Rojava. Comment un général autoproclamé devient un dictateur

Pour devenir un dictateur reconnu, il suffit d’être l’obséquieux serviteur de puissants intérêts mondiaux. Et l’exécuteur de leurs basses œuvres. Mais ce n’est pas tout, car le général dictateur dont nous parlons ici est aussi un militant fidèle du Parti communiste kurde (PKK) (1), de son leader Öcalan (2) et de l’idéologie présente de cette organisation.
Il peut paraître curieux que cette question du Rojava soit abordée sous l’angle de cette étude personnalisée. Mais, aujourd’hui, cette histoire personnelle est celle du Rojava : c’est lui qui l’a façonnée et la façonne, et les deux itinéraires du général Abdi et du Rojava se confondent.

Géographie du Rojava


Tout part du réchauffement climatique


La région de Rojava, entre le Tigre et l’Euphrate au sud de la Turquie, et frontalière de l’Irak, montre à la fois des plaines et des collines et quelques montagnes.
Le Rojava, c’est dans la fédération de régions de la Syrie (les Gouvernements) une portion indépendante du territoire syrien de 55 000 km² (le dixième de la France, soit à peu près la dimension de la région Grand Est ou celle de toute la Belgique), peuplée de 6 à 7 millions d’habitants, approximativement celle de cette région française mais très inégalement répartie. La majorité de la population est concentrée dans le nord, près de la frontière turque, et est formée essentiellement de paysans produisant (notamment pour l’exportation) des céréales, du coton, des olives et des pistaches. En 2009, ces espaces fournissaient 52 % du blé syrien et 79 % du coton du pays. Entre 50 % et 60 % de la production des hydrocarbures provenaient également de la région. Cette production, évacuée par pipelines dans tout le pays, est traitée avec des capacités de raffinage locales très sommaires et particulièrement polluantes.
Le sud est désertique mais contient l’essentiel des champs pétroliers de l’État. La principale zone peuplée est aussi pour une bonne part une bande de 30 km frontalière avec la Turquie, actuellement occupée par des forces conjointes syriennes, turques et russes pour prévenir toute attaque venant de la Turquie. Ce qui rend encore plus complexe la situation dans cette
région (3).


Il faut rappeler que l’origine du conflit syrien fut une sécheresse exceptionnelle provoquée par le réchauffement climatique et qui a frappé, de 2006 à 2011, une vaste région du nord de l’Irak et de l’Est de la Syrie, provoquant pour la Syrie un exode rural, notamment vers Damas, et une déstabilisation à l’origine des troubles . Ce sont ces mêmes régions désertées, dont le Rojava, qui ont permis l’expansion des islamistes et l’enchaînement des événements dont nous parlons ci-après (4).
Lorsque les États-Unis prirent la tête de l’Alliance pour l’élimination de Daesh et de son État islamique, ce n’est nullement à cause de son extrémisme religieux ou de ses atrocités diverses (ce qui ne les aurait guère gênés car ils ont soutenu et soutiennent ailleurs des régimes similaires), mais parce que cet État avait la maîtrise des champs pétroliers du nord de l’Irak et du Nord-Est de la Syrie et que cela risquait, par une alliance avec l’Iran, de constituer un pôle pétrolier mondial hors de la main-mise américaine et de mettre en difficulté leur contrôle sur les émirats arabes pétroliers.
Les opérations militaires de l’Alliance furent menées au sol par les milices kurde  liées au PKK entraînées par des militaires américains sur le terrain, dotées d’un puissant armement par les États-Unis, et appuyées par une couverture aérienne américaine. Le commandant des milices kurdes impliquées dans ce combat contre Daesch se trouvait à la fin de ces opérations à la tête d’une véritable armée et était devenu un allié indéfectible des États-Unis dans la région. Mais avant de retracer sa carrière, quelques éléments sont nécessaires pour tenter de voir un peu plus clair dans ce chaos du Moyen-Orient.


