Royaume-Uni : Que se passe-t-il sur l’île Covid ?

Ce rapport sur la situation au Royaume-Uni émane du groupe Angry Workers of the World, qui le présente comme « principalement destiné au débat avec nos camarades à l’étranger et visant à nous permettre de comprendre quelle tournure prennent les événements. »Nous (Angry Workers) pensons que pour devenir révolutionnaire, une situation sociale doit posséder au moins deux caractéristiques : les dirigeants doivent avoir perdu les moyens et les capacités à gouverner et les dirigés doivent en avoir assez, être suffisamment organisés et politisés pour remettre le statu quo en question. Une fois acquise cette vue d’ensemble, il faut encore décomposer les choses.

La crise de la classe dirigeante peut s’analyser comme l’incapacité à effectuer certains changements politiques, soit parce que la classe politique elle-même n’est pas assez unie, soit parce qu’ils s’attendent à ce que les changements soient mal accueillis. Ce qui motive les changements eux-mêmes et en limite la quantité sont les ressources (financières) qui permettent à l’État de gouverner. Celles-ci dépendent à leur tour de la rentabilité générale sous-jacente du système, sur les investissements productifs dans des affaires lucratives.

Les dirigés eux-mêmes ne forment pas un bloc monolithique. C’est, entre autres choses, à cause d’un développement régional inégal, de différences dans le statut de la propriété et de la citoyenneté. Diverses institutions, à commencer par les syndicats représentatifs qui prétendent représenter la classe ouvrière mais se bornent le plus souvent à reproduire les divisions nationales, professionnelles et sectorielles. Au Royaume Uni, il existe un autre butoir intermédiaire, le parti travailliste, qui s’autoproclame représentation politique des travailleurs. Nous devons analyser les luttes réelles qui remettent en cause la stratification de la classe. Nous ne croyons pas que l’unification pourra se produire grâce à des exigences bien intentionnées, ni par l’adhésion individuelle à telle ou telle organisation, mais grâce aux luttes qui outrepassent les divisions qui nous sont quotidiennement imposées.

Dans les pages suivantes, nous passons en revue certains faits documentés glanés au cours de ces deux derniers mois, et tentons de percevoir les tendances qui concernent les contraintes structurelles de l’État et du capital et les possibilités d’unification de la classe ouvrière. Cette documentation provient en grande partie des médias dominants, ce qui explique en soi les limites de ce rapport. C’est pourquoi nous prévoyons une série d’interviews de nos collègues et amis au sujet de leurs expériences pendant le régime de travail COVID-19, afin de nous faire une idée de ce qui se passe sur le terrain.

 

1 – La situation COVID-19.

Jusqu’à présent, en ce qui concerne l’aspect santé publique de sa gestion de la crise de la COVIV-19, le gouvernement britannique a pu tout se permettre. Pour l’essentiel, les faits sont assez bien connus, nous nous bornerons donc à un bref résumé.

Avec officiellement 43 000 décès, le Royaume Uni a l’un des taux de décès les plus élevés du monde. Il le doit principalement à la stratégie initiale d’ « immunité collective » du gouvernement, qui a retardé le confinement. Le gouvernement a été averti de la contagiosité élevée du virus le 2 mars, sa stratégie d’ « immunité collective » a été rendue publique le 13 mars, lorsqu’ils ont décidé de ne pas imposer un confinement à grande échelle contrairement à la plupart des autres pays européens. Ce n’est que sous la pression publique que le confinement national a été déclaré le 23 mars. La raison principale de ce retard n’est ni l’incapacité ni la stupidité, mais un désaccord au sein de la classe politique : ils se demandaient en effet s’ils pouvaient se permettre de mettre en danger la vie de milliers de personnes âgées « improductives ». Selon l’un des dirigeants Conservateurs, c’est le conseiller de Johnson, Dominic Cummings, qui a résumé ainsi la stratégie initiale : « immunité collective, protection de l’économie, et si cela signifie que des retraités meurent, tant pis. » Ce n’est pas seulement l’opinion du « méchant » Cummings. En 2007, Johnson a écrit un article pour le Daily Telegraph intitulé « Le vrai problème est la surpopulation mondiale ». Dans cet article, Johnson déplore que « la fertilité de la race humaine » ne puisse plus faire l’objet d’une discussion publique en tant que politique gouvernementale, ce qui « permet hélas de mesurer à quel point le monde a changé.» Nous n’essayons pas d’inventer une théorie du complot, mais de démontrer quelle est l’optique politique générale des principaux membres du gouvernement. Ces politiciens n’ont pas de vision sociale plus globale à la Thatcher, mais leur principal souci est de savoir comment manipuler et diriger les divers groupes sociaux de manière à maintenir le statu quo.

Ce taux de décès élevé s’explique ensuite par le mauvais état du tissu productif des secteurs de la santé et de l’industrie au Royaume Uni, résultat de l’austérité et de l’absence d’investissements au cours de la dernière décennie. La pénurie d’équipements protecteurs et de tests pour la COVID-19, ainsi que l’incapacité à les produire en quantité suffisante, ont aggravé la situation. En juin 2020, le Royaume Uni était au 20e rang des 31 pays européens disposant de données sur le nombre de test du coronavirus par tête, et il ne protégeait que 39,59 personnes sur mille. Il est significatif que les pays plus pauvres d’Europe de l’Est comme la Lituanie (99,14 pour mille), l’Estonie (57,74), la Lettonie (52,9) et le Belarus (49) ont, relativement à la taille de leurs population, effectué beaucoup plus de tests. Nous avons aussi appris que le gouvernement truquait les chiffres officiels du nombre de personnes testées quotidiennement, en annonçant un chiffre excédant de plus d’un million le nombre de tests réellement effectués. La fragmentation du secteur de la santé en divers CHU, cliniques privées, maisons de retraite a créé des problèmes supplémentaires et une désorganisation fatale. Entre le 17 et le 15 avril, environ 25 000 personnes sont sorties de l’hôpital pour aller dans des maisons de retraite. Seul un petit nombre d’entre elles a été testé. À la mi-juin, les médias ont annoncé que 30 % de tous les décès ont eu lieu dans les maisons de retraite, plus de 14 000 au total.

Le haut niveau d’inégalité et de paupérisation au Royaume Uni est une cause supplémentaire du taux de décès élevé. Les chiffres de l’Office National des Statistiques (ONS) pour mars et mai révèlent que le taux de décès des personnes habitant dans les 10 % de territoires pauvres en Angleterre était de 128,3 pour 100 000, alors que celui de ceux qui habitaient les 10 % des régions les plus riches était de 58,8 pour 100 000. Dans l’ouest de Londres, Brent avait le taux global normalisé selon l’âge le plus élevé, avec 210,9 décès pour 100 000. Nombre de nos anciens collègues dans les usines alimentaires et les entrepôts habitent à Brent où le mélange de surpeuplement au domicile et sur les chaînes de production[1] et le fait que les conseils du gouvernement se sont rarement appliqués aux travailleurs migrants, s’est avéré fatal.

 

Afin de compenser son incapacité à produire et à soigner, le gouvernement a dû continuer à externaliser le travail indispensable, ce qui a d’emblée contribué au problème. Après la suspension du règlement sur les commissions, les ministres Tory ont attribué à des entreprises privées des contrats exclusifs liés à l’État pour le coronavirus d’une valeur de1, 7 milliards de livres sterling. La corruption n’en est que le sous-produit et non la cause. En voici quelques exemples. Randox, un centre de soins privé qui, incidemment, emploie Owen Patterson, l’un des députés Tory les plus riches a obtenu sans concurrence un contrat de 133 milliards de livres sterling. PestFix, avec ses 16 employés et son capital net de 19 000 livres a obtenu du gouvernement un contrat de 108 millions de livres début avril pour la fourniture d’articles tels que des blouses et des masques pour le NHS. L’entreprise américaine Palantir a obtenu un contrat lui permettant d’utiliser l’IA (intelligence artificielle) pour suivre l’épidémie de coronavirus. Cette entreprise a été financée par la CIA et elle est liée à l’entreprise technologique Faculty impliquée dans VoteLeave (Brexit), qui a obtenu du gouvernement sept contrats au cours des derniers 18 mois. Les journalistes qui ont posé des questions sur la gestion par Palantir des données du NHS ont reçu des réponses évasives.

Jusqu’à maintenant, il y a eu quelques questions critiques de la part d’ « experts » à propos de la gestion de la crise de la COVID-19 par l’État, mais il n’y a pas encore eu de réaction collective de la part de ceux qui ont le plus souffert. Il y a eu des actions collectives de travailleurs contre le manque d’hygiène et de sécurité (voir ci-dessous), mais les initiatives des membres des familles de victimes de la COVID-19 pour demander des comptes à l’État sont encore peu nombreuses. Et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une tentative de déclarer « illégale » la stratégie du gouvernement ait été rejetée.

 

2 – La récession économique.

 

En juin 2020, l’OCDE a annoncé que l’économie britannique sera, de tous les pays développés, celle qui subira les pires dégâts dus à la crise de la COVID-19. Un recul de 11,5 % du revenu national britannique en 2020 surpassera ceux de la France, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Allemagne et des États-Unis. La Banque d’Angleterre indique que le chômage doublera et passera de 10 à 12 % cette année au Royaume Uni. Dès la mise en place des premières mesures de confinement en mars, le nombre de liquidations volontaires de petites entreprises a doublé par rapport à celui de l’an dernier. La gravité particulière de la récession britannique est en partie due au double choc de la COVID-19 et du Brexit, mais comme nous allons le voir, le déclin économique est une tendance à plus long terme.

Comme dans la plupart des pays, c’est dans le secteur de l’hospitalité, dont 85 % des travailleurs sont touchés, que le confinement a eu le plus de conséquences négatives. Dans ce secteur, un travailleur sur quatre a perdu des heures, un sur dix a carrément perdu son travail, et la moitié est en congé. Les autres secteurs sévèrement touchés sont : l’éducation où 60 % des travailleurs sont concernés, presque la moitié d’entre eux ayant perdu des heures ; l’industrie et le bâtiment (55 % de travailleurs concernés) ; et le commerce de gros, de détail et la vente de voitures (54 % de travailleurs concernés). Pendant les deux premiers mois du confinement, le nombre d’heures travaillées a connu une chute inédite de 94,2 millions en avril, c’est-à-dire une chute de presque 9 %, mais moins importante que le nombre de travailleurs mis en congé ou au chômage. C’est peut-être parce que la diminution du nombre de travailleurs a été compensée par une augmentation des heures supplémentaires.

Le secteur de l’automobile était en difficulté avant la pandémie de la COVID-19. Par exemple, Honda à Swindon a annoncé la fermeture de l’usine en février 2020. Depuis le confinement, les représentants de cette industrie ont déclaré qu’environ le quart des travailleurs des concessions automobiles, soit 150 000 personnes au total, sont susceptibles de perdre leur travail au cours des mois à venir. Chez Bentley, il est prévu de licencier 1000 des 4200 employés. Jaguar Land Rover, le plus gros fabricant de voitures en Grande Bretagne, prévoit de licencier environ 1100 employés d’agence sur un total de 32 000 travailleurs au Royaume Uni. À la mi-juin, les représentants de l’industrie automobile ont déclaré que 25 000 emplois, c’est-à-dire un sixième de tous les emplois dans cette industrie, sont menacés. Parmi les 150 000 travailleurs employés dans l’industrie automobile, un sur trois est concerné par le programme de congé du gouvernement.

L’industrie aérospatiale est dans une situation comparable. La direction d’Airbus au Royaume Uni a reproché aux gouvernements français et allemande d’engager plus d’argent dans le soutien de leurs usines Airbus respectives. Actuellement, 13 500 emplois sont menacés au Royaume Uni dans l’industrie aérospatiale. Les petits fabricants de pièces pour l’industrie aérospatiale sont déjà en train de licencier, par exemple on prévoit 420 licenciements chez SPS dans les Midlands, et en Irlande du Nord, Thompson Aero Seating menace de licencier 500 de ses 1300 travailleurs. Au Royaume Uni, 725 des 820 fournisseurs pour l’aérospatiale ont moins de 50 employés, tandis que ceux qui en ont moins de 250 forment un peu plus du tiers des 118 000 emplois de cette industrie. Ces dernières années, le Royaume Uni a déjà perdu une grande part du marché mondial de l’aérospatiale, passant de la seconde place derrière les États-Unis à la troisième, derrière la France et à peu près à égalité avec l’Allemagne. En mai, British Airlines a annoncé le licenciement de 12 000 de leurs 42 000 employés, profitant de ce que la plupart des travailleurs ont été mis en congé et ne peuvent pas aisément réagir collectivement à cette menace. Ryanair prévoit aussi de supprimer jusqu’à 15 % de ses emplois, tandis que Virgin Atlantic se sépare d’environ un tiers de ses 10 000 employés.

Dans le bâtiment, plus de 470 projets d’infrastructure au Royaume Uni, pour une valeur de 6 milliards de livres, restent en attente et le nombre de nouveaux contrats et de soumissions pour adjudication a plongé à cause de la COVID-19. Globalement, 4800 projets sont à l’arrêt dans tout le secteur du bâtiment, ou environ la moitié des sites. Ce sont souvent les travailleurs qui imposent la fermeture des sites. Le coup porté par la COVID-19 va accélérer le processus de concentration de ce secteur industriel et les petites entreprises vont faire faillite. En 2019, 368 entreprises du secteur ont déposé leur bilan, contre 207 en 2016. Les promoteurs qui construisent jusqu’à 100 maisons par an constituent environ 10 % des nouveaux fournisseurs, selon le National House-Building Council, contre 40 % en 1988. Pendant la même période, 12 000 petits promoteurs ont disparu et il n’en reste que 2000.

Seuls quelques secteurs ont prospéré pendant le confinement et sont susceptibles de prospérer dans l’avenir. Par exemple, les volumes du commerce en ligne représentaient 31 % des ventes de détail en avril, 16 % de plus qu’au cours du mois précédent. L’épicerie en ligne a vu doubler ses ventes jusqu’à atteindre 13 % du marché. Ocado, entreprise de logistique alimentaire, veut lever 1 milliard de livres pour investir dans des entrepôts et des véhicules. Segro, un promoteur d’entrepôts, prévoit d’investir 650 million de livres.

 

3 – Les conséquences pour les travailleurs.

 

L’État a lancé le programme de maintien des emplois pendant la COVID-19 [CJRS : coronavirus job retention scheme] en mars 2020, permettant aux entreprises de renvoyer leurs employés chez eux, 80 % de leurs salaires étant payés par l’État et 20 % par l’employeur. D’après les chiffres publiés par le gouvernement début juin, environ 9,1 millions de travailleurs au Royaume Uni ont été mis en congé (le secteur privé emploie 27,32 millions de travailleurs). Il y a en outre 2,6 millions de personnes qui reçoivent une allocation similaire en tant qu’auto-employeurs. Jusqu’à présent, ce programme a coûté environ 29 milliards de livres à l’État. S’il y a moins de personnes en congé dans des villes universitaires comme Oxford ou Cambridge, des régions industrielles comme Slough ou Birmingham détiennent le record des congés, avec un tiers des travailleurs de la région en congé. La crise de la COVID-19 a eu plus de conséquences négatives pour les femmes que pour les hommes. Si les hommes perdaient plus facilement leur travail pendant la crise de 2008, cette fois ce sont les femmes ; cela est dû en partie à la catégorie d’emplois concernée, ainsi qu’au problème de la garde des enfants, puisque les écoles et deux tiers des crèches étaient fermées. De nombreuses familles de la classe ouvrière s’écroulent sous la pression supplémentaire de la COVID-19 et du confinement, et les enfants en sont les premières victimes ; car le nombre d’enfants qu’il faut placer dans des familles d’accueil pour les protéger de la maltraitance ou de la négligence a augmenté de 44 %.

Il est rapidement devenu évident qu’en raison du nombre important d’emplois flexibles, temporaires, indépendants ou informels au Royaume Uni, de nombreux membres de la classe ouvrière passeraient entre les mailles du filet. Un rapport de la commission d’enquête parlementaire du Ministère des Finances a prétendu qu’un million de personnes ayant perdu leur travail à cause de la COVID-19 ne touchaient pas l’allocation de l’État qui leur revenait ; d’autres sources ont fait état de 3 millions. Un endettement supplémentaire des ménages de 6 milliards de livres aggravera la crise existante.

Au sein de la classe ouvrière, il existait des différences matérielles entre ceux qui pouvaient travailler à domicile et ceux qui ne pouvaient pas, ou entre ceux qui étaient mis en congés et ceux qui perdaient leur travail sans toucher l’allocation de l’État. Comme d’habitude, il existe une autre ligne de fracture entre ceux qui louent leur logement et ceux qui en sont propriétaires. Comme après la crise financière de 2008 l’État a pris soin de signaler aux propriétaires de cette classe qu’ils seraient si nécessaire « en congé de prêt immobilier », tandis que les locataires ne bénéficient d’aucune protection de ce genre.1,8 million de personnes ont profité de ce programme de trois mois de congé des prêts immobiliers (un sur six) et 1,5 millions de remboursements de cartes de crédit ont été gelés. Même le Parti travailliste vient de modérer son « opposition » en exigeant la protection des locataires. Leur politique est passée de la suspension des loyers au report des loyers. En avril, entre un quart et la moitié de tous les loyers résidentiels n’ont pas été payés et la protection contre les évictions mis en place par le gouvernement prendra fin courant d’août. Il faut s’attendre à une augmentation des évictions, et c’est aussi parce qu’elles ont pris du retard pendant le confinement.

L’argent du gouvernement a temporairement rebouché les fissures, car le programme de mise en congé n’acceptait plus de nouvelles candidatures à partir du 10 juin et à partir du 1er août, les employeurs paieront plus cher la mise en congé de leurs employés jusqu’à la clôture du programme en novembre 2020. Cela signifie une augmentation probable du nombre de suppressions d’emplois à partir de maintenant, car les patrons ne veulent pas payer la note. Le nombre de personnes postulant à l’Universal Credit (allocation de base pour les chômeurs) est passé de 856 000 à 2,1 millions en avril et à 2,8 millions en mai. L’administration n’est pas préparée à gérer une telle augmentation car les coupes récentes du gouvernement signifient que le budget destiné au traitement du chômage n’est que de 200 millions de livres, un quart de ce qu’il était en 2016, et un sixième de ce qu’il était avant la crise de 2008. Dans ces conditions, Jonathan Reynolds, secrétaire du cabinet fantôme du Parti travailliste pour le travail et les pensions, a déclaré que le système britannique d’aide sociale doit relier plus étroitement « ce qu’on y met à ce qu’on en retire ». Ceux qui ont « plus apporté au système » devraient en retirer plus. Cela a le mérite de l’honnêteté car l’État n’ayant pas les moyens de contenter tout le monde, il ne peut que diviser pour régner.

 

4 – La réémergence de l’État et les illusions de gauche.

 

Semant la confusion dans la gauche travailliste, le gouvernement Tory a exercé les fonctions d’un État capitaliste en temps de crise économique en intervenant fortement dans l’économie nationale et sur le marché du travail. À la mi-mars, le gouvernement a annoncé des prêts garantis par l’État d’une valeur d’au moins 330 milliards de livres pour soutenir les entreprises britanniques, équivalant à 15 % du PIB. Ceci est possible parce que la banque centrale britannique a fait passer le taux d’intérêts de 0.75 à 0.1 % en mars et à cause du quantitative easing (assouplissement quantitatif ou QE : rachat des dettes, principalement les obligations d’État) pour une valeur de 645 milliards de livres. On a annoncé 100 milliards de livres supplémentaires en juin. On peut constater que la quantité d’argent que le QE jette sur le feu augmente régulièrement sans beaucoup de résultats en termes de croissance économique : £200 milliards en 2009, £375 milliards en 2012, £435 milliards en 2016, £745 milliards en 2020. L’essentiel de cet argent gratuit a fini par alimenter la « chasse aux bénéfices » et l’augmentation du prix des actions. En mai, le bureau pour la responsabilité budgétaire [OBR UK : Office for Budget Responsibility] a dû réviser à la hausse son estimation du coût de la pandémie pour l’État, qui s’élève à £123,2 milliards, contre les £103,7 milliards de son estimation précédente. La dette du secteur public est à son point le plus haut depuis 1963 : pour la première fois, elle a dépassé les £2 billions (25 % de cette dette sont détenus à l’étranger). Un taux d’endettement de 100 % du PIB n’a rien d’exceptionnel. La France, l’Italie, les États-Unis et le Japon ont également outrepassé cette limite. En juin, le gouvernement Tory a promis de renflouer Tata Steel à hauteur de plusieurs centaines de millions de livres ; c’est la première fois que l’État détiendra à nouveau un nombre conséquent d’actions dans cette industrie depuis la privatisation de l’industrie britannique de l’acier il y a trente ans.

Une gauche qui croyait que ce qui définit essentiellement une politique de gauche par rapport à une politique libérale de marché était l’intervention de l’État, en est restée abasourdie. Sans surprise, leur principale critique consiste à dire que l’État ne dépense toujours pas assez et que les entreprises n’ont pas accès à temps aux prêts qui leur sont destinés. Le fait que Matt Hancock, le secrétaire d’État à la santé, ait pu annoncer en avril que les £13,4 milliards de « dettes du NHS » (bilan interne entre les départements d’État) allaient être annulés, a été compris comme la preuve que la dette n’a aucune importance et qu’elle est devenue un phénomène purement politique. Cette erreur de jugement est en partie due à l’illusion qui amène la gauche à croire que l’économie nationale est en quelque sorte indépendante (« pour un pays comme le Royaume Uni, qui possède sa propre monnaie, ces craintes n’ont aucun sens » – Mason). Nous possédons assez de preuves historiques pour savoir qu’à long terme, l’inflation de la dette qui n’est pas couverte par une augmentation de la rentabilité aboutit à des krachs ou à des programmes d’ajustement brutaux afin de les éviter, comme cela s’est produit lors de la crise du Sterling au milieu des années 1970 par exemple. Si nous examinons la balance commerciale (c’est-à-dire la quantité de marchandises qu’il faut importer et dont le prix dépend des taux de change internationaux) l’idée d’une « souveraineté » s’appuyant sur le fait de posséder « sa propre monnaie » a des relents d’illusion impériale. Les chroniqueurs du secteur financier ont une vision plus réaliste :

« ‘Pendant les quatre ans qui se sont écoulés depuis que le Royaume Uni a voté pour sa sortie de l’Union Européenne, la situation commerciale de la livre et les importantes fluctuations des taux de change font qu’elle ressemble plus au peso mexicain qu’au dollar américain, a déclaré Kamal Sharma, analyste financier à BofA’. [Bank Of America] La livre n’a pas recouvré son niveau antérieur au vote pour la sortie de l’UE, et elle a perdu à peu près un cinquième de sa valeur. Et depuis le début de la pandémie, la livre sterling subit de violentes fluctuations. À l’apogée de la crise, les investisseurs se préparaient à des fluctuations de la livre telles que seul le real brésilien en avait subi lors d’une augmentation plus importante de sa volatilité implicite. » (Financial Times, 24 juin 2020.)

À la longue, imprimer des billets ou annuler des dettes entraînera une dévaluation de la livre et une augmentation des prix des produits d’importation, à commencer par l’alimentation et les produits manufacturés. S’il est possible que le Royaume Uni ne soit pas atteint aussi rapidement et aussi durement que d’autres pays, on peut constater l’effet produit par cette illusion d’ « argent gratuit » dans des pays comme le Liban, où les dettes croissantes se sont traduites par des hausses de prix énormes et plus directement par l’appauvrissement de la classe ouvrière. Il semble que l’internationalisme ne soit pas le point fort de la social-démocratie !

Bien entendu, il y a une lutte politique et il va de soi que le gouvernement tentera de « faire payer la crise par la classe ouvrière ». Nous le voyons déjà dans l’annonce à la mi-juin par le gouvernement Tory qu’il pourrait renoncer au « triple verrouillage » des pensions de retraite, ce qui équivaut à briser un tabou – puisqu’il est probable que la dette de l’État passe de 80 % actuellement à 100 % en raison de la crise en cours. Le triple verrouillage signifie que les pensions doivent augmenter, soit en même temps que les salaires, avec l’inflation ou augmenter de 2,5 % par an au minimum ; et ce fut la principale mesure visant à se concilier les électeurs « seniors » depuis son introduction en 2010. À Londres, le Maire a accepté de supprimer les transports gratuits pour les enfants et d’augmenter de 30 % la redevance de congestion[2] en échange d’un renflouement de £1,6 milliards de la part du gouvernement. Il y a une lutte politique, mais le slogan gauchiste « qui va payer la crise ? » est trompeur. La classe ouvrière n’a pas les moyens de le faire ni de compenser un déficit de rentabilité. « Taxer les riches » ne suffirait pas non plus. La redistribution n’est pas la solution, que ce soit du bas vers le haut ou le contraire. C’est de changements beaucoup plus fondamentaux dans le processus de la production sociale réelle (le processus d’exploitation) que nous avons besoin.

 

La gauche étatique est contrainte de prétendre que les mesures étatiques sont toutes puissantes et sous-estime ainsi l’importance et l’étendue de la crise du capital mondial. Le gouvernement Tory semble plus réaliste, car ils savent qu’ils seront obligés de s’attaquer à la vache sacrée des pensions. Ils conseillent aussi aux administrations locales à prendre leurs distances avec la principale machine-à-faire-de-l’argent de ces dernières décennies, c’est-à-dire la bulle immobilière. En Juin, le Ministère des finances a annoncé qu’il a interdit aux autorités locales de faire des investissements immobiliers, suite à la fièvre acheteuse (presque £7 milliards de dépenses dans ce domaine) des trois dernières années, qui représentait une multiplication par 14 des sommes dépensées au cours des trois années précédentes. Plusieurs douzaines de municipalités font actuellement l’objet d’enquêtes Pour avoir eu recours à des prêts à bas coût de la part du gouvernement central pour investir dans des biens immobiliers afin d’en retirer des revenus locatifs et s’armer ainsi contre la sévérité de leurs coupes budgétaires. Le gouvernement central craint que les municipalités soient trop exposées car il est probable que le secteur de l’immobilier connaîtra une récession sévère. Liverpool fut l’une des premières villes à demander au gouvernement de venir à son secours et de soutenir un projet de£1,4 milliards destiné à la reprise de l’économie post-coronavirus, afin d’éviter une répétition des dures épreuves des années 1980.

Au cours des mois à venir, la question sera de savoir si l’État est capable de trouver des outils financiers et politiques aptes à rétablir la « discipline sociale » (« la règle de la loi de la valeur ») et à s’assurer que le crédit est à nouveau plus étroitement lié à l’attente (à court terme) de futurs profits, au lieu de se transformer en éternelle bouée de sauvetage. Jusqu’à présent l’argent du gouvernement et de l’État sert à remorquer pendant la crise les locataires indisciplinés, ceux qui ne remboursent pas leurs prêts, les petits magasins de quartier mal gérés, les entreprises non rentables, les patrons qui refusent d’investit et les banques non viables. Le défi auquel l’État fait face est de faire le tri entre les bons et les mauvais éléments et de remettre en vigueur « la valeur du travail sérieux et des investissements », et de réinstaurer la confiance dans la valeur de l’argent comme équivalent à une authentique performance économique. Dans le cas contraire, ils courent le risque d’une réaction en chaîne en raison de la faillite d’entités privées ou commerciales.

La classe politique a compris que la « redistribution » ne fera pas l’affaire et qu’il faut transformer le tissu productif (le processus d’exploitation). Et dans ce cas aussi, nous voyons que la forme mondiale du capital s’impose dans la politique des États-nations.

 

 

5 – Le dilemme Huawei.

 

Comme dans la plupart des économies « occidentales » développées, le taux de rentabilité bas au Royaume Uni signifie que les investissements productifs sont à un niveau historiquement bas, que les entreprises mettent leur argent à la banque et s’appuient sur les bas salaires et les investissements spéculatifs, tandis que la productivité décline. Au Royaume Uni, la croissance annuelle de la productivité pour chaque heure travaillée est passée de 2,2 % entre 2000 et 2007 à 0,5 % entre 2010 et 2017. En même temps, les entreprises britanniques détiennent presque £ 700 milliards sur leurs comptes bancaires et versent des sommes inouïes aux actionnaires.

Dans la phase où nous sommes actuellement, la restructuration matérielle du processus de production est une affaire mondiale. Des décennies de « désindustrialisation » (en réalité une façon de s’attaquer au militantisme ouvrier et aux taux de profit bas) a engendré un appauvrissement du savoir et des infrastructures productifs au Royaume Uni, comme le démontrent les retards désastreux dans des projets tels le train HS2 à grande vitesse ou les centrales nucléaires prévues. L’industrie britannique devient de plus en plus dépendante des échanges mondiaux, en particulier avec les pays de l’UE, les USA et la Chine. La crise mondiale de 2008 a aggravé les tensions entre ces trois blocs de puissances économiques et le Royaume Uni se retrouve piégé dans une situation difficile. Puisque le Brexit complique les relations commerciales avec l’UE, la dépendance envers la Chine s’approfondit. La Chine est la principale source d’importations, et l’ancien premier ministre Cameron s’efforce toujours de créer un fonds d’investissement pour la Chine de £ 1 milliard en utilisant son ancien réseau politique. Ce dilemme est bien illustré par le désaccord actuel avec le gouvernement américain à propos des investissements de Huawei en Grande Bretagne pour la 5G et de la dépendance envers le matériel médical importé pendant la crise de la COVID-19.

Afin d’étendre le réseau 5G, indispensable pour être compétitif sur le marché mondial, c’est l’entreprise chinoise Huawei que le Royaume-Uni a demandé de lui fournir cette technologie. Le gouvernement américain s’y est opposé. Début 2020, Trump a menacé de restreindre l’accès du Royaume-Uni au Five Eyes Intelligence System [3] qui est un projet de développement indépendant de la 5G par les États-Unis, le Canada, l’Australie, et la Nouvelle Zélande. Le problème est qu’en matière de technologie de communication, le Royaume-Uni ne dépend pas seulement de la Chine. Face à l’éventualité d’une interdiction de la technologie de Huawei, l’État chinois a réagi en mettant en doute leur soutien à la construction de centrales nucléaires au Royaume-Uni. Le gouvernement britannique a choisi de limiter Huawei à 35 % de l’investissement total dans la 5G, plutôt que de l’interdire complètement. British Telecom a déjà déclaré que le respect du plafond de 35 % du gouvernement leur coûterait £ 500 millions et Vodafone a déclaré qu’une interdiction totale leur coûterait des milliards. L’annonce du projet d’investissement de Huawei, à hauteur de £1 milliard, dans une usine de semi-conducteurs près de Cambridge a encore aggravé le mécontentement du gouvernement américain ; mais faute de grives on mange des merles, et l’administration britannique a donné le feu vert à Huawei. Les problèmes d’investissements dans les infrastructures s’étendent à l’espace. En juin, le gouvernement a annoncé qu’il renonçait à un projet d’investissement de £5 milliards dans un système souverain de navigation par satellite. Ce système était envisagé comme une alternative au système Galileo de l’UE auquel le Royaume-Uni n’aura plus accès après le Brexit. Le gouvernement songe à renflouer à hauteur de £ 500 millions l’entreprise technologique One Web qui possède 74 satellites, afin d’élaborer une version moins coûteuse du projet initial. Cela fera aussi plaisir à l’État américain, car les satellites One Web sont fabriqués en Floride. À une moindre échelle, la capacité limitée de l’industrie technologique britannique s’est révélée lorsque le gouvernement a dû renoncer en juin à une application de suivi de la COVID-19 du NHS élaborée en Grande Bretagne et se rabattre sur la technologie de Google et d’Apple.

La crise de la COVID-19 a exacerbé les problèmes de l’infrastructure productive du pays et les a rendus plus visibles car il y a manifestement eu une pénurie d’équipements protecteurs, de vaccins et de certains produits chimiques, par exemple le Royaume-Uni importe entre 80 et 90 % de ses médicaments génériques. Le gouvernement britannique a mis en place « Project Defend », c’est-à-dire une opération interne visant à réorganiser l’industrie et les chaînes d’approvisionnement internationales. Au printemps 2020, les médias ont annoncé que le secrétaire d’État au commerce international étudie la possibilité d’un accord de libre-échange avec l’Inde. Le dirigeant travailliste Starmer s’est également mis dans les petits papiers du gouvernement de Modi en mai en s’exprimant contre l’indépendance du Cachemire. Il faut voir cela dans le contexte de la politique commerciale internationale plutôt que comme une position « anti musulmane ». Car en juin, le Cachemire et la région frontalière plus étendue sont devenus une zone de guerre potentielle par procuration entre les blocs Chine/Pakistan et US/Inde.Au Royaume-Uni, la proclamation de « mesures protectionnistes » sera formalisée plus tard cet été avec un projet de loi National Security and Investment (NSI), qui autorise le gouvernement à freiner les prises de contrôle de pays étrangers dans certains secteurs « essentiels » liés à la COVID-19.

L’ensemble du « Project Defend » est assez comique alors que nous constatons qu’à cause du Brexit, le Royaume-Uni a d’énormes problèmes ne serait-ce que pour organiser les importations alimentaires dans les ports et pour organiser les récoltes dans le pays en raison d’une pénurie de main d’œuvre. Michael Gove, ministre du bureau du Cabinet, a répété en février qu’une frontière de contrôle douanier et de TVA sera instaurée. Cela signifie qu’il faudra effectuer chaque année dans le seul port de Douvres, où 10 000 camions passent chaque jour en période de pointe, 200 millions d’actes administratifs supplémentaires. À Douvres et à Folkestone (Eurotunnel), il n’y a plus de place pour installer des points de contrôle supplémentaires, et les nouveaux devront être installés à plus de 30 kilomètres de Douvres. Cela vaudra également pour les contrôles du trafic routier en provenance d’Irlande du Nord. L’industrie regrette que le gouvernement n’ait toujours pas de projet officiel pour la réorganisation de cette infrastructure.

Pendant ce temps, les entreprises agricoles du pays subissent les pénuries de main d’œuvre dues à la COVID-19, annonciatrices des problèmes qui vont s’aggraver avec le Brexit. L’agriculture britannique repose sur le travail de 70 000 à 80 000 travailleurs migrants saisonniers. Cette année, la part de « travailleurs nationaux » est passée de 11 % à 20-30 %, mais de nombreux agriculteurs n’étaient pas très contents. En effet, le taux de renouvellement du personnel a doublé et la productivité des travailleurs du pays était inférieure de 30 %. Il a fallu augmenter les salaires, ce qui n’est pas sans importance car le coût de la main d’œuvre peut s’élever à 70 % des coûts d’une exploitation, selon la National Farmers’ Union (syndicat). Le gouvernement est conscient de ce problème et, en dépit de tous les discours sur la « souveraineté nationale », il a mis en place un programme de migration qui a autorisé 10 000 travailleurs agricoles non européens à travailler au Royaume-Uni. Comme Huawei, le secteur agricole est coincé entre de gros blocs mondiaux, or le Brexit signifie moins de main d’œuvre à bon marché et un accès plus coûteux au marché européen, ce qui pourrait obliger le Royaume-Uni à accepter un accord commercial avec les États-Unis, dont les exportations agricoles américaines vers le Royaume-Uni forment le cœur. Cela détruirait quelques exploitations de plus, puisque les porcs américains sont à peu près deux fois moins chers à produire que les porcs britanniques.

Ce sont là certains des problèmes qui se présentent lorsqu’il s’agit de restructurer le système productif, la circulation et le marché du travail. Le Brexit et le fait que la récession due à la COVID-19 vont saper la stabilité de l’Euro zone, pousseront le gouvernement britannique à se glisser plus avant entre sa dépendance économique envers la Chine et sa dépendance politique plus générale envers les États-Unis. L’aile droitière du gouvernement britannique présentera et reformulera cette dépendance en union volontaire des forces politiques qui font grand cas de la « souveraineté » et luttent côte à côte contre l’ « élite libérale » dans la « guerre pour la culture ».

 

6 – La fin de l’obsession travailliste.

