Tunisie. La misère de Kasserine

Des  manifestations ont eu lieu partout en Tunisie  deux jours après la mort d’un chômeur, Ridha Yahyaoui, à Kasserine, le 16 janvier 2016. Le jeune homme de 28 ans s’est électrocuté, après être monté sur un poteau près du siège du gouvernorat pour protester contre son retrait d’une liste d’embauches dans la fonction publique. Pour comprendre la situation économique en Tunisie, j’ai analysé la condition socio-économique de la ville la plus émergée  en Tunisie : Kasserine.

Le gouvernorat de Kasserine est situé au centre-ouest de la Tunisie, tout au long de la frontière algérienne sur 220 km. Il s’étend, du nord au sud, de la région de Thala à la steppe semi-aride de Mejel Bel Abbès. De l’est à l’ouest, il s’élève graduellement des confins du Kairouanais au massif du djebel Chambi, le point culminant de la Tunisie (1 544 m). Il est limité au nord par le gouvernorat du Kef, à l’est par les gouvernorats de Seliana et Sidi Bouzid, au sud par le gouvernorat de Gafsa, à l’ouest par la wilaya de Tbessa en Algérie.
Créé en 1956, lors du premier découpage administratif de la Tunisie indépendante, le gouvernorat avait pour chef-lieu la ville de Sbeïtla. Depuis 1965, celui-ci a été transféré à Kasserine. Il est constitué de treize délégations : Kasserine Nord ; Kasserine Sud ; Sbeïtla ; Sbiba ; Jedliène ; Ayoun ; Thala ; Ezzouhour ; Haidra ; Foussana ; Feriana ; Mejel Bel Abbes et Hassi Frid. Ses principaux centres urbains sont Kasserine ville (19,7 % de la population), Sbeïtla (17 %), Sbiba et Feriana.
Abandon scolaire
Il comptait 43 9243 habitants en 2014, cette population connaissant un taux de croissance annuel de 0,64 % et une densité caractérisée par de forts contrastes – en moyenne 53 habitants au km2, la moyenne nationale étant de 67 habitants au km2. Kasserine est une région où 50 % des habitants n’ont pas de niveau d’instruction : 20,5 % sans aucun niveau, 37 % le niveau primaire. Ces proportions effrayantes nous ont fait rechercher des chiffres au niveau des délégations, mais la situation s’aggrave : à Feriana, le taux de réussite au baccalauréat recule de 51,7 % en 2008-2009 à 11,1 % en 2010 -2011. Une problématique sociale évidemment marquée par l’espérance de la vie scolaire entre les sexes, entre délégations et entre catégories sociales.
Beaucoup de questions ont été soulevées en face de l’abandon scolaire, telles les conditions et les situations dans lesquelles les élèves accèdent au savoir, les types de supports pédagogiques et les équipements informatiques et sportifs existant dans les établissements. D’autres questions rejoindront l’aspect qualitatif de l’encadrement éducatif au niveau régional.
Selon les focus, groupes organisés en mars 2015 par des organisations de la société civile (OSC) à Kasserine, les causes de l’abandon scolaire s’expliquent par la faiblesse au niveau de l’infrastructure des établissements d’enseignement : la majorité est mal équipée. Les régions rurales souffrent d’un nombre insuffisant d’enseignants, d’absence d’eau potable, d’éclairage et de moyens de transport alloués aux élèves. La dégradation de la qualité de l’enseignement public a favorisé l’installation des établissements d’enseignement privés et dont l’accès est trop cher, ce qui pose la question : Peut-on encore parler du droit à une éducation gratuite ?
Bien que l’abandon scolaire complique encore la condition régionale du marché de l’emploi à Kasserine, la formation professionnelle reste l’un des chemins alternatifs de l’insertion professionnelle. Mais ce qui est remarquable est la faible capacité de formation qui ne couvre qu’un tiers des demandes. Les 28 centres, dont 7 publics et 21 privés localisés dans 5 délégations, ne forment que 50 % des personnes qui y ont accès. D’autre part, une nécessité de développer le modèle de formation (alternance : entreprise + centre) s’impose surtout face au déclin de certains programmes comme la menuiserie /l’artisanat ou la formation en textile, insuffisante par rapport aux besoins. Ceci est clairement justifié lorsqu’on aborde l’emploi par niveau d’instruction : les employés appartiennent essentiellement au niveau primaire avec un pourcentage qui atteint 38 % dont 19 % sont des femmes. On note également que le taux d’analphabétisme chez les femmes est égal à 41,6 %. L’insertion professionnelle en milieu rural occupe 58,3 % du marché de l’emploi dans la région de Kasserine.