Un pluralisme ethnique
et religieux

On doit aussi considérer la multiplicité des ethnies et des religions, car le Rojava est un véritable melting pot, source de divisions et d’affrontements. Deux groupes ethniques sont dominants. Les Kurdes ne forment que 55 % de la population du Rojava et le reste est d’une grande diversité : Arabes, Bédouins, Assyriens, Turcs, Arméniens, Irakiens. On trouve la même diversité dans les appartenances religieuses  : sunnites, chrétiens orthodoxes syriens, catholiques, Église assyrienne, religion yazidique (5).
Les séquelles d’une guerre de dix années qui couve toujours
Différents facteurs obèrent sérieusement l’activité économique du Rojava. Les séquelles habituelles d’une agriculture productiviste, avec l’usage intensif des engrais, pesticides, herbicides et autres intrants, se cumulent avec des circonstances locales (pollution des raffineries sommaires), les effets de la guerre, avec parfois des incendies de bâtiments, des destructions de matériel agricole ou une impossibilité de maintenance. Pour cultiver et reboiser le Rojava, les agronomes syriens doivent dépolluer les sols et les cours d’eau. L’explosion des obus, les douilles de balles et les armes chimiques ont non seulement eu un impact écologique démentiel lors de leur utilisation, mais elles résultent également en une pollution sur le long terme. L’utilisation par la coalition internationale de cartouches d’uranium appauvri est la cause de graves problèmes de santé, car leurs résidus contaminent l’environnement pendant très longtemps. Les munitions de mortiers, les roquettes et autres armes explosives contiennent des métaux lourds et de la TNT qui sont cancérigènes. Lorsque ces armes ont été utilisées dans les zones urbaines, par exemple à Kobané et Hesekê, ces substances se sont mélangées à la poussière des décombres et ont ensuite été inhalées par les habitants. Elles se sont également répandues dans l’eau et sur les terres agricoles. L’État islamique allumait des brasiers géants, alimentés en pétrole, en plastique et en déchets divers. Leur objectif était de créer un énorme écran de fumée opaque et noire, pour se dissimuler lors des raids aériens. Ces feux ont fortement pollué l’air, les sols et l’eau. Dans leur fuite, ils ont également piégé de nombreuses zones avec des mines mortelles tant pour les humains que pour la faune. Ajoutons à cela les destructions d’installations industrielles qui ont occasionné la libération de nombreux gaz nocifs et produits chimiques dans l’atmosphère (6).


L’organisation permanente
de l’État syrien


Mais auparavant : en quoi consiste un État ? C’est un ensemble de règles conditionnant une population sur un territoire défini. Pour ce faire le territoire de l’État est divisé en unités administratives dans lesquelles des agents de l’État ou des collectivités publiques (villes, régions…) se voient attribuer des fonctions bien précises concernant la propriété (cadastre et brevets), l‘ordre public (gendarmerie et police), la défense du territoire (armée), l’application du droit (tribunaux) la collecte des impôts directs et indirects, les communications (réseaux routiers et ferroviaires, postes, téléphone, radios), l’enseignement, l’état-civil. Tout cela dans une hiérarchie calquée sur des hiérarchies géographiques qui constitue l’appareil d’État au service très obsédant de l’appareil politique. Ce qui fait que, quelles que soient les vicissitudes de ce pouvoir politique, celui-ci dispose de la permanence de l’ensemble. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la même administration de l’État français a fonctionné sans coup férir, mis à part quelques modifications de détail, sous l’ultra conservatisme politique avant 1934, sous le Front populaire, sous Pétain et l’occupation allemande, et sous les ive et ve Républiques. Et il en est de même pour tout État.
Les subdivisions de la Syrie comprennent des gouvernorats (ou « mouhafazas »), divisés en districts (ou « mintakas »), eux-mêmes divisés en sous-districts (ou « nahiés »). Ceux-ci contiennent les villages, qui sont les plus petites unités administratives. Dans chacune de ces divisions administratives, on trouve des fonctionnaires chargés de responsabilités précises (7).
La position géographique du gouvernorat d’Al-Hasaka correspond approximativement à la Djézireh. La Djézireh, Jazîra ou (la) Jezire ( al-jazayra, « l’île » en arabe), est une partie du Nord de la Mésopotamie correspondant la Haute Mésopotamie, et une ancienne province de Syrie située dans le Nord-Est de ce pays, le long des frontières avec la Turquie et l’Irak. Elle correspond quasiment à l’actuel gouvernorat d’Hassaké, aux cantons de Djézireh, Kobané et Afrine.
C’est ce territoire qui constitue « l’entité fédérale démocratique » du Rojava, proclamée en 2013, et qui a conservé tout son appareil administratif avec des fonctionnaires locaux qui continuent d’être payés par le gouvernement de Damas.