 

La gauche travailliste, porteuse du prétendu projet Corbyn en a pris un gros coup pendant la crise de la COVID-19 à cause de l’élection du candidat de centre-gauche Keir Starmer et de la gestion interventionniste et étatiste des Tories pendant la crise. On a beaucoup dit que Starmer avait gagné surtout qu’il avait l’air de pourvoir gagner (c’est un homme, il est titré, il appartient à la profession juridique et parle pour ne rien dire). C’est peut-être aussi parce qu’à gauche, il y avait de nombreux mécontents de la clique staliniste qui entourait la candidate de gauche Rebecca Long-Bailey et qui espéraient que Starmer introduirait « plus de démocratie » dans le parti, y compris la possibilité d’y inclure l’aile libérale de Remain[4]. Pour les travaillistes, le coup fatal a été le renvoi du cabinet fantôme[5] de Rebecca Long-Bailey par Starmer fin juin. Point à la ligne.

Il est clair qu’avec Starmer, c’en est fini pour le moment de la politique « socio-démocrate » telle que l’envisageait le projet Corbyn. Il n’est donc pas surprenant que la future mainmise sur Momentum, , la machine de campagne électorale du Parti travailliste,, soit désormais le principal champ de bataille de la gauche socialiste parlementaire. Plusieurs factions se sont formées (Forward Momentum, Momentum Renewal, Labour Transformed, Momentum Internationalists[6], etc.) et se battent pour savoir qui en prendra la direction. Tandis que toutes ces factions prétendent s’intéresser à « la manière dont s’organise la classe ouvrière », elles n’en dépensent pas moins l’essentiel de leur énergie à lutter pour diriger une organisation dont le but (l’élection d’un parti socialiste) a disparu. Le nombre d’adhérents au Parti travailliste a considérablement chuté ces derniers mois. En ce qui nous concerne, il s’agit de savoir si les éléments les plus radicaux de la classe ouvrière seront encore plus démoralisés, ou si on verra émerger un débat collectif en vue d’une réorientation.

 

7 – La lutte des travailleurs et leur représentation.

 

Les médias font état d’un certain « retour » du syndicalisme, mais ce n’est pas sur une augmentation de l’activité syndicale qu’ils se basent, c’est sur une légère augmentation du nombre d’adhérents. Le nombre d’adhérents à un syndicat a augmenté de 91 000 depuis 2018, il s’élevait à 6,44 millions en 2019, c’est la troisième année consécutive d’augmentation de ces chiffres suite à leur chute à 6,23 millions en 2016. La proportion d’employé adhérents à un syndicat est aussi légèrement en hausse, s’élevant à 23,5 % en 2019, contre 23,4 % un an plus tôt, et 23,3 % en 2017.

Et ce qui est plus important pour le « retour » annoncé, c’est l’influence exercée par certains syndicats sur l’élection des candidats du Part travailliste. Il s’agit d’un facteur général plus important. Lorsqu’il s’est agi de gérer le confinement pendant la crise de la COVID-19, les syndicats ont été traités en partenaires. La TUC a conseillé le gouvernement sur le système de congés et le processus de retour au travail. En échange de la cogestion, plusieurs syndicats ont annulé des actions collectives ou des votes prévus pendant la COVID-19, c’est le cas du CWU pour le Royal Mail (Poste), du RMT pour le métro de Londres et de UNISON pour Tower Hamlets (arrondissement du Grand Londres). Dans le cas du CWU, la direction a remercié le syndicat pour sa façon de voir les choses en annonçant 2000 licenciements un mois plus tard.

Les syndicats reviennent aussi sous les feux des projecteurs lorsqu’il s’agit de la vague de licenciements à venir. Mais ils font très peu d’efforts pour établir une coordination internationale, c’est malheureusement un problème systémique dû à leur caractère national. Par exemple, pendant que Unite the Union déplorait la fermeture de l’usine Honda à Swindon, aucune action de solidarité n’était prévue à Nissan Sunderland en faveur des travailleurs qui luttent contre la fermeture de Nissan à Barcelone. Nous avons déjà relaté les réunions syndicales concernant les licenciements à Heathrow[7].

À l’exception d’une poignée d’actions émanant de petits syndicats (UVW, IWGB) la principale activité visible actuellement se trouve dans le secteur de l’éducation et sur les franges de la Royal Mail. Pendant le confinement, plus de 10 000 enseignants ont organisé une réunion sur Zoom pour débattre sur leur retour au travail et des amis ont raconté que 2000 personnes se sont présentées pour remplacer les délégués. Le syndicat ne s’est pas activement opposé à la réouverture des écoles, sinon par quelques pétitions destinées aux autorités locales. À Goldsmith University, les enseignants précaires ont entamé des grèves du zèle en réaction au refus de l’administration de prolonger leurs contrats pour qu’ils puissent profiter du système de congés. En raison de la proportion élevée d’étudiants étrangers, les universités britanniques sont durement touchées par la pandémie mondiale.

Dans le secteur des transports, certains travailleurs ont entamé des actions indépendantes contre un relâchement prématuré des règles de distanciation sociale dans le métro londonien, mais il s’agissait d’un effort non officiel et minoritaire. Les chauffeurs de bus londoniens ont fait pression sur la direction pour que la porte avant de leurs véhicules reste fermée pendant le confinement. Début juin, les postiers de la Royal Mail du dépôt de Bridgewater ont entamé une grève sauvage contre les tactiques répressives de la direction à l’égard du syndicat. C’est un groupe de travailleurs du bâtiment et de militants qui a mené une action plus significative à partir de la base « pour fermer les sites ». Le nombre élevé de malades du corona virus dans le secteur de la construction prouve héla la nécessité et l’importance de cette campagne.

En tout, il n’y a eu que quelques grèves sauvages notoires pendant le confinement, en particulier chez les travailleurs plus qualifiés de la boucherie, mais elles n’ont pas eu l’ampleur de celles des États-Unis ; cependant, nous préférons ne pas nous appuyer sur les médias dominants lorsqu’il s’agit d’évaluer des travailleurs à la crise. Nous avons l’intention de réaliser une série d’interviews avec les travailleurs pour savoir quel est l’effet la crise de la COVID-19 sur les conditions et les possibilité de lutte collective. En tant que réseau, nous étions en contact avec et avons soutenu environ 40 travailleurs de Pizza Hut qui ont perdu leur travail et leur salaire suite à la fermeture de si de leurs restaurants. Ces travailleurs ont (physiquement) fait pression sur leur ancien patron et après quelques piquets de grève, Pizza Hut a payé une partie de leurs salaires à la plupart de ces travailleurs et certains ont ensuite bénéficié des congés. Des groupes d’entraide locaux, qui relèvent en général plutôt de la charité, ont offert leur soutien aux travailleurs en lutte. Nous étions aussi en contact avec deux groupes de livreurs chez Amazon sur deux sites différents, tous deux relatant un accroissement de la charge de travail et disant qu’une proportion importante des 200 livreurs de leur site seraient prêts à entamer des actions. Il se trame assurément quelque chose.

Au cours des prochains mois, nous verrons monter la tension autour de la question des salaires à cause de deux tendances conflictuelles. D’une part, les travailleurs mal payés dans les « secteurs essentiels » sortiront peut-être du confinement de la COVID-19 avec plus d’assurance, puisqu’ils ont pris conscience de la dépendance de la société envers leur travail. D’autre part, la montée du chômage aidera en général les patrons à mettre encore plus de pression sur les salaires. En tant que communistes de la classe ouvrière, nous devons comprendre les expériences et les glissements de pouvoir sur les lieux de travail pendant le confinement et au moment où il sera levé.

 

8 – Le mouvement contre la violence raciste de la police.

 

La gauche officielle a été largement absente lors de plusieurs grandes manifestations au Royaume-Uni. À Londres et à Bristol du moins, ces manifestations étaient dominées par des jeunes de la classe ouvrière avec des pancartes de leur cru et qui n’entendaient pas se contenter de défiler. Le déboulonnage de la statue d’un marchand d’esclaves est désormais au centre de la guerre culturelle. Keit Starmer a fait preuve de la flexibilité digne d’un home d’État en condamnant le caractère criminel des manifestants tout en rendant hommage à l’ « égalité des races » dans une déclaration.

Tant l’élite politique que les représentants du monde de l’économie (Financial Times, The Economist, la direction d’Amazon) et certains représentants autoproclamés du mouvement voudraient le réduire à la question de l’ « égalité des races » en l’isolant de son contenu de classe sous-jacent. À Leeds, il y a une rivalité entre différents « meneurs » du mouvement et lorsqu’une organisation fasciste a appelé à des manifestations à Londres pour défendre la statue de Churchill, « la direction Black Lives Matter » a réussi à annuler une manifestation contre la violence raciste de la police afin d’éviter des affrontements. Les manifestations précédentes avaient réuni plusieurs dizaines de milliers de manifestants, il aurait donc été relativement facile d’être plus nombreux que l’extrême droite. Finalement, c’est un petit groupe de quelques centaines de jeunes, blancs et noirs, majoritairement de la classe ouvrière, qui a affronté l’extrême-droite.

Il paraît difficile d’éviter à la fois le piège de « l’exception noire » à quoi les meneurs veulent réduire le mouvement ou par quoi ils veulent le représenter et celui des slogans vains du genre « union de la classe ouvrière ». Notre vision des problèmes de la classe ouvrière repose en grande partie sur les secteurs et les régions où la classe ouvrière est très hétéroclite et où l’extrême-droite et les organisations politiques racistes ont peu d’influence. Nous avons besoin de débattre avec des camarades au Royaume-Uni afin de nous faire une idée plus claire de la situation, car nous sommes conscients que ce n’est pas la même chose partout.

 

9 – Nos projets.

 

Pour le moment, la politique révolutionnaire doit s’immerger plus profondément dans les luttes de la classe ouvrière et en même temps dans le débat essentiel englobant la situation mondiale. De nombreuses forces (du train-train quotidien aux faux modèles à gauche) tendent à les séparer. Nous devons les rassembler en axant notre politique sur des enquêtes auprès des travailleurs. Nous avons besoin d’un débat élargi au Royaume-Uni et à l’international pour saisir les principales tendances de la lutte de classe, pour vérifier et mieux élaborer ces idées en les confrontant aux conditions locales de la lutte en nous y impliquant concrètement.

Nous pensons qu’au cours des mois à venir, la pression sur les salaires va s’accentuer, par le bas et par le haut. Les travailleurs indispensables et mal payés sortiront du confinement avec plus d’assurance puisqu’ils ont pris conscience de la dépendance de la société et des entreprises envers leur travail par ailleurs invisible. Cette pression émanant de la base sera contrecarrée par la pression venant d’en haut par le biais d’un chômage croissant et des tentatives des patrons d’utiliser la crise à leur profit. Voir par exemple les projets de licenciements chez British Airways. Nous voulons acquérir une compréhension fine de la manière dont les rapports de pouvoir au travail ont changé pendant le confinement. C’est dans ce but que nous allons entreprendre une série d’entretiens avec des travailleurs de secteurs différents ; et nous essaieront de partager le résultat de ces entretiens avec les travailleurs dans nos régions respectives.

(traduction A. G.)

Pendant le confinement, nous avons essayé d’élargir le débat sur un vaste réseau britannique d’actions locales de la classe ouvrière et de stratégie révolutionnaire. Vous pouvez consulter nos discussions et notre projet pour une conférence en novembre sur : http://www.letsgetrooted.wordpress.com

Si vous souhaitez y participer, envoyez-nous un message sur : letsgetrooted@protonmail.com

 

 

LETS GET ROOTED

26 juin 2020.

 

[1] https://angryworkersworld.wordpress.com/2020/03/26/corona-crisis-can-workers-fight-back-against-the-jobs-vs-health-trap/

https://angryworkersworld.wordpress.com/2020/04/13/workers-act-now-or-pay-later-tune-in -and-sick-out/

[2] Redevance à payer pour pouvoir circuler en voiture dans certains quartiers de Londres.

[3] Five Eyes Intelligence System (FVEY) : alliance des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle Zélande du Royaume-Uni et des États-Unis, dont l’origine remonte aux années 1940-1950.

[4] Remain : les opposants au Brexit (Leave).

[5] Le Shadow Cabinet est composé de parlementaires de l’opposition qui deviendraient ministres si cette opposition était élue.

[6] En avant Momentum !; Momentum le  Renouveau; Le Parti travailliste transformé ; les Internatiuonalistes de Momentum.

[7] https://angryworkersworld.wordpress.com/2020/06/22/crisis-in-the-air-where-are-the-workers-voices/

 

Brésil : les choses ont bien changé

« Pode até pacificar, mas a volta vai ser triste » MC Vitinho (1)

« Les choses ont bien changé », dit un jour un ­camarade. « Il y a quelques années, si dans une boulangerie, à un arrêt de bus, on entendait quelqu’un se plaindre du gouvernement, c’était intéressant. On pouvait y voir une brèche qui permettrait de parler politique, un éclair de conscience de classe. Il n’y a pas très longtemps, ça a commencé à changer. Aujourd’hui, si j’entends quelqu’un se plaindre, je me méfie : si ça se trouve, ce type soutient Bolsonaro… »

1

Selon Lula, « ce pays est incompris depuis les événements de juin 2013. » Quelques mois avant son arrestation, il déclarait qu’« il était prématuré de croire que ce qui s’est passé en 2013 était démocratique » (2). Bien entendu, les militants impliqués dans cette vague de protestations l’ont assez mal pris : « Une fois encore, le PT attaque juin 2013 ! »

Mais Lula avait-il tort ? Juin 2013 était-il « un moment démocratique » ? Au cours de ce mois décisif, des milliers – puis des millions – de personnes ont bloqué rues et autoroutes dans tout le pays, ont affronté la police, mis le feu à des bus, attaqué des bâtiments publics et pillé des magasins. Il n’était pas question de discuter et de négocier la réduction du prix des tickets de bus, c’était une exigence imposée par la force : « Le prix du ticket baisse ou on bloque la ville ! » Cela n’a rien de très « démocratique » … C’était un mouvement perturbateur, une révolte (3) contre l’ordre de la période de nouvelle démocratisation, instituée par la « Constitution citoyenne » de 1988 (4). Pendant deux décennies, ce compromis a garanti à la politique brésilienne un niveau de stabilité et de prédictibilité socialement acceptables. C’était effrayant. Au milieu de la mobilisation populaire la plus importante de l’histoire de ce pays, nous étions perplexes : que se passerait-il si nous abattions l’ordre démocratique ? La révolution n’était pas à l’ordre du jour. À cette époque, la gauche se retrouvait intimement liée au régime. Et pas seulement parce qu’elle était au gouvernement, mais aussi parce que, depuis la fin des années 1970, « construire la démocratie » était devenu son but ultime.

Depuis 2013, la gauche a évité les révoltes et elle l’a fait en hissant le drapeau de la démocratie. Elle pouvait prétendre que les manifestations étaient dangereuses pour l’ordre démocratique et justifier la répression politique (5) ; en même temps, elle pouvait en faire l’éloge et les englober dans cet ordre – tout en considérant le mouvement de juin comme une exigence de « plus de droits et de démocratie », elle masquait l’aspect concret et contestataire de ces manifestations. La lutte contre les 20 centimes d’augmentation ne touche pas seulement un aspect essentiel des conditions matérielles de la vie en ville, mais il souligne les limites des canaux de participation que le gouvernement a développés et perfectionnés ces dernières années. La violence ayant envahi les rues, le discours démocratique est désormais incongru.

Cela devient évident lorsque nous remarquons que tout ce que cette obstination à défendre la règle de droit nous a rapporté est le droit de perdre des droits. Et les opérations pour « la loi et l’ordre » ne tarderaient pas à se retourner contre ce même gouvernement qui avait voté ces lois anti-terroristes (6).

Depuis que la gauche s’identifie à l’ordre, la contestation est passée dans le camp opposé. C’est la droite qui a fait descendre les masses dans la rue pour faire tomber une administration (les symboles et les pratiques courants de juin 2013 sont inversés, transfigurés – par exemple MPL devenant MBL (7). Elle n’a pas perdu son temps à « défendre la démocratie » : pour atteindre ses buts politiques, elle savait utiliser les institutions et s’occuper tactiquement de ses limites (8). En coordonnant les manœuvres au sein du gouvernement – au Parlement, dans l’appareil judiciaire et même dans l’armée – en mobilisant la rue, elle s’est hissée au pouvoir en l’encerclant par le bas et par le haut, dans un « mouvement de pince » (9) semblable à celui qu’avait tenté la gauche. Comme l’a dit Paulo Arantes, « ce nouveau mouvement de droite a relancé la politique en tant que lutte et non en tant que gestion » (10).

Lors des élections de 2018, Bolsonaro disputait la présidence à Haddad, le maire que nous affrontions à São Paulo en 2013. Comme l’a fait notre mouvement, le président élu attaque souvent l’imposture démocratique. Il est politiquement incorrect, il n’observe pas les convenances qu’adoptent les autres protagonistes du jeu politique. Avec une webcam depuis son domicile, il a fait des déclarations pour s’attaquer aux droits humains, à l’urne électronique et à la Constitution. En disant ce qui ne se dit pas, il tourne en dérision le consensus naissant depuis la re-démocratisation, expose sa base fictive et, précisément, mobilise la révolte contre elle. Ceux qui défendent le compromis qu’attaque Bolsonaro peuvent se rassurer en pensant que la dernière élection présidentielle était basée sur des mensonges (manipulation des utilisateurs de WhatsApp par l’industrie des infox) ; pourtant, il paraît plus correct de voir les choses autrement : dans l’ensemble, elle revendiquait ouvertement les vérités jusque-là dissimulées qui ont assuré au « capitaine » ce large soutien populaire. Mais à ce stade, la contestation de la violence sociale n’annonce pas une transformation – au contraire, elle ruine d’un coup toutes les espérances. Le cynisme a remplacé l’hypocrisie : le monde est injuste et va le rester, et il sera encore pire pour ceux qui se plaignent (11).

Pendant la campagne électorale, la gauche s’est exprimée contre la dictature. Mais le problème est qu’en pratique, elle « s’exprime contre la dictature pour défendre l’ordre actuel, ce qui est le meilleur moyen pour que les gens envisagent la possibilité de la dictature » (12). Lorsque les forces qui critiquaient jadis l’injustice sociale ont elles-mêmes commencé à administrer cette injustice, il s’est produit un court-circuit : le pouvoir de contestation est passé dans les mains de ceux qui faisaient étalage de violence et de souffrance et les assumaient cyniquement – non pour les contester, mais pour les ratifier. C’est ainsi que le fait de percevoir la vie quotidienne comme une torture peut se transformer justification de la torture : « Des gens qui font la queue dans les hôpitaux sans que l’on s’occupe d’eux, c’est de la torture ! Quatorze millions de chômeurs, c’est de la torture ! », déclarait un électeur de Bolsonaro juste après avoir voté dans le sud de São Paulo (13).

La droite canalise une insoumission paradoxale : elle conteste l’ordre actuel tout en s’en servant et en promettant de le durcir – ce qui nous rappelle la définition du fascisme de João Bernardo : une révolte au sein de l’ordre. S’il est aujourd’hui possible de parler d’un mouvement fasciste, cela ne pourrait pas être à cause des traits autoritaires de Bolsonaro ou de ses discours de haine, mais plutôt à cause tous les révoltés qui en sont le terreau nourricier.

2

Si on la compare au fascisme classique, la révolte conservatrice en cours semble quelque peu dispersée. Cependant, dire qu’il ne s’agit pas d’un mouvement fasciste n’est pas plus rassurant. Après tout, le règne du PT a été très éloigné des expériences sociales-démocrates du début du xxe siècle.

Il est difficile de comparer la social-démocratie – qui, en échange d’une alliance avec le capital, proposait un programme de réformes structurelles et une extension des droits universels – aux administrations du PT qui se sont contentées d’associer l’expansion du marché et des politiques publiques concentrées sur des segments spécifiques de la société. D’une façon comme de l’autre, elles ont constitué une méthode efficace de gestion des conflits sociaux, en incorporant les organisations des travailleurs dans l’arsenal du gouvernement. La stratégie d’ « accumulation des forces » adoptée par la gauche brésilienne implique, en pratique, la transformation des mouvements de la base nés à la fin de la dictature en forces productives du nouveau compromis social.

Le projet de pacification, sans cesse amélioré par les administrations PT, représentait au contraire une guerre permanente (14) – pas seulement visible dans le taux croissant d’évictions, d’incarcération, de meurtres, de torture et de mortalité aux mains de la police, mais également dans les relations de travail. Accompagnant les moyens de répression, le moteur de notre économie « émergente » fut un véritable « état d’urgence économique » (15), dans lequel les calamités sociales ­justifieraient les politiques imposées par ­l’urgence. Sous prétexte d’« élargir l’éventail des droits », on a répandu de nom­breuses formes de sous-emplois, assortis de routines épuisantes et de revenus incertains, connus sous le nom vulgaire de « trabalhos de merda » (des « jobs de merde ») ou « vagas arrombadas » (des « postes vacants merdiques ») (16).

L’avenir que promettaient les programmes qui accordent l’accès au micro-crédit, à la propriété de son logement ou à l’éducation supérieure, ou celui que promettait l’augmentation du taux d’emploi (formel et informel), s’est évaporé dans un présent toujours recommencé de journées de travail doubles, d’endettement, de concurrence, d’insécurité, de fatigue dans les files d’attente, d’humiliation dans des bus bondés, de dépression et d’épuisement mental. L’euphorie des gouvernements Lula et Dilma s’est payée, dans l’ensemble, par une mobilisation totale pour la survie, qui s’est traduite par plus de temps consacré au travail.

Grâce à toutes sortes d’instruments, ce régime managérial a densifié le réseau capitaliste et approfondi le processus de prolétarisation au Brésil dans divers groupes et régions du pays. Les prétendues « politiques d’inclusion », tout comme le processus vertigineux d’« inclusion numérique » qui a atteint les masses jusque-là non connectées, ou même les projets d’infrastructure qui ont ouvert de nouvelles voies pour la circulation du capital, y compris des populations et des territoires dans des circuits d’exploration de plus en plus acharnée et qui ont ainsi mis à sa disposition de quoi nourrir les feux de l’accumulation flexible. Le tout avec une cote de popularité élevée !

Les événements de 2013 ont mis fin à l’ambiance paisible générée par cet enthousiasme. La vague de manifestations qui a secoué les villes a ramené la guerre, signe que ce modèle d’administration du conflit social qui avait réussi jusque-là était en crise. La révocation de l’augmentation de 20 centimes ne suffit pas à régler le problème : il fut impossible de dissiper cette animosité populaire et de reconstituer la formule magique du consensus. Les tentatives de ramener l’harmonie – les « cinq pactes en faveur du Brésil », par exemple, que Dilma présenta à la télévision dès la fin de la période de manifestations – demeurèrent vaines. Ainsi, la continuité de la pacification armée dépendrait d’un nouveau compromis.

Appelés à la rescousse pour « neutraliser les forces d’opposition » apparues en juin 2013, les agents de l’ordre, qui accumulaient leurs savoir-faire en Haïti et dans les favelas de Rio de Janeiro depuis des années, ne quittèrent pas les lieux. Il est clair aujourd’hui que ces moyens ce répression n’étaient pas réservés à ces événements. Les tactiques de guerre – ainsi que ceux qui les mettent en œuvre – jouent de toute évidence un rôle central dans la nouvelle stratégie de gestion qui a émergé face à la menace de chaos social apparue en 2013.

Dans ce nouveau compromis, « Jair Bolsonaro est un nom faux », mais il est puissant, précisément parce qu’il a su allier cette escalade répressive avec l’insoumission sociale mise en branle en 2013. Deux voies convergent en lui :

« D’abord, le maintien de la loi et de l’ordre, la promesse de sécuriser l’empire et d’éliminer violemment tous les frémissements de l’opposition. Ensuite, il y a la voie de l’illusion que propose la disruption et l’extase de la révolte : ‘tout va changer, tout sera comme autrefois” ou bien “il faut changer ça”(17). »

Les manifestations ont propagé la révolte contre l’ordre établi, et pour le restaurer il faudrait mobiliser ce sentiment. Dans ce processus de récupération, les forces de répression ne sont pas seules à se mettre en branle : la propre force contestataire des travailleurs s’est retournée contre eux. La perspective de restauration de la paix, déjà compromise politiquement, se heurte aussi désormais à des obstacles économiques – la crise compromet l’efficacité des programmes sociaux et des mécanismes de participation populaires. C’est alors que la fonction de l’animosité sociale commence à apparaître : puisqu’il n’y a plus d’argent, laissons-les s’entretuer pour les miettes. L’affrontement et la révolte cessent d’être une menace pour l’ordre établi et deviennent une nouvelle sorte de discipline.

Lorsqu’en 2015 et 2016, la nouvelle droite paradait sur l’avenue Paulista, la sociologue Silvia Viana (18) a fait remarquer que l’on peut relier la magnitude de cette indignation contre la corruption au ressenti de la classe ouvrière. Elle se demandait ce que la haine « verte et jaune » pouvait trouver de commun entre des cibles aussi différentes que les corrompus, les bénéficiaires des quotas raciaux, les mouvements pour l’accès au logement, les cambrioleurs, les mendiants et les titulaires d’une bourse d’études ? Ils resquillent. Dans l’arène où tous sont censés se battre pour eux-mêmes, ils profitent des raccourcis et des protections que procure la lutte pour la survie, ils font appel à des avantages qui faussent la ­concurrence.

Dans un contexte d’épuisement de l’économie, cette nouvelle droite a fourni sa forme politique à l’intensification de la concurrence entre les travailleurs. En assumant sans retenue la « loi de la jungle », elle élabore le projet qui convient au niveau de sauvagerie en gestation dans le monde du travail depuis plusieurs décennies. La survie dépend de la résilience et de la volonté individuelle, et toute aide extérieure est considérée comme une « victimisation ». La popularité de la libéralisation du port d’arme ne devrait pas nous surprendre : c’est une bonne occasion de descendre la concurrence – le type qui vous a fait une queue de poisson, celui qui vous a joué un sale tour au travail, celui qui a pris votre place à l’université. Existe-t-il un meilleur candidat que le « capitaine » dans la guerre de tous contre tous ?

Mais « Jair Bolsonaro est un faux nom » précisément parce que ce phénomène n’est pas spécifique à la droite : la concurrence entre travailleurs s’intensifie dans tout le spectre politique, avec des couleurs différentes, voire apparemment opposées. Par exemple, ces deux lynchages virtuels qui opèrent avec des manières très semblables : l’un encouragé par des groupes conservateurs contre de prétendus professeurs « communistes », et l’autre, l’ « escrache » (19), qui s’est renforcé ces dernières années en tant que pratique féministe. Outre que cela permet de ruiner la réputation de celui qu’on dénonce, les deux ont en commun de viser à priver leur cible de son travail, ce qui se produit fréquemment. Dans ce contexte social concurrentiel, l’identité se présente comme un moyen de trancher le différend. Voir les choses sous cet angle permet à la fois de comprendre l’apparition de stratégies de marketing telles l’« afro-entreprenariat », et le développement récent d’un fraction du mouvement noir qui abandonne le principe d’autodéclaration et exige la création de « comités d’évaluation de la conformité raciale » et de « critères phénotypiques » afin de poursuivre en justice et d’exclure les collègues qui bénéficiaient des quotas raciaux pour les appels d’offre publics ou pour les examens d’entrée à l’université (20).

Ce sont surtout les politiques sociales ciblées qui ont encouragé les mouvements politiques identitaires actuels (tous les quotas, les lois d’incitation à la culture, les administrations dédiées aux minorités, etc.), mais l’un n’entraîne pas forcément l’autre. L’orientation punitive, autoritaire et excluante de ces mouvements révèle leurs tendances bellicistes et leur rejet de la coexistence tolérante et des espoirs d’intégration qu’entretenait la politique du consensus. En accélérant la désagrégation de la société, l’approfondissement de la crise a réduit les possibilités d’administrer le conflit. En même temps, il a accentué le fait que la politique en est réduite à ne traiter que ce qui est urgent et immédiat. À gauche comme à droite, ces tout nouveaux acteurs sociaux partagent une propension à la confrontation stérile et l’absence d’un projet de transformation de la réalité sociale.

À mesure que la politique ressemble de plus en plus à la guerre ouverte, les techniques de médiation sociale élaborées au cours des dernières années commencent à paraître obsolètes. Malgré tous les efforts entrepris pour prouver qu’ils étaient capables de gérer une période de récession par le biais de mesures d’austérité, les dirigeants du PT ont fini par devenir la cible du mouvement destructeur de la crise elle-même. La vague de destruction qui s’est abattue, non seulement sur les principaux acteurs du compromis politique de la période de re-démocratisation et leur appareil de gouvernement, mais aussi sur certaines des plus grandes entreprises brésiliennes, doit se comprendre dans le cadre de l’ « destruction massive de forces productives » (21), mouvement typique des crises capitalistes, qui revient toujours et s’accompagne d’un accroissement de l’exploitation. La destruction de forces productives, souvent par le biais de la guerre, a toujours représenté une issue de secours pour le capital.

3

De ce côté-ci de la lutte de classe, les voies connues ne nous ont conduits qu’à des impasses.

Au cours des bonnes années des administrations de gauche, la croissance économique s’accompagnait de l’intégration des mouvements populaires dans le régime capitaliste, dans un mécanisme complexe de participation et de pacification qui limiterait efficacement la portée de toute contestation. Dans ce contexte, l’irruption des révoltes des jeunes travailleurs paralysant les villes, affrontant la police et forçant des gouvernements dirigés par des partis politiques différents à diminuer les tarifs des transports publics, était quelque peu inhabituelle. Survenant à intervalles irréguliers dans tout le pays depuis la « Revolta do Buzú » (quelque chose comme « révolte des bus ») – qui a déjà secoué le Salvador en 2003, première année de la présidence Lula – ces insurrections dénotent des ruptures dans la « paralysie monotone » de l’époque :

« Pour les petits groupes à gauche et à la marge du gouvernement, laisser libre cours au désordre de la révolte représentait la possibilité d’affronter l’énorme structure de gestion de la lutte de classe. L’explosion politique violente dans la rue rejette les mécanismes de participation et réagit à la répression armée (…) la révolte apparaît précisément comme critique destructrice, la négation d’un consensus paralysant (22). »

Ce n’est qu’en rompant le consensus que le conflit social pourrait surmonter les limites étroites de la routine administrée et éclater ouvertement en tant que lutte de classe. Vu sous cet angle, la contestation n’était possible que dans des mouvements comportant des caractères disruptifs et qui, en mettant la guerre en avant, faisaient en pratique la critique de la pacification. Outre les révoltes concernant les transports publics, cela s’est manifesté dans les grèves sauvages dans les méga projets de construction du PAC « programme d’accélération et de croissance »), dans le front d’expansion du capitalisme national (« pas une grève, le terrorisme  », a expliqué un travailleur de Jirau) (23), dans la dissidence des sans-terre qui, en dépit du « mouvement des travailleurs sans terres » MST, ont occupé l’ « institut Lula » (« Lula institute ») (24), dans la vague d’occupations urbaines spontanées dans tous les faubourgs de São Paulo sous l’administration municipale d’Haddad (25) ; dans l’accroissement vertigineux du taux de grèves depuis 2012 – atteignant, entre 2013 et 2016, le plus grand nombre jamais enregistré – et dans l’insoumission croissante de ces grévistes vis-à-vis de leurs syndicats (26) ; et enfin, le rejet collectif des mesures d’austérité par les lycéens, le rejet des mesures de médiation des conflits par les syndicats étudiants et l’occupation de leurs écoles qui ont obligé le gouvernement à reculer.

Mais à mesure que les fêlures du consensus deviennent des brèches, le sens et l’orientation de ces luttes sont néanmoins détournées, et elles perdent leur pouvoir de contestation. Les conflits font partie de l’agenda social et la révolte se normalise jusqu’à devenir un simple outil dans le nouveau compromis politique. En même temps, notre pari sur la rupture du consensus se vide, faisant perdre leur sens aux formules qui en sont issues. Depuis lors, la violence sociale qui s’avance dénote le chaos et la concurrence plutôt qu’autre chose. Car c’est cela, après tout, qui sous-tendait les structures de la pacification : la désintégration du tissu social et l’absence de perspective pour l’action collective.

Des voix innombrables se sont élevées contre les destructions héritées de 2013, défendant toutes la nécessité de reprendre le travail de terrain. On expliquerait le manque d’envergure de la révolte par ­l’absence de grandes organisations structurées sur les lieux de travail, dans les quartiers et sur les lieux d’études. Mais elles existaient, ces organisations ! Et elles faisaient partie de la machinerie gouvernementale contre laquelle s’insurgeaient ceux qui protestaient : on pouvait trouver l’adresse du parti de gauche chargé de l’administration fédérale dans les annuaires des 5 570 villes du Brésil  ; les deux centrales syndicales les plus importantes soutenaient le gouvernement  ; le plus grand mouvement du monde de travailleurs ruraux sans terre et un certain nombre de mouvements pour le logement devinrent les agents des programmes sociaux et des agences de création d’entreprises ; une masse équivoque d’associations populaires, d’ONG, de collectifs culturels et de groupes suburbains devaient leur survie à des systèmes de financement basés sur des formes d’appels d’offre ouverts, de types différents et qui n’accordaient pas les mêmes sommes d’argent (27). Tous étaient reliés à une myriade de registres, de bases de données et de réseaux conçus par toutes sortes d’organismes privés ou d’État – y compris, bien sûr, les institutions de la police (28).

Il ne s’agit pas d’une dérive : « Au niveau de la base, il ne pouvait rester que des contingents réifiés de travailleurs, dûment enregistrés et représentés – traités comme une monnaie d’échange par les bureaucraties (29) [traduction du site libcom]. » Conscient de l’existence de cette dynamique dans les années 1990, un leader sans terre en fit la synthèse suivante : « Les gens dans les manifs, de l’argent qui rapporte. ». L’organisation d’une base sociale signifie bien une « gestion des populations. Ces mouvements n’ont pas abandonné l’“organisation de terrain”, mais ils en ont tiré toutes les conséquences, en s’adaptant à la technique managériale. »

« Sans cette base, la gestion serait impossible (…) C’est pourquoi, en tant que soutien économique, les concessions matérielles garantissent le fonctionnement et la sclérose des mouvements sociaux, leur transformation en armes d’État, chargées de répertorier la base sociale et de gérer les maigres ressources des politiques publiques. C’est ce qui en fait des organismes accomplissant des tâches essentielles pour la réussite de la contre-révolution permanente sous sa forme populaire-démocratique (30). »

Vu sous cet angle, en préconisant d’«  or­ganiser la mégapole » en 2013, la gauche semblait tenter assez comiquement de réécrire l’histoire, comme s’il était possible de recouvrer la pureté de l’organisation communautaire des années 1970 et 1980, disparue depuis longtemps. D’autre part, c’était une façon d’éluder le problème que posait la rue en 2013 : anonyme et explosive, cette révolte exprimait celle d’un prolétariat urbain dont la force de travail se forme en lien avec les politiques publiques les plus diverses, avec les technologies de l’information, et employée dans des conditions précaires et hautement instables (dans ce sens, il n’est pas fortuit que les transports soient au centre de leurs exigences).

Mais aujourd’hui, la révolte semble n’exister qu’en s’associant à l’ordre établi. Lorsqu’un mouvement décentralisé des chauffeurs routiers paralysa l’économie brésilienne à la mi-2018, en bloquant toutes les routes du pays, les intérêts et l’organisation des travailleurs semblaient indissociables de ceux des entreprises. Cette rébellion qui a failli ruiner le pays avait le renforcement de l’ordre pour horizon et réclamait une « intervention militaire ». Le blocage des chauffeurs routiers s’était acquis un important soutien populaire et avait influencé certains secteurs des travailleurs urbains (des livreurs à motocyclette aux enseignants) (31), et scellé le sort du « grand accord national » (32) tenté par le gouvernement Temer – tentative déjà moins ambitieuse de garantir la survie du vieux compromis politique autour d’un programme d’austérité. Finalement, la victoire de Bolsonaro fait le lien entre 2013 et 2018 : la révolte s’adapte à l’ordre.

