions spécifiques. Par exemple au Tchad sous la domination française, chaque exploitation était tenue de cultiver un demi-hectare de coton pour approvisionner l’industrie textile française. On pouvait y voir des similarités avec les contrats liant le paysan pour une production définie avec un industriel avec fourniture des semences et d’intrants mais là, c’était une obligation faite au détriment de la production vivrière pour l’autoconsommation. La dureté de ces « contrats » imposés entraîna à diverses reprises des révoltes réprimées dans le sang. On doit ajouter que les séquelles de cette situation ont perduré après la décolonisation en ruinant les producteurs de coton tchadiens mis en compétition sur le marché mondial. .
(11) Là où préexiste une propriété et la rente foncière dispersée en une multitude de petits propriétaires exploitants ou d’exploitants non propriétaires, situation qui existe encore dans les pays européens et dominante dans des pays comme la Chine ou l’Inde, l’intégration capitaliste se fait essentiellement par le canal du marché, en gros par les trusts de la distribution ou du conditionnement alimentaire. Le capital soumet un procès de travail préexistant déterminé, par exemple la petite agriculture paysanne autonome. Le capital marchand collecte leurs produits et les revend. Il peut avancer les matières premières ou l’argent pour permettre au paysan d’assurer les transitions. On trouve  de nombreux exemple de ce type de pénétration notamment dans toutes formes d’élevage (porc et poulet) et dans les cultures céréalières ou industrielles (notamment avec l’introduction des semences OGM). Ce rapport de domination et de subordination prend la place de la traditionnelle autonomie des paysans se suffisant à eux-mêmes, des fermiers qui payaient simplement une rente en nature à l’Etat ou au propriétaire foncier.