Les conditions de vie des individus et des ménages sont le résultat des stratégies des politiques publiques (en matière d’infrastructures, d’éducation, de culture…) et des comportements de divers acteurs tels que les entreprises, les associations. L’insuffisance en matière d’infrastructures caractérise le territoire de Kasserine : 121 espaces de l’enfance, 44 espaces du sport et de la jeunesse, 20 espaces culturels, pour une population qui atteint les 400 000 personnes. Pas plus de 1,3 % des Kasserinois ont accès à Internet. Cela peut être inutile devant le poids de la demande d’une population très jeune.
Pour les ménages, les principaux indicateurs de condition de vie sont mieux développés dans le milieu communal ; le taux de branchement en eau potable est de 27,7 % pour les ménages non communaux face à un taux de desserte en eau potable qui est égal à 95 % ce qui pose des problèmes d’accès à ces infrastructures, et de la qualité de l’eau.
Les enjeux dans le domaine de la santé retiennent de plus en plus l’attention à Kasserine. 3 200 personnes en moyenne se partagent un seul médecin et 366 lits (source : Le gouvernorat de Kasserine, ministère du Développement et de la Coopération internationale, 2012). Le taux de prise en charge par médecin ainsi que la qualité du traitement dépensé renvoient à des situations de vulnérabilité, de précarité, d’insécurité, de pauvreté et d’exclusion. L’activité économique en est affaiblie, alors que la croissance et le bien-être doivent se connecter à des conditions sanitaires convenables.
Récapitulons l’ensemble des équipements et des établissements de santé : un seul hôpital régional, six hôpitaux de circonscription, 106 centres de santé de base, 7 centres de PMI et 13 laboratoires d’analyses dont un est privé, 199 médecins dont 29,6% spécialistes travaillant dans le secteur privé, un cadre paramédical composé de 995 agents dont 28,1% de techniciens supérieurs, plus de 909 000 consultations enregistrées dans le secteur public, c’est-à-dire deux consultations par citoyen et par an.
Les ressources humaines constituent la ressource primordiale que le système de santé doit mobiliser pour créer les conditions nécessaires à une amélioration de l’état de santé de la population. La ville de Kasserine souffre d’une insuffisance aiguë en personnel soignant,  déficit quantitatif autant que qualitatif.
Dans la majorité des régions de la Tunisie, il existe des déséquilibres significatifs entre les hommes et les femmes sur le marché du travail. A Kasserine le taux de chômage durant l’année 2010 s’est élevé à 27,5 % chez les femmes. L’analyse de la répartition des employés par sexe montre que le taux des employés masculins a atteint 81 %.
Cette problématique du genre a des origines dans l’éducation ; l’accès des femmes à l’éducation reste difficile, surtout dans les milieux ruraux qui connaissent un taux d’analphabétisme de 30 % en 2010, taux qui est de 18,4 % chez les hommes et de 41,6 % chez les femmes.
Activité industrielle
La population active à Kasserine est répartie principalement sur le secteur des services  – 45 % des actifs dont 20 % dans les services non-marchands du secteur public. L’agriculture reste le premier secteur générateur d’emplois avec 29 % des actifs pour cette population à caractère fortement rural (59,3%).
Avec un taux d’activité faible qui ne dépasse pas 41,2 %, le gouvernorat de Kasserine est classé au niveau national dans les derniers rangs (18e place sur 24), bien que l’activité industrielle soit riche et diversifiée. Dès 1963, le gouvernorat a connu l’installation du complexe cellulosique qui présente la première industrie de papier à base d’alpha en Tunisie, la Société Tuniso-Andalouse de ciment blanc (Sotacib, située à Fériana), la société Interchaux (à Thala), la Marbrerie de l’Ouest (à Thala) et la Céramique de l’ouest privatisées par la suite, et divers autres unités créées par des investisseurs privés comme la Société de papiers fins, la Société de papiers cartonnés, la minoterie de Sidi Tlil , le Blanc minéral de Tunisie , la société de peinture Ripolin, la société Poly plastique, la Société de céramique de Sbeïtla et les entités Benetton de textiles.