« Face à cet isolement et à cette impuissance, tout ce qu’a fait la gauche est de créer dans différents endroits de larges fronts démocratiques et antifascistes, sous des formes différentes, afin d’affirmer les valeurs de la gauche contre la montée des valeurs de l’extrême-droite – le rouge et le noir ou le bariolé contre le vert et jaune du drapeau national brésilien. Les valeurs de la démocratie contre celles de la dictature. (…) Ces positions ne sortent pas de leur champ discursif et abstrait : que signifie aujourd’hui lutter contre le fascisme avec des fusils  ? Qui sont les fascistes, nos collègues qui ont voté pour Bolsonaro ? (33). »

Ce nouveau scénario rend la formulation d’un point de vue critique difficile. D’une part, on a l’exigence de réhabiliter le vieux compromis démocratique de pacification, dont les forces sont de moins en moins productives – ce qui est précisément la raison pour laquelle c’est une exigence impuissante, qui tend à se contenter de défendre des symboles. D’autre part, simplement insister sur la révolte perd son pouvoir de contestation car, après tout, c’est désormais le régime lui-même qui reprend ouvertement la violence sociale à son compte : coincée entre ces deux formes de défense de l’ordre, quelle voie la lutte de classe doit-elle suivre?

«  Un groupe de militants  »

NOTES

Texte original : “Olha como a coisa virou” passapalavra.info/2019/01/125118/ (5 juin 2019)

Nous avons traduit à partir de la version anglaise : « Brazil : “How things have (and haven’t) changed” » https://passapalavra.info/2019/06/126700/

(1) Signifie à peu près « Vous pouvez pacifier, mais la réaction sera triste », tiré de O Crime é o Crime, du rappeur MC Vitinho (2011, à voir sur : youtube.com/watch?v=oHbt_qCyEbU).

(2) Discours de l’ancien président à l’occasion de « la loi pour la reconstruction de l’État démocratique » prononcé dans une salle de la Faculté de Droit de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro UFRJ) le 11 août 2017, à voir sur : .uol.com.br/2017/08/1909354-lula-diz-que-foi-precipitado-considerar-atos-de-2013-d

(3) Nous parlons ici de « révolte » car c’est le terme qu’utilisaient les militants actifs dans les insurrections urbaines contre les tarifs des transports publics qui ont éclaté dans le pays entre 2003 et 2013. Par ailleurs, nous tenons également compte de l’interprétation que fait de ce terme João Bernardo, pour « révolte signifie agitation sous le drapeau de la place commune. Exactement le contraire de la révolution qui est la liquidation de la place commune » (Revolta/revolução, Passa Palavra, juillet 2013, disponible sur : http:/passapalavra.info/2013/07/81647/) – Distinction qui contribue en outre à l’analyse des limites de ces luttes.

(4) « La seule “exigence du mouvement” (…) n’en était pas une, puisqu’elle n’autorisait aucune sorte d’organisation, de dialogue. Elle était surtout entièrement négative et n’était que le refus de continuer à être gouvernés de cette manière. » Cette description des manifestations contre la nouvelle loi-travail française en 2016 faite par le Comité invisible semble très familière. (Comité ­invisivel, Motim e destituição agora, Sao Paulo, n-1, 2017).

(5) Souvenons-nous, par exemple, de cet épisode au cours duquel l’intellectuelle Marilena Chaul, soutien du PT, a déclaré dans une conversation avec la police militaire de Rio que les Black Blocs étaient d’inspiration fasciste. Voir : « Black blocs » agem com inspiração fascista, diz filosofa a PMs do Rio” (Fohla de São Paulo, août 2013, disponible sur: www1.fohla.uol.com.br/fsp/poder/126068-black-blocs-agem-com-inspiracao-fascista-diz-filosofa-a-pms-do-rio.shtml).

(6) En retraçant l’escalade répressive au cours de la longue période de séquelles qui a succédé au mois de juin à Rio de Janeiro, entre 2013 et 2014, le film Operações de Garantia da Lei e da Ordem (« opérations pour la loi et l’ordre », de ulia Murat, 2017) attire l’attention sur la continuité qui existe entre le discours de Dilma [Roussef (Parti des travailleurs), présidente du Brésil de 2011 à 2016, destituée en 2016] face aux manifestations et au discours d’inauguration de Temer [président (centriste) du Brésil de 2016 à 2018] : la défense de l’ordre.

(7) MPL : mouvement pour la gratuité des transports ; MBL : mouvement pour un Brésil libre.

(8) D’un côté, nous avons assisté à la scène au cours de laquelle Lula, tout en sachant que sa condamnation n’était qu’une manœuvre politique, a accepté d’aller en prison en réaffirmant sa confiance dans les normes démocratiques : « si je ne croyais pas dans la Justice, je n’aurais pas créé un parti politique, j’aurais proposé à ce pays de faire la révolution. » De l’autre, nous voyons que le sommet de campagne de Bolsonaro qui, tout en sachant que les élections étaient déjà gagnées, ne cessait de contester la légitimité des votes et d’affirmer que la victoire de leur opposant ne pouvait avoir lieu que grâce à la fraude. Eduardo Bolsonaro, fils du président élu, s’est même permis de se moquer de la Cour suprême en déclarant qu’il suffirait d’un « caporal et d’un soldat » pour mettre fin à ses activités.

(9) Expression courante dans les milieux militants qui désigne la stratégie prévue par le prétendu milieu « démocratique et populaire » depuis les années 1980. Comme avec une pince, la prise de pouvoir exigerait un double mouvement : par en-haut, l’occupation progressive des espaces institutionnels ; par le bas, une mobilisation de masse, dirigée par des organisations populaires, les mouvements sociaux et les syndicats.

(10) « Ce qui s’est exprimé pour la première fois dans les élections, » a récemment déclaré Paulo Arantes dans un entretien à l’hebdomadaire Brasil de Fato, « ne consistait pas uniquement à inventer ou à gérer des politiques publiques classiques, mais il s’agissait de prendre le pouvoir dans un mouvement de confrontation politique. » (Abriu-se a porteira da absolutaingovernabilidade no Brasil, diz Paulo Arantes, Brasil de Fato, 13 novembre 2018, disponible sur brasildefato.com.br/).

(11) Dans son analyse de la nomination récente du ministre des Affaires étrangères de l’administration ­Bolsonaro, Jan Cenek (dans Trump, o Occidente, o chan- celer, o ex-prefeito, o romance e a crise, décembre 2018 disponible sur : antiode.blogspot.com/ 2013/03/ albert-camus-por-jean-paul-sartre-camus.html ) en arrive aux mêmes conclusions : « Le programme de l’extrême-droite va au-delà du réformisme sourd et muet parce qu’il revendique ouvertement et défend ce que l’autre disait ne pas vouloir faire tout en continuant à le faire. Puisque le capitalisme est toujours là, la répression est inévitable à une différence près : l’extrême-droite défend la militarisation et la violence alors que le réformisme sourd muet tient des discours qui les condamnent et se proclame démocratique (mais ceux qui étaient dans la rue en juin 2013 savent bien ce que Haddad a fait cet automne-là).

(12) Emiliano Augusto, A paixão é um excelente tempero para ação, mas uma péssima lente para a analise («  La passion est excellente pour pimenter l’action, mais c’est un très mauvais accessoire d’analyse. » Facebook, octobre 2018 (disponible sur : facebook.com/emiliano.augusto /posts/10211083131468227).

(13) Carolina Catini et Renan Oliveira, Depois do fim (Passa Palavra, novembre 2018, disponible sur : passapalavra.info/2018/11/123386/).

(14) Par fascisme, on entend un phénomène qui n’est pas un simple synonyme d’autoritarisme exacerbé, contrairement à ce qu’en a fait la gauche.

(15) C’est l’expression qu’emploie Leda Paulani dans « Capitalismo financeiro, estado de emergência econômico e hegemonia às avessas » (dans Francisco de Oliveira, Ruy Braga et Cibele Rizek (orgs.). Hegemonia às avessas, São Paulo, Boitempo, 2010.

(16) Ce terme est devenu populaire à partir d’une page Facebook (disponible sur : facebook.com/vagasVTNC/)

(17) 2018, disponible sur : http://passapalavra.info/2018/11/123623/

(18) Discours de Silvia Viana pendant le séminaire « Alarme de Incêndio : cultura e politica na época das expectativas decrescentes » (5 mars 2016, disponible sur youtube.com/watch?v=IbOAN31ABHE>).

(19) Définition selon linguee.fr : « l’“escrache” est le nom donné dans les pays hispanophones à un certain type de manifestation publique où des activistes vont sur le lieu de travail ou de domicile de ceux qu’ils veulent dénoncer publiquement. » Bien que l’« escrache » ait pris naissance à gauche et se réfère aux luttes consécutives aux disparitions politiques en Argentine, ces dernières années, c’est dans le contexte des politiques identitaires qu’il a pris sa forme la plus aboutie. Pour un récit plus dynamique de ces actions, voir Dokonal, Sobre escrachos, extrema-esquerda e suas próprias novelas : o conto que pensei em escrever (Passa Palavra, juillet 2014, passapalavra.info/2014/07/98096/>).

(20) Voir A caça aos ‘falsos cotistas’ : austeridade, identitade e concorrência (Passa Palavra, août 2017, disponible sur : passapalavra.info/2017/08/114875).

(21) « Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu’il crée. – Comment la bourgeoi sie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en imposant la destruction massive de forces productives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens marchés.» Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste, Librio, p.34.

(22) Caio Martins et Leonardo Cordeiro, Revolta popular : o limite da tática (Passa Palavra, mai 2014, disponible sur /passapalavra.info/2014/05/95701/). La version anglaise, Popular Revolt and its limits, est disponible sur libcom.org/library/brazil-popular-revolt-its-limits).

(23) Il s’agit du commentaire d’un ouvrier qui enregistrait sur son smartphone les images de l’incendie des logements des travailleurs. Les conséquences de la construction de Jirau, l’insurrection ouvrière et le lien entre les centrales syndicales et le gouvernement pour réprimer le mouvement sont décrits dans le documentaire Jaci : sete pecados de uma obra amazônica (Caio Cavechini, 2015). Voir aussi les comptes rendus d’arrêts de travail, d’assassinats, de tortures et des prisons sur les sites de construction qu’a rassemblés au cours des années la Liga Operária, un syndicat d’influence marxiste de la région (ligaoperaria.org).

(24) La trajectoire de résistance suivie par les résidents de la colonie rurale de Milton Santos, que la « révision d’une réforme agraire » sous l’administration Dilma mettait en danger, a été abondamment couverte par Passa Palavra et peut être consulté sur : passapalavra.in fo/2013/01/70939/).

(25) Début août 2013, Passa Palavra a raconté un « printemps réduit au silence » : dans la seule région de Grajaú, « environ vingt terrains ont été spontanément occupés par des familles qui ne peuvent plus payer leur loyer (…). Il est pour le moins curieux que, suite à l’agitation politique que nous nommons “événements de juin”, un processus de lutte directe a été élaboré par les plus pauvres de la mégapole et que même les organes de presse de la gauche ne lui ont pas accordé l’attention qu’il mérite. (Ocupações do Grajaú protestam pro moradia no centro de São Paulo, Passa Palavra, août 2013, disponible sur passapalavra.info/2013/08/82681).

(26) Le « Bilan social » annuel du Dieese (département intersyndical de statistiques et études socio-économiques), publié sur dieese.org.br, fait état d’un total de 2 050 grèves enregistrées au Brésil au cours de l’année 2013, passant à 2 093 en 2015 (jusqu’à présent, aucun rapport sur les grèves de 2014-2015 n’a été publié). Mais, comme l’a fait remarquer Leo Vinicius, l’analyse de cette période devrait tenir compte des « grèves et actions sur les lieux de travail hors des structures syndicales, qui ne sont pas inclues dans ces statistiques. Il est probable que de nombreuses actions autonomes de travailleurs syndiqués aient eu lieu sans que nous en soyons informés ». (Bem além do mito « Junho de 2013 », Passa Palavra, juillet 2018, disponible sur : passapalavra.info /2018/07/121756/>).

(27) Pour une description de ce scénario, voir Estado e movimentos sociais (Passa Palavra, février 2012, disponible sur : passapalavra.info/2012/02/52448/>).

(28) Le cas de GEO-PR (« système géoréférencé de surveillance et de soutien des décisions de la présidence ») est emblématique. Créé par l’administration Lula en 2005 sous prétexte de protéger les communautés quilombola [communautés créées dès le XVIIe siècle par des esclaves en fuite, mais aussi des Indiens et des Blancs (déserteurs ou paysans sans terre)], les terres indigènes et les colonies rurales. « Abreuvé pendant plus de dix ans de données sur les mouvements sociaux, telles les “manifestations”, les“grèves, les “mobilisations”, les “problèmes de financement”, “les questions indigènes”, les “actions des ONG ” et les “quilombolas”, il a donné naissance à un “puissant outil de surveillance des mouvements sociaux”, le plus important à ce jour » (Lucas Figueiredo, O grande irmão : Abin tem megabanco de dados sobre movimentos sociais, The Intercept, décembre 2016 (the intercept.com).

(29) Voir Revolta popular: o limite da tática (article cit. note 22)

(30) Pablo Polese, A esquerda mal educada, juillet 2016, disponible sur :passapalavra.info/2016/07/108872

(31) Sur les répercussions des blocages des chauffeurs routiers sur les travailleurs sur applications, les livreursà motocyclette, les chauffeurs de bus scolaires et d’autres catégories urbaines, voir Gabriel Silva A greve dos caminhoneiros e a constante pasmaceira da extrema esquerda (Passa Palavra, mai 2018, disponible sur : passapalavra.info/2018/05/119926).

(32) « Michel [Temer] forme un gouvernement d’union nationale, promeut un grand accord, protège Lula, protège tout le monde. Le calme revient dans le pays, personne ne peut plus supporter ça », dit Sérgio Machado, ancien président de Transpetro, au cours d’une conversation, célèbre au Brésil, avec Romero Jucá, ministre de la Planification du gouvernement Dilma, juste avant le vote qui décida de la destitution de Dilma (ce dialogue a été enregistré et a fuité dans la presse en mai 2016, la transcription est disponible sur  : 1.folha.uol.com.br/poder/ 2016/05/17740187-em-dialogos-gravados-juca-fala-em-pacto-para-deter-avanco-da-lava-jato.shtml)

[33] Um outro João, Breve comentário sobre as frentes democráticas e antifascistas contra Bolsonaro (Passa Palavra, dez., 2018).

 

« “Gilets jaunes” : et maintenant ? Et après ? » : les « Gilets jaunes » vus d’Allemagne

 

« “Gilets jaunes” : et maintenant ? Et après ? », un article de la revue « Wildcat » n°103 (hiver 2018-2019).

Le 26 janvier a eu lieu le « 11e Acte » du mouvement qui se réunit dans les rues de France – jusqu’à 2 000 en­droits différents au même moment – depuis le 17 novembre 2018. Ont lieu en plus le blocage des ronds-points omniprésents sur les routes françaises, quoiqu’on ne puisse pas exactement parler de blocages, mais plutôt de lieux de rencontre, le trafic est seulement ralenti. Leur signe de reconnaissance est le gilet autoréfléchissant jaune que tout conducteur doit obligatoirement avoir dans son véhicule. Les « gilets jaunes » (traduit souvent en allemand par « Gelbwesten ») ont une préhistoire : les défaites de la lutte de classe qui se succèdent depuis des années, les mobilisations syndicales avortées ou qui s’émoussent, la dégradation des conditions de vie. Depuis sa prise de fonction en mai 2017, Emmanuel Macron a mis en place un nouveau droit du travail favorable au patronat, partiellement privatisé la SNCF, société de chemin de fer d’État, supprimé 120 000 postes de fonctionnaires dans la fonction publique, ou encore rendu plus difficile l’accès à l’université. Il a supprimé l’impôt sur le revenu et a compensé ce manque de rentrées financières par une augmentation des prélèvements sur les retraites et des taxes sur le carburant et la diminution de l’aide au logement (APL) de cinq euros. Son arrogance fut la cerise sur le gâteau : la construction d’une luxueuse piscine pour sa résidence d’été, de la nouvelle vaisselle pour le palais de l’Elysée, ou ses sorties méprisantes (« Vous n’êtes rien », « Il n’y a qu’à traverser la rue pour trouver du travail », etc.)…

Fin mai 2018, Priscilla Ludosky, jeune femme noire de 33 ans habitant la banlieue parisienne et tenant un magasin en ligne de cosmétiques naturels, lance une pétition en ligne. Ayant fait le calcul, elle démontre que les taxes constituent plus de la moitié du prix du carburant, elle exige qu’elles soient réduites. Quelques mois plus tard, Éric Drouet, routier, lui aussi âgé de 33 ans, découvre la pétition et la relaie sur Facebook. Le nombre de signataires passe de 200 000 à 1,15 million. Drouet appelle alors à une manifestation pour le 17 novembre. 300 000 personnes répondent à son appel. Aucun syndicat, aucun parti n’y avait appelé, pas même la Fédération des agriculteurs (FNSEA), et malgré cela, des manifestations et des blocages se déroulent à travers toute la France. Dans ces manifestations, nul podium ni orateur.

Le mouvement a pu prendre une telle ampleur à travers tout le pays parce qu’il avait connu un épilogue au début de l’été lors des mobilisations contre la réduction de la vitesse sur les départementales. Il a aussi des prédécesseurs, comme le soulèvement des Forconi en décembre 2013 en Italie (1). Peu avant, à l’automne 2013, une mobilisation semblable avait eu lieu en Bretagne, celle des Bonnets rouges. Les travailleurs de l’industrie agro-alimentaire, paysans et petits entrepreneurs s’étaient réunis contre la taxe écologique. (Macron, alors conseiller de François Hollande pour la politique économique et financière, les avait appelés « les illettrés de notre époque ».) Ces mouvements réagissent à la politique de l’État, faisant en sorte que la « question sociale » ne soit pas perçue comme étant celle du niveau des salaires, mais celle du poids des impôts. Depuis des années en France, c’est ainsi que les élections sont remportées : Sarkozy avait promis en 2007 la défiscalisation des heures supplémentaires ; Hollande, lui, avait promis en 2012 d’imposer à 75 % les revenus supérieurs à 1 million d’euros ; Macron avait annoncé pendant la campagne électorale la suppression de la taxe d’habitation… Les élections gagnées, ces promesses s’avérèrent curieusement toutes « impossibles à met­tre en œuvre ». A cela s’ajouta en France une succession de grands scandales : en 2010, il fut révélé que la femme la plus riche de France bénéficiait d’une réduction d’impôts de 100 millions d’euros et qu’elle avait soutenu financièrement et illégalement la campagne électorale de Sarkozy ; le ministre du Budget de Hollande, responsable de la lutte contre la fraude fiscale, dut reconnaître en 2013 avoir déposé 600 000 euros sur un compte caché en Suisse. Puis s’ensuivirent les diverses révélations suite aux Luxleaks, Swissleaks, Panama et Paradise Papers… Aucun des puissants criminels, des super-riches et des personnalités pris dans ces scandales n’eut à aller en prison.

Depuis la crise européenne, des mouvements semblables ont eu lieu dans d’autres pays d’Europe : par exemple, en mai 2013, des dizaines de milliers de personnes avaient manifesté au Portugal contre les augmentations d’impôts. En 2014, les « Indignados » espagnols avaient mobilisé contre la politique financière et fiscale. Les mobilisations suivant la crise en Grèce sont connues… Dans l’ensemble, ces mouvements ne remplirent pas leurs objectifs. En Italie par exemple, le Mouvement 5  étoiles a pu se nourrir d’eux, et faire accéder finalement les fascistes de la Ligue au pouvoir (2).

De telles luttes ont également eu lieu dans d’autres parties du monde : les émeutes à Haïti contre la suppression des subventions sur les carburants, les protestations dites « Gazolinazo » qui se répètent au Mexique, les émeutes contre l’augmentaiton du prix des transports en commun au Brésil…

Traditionnellement, la gauche a du mal avec ce type de mobilisations. Les conflits autour de l’impôt furent rarement un thème « de gauche » au xxe siècle. En France, ce furent les professions libérales, les travailleurs indépendants et les paysans qui se mobilisèrent après la Première guerre mondiale contre l’impôt progressif ; et les poujadistes dans les années 1950. Toutes ces initiatives, suivant ce préjugé, s’en prennent seulement à la répartition « secondaire » et non à la « répartition primaire des revenus » (salaires et profits). Dans cette répartition secondaire, la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) est un impôt manifestement des plus injustes qui constitue en France la moitié des entrées de l’État, les impôts sur le revenu et le salaire, eux, « seulement » un quart !

Henri Simon [dans « Gilets jaunes, et après ? », Échanges 166] prend la défense du mouvement face à ces critiques : selon lui, ce mouvement est hétérogène mais pas autant influencé par les petits entrepreneurs et petits commerçants que les mouvements semblables qui eurent lieu dans les années 1950 et 1960. Quoiqu’il en soit, il s’exprime aussi de manière «  hétérogène » et vague, il est beaucoup question de « peuple », de « citoyens ». Les « gilets jaunes » s’adressent à l’État, le plus souvent même, personnalisé dans Macron, et exigent de lui des choses qu’ils auraient dû sinon acquérir en luttant contre les capitalistes.

Cela exprime une faiblesse, et ce, même si le mouvement a une composante prolétaire, et que des travailleurs y prennent naturellement aussi part, mais à quelques exceptions près, ils y prennent part en tant qu’individus. Le simple fait de ne plus pouvoir être en lutte sur son lieu de travail permet d’expliquer ce mouvement.

D’un point de vue sociologique

Les analyses sociologiques sur les « gilets jaunes » foisonnent. Selon elles, leur salaire moyen serait de moins de 1 600 euros par mois, très souvent même, le SMIC. Ils seraient de nombreux jeunes, mais aussi une grande proportion de retraités, et des actifs qui ne peuvent pas se permettre de faire la grève. Depuis fin novembre, une équipe de plus de soixante-dix scientifiques suit le plus grand nombre possible de manifestation et de blocages à travers toute la France, élabore une cartographie des actions menées et interroge les participants. Ils observèrent en décembre, d’une part un élargissement « vers le bas » (plus de chômeurs et de SDF prirent part au mouvement), et d’autre part, l’arrivée de syndicalistes et d’activistes politiques. Par ailleurs, en décembre, les lycéens sont également entrés dans le mouvement. Il mobilise de nombreuses personnes qui n’ont pas été présents lors des derniers mouvements sociaux. Presque la moitié des sondés n’avaient jamais pris part à une manifestation, et encore moins n’avaient d’expérience de la grève.

La proportion de femmes est relativement élevée. En moyenne, furent dénombrés 54 % d’hommes et 45 % de femmes. Les femmes seraient en majorité de la classe des travailleurs, un groupe social qui sinon se mobilise rarement.

Le mouvement vient avant tout de ce qu’on appelle la « France profonde », des campagnes (à la grande différence de Nuit Debout en 2016, qui était resté limité à Paris et à quelques autres grandes villes). L’expansion urbaine en France est bien plus accrue qu’en Allemagne. Les lieux d’habitation, de travail et de loisirs sont séparés par de longues distances. La désertification des campagnes remonte aux années 1950, remarque Henri Simon (3) : « La mécanisation de l’agriculture… a mené à un exode important des ouvriers agricoles vers l’industrie ds villes:l’extinction du petit commerce et de l’artisanat est venue directement du tarissement de la clientèle du petit commerce rural. » Ce développement a connu une accentuation avec la fermeture de nombreuses lignes de train, de bureaux de postes et d’établissements bancaires. Les personnes vivant à la campagne ont besoin de leur voiture pour se rendre à leur travail, pour aller faire les courses. Le pôle des dépenses pour la voiture est l’un des plus élevés dans leur budget (comparable aux loyers dans les villes).

« Pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, les travailleurs ne vivent plus là où l’activité est créée (4). »

« Que les gros payent gros et que les petits payent petit » (5)

La force du mouvement c’est sa détermination, sa solidarité et l’aptitude à s’unir dans l’action. Cette dernière est surprenante vu son hétérogénéité. Si la population est très favorable au mouvement, elle reste par ailleurs plutôt passive.

Les “gilets jaunes” expriment la grande défiance qui règne en France vis-à-vis des instances de médiation que sont les partis et les syndicats. Et à plusieurs reprises, les « gilets jaunes » se sont ralliés à d’autres luttes. À Toulouse, avec une manifestation contre les violences faites aux femmes, à Marseille contre la politique catastrophique de la ville en termes de logement, à Paris avec le comité contre les violences policières dans les banlieues (Comité Vérité et Justice). Ils ont soutenu les salariés d’Amazon en lutte et ont bloqué l’usine Monsanto à Trèbes, près de Carcassonne (Aude), l’une des deux usines les plus grandes de préparation d’engrais avec du glyphosate. Lors du « 4e Acte », ils manifestèrent à Lyon et Montpellier ensemble avec les manifestants réunis contre la politique climatique, avec pour slogan « Social, climat, même combat ».

En comparaison de sa composition hétérogène, le consensus existant sur de nombreuses revendications est étonnant. Après que le Premier ministre eut « invité au dialogue » les « gilets jaunes », quelques groupes au sein du mouvement procédèrent à un sondage interne auquel auraient participé près de 30 000 personnes, et publièrent fin novembre une liste de 42 revendications :

indexation des salaires et des aides sociales sur l’inflation ; augmentation des aides aux personnes handicapées ; plafonnement des loyers ; renationalisation des entreprises énergétiques et baisse du prix de l’électricité ; départ à la retraite à 60 ans, voire 55 pour les métiers physiquement difficiles ; établissement du minimum vieillesse à 1 200 euros ; interdiction de faire du profit sur les soins à la personne ; augmentation de l’impôt sur la fortune ; en général, application plus sévère, d’un point de vue fiscal, du principe suivant lequel les plus petits payent moins et les gros, plus ; préférence pour le transport de marchandises par train ; imposition du kérosène et du carburant pour les bateaux ; établissement pour tous les représentants politiques d’un salaire moyen ; éta­blissement de référendums populaires pour tous les projets de loi ; abolition des CDD ; abolition des travailleurs détachés (statut particulier des travailleurs européens) ; salaire minimum de 1 300 euros pour tous ; plafond de revenu à 15 000 euros ; interdiction des délocalisations ; développement des voitures à hydrogène (les voitures électriques ne sont pas écologiques) ; en finir avec la politique austéritaire ; traiter les problèmes qui mènent à l’exil forcé ; les demandeurs d’asile doivent être bien traités ; les demandeurs d’asile déboutés doivent être ramenés dans leur pays d’origine ; quiconque vient en France doit recevoir des cours de langue et d’histoire et être intégré ; le même système social pour tous ; plus de fonds pour les hôpitaux psychiatriques ; l’arrêt immédiat de la fermeture des petites lignes de chemin de fer, bureaux de poste, écoles et de maternité : payer leurs heures supplémentaires aux flics ; une limite de 25 élèves par classe ; etc. (6).

Un autre point de la liste des revendications s’appelle « Lutte contre la concentration médiatique ». « Nous n’acceptons plus que 90 % des médias appartiennent à une poignée de milliardaires qui les utilisent comme instruments de propagande pour protéger leurs intérêts (7) » (les médias dominants sont entre les mains des dix plus riches Français).

Cette liste de revendications a été présentée comme contradictoire, hasardeuse, etc. En réalité, elle est cohérente : il s’agit de mesures d’améliorations concrètes de la vie, et cette base a été essentielle pour que la mobilisation perdure ainsi.

Les « gilets » jaunes remettent le débat sur l’écologie sur ses pieds, ils font « de l’écologie une question sociale », comme l’a constaté, bouleversée, la Taz (8). « Avant, on ne parlait pas d’écologie », écrivent des intellectuels français dans une contribution commune, avec parmi eux, Annie Ernaux : « Sur les barrages, chaque heure tout le monde en cause, et tombe d’accord : réduire les pollutions, c’est taxer les entreprises polluantes, taxer le kérosène, baisser le prix des voitures propres, refaire des lignes de train de proximité au lieu de les réduire, baisser les billets des transports publics, les rendre gratuits parfois, refaire des services publics de proximité au lieu de les détruire… Autrement sans voiture, on fait comment ? (9) ». En effet, c’est ce que demandent les « gilets jaunes » : Comment devons-nous faire, s’il-vous-plaît, sans voiture ? Dans la campagne ? Où les bus ne passent que deux fois par jour et où la ligne de train a été supprimée ? (10).

Ce que les médias en disent : « Des temps troubles »

Entre-temps, tout le monde y a mis son grain de sel. Même des gens qui ont déserté depuis des années le mouvement social s’expriment à présent. Selon Henri Simon, le flux d’informations agit d’une manière ou d’une autre sur l’opinion publique, mais il est difficile d’évaluer quelle influence cette loghorrée a sur le mouvement ; les fake news, si elles se propagent, n’auraient cependant eu aucune ­influence sur lui.

La presse allemande ne peut semble-t-il que dénoncer, ignorer ou alors crier quand elle croit avoir identifié une menace révolutionnaire. Tout d’abord, par réflexe, on l’a comparé au mouvement Pegida (11). Même dans la « gauche allemande » (si l’on compte Riexinger, Cohn-Bendit et autres parmi eux) la réserve était de mise en novembre. Guillaume Paoli a par exemple analysé en détail les prises de position de Cohn-Bendit, ça vaut le détour ! (12)

Mais depuis le début, il y a une différence fondamentale avec Pegida. Les “gilets jaunes” se dressent explicitement contre la situation économique et non contre les migrants.

Nombreux furent ceux qui changèrent d’avis, en janvier. Le mouvement était alors devenu « du jamais vu dans les pays industrialisés occidentaux : un coming-out sociétal de la classe moyenne basse » (Georg Blume, le 20 janvier 2019 dans le Spiegel [13]), d’autres y ont vu à l’œuvre une rupture radicale allant mener à un changement de société : « Des temps troubles s’annoncent. Les professeurs prévoient de se mettre en grève le mois prochain. Des classes d’école primaire bloquent une autoroute dans le Sud de la France. Une mairie est incendiée. La puissante FNSEA menace de blocages avec des tracteurs. Les “gilets jaunes” qui sont invités par le Premier ministre sont menacés de mort : la France est dans une situation exceptionnelle comme en 1995, lorsqu’une grève générale avait paralysé les écoles et les trains pendant plus de trois semaines. (…) les “gilets jaunes” ne demandent rien de moins qu’une autre société (14). »

Georg Blume est même allé jusqu’à comparer le mouvement après le « 3e Acte » du 1er décembre à la révolution de juillet 1830 (15). La comparaison pèche pour plusieurs raisons : les révoltes du xxe siècle était la forme de combat que prenaient des travailleurs en grève ; elles se déroulaient dans leur propre quartier. Par contre, le 1er décembre à Paris, les manifestants sont allés dans les riches quartiers du Nord de Paris. Mais comme, actuellement, une discussion sérieuse a lieu entre les « radicaux » de la gauche allemande pour déterminer si le G20 de Hambourg a été un « soulèvement primaire », il est important de s’attarder un peu sur ce point (16).

Soulèvement ?

Les pillages qui ont eu lieu à Paris le 1er décembre comptent parmi les plus massifs depuis le légendaire Mai 68, et, au même moment, il y avait, dans plus d’une vingtaine de villes, de violents affrontements. Henri Simon voit en cela une conséquence logique du fait que le mouvement n’arrive pas à devenir massif. S’il y avait des centaines de milliers de personnes dans les rues, et même trois cent mille au début, il a été rapidement clair que cela ne se transformerait pas en millions. Le seul moyen alors de se faire remarquer, c’est de dégrader. L’attaque de la Marianne le 1er décembre était même bien inspirée (17) !

Le chercheur en science social Samuel Hayat écrit dans un article qui vaut le détour : « Certains ont pu parler d’émeutes ou de situation insurrectionnelle. C’est possible, et pourtant rien ne ressemble à ce qui a pu avoir lieu durant les insurrections de 1830, 1832, 1848 ou 1871 (18). »

Henri Simon s’accorde également sur ce point : ce n’est pas un soulèvement si l’on retourne ensuite travailler comme si de rien n’était ; il n’y a pas de soulèvement qui n’a lieu qu’une fois par semaine.

Samuel Hayat saisit le mouvement des « gilets jaunes » avec le concept d’économie morale avec lequel E. P. Thompson avait étudié les luttes de la classe ouvrière anglaise au XVIIIe siècle (19). Le concept est semblable à celui de Beverly Silver (20) , qui distingue entre les mouvements de types marxistes, et ceux de types polanyiens : les premiers projettent de dépasser vers l’avant le monde actuel, les seconds, de « revenir » à quelque chose, à un monde où « le marché » ne dictait pas tout. Selon Hayat, l’« économie morale » des « gilets jaunes » s’exprime au mieux par leur slogan « Que les gros payent gros et que les petits payent petit ». Cela montre qu’ils souhaitent protéger les plus faibles (SDF, handicapés, etc.), estiment que les travailleuses doivent être rémunérées « correctement », que les fraudeurs fiscaux doivent être punis, que chacun devrait contribuer à hauteur de ses possibilités et défendent les prestations d’aide sociale. Cette « économie morale des sous-classes » est en prise directe avec la doctrine économique néolibérale (donner encore plus aux riches, magnifiquement exprimé par la formule de Macron « soutenir les premiers de cordée »), ce qui expliquerait la large approbation dans la population, et la capacité des “gilets jaunes” à pouvoir, sans aucun parti ou syndicat, mobiliser dans la France entière et surtout à agir collectivement.

Cependant, cette « économie morale » est, selon Hayat, simultanément un pacte avec les dominants, et reste ainsi dans le cadre des rapports de pouvoir donnés. Les dominants ont sans cesse brisé ce « pacte » avec leurs mesures anti-sociales et Macron est perçu comme incarnation de cette « trahison ». Mais comme le contremaître dans la fabrique joue un rôle productif pour le capital, quand il est maltraité par les ouvriers, Macron, pour le protéger, essuie les coups que le capital devrait prendre, et ce tant que le mouvement se fixe comme objectif sa démission. Les révoltes qui reposent sur les conceptions d’une économie morale veulent rétablir le pacte implicite, ce qu’elles visent, « c’est avant tout un retour à l’ordre, pas une transformation révolutionnaire. » (Hayat) (21). En conclusion de son texte, Hayat nous signale cependant que quelques groupes locaux de « gilets jaunes » dépassent cette « économie morale » et formulent une critique du capitalisme et une perspective émancipatrice. Ainsi, tout est encore possible.

Répression

L’État a frappé particulièrement fort. Même pour les proportions françaises, la répression juridique a dépassé toute mesure. Chaque samedi, seulement à Paris se furent des centaines (et dans la première moitié de décembre, on a dépassé le millier) de personnes arrêtées, la plupart d’entre elles retenues ensuite en garde à vue, parmi elles, même des mineurs. La réaction des policiers fut encore plus drastique : il y a la volonté de faire mal et de blesser. Pour exemple, un manifestant sans arme, les bras levés se place devant une ligne de policiers, à bonne distance, et reçoit pour réponse un tir de balle de caoutchouc dans le ventre. Les tirs à la tête de flash balls, dont témoignent les images de têtes ensanglantées, ont montré qu’il était très risqué de venir. Le Monde rapporte que les journalistes eux-mêmes étaient visés à la tête par les lanceurs de LBD (22).

Le journaliste David Dufresne a rapporté plus de trois cents « incidents » au ministère de l’Intérieur. Le site internet Désarmons-les a listé plus de cent blessés ; parmi eux certains ont perdu un œil, d’autres une main, beaucoup leurs dents.

En France, les flash balls sont particulièrement violents, ils ont été, depuis les émeutes de 2006, remplacés par une nouvelle arme, elle aussi prétendument « non-létale ». Les bien nommées « Balles de Défense » sont tirées par un lanceur (LBD-40) sur lequel peut être fixé un viseur laser, et qui peut projeter à une vitesse de cent mètres à la seconde des boules de caoutchouc de 40 mm de diamètre. Le constructeur, l’entreprise suisse Brüger & Thomet, garantit une « très bonne précision à 40 mètres ». Le site Désarmons-les affirme qu’elle est létale en dessous de 25 mètres. Le 23 décembre, le gouvernement français a commandé 1 280 nouveaux LBD.