Tout tourne finalement toujours autour du pétrole


Avant le début de la guerre en 2011, la Syrie produisait 360 000 barils de pétrole par jour. Elle en produit aujourd’hui environ 60 000.
« Le tournant, indique un militant internationaliste qui est resté au Rojava (8), c’est après la guerre contre Daech, lorsque l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) a refusé aux États-Unis l’accès direct aux champs de pétrole, leur accordant seulement le droit d’acheter du pétrole extrait par les auto-administrations (ce qui permet entre autres aux conseils populaires de financer l’effort de guerre). Trump a alors commencé à discuter avec Erdogan, qui attendait le feux vert des États-Unis pour pouvoir envahir la Syrie, et les zones kurdes en particulier.
L’opération Rameau d’olivier, en 2018, qui a mené à l’occupation de la ville et de la région d’Afrin, découle de cet accord militaire entre Erdogan et Trump. Les États-Unis voulaient prouver aux Kurdes et à toute la population du Rojava que, sans leur appui, elle était condamnée à être vaincue par Bachar el Assad ou par la Turquie. Après l’occupation d’Afrin, les négociations ont continué avec les Américains : ils ont menacé de se retirer du territoire si on ne laissait pas leurs entreprises exploiter les puits de pétrole.
La conséquence en fut le retrait des troupes américaines et l’opération Peace Spring, lancée dans le Nord de la Syrie par l’armée turque et les rebelles de l’Armée nationale syrienne contre les Forces démocratiques syriennes. Ces offensives militaires turques soutenues tacitement par les États-Unis ont ruiné la réputation des présidents américains auprès de la population d’ici. Avant 2018, les civils appelaient affectueusement Obama “Heval Obama” ; aujourd’hui, ils désignent les Américains du sobriquet de “bênamus”(sans honneur). Cela dit, les troupes américaines ne se sont jamais complètement retirées ni de Syrie ni d’Irak.
Aujourd’hui, avec Biden, la volonté de se réimplanter dans la région est très claire. Des nouvelles troupes sont arrivées, de nouvelles bases se construisent et du matériel arrive en masse. Récemment, les troupes américaines ont attaqué les bases d’une milice iranienne en Syrie ; cette attaque était une réponse à une autre attaque d’une milice iranienne visant les troupes américaines en Irak. Ces événements prouvent bien le caractère supranational de la guerre civile en Syrie : une milice iranienne attaque les Américains en Irak, les Américains répondent par une attaque en Syrie. »
Qui est le général (autoproclamé) Abdi ?
Il est temps maintenant de parler de l’homme fort du Rojava qui est aussi « homme lige » des Américains, mais un homme lige qui entend garder l’indépendance de « son » État, qui pourtant indirectement est un élément du fédéralisme syrien.
Mazmoum Abdi n’est qu’un des noms de guerre de Ferhat Abdi Sahin (qui se fait aussi appeler Sahin Cilo et Sualin). Né en 1967 de parents kurdes dans un village proche de Kobané, il fit des études d’ingénieur à l’université d’Alep et rejoignit en 1990 le PKK, dont il devint un militant.