Un tableau de la répartition des entités industrielles témoignerait de la forte présence du secteur de textiles et d’habillement par rapport aux autres types d’industrie. En effet la société de textile Benetton a lancé en 2007 un partenariat avec de jeunes promoteurs tunisiens, dans le cadre de contrats de sous-traitance financés par la Banque de l’Habitat (BH). Cet accord s’inscrit dans le cadre de la politique gouvernementale qui offre des avantages supplémentaires à toute entreprise choisissant de s’implanter dans une région défavorisée pour y créer des emplois. Environ 33 unités de production ont été créées employant 3 000 salariés et apprentis, à 90 % des femmes pour un salaire qui ne dépasse pas 257 dinars/mois c’est à dire 5,5 euros/jour, un salaire qui ne dépasse pas le taux des salaires minimums garantis (Smig) en Tunisie. Le paysage économique a été transformé après 2007, l’arrivée de Benetton a laissé dans l’abandon une population rurale caractérisée par le pourcentage de chômage le plus élevé en Tunisie. Sans tradition en confection Kasserine se trouve face à un secteur fragile caractérisé par la non-durabilité et la main-d’œuvre à faible coût (1).
L’alfa est une plante naturelle qui constitue un pilier de première importance dans le développement régional à travers la transformation industrielle qui contribue à la diminution du taux de chômage au niveau urbain et qui occupe des milliers de personnes dans le milieu rural. La valorisation de cette plante peut s’appuyer sur le secteur de l’artisanat, qui présente aussi une activité utile à un milieu pauvre. L’exploitation artisanale de cette plante consiste en la fabrication et la confection des couffins et des tapis.
Pour un tissu économique peu varié et dominé par les activités traditionnelles basées sur l’exploitation des ressources naturelles qui sont peu créatrices d’emploi et de valeur ajouté, la plante de l’alfa constitue un pilier de première importance économique dans la région de Kasserine et s’impose comme une évidence économique. La Société nationale de cellulose et de papier alfa (SNCPA), premier employeur dans la région, représente actuellement une menace susceptible de détruire l’environnement sur des kilomètres à la ronde, aussi capable de provoquer des pathologies respiratoires et digestives chez les habitants. Six unités rassemblent la production de la pâte d’alfa, la fabrication des produits chimiques, la fabrication de papiers, une usine de fabrication de chaux, deux chaudières et une dernière pour l’assainissement des eaux sont à l’origine de dégagements de fumées contenant une grande quantité de chlore qui provoque des maladies pulmonaires chroniques. Des centaines de malades souffrent d’une diminution de capacité physique. la question qui se pose est de savoir si SNCPA est prête à s’impliquer dans la responsabilité sociétale vis-à-vis des effets de ses activités sur la société et sur l’environnement.
Toutes les délégations du gouvernorat de Kasserine sont classées en zones de développement régional prioritaire, c’est-à-dire bénéficiant du maximum d’encouragements prévus par le code de l’investissement, mais cette discrimination positive ne semble pas avoir produit un impact significatif concernant l’attractivité de l’investissement privé. Le gouvernorat de Kasserine a bénéficié pendant la période 1992-2010 de 1 253 millions de dinars, soit 2,1 % de l’ensemble des investissements privés réalisés dans le pays occupant ainsi la 11e position par rapport à l’ensemble des 24 gouvernorats. L’analyse de l’investissement privé par habitant confirme également le retard enregistré par le gouvernorat de Kasserine dans ce domaine : avec un montant moyen par habitant de 2 856 dinars, ce gouvernorat enregistre un ratio largement faible par rapport à la moyenne nationale (5 742 dinars). Par conséquent, le paysage socio-économique régional reste entre deux voies : un ralentissement de la croissance de la population et un taux de chômage élevé, ce qui produit la migration des habitants vers les régions littorales, surtout celle des femmes qui travaillent dans le textile (PREDD).
Beaucoup de questions à poser sur plusieurs paradoxes en termes d’objectifs, de logique et d’approche. La planification économique était plutôt verticale, émanant des pouvoirs publics centraux et non régionaux .
H. H.

NOTE

(1) www.jeuneafrique.com/207413/societe/kasserine-fait-sa-r-volution-avec-benetton – Voir aussi www.webdo.tn/2011/ 07/06/benetton-sous-paie-les-petites-mains-de-kasserine/