Par ailleurs, des lanceurs de grenades ont été utilisés. L’usage de la violence policière avait un but. Des personnes qui n’étaient violentes d’aucune façon ont eu des blessures graves, dans le but de faire peur, et Internet regorge de vidéos montrant ces incidents.

Macron fait un pas en arrière

Au début, Macron avait essayé de présenter les « gilets jaunes » comme un mouvement dont les ficelles étaient tirées par l’extrême droite, et n’avait pas pris publiquement position à leur sujet. Le gouvernement a tablé sur un essoufflement pendant les fêtes de Noël, comme cela s’était souvent déjà passé lors des dernières décennies. Après le grand pillage du 1er décembre, Macron avait déposé des fleurs au pied de l’Arc de triomphe, et avait parlé de souillure. Le lendemain, les lycéens entraient en lutte. Leur traitement par la police a suscité un élan d’indignation : le 6 décembre, à Mantes-la-Jolie, des dizaines de lycéens sont en rang, agenouillés, mains derrière la tête, entourés de forces de l’ordre cagoulées lourdement armées. Au « 4e Acte », le 8 décembre, ce sont à nouveau 136 000 personnes (chiffres officiels) qui descendent dans les rues, malgré la répression policière. Le 10 décembre au soir, à la télé, Macron s’adresse à son peuple : augmentation du salaire minimum, pas d’augmentation des prélèvements sociaux sur les plus petites retraites, défiscalisation des heures supplémentaires, prime de début d’année demandée aux employeurs ; il était déjà revenu auparavant sur l’augmentation de la taxe sur le diesel. Il déclara « l’état d’urgence économique et social », mais ne revenait pas sur la suppression de l’impôt sur la fortune. « Objectivement, le président dit aux mécontents des campagnes : Vous êtes pauvres, voici de l’argent », commenta assez justement Nadia Pantel dans la Süddeutsche Zeitung (23).

Mais le « monde » regardait le précipice avec ses « économistes experts » de toujours et se demandait, effrayé : « Est-il possible que ce soit le dernier chapitre de la fable libérale en laquelle plus personne ne veut croire ? » Et puis, il constata que ces mesures allaient coûter quelques 8 ou 10 milliards d’euros, que la France allait devoir augmenter sa dette pour cela, et puis, ô, mon dieu : ne pas respecter les critères de Maastricht !

Le jour suivant l’allocution présidentielle, le 11 décembre, un islamiste tue plusieurs personnes à Strasbourg.

Les manifestations devinrent moins massives, mais se maintinrent. Même si les promesses de Macron n’apportaient pas grand-chose, en France, aucun mouvement n’avait réussi à atteindre cela depuis des années. Même vis-à-vis de Macron, qui, avec l’habitude de se présenter comme seul face à l’adversité, avait affirmé, ne jamais céder à « la pression de la rue » !

Début 2019 est, en plus de cela, entrée en vigueur une ordonnance qui prévoit de plus fortes sanctions encore pour les chômeurs : si un rendez-vous à Pôle emploi est manqué, les indemnités sont automatiquement totalement suspendues pour un mois ; au deuxième rendez-vous manqué, pour deux mois, au troisième, quatre mois. Et elles sont aussi complètement suspendues si l’on refuse seulement une seule « proposition raisonnable de travail ».

Que restera-t-il ?

Henri Simon constate que l’économie ­capitaliste a continué son chemin presque sans broncher, en particulier vers son développement logistique. Et c’est pourquoi le mouvement devrait, d’après lui, s’essouffler tôt ou tard. Mais il aura donné une voix à la France des villages, et brisé l’isolement quotidien. C’est ce qui est important, et même si tout d’abord cela est resté confiné aux ronds-points et à des réunions locales. Dans tous les cas, aucune perspective n’a été ouverte au-delà du capitalisme ; c’est pourquoi toutes ces conquêtes vont bientôt retomber dans les rails des rapports sociaux capitalistes. Mais il faut tout de même avoir de l’espoir quant à ces liens qui ont été créés et les débats qui ont eu lieu.

En fait, il ne se passe pas une année en France sans de grandes mobilisations sociales. Qu’aussi rapidement puissent être mis sur la table des contenus revendicatifs communs, qu’on sache se défendre face à un immense déploiement policier, que les débats puissent avoir lieu dans une ambiance productive, en voici l’expression. En RFA, il y a eu et il y a toujours de grandes mobilisations : Stuttgart 21, Willkommenskultur, Hambacher Forest, etc. (24). Mais aucune de ces mobilisations ne thématise les conditions sociales, elles laissent cela à la droite. Que cela soit différent en France donne des raisons d’espérer.

Au « 11e Acte » [26 janvier], le nombre de participants a reculé ; d’après le ministère de l’Intérieur, il y en avait 69 000, la semaine précédente, 84 000. Comme toujours, les chiffres absolus sont très controversés : le syndicat France Police-Policiers en colère annonçait 330 000 à 19 h 30. Mais par rapport au samedi précédent, il y en avait tout de même moins…

(Traduit de l’allemand par Ivan Jurkovic)

NOTES

(1) Voir « Drei Tage Volksaufstand in Turin » (« Trois jours de soulèvement populaire à Turin »), Wildcat n° 97, recensé dans Échanges n° 151 (printemps 2015, p. 24)  : « Italie. Indépendants, travailleurs quand même. »

(2) Voir «Das Laboratorium Italien » (Le laboratoire italien) et « Italien: Die soziale Opposition in Zeiten der grün-gelben Regierung » (L’opposition sociale aux temps du gouvernement vert-jaune [le vert est la couleur de la Ligue et le jaune celle du Mouvement 5 étoiles]), Wildcat n° 102 (automne 2018).

(3) Voir « Gilets jaunes, et après ? », Échanges n° 165 (automne 2018), p. 4-5.

(4) Voir « Aufstand der Peripherie » (Soulèvement de la périphérie), par Christophe Guilly, Freitag, n°  49, 6 décembre 2018 – traduction d’un article paru en anglais dans The Guardian du 2 décembre sous le titre « France is deeply fractured. “Gilets jaunes” are just a symptom ») ; Christophe Guilly, géographe, est l’auteur notamment de La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014), et de No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (Flammarion, 2018).

(5) Citée en français dans le texte, cette phrase fait référence à l’une des 42 revendications (« Que les gros [McDo, Google, Amazon, Carrefour…] payent gros et que les petits (artisans, TPE, PME) payent petit »).

(6) Voir le document complet sur www.francetvinfo.

(7) Voir https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA

(8) Die Tageszeitung (Le quotidien, dite Taz) est un journal berlinois, proche des Verts et qui assure notamment la publication en Allemagne de la version allemande du Monde diplomatique.

(9) « Gilets jaunes, verts, rouges, roses, convergeons ! », tribune publiée par Libération du 4 décembre 2018, signée par Jacques Bidet, philosophe, Patrick Chamoiseau, écrivain, Laurence De Cock, historienne, Annie Ernaux, écrivaine, Gérard Noiriel, historien, Barbara Romagnan, ex-députée, Mathilde Larrère, historienne, Christine Delphy, féministe, Philippe Boursier, professeur de SES, Stéphanie Chevrier, éditrice et Willy Pelletier, sociologue.

Citée dans « Der Knoten platzt » (La marmite déborde), article d’Elsa Koester, Freitag du 6 décembre 2018,.

(10) « Der Knoten platzt », art. cit.

(11) Les « Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes », abréviation Pegida), « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident » sont un mouvement de droite populiste (rechtspopulistisch) contre l’immigration musulmane en Allemagne, lancé en octobre 2014.

(12) Guillaume Paoli, « Anatomie einer Desinformationkampagne », voir http://guillaumepaoli.de, 11 décembre 2018 (en allemand).

(13) Georg Blume dirige depuis 2013 le bureau de l’hebdomadaire allemand Die Zeit à Paris. Il était déjà correspondant en France dans les années quatre-vingt pour Die Tageszeitung avant de diriger les bureaux de Die Zeit au Japon, en Chine et en Inde de 1992 à 2013. Il a publié récemment L’Ami indésirable, la fin d’une histoire ? (éd. Saint-Simon) sur les relations franco-allemandes.

(14) « Revanche der Enttäuschten » (la révolte des frustrés), Die Zeit on line, 4 décembre 2018, par Annika Joeres, journaliste installée dans le Sud de la France.

(15) Georg Blume, « Franzosen : Volk der Revolte », Spiegel-online, 9 décembre 2018.

(16) Ce même numéro 103 de Wildcat comporte, sous le titre « G20 – Hauptsache es knallt…?! » (l’essentiel, c’est le bordel…?), une critique du livre Riot, Was war da los in Hamburg ?, Theorie und Praxis der kollektiven Aktion (Laika Verlag, avril 2018).

(17) Laissons le symbole, même si la statue dont les émeutiers de 2018 ont brisé le visage n’est pas une « Marianne », figure de la République honnie par le régime de Louis-Philippe qui commanda cette sculpture de guerrière guidant les soldats de l’An II (La Marseillaise, en fait).

(18) Samuel Hayat, « Les “gilets jaunes”, l’économie morale et le pouvoir »  – Aussi en anglais, sur https://ediciones-ineditos.com.

(19) La Formation de la classe ouvrière anglaise [« The Making of the English Working Class »], Gallimard-Le Seuil, 1988; éd. Points, 2012.

(20) Forces of Labor: Workers’ Movements and Globalization Since 1870, de Beverly J. Silver (Cambridge University Press, 2003). Nous avons publié « Les mouvements ouvriers t la mobilité du capital », chapitre 2 de ce livre, dans Échanges nos 122 (automne 2007, p.56) et 129 (été 2009, p. 41). Une traduction française, Forces du travail. Les mouvements ouvriers et la globalisation depuis 1870, est annoncée (sous format e-book en accompagnement de La Frontière comme méthode ou la multiplication du travail) par les éditions de l’Asymétrie, coll. « La cause est l’effet », pour juillet 2019.

(21) Samuel Hayat, « Les “gilets jaunes”, l’économie morale et le pouvoir », art. cit.

(22) https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2019/

(23) « Macrons Blumenstrauß für die Franzosen  » (le bouquet de fleurs de Macron aux Français), de Nadia Pantel, 11 décembre 2018. – https://www.sueddeutsche .de/politik/frankreich-macron-gelbwesten-1.4248269

(24) Stuttgart 21 est une mobilisation autour d’un grand projet de ligne ferroviaire Stuttgart-Ulm qui suscite depuis 2010 une forte hostilité ds populations. Voir par exemple « Stuttgart 21, le train de la discorde qui traverse toute l’Allemagne » (La Tribune du 15 mars 2013) ; Willkommenskultur est un mouvement de soutien aux exilés ; Hambacher Forest, une forêt menacée de destruction par l’entreprise minière RWE depuis 1977. Elle fut occupée, d’abord en 2012, puis depuis 2014, les activistes dressant des barricades et vivant dans des cabanes dans les arbres. Une des tentatives récurrentes d’expulsion par la police fut interrompue en septembre 2018 après la mort accidentelle d’un documentariste.

Les grèves sauvages au Vietnam

*« Đình công tự phát, wildcat strikes in post-socialist Vietnam », texte publié en anglais sur le blog de la revue Chuang (http://chuangcn.org/blog/), traduit par dndf (http://dndf.org/?p=15930) (nous avons légèrement révisé cette traduction).
Le premier numéro de Chuang (Cheval d’attaque) (chuangcn.org/ http://chuangcn.org), décrite comme proche de dndf, Sic, End Notes, Kosmoprolet… est paru en juillet 2016. La revue veut « analyser le développement du capitalisme en cours en Chine, ses racines historiques, et les diverses révoltes de ceux qu’il broie »
(http://chuangcn.org/about/).
Le site dndf en a traduit, entre autres, l’éditorial : https://dndf.org/?p=15241.

Dans les zones industrielles du Vietnam – qui marquent les limites des grands centres urbains relativement isolés les uns des autres, chacun comptant quelques douzaines d’usines – il n’est pas rare de voir les travailleurs refuser de rejoindre leurs lieux de travail. C’est la grève sauvage, un phénomène fréquent dans le pays. Quelle est la nature de ces grèves et dans quelle mesure peuvent-elles créer un nouveau mouvement syndical, qu’il prenne une forme déjà vue ou un modèle inconnu ?

Grèves du travail et militantisme au Vietnam : un historique

Les conditions de travail dans le capitalisme colonial français en Indochine (qui couvrait le Vietnam, le Cambodge et le Laos). étaient, sans surprise, terribles. Au début du xxe siècle, grèves et militantisme ouvrier ont commencé à apparaître dans les grandes industries – en particulier dans les plantations de caoutchouc, les usines de textile, les ports et les chemins de fer – en même temps que le mouvement anticolonial se développait. Cela s’est poursuivi durant l’occupation japonaise du Vietnam pendant la seconde guerre mondiale, puis à travers la première guerre d’Indochine (1946-1954). Cette résistance au travail ne fut pas enclenchée par des groupes affiliés aux communistes d’Ho Chi Minh. Il y avait des syndicats trotskystes et des syndicats autonomes, ainsi que des grèves sauvages de travailleurs non encartés (1), en plus de l’activisme des groupes affiliés au Parti communiste du Vietnam (PCV). et de ses prédécesseurs (2).
Les accords de Genève de 1954 ont divisé le Vietnam entre le Nord « communiste » et le Sud anticommuniste. En 1956, le gouvernement sud-vietnamien a légalisé les syndicats, tout en les supprimant en pratique, allant jusqu’à la répression ouverte et à l’arrestation de dirigeants syndicaux au début des années 1960 (3). Pourtant, pendant la seconde guerre d’Indochine et jusqu’à sa fin en 1975, le Vietnam du Sud a connu de nombreuses luttes ouvrières, y compris une grève générale de deux jours à Saïgon en 1964. Il existait un mouvement dynamique avec des fédérations syndicales concurrentes.
Outre la Confédération générale du travail (Tổng Liên Đoàn Lao Động Việt Nam), qui recevait le soutien du Nord, la Confédération générale des travailleurs (Tổng Liên Đoàn Lao Công Việt Nam) incarnait les ­efforts de l’AFL-CIO pour construire un mouvement ouvrier anticommuniste au Vietnam du Sud (4), soutenu par la CIA et d’autres ministères de l’Etat américain. Il y avait aussi d’autres fédérations syndicales plus petites, y compris des organisations catholiques et bouddhistes (5).
On sait moins de choses sur le Nord pendant cette période. Après que les communistes se sont établis à Hanoi, le secteur privé du Nord – composé principalement de petites entreprises – a été secoué par des conflits du travail, mais ceux-ci ont largement disparu avec l’introduction d’un nouveau code du travail au milieu des années 1950 (6). Après quoi il y eut peu de grèves, seule la fédération des syndicats légaux faisaint partie de l’appareil d’Etat et de sa gestion. Les travailleurs bénéficiaient d’une grande sécurité de l’emploi. La discipline du travail dans le secteur de l’Etat était relâchée, permettant aux travailleurs de ne pas se présenter au travail pendant des semaines, ou de dormir ou cuisiner pendant leur temps de travail, sans être licenciés (7). Mais ils n’avaient pratiquement rien à dire sur les décisions de ­production (8).
Après la fin de la seconde guerre d’Indochine en 1975 et la réunification du pays l’année suivante, le Vietnam est presque immédiatement entré dans une crise économique. Cela a finalement conduit à l’abandon de l’économie planifiée et à l’adoption d’une économie de marché grâce à des réformes connues sous le nom de Đổi mới*. Ces réformes ont été officiellement annoncées en 1986, mais des réformes moins importantes ont été progressivement introduites depuis 1979.
Le capital étranger a commencé à entrer dans le pays vers la fin des années 1980. Depuis 1994, une centaine de grèves ont été enregistrées – principalement, mais pas exclusivement, dans des entreprises à participation étrangère (9).

Les grèves aujourd’hui

Au Vietnam, les grèves ont été légalisées en 1994 (contrairement à la Chine où elles ne sont officiellement ni légales ni illégales, mais en général considérées comme illégales). ADans les premières années suivant la légalisation, un petit nombre de grèves ont été enregistrées. Mais depuis le milieu des années 2000, il y a eu environ 300 à 500 grèves enregistrées par an, selon les statistiques gouvernementales (ces chiffres doivent être pris avec précaution, car il n’y a pas de définition officielle d’une grève et aucune méthodologie standard pour l’enregistrement des chiffres). La majorité des grèves enregistrées – entre 60 % et 80 % de toutes les grèves chaque année (10) – se produisent à Ho Chi Minh-Ville et dans les deux provinces industrielles voisines de Binh Duong et Dong Nai. Ces trois régions du sud forment ensemble le centre économique du pays. De nombreuses zones industrielles et une grande partie des investissements directs étrangers (IDE) entrant au Vietnam y sont concentrées. Bien que les grèves surviennent le plus souvent dans les entreprises à capitaux étrangers, elles deviennent plus fréquentes dans les entreprises privées nationales (11). Les grèves dans les entreprises publiques sont plus rares, bien qu’elles ne soient pas inconnues. Elles semblent avoir diminué depuis 1995, ce qui correspond au processus de privatisation et de licenciements des travailleurs (12).
Les grévistes sont généralement des jeunes, des femmes venues des régions rurales, reflétant la composition actuelle de la classe ouvrière industrielle du Vietnam. Environ 80 % des ouvriers d’usine dans les zones franches d’exportation sont des jeunes femmes âgées de 18 à 30 ans (13). La majorité des travailleurs, épuisés par l’intensité du travail, ont quitté l’usine ou sont sortis du processus de production à la fin de la trentaine et sont retournés dans les zones rurales. Ce qui est aggravé par l’impossibilité de réaliser des économies permettant de mener une vie familiale en ville (14). Et par le système d’enregistrement des ménages (hộ khẩu), qui rend l’accès aux services publics en ville difficile pour les migrants – semblable au système chinois du hukou (15). Après leur retour dans leur ville natale, de nombreux ex-travailleurs utilisaient leurs « retraites » pour tenter de créer de petites entreprises ou investir dans d’autres moyens de production, comme l’achat d’une petite parcelle de terre ou de matériel agricole (16).
Malgré la légalisation des grèves, aucune n’a jamais été autorisée. Lancer une grève en restant dans le droit implique de passer par de nombreux processus bureaucratiques : les travailleurs doivent s’adresser à un « conseil de conciliation au travail » afin qu’il résolve leur problème, puis attendre sept jours pour obtenir une réponse. Si la réponse de ce conseil n’est pas satisfaisante, ils doivent ensuite s’adresser à un « conseil d’arbitrage» et attendre dix jours de plus. Si la réponse de ce conseil ne convient toujours pas, les travailleurs peuvent alors demander au syndicat de leur lieu de travail d’organiser une grève. Mais les représentants des syndicats du lieu de travail sont souvent eux-mêmes membres de la direction de l’entreprise, et le syndicat est dirigé par l’Etat, à travers la Confédération générale du travail du Vietnam (CGTV). Le comité exécutif du syndicat sur le lieu de travail prend la décision d’engager la grève ou non et en informe le bureau du travail et le syndicat provincial, en indiquant la date de la grève et ses raisons. Tout ceci, bien sûr, avertit l’entreprise, qui peut ainsi prendre ses dispositions pour minimiser l’impact de la grève.
Il n’est pas étonnant que les travailleurs vietnamiens passent rarement par cette voie légale. Au contraire, toutes les grèves ont été des grèves sauvages. Légaliser les grèves et mettre en place un système de négociation collective – ce que les observateurs du spectre politique préconisent depuis longtemps en Chine (17) – a donc clairement échoué à freiner la marée des grèves sauvages et d’autres formes de résistance au Vietnam.
Dans de telles grèves, les travailleurs se présentent généralement au travail un matin et refusent d’entrer, apparemment sans avertissement préalable. Malgré cette apparence de spontanéité, ces mouvements sont souvent bien organisés en amont. Les chefs de la grève informelle font souvent circuler des tracts annonçant la grève à d’autres travailleurs (18). De telles actions sont habituellement lancées par un petit groupe de travailleurs, mais finalement toute la main-d’œuvre se déplace et se rassemble devant l’usine (19). La grande majorité des grèves se concentrent sur les revendications salariales, mais certaines grèves exigent également un meilleur traitement, comme des aliments propres ou plus de pauses ­toilettes.
Tout au long des années 1990 et dans les années 2000, les fonctionnaires locaux du ministère du travail et de la CGTV se rendaient immédiatement sur les lieux de la grève, essayant de persuader les travailleurs de reprendre le travail. Maintenant, cependant, ils sont souvent plus détendus lors de ces incidents, permettant aux travailleurs et aux gestionnaires d’essayer de résoudre le problème par eux-mêmes. Et ils le font souvent, de nombreuses grèves ne durent pas plus d’un jour ou deux avant la négociation rapide d’un compromis. Si une solution n’est pas trouvée au bout de quelques jours, les responsables locaux de l’Etat et du syndicat interviennent et contribuent à faire avancer la négociation.

Des raisons d’être optimiste

Des observateurs extérieurs se réjouissent souvent des grèves au Vietnam : il y a eu dans ce pays, au cours des dix dernières années, plus de grèves que dans tout autre pays asiatique, en contournant régulièrement les structures officielles des syndicats, et cela ne diminue pas. Pourrait-ce être le berceau d’un nouveau mouvement ouvrier ? Certains observateurs, avec une vision plutôt téléologique de la conscience de classe, l’affirment. Anita Chan et Kaxton Siu sont les deux principaux partisans de cette idée. Les grèves, argumentent-ils, construisent la conscience et encouragent les travailleurs. De tels propos sont audacieux vu ce que le grand nombre de grèves au Vietnam nous dit des travailleurs : que leur conscience de classe a largement dépassé celle des travailleurs chinois, par exemple. Un « point de vue étroit sur les droits légaux » en Chine a un effet de délimitation de la “conscience” des travailleurs », alors que les travailleurs vietnamiens ont développé leur aptitude à l’organisation de grèves et à l’élaboration de stratégies et des acquis d’une expérience précieuse dans la solidarité collective dans les actions dans l’industrie » (20).
A partir de là, la situation ne peut que progresser : « Quand » (pas « si ») cela se produira, « le régime autoritaire actuel du Vietnam sera sérieusement contesté (21). »
Peut-être y a-t-il quelques éléments de preuves à ce sujet. Les grèves sauvages semblent avoir des similitudes avec les « syndicats champignons » – des syndicats qui « sont formés au début ou lors d’une grève et se dissolvent rapidement (peu importe que la grève finisse par une victoire, une défaite ou un compromis) (22) ». Il y a eu beaucoup d’exemples à travers l’histoire : l’Argentine à la fin des années 1800, les travailleurs du jute de Calcutta des années 1920, le Nigeria dans les années 1950, la Grande-Bretagne dans la première moitié du xixe siècle et les travailleurs juifs aux Etats-Unis au début du xxe siècle. Dans tous ces exemples, les organisations syndicalistes apparurent chaque fois qu’il y eut un conflit, une grève ou une explosion de protestation du travail, mais se sont désintégrées (et on s’y attendait). une fois que la question était réglée. Les syndicats champignons ont été l’un des précurseurs de ce qui est devenu un mouvement ouvrier assez solide en Occident dans les décennies suivantes.
Comme cela a été démontré de manière convaincante ailleurs, le mouvement ouvrier historique, qui a atteint son zénith révolutionnaire en Occident entre les guerres mondiales avant d’élaborer divers arrangements institutionnalisés de compromis social, est issu d’un contexte historique et géographique spécifique qui a permis une croissance stable capable de financer de tels arrangements (l’Etat-providence, etc.). Les occasions qui se sont présentées à cette époque et dans cet espace sont maintenant passées et ne peuvent pas être recréées ou récupérées.
La structure de l’accumulation du capital a changé. L’accumulation du capital prévue à long terme et stable a soutenu ces mouvements et finalement leurs institutions de compromis. Mais ce n’est plus possible pour les pays industrialisés plus récents comme la Chine et le Vietnam, où les changements dans la composition de l’industrie et la chute des taux de profit font que les salaires sont « illégitimes » ou insoutenables dans le sens où « ils ne peuvent pas entraîner la création, même pour quelques décennies, d’un secteur de cols bleus à haut revenus (23). » En outre, un tel résultat en Occident a sans doute limité le militantisme, en créant un consensus sur la limite de ce qui pourrait être demandé, et en légitimant les revendications salariales et la relation salariale. Il n’y a aucune raison pour que le modèle de syndicalisme social-démocrate d’après-guerre, aujourd’hui en ruines, soit relancé.
D’autres pensent que ce modèle n’est aujourd’hui ni possible ni souhaitable, considérant les grèves sauvages de façon positive pour d’autres raisons. Soe Lin Aung, par exemple, considère les grèves sauvages en Asie orientale et en Asie du Sud-Est, en particulier au Myanmar [Birmanie], mais aussi en Chine et au Vietnam – et les place dans le « temps des émeutes » (24). Quelque chose s’améliore, dit l’auteur. Quelque chose qui ne ressemble pas à l’ancien syndicalisme occidental, ouvriériste et tripartite, et qui lui est peut-être explicitement opposé – au grand regret des ONG et des fédérations syndicales naissantes qui rêvent de copier un tel modèle –, mais quelque chose. Eli Friedman, dans un récent article critique sur les travailleurs militants en Chine qui tentent de suivre les modèles du syndicat occidental, célèbre le fait que les initiatives collectives de négociation en Chine sont mortes, affirmant que « la situation est excellente ».
De toute façon, dit-il, les initiatives collectives de négociation ont toujours abouti à augmenter le pouvoir de l’Etat et du capital aux dépens des travailleurs, aussi ne devons-nous pas pleurer leur mort. Au contraire, c’est une occasion de lutter pour des alternatives plus radicales, telles que l’Universal Basic Income (25).

Des raisons d’être pessimiste

Mais est-ce vraiment le début de quelque chose de nouveau? Les alternatives radicales que Friedman imagine ne sont pas, il l’admet, à l’ordre du jour en Chine. La situation n’est pas excellente. Au Vietnam, un regard plus attentif sur les grèves sauvages révèle qu’elles peuvent être bloquées n’importe où. Ces grèves sont devenues une pratique reconnue et acceptée de facto. Au milieu des années 1990, les grèves rendaient nerveux l’Etat et ses organes, mais le gouvernement s’est peu à peu détendu. Maintenant, elles sont considérées comme une part ordinaire des relations industrielles, pour autant qu’elles n’aient pas de répercussions au-delà de leurs lieux de travail immédiats. Par conséquent, très peu de grèves dépassent les problèmes liés au pain et au beurre. Comme en Chine, elles sont « de nature explicitement revendicative », opposant aux pouvoirs existants des « exigences locales très spécifiques » (26). Et bien qu’elles soient « remarquablement réussies » pour ce qui est l’aboutissement de revendications immédiates, « ce sont aussi des actions courtes qui mènent à des résolutions rapides. Le résultat en est que les problèmes se répètent, et que les travailleurs doivent encore et encore faire grève pour satisfaire leurs exigences ­fondamentales » (27).
Il s’agit de négociations collectives par la révolte, mais sans impact durable.
Les seules exceptions sont les quelques grèves qui visent la politique gouvernementale. Elles sont généralement de grands événements, et sont fortement relayées par les médias nationaux et internationaux. Dans l’histoire récente, la vague de grèves sur le salaire minimum en 2005-2006 est habituellement citée comme point fort. Ces grèves ont débuté en décembre 2005 pour protester contre le gel depuis sept ans, malgré l’inflation, du salaire minimum dans les usines à capital étranger. A la suite de ce mouvement, le salaire minimum a été augmenté de 40 %, et un cadre pour une augmentation annuelle de ce salaire minimum a été mis en place. Le rôle clé joué par deux journaux syndicalistes est également souligné dans la plupart des analyses de cette vague de grèves. Ces deux journaux, Lao Động (Travail) et Người Lao Động (Travailleur), appartiennent au syndicat d’Etat, la CGTV, mais ont pris le parti des travailleurs pendant la grève. Ils ont agi comme un canal d’expression essentiel pour les revendications des travailleurs, et comme moyen de suivre les discussions avec le gouvernement au fur et à mesure de leur évolution (28).
Cette vague de grèves est cependant arrivée à un moment très précis : celui où le Vietnam se préparait à rejoindre l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Par conséquent, les journalistes et d’autres ont eu plus de liberté pour traiter ces questions, afin de montrer à la communauté internationale que le Vietnam était prêt à rejoindre cette organisation. Après que le Vietnam a accédé à l’OMC en 2007, ces libertés journalistiques ont été restreintes et, depuis 2008, la presse du travail a eu moins de liberté pour faire pression en faveur des travailleurs. En outre, le cadre de l’augmentation annuelle des salaires minima, mis en place en réponse aux grèves, implique que le ministère du Travail, la CGTV et la Chambre de commerce et d’industrie du Vietnam négocient entre eux le montant de l’augmentation de chaque année. C’était certainement une victoire, mais qui, loin de créer une conscience militante, donnait à l’Etat toute légitimité pour être l’arbitre des relations de travail.
En 2015, plus de 90 000 travailleurs de Ho Chi Minh Ville se sont opposés à une proposition de modification de la loi sur l’assurance sociale. Auparavant, les travailleurs avaient été autorisés à retirer leurs pensions (qu’ils avaient économisées au cours de leurs années de travail) à titre de paiement forfaitaire lorsqu’ils avaient cessé de travailler, généralement à la fin de la trentaine, comme cela a été mentionné ci-dessus, âge auquel de nombreux travailleurs retournent dans les zones rurales.
Nombre d’entre eux dépendaient de ce paiement, l’utilisant comme capital pour créer des micro-entreprises dans leur ville natale, pour payer l’éducation et la formation, ou pour faire face à des situations critiques comme les problèmes de santé de la famille. La nouvelle loi aurait obligé les travailleurs à attendre l’âge officiel de la retraite – 55 ans pour les femmes, 60 ans pour les hommes – avant de pouvoir toucher leur pension. On comprend que cela était inacceptable pour les travailleurs qui quittaient les années d’activité industrielle avant l’âge officiel de la retraite, alors ils se sont opposés à la loi.
La grève a été couronnée de succès et la loi a été modifiée pour permettre aux travailleurs de choisir entre leur pension à titre forfaitaire lorsqu’ils cessent de travailler ou attendre l’âge de la retraite. On peut célébrer le fait que les travailleurs ont gagné par la grève un changement de politique national . Cependant, cette grève ne demandait rien de nouveau. Tout dépend encore de la légitimité des relations de travail existantes réglementées par l’Etat, sans autre vision politique que l’espoir que l’Etat puisse entendre des travailleurs et agir en leur nom. En outre, la grève n’a été qu’une petite victoire, laissant non résolus les problèmes de fond du système d’assurance sociale et des problèmes légaux, comme l’explique Angie Ngoc Tran. Tout d’abord, les entreprises refusent souvent de payer la part requise, sans conséquence pour elles, tandis que d’autres fuient le pays et emportent leur contribution à l’assurance sociale des travailleurs, laissant ces derniers sans rien. Deuxièmement, la caisse d’assurance sociale a un déficit majeur et pourrait être bloquée au cours des prochaines années. Troisièmement, le paiement forfaitaire aux travailleurs n’est qu’un avantage à court terme. Les travailleurs le savent, mais ont peu de marge de manœuvre.
Peu de signes laissent espérer que ces grèves ne dépassent jamais la situation actuelle. Tous les ans, il y a une vague sur laquelle les observateurs s’excitent, mais cela se réduit alors à quelques centaines de grèves par an. Il y a peu de faits « pour soutenir la croyance romantique selon laquelle la participation à des “grèves ou autres litiges” génère naturellement une “explosion de conscience” avec des conséquences durables » (29). Cela ne représente pas nécessairement un renforcement du pouvoir ouvrier. Alors que l’activisme ouvrier crée une pression sur le capital et l’Etat pour changer les choses, cela ne correspond pas à l’autonomisation des travailleurs en ce qui concerne « la sécurité de l’emploi, le droit à l’association libre, le contrôle du processus du travail et le pouvoir de négociation institutionnel avec les employeurs » (30).
Les grèves sauvages au Vietnam ne doivent pas nous emballer outre mesure. Du moins pas encore. Prétendre qu’elles sont représentatives de quelque chose à venir, quelque chose qui se trouve juste au coin de la rue, ressemble au « faux optimisme des études mondiales du travail » – une érudition qui tente constamment de découvrir et de célébrer un contre-mouvement global ou une mondialisation contre-hégémonique (31), projetant les espoirs des savants sur la classe ouvrière et faisant de fausses affirmations sur leur conscience de classe (32).
Bien que l’on se trompe en supposant que l’absence de conditions favorables à un mouvement ouvrier de l’industrie empêche toute tentative de renversement du système actuel, on se tromperait autant en supposant que la présence de grèves localisées, à répétition et en alternance comme elles l’ont été pendant deux décennies, représente un défi pour ce système – du moins dans un avenir proche. Nous pouvons bien vouloir ou avoir besoin de prêter foi aux prolétaires vietnamiens, qui sont plus proches du noyau de la production mondiale que ceux de nombreux autres pays, mais nous devons être honnêtes quant à la situation actuelle. Ne nous trompons pas en pensant que le conflit industriel vietnamien est le point chaud à surveiller, ou que les travailleurs de l’industrie au Vietnam sont le sujet révolutionnaire essentiel du présent ou du futur proche. La tendance récente des emplois manufacturiers vietnamiens à devenir plus informels, plus temporaires, plus dispersés, ne font que diminuer la probabilité qu’il arrive ici quelque chose qui ressemble au mouvement ouvrier historique.
Eric Bell (mai 2017)

NOTES

(1) Pour un aperçu des mouvements radicaux opposés aux communistes d’Ho Chi Minh pendant cette période, voir Ngô Văn, In The Crossfire: Adventures of a Vietnamese Revolutionary, livre paru aux Etats-Unis et composé de Au pays de la cloche fêlée et d’extraits de Au pays d’Héloïse choisis par Hélène Fleury et Ken Knabb (AK Press, 2010).
(2) Cette histoire est très difficile à reconstituer. Elle est compliquée par l’historiographie du PCV, qui affirme que plusieurs grèves disparates sont dues à son militantisme dans le cadre du jeune mouvement communiste. Le récit officiel comprend aussi des histoires de grèves et de syndicats clandestins dont il existe peu de preuves. Pour une discussion, voir Giebel, C., Imagined Ancestries of Vietnamese Communism: Tôn Đức Thắng and the politics of history and memory (University of Washington Press, 2004).
(3) Beresford, M. et Nyland, C., « The Labour Movement of Vietnam », Labour History, 75 (Nov. 1998), pp. 57-80..
(4) Wehrle, E.F., Between a River and a Mountain: The
AFL-CIO and the Vietnam War
(University of Michigan Press, 2005).
(5) Voir Tran, A.N., Ties That Bind: Cultural Identity, Class, and Law in Vietnam’s Labor Resistance (Cornell University Press, 2013) ; chap. 2, « Labor Protests in the Republic of Vietnam (1954-1975) », pp. 63-110.
(6) Vu, T., « Workers and the socialist state: North Vietnam’s state-labor relations, 1945-1970 », Communist and Post-Communist Studies (38, 2005), pp. 329-356.
(7) Ibid., pp. 347-348.
(8) Beresford et Nyland, « The Labour Movement of Vietnam » ; Vu, T., « Workers and the socialist state ».
* Voir « Vietnam: le Doi moi, changer pour faire du neuf », Echanges n° 85, septembre-décembre 1997, p. 35 (NDE).
(9) Beresford et Nyland, « The Labour Movement of Vietnam », 74-75.
(10) Données de la Confédération générale du travail du Vietnam (CGTV)..
(11) Tran, A.N., Ties that Bind.
(12) Ibid. 155-156.
(13) Tran, A.N et Norlund, I., « Globalization, Industrialization, and labor markets in Vietnam », Journal of the Asia Pacific Economy 20 (1, 2015), pp. 143-163.
(14) Masina, P., et Cerimele, M., Labour Implications of Dependent and Uneven Industrialisation: The Case of Vietnam, SEATIDE European Policy Brief, 2016) en ligne : https://ec.europa.eu/research/social-sciences/pdf/policy_ briefs/policy-brief-seatide_012016.pdf
(15) Demombynes, G., and Vu, L.H., Vietnam’s household registration system, Washington D.C.: World Bank Group (2016), en ligne : http://documents.worldbank .org/curated/en/158711468188364218/Vietnam-s-household-registration-system
(16) http://www.newmandala.org/small-victory-systemic-problems/
(17) L’avocat majeur de ces réformes a été probablement le China Labour Bulletin, mais cette hypothèse semble partagée par tout le spectre politique en dehors de l’Etat chinois et même, dans une mesure plus limitée, en son sein. Au Guangdong, le gouvernement provincial et la fédération des syndicats contrôlés par l’Etat ont tenté d’établir un système d’élections syndicales et de négociations collectives à partir de 2010, jusqu’à ce que les dirigeants locaux soient remplacés par une faction plus conservatrice qui a abandonné ces réformes en 2013.
(18) Pringle, T. et Clarke, S., The Challenge of Transition: Trade Unions in Russia, China and Vietnam (Palgrave Macmillan, 2011) p. 69.
(19) Ibid., 72.
(20) Chan, A., « Strikes in Vietnam and China in Taiwanese-owned Factories : Diverging Industrial Relations
Patterns », in A. Chan éd., Labour in Vietnam (ISEAS Press, 2011), pp. 211-251. Pour des articles formulant des hypothèses similaires, voir Chan, A., et Wang, H., « The Impact of the State on Workers’Conditions – Comparing Taiwanese Factories in China and Vietnam », Pacific Affairs (77 [4] 2004), pp. 629-646, et Chan, A., et Siu, K., « Strikes and Living Standards in Vietnam : The Impact of Global Supply Chain and Macroeconomic Policy », in I. Artus, U. Blien, J. Holland, P. T. H. Van, éd., Labour Market and Industrial Relations in Vietnam (Nomos, 2015).
(21) Siu, Kaxton,« The Vietnam Strike Wave » (2011), en ligne : http://www.amrc.org.hk/content/vietnam-strike-wave.
(22) Van der Linden, M., Workers of the World : Essays Towards a Global Labour History (Brill, 2008) 226.
(23) Overcoming Mythologies : An Interview on the Chuang Project, http://chuangcn.org/2016/02/overcoming-mythologies-interview/ .
(24) Soe Lin Aung, « Notes on a Factory Uprising in Yangon » (2017), http://chuangcn.org/2017/03/yangon-factory-uprising/
(25) Friedman, E., « Collective Bargaining in China is Dead : The Situation is Excellent », Made in China 2 (1) (2017), pp. 12-15.
(26) Chuang, « No Way Forward, No Way Back ».
http:// chuangcn.org/journal/one/no-way-forward-no-way-back/.
(27) Anner, M., « Labor control regimes and worker resistance in global supply chains », Labor History 56 (3) (2015), pp. 292-307.
(28) Voir deux articles de Tran, A.N., « Alternatives to the “Race to the Bottom” in Vietnam : Minimum Wage Strikes and Their Aftermath », Labor Studies Journal, 32 (4) (2007), pp. 430-451. Et « The Third Sleeve : Emerging Labor Newspapers and the Response of the Labor Unions and the State to Workers’Resistance in Vietnam », Labor Studies Journal, 32 (3) (2007), pp. 257-279.
(29) Hyman, R., « Industrial Conflict and the Political Economy : Trends of the Sixties and Prospects for the Seventies », Socialist Register (1973), pp. 101-153: 126.
(30) Lee, C.K., « Precarization or Empowerment ? Reflections on Recent Labor Unrest in China », The Journal of Asian Studies 75(2) (2018), pp. 317-333.
(31) Burawoy, M., « From Polanyi to Pollyanna: The False Optimism of Global Labor Studies », Global Labour Journal 1(2) (2010), pp. 301-313.
(32) Burawoy, M.,« Ethnographic fallacies : reflections on labour studies in the era of market fundamentalism », Work, Employment and Society 27(3) (2013), pp. 526-536.

A lire aussi :
– « Le Vietnam se rêve en atelier de la planète. Des grèves sans syndicat », https://www.monde-diplomatique.fr/ 2017/02/BULARD/57126
– « Grèves au Vietnam en 2006, 2008 et 2009 », http://www.matierevoluthttp://www.matierevolution.fr/spip.php?article80ion.fr/spip.php?article800
– https://www.courrierinternational.com/article/2006/02/02/vague-de-greves-sauvages-dans-l-industrie
http://www.francetvinfo.fr/monde/asie/greve-massive-chez-un-sous-traitant-de-nike-au-vietnam_1617901.html (2011).

Propos intempestifs sur les luttes de classes en Tunisie

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2015 – http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=2610)

Les révoltes dans le Maghreb et le Moyen-Orient, passées sous le nom de « printemps arabes », ont commencé en Tunisie le 17 décembre 2010, quand Mohamed Bouazizi, 26 ans, s’immolait devant la préfecture à Sidi Bouzid (centre-ouest de la Tunisie) après que la police municipale lui eut confisqué la marchandise qu’il vendait à la sauvette pour faire vivre sa famille. « A l’écart du centre-ville aux ruelles étroites (…), le quartier Ennour-Gharbi, où vivait Mohamed Bouazizi, a tout d’un bidonville. (…) Au fil des ans, la surexploitation des terres, le pompage excessif de la nappe phréatique et la forte natalité (…) ont peu à peu paupérisé les familles. (…) Entre 2003 et 2008, la région n’a créé, selon l’UGTT, que 710 postes dans l’industrie (1). »

Le soulèvement en Tunisie, étincelle qui allait embraser de nombreux pays du Maghreb et du Moyen-Orient, était contrôlé, presque depuis son début spontané, par les syndicats et quelques partis politiques. Ses buts : du travail et le départ de Zine El-Abidine Ben Ali. Cette dernière revendication s’exprimant dans un mot d’ordre qui fit florès : « Ben Ali dégage ! », rappelant le « ¡ Que se vayan todos ! » des mouvements sud-­américains.

Deux camps, imparfaitement définis au moment de l’action, se retrouvaient face à face : d’un côté, les partis politiques, syndicats, la pègre et les policiers se regroupaient face à un mouvement dont le futur pouvait menacer leurs prébendes ; de l’autre côté, un mélange de travailleurs, de classes moyennes, d’intellectuels, etc. (2), que j’appellerais « le peuple » faute d’un mot meilleur pour nommer ces Tunisiens ayant participé aux manifestations des jours précédents, se divisait en ces diverses composantes, impuissant à imposer les changements auxquels tous les participants aspiraient faute de parvenir à concilier des intérêts trop dissemblables.

Les classes sociales dominantes

De 1970 à 2010 la Tunisie a connu un lent processus de mutation de la société menant à l’émergence de nouveaux rapport de classes. Jusqu’en 2011, l’accumulation capitaliste ne reposait pas sur une production marchande mais sur une appropriation de la richesse par la classe dirigeante. Une classe compradore enrichie par l’importation de marchandises plutôt que par la production locale (3). Les changements les plus importants ont commencé à se faire jour dans les années 1980 avec l’application des principes du libéralisme économique prôné par Milton Friedmann (1912-2006) et ses Chicago boys, apportant paupérisation accrue des classes laborieuses, précarité du travail et incertitudes pour le futur (4).

Les classes moyennes, qui formèrent le gros des troupes insurgées en 2011, impliquées dans le tissu économique, voulaient la fin de cette frange de la bourgeoisie rentière et prédatrice. Elle voulait le capitalisme sans les bouleversements sociaux qu’il entraîne dans son sillage, et pour cela se réfugiait volontiers dans la religion.

En Tunisie, contrairement à ce qui se passait dans d’autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient, les relations sociales avaient rompu avec le tribalisme, quoique persiste encore de nos jours une forme de clanisme qui s’en rapproche, et les griffes de l’armée avaient été limées par les gouvernements successifs de Bourguiba (1957-1987) et de Ben Ali (1987-2011), qui se méfiaient des militaires. Une solution à l’égyptienne ne pouvait pas émerger en Tunisie en 2010-2011. Une situation qui se modifie actuellement, l’armée prenant de plus en plus de poids en conséquence de la lutte à la fois contre le terrorisme et contre le mouvement ouvrier dans les usines.

La bourgeoisie est cette même classe que partout ailleurs sous le capitalisme en développement. Loin de constituer une classe homogène, elle se compose en Tunisie de trois segments, aux intérêts divergents malgré leur accord sur le but final qui est de faire émerger un capitalisme autochtone : cette fraction prédatrice dont j’ai déjà parlé, une élite, ou aspirant à le devenir, improductive, et des entrepreneurs. Ce sont ces deux dernières fractions qui ont été le moteur des « printemps arabes », bien que le gros des troupes eût été constitué d’éléments issus des classes laborieuses. C’est la première qui a momentanément repris le pouvoir, en 2014, avec l’élection à la présidence de Caïd Essebsi du parti Nidaa Tounès, entreprise de recyclage des anciens cadres du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Zine El-Abidine Ben Ali maintenant dissous ; prétendument laïque, il s’est empressé de composer une coalition gouvernementale avec le parti de l’islam politique, Ennahda, lui-même au pouvoir entre 2011 et 2014.

Les classes laborieuses

J’utilise de préférence « classes laborieuses », au pluriel, non parce que j’abonderais dans cette idée fausse que les ouvriers auraient disparu de la planète, ou seraient en déclin permanent (5) , mais parce que la composition des classes laborieuses a profondément changé depuis le xixe siècle : la tertiarisation des métiers, la précarisation des statuts et la flexibilisation des horaires de travail sont venues s’ajouter au fossé entre travailleurs qualifiés et travailleurs non qualifiés. Des différences de conditions qui, comme je l’ai relevé plus haut pour les classes dominantes, n’empêchent pas une communauté de destin.

L’industrie tunisienne n’est riche aujourd’hui que d’emplois peu qualifiés, dans le textile, dans les centres d’appels, dans l’extraction de matières premières, etc. bien que le pays semble vouloir se diversifier avec un secteur des technologies numériques qui pèserait plus de 7 % dans le produit intérieur brut (PIB) et dépasserait, depuis 2015, celui du tourisme (6). Aux divisions entre travailleurs, mentionnées peu auparavant, s’ajoute une nette division géographique entre régions intérieures pauvres survivant de l’industrie et d’une agriculture de subsistance, et régions côtières riches vivant du tourisme et du secteur tertiaire.

En outre, « 40,8 % de la population tunisienne a moins de 25 ans (60 % moins de 30 ans) ; 34,6 % des 19-24 ans sont étudiants (11 000 en 1971 ; 340 392 en 2007) ; 1 jeune sur 3 est au chômage (…). Le taux de chômage des moins de 30 ans (30 %) est le plus élevé des pays du Maghreb (7). » Ce qui entraîne les diplômés à concurrencer directement les non-diplômés dans l’occupation de postes sans qualification, à bas salaires et souvent précaires. Ce prolétariat nouveau est atypique. Cependant, aujourd’hui les rapports de classes en Tunisie sont ceux qui s’approchent le plus, parmi les pays du Maghreb, de ceux qui ont cours actuellement en Europe par suite de la soumission accrue des travailleurs au salariat et de leur paupérisation. Il s’en éloigne toutefois en ce que les relations personnelles restent marquées par une appartenance territoriale et familiale forte, typique d’une société précapitaliste.

Comme dans de nombreux autres pays, les classes laborieuses en Tunisie ne sont pas regroupées physiquement dans de grandes unités manufacturières, mais vivent au gré du travail qui leur est proposé ; et si elles peuvent se trouver regroupées dans certains quartiers des grandes villes ou dans de petits villages à la composition relativement homogène, ce n’est pas sur la base de l’emploi mais sur la base du clan. Des relations familiales ou territoriales qui naissent de l’enclavement de ces régions de l’intérieur du pays, imparfaitement reliées par des infrastructures déficientes, une situation à laquelle le gouvernement de Tunis n’a jamais cherché à remédier. Ces relations territoriales et familiales se reproduisant dans les quartiers urbains de l’ensemble du pays. Cette configuration particulière des classes laborieuses tunisiennes les préserve presque totalement des discours idéologiques, hormis celui de la religion.

Ces brèves considérations sur les classes laborieuses demeureraient incomplètes si je n’abordais pas la question migratoire. Depuis les années 1990, les migrations sont devenues un mode de vie ordinaire presque dans le monde entier. Contrairement à une opinion répandue, les migrants ne se dirigent pas pour l’essentiel vers l’Europe mais majoritairement vers des pays voisins, ou à l’intérieur de leur pays même. La Tunisie reçoit une part des migrants de Libye et d’Afrique subsaharienne qui cherchent à rejoindre l’Europe et d’autres prêts à chercher une vie meilleure en Tunisie. Deux objectifs difficiles à atteindre, pour les premiers parce que l’île italienne de Lampedusa est hors de portée à partir des côtes tunisiennes verrouillées depuis la vague de départs après la révolution de 2011 ; et pour les seconds parce qu’il n’y a pas beaucoup de travail en Tunisie, d’autant moins pour les Subsahariens sujets au racisme qui sévit dans l’ensemble des pays du Maghreb (8). Ces Subsahariens bouleversent les habitudes d’une société tunisienne demeurée relativement fermée sur l’extérieur malgré le tourisme, les touristes étant maintenus en marge dans des enclaves sélectionnées.

Enfin, il y a aussi une émigration des Tunisiens vers d’autres pays, dont les pays européens. Là encore, contrairement aux idées reçues, l’émigration vers l’Europe des ressortissants du Maghreb ne concerne presque plus de jeunes hommes analphabètes comme dans l’après-deuxième-guerre-mondiale, mais des hommes et des femmes (ces dernières sont nombreuses à tenter seules l’aventure), très souvent éduqués, qui viennent concurrencer les travailleurs européens dans les emplois non qualifiés que l’Europe leur propose par défaut de reconnaissance de leurs compétences. Situation qui, si elle permet de libérer la pression sur les classes laborieuses dans leur pays d’origine, permet aux patrons européens et autres de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas dans tous les pays européens.

Deux conflits exemplaires

Je ne chercherai pas à fournir une liste exhaustive des dernières grèves dans le pays depuis 2011, dont il y a sans doute un bon nombre qui ne sont pas recensées en Tunisie même. J’en ai sélectionné deux qui m’ont paru poser des questions spécifiques ayant valeur universelle : la première implique des chômeurs qui ont occupé un des quatre sites de production de phosphate dans le bassin de Gafsa et la seconde concerne des ouvrières du textile qui ont tenté de reprendre leur entreprise en faillite sous forme de SCOP (Société coopérative ouvrière et participative).

Le bassin de Gafsa ne vit quasiment que du phosphate (9). Le travail y est rude et dangereux, mais les déshérités de cette région du centre de la Tunisie n’ont aucune autre perspective que celle d’entrer à la mine ou de fuir la région s’ils veulent échapper au travail ingrat de la terre. Peu importe les dégâts environnementaux (épuisement de la nappe phréatique) et sanitaires (taux élevé de cancers). Depuis 2011, le bassin est en proie à des mouvements sociaux récurrents sur ses quatre sites, Redeyef, Moularès, Metlaoui et Midhilla. On n’y extrait péniblement plus que 40 % environ du tonnage de phosphate d’avant la révolution ; en quelques années, la Tunisie a été rétrogradée du cinquième au huitième rang mondial des producteurs. L’industrie du phosphate et de ses dérivés chimiques qui contribuait jusqu’à récemment à 4 % du PIB et représentait 15 % des exportations nationales, semble s’asphyxier inexorablement.

Fondée en 1897, à l’époque coloniale, la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa, devenue plus tard Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) a longtemps régné en maître dans cette région du centre de la Tunisie. Etre salarié de la CPG conférait un statut envié (salaires élevés par rapport aux normes locales, sécurité sociale,…), fruit d’une cogestion avec la branche locale de l’Union générale du travail tunisien (UGTT). Depuis la mécanisation et la vague de restructuration des années 1970, la CPG et le Groupe chimique tunisien qui lui est associé, surtout producteur d’engrais, ont cessé de fournir les emplois providentiels.

En 2016, 150 personnes ont entravé l’extraction de phosphate à Redeyef pendant plusieurs mois sans susciter aucune intervention, ni policière ni politique. La particularité de cette agitation sociale dans le bassin de Gafsa est que, les ouvriers syndiqués à l’UGTT faisant rarement grève, les protestataires étaient des chômeurs, bloquant sites de production ou chemins de fer souvent contre le vœu des syndicats, dans l’espoir d’être recrutés. Dans cette région, le taux de chômage des diplômés est de 38,7 % contre 20,2 % au niveau national et le taux de pauvreté de 30,9 % contre 15 %. Afin d’éviter le pire pour le pouvoir central et local, la CPG et le Groupe chimique tunisien étaient jusqu’à maintenant contraints de recruter contre toute logique économique : depuis 2011, les effectifs cumulés des deux entreprises et de leurs entités satellites ont bondi de 9 000 à près de 27 000 salariés, alors que la production de phosphate chutait de 8 millions de tonnes par an à 3,5 millions. Mais les caisses sont dorénavant vides.

Quant au deuxième conflit, il concerne la tentative, et son échec, par des ouvrières de reprendre leur usine après sa mise en faillite (10). L’usine textile Mamotex qui produisait des déguisements de carnaval a été déclarée en faillite, en janvier 2016 par son patron, Mohammed Driss, parce qu’il ne pouvait plus payer les salaires de ses ouvrières. Cette usine est située à Chebba, dans le gouvernorat de Mahdia, dans le centre-est de la Tunisie.

Soixante-dix ouvrières de cette usine ayant conclu un accord avec le patron, l’Etat et l’UGTT ont tenté de reprendre l’usine afin de pouvoir préserver leur emploi. Elles pensaient pouvoir rouvrir l’usine à partir de mars 2016, mais Sodrico, entreprise de Mahdia qui fournit Mamotex en tissu, a exercé de fortes pressions sur les ouvrières pour qu’elles renoncent à cette expérience, entraînant la faillite de Mamotex. Sami Driss, directeur de Sodrico et cousin de Mohammed, l’ex-propriétaire de Mamotex, ayant refusé de reprendre les livraisons de tissu, les ouvrières savaient que retourner devant la justice signifierait de toutes les façons la faillite de l’usine et la fin de leur lutte. Certaines ont donc commencé à rechercher du travail dans des usines de Chebba, s’exposant à reprendre des conditions de travail difficiles dans un secteur textile en crise.

Luttes des classes

Les luttes des classes ne sont pas nées des « printemps arabes ». Mais elles ont été, comme partout dans le monde, ignorées au profit d’un engouement pour un phénomène nouveau qui se fait jour depuis au moins une décennie dans les mouvements sociaux, qui occupent des lieux publics sur une durée plus ou moins longue, avec des mots d’ordre réduits à une ou plusieurs revendications concrètes. En ce sens, on peut comparer le mouvement insurrectionnel en Tunisie aux mouvements des « ¡ Que se vayan todos ! » en Argentine et dans d’autres pays d’Amérique latine, des Indignados en Espagne ou d’Occupy Wall Street aux Etats-Unis, de Nuit debout en France – dans lesquels des foules ont occupé des lieux publics en vue d’atteindre un but précis (la chute d’un dictateur, la révocation d’un ou plusieurs gouvernants, l’expression d’un ras-le-bol, etc.).

Ces mouvements rassemblent des foules composites dans lesquelles la classe ouvrière, quand elle y participe, ne sert que de masse de manœuvres. Ces occupations, dont certains ont cru qu’elles annonçaient un renouveau des luttes contre le capitalisme, n’ont au total mobilisé qu’un conglomérat de citoyens. Comme autrefois certains militants ouvriers occupaient généralement leurs usines alors que la classe ouvrière profitait de la grève pour fuir le lieu de son exploitation, ceux qui ont occupé les places des grandes villes en Espagne, aux Etats-Unis et en France (11) ont échoué.

En Tunisie, pour ne remonter que quelques décennies en arrière, les classes laborieuses ont lutté contre les pouvoirs économique et politique, souvent dans le silence assourdissant des milieux citoyens : citons en janvier 1978 plusieurs soulèvements qui ont secoué la Tunisie avant d’être impitoyablement écrasés ; en décembre 1983-janvier 1984, ce fut le tour des émeutes du pain ; en 2008, une grande grève dans le bassin minier de Gafsa fut aussi violemment réprimée.

Les deux exemples de conflits donnés dans le paragraphe précédent se sont déroulés dans le centre du pays, d’où était originaire Mohamed Bouazizi ; une remarque qui n’est pas sans importance en Tunisie, un territoire coupé en deux géographiquement, entre régions intérieures et régions côtières, coupure qui recouvre une division économique et sociale entre leurs habitants respectifs. Quoiqu’il y ait des mouvements migratoires entre l’une et l’autre parties du pays, ils semblent plus limités qu’entre ces gouvernorats du centre et l’étranger, migrations économiques et départs pour le djihad (au total, selon l’ONU, 5 500 Tunisiens ont rejoint les rangs de groupes djihadistes en Irak, en Syrie et en Libye, 6 000 selon le Soufan Group, un institut américain. Proportionnellement à sa population de 11 millions d’habitants, la Tunisie est le plus important pourvoyeur de djihadistes) (12).

La combativité ouvrière est généralement canalisée par le syndicat UGTT, partisan d’une cogestion du capitalisme et soutien de tous les gouvernements passés et présents. Les deux conflits relevés plus haut en témoignent : une frange de cette classe ouvrière sait prendre son destin en main, contre l’UGTT s’il le faut. Des combats autonomes, non par suite d’un discours préétabli mais des mauvaises conditions socio-économiques : ceux de Gafsa réclamaient d’être embauchés par l’Etat, garantie d’un bon salaire et de meilleures conditions de travail que dans le privé.

Ils auraient pu approuver ce Marocain qui disait : « “Quand tu es ouvrier à l’Office chérifien des phosphates, tu gagnes 10 000 dirhams par mois [920 euros] et en plus tu as les aides [au logement et à la santé]”, explique Houcine Djamal, les yeux brillants d’envie » bien que son père, ancien de l’OCP, soit mort depuis longtemps d’un cancer causé, selon son fils, par l’inhalation de poussières phosphatées (13). Ou bien, sur l’autre berge de l’océan Atlantique, ce Mexicain : « Pour M. Ochoa, qui a traversé illégalement la frontière américaine à trois reprises, “Mieux vaut risquer notre vie dans le désert, plutôt que vivre misérablement dans un pays qui n’est plus le nôtre [le Mexique]” (14) » Seules les nécessités économiques permettent de comprendre pourquoi des jeunes gens vont se ruiner la santé et raccourcir leur vie dans des tâches dangereuses pour un salaire de misère. Mais en creux, ce que ces travailleurs expriment, sans le théoriser, c’est que comme tout travailleur ils détestent spontanément le travail salarié et n’y consentent que contraints et forcés en fonction du salaire et des conditions de travail qui leur sont proposés.

Quant à l’expérience des ouvrières de Mamotex, l’erreur serait de regarder cette action comme volontairement autogestionnaire. La théorie de l’autogestion appartient à des militants en mal de réflexion sur les luttes de classes aujourd’hui. Les temps sont passés où une aristocratie laborieuse dotée de bons revenus et de menus avantages jouissait d’un rapport de forces favorable à ses intérêts et ne connaissait pas la peur du lendemain. Des millions de sujets du marché du travail subissent des statuts salariaux au rabais qui n’accordent plus aucune qualité au travailleur, et les classes laborieuses se battent pour leur survie matérielle. Dans le cas de Mamotex, la société tunisienne a été attaquée dans ses fondements mêmes, la double soumission à l’ordre patronal et patriarcal.

D’autres conflits

D’autres combats se mènent depuis 2016, qui paraissent témoigner d’un regain des tensions sociales. Selon le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), la Tunisie a été le théâtre, en mars de cette année, de 1 089 protestations, en hausse de 14,7 % par rapport à février (15). Il est illusoire de s’imaginer que les classes laborieuses se battraient pour la démocratie : à long terme chacun se rend compte que cette démocratie n’est qu’un hochet destiné à le distraire de la volonté qui est celle des classes dominantes de rétablir l’ordre économique, pour les entrepreneurs, la liberté d’exploitation de la force de travail, et pour les classes moyennes, la possibilité de grimper dans l’échelle ­sociale.

La Tunisie n’en finit pas de buter sur la question sociale. Par exemple, à Le Kef, cité du nord-ouest tunisien, une usine de câbles à capitaux allemands, affiliée au groupe Coroplast, un équipementier automobile, envisageait de délocaliser sa production à Hammamet, fleuron touristique du Sahel tunisien, dans le nord-est du pays. Au début avril 2017 les travailleurs, en majorité des femmes, se sont battus contre la fermeture annoncée de cette usine qui emploie 430 personnes (16). Je ne possède pas plus d’informations.

En octobre 2016, la vente aux enchères de dattes de la société Stil à Jemna, gouvernorat de Kébili, par l’Association de protection des oasis de Jemna, déclenchait une polémique politique. Cette association gère le domaine de Henchir Maâmar en dehors de tout cadre légal et construit des salles de classe, des dispensaires, des salles de sport et rénove les postes de police et de la Garde nationale avec l’argent qu’elle récolte chaque année depuis 2011. Cette année, le gouvernement central semble s’être inquiété à la fois de cette situation et du manque à gagner en impôts qui en résulte. Est venu s’y ajouter le fait que la vente de 2016 a profité à un homme d’affaires en relations avec le parti islamiste Ennahda… qui participe au gouvernement actuel. La polémique qui s’en est suivie est remontée jusqu’au sommet de l’Etat et a déclenché une vague de commentaires sur Internet (17). Je ne veux pas prendre position dans une affaire que je ne connais pas, mais souligner que de nombreux citoyens y ont vu une manœuvre des islamistes pour déstabiliser l’Etat et d’autres une manœuvre pour discréditer l’islam en discréditant Ennahda. Signe que le capitalisme remplit son office révolutionnaire en Tunisie en déchirant le voile des illusions religieuses et politiques pour les remplacer par la brutalité sans fard du pouvoir de l’argent.

A court terme, ce sont les grèves qui affectent les secteurs pétrolier et gazier qui restent les plus dommageables pour le gouvernement. En janvier 2016, des diplômés chômeurs ont bloqué l’accès au site de l’entreprise Petrofac sur l’archipel de Kerkennah, un groupe d’îles au large de la ville de Sfax. Cette entreprise fournit 1 million de m³ de gaz par jour qui correspondent à environ 12,5 % des besoins du pays. Dans cette région, le chômage s’élève officiellement à 5,5 % de la population en âge de travailler, un taux beaucoup moins élevé que dans le reste de la Tunisie. Comme dans de nombreux pays dans le monde, ce chômage touche plutôt la jeunesse et celle qui est éduquée constate que les études qu’elle a suivies ne tient pas les promesses d’une survie meilleure que celle de ses parents, souvent même pire. Dans les îles de Kerkannah, l’entreprise Petrofac a décidé, en 2015, de ne plus abonder financièrement un fonds destiné à indemniser les chômeurs et le gouvernement tarde à développer l’économie locale. C’est ainsi que, soutenus par l’UGTT et l’Union des diplômés chômeurs (UDC), des jeunes soutenus par la population ont empêché l’accès au site de Petrofac, déclenchant la colère de ses dirigeants et l’intervention massive de la police pour déloger les protestataires.

Plus récemment, en mars de cette année, des ouvriers de la Société de développement et d’exploitation du permis pétrolier du Sud (Sodeps) ont touché la production dans les champs pétroliers près de Tataouine (sud-est) ainsi que le siège social à Tunis, malgré les tentatives des syndicats d’empêcher la grève qui, à l’incitation du syndicat Union générale du travail (UGT), avait été repoussée trois fois. Là encore, l’intervention des partis politiques et des syndicats est trouble et je ne veux pas en discuter faute de connaissances. Il est cependant intéressant de noter une évolution dans l’action gouvernementale qui, au lieu de chercher un compromis que les finances publiques ne lui permettent plus d’assumer, est tentée de réduire la question sociale à une simple question sécuritaire.

Dès le mois de septembre 2016 le ministre tunisien de la Défense, Farhat Horchani, appelait à renforcer le rôle de l’armée dans un pays où Bourguiba et Ben Ali l’avait muselée par méfiance, sous prétexte de lutter contre le terrorisme (18). Puis, en avril de cette année, il ne cachait plus ses intentions en ce qui concernait les sites pétroliers autour de Tataouine. Des déclarations reprises par le président de la République, Béji Caïd Essebsi, qui affirmait le 10 mai : « (…) “le processus démocratique en Tunisie est menacé”. Face à l’agitation sociale récurrente dont le pays est le théâtre, le chef de l’Etat a annoncé que “l’armée” allait “protéger les sites de production”, en particulier les zones d’extraction de pétrole et de phosphates perturbées par des protestataires (19). » Dans le même temps, il annonçait un projet de loi sur « la réconciliation économique » visant à amnistier, sous certaines conditions, tout homme d’affaires ou cadre administratif impliqués dans des affaires de corruption sous le régime de Ben Ali.

Les anciennes classes dominantes qui étaient revenues au pouvoir grâce à la reprise de quelques exigences du mouvement anti-Ben Ali doivent maintenant, pour cause de faiblesse, faire appel à sa fraction entrepreneuriale ou à l’armée. Les classes laborieuses tunisiennes vont se voir imposer une accélération de l’entrée de la Tunisie dans le cours de la mondialisation, ou la guerre civile.

On ne peut occulter les dimensions géopolitiques des affrontements dans toute la région moyen-orientale, mais la désintégration sociale aujourd’hui en Tunisie s’explique essentiellement par des dynamiques internes. Or, une guerre civile ou une guerre régionale donneraient un coup d’arrêt aux luttes de classes en Tunisie. Les récents mouvements ont replacé les classes laborieuses au centre de la question sociale, principalement parce que nombre de mobilisations sont pour l’essentiel l’œuvre de gens non organisés non inféodés aux partis et syndicats. Mais, mis à part une guerre qui retarderait de plusieurs années la lutte des classes, les faiblesses des classes laborieuses tunisiennes, menacées dans leur existence quotidienne par l’évolution des mœurs qu’entraînerait l’émergence d’une classe bourgeoise forte, pourraient aussi leur faire trouver dans la religion et le conservatisme social un supposé remède aux effets des transformations vertigineuses de la société tunisienne.

J.-P. V.

Notes

(1) Le Monde, 13 janvier 2011.
(2) Le Monde, 20 janvier 2011.
(3) Hamit Bozarslan, Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (CNRS éditions, 2015). Hamit Bozarslan est docteur en histoire et en sciences politiques, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (p. 4 de couverture). Si le lecteur peut trouver de-ci de-là quelques passages jargonnant, il en trouvera peu ; ce qui est remarquable pour un universitaire. Dans ce livre, Hamit Bozarslan place son analyse sous le triple signe de Ibn Khaldûn (1332-1406), Alexis de Tocqueville (1805-1859) et Karl Marx (1818-1883), et sans céder à la facilité de confondre raison et comparaison, rapporte, avec pertinence, les « printemps arabes » aux révolutions démocratiques de 1848 en Europe. Il écrit : « selon [Marx et De Tocqueville], la dynamique principale de la révolution de 1848 résidait dans la lutte des classes, dont on a oublié l’extraordinaire dureté dans l’Europe du xixe siècle. » (p. 51).
(4) Hamit Bozarslan, op. cit., p. 55.
(5) Pour cette discussion sur le prétendu déclin des classes laborieuses, je renvoie aux ouvrages de Simon Rubak, La classe ouvrière est en expansion permanente et Classes laborieuses et révolution (éditions Spartacus, respectivement 1972 et 1979), dont l’ancienneté n’a pas invalidé l’analyse.
(6) Le Monde, 29 novembre 2016.
(7) Le Monde, 20 janvier 2011. Sur la situation économique de la Tunisie, voir aussi (tableau ci-dessus) les chiffres donnés par la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (Coface).
(8) Le gouvernement marocain tente de circonscrire actuellement ce racisme atavique par plusieurs mesures ; pour des raisons éminemment politiques, le Maroc désirant réintégrer l’Organisation de l’unité africaine (OUA), créée en 1963, que le pays avait quittée en 1984. Pour cela, « le Maroc possède un atout maître : la Tidjaniya, confrérie soufie la plus répandue en Afrique de l’Ouest, dont l’un des lieux saints et le plus visité pas ses adeptes – le mausolée du fondateur Ahmed Tidjani, mort en 1815 – est situé dans la ville marocaine de Fès. (…) Le Maroc est devenu le deuxième investisseur africain sur le continent, après l’Afrique du Sud. La moitié de ses investissements directs étrangers va vers l’Afrique subsahariennne. (…) Le pays accorde de nombreusess bourses d’études : la moitié des 16 000 étudiants subsahariens présents au Maroc en bénéficient. (…) Si le racisme envers les Subsahariens reste fort au Maroc et dans les autres pays du Maghreb, le royaume fait en sorte depuis quelques années d’apparaître comme une terre d’immigration. En décembre 2016, alors que l’Algérie expulsait manu militari quelque 1 500 Subsahariens en situation illégale, le roi annonçait une vaste opération de régularisation au Maroc. La deuxième depuis 2014. » (Le Monde, 29-30 janvier 2017.)
(9) Tous les renseignements sur Gafsa sont extraits du journal Le Monde du 8 juillet 2016.
(10) Je remercie Henri et François qui ont attiré mon attention sur ce conflit en me transmettant des informations qu’ils ont reçues par Internet de H. H. Auteur de l’article « Tunisie. La misère de Kasserine » paru dans Echanges n° 154, H. H. se présente dans un de ses courriels comme « accompagnateur des entrepreneurs sociaux ».
(11) Pour l’Espagne, Corsino Vela, « En Espagne, la révolte citadine de mai 2011 : malaise social et régénération démocratique » et « Indignes et indignés » dans Echanges n° 137 (été 2011) ; Q., « Lettre d’Espagne. “Indignés à Barcelone”, dans les quartiers » et, une autre opinion, H. S., « Quelles perspectives ? Violence ou non-violence ? Indignation ou révolte ? » dans Echanges n° 138 (automne 2011). Pour les Etats-Unis, Will Barnes, « “Occupy Wall Street”, une impasse populiste de gauche ? » dans Echanges n° 138. Pour la France, H. S., « Un patchwork, expression d’un ras-le bol généralisé, Nuit debout » et les remarques de Gérard Bad sur cet article dans Echanges n° 155.
(12) Le Monde, 27 décembre 2016. Qui ajoute : « (…) Anis Amri [auteur de l’attentat à Berlin le lundi 19 décembre 2016], citoyen tunisien de 24 ans, originaire de la région de Kairouan (Centre-Est). (…) Mohamed Lahouaiej Bouhlel [auteur de l’attentat à Nice le 14 juillet 2016], âgé de 31 ans et originaire de M’saken (dans l’est du pays). En Tunisie même, les attentats les plus meutriers de ces dernières années ont été commis par des jeunes du pays. Dans la station balnéaire de Port El-Kantaoui, près de Sousse, Seifeddine Rezgui, 23 ans, originaire du Kef (Nord), avait tué 38 touristes sur la plage d’un hôtel le 26 juin 2015. Quelques mois plus tôt, le 18 mars 2015, la tuerie du musée du Bardo à Tunis (22 morts) avait été perpétrée par un commando de deux assaillants âgés de 20 et 27 ans, passés par la Libye. »
(13) Pierre Daum, « Le Maroc pétrifié par son roi », Le Monde diplomatique, octobre 2016.
(14) Le Monde, 12 avril 2017.
(15) Le Monde, 18 avril 2017.
(16) Ibid.
(17) Informations fournies par H. H. par courriel ainsi que celles qui suivent sur Petrofac.
(18) « La Tunisie n’a jamais été militarisée. (…) Nous devons d’abord nous équiper, et nous avons commencé
à acheter des équipements adaptés à la lutte contre le terrorisme. (…) Nous voulons bâtir une nouvelle génération militaire, et nous préparons un nouveau cadre juridique pour la protection de nos forces armées. (…) La protection de la frontière tunisienne est aussi une protection de l’Europe. Les armes utilisées pour l’attentat de Charlie Hebdo sont passées par la frontière tuniso-libyenne. (…) » (Le Monde, 8 septembre 2016).
(19) Le Monde, 12 mai 2017.

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France – Capitalisme, mutations, résistances et politique

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2017, http://mondialisme.org/spip.php?article2610)

« La lutte des classes a été en France entre 1995 et 2015, à mon avis, beaucoup plus radicale, beaucoup plus dure qu’auparavant dans l’histoire du capitalisme dans ce pays, et il en résulte aujourd’hui la faillite de la France comme grand pouvoir capitaliste. » Le camarade allemand qui nous écrit cela travaille depuis longtemps sur la lutte des classes en France et plus particulièrement, « en ce moment, sur la centralité et la priorité de la lutte des classes en France depuis 1913 en quatre phases de développement (1). »

Il n’existe pas de statistiques officielles et fiables des jours de grève en France (elles existaient mais ont été arrêtées en 2011) Pourtant, si l’on se fie aux déclarations officielles, celles-ci ne parlent guère que du faible taux de recours à la grève. En explorant les données diverses qui pouvaient justifier ce point de vue, il est apparu que les commentateurs allemands considéraient que la France était en première position en Europe quant aux grèves, avec un taux de grève huit fois plus important qu’en Allemagne, soulignant qu’entre 2005 et 2013 on trouve un taux annuel de 132 jours de grève pour 1 000 travailleurs, soit 3 à 4 millions de jours de grève (2). Ce que confirme avec insistance une économiste ; « La France est entrée en 2016 dans une longue période de conflits sociaux (3). »

Si l’on veut aller au-delà et trouver des chiffres sur ce sujet dans des sources diverses plus ou moins fiables touchant le nombre de grèves dans la période récente : 81 grèves en 2014, 966 en 2015, 800 en 2016. Mais ce décompte ne dit pas grand-chose car il inclut sous une seule unité les grèves locales (les plus nombreuses), les grèves nationales et les grèves générales ; et il en dit encore moins quant au nombre de travailleurs concernés, la durée des grèves et leur niveau de violence.

Mécontentement. Un seul chiffre pour donner une idée de la multiplicité des « petites » grèves : dans une semaine de mai 2017 on dénombre 13 grèves en France dans l’enseignement, les collectivités locales, la santé, la métallurgie, les postes, EDF, la SNCF et autres transports terrestres et aériens (4).

La sécheresse de ces chiffres ne donne aucune indication quelconque, pas plus sur les motivations que sur l’atmosphère et les arrières-plans d’une lutte quelle qu’elle soit. Dans les luttes dans une entreprise, sur un objectif précis, d’autres facteurs, par exemple un ressentiment quant à l’atmosphère générale de la boîte, peuvent donner plus de force et de cohésion à l’action. Il en est de même pour les grèves nationales d’une branche ou une grève générale toutes branches confondues. L’exemple récent le plus marquant est donné par les actions de 2016 contre la loi El Khomri qui procédaient tout autant d’un malaise général du monde du travail qui pouvait aussi apparaître dans d’autres secteurs.

S’il est un domaine où il est particulièrement difficile de faire une évaluation c’est précisément le niveau de mécontentement, d’une part parce que les éléments qui pourraient permettre une approche dépendent des pouvoirs économiques et politiques qui n’ont aucun intérêt à le faire apparaître dans des chiffres, d’autre part parce que les actions ou manifestations qui peuvent en témoigner sont très diverses et parcellaires – les grèves n’en étant qu’une partie.

Population et PIB. Quitte à rester très imparfait dans cette évaluation parce qu’utilisant ces statistiques biaisées (5), on peut tenter une certaine approche de cette question en évaluant la relation entre l’accroissement de la population et l’évolution du PIB ou celle de l’indice de la production industrielle, la seule ­activité engendrant de la plus-value pour le ­capital.

De 1990 à 2017, la population française est passée de 58,5 millions d’habitants à 67 millions, soit une augmentation d’environ 15 % ou une moyenne de 0,40 à 0,50 par an. De 2007 à 2016, le PIB par habitant n’a évolué que de 31 500 euros à 31 800, ce qui montre que le PIB global n’a subi que la même progression de la population. En réalité ces chiffres représentent une régression car le PIB inclut des éléments, notamment financiers, qui n’ont rien à voir avec la production de biens de consommation. De 1990 à 2015, le taux de pauvreté mesuré en pourcentage du revenu moyen d’un salarié est passé à 8 % de la population (pour un revenu à 50 %, le nombre de ces pauvres étant passé de 4 à 5 millions) et à 15 % (pour un revenu à 60 %, le nombre des pauvres, passé de 7,5 millions à 9 millions). Ce dernier chiffre représente environ 3 % de la population âgée de 15 à 64 ans, mais près de 10  % si l’on considère qu’un quart de cette population n’a aucune activité professionnelle.

Si l’on considère les trois millions de chômeurs (10 % de la population active), les 15 % qui sont dans des situations précaires (CDD et intérimaires), le temps partiel qui atteint 20 % des actifs, le million d’auto-entrepreneurs à la situation mouvante et précaire – tous éléments qui s’associent ou se surajoutent à la précarité de l’emploi et à d’autres facteurs pesant sur la vie quotidienne comme la charge du logement –, on peut comprendre pourquoi s’est développée au cours des année l’inquiétude de basculer d’une situation relativement stable dans une des catégories de précarité et de difficultés. Et, corrélativement, la constatation de l’impuissance des politiques à régler les conséquences d’une situation économique mondiale de crise qui s’impose par tous les canaux possibles des relations autour de l’exploitation de la force de travail.

Résistances. En regard d’une telle situation, qui s’exprime directement par une désaffection de la politique en général et l’abandon de toute adhésion aux structures (partis et syndicats) qui étaient supposées adapter les relations de travail aux nécessités du capital, mais qui s’avèrent impuissantes à le faire, quelles résistances se manifestent avec une certaine efficacité ? Car jusqu’à aujourd’hui le capital n’a pas réussi par ses relais politiques à imposer en France une austérité de choc comme celle qui fait florès dans nombre de pays européens. Il est bien évident que ces résistances à l’exploitation de la force de travail (on résiste dès que l’on subit la dictature de l’obligation de vendre cette force), d’une part existent toujours, d’autre part doivent s’adapter constamment, dans une dialectique permanente action-répression.

Cette adaptation dépend de la nature du contrat de travail (on ne résiste pas de la même façon si l’on est salarié en contrat à durée indéterminée [CDI] ou si l’on est auto-entrepreneur) et dans chaque situation en fonction des techniques de production et de l’organisation du travail en découlant (la perruque, largement utilisée lors du travail aux pièces, n’existe plus sur la chaîne automatisée au maximum, qui ouvre d’autres possibilités de résistances). De plus, même si elles n’apparaissent pas liées directement au processus de production, d’autres formes de résistances – contre le fonctionnement global du système – peuvent se faire jour, polarisant un mécontentement et des frustrations qui ne peuvent s’exprimer sur le terrain – en général d’exploitation de la force de travail – où elles se situent.

Grèves. Etant donné que plus de la moitié de la population en âge de se faire exploiter l’est sous la forme de CDI, les formes de résistances peuvent s’apparenter avec toutes les formes de résistances antérieures, mais aussi avec des formes innovantes en relation avec les nouvelles techniques de production, notamment l’automation. La grève reste ainsi une des premières formes de résistance. Elle a pu prendre dans un passé récent la forme de mouvements illimités nationaux, comme en 1995 contre la réforme des régimes de retraite ou en 2006 contre le CPE.

Nous évoquerons ci-dessous la révolte des banlieues de 2005 ou le mouvement contre la loi travail lié à Nuit debout de 2016, qui n’étaient pas liés directement aux relations de travail. Mais ils ont quand même renforcé la prudence des pouvoirs économiques et politiques dans leurs projets d’adaptation des conditions de travail aux nécessités du capital, par crainte d’explosions sociales du style 1995 ou 2006, abandonnant toute attaque frontale pour une sorte de grignotage dans le détail de l’exploitation du travail au niveau des unités de travail. Le résultat est qu’à défaut de mouvements globaux, on se trouve devant toute une série de conflits locaux, spécifiques mais récurrents. Ils forment aujourd’hui la trame des résistances dans ce secteur des relations de travail, comme nous l’avons relevé au début de cet article en soulignant de nouveau que ces mouvements concernent presque tous des travailleurs ayant un emploi fixe, et pour lesquels le recours à la grève n’influe pas sur leur condition de travailleur – bien que dans la période récente, là où le rapport de forces penche du côté des dirigeants, de dures sanctions individuelles aient pu marquer ces conflits locaux (6). Là où la pression managériale – la terreur – se fait trop forte et porte particulièrement sur tel ou tel travailleur, pour les plus fragiles, au-delà de la dépression ou autre effet physique et/ou psychique, certains ne trouvent d’autre issue que dans le suicide, comme à La Poste ou à la SNCF.

Violence. Une autre caractéristique des conflits des vingt dernières années, par-delà les « grandes grèves » évoquées et cette poussière de petites grèves localisées, fut l’irruption d’une violence sociale, souvent sous forme de menace de destruction de l’appareil de production ou l’attaque physique de dirigeants. Cette voie fut ouverte en quelque sorte par le conflit Cellatex en 2000 (7) pour s’étendre dans la période 2009-2010 lors des restructurations conséquentes à la crise mondiale. Dans une période plus récente, ces poussées de violence sociale ont resurgi chez Goodyear à Amiens et chez Air France, pour revenir récemment dans la Creuse chez un sous-traitant de l’automobile, GMS, avec la menace de faire sauter la barraque. Ce qui montre la latence d’une violence qui peut resurgir à tout moment n’importe où.

Productivité. Il ne faut pas, dans l’évaluation de cette conflictualité, négliger les autres aspects de la sacro-sainte productivité qui, à défaut de grandes grèves et de conflits ouverts quels qu’en soient les caractères, s’exprime dans le quotidien de l’exploitation, soit dans des comportements individuels face aux règles de cette exploitation, soit collectivement. Les sociologues ont évalué l’impact de ces comportements sur la formation de la plus-value pour conclure qu’ils étaient infiniment plus efficaces quant à cette résistance que l’ensemble des conflits ouverts comme la grève. C’est pour une bonne part ce qui explique d’une part les évaluations – et les salaires –- du travailleur à la performance, et d’autre part le phénomène auto-entrepreneur (Uber et compagnie…) sur lesquels nous reviendrons.

Dans l’évaluation de la productivité – en fait de la mesure du taux de plus-value –, si le salaire reste un des éléments, d’autres éléments ont tout autant d’importance :
– le temps de travail avec le taux de présence c’est-à-dire l’absentéisme ;
– le rythme du travail lié au degré d’automatisation ;
– la qualification, c’est-à-dire le temps de formation lié au turnover ;
– la récupération qui peut se faire sur tous les éléments précédents comme sur la marchandise elle-même.

L’accent mis dans la période récente sur les salaires, les conditions de travail, la précarisation, l’automatisation, les réseaux sociaux et autres « modernismes », ont quelque peu relégué les problèmes qui étaient récurrents dans les périodes de plein emploi : l’absentéisme, le turnover et les variantes de la récupération.

Mais ils continuent d’exister et même ont pris d’autres formes adaptées à l’évolution des techniques de production et autres sans pour autant laisser pour compte ce qui se pratiquait autrefois.

Absentéisme. Commençons par l’absentéisme qui ne concerne plus que ceux qui sont en CDI ou en CDD. Un taux entre 4 % et 5% n’arrive pas à être réduit malgré la crise, poussé par des problèmes personnels, dont le stress dû aux conditions de travail – en gros des problèmes de vie. Evalué à 4,85 % du temps global de travail en 2010, il se maintient à 4,55 % en 2015 et a coûté 60 milliards d’euros en 2016. Bien sûr, ces chiffres ne concernent nullement le travail intérimaire ou l’auto-entreprise, puisque l’absence de l’intéressé n’est pas payée ; et pourtant cela peut avoir une incidence à cause du turnover incident à cette absence non rémunérée.

Sabotage et cyberattaques. Laissons de côté pour le moment la question du turnover qui recoupe toutes les formes d’exploitation du travail pour évoquer le sabotage qui s’insère entre le conflit ouvert – la grève notamment – et la récupération en bloquant le procès de production, permettant de « gagner » du temps. Il peut être une forme de radicalisation de la grève comme ce sectionnement de câbles dans la Haute-Loire en mai 2016, ou, aux Etats-Unis, pour épauler la grève de Verizon. Il peut être une action individuelle d’un travailleur particulièrement frustré (8). Mais tout comme pour la récupération individuelle dont nous parlons plus loin, ces formes de sabotages individuels, même si elles existent et même si leur  multiplication peut avoir un effet sur la productivité, ne sont que de l’artisanat eu égard aux énormes possibilités que donnent tous les processus informatiques (notamment les cyberattaques dont on a parlé tout récemment). Cela va du piratage (et vente) de données, au transfert de fonds bancaires (les banques sont toujours très discrètes sur l’importance de ce qui se réfère au sabotage et à la récupération) et à la cyberattaque de grande dimension (9).

Voler son employeur. « Voler son employeur, c’est la routine (10) » et cela concernerait un salarié sur trois, quel que soit son statut. (Il est dit aussi que c’est l’arme idéale des faibles.) Se partageraient trois sources de pertes eu égard à la productivité, par tiers pour chacun : le vol par les clients, par les salariés et les carences administratives. Mais là aussi, eu égard à ce qui est soustrait aux banques, cela relève de l’artisanat.

Si la perruque traditionnelle (fabriquer un produit avec la matière première et les machines de son entreprise) est devenue particulièrement difficile – elle s’est réduite avec l’organisation présente du processus de production –, l’introduction dans le secteur des services de l’usage de l’informatique donne certaines possibilités où l’on retrouve le vieux conflit entre le contrôle et le détournement de celle-ci (usage du téléphone, ou de l’ordinateur à des fins personnelles) (11).

Il est particulièrement difficile de chiffrer l’impact sur l’ensemble du procès de production d’autant plus que l’ampleur de la chaîne logistique entre production et distribution est étendue à l’échelle du monde (depuis le piratage maritime, le détournement de conteneurs, le vol de camions et de leur chargement), d’autant plus que l’énorme appareil destiné à prévenir les vols ou sabotages petits ou grands a un coût particulièrement élevé (rien que pour les « petits vols » le contrôle coûte plus cher que les vols eux-mêmes – pour ne pas évoquer le coût des patrouilles maritimes conjointes contre le piratage maritime en Mer Rouge).

Turnover. Etant donné que près de la moitié des travailleurs carburent sous un emploi précaire sous une forme ou sous une autre, le capital a-t-il résolu, en France comme ailleurs, la question du turnover, qui était une de ses plaies avec l’absentéisme dans sa période de prospérité ? On pourrait penser de prime abord, considérant que cette moitié précaire n’est payée que pour le temps de travail fourni et que c’est une variable d’adaptation de la marchandise force de travail aux impératifs de la production, qu’effectivement le capital tire un profit maximum d’une telle situation et particulièrement qu’il a résolu ce vieux problème.

Dans une profession particulièrement touchée par le travail précaire – l’hôtellerie-restauration – le turnover serait trois fois plus élevé qu’ailleurs (12). Ce que confirment d’autres enquêtes. 32 % des salariés pensent changer d’emploi (13). Ce zapping professionnel ferait qu’un précaire changerait d’emploi tous les deux ou trois ans. Un seul ­témoignage peut permettre de situer le problème ; cet intérimaire avec un CAP de ­boulanger-pâtissier a eu une « carrière professionnelle » chez un artisan boulanger-pâtissier, de manœuvre dans une usine métallurgique, puis chez un plâtrier, dans une carrière de minerai de fer, dans une boulangerie industrielle, dans l’enseignement, pour retourner dans l’usine métallurgique toujours comme intérimaire (14).

Mis à part le gâchis humain que représente avec sa part d’insatisfaction cette sous-utilisation de capacités professionnelles, la question se pose de savoir quel intérêt le capital peut réellement trouver dans cette solution à l’adaptation étroite de la marchandise force de travail aux nécessités de la production ? Car tout travail non professionnel de manœuvre suppose une adaptation plus ou moins longue pour acquérir assez d’expérience pour pouvoir atteindre le rythme de travail requis. Les plaintes patronales quant au zapping professionnel sont le revers de la situation que l’exploitation dans ces conditions a elle-même développées. Il faut quand même trois heures pour être capable d’ajuster dans le temps requis une portière de voiture sur son châssis. Même accrocher des pièces à galvaniser sur un support suppose une dextérité et une expérience que l’on n’acquièrent qu’après des journées de travail.

On pourrait multiplier les exemples qui montreraient que par son insatisfaction même, l’intérim a son revers qui n’est nullement la productivité recherchée par ailleurs. Comme ce secteur concerne la moitié de la population active, on peut considérer que les résistances ouvrières (c’est-à-dire le travailleur privilégiant son intérêt à celui du capital) font que cette orientation de l’organisation du travail pour résoudre certains problèmes de productivité ne résolvent rien en fait mais créent d’autres problèmes beaucoup plus difficiles à cerner et à résoudre.

Le Journal d’un intérimaire cité (note 14) souligne que dans l’usine les intérimaires ne s’écrasent pas du tout à cause de leur précarité : ils trouvent d’autres possibilités de lutte plus sournoises. Ils biaisent constamment avec le règlement et, en raison du stress, de la fatigue et des mauvaises conditions de travail (et parfois de leur vie personnelle) font un usage constant de tous les dopants possibles et que le tout a des incidences évidentes sur la sacro-sainte productivité. Le vol de petits outils et, lorsque c’est possible, de matériel, le vol de temps en prenant des pauses diverses sévit tout autant qu’ailleurs.

Blocages. Si toutes ces résistances concernent le monde de l’exploitation directe de la force de travail, il est un autre champ de résistance, hors de ce domaine mais qui recoupe les impasses dans lesquelles les tentatives de marche en avant du système en France sont tout autant bloquées. Il est de fait que plusieurs « grands projets » du développement capitaliste se heurte à des résistances telles qu’elles conduisent à des blocages. Chacun peut avoir connaissance des oppositions globales à l’exploitation du gaz de schiste ou à l’expansion du tout-nucléaire ou les « bonnets rouges » en Bretagne, ou de blocages plus ponctuels comme Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon, du site de Bure et autres avec la formation de ZAD. Mais ces oppositions existent également dans le détail de la mise en œuvre locale de politiques touchant tous les secteurs de la vie sociale, dont on n’a connaissance souvent qu’au hasard de contacts personnels (15). Ainsi, le blocage dans l’expansion et la modernisation du ­capital en France rejoint les blocages dus aux résistances ouvrières. Elles contribuent d’une part à faire fuir les industries tant par leurs difficultés d’expansion que par les coûts de production qui ne supportent pas la concurrence étrangère, d’autre part dans la méfiance des investisseurs étrangers devant une réputation amplifiée par la médiatisation mondiale d’incidents sociaux comme ceux de Goodyear ou d’Air France.

Il est évident que la France de 2017 n’est plus la France de 1945. Les structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail ne sont pas du tout ce qu’elles étaient alors : cette exploitation optimum, de la source de la plus-value ou de l‘utilisation d’une partie de cette plus-value entre production et consommation dépend étroitement des structures de l’entreprise capitaliste elle-même et des techniques utilisées à l’intérieur de chaque entreprise.

Gérer : l’exemple des retraites. Prenons un seul exemple : les régimes spéciaux de retraite, un os difficile à digérer pour le capitalisme d’aujourd’hui. En 1945, la nécessité de redresser rapidement le capital en France nécessitait  de favoriser les secteurs clés tant de l’encadrement politique que de l’économie. Les régimes spéciaux devaient s’assurer de la solidité de ces secteurs pour l’ensemble du pouvoir. Ces régimes spéciaux, beaucoup plus favorables que le régime général (lui-même avantageux par rapport à ce qui se faisait auparavant) œuvraient en ce sens. D’un côté, ces régimes spéciaux touchaient l’administration d’Etat et des collectivités, l’appareil de sécurité (policiers et militaires), l’appareil juridique (toutes professions concernant le droit), l’enseignement et la colonne vertébrale d’alors de l’économie (l’énergie – mines et électricité –, les transports dominants – chemins de fer et aérien). Pour ces derniers régimes, la pénibilité du travail pouvait également justifier quelque peu ce « privilège ». Sauf ce qui touche la fonction régalienne de contrôle-répression (eux aussi touchés par l’évolution des techniques) tous les autres régimes spéciaux sont devenus ou inexistants (il n’y a plus de mines) ou totalement anachroniques d’autant plus que, face à la crise et au tarissement des ressources le recours s’est fait de plus en plus important à des travailleurs précaires restant hors du statut privilégié.

On pourrait multiplier les exemples de tels anachronismes dont le coût global impose d’être réduit voire supprimé, car consommant inutilement de la plus-value, ce qui crée d’une part des situations de conflit permanent (on comprend bien que les intéressés défendent bec et ongles leurs « avantages acquis ») et d’autre part constitue une incitation revendicative dans le secteur général. Il est évident que la généralisation de la retraite avec l’institution d’un système de points (déjà pratiqué pour la retraite complémentaire) et son financement par l’impôt lié à l’activité économique serait un formidable coup de pied dans la fourmilière, d’une part dépossédant de tout pouvoir un tas d’institutions de gestion paritaire, dont les syndicats, et d’autre part permettant une simplification et une rationalisation avec la mise en place de toutes les numérisations possibles.

Plus-value. Mais ces régimes spéciaux, pour importants qu’ils soient dans la nécessité d’une réforme de l’ensemble du système, ne sont qu’un des éléments intervenant dans cette nécessité. C’est un des problèmes structurels mais le problème central reste pour le capital en France (et européen de surcroît) d’accroître la part de plus-value extraite dans la production, que celle-ci soit réalisée sur le plan national ou international (à travers les multinationales françaises), et de limiter, comme nous venons de le souligner, la part de celle-ci absorbée par tous les corps intermédiaires en vue de la réalisation de cette plus-value dans la consommation.

Prélèvements sociaux. Ceci explique l’insistance constante sur le taux des prélèvements sur le PIB – en fait sur cette plus-value – pour le fonctionnement de l’Etat et la redistribution sociale (nécessaire tant pour garantir la paix sociale que pour assurer un minimum de fonctionnement au système dans le cadre national voire européen) : ce taux des prélèvements sociaux atteint 46 % et le taux global de la dépense publique atteint 56 % du PIB (la moyenne européenne est de 40 % dont 37 % pour l’Allemagne). La situation démographique spécifique de la France peut, en partie seulement, expliquer ce décalage : une population avec une dominante de vieux et de jeunes, les dépenses de santé et vieillesse d’une part, et d’aide familiale et d’éducation d’autre part, contribuent à cette spécificité française.

Même si elles ont pu subir quelques atteintes, l’ensemble des conditions préservant les « garanties sociales » sont restées intactes, en raison des résistances et de la prudence conséquente des gouvernants, ce qui explique ces différences dans les possibilités de survie en France et, partant, du taux élevé des prélèvements sociaux.

Comme nous l’avons déjà souligné, l’ensemble des résistances de toutes sortes a fait que pas plus la droite que la gauche n’ont voulu les affronter directement, ou leurs rares tentatives ont échoué. Cela non seulement n’a pas permis de réduire le taux des prélèvements alors que les tentatives d’augmenter la plus-value extraite directement (voir toutes les restructurations du cadre de l’exploitation de la force de travail) ne donnaient que des résultats mitigés car soulevant plus de problèmes qu’ils n’en résolvaient et créant d’autres formes de résistance.

L’impasse que nous avons soulignée devient une question de simple survie pour le capital en France et elle implique de réduire drastiquement d’une part les limites à l’exploitation directe de la force de travail (d’où les projets touchant tant les embauches et les licenciements, les facilités de licenciement et leur indemnisation éventuelle) qu’aux accessoires du salaire (financement et réorganisation de la gestion des avantages sociaux). Par ailleurs, ces réformes de fond permettraient une rationalisation de la gestion et de l’ensemble des prélèvements sociaux et autres et l’introduction de méthodes modernes de management. Attendons pour voir.

« Union nationale ». Ce qui se passe sur le plan politique peut s’assimiler d’une certaine façon à une union nationale. Dans le passé, les unions nationales n’ont jamais présagé rien de bon pour l’ensemble de la population et plus particulièrement la classe ouvrière. Il s’agit d’imposer à ceux-ci des sacrifices tels qu’ils apparaissent absolument nécessaires pour leur survie même, comme en temps de guerre. La « Patrie capitaliste française » est-elle si menacée face aux ennemis que représentent les autres capitalismes nationaux et mondiaux ? Mais en fait ce n’est pas de cela qu’il s’agit : dans le sauvetage patriotique de l’union nationale, l’ennemi qu’il s’agit de vaincre est l’ensemble de ceux qui peu ou prou font que le capital en France se sente assez menacé pour lancer cette expérience de sauvetage national.

« Interlocuteurs sociaux ». Il reste une question non négligeable dans tous ces projets, celles des « interlocuteurs sociaux ». Pas seulement les syndicats mais aussi toutes les représentations de la société civile dont l’irruption dans les processus de blocage ont été déterminants mais dont il est difficile de prévoir un avenir tant il s’agit d’un domaine imprécis tant dans ses objectifs que dans ses formes d’action. Par contre le rôle des syndicats dans l’encadrement de la gestion de la force de travail n’est plus à faire, même si ce rôle se limite plus aujourd’hui à une force légale qu’à une force d’adhésion. Qu’ils soient patronaux ou de salariés, les syndicats restent un maillon légal incontournable, au cœur de l’activité économique : ce sont eux qui sont les premiers à être consultés en vue des réformes essentielles.

Certains peuvent regretter la période de l’immédiat après-guerre où la CGT était, sous une forme de capitalisme d’Etat, pratiquement le seul syndicat représentatif, pouvant intervenir à tous les échelons de gestion et de contrôle tant de la force de travail que des termes du contrat de travail. On ne souligne pas suffisamment que les différentes scissions syndicales au cours des soixante-dix années écoulées ont plus représenté la défense d’intérêts spécifiques que les questions politiques ou d’orientation interne (réformisme contre radicalisme) habituellement avancées. On peut pourtant relier ces scissions au mouvement global de transformation des conditions et du contenu de la gestion de la force de ­travail (16).

Ce mouvement global ne permet guère de prévoir quel sera le futur des relations de travail en fonction notamment de l’évolution des techniques et de ses effets sur la productivité du travail. Par exemple un texte récent, Imaginer l’avenir du travail (17), distingue les travailleurs de « l’organisation apprenante », ceux des « plates-formes apprenantes virtuelles », « le superintérim » et le « taylorisme new âge ». Les premiers, qui restent dans le « salariat et le lien de subordination classique », auraient des « perspectives de formation continue et de mobilité ascendante » ; les deuxièmes aussi, mais comme ils perdraient le « lien de subordination » ils iraient, comme ceux des deux dernières catégories, vers des « risques psychosociaux » ; les deux dernières catégories concerneraient des travailleurs peu ou non qualifiés (les intérimaires plutôt dans les services, les tayloristes plutôt dans la production), leur autonomie serait subie plutôt que choisie et ils n’auraient guère de « perspectives de ­mobilité ».

Si les syndicats, dont le pouvoir bureaucratique dans l’entreprise est fortement entamé par cette individualisation des décisions aux mains des représentants élus hors de toute intervention supérieure, si leur pouvoir au sein de toutes les organisations paritaires disparaît du fait de l’élimination radicale de tous ces organismes, que leur reste-t-il en dehors d’une adhésion de leurs membres qui au cours des années seréduit comme une peau de chagrin ? C’est ce qui devient, pour partie, le cœur du débat gouvernemental. Il n’est pas sans intérêt de constater que lors de ces premiers entretiens, les syndicats se soient félicités de l’intention du pouvoir politique visant à « redonner du pouvoir aux syndicats de branche ». Pour monnayer leur soutien à des réformes préjudiciables aux travailleurs ? Echangeraient-ils leur pouvoir légal menacé contre un plat de lentilles ?

Ce ne serait pas nouveau. Tant qu’existe une exploitation de la force de travail, quelles qu’en soient les formes et les conditions, des résistances se développent et si des transformations ont visé à vaincre certaines formes de résistance, d’antres ­naissent à leur tour dans une dialectique résistance-répression qui durera tant que durera l’exploitation de la force de travail par le ­capital.

Qui vivra verra comme dit le proverbe, personne n’est prophète sur ce territoire de la lutte de classe. D’autant plus que l’activité économique sur laquelle se baserait l’essentiel des réformes envisagées dépend entièrement de l’évolution non seulement de l’Europe mais du monde entier, évolution dans laquelle le capital doit faire face à ses problèmes intrinsèques mais aussi de plus en plus aux conséquences de l’impact de son développement sur l’environnement naturel.

H. S.

Notes

(1) Courriel de T. S.
(2) Institut allemand WSI, filiale de la Confédération allemande des syndicats (Deutscher Gewerkschaftsbund).
(3) « 3 millions de jours de grève en France », Manon Meisterman, 31 mars 2016, Fondation iFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques).
(4) Site « C’est la grève, agenda des grèves en France » : http://www.cestlagreve.fr
(5) Voir Annexe ci-dessous.
(6) Pour ne citer que la SNCF, on constate de nombreuses actions locales sur les conditions spécifiques de travail – récemment, Le Bourget gare de triage en janvier, Trappes gare de triage le 27 mars, Libourne et Contras le 24 mai .  Grèves entraînant des menaces de sanctions contre les syndicalistes de base. Révolution permanente, Notre classe, Change.org, Le Parisien, 27 mars 2017.
(7) Voir « A Givet, une nouvelle forme de la lutte de classe ? », Echanges n° 94 (été 2000), « Quelques précisions sur Cellatex », n° 95 (automne-hiver 2000), et  Cellatex, quand l’acide a coulé, un chef-d’œuvre de récupération », n° 97 (été 2001).
(8) Selon une étude évoquée par Le Figaro (2 mars 2016), la France serait le pays où les salariés seraient les moins heureux, globalement insatisfaits, et les moins impliqués dans l’exécution de leur mission. On demande à voir si ce n’est pas aussi le cas dans d’autres pays. Un exemple de ce sabotage individuel est donné par ce qu’on a appelé « l’affaire des chocolats » (10 janvier 2016) où une ouvrière de la confiserie industrielle Lindt d’Oloron -Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques) mettait de petites pièces métalliques dans les crottes de chocolat passant sur la chaîne de production où elle œuvrait (elle a été condamnée à un an de prison avec sursis).
(9) La dernière de ces cyberattaques, d’ampleur internationale a touché la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, le Portugal, le Mexique, l’Australie et la Russie. En France, Renault a été contraint de stopper la production dans plusieurs sites, les robots étant totalement déréglés (rapport de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information [ANSSI] cité par Le Point.fr, 13 mai 2017) (http://www.lepoint.fr/automobile/actualites/cyberattaque-pas-d-entites-francaises-touchees-a-part-renault-anssi-13-05-2017-2127093_683.php).
(10) Catherine Boulay, France Inter, 24 février 2016.
(11) On ne sait si cela peut donner unne mesure de la dimension de cette utilisation personnelle des réseaux sociaux de l’entreprise, mais pour pallier cette forme de détournement, Google autorise ses employés à consacrer 20 % de leur temps de travail à l’usage personnel des instruments de travail.
(12) « Turnover, comment lutter contre ? » Mylène Sackswik, directrice d’une agence d’intérim, L’Hôtellerie-Restauration, 15 février 2017 (http://www.lhotellerie-restauration.fr/journal/emploi/2017-02/Turnover-comment-lutter-contre.htm).
(13) Newsletter Mode d’emploi, avril 2012.
(14) L’Usine nuit et jour, journal d’un intérimaire, de Patrice Thibaudeaux, éd Plein chant, 2016.
(15) « Il n’y a pas de miniluttes », Echanges n°154 (hiver 2015-2016), correspondance sur une lutte locale contre une réforme de l’enseignement public.
(16) « La loi sur la représentativité et l’indépendance des syndicats », Echanges n° 129 (été 2009), « Heurs et malheurs de la réprésentativité syndicale », Echanges nos 133 (été 2010) et 135 (hiver 2010-2011) et, sur la loi El Khomri, « Six mois de lutte, pour qui et pourquoi ? », Echanges n° 156 (été 2016).
(17) Imaginer l’avenir du travail, quatre types d’organisation du travail à l’horizon 2030, de Salima Benhamou, document de travail de France Stratégie (Commissariat général à la stratégie et à la prospective, un laboratoire d’idées (« think tank ») placé auprès du Premier ministre), http://www.strategie.gouv.fr/document-de-travail/imaginer-lavenir-travail-quatre-types-dorganisation-travail-lhorizon-2030

ANNEXE

Les statistiques économiques, un outil biaisé

La critique de cet instrument que sont les statistiques économiques n’est plus à faire. Dès le milieu du xixe siècle, le premier ministre britannique Disraeli émettait cette célèbre constatation : « Il y a trois sortes de mensonges : le mensonge ordinaire, le parjure et la statistique » (« « Lies, damned lies, and statistics »). Plus récemment un autre premier ministre britannique, Churchill, donnait une précision intéressante : « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées. » Et cet autre aphorisme : « Les statistiques c’est comme le bikini, ça montre tout mais ça cache l’essentiel. » Si le sujet vous intéresse : La Statistique ou une autre façon de représenter une nation, d’Emmanuel Didier (La Découverte, 2011) ou un entretien avec l’auteur de ce livre dans La Croix : « Il faut avoir une lecture critique des statistiques » (http://www.la-croix.com/Economie/France/Emmanuel-Didier-Il-faut-avoir-lecture-critique-statistiques-2016-05-01-1200757084).

Le moindre frémissement est commenté, récupéré par des politiques qui ne racontent plus d’autre histoire que celle des chiffres. Pourtant la réalité économique et sociale ne se résume pas à l’arithmétique. C’est là un débat permanent : les statistiques sont-elles des données objectives au service de la décision politique ? Ou bien des outils qu’on manipule pour servir une idéologie ? Sans doute un peu des deux. Il faut peut-être commencer par revenir aux origines mêmes du mot « statistique » forgé au xviiie siècle à partir du terme italien statista, l’homme d’Etat. C’est donc bien, dès le départ, un outil au service du gouvernement.

Ce qui a évolué, c’est que les statistiques sont devenues une fin autant qu’un moyen. La culture de l’évaluation, appliquée à l’action publique, a fait son chemin.

Etats-Unis. L’affaiblissement relatif du « maître du monde »

Paru dans Echanges n° 156 (été 2016)

Il est évident que les Etats-Unis tentent de maintenir par tous les moyens leur suprématie  mondiale militaire, politique, financière et économique. Mais il est tout aussi évident que cette domination n’est plus ce qu’elle était avec son affaiblissement économique et financier relatif mais surtout son impossibilité à assumer la suprématie militaire d’autrefois. La part des Etats-Unis dans la production mondiale est passée en quarante-cinq ans de 55 % à 20 %. Depuis l’échec du Vietnam, toutes les opérations militaires des Etats-Unis se sont soldées par des enlisements et des retraits laissant derrière eux un chaos d’instabilité meurtrière. Toute cette politique de « puissance » se traduit sur le plan intérieur par une dégradation générale qui touche non seulement l’ensemble des services publics (1) mais l’ensemble des conditions de vie. Si ceux qui ont pu conserver un travail doivent se battre pour conserver le peu d’avantages qu’ils peuvent encore avoir, les laissés-pour-compte chez les prolétaires ou ex-prolétaires connaissent sans pouvoir y remédier une descente aux enfers qui touche tout autant les « petits blancs » que les minorités noires ou migrantes.
Le quotidien britannique The Guardian (2) citait récemment la revue conservatrice américaine  National Review, comme exemple d’attaque contre « la classe ouvrière blanche » qui serait le cœur de l’électorat de Donald Trump. Dans un article titré « Father Führer », elle décrivait ainsi la situation des prolétaires américains dans les régions les plus déprimées comme les Appalaches et le Rust Belt (3), ce qu’il appelle les « communautés déclassées » dépendant totalement du Welfare (4) :
« Il ne leur est rien arrivé. Ils n’ont pas subi de terrible désastre. Il n’y a pas eu de guerre, de famine, d’épidémie de peste ou d’occupation étrangère… La vérité sur ces communautés dysfonctionnelles tombées en bas de l’échelle est qu’elles méritent de mourir. Economiquement, elles constituent des actifs négatifs. Moralement, elles sont indéfendables. La sous-classe d’Américains blancs est sous l’emprise d’une culture vicieuse et égoïste qui produit principalement la misère et des seringues à héroïne usagées. (5) »
Un autre journaliste de la même revue (6) en rajoute une couche :
« Pour le dire simplement, les Américains blancs prolétaires se suicident et détruisent leurs familles à un rythme alarmant. Personne ne leur impose de le faire. Ce n’est pas l’économie qui leur met une bouteille entre les mains. »

Les communautés déclassées sont partout aux Etats-Unis, pas seulement dans les Appalaches ou le Rust Belt. Depuis trente-cinq ans, la classe ouvrière a été décimée. Les dirigeants des entreprises disposaient des moyens les plus sophistiqués. La classe ouvrière n’avait que ses bras. Elle a tout perdu et ne pouvait compter que sur elle-même.
Les conséquences en sont visibles dans presque chaque ville ou comté rural, et pas seulement dans le Nord industriel ou les collines du Kentucky. Une petite ville de Floride édifiée autour de deux usines de jus d’orange a vu disparaître la première en 1985 et la seconde en 2005.
Dans le quartier de Lackawanna à South Buffalo (Etats de New York), les familles doivent encore se remettre de la fermeture d’une vieille aciérie. Il y en avait bien d’autres autrefois, qui apportaient à la communauté emploi et stabilité. Les usines désaffectées servent maintenant d’entrepôts. A Utica (Etat deNew York), une usine de General Electric est fermée depuis plus de vingt ans, tout comme le bistrot où les ouvriers passaient souvent la nuit. Bien des emplois sont partis ailleurs. Les nouveaux emplois sont moins payés et ne garantissent guère d’avantages sociaux. Les gens sont nombreux à jouer au casino pour tenter de glaner quelques dollars de plus.
Quand on pénètre dans ces communautés déclassées après avoir quitté quelques bulles de prospérité comme Manhattan, Los Angeles, la Virginie du Nord ou Cambridge, il suffit d’écouter les gens qui n’ont que leurs mains pour vivre pour entendre une frustration uniforme et une anxiété permanente. Dans un pays qui recèle tant de richesses, un pourcentage important de la population essaie tout simplement de ne pas sombrer… La frustration n’est pas une nostalgie mal placée – les statistiques économiques le confirment. Au cours des trente-cinq dernières années,  les revenus ont stagné – sauf pour les très riches –, et de plus en plus de gens recherchent des emplois de de plus en plus rares. Les postes de travailleurs manuels dans l’industrie ont été les plus durement touchés, tombant de 18 millions à la fin des années 1980 à 12 millions aujourd’hui.
Ce n’est pas seulement une question de perspectives et d’emploi. Culturellement on assiste au développement de deux types d’Américains qui s’éloignent de jour en jour l’un de l’autre. Cette différence est manifeste dans l’éducation. La seule voie offerte à la classe ouvrière pour sortir de sa condition est une formation supérieure. Pourtant dans les meilleurs établissements on trouve très peu d’étudiants issus des couches sociales à faibles revenus, sauf pour les rares vivant dans des villes comme New York, Los Angeles ou Boston. Les différences sont aussi très marquées dans la santé ainsi que dans le domaine social – mariage, famille et lieu de résidence. Cette différence croissante a alimenté et cautionné les considérations péjoratives concernant la classe ouvrière blanche, la marginalisant et l’isolant encore plus. Si vous fréquentez des bureaux à New York vous pouvez entendre couramment des plaisanteries sur le « white trash » (racaille blanche), le « trailer trash » (racaille de mobile home), les « rednecks » (péquenots). A la télévision, on retrouve les mêmes moqueries vulgaires sur leur comportement, leur habillement, etc.
Alors que leur isolement grandit et que les chances de trouver un boulot diminuent, s’installe l’usage des drogues. Les Etats-Unis, et particulièrement la classe ouvrière blanche, sombrent dans une épidémie de drogue qui tue chaque année de plus en plus de gens. En dix ans, le nombre de morts dus à l’usage des drogues a doublé (7).
D’une certaine façon, on peut dire que les communautés noires ou latinos sont moins concernées par ce type de dégradations de leur situation sociale, accoutumées qu’elles peuvent être à une situation non seulement précaire mais marquée par le racisme et l’ostracisme, qui n’implique pas la perte brutale d’un statut économique et social.

Pourquoi une telle misère n’entraîne-t-elle pas de révoltes soit locales, soit globales, de ceux qui la subissent de concert avec par exemple les précaires dont la situation sociale n’est guère plus enviable ?

Avant de tenter de répondra à cette question il nous semble important de donner quelques chiffres qui relativisent les données que l’on jette ici ou là pour décrire la situation économique et sociale aux Etats-Unis. De 1971 à 2016, en quarante-cinq ans, la population est passée de 210 millions à 320 millions, soit une augmentation de 50 %. Sur cette même période, le PIB global est passé de 1 167 milliards de dollars à 17 500 milliards de dollars, soit quinze fois plus. Ainsi, le PIB par tête sur la même période a été multiplié par 10. Cette augmentation théorique de la richesse individuelle ne correspond nullement à la répartition de ces richesses entre capital et travail et, dans la partie dévolue à ceux qui vendent leur force de travail, à sa répartition entre les différentes couches ­sociales.
Il existe bien une érosion historique du taux d’exploitation du travail à partir de 1965, mais il remonte aux années Clinton. Le taux d’exploitation baisse en période de fin de cycle et de crise (1998-2002 et 2007-2009), mais ne cesse ensuite de se redresser pour rejoindre en 2006 les niveaux des années 1960, puis les dépasser en 2012-2013.
Non seulement le taux de plus-value augmente, mais s’accroît aussi la part de cette plus-value prélevée par le capital. Après exclusion du revenu des salariés les mieux payés du calcul de la masse salariale, la chute de la part du travail est plus marquée aux États-Unis. Dans les années 1990 et 2000, l’érosion de la part du travail est de 6 points en pourcentage (8).
L’ensemble entraîne des déplacements dans la répartition des revenus entre les différentes classes et couches sociales. L’importance de ces mutations dans la population américaine est donnée par une comparaison de la composition sociale d’après les revenus en 1971 et 2015 : la tranche moyenne est passée de 61 % à 50 % (120 millions), celle des revenus inférieurs s’est accrue de 25 % à 29 % (121 millions) et celle des revenus supérieurs de 14 % à 21 % (9).
Si l’on considère l’importance prise au cours des décennies passées par les mutations géographiques des industries et le développement du secteur des services, on peut voir que la délocalisation des emplois a également entraîné les délocalisations de la croissance et du pouvoir d’achat des consommateurs. Tout déplacement des activités industrielles du grand Nord-Est vers le Sud s’accompagne d’une baisse des rémunérations, d’une diminution des avantages sociaux et d’une dégradation des conditions de travail. Le ralentissement de l’économie est tout aussi marqué en 2016 : tous secteurs confondus, le nombre de licenciements a augmenté de 35 % en avril par rapport à mars ; dans les quatre premiers mois de 2016 ces licenciements ont atteint 250 000, le plus haut niveau depuis 2009. Il est difficile d’interpréter les chiffres donnés au jour le jour tant pour le nombre des licenciements que pour le montant des salaires. Après la chute des cinq premiers mois de 2016, près de « 300 000 nouveaux emplois auraient été créés ». Les salaires auraient augmenté de 2,6 % en un an, mais cela pourrait être dû à une pénurie de travailleurs qualifiés. Les économistes tablent sur le risque d’une nouvelle récession au cours des douze prochains mois (10).
« L’économie américaine fut enterrée lorsque les emplois des classes moyennes furent délocalisés et le système financier dérégulé
Les délocalisations ont profité aux cadres supérieurs et aux actionnaires car la baisse des coûts du travail a augmenté les bénéfices. Ces bénéfices sont arrivés jusqu’aux actionnaires sous forme de plus-value tout en profitant aux dirigeants sous forme de “bonus de performance”. Wall Street a quant à elle bénéficié de la hausse sur les marchés engendrée par l’augmentation des bénéfices.
Cependant, la délocalisation des emplois a également entraîné la délocalisation de la croissance et du pouvoir d’achat des  consommateurs. Malgré les promesses d’une “nouvelle économie” et de meilleurs emplois, les emplois de substitution consistent de plus en plus en des postes à temps partiels, des emplois mal payés dans les services, par exemple vendeur, serveuse ou barman.
La délocalisation des emplois industriels et dans les services qualifiés vers l’Asie a stoppé la croissance de la demande aux Etats-Unis, décimé les classes moyennes et engendré des perspectives d’emploi insuffisantes pour les diplômés de l’enseignement supérieur qui sont alors dans l’incapacité de rembourser leurs prêts étudiants. L’échelle de la promotion sociale qu’offraient les États-Unis en tant que “société des opportunités” a été vendue pour des profits à court terme (11). »

Comment toutes ces catégories d’une classe sociale (ceux qui doivent vendre leur force de travail pour survivre) peuvent-elles maintenir leur position économique et sociale et lutter contre les empiètements constants du capital pour réduire la part de la plus-value concédée aux exploités ou au soutien social de ceux dont nous venons d’exposer la détresse ?
Pour tous ceux qui sont tombés dans la misère la plus noire, la réponse est claire : leur situation et leur dispersion font qu’ils n’ont aucun levier pour promouvoir une quelconque révolte sociale. C’est cette impuissance insurmontable qui les entraîne vers la dégradation sociale qui a été esquissée ci-dessus.
Par contre les travailleurs précaires de toutes sortes tentent au moins d’obtenir une amélioration financière.
Le combat pour 15 dollars
de l’heure
Comme le souligne un commentateur, ce combat est un « symbole de tout ce qui va mal dans l’économie » (12). Commencé il y a quelques années avec des luttes dispersées contre les chaînes de restauration rapide dont la principale était McDonald’s (13), il a culminé le 14 avril 2016 lorsque dans plus de 320 villes américaines les restaurants McDo ont vu des piquets de grève impliquant plusieurs dizaines de milliers d’exploités. Cette lutte s’est peu à peu étendue à tous les précarisés dans toutes les branches d’activité où la paie est souvent largement au-dessous des 15 dollars revendiqués (la recommandation de McDo à ses franchisés est un salaire de 10 dollars de l’heure fin 2016) (14).
Les 12 et 13 août devait se tenir à Richmond (Virginie) un congrès de milliers de travailleurs « bas salaires » qui vont tenter d’unifier le mouvement de tous ces salariés autour de deux revendications : les 15 dollars de l’heure et la constitution de syndicats. Mais les animateurs de ce mouvement (plus ou moins liés au syndicat SEIU) (15) comptent aussi regrouper les laissés-pour-compte de la société américaines qui sont aussi souvent ces exploités à moins de 10 dollars de l’heure dans la précarité la plus totale : les migrants de toutes sortes, protestant contre les violences policières, les Afro-Américains, les Latinos (plus de la moitié des Afro-Américains et les trois quarts des Latinos gagnent moins de 15 dollars de l’heure). « Les emplois précaires sont le reliquat de l’esclavage et ceux qui les occupent n’ont jamais fait partie de la classe moyenne  (16).»
Si la revendication d’un minimum de salaire est relativement simple, dépendant du pouvoir fédéral et/ou de celui des Etats, il n’en est pas de même quant à celle d’une représentation syndicale. Dans le contexte actuel, une telle représentation est pratiquement impossible. Aux Etats-Unis, il n’existe pas de code du travail pas plus que de conventions collectives de branches. Il n’existe, pour un syndicat reconnu comme tel lors d’une procédure complexe, qu’un seul niveau de représentativité, celui de l’entreprise, et encore cette représentativité n’est-elle acquise, pour un seul syndicat, qu’après un vote majoritaire des salariés de l’entreprise. De fait, une telle représentativité ne peut pratiquement pas être acquise dans de très petites unités comme le sont les entreprises franchisées, et encore moins au niveau de la firme délivrant la franchise puisqu’il n’y a aucun lien juridique impliquant les salariés franchisés.
Pour que tous ces précaires puissent gagner une telle représentativité collective, il faudrait remanier le droit du travail aux Etats-Unis. Une telle situation fait que, présentement, le seul recours est la collectivisation de la grève pour contraindre les pouvoirs fédéral ou local à légiférer en imposant légalement le minimum de salaire.
L’avenir dira comment cela peut se développer.
La lutte de ceux
qui ont un emploi couvert par une représentativité syndicale

Pour tous les exploités « protégés » les luttes se situent pour l’essentiel lors du renouvellement du contrat collectif de l’entreprise. Nous avons ci-dessus évoqué cette question : lorsque, à l’issue d’une procédure légale, un seul syndicat est reconnu représentatif dans une unité de travail, il doit ensuite signer avec l’employeur un contrat que s’applique à tous les travailleurs de cette unité. Mais ce contrat est toujours limité dans le temps, souvent entre trois et cinq ans, et il doit, à son terme, être renouvelé. Une telle disposition est favorable à l’entreprise, qui peut tenter de modifier les termes du contrat expiré pour l’adapter aux nécessités financières et économiques qui ont pu évoluer. Cette adaptation fait que dans cette période de crise l’entreprise propose la plupart du temps de réduire les avantages concédés dans le contrat expiré, avec souvent un chantage du genre : acceptez ou je ferme – ou ­délocalise ou sous-traite – tout ou partie de l’activité.
Il y a ainsi une multiplicité de conflits plus ou moins longs avec des grèves limitées ou de plus grande ampleur. Ils sont si fréquents et si nombreux qu’il est impossible de les citer tous, mais ils forment la trame de la lutte de classe aujourd’hui aux Etats-Unis.  En 2016, 8 788 contrats arrivent à expiration, impliquant plus de 2 millions de travailleurs, et une bonne partie d’entre eux seront générateurs de conflits. Deux seuls exemples pour mesurer leur importance : celui des aciéries américaines en 2015-2016 et celui de la multinationale des communications Verizon en 2016.
Nous avons évoqué cette lutte dispersée dans les différentes aciéries du pays, soit dans nos colonnes (17), soit dans le bulletin Dans le monde une classe en lutte :
« 17 février 2016. Les 2 200 travailleurs de l’entreprise sidérurgique Allegheny Technologie Inc. (ATI) répartis dans six implantations différentes sont victimes d’un lock-out depuis six mois. Ils ont refusé un nouveau contrat présenté par le syndicat USW impliquant des concessions telles qu’un des travailleurs sidérurgiste a pu déclarer qu’elles “ramènent à la situation de 1930”. Le conflit s’insère dans un mouvement touchant l’ensemble des aciéries des Etats-Unis. Le syndicat a imposé la signature d’accords distincts, notamment avec la multinationale Arcelor, divisant la lutte unitaire. Seuls restent en lice les travailleurs lockoutés d’ATI et ceux de Sherwin Aluminum, dont les 450 ouvriers sont lockoutés depuis plus d’un an. Le but d’ATI est de sous-traiter plus de 40 % de sa force de travail à des employeurs de travailleurs non syndiqués. Les usines tournent au ralenti avec l’embauche “légale” de “travailleurs de remplacement”. Les grévistes peuvent toucher une allocation de 100 dollars (91 euros) par quinzaine; cette allocation a été divisée par deux fin 2015 ; elle cesserait d’être payée le 21 février 2016, mais un projet de loi de l’Etat pourrait la rétablir sans limitation. Le fonds de grève du syndicat USW alloue aux sections locales 100 dollars par mois distribués à la discrétion des responsables de la section. Le 23 février un accord a été conclu entre ATI et l’USW, mais le contenu n’en a pas été révélé ; il ne peut entrer en vigueur avec la fin du lock-out et de la grève que s’il est approuvé par la majorité des grévistes (18). »

La dernière grève importante autour du renouvellement du contrat concerne a multinationale des communications Verizon (téléphone, télécommunications, centres d’appel) qui, sur le territoire américain, exploite 40 000 travailleurs. Le contrat signé par deux syndicats (CWA et IBEW) (19) est parvenu à son terme en août 2015 et c’est seulement en avril 2016 que les syndicats ont finalement donné l’ordre de grève, le 13 avril, plus de huit mois après la fin du contrat. Les propositions de Verizon pour un nouveau contrat comportaient, en face d’une augmentation des salaires de 7,50 % sur plusieurs années, les habituelles restrictions concernant les assurances maladies et la retraite, mais surtout la fermeture de onze centres d’appel, le passage de certaines activités à la sous-traitance et une flexibilité totale de soixante jours par an pendant lesquels tout travailleur pourrait être déplacé dans un autre centre sur le territoire américain.
Le rejet par les travailleurs était évident et la grève s’imposait. Pourtant le délai imposé par les syndicats permit à Verizon de bien se préparer à la grève : la société embaucha 1 300 travailleurs non syndiqués, ouvrit des centres de formation pour les cadres et des jaunes, loua des hôtels pour loger ces derniers, etc. Pour Verizon, le nouveau contrat doit permettre de résoudre le problème posé par les changements de technologies entre le téléphone fixe et le mobile, qui se sont développées séparément avec des conditions de travail et de salaires différentes.
La grève fut très active, même radicale : des piquets de grève furent établis un peu partout dans les centres, y compris à l’hôtel de New York devant héberger les jaunes (mais Verizon obtint un jugement qui ordonna la levée de ce piquet). Verizon signala pas moins de 57 sabotages sans en préciser la nature. Des tentatives furent faites d’une extension auprès des implantations de Verizon à l’étranger. En mai, 1 700 travailleurs de l’entreprise concurrente AT&T de Californie entamèrent une grève de solidarité. C’est peut-être cet ensemble qui amena l’intervention de la Maison Blanche et la désignation d’un médiateur, ce qui conduisit à la signature par les syndicats d’un nouvel accord, sept semaines après le début de la grève.
Cet accord, en regard d’une augmentation de salaires de 11 % sur trois ans et l’annonce qu’il n’y aurait ni licenciement ni poursuites pour faits de grève, annule le projet de flexibilité, prévoit l’embauche de 1 300 travailleurs et le maintien de tous les centres, mais garde la réforme du financement des garantie maladie et retraite au détriment des travailleurs et une adaptation aux changements technologiques qui faciliteront les restructurations.
Habituellement, une fois le nouvel accord signé, la reprise du travail est conditionnée à son acceptation par un vote préalable de la majorité des travailleurs. Mais avant même ce vote, les deux syndicats concernés ordonnèrent la reprise du travail en arguant d’une victoire (de plus, cette précipitation par crainte d’un rejet prend effet au moment où les grévistes pouvaient faire valoir leur droit à des indemnités de chômage, ce qui leur aurait permis de prolonger la grève).
Au cours des six premiers mois de 2016, cette toile de fond des grèves ne s’est pas démentie : chez Boeing deux semaines de grève de 400 travailleurs, aux magasins Macy grève de 500 employés, chez un sous-traitant de DHL 200 travailleurs en grève, à Detroit 1 500 enseignants font la grève « maladie », etc.
Inexpliquée, cette grève sauvage dans le port de New York en janvier 2016. Les ports de New York et de New Jersey qui transfèrent chaque semaine 60 000 conteneurs sont bloqués le vendredi 29 janvier à 10 heures par une grève surprise sauvage de 100 dockers (sur 3 500 alors en activité). Le blocage des ports est total, ainsi que celui de plus de 200 camions (ceux qui amènent et évacuent les conteneurs). La régie portuaire déclare publiquement : « Nous ne savons pas pourquoi ils sont en grève. » De son côté, le syndicat des dockers, l’International Longshoremen’s Association, ordonne la reprise du travail en déclarant que les « différences » seront réglées. Il est en total porte-à-faux car ce sont ses membres qui font grève alors que les accords en cours interdisent la grève. Sous la pression (une enquête est diligentée pour déterminer et sanctionner les « meneurs ») et l’annonce de pourparlers, le travail reprend à 19 heures mais tout le trafic portuaire restera perturbé jusqu’au lundi, ce qui laisse penser que des résistances ont continué.
Les « différences » concernent en fait l’embauche des dockers, à la fois leur nombre et les conditions de recrutement. Cette embauche est soumise depuis des années à une commission spécifique officielle pour combattre l’infiltration de la mafia dans le syndicat et l’embauche des dockers : ce serait cette commission qui répugnerait à de nouvelles embauches qui ne se font qu’au compte-gouttes et aux contrôles poussés sur la vie des postulants. Au-delà, la grève viserait aussi la sous-traitance plus ou moins acceptée par le syndicat.
La montée de mouvements
de résistance divers
mais interdépendants
Le 20 septembre, pour le quatrième anniversaire d’Occupy Wall Street (OWS), les ex du mouvement de 2011 et d’autres nouveaux se sont rassemblés à Zuccotti Park à New York, pas tant pour enterrer les morts que pour tenter de voir quelle pouvait avoir été l’incidence de leur mouvement, qui s’était étendu à l’échelle des Etats-Unis, et ce qu’ils pouvaient revendiquer dans la situation présente du pays.
Une bonne partie des commentateurs soulignent une sorte de convergence d’un tas de mouvements d’opposition qui ont émergé depuis ou ont trouvé un sang nouveau dans un activisme renouvelé. On peut relier, dans une telle perspective aussi bien la forme légale dans la montée politique de Bernie Sanders que le radicalisme d’action directe dans l’assassinat de trois policiers à Bâton Rouge (Louisiane) en représailles des meurtres impunis de jeunes Noirs par des policiers.
Ces commentaires vont jusqu’à attribuer ce qu’ils considèrent comme une reprise des luttes ouvrières à ce que le mouvement OWS aurait diffusé à travers le pays. C’est inverser l’ordre historique des événements.
La crise et l’ensemble des attaques du capital pour protéger et accroître sa rentabilité touchent l’ensemble des classes exploitées mais d’une manière différente. Le mouvement OWS n’est pas l’initiateur des résistances des autres catégories d’exploités : il n’en est qu’une des formes d’expression et d’action d’une partie de ces exploités, ceux que l’on qualifie de « classe moyenne » en raison de ses revenus et de la stabilité d’emploi. Mais la réalité sociale des années écoulées montre que la frontière entre ces classes moyennes et ceux que l’on qualifie de précaires est très ténue et que l’on descend aisément dans la catégorie « inférieure ». Tous ces mouvements sont interdépendants car ils découlent d’une même situation dans le grand processus de l’exploitation de la force de travail.
Le mouvement OWS a pu prendre cette dimension parce qu’il se situait dans un ensemble même s’il était l’expression d’une partie de cet ensemble. Le « sang nouveau » qui effectivement se déverse aujourd’hui dans des secteurs aussi différents ne doit à ce mouvement temporaire que d’avoir exprimé ouvertement ce qui était latent à tous les niveaux de la domination capitaliste. Il n’appartient à aucune de ces fractions d’être l’initiatrice d’un mouvement plus global et plus radical qui peut surgir d’un événement touchant une fraction quelconque des exploités.
L’avenir dira quel sera alors l’élément unificateur.
H. S.

NOTES

(1) Un article du Monde (5 juillet 2016) donne la mesure de cette dégradation de l’état des ponts et des routes. L’Etat du New Jersey, proche de New York, a suspendu, faute de moyens, tous les travaux publics concernant les infrastructures routières. Pour tout le pays, il faudrait 900 milliards de dollars (817 milliards d’euros) pour remettre en état ces infrastructures. L’incidence annuelle de cette situation serait de 160 milliards de dollars (145 milliards d’euros) comprenant 7 millions d’heures perdues dans les retards et embouteillages de tous les transports en commun, lesquels sont eux-mêmes dans une situation financière catastrophique.

(2) The Guardian, Chris Arnade, 24 mars 2016.
(3) Rust Belt (la ceinture de rouille) est le nom donné aujourd’hui à tout le Nord-Est des Etats-Unis comprenant la région des Grands Lacs, New York et les Appalaches – ce fut dans les années 1950 le cœur de l’industrie américaine axée sur le charbon et l’acier, connu alors sous le nom de « Factory Belt ». Son déclin a commencé à la fin des années 1950 et s’est accéléré avec la crise de 2009. Sa population a diminué entre 10 % et 30 %. Les Appalaches sont une chaîne de montagne longue de 2 000 km parallèle à la côte Atlantique qui fut, grâce au charbon et autres ressources minières et ses industries sidérurgiques, un des éléments centraux de cette prospérité disparue.
(4) Le Welfare, système d’aide sociale, est complexe avec des interférences entre un mélange de politique publique et privée aux niveaux fédéral, des Etats et même des comtés. Depuis les années 1980 (présidence de Reagan) la tendance est au transfert des « charges sociales » des services fédéraux vers les Etats et du public vers le privé (celui-ci étant subventionné en partie par l’Etat fédéral et par les Etats, en partie par les fondations). De plus en plus, pauvres et SDF doivent se tourner vers les ONG ou autres « charities» dont l’activité n’est pas seulement une redistribution des revenus mais aussi un moyen de contrôle social. Le Welfare public comprend surtout les aides familiales, la santé pour les vieux (Medicare) et pour les nécessiteux (Medicaid). De plus en plus, le Welfare basé sur le manque de ressources est transféré sur le Workfare qui conditionne les aides à un minimum de travail. C’est ainsi qu’une des pièces maîtresses du Welfare, les Food Stamps (Supplement Nutrition Assistance Programme, tickets de repas) est conditionné depuis 1996 (présidence de Clinton) par l’obligation d’exercer un travail, payé ou bénévole, ou une formation, pendant 80 heures par mois ; l’application stricte de cette mesure dans 21 Etats en janvier 2016 aurait entraîné la radiation de plus d’un million de récipiendaires sur les quelque 5 millions de personnes bénéficiant de cette forme d‘aide sociale dans ces Etats, sur un total national de 25 millions de bénéficiaires.
(5) « Father Führer», National Review, mars 2016.
(6) David French.

(7) The Other Side, film récent (2015) du réalisateur italien Roberto Minervini tourné dans le Deep South, en Louisiane, donne une image saisissante de cette décomposition sociale. Les chiffres officiels du chômage ne correspondent nullement à la réalité. Plusieurs économistes soulignent que le taux de chômage serait, en incluant toutes les personnes « privées d’emploi », de 23 % de la population active (John Williams sur shadowstat.com). En avril 2016, seulement 63 % des Américains en âge de travailler occupent un emploi ou en recherchent un (Le Monde, 9 mai 2016).

(8) Perspective de l’emploi de l’OCDE 2012.

(9) Courrier International, 13 avril 2016.

(10) Le nombre des licenciements tous secteurs confondus a augmenté de 35 % en avril par rapport à mars (Le Monde, 9 mai 2016). Aux Etats-Unis l’emploi repart mais les doutes demeurent (Le Monde, 11 juillet 2016). « Shortage of skilled workers to drive US wages higher as population ages » (Financial Times, 20 avril 2016).

(11) « The US Economy Has Not Recovered and Will Not Recover », article de l’économiste Paul Craig Roberts (ancien sous-secrétaire au Trésor de l’administration Reagan), publié le 18 février 2016 sur son blog www.paulcraigroberts.org/2016/02/18/expanded-version-the-us-economy-has-not-recovered-and-will-not-recover/ – Voir une traduction intégrale sous le titre « La vérité glaçante sur les Etats-Unis » sur http://www.insolentiae.com

(12) The Washington Post, 2 juillet 2016.
(13) « McDonald’s hit by mass pickets over wages » (Financial Times, 15 avril 2016).
(14) Cette lutte était difficile à cause du système de franchises qui fait que chaque unité peut avoir des conditions différentes de travail et de salaire. On n’est pas salarié de McDo mais d’un employeur X qui a la franchise d’exploitation sous l’étiquette McDonald’s.
(15) Service Employees International Union (SEIU) fait partie de l’organisation Change to Win qui avec les Teamsters et United Farm Workers, s’est retirée en 1950 de la confédération AFL-CIO et n’y est toujours pas revenu.  Ce syndicat joua un rôle important dans la grève des employés d’hôtels, résidences et d’entretien de bureaux qui, partie de Californie, s’étendit en 2006 à tous les Etats-Unis.
(16) « Minimum wage crusaders are holding convention to talk about racism », de Jim Tankersley (The Washington Post, 21 juillet 2016).

(17) « Acier et charbon, sidérurgie et mines, un nouveau contrat social », Echanges n°155 (printemps 2016).

(18) Dans le monde une classe en lutte, avril 2016.
(19) CWA : Communication Workers of America, IBEW : International Brotherhood of Electrical Workers.

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A LIRE AUSSI :

Etats-Unis
– «Les Américains les plus pauvres ont cessé de faire les courses, sauf pour le strict nécessaire » :
http://www.zerohedge.com/news/2016-07-08/26-million-americans-are-now-too-poor-shop-study-finds
Une nouvelle étude révèle que près de 26 millions  d’Américains restent «trop pauvres pour faire des courses ».
Ces 26 millions d’ Américains doivent jongler avec deux à trois emplois, gagnant juste autour de 27 000 $ par an.
Près de la moitié de tous les Américains n’ont pas vu une augmentation de salaire depuis cinq à sept ans. 28 % des Américains ont vu leur salaire net réduit des déductions d’assurance médicale plus fortes ou d’emplois à temps partiel…

Février-juin 2016 : six mois de lutte, pour qui et pour quoi ?

Ce qui suit a été écrit avant la tuerie de Nice (14 juillet), pour tenter de rassurer les camarades de l’étranger qui voyagent, et reçoivent à travers ­divers médias (y compris ceux des ac­ti­vistes français) l’image d’une France un peu à feu et à sang. Outre l’inquiétude quotidienne que des actions « terroristes » imprévisibles et incontrôlables de ce genre peuvent susciter, peu de changement à ce que nous avions écrit fin juin. Sauf peut-être de constater que les médiatisations de tout événement de quelque importance mondiale (le pseudo-coup d’Etat en Turquie, l’intronisation de Donald Trump aux Etats-Unis, l’état d’urgence en France, etc.) relègue aux oubliettes temporaires ce qui faisait la une des médias la veille (qui parle aujourd’hui des migrants ou de Nuit debout ?) (1)
Quelle était la vie à Paris en ces jours de fin juin 2016 ? Les questions posées par des camarades étrangers laissent penser qu’ils croient trouver ici, d’après les informations diverses qu’ils recueillent, une vie quotidienne totalement perturbée par une montée des conflits. Paris devait connaître effectivement le 28 juin la douzième grande manifestation contre la loi dite El Khomri (du nom de la ministre du travail) ou plus simplement « loi du travail », qui fut présentée en conseil des ministres le 9 mars.
Sauf pour l’énorme déploiement des forces de répression (2 000 à 3 000 policiers pour les dernières manifestations) et les perturbations causées dans le trafic routier, la vie à Paris n’a guère été troublée depuis le début de ces actions de résistance. Il n’y a eu aucun manque de ravitaillement, si l’on excepte une grève dans les transports ferroviaires pour des questions spécifiques aux cheminots aujourd’hui terminée, les transports ont en général fonctionné selon leurs horaires, les terrasses des cafés étaient abondamment remplies chaque soir, les écoles et les universités sont ouvertes et les examens se sont déroulés normalement, les matchs de l’Euro de foot n’ont été troublés que par les débordements nationalistes des hooligans. Si des commandos de quelques centaines de personnes peuvent effectuer des raids nocturnes sur le siège de la CFDT ou de la CGT, cela reste très marginal et ne trouble en rien la vie de la ville. Pendant les cinq derniers mois, mis à part quelques points forts temporaires, cette situation a été à peu près ce que je viens de décrire, bien qu’il se soit passé des événements qui valent la peine d’être notés, notamment quant à l’évolution des différentes composantes du mouvement d’opposition à la loi El Khomri. C’est en ce sens que je pense examiner séparément chacun de ces différentes composantes tout en insistant sur le fait que bien qu’elles soient restées distinctes, elles n’ont pu se développer que dans un contexte global et ont pu converger occasionnellement.
J’ai séparé quatre de ces composantes : les étudiants, les syndicats et les travailleurs, « Nuit debout » et la marginalité des activistes dont les frontières sont mal définies, qui peuvent se retrouver dans un même événement décidé par l’une ou l’autre de ces composantes. Pourtant, avant d’entrer dans les détails de la situation en France et le rôle qu’ont pu y jouer les différentes composantes, je dois expliquer ce que je considère comme plus important, le contexte global dans lequel ces composantes opèrent et les situations respectives dans la composition de classe, ce qui explique à la fois leurs convergences et leurs différences.
Un mécontentement général

Ce qui est commun à toutes, c’est un mécontentement général. Ce mécontentement s’est développé dans un rejet des structures politiques, des politiciens ; motivé par leur impuissance face aux problèmes économiques, sociaux et environnementaux causés par l’activité capitaliste mondiale. Ce rejet a été pour la France renforcé par la désillusion de ceux qui avaient encore pu croire aux promesses du présent président social-démocrate. On pourrait penser qu’un mécontentement aussi généralisé donnerait naissance à un puissant mouvement unifié mais on est contraint d’admettre que ce n’est pas du tout ce qui est arrivé dans ces derniers mois. Les conséquences de ce mécontentement sont très diversement appréciées et avec de grandes variations selon les positions dans les structures de classe (2). Parmi la masse imposante des salariés on peut distinguer trois catégories : ceux avec de hauts revenus, ceux avec des revenus moyens et ceux avec de bas revenus ; chaque catégorie montre des réactions très différentes devant ce qui semble être un mécontentement général. La catégorie la plus basse doit d’abord lutter pour son niveau de vie qui pourrait engendrer une plus grande implication dans les luttes : pourtant, cette catégorie ne fut que très rarement impliquée dans le actions de ces cinq derniers mois, et certainement pas d’une manière massive. La raison en est que toutes les dispositions (allocations diverses) destinées à pallier les difficultés matérielles des bas revenus sont toujours en place avec une certaine efficacité sociale, bien qu’elles puissent avoir été quelque peu réduites au cours des années récentes. D’autre part, ceux qui sont victimes d’un emploi précaire quelles qu’en soient les conditions, ne font rien qui puisse les faire tomber dans la case encore plus précaire du chômage.
La catégorie moyenne et celle des hauts revenus, dans une certaine mesure, sont moins concernées par l’insécurité de l’emploi et les questions de salaires mais peuvent quand même sentir une certaine menace d’insécurité, subissant dans le même temps une pression dans le travail, avec une dégradation des relations de travail, alors que dans la vie quotidienne sévit une dégradation parallèle des conditions de vie par la modification de l’environnement. Ces catégories des « classes moyennes » se retrouvent dans une revendication et certaines formes de militantisme touchant la « qualité de la vie », ce qui inclut aussi la possibilité de changer leur futur et celui de leurs enfants ; ces enfants, dans leur adolescence et après affrontent le même type de problèmes, renforcés pour eux par l’appréhension de ne pas trouver le job adéquat à leurs espoirs et à leur qualification. D’où l’implication particulière de ces jeunes dans le présent mouvement.
Toutes ces considérations définissent le caractère de ces luttes et leurs limites. Toutes les manifestations et/ou les grèves de cette année n’ont jamais attiré des foules aussi importantes que les mouvements des années précédentes (comme le CPE) et également la présence récurrente d’une « minorité agissante ».
En quoi consiste exactement la « loi El Khomri » ?

La loi « El Khomri » a été votée définitivement le 21 juillet par les députés. D’une certaine façon, bien des participants aux diverses manifestations n’ayant aucune autre opportunité d’exprimer leur mécontentement, n’étaient là que pour « marquer le coup ». De cela découle que pour beaucoup, il s’agissait non de discuter (contrairement aux syndicats), mais de demander le retrait de la loi, ce qui interdisait toute négociation à son sujet. Au-delà de cette position radicale (qui pour certains syndicats dont la CGT ne sont que des mots) et des discussions sur des dispositions de la loi, la plupart des débats tournent autour des conséquences sur les relations de travail des dispositions de son article 2 qui autoriserait dans certaines conditions des accords d’entreprise au niveau d’une usine la transgression des protections légales du code du travail. Il serait trop long d’expliquer ici en détail ce qui est en cause pour les syndicats et les travailleurs, mais il est possible d’en donner les grandes lignes :
u la « loi travail » n’est que la dernière tentative d’adapter les relations de travail à l’évolution des structures de la production capitaliste. On peut voir depuis des années une tendance constante, dans les discussions et les accords sur ces relations de travail, d’un transfert du niveau national et des branches professionnelles vers le niveau de l’unité de travail – usine ou bureau. On peut retracer les principales étapes de cette tendance avec les lois Auroux en 1982 (un tiers des dispositions du code du travail furent alors modifiées), les lois Aubry en 1999 (l’application de cette loi devait être discutés et mises en œuvre au niveau du lieu de travail avec les délégués syndicaux de l’entreprise) et la loi sur la représentativité syndicale de 2008 (qui donnait aux délégués syndicaux de base reconnus représentatifs dans l’entreprise le pouvoir de discuter des conditions de travail sans avoir à suivre les directives nationales des confédérations). La loi El Khomri est seulement la dernière étape de cette évolution qui prive les syndicats nationaux de leur pouvoir légal d’intervenir dans les relations sociales de l’entreprise ;
u si l’on considère qu’actuellement moins de 10 % des salariés français sont syndiqués dans les quatre plus importantes confédérations syndicales (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC) (et d’une manière très inégale suivant les branches professionnelles), on peut en conclure que le pouvoir des syndicats réside seulement dans ce que la loi (le capital) leur concède. De cela découle leur réaction contre ce nouveau pas dans les relations sociales qui touche leur position quant à leurs possibilités d’intervention dans les relations de travail, laquelle est liée par ailleurs avec leur conception du rôle du syndicat et aux positions de la majorité de leur base réduite. C’est seulement ce dernier point qui peut expliquer les positions différentes dans le présent conflit entre les deux principaux syndicats, la CGT et la CFDT ; de telles divergences à l’intérieur de la CGT peuvent expliquer les tergiversations de cette centrale tout au long des cinq mois de conflit ;
u la loi El Khomri ne crée pas une nouvelle situation dans laquelle les travailleurs seraient privés de quelque droit touchant leurs conditions de travail (c’est un des principaux arguments des opposants à la loi). Une telle position ignore le fait que dans les années écoulées on a vu de nombreux exemples de travailleurs d’une usine ou d’une entreprise pris dans un dilemme posé par les dirigeants : ou bien accepter de sérieuses dégradations de leurs conditions de travail ou bien être licenciés. La loi semble vouloir donner un cadre légal à de telles situations. Mais ce n’est pas tant la loi qui crée la situation dans ce conflit capital-travail que le rapport de forces qui donne la forme et l’issue du conflit.
Quel jeu joue la CGT ?

Comme nous l’avons souligné ci-dessus une partie importante de l’opposition et de l’action contre cette « loi du travail » a été motivée plus par le mécontentement général que par une opposition à un texte qui n’était pas encore bien défini et qui ne les concernait éventuellement qu’indirectement. En fait, les syndicats – les travailleurs qui les soutenaient éventuellement – ont constitué l’épine dorsale du mouvement d’opposition depuis son début jusqu’à aujourd’hui. Et la CGT était la vertèbre la plus forte de cette épine dorsale. Elle était engagée dans un double jeu (de concert avec deux autres centrales syndicales, Force Ouvrière et Sud). D’une part elle était le théâtre d’affrontements de tendances au sein de sa bureaucratie interne (les unes plus radicales, les autres en faveur d’un accord) et d’autre part elle tentait de faire pression sur le gouvernement dans l’espoir de maintenir ses positions légales. Au cours de cette lutte des mouvements plus indépendants des syndicats prirent à certains moment de la lutte de l’importance et ne pouvaient plus être ignorés, car ils donnaient le ton aux manifestations et aux grèves d’une manière quelque peu erratique. Il n’y eut en fait, dans ce mouvement de cinq mois, aucune réelle unité, aucune cohérence dans cette alternance entre manifestations et grèves.
Quand le projet de loi fut révélé à la mi-février, la CGT, de concert avec tous les autres syndicats, essaya de le modifier par des discussions directes avec le gouvernement, mais cette tentative rencontra une forte opposition des membres du syndicat. Séparément et indépendamment de l’appareil CGT, quelques syndiqués lancèrent une pétition sur Facebook qui réunit en peu de jours plus d’un million de signatures. Fort de ce succès ce groupe informel lança un appel à manifester pour le 9 mars, un appel suivi par les travailleurs mais surtout par les étudiants et lycéens. Ce mouvement indépendant prit de l’ampleur tout au long de mars (voir ci-dessous sur le mouvement étudiant) et contraignit la CGT à se retirer du processus de discussion (une position maintenue par la CFDT) et à organiser une manifestation commune pour le 31 mars, manifestation qui fut certainement une des plus imposantes de tout le mouvement. Mais après ce sommet, les manifestations n’arrêtèrent pas de décliner – sans aucune autre explication, pour ce qui concerne les lycéens et les étudiants, que les vacances scolaires.
Il est difficile d’expliquer pourquoi la CGT lança à la fin de mai une série de grèves illimitées (peut-être pour appuyer des négociations secrètes, et peut-être pour reprendre un contrôle sur le mouvement qui lui avait échappé en mars). Ces grèves furent lancées, soit dans des secteurs pour des problèmes spécifiques n’ayant rien à voir avec la loi El Khomri (comme à la SNCF où la lutte concernait la réforme du statut de cheminot), soit dans des secteurs où la CGT avait une forte influence : dockers, raffineries, employés de voirie, routiers. Si ces grèves causèrent quelque trouble elle ne conduisirent jamais à une grève générale et souvent même les déclarations de grève illimitée n’étaient guère suivies, comme dans les transports publics de la région parisienne. Et ces grèves limitées et peu efficaces (bien que parfois soutenues par l’apport d’activistes du mouvement) se désagrégèrent peu à peu. Depuis lors, le travail a repris partout.
Si la CGT pensait que ces grèves donneraient un second souffle au mouvement et notamment aux manifestations qui se poursuivirent jusqu’à récemment, ils manquèrent leur but parce que la participation à ces manifestations répétées était de plus en plus faible même si parfois elles prirent un tour plus violent. On peut s’interroger sur le point de savoir si derrière ces hauts et ces bas et les alternances grèves et manifestations il n’y avait pas une stratégie de museler le mouvement indépendant qui se dessinait.
Pendant ces mois de lutte, la CGT et les autres syndicats d’opposition à la loi semblaient vouloir créer une image de syndicats combatifs, se comportant pourtant d’une certaine façon comme une minorité agissante espérant amorcer par les diverses interventions le début d’un mouvement plus vaste. Cette position avant-gardiste était partagée par l’ensemble des acteurs que le mouvement associait sous la bannière du retrait de la loi. Cette position commune n’était nullement nouvelle et quelles qu’en soient les données et les avancées des tentatives diverses furent totalement inefficientes dans leur but de stopper le déroulement législatif dont il est évident aujourd’hui qu’elle sera finalement adoptée et mise en application.
Le mouvement étudiant et lycéen

Le fait que dans les premiers jours du mouvement d’opposition à la loi, ce furent les lycéens et les étudiants qui formèrent le noyau actif de cette opposition de février à mars démontre clairement que ces jeunes se sentaient concernés par cette réforme. Même s’ils étaient motivés par la crainte de ne pas trouver un emploi à la fin de leur carrière universitaire autant que par le mécontentement général endémique. Il était évident que les jeunes des banlieues n’ont pratiquement pas participé au mouvement étudiant et qu’ils furent à peine présent dans les actions autour de Nuit debout (la région parisienne compte 3 millions de collégiens et lycéens et 700 000 étudiants, il n’y eut à aucun moment une participation massive de ceux-ci). Bien que le mouvement étudiant ait été organisé par les syndicats d’étudiants et de lycéens il a pris rapidement un caractère autonome à la fois quant à de initiatives locales indépendant et en termes de radicalisme ;
Mais on doit considérer que cette autonomie et ce radicalisme ne réussirent pas du tout à briser les perspectives de carrière des uns et des autres : la participation étudiante et lycéenne s’arrêta pratiquement après les vacances de Pâques et le troisième trimestre scolaire se déroula sans anicroche : les étudiants et lycéens devaient passer leurs examens et ne souhaitaient pas briser leurs perspectives de carrière.
Nuit debout

Nous renvoyons, pour une tentative de compréhension de ce mouvement, à notre article « Nuit debout, un patchwork expression d’un ras-le-bol généralisé » (Echanges n°155, printemps 2016 – http://www.echangesetmouvement.fr/tag/nuit-debout/) qui soulignait les limites d’un rassemblement qui peinait à ressembler au « mouvement des places » apparu dans le monde les années précédentes, et qui n’a pas réussi à dégager une unité « au-delà de la volonté évidente de “continuer” » ce qui n’est même pas arrivé, les rassemblements s’amenuisant au long du mois de juin, pour disparaître ensuite.
Citons notre conclusion : « Même à travers ses limites et ses faiblesses, l’existence même de ce mouvement Nuit debout apparaît être un témoin et certainement une étape vers une prise de conscience collective de cette faillite d’un système. L’avenir dira sous quelle forme et à quelle dimension. Dans ce qu’elle sera en fait et pas du tout dictée par l’un ou l’autre, pas par nous en tout cas. »
Les marginalités

J’ai mis ce mot au pluriel parce que cette sorte d’action – distincte des plus importantes – a pu prendre différentes formes et était organisée (ou pas) par différents groupes œuvrant séparément ou ensemble de manières différentes en fonction de situations différentes. Ces groupes peuvent même se trouver en violente compétition – « plus révolutionnaire que moi, tu meurs ».
Je considérerai seulement ce qui est arrivé au cours de ces cinq mois de protestations sous toutes ses formes, pas seulement celles qui se rattachent aux actions violentes les plus souvent relatées, souvent répondant à la violence des policiers (mais pas toujours), pas seulement dans l’importance des dégradations matérielles mais aussi dans toutes sortes de perturbations, soit distinctes, soit en marge des plus importantes actions, en général les manifestations.
Je veux souligner deux points que je considère comme essentiels dans ces marginalités quels que soient leur forme et leur caractère :
u elles procèdent toutes du même concept d’avant-garde. D’un côté ceux qui les composent pensent que leur action au cours d’une manifestation va entraîner un grand nombre des manifestants vers quelque chose de plus important, une émeute par exemple (effectivement dans quelques manifestations on a pu voir s’amorcer une telle participation de manifestants « pacifiques », syndicalistes ou pas, mais ce fut toujours très limité). D’un autre côté ils peuvent penser par des actions directes distinctes donner un exemple de ce qui pourrait être fait pour sortir de l’inefficacité des récurrentes manifestations ;
u on doit noter que ces actions violentes peuvent être organisées par des minorités réduites sans être l’objet d’une répression de la part des autres participants (sauf par les services d’ordre syndicaux), parce qu’elles trouvent une sorte d’approbation pour leur action.
Mais la question que l’on peut se poser, au-delà de ce caractère minoritaire d’avant-garde, est dans la nature des buts de leur action. Ils ne furent jamais dans la position de perturber sérieusement la vie quotidienne normale durant ces derniers mois ni de changer le caractère des manifestations. Au-delà du fait de cette inefficacité, au-delà du fait d’avoir été réprimé parfois durement, une autre question se pose sur l’impact politique de ces tentatives de dépassement.
Quelques considérations politiques

Dans moins d’un an aura lieu en France une nouvelle élection présidentielle et le président présent pourrait de nouveau être candidat.
Pourtant, sa popularité et celle du Parti socialiste dont il est le représentant sont si basses que les chances d’un candidat social-démocrate d’être élu sont quasiment inexistantes.
D’où une simple question que nous nous sommes posé dès l’annonce de ce projet de loi El Khomri : était-ce aussi urgent de proposer au vote une loi aussi impopulaire, seulement capable de provoquer une forte mobilisation et d’accroître le discrédit de tous ces politiciens ?
D’une part, le fait que le gouvernement a été capable de maintenir le processus de vote de la loi devant une certaine agitation sociale (mais de faible ampleur il est vrai), peut lui assurer des gains politiques dans la « France profonde ». D’autre part, les actions minoritaires violentes (et leur surdimensionnement dans les médias) aussi bien que l’apparente radicalisation de la CGT peuvent renforcer cette réputation nouvelle de capacité de garantir la « loi et l’ordre ».
Il est difficile présentement de dire si le gouvernement socialiste mérite un diplôme de machiavélisme politique ou s’il a su habilement jouer sur les circonstances. Mais toutes les oppositions paraissent fondre au soleil des vacances d’été et la « loi du travail » a bien été votée et apparemment elle sera mise en œuvre. Et tous les acteurs pacifiques ou violents de ces cinq mois de lutte peuvent peut-être se vanter d’avoir été cocus. Une autre question peut aussi se poser : l’échec de ces six mois de manifestations diverses n’entraînera-t-il pas une démoralisation de ceux qui agirent durant ces jours, prévenant ainsi un mouvement de plus grande ampleur dû au mécontentement global ? Ce qui pourrait aussi faire penser à une autre manipulation du pouvoir.
H. S.

 

NOTES

(1) Cette logorrhée médiatique mériterait une étude sur la manipulation par les pouvoirs divers des événements permettant de reléguer l’important avec le surdimensionnement du ponctuel d’un intérêt mineur.

(2) Globalement, la baisse du niveau de vie en France peut s’exprimer en deux chiffres. En dix ans, la population française a augmenté de près de 10 % alors que le PIB est resté pratiquement stationnaire, ce qui signifie une baisse globale du niveau de vie, mais différenciée selon les catégories sociales.

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A LIRE AUSSI

De nombreux textes peuvent apporter des éléments complémentaires ou des approches différentes. Nous ne pouvons les reproduire ici, ni même les citer tous.
– « Loi El Khomri, robots et mondialisation du capitalisme » (http://science21. blogs. courrierinternational.com/archive/2016/04/10/loi-el-khomri-robots-et-mondialisation-du-capitalisme-i-51551.html)
– « Nuit debout et citoyennisme : attraction fatale » (Yves, Ni patrie ni frontières) (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2479)
– « Printemps 2016 : un mouvement inattendu »  (G. Soriano et Nicole Thé) : texte écrit pour la revue allemande Wildcat, et paru dans son n° 100. Accessible sur le site de Wildcat en  français (www. wildcat-www.de/fr/fr_ w100_nuitdebout.html)
– Feuille d’infos de l’assemblée de lutte d’Alès. Au sommaire : « Contre la loi travail: lutte générale et illimitée !! »  ; communiqués et récits d’actions ; une chronologie du mouvement social qui se construit aussi à Alès ; « C’est quoi l’assemblée de lutte ? »… https://exploitesenerves.noblogs.org/recit-de-la-journee-du-17-mai-a-ales/
D’autres textes que nous pouvons envoyer sur demande :
– « Le mouvement de mars 2016 » (signé Alain).
– « A propos du mouvement Nuit debout » (signé Raoul).
– « Face à la loi travail, tous debout. »
Et bien sûr les revues :

Courant alternatif n° 262 (été 2016) : « Pas de vacances pour la lutte de classes », « La gauche et le maintien de l’ordre » ; Alternative libertaire n° 263 (juillet-août 2016) : « Révolte, retour sur un printemps brûlant », « Un printemps, deux CGT », « La bureaucratie nous divise, l’action nous unit ! », « Grabuge organisé… : attention au romantisme de la violence… et au crétinisme de la légalité » ; La Forge nos 574 (juin 2016) : « L’unité ouvrière et populaire en action », « La violence a un caractère de classe » et 575 (juillet-août) : « L’unité ouvrière et populaire en marche » ; « De la SFIO au PS, une longue tradition de violence contre les travailleurs et les peuples »…

Acier et charbon, sidérurgie et mines : un nouveau contrat social ?

Paru dans Echanges n° 155 (printemps 2016).

La crise mondiale touche toutes les activités dans le procès de production, de circulation et de consommation des marchandises. Mais pas de la même façon. Dans la distribution, la réduction de la consommation n’entraîne qu’une diminution des commandes, ou leur annulation en cas de faillite. Cette réduction et/ou annulation des commandes signifie, pour les fabricants de ces produits de consommation, la réduction du volume des matières premières consommées dans la production d’un produit fini. Dans le cas où une matière première est un des principaux éléments pour la fabrication de ce produit, le ralentissement est répercuté essentiellement sur le fournisseur, et celui-ci s’ajoute à la réduction des commandes des entreprises utilisant la même matière première. Cet effet cumulatif place ainsi les fournisseurs de matières premières dans une situation beaucoup plus précaire. Plus une manière première est utilisée dans un grand nombre de produits finis, plus cet effet cumulatif est important.
La médiatisation et l’irruption dans le quotidien des innovations de l’informatique et des péripéties financières a quelque peu relégué, dans la perception individuelle et collective de la crise, la production de produits de base. On en oublie ainsi souvent le rôle joué toujours dans l’économie moderne par le charbon et l’acier, alors qu’en 1952 la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) fut la première pierre de l’Union européenne, précédant de quelques années le Traité de Rome qui créa le Marché commun.
Il suffit de se pencher un peu sur notre quotidien pour voir que, dans le monde moderne, globalisé et mondialisé, ces deux produits interdépendants – le fer sous toutes ses formes (fonte, fer, acier et aciers spéciaux) et le charbon – sont les piliers de l’économie par leur omniprésence en proportions diverses dans d’innombrables produits de consommation et dans d’imposantes réalisations. De la trottinette à la fusée spatiale en passant par la voiture, de la poêle à frire à la cuve de centrale atomique, de l’aiguille à coudre au viaduc de Millau, de la Kalachnikov au char d’assaut, de la barque de pêche au porte-avions, du lampadaire à la tour Eiffel, du fil de fer aux fers à béton, le fer et ses succédanés sont partout.
C’est la raison pour laquelle l’industrie prenant le fer comme matériau, avant la crise fut l’objet d’investissements importants tant dans les pays déjà industrialisés que dans les pays en développement : avec son corrélatif nécessaire, l’exploitation charbonnière (1), la sidérurgie était et reste l’ossature de la puissance économique des Etats.

CHINE

La crise, par l’effet cumulatif que nous avons évoqué, a frappé sidérurgie et charbon en raison de cette universalité d’utilisation. Cet effet a été d’autant plus marqué dans les pays en développement les plus importants qu’ils avaient misé plus particulièrement sur ces industries pour assurer leur indépendance économique et les nécessités de leur développement accéléré dans tous les secteurs, particulièrement ceux qui consommaient le plus les produits ferreux – infrastructures et matériel de transport terrestre et maritime. C’est ainsi que ces branches industrielles ont pris un essor particulièrement fulgurant en Chine. Alors qu’en 1990 la Chine n’assurait que 10 % de la production mondiale d’acier, elle est devenue, vingt-cinq ans après, le premier producteur mondial, assurant 50 % de la production mondiale (en 1875 la Grande-Bretagne en assurait 40 %) (2). En raison de cette position dominante, la Chine a subi de plein fouet les effets de la crise, et elle doit impérativement réduire sa production d’acier et par contre-coup sa production charbonnière. Mais comme cela ne peut se produire en un jour, elle doit aussi écouler son surplus d’acier avant que les effets des restructurations se fassent sentir (3).
C’est là que le système capitaliste d’Etat, du moins dans les prises de décisions concernant des problèmes essentiels, montre sa supériorité sur le capitalisme libéral. Schématiquement on peut dire que, même s’il y a des conflits internes entre les différents secteurs du parti contrôlant telle ou telle industrie, tout peut être assez rapidement réglé, sans trop se soucier des conséquences possibles en raison du contrôle social étroit. Comme le secteur étatique couvre encore 40 % de la production industrielle – dont la sidérurgie –, le début d’une crise comme celle de l’acier déclenche presque immédiatement des restructurations dans le secteur considéré.
Depuis vingt ans, le secteur dual interconnecté du charbon et de l’acier a connu d’importantes restructurations. De 1998 à 2003, des réductions de capacité et les modernisations ont amené le licenciement de 28 millions de travailleurs. Le 4 avril 2016, le gouvernement chinois a publié un nouveau plan prévoyant de licencier près de 2 millions de travailleurs dans les mines et la sidérurgie et près de 6 millions dans ces mêmes secteurs dans les années à venir. Comme nous en parlerons ci-après, ces mutations n’ont pas été et ne sont pas sans résistances, et même pas sans remous politiques dans le Parti communiste. La Chine compte plus ou moins 150 000 entreprises d’Etat exploitant 30 millions de travailleurs. La plupart de ces « zombies companies » sont maintenues artificiellement en vie par les autorités locales pour pallier les pertes de revenu et éviter d’accroître le chômage local.
Mais cela ne résout pas le problème immédiat de la surproduction présente et des stocks qui s’accumulent car, nous venons de le voir, cette production ne peut s’arrêter ni même se réduire aussi brutalement. La Chine commence à exporter massivement ses surplus : elle propose sur le marché mondial en 2015 à 200 livres sterling [environ 261 euros] la tonne d’acier qui valait 400 livres sterling en 2012. C’est plus que du dumping, et les clients affluent. En 2015, elle a exporté 112 millions de tonnes d’acier, plus que toute la production américaine annuelle et dix fois plus que celle de la Grande-Bretagne. Depuis, la Russie est entrée aussi dans ce même jeu.
Cette braderie a sur le plan mondial une double conséquence.
Pour les pays qui n’ont pas de production d’acier, c’est pratiquement l’élimination des concurrents américains et européens.
Pour les pays producteurs, c’est la ruine pour les entreprises qui ne peuvent s’adapter, au moins dans un futur proche : d’un côté, pour l’immédiat l’établissement de droits de douane, d’un autre côté, pour le plus long terme, des restructurations notamment par des fusions d’entreprises  afin de parvenir à des économies d’échelle. C’est ainsi que les Etats-Unis établissent des droits de douane de 236 % sur les aciers chinois alors que la Grande-Bretagne ne peut compter que sur un maigre et ineffectif 16 %. Toutes les puissances hors Chine sont coincées : l’OMC, à laquelle la Chine a adhéré récemment, et les accords commerciaux entre les Etats-Unis et l’Union européenne (UE) et à l’intérieur de l’UE proscrivent les barrières protectionnistes que constituent les droits de douane. D’autre part, l’établissement de ces barrières nationales visant un seul pays expose à des mesures de rétorsion. Cet effet non prévu de la mondialisation et de la libération des échanges est en totale contradiction avec ce qui était prôné et plus ou moins pratiqué jusqu’alors. On peut noter que ce retour à des barrières protectionnistes et à un patriotisme économique coïncide avec l’établissement d’autres barrières – matérielles celles-là – pour entraver la libre circulation des personnes tout au moins au sein de l’Union européenne. On voit ainsi, économiquement et politiquement, l’évolution mondiale d’une industrie amener une contradiction entre les intérêts des multinationales et ceux des nations concernées.
La Chine n’a pas ce problème, mais le problème social classique de l’affrontement direct entre les travailleurs concernés et le capital. Depuis un an la Chine connaît une nette recrudescence de grèves, entre 30 % et 40 % de celles-ci dans le secteur des mines et de la sidérurgie. Entre le 1er décembre 2015 et le 8 février 2016 (un peu plus de deux mois), plus de 1 000 grèves ont été recensées dans toute la Chine contre 1 300 pour tout 2014 et 800 pour tout 2015. Une bonne partie de ces conflits récents concernent le paiement d’arriérés de salaires et les indemnités de licenciements suite à la concentration et aux fermetures d’entreprises minières et sidérurgiques. Quelques exemples récents :
F 29 février et 1er mars : des centaines de mineurs manifestent à Pingxiang (Jiangxi) pour paiement des salaires. Ils sont violemment réprimés par les flics, des blessés. Pour « maintenir l’ordre social » et assurer la stabilité de la production dans les mines, depuis les manifestations les autorités ont pris des mesures « pour garantir l’harmonie y compris  par l’envoi de gens sûrs avec des armes pour patrouiller dans les zones sensibles, recueillir des informations sur les troubles et résoudre les conflits ».
F 9 mars : pendant plusieurs jours, des dizaines de milliers de mineurs du Heilongjiang LongMay Mining Holding Group (le plus grand trust charbonnier  d’Etat, qui exploite 40 mines) manifestent à Shuangyashan, proche de la frontière russe. Ils réclament les ­salaires impayés (certains de ces impayés remontent jusqu’à 2014), et protestent contre des réductions de salaire et contre le projet de 100 000 licenciements dans le secteur minier (40 % de l’effectif total). Les grèves et manifestations se poursuivant, police et armée patrouillent dans le secteur. Les autorités ont  menacé d’être particulièrement fermes contre toute tentative de blocage des communications et occupations.
F Mars : les travailleurs de Tonghua Iron and Steel à Jilin protestent contre le non-paiement des salaires.
F 15 mars : dans le Guangzhou, des centaines d’ouvriers bloquent les entrées d’une aciérie.
Pour tenter de prévenir ces troubles, le gouvernement central a décidé d’accorder des subventions aux industries de l’acier et minières à hauteur de 15 milliards de dollars pour leur permettre d’assurer des mises à la retraite anticipées, des centres de formation et des prêts à la création d’entreprises.

États-Unis

C’est une situation similaire que l’on retrouve aux Etats-Unis où, sous le poids de la concurrence chinoise, on assiste d’une part à un processus de concentration et d’autre part, en partie conséquence de ces concentrations, comme en Chine, soit des fermetures d’usines et de mines avec leur cortège de licenciements soit, à l’occasion du renouvellement des contrats collectifs de branche ou d’entreprise, de tentatives de rogner sur l’ensemble des conditions de travail (classiquement sur les garanties maladies et retraite). Tout au long de 2015, on a assisté, sous l’égide du syndicat United Steelworkers (USW), à des grèves en ordre dispersé, qui se sont toutes terminées par des accords plus ou moins défavorables aux travailleurs. La dernière de ces grèves, qui avait duré jusqu’alors par l’obstination des travailleurs d’ATT lockoutés dès le début de la grève il y a plus d’un an, s’est terminée le 15 mars 2016 par un accord plus favorable.
Mais cela n’empêche nullement les restructurations de se poursuivre et les licenciements de mettre sur le pavé des centaines de travailleurs. En janvier, un des grands de l’acier américain, la multinationale US Steel, ferme une aciérie employant 614 travailleurs et une cokerie en exploitant 300. En février, ArcelorMittal a mis à pied 700 travailleurs. On peut avoir une idée des ravages de ces restructurations par un seul exemple, celui d’East Chicago (banlieue de Chicago à la frontière entre l’Illinois et l’Indiana), centre sidérurgique qui comptait 60 000 habitants en 1960 et n’en a plus que 30 000 en 2016, avec un taux de pauvreté de 36 %. Finalement les travailleurs de ces secteurs minier et sidérurgique, aussi bien chinois qu’américains, sont coincés dans la défense même de leur position : ou bien ils se plient aux propositions de réformes draconiennes de leurs conditions d’exploitation pour maintenir en vie une industrie nationale aux dépens de tous les travailleurs du monde des mêmes industries, ou bien ils résistent et participent à l’élimination de leur propre exploiteur et à leur licenciement, ce qui peut se faire tout autant dans les fusions et restructuration de ces secteurs. En avril, la principale entreprise minière américaine, Peabody, a dû se déclarer en faillite à cause de la concurrence du gaz dans les centrales thermiques et de la crise de l’acier.
Ce dilemme contraint pour les travailleurs   se retrouve encore plus complexe dans l’Union européenne où, faute d’une décision collective à l’échelle de l’Union, chaque Etat se voit confronté aux décisions des multinationales qui ont pris le contrôle des plus importantes aciéries nationales. Les luttes des travailleurs pour le maintien de leur emploi coïncident de manière particulièrement ambiguë avec les impératifs nationaux voire patriotiques opposés aux décisions des multinationales axées uniquement sur la rentabilité devant la concurrence chinoise. Il n’y a pas vraiment de politique européenne dans ce domaine tant les intérêts nationaux prennent le pas sur les nécessités économiques de l’Union. La question objet de cet article doit être examinée quant aux principaux pays européens producteurs d’acier.

Royaume-Uni

En 1980 sous Thatcher, la sidérurgie a connu une vague de restructurations qui dura huit ans et fit tomber les effectifs de cette industrie de 668 000 à 130 000. L’entreprise d’Etat British Steel, privatisée, passa sous le contrôle de Petrus en 1999, pour être reprise par la multinationale indienne Tata en 2006. De 1991 à 2015, les effectifs tombèrent de 38 000 à 18 000 alors que les importations de produits ferreux couvraient 60  % des besoins du pays. Il ne reste aujourd’hui que 11 usines sidérurgiques qui représentent seulement 40 000 emplois directs et indirects.
Tata Steel, perdant de l’argent pour ses aciéries britanniques, annonce en avril qu’il les brade au plus offrant. Une partie d’entre elles viennent d’être vendues pour une livre sterling à un consortium, Greybull Capital, sous condition d’une réduction de 3 % des salaires et des contributions patronales retraite pendant une année et nouvelles discussions après, conditions acceptées par les travaillleurs concernés le 20 avril. Ces nouveaux patrons ont pu ainsi remercier publiquement les syndicats pour leur collaboration. Des pourparlers sont en cours avec d’autres multinationales de l’acier, dont l’allemand Thyssen Krupp . Le gouvernement britanique pris dans sa politique libérale refuse une nationalisation, même provisoire, tout comme l’instauration de droits de douane élevés au niveau européen. Mais il décide quand même le 21 avril, dans un plan de soutien à la sidérurgie nationale, de consacrer des millions de livres au soutien du repreneur éventuel de Tata Steel.

Allemagne

La plus importante sidérurgie de l’Union européenne exploite directement 87 000 travailleurs et indirectement plus de 3 millions. Face à l’important impact de cette crise de l’acier, les réactions de la base contraignent le syndicat IG Metall à organiser des manifestations pour prévenir ou limiter  toute restructuration sur le dos des travailleurs. Le 11 avril,
45 000 sidérurgistes manifestent dans toute l’Allemagne, dont 6 000 à Duisbourg dans la Ruhr. Ces protestations ont reçu l’appui du ministre de l’économie, soulignant l’union nationale patrons et syndicats dans la défense d’une industrie nationale . Les manifestations sont essentiellement dirigées contre un projet de restructuration qui pourrait résulter de la fusion en discussion entre Tata et Thyssen Krupp.

France

La France ne semble pas particulièrement touchée par tous ces remous.
On peut trouver deux raisons à cette situation. D’une part ces restructurations sont déjà accomplies avec de nombreux conflits dans le passé (dans les années 1980 plus de 10 000 emplois ont été supprimés chaque année dans la sidérurgie ce qui fait qu’en 1990 le nombre de salariés du secteur avait été divisé par trois) ; les effectifs actuels avoisinent 25 000. D’autre part, une bonne partie des aciéries françaises se sont spécialisées sur des créneaux porteurs d’aciers spéciaux. Là aussi ces dernières années ont vu une légère chute d’activité et des fusions, mais pas d’une ampleur telle que cela puisse engendrer des luttes.

Le dilemme
de l’Union Européenne

Dans cette sorte de guerre où s’affrontent les multinationales et les Etats autour des préférences et des protections nationales, c’est la plus grande confusion. Dans l’UE, certains Etats sont pour l’établissement de droits de douanes sur l’acier chinois jusqu’à 300 %. D’autres s’y opposent et on voit la multinationale US Steel accuser l’UE et la Grande-Bretagne de « négligence ». Des manifestations sont organisées à Bruxelles dans la plus parfaite concorde sociale comme le 15 avril : les entreprises de l’acier ont organisé le déplacement de 5 000 travailleurs de 18 pays devant le siège de la Commission européenne, de concert avec les syndicats pour que soient prises des mesures protectionnistes. On retrouve ainsi à l’échelle européenne ce que l’on voit à l’échelle des entreprises : une union patrons et syndicats pour imposer aux travailleurs les mesures qui obèrent sérieusement les conditions d’exploitation en les contraignant à choisir entre ces mesures ou le licenciement. Les Etats, c’est-à-dire les politiques nationales, tentent de trouver des solutions plus ou moins œcuméniques pour conserver ces industries de base sur le territoire national, mais leur intérêt ne coïncide pas avec celui des entreprises sidérurgiques dont le seul intérêt est le profit et qui n’attendent des Etats que des facilités financières (sous forme de subventions, d’exonérations diverses et de mesures rendant plus facile l’exploitation des travailleurs).
Et la lutte de classe ?

 

 

Si on considère la situation dans laquelle se trouvent les travailleurs de la sidérurgie d’avoir à choisir entre la fermeture ou une aggravation des conditions d’exploitation – participant ainsi, par des accords syndicats-patrons ou par un référendum d’entreprise – on peut voir qu’elle se rattache à tout un ensemble de mesures dans les relations de travail pries pour permettre au capital de surmonter la crise. Ce qui se passe à l’échelle mondiale (particulièrement pour les Etats-Unis et l’UE, les deux premières puissances économiques mondiales) se retrouve à l’autre bout du processus de production dans l’unité de production dans la même option offerte aux travailleurs d’accepter une modification drastique de leurs conditions d’exploitation ou de se retrouver sur le pavé (une réalité sociale que les projets législatifs englobés sous la « loi du travail » tentent d’encadrer et de légaliser).
Tout cela, vu sous l’angle de la lutte de classe, peut être considéré comme une régression importante qui donne aux dirigeants d’entreprise tout pouvoir sur ces conditions d’exploitation et fait du travailleur un pur objet malléable aux impératifs économiques. Mais on doit considérer un autre aspect dont on voit mal l’incidence dans l’évolution de la conscience ouvrière et du rapport de forces au sein de l’entreprise. Le fait d’appeler les travailleurs à décider du sort de l’entreprise (et en même temps de leur propre sort) modifie profondément les rapports traditionnels d’autorité, même si ce sont les dirigeants qui en fixent les termes. Que signifie cette mutation et quels en seront les effets ?  L’avenir le dira car  il est trop tôt pour pouvoir analyser les conséquences de ce processus en cours.
H. S.

 

 

NOTES

(1) Dans le processus traditionnel, la fonte (haute teneur en carbone) sort du haut fourneau où l’on a mélangé minerai de fer et coke (obtenu par distillation du charbon) et autres adjuvants. Cette fonte liquéfiée dans un convertisseur voit réduire sa teneur en carbone pour produire de l’acier puis du fer. Pour modifier les qualités de l’acier on y ajoute d’autre métaux en quantité diverses pour donner des aciers spéciaux. D’autres procédés sont utilisés pour le recyclage de la ferraille (four électrique) ou la réduction directe du minerai.
(2) Sur la production mondiale de 1 800 000 tonnes d’acier en 2015, la Chine en a assuré presque la moitié, les Etats-Unis 10 %, l’Union européenne 10 % (l’Allemagne 5 %, la France 1,5 % et la Grande-Bretagne 1,5 %).
(3) Plusieurs raisons s’opposent à un arrêt immédiat d’une aciérie à cause du caractère même de cette production. Un haut fourneau doit fonctionner en continu donc être approvisionné régulièrement sans arrêt. Un arrêt le met pratiquement hors d’usage et tout son revêtement intérieur doit être reconstruit avant toute remise en route. D’autre part, pour assurer ce fonctionnement constant, des contrats à long terme pour le minerai et le charbon ont été conclus qui ne peuvent être rompus immédiatement, et au prix de dédits financiers. La crise laisse donc, avant toute réduction ou arrêt, un surplus qui doit être écoulé.