« Il faut remonter au début des années 1980 pour comprendre la révolution du Rojava (9). Dans ces années, les cadres du PKK en exil jettent les bases des organisations populaires dans les communautés kurdes de Syrie. Abdullah Öcalan (dit Apo, ce qui signifie « oncle » en kurde) et ses proches, les « apocis » (celles et ceux qui suivent Apo) vont de ville en ville, de maison en maison, pour recruter et former des militant politiques et constituer une structure populaire révolutionnaire. Petit à petit, des institutions populaires démocratiques ont commencé à émerger un peu partout au Rojava, et même dans les grandes villes syriennes comme Alep ou Damas. Au fur et à mesure ont émergé le mouvement des femmes, le mouvement des jeunes, les partis politiques kurdes et leurs institutions comme les conseils populaires, les coopératives, et autre. Ces mouvements subissent la répression des États impériaux, des dizaines de militants sont enfermés, assassinés ou ont « simplement » disparus.
Ce qui valut à Abdi d’être emprisonné à cinq reprises. Il devint aussi l’ami personnel du leader Öcalan, dont de nombreuses photos montrent une grande fraternité d’arme. Le PKK l’envoya en 1996 faire un travail de recrutement dans la zone rurale de Sendili en Turquie.
On retrouve Abdi avec une mission semblable en Europe (1997-2003), en Irak (2003). Il est promu dans l’équipe dirigeante du PKK en 2005 et dirige l’organisation armée People’s Defence Unit (YPG) de 2009 à 2011. Il revient alors en Syrie pour y implanter les YPG dans la population kurde. En 2010 un groupe de sénateurs américains demandent qu’un visa soit délivré à Abdi pour discuter des relations Syrie-États-Unis, décision critiquée par la Turquie qui considère le PKK et ses émanations comme des organisations terroristes (10).
« En 2011, lors des soulèvements populaires syriens qui secouent le pays pour mettre à bas le régime de Bachar el-Assad, les Kurdes manifestent aux côtés du reste de la population syrienne. En 2012 le régime d’Assad retire ses troupes du Nord-Est syrien. Les supporteurs du régime et en particulier la bourgeoisie (grands propriétaires, industriels) fuient la région pour aller se réfugier sous la protection d’Assad dans les grandes villes de la côte ou en Occident. À ce moment, le mouvement du confédéralisme démocratique a déjà une solide base organisationnelle et populaire (conseils populaires d’auto-administration, coopératives, forces d’auto-défense, système de formation, etc.). Donc quand le régime d’Assad s’est retiré, le mouvement a été capable de lui forcer la main pour qu’il cède certaines ressources (en particulier militaires et économiques) au mouvement. Ça a constitué le point de départ de la déclaration d’autonomie et de la révolution du Rojava qui deviendra plus tard l’AANES. (11) »
Abdi travaille alors en liaison avec Bachar el-Assad et le gouvernement de Damas qui lui confie un rôle clé dans le gouvernement d’Al-Hasaka, et qu’il occupe militairement avec son armée, les Forces démocratiques syriennes (FDS), formées en 2015. C’est à ce titre qu’il signe la charte de l’ONU contre l’enrôlement des enfants dans les forces armées. Suivent des tractations avec Bachar et la Russie pour créer entre le Gouvernement du Rojava et la Turquie une zone tampon avec présence de troupes russes et syriennes pour prévenir toute attaque de la Turquie. Abdi est envoyé en août 2014 aux États-Unis pour négocier avec les États-Unis et l’Iran la formation de l’Alliance pour éliminer l’État islamique. Il prend du galon avec des instructeurs américains et à la fin de cette guerre il se trouve à la tête de 70 000 combattants, commandant en chef – général – des FDS. Pendant cette guerre, les Américains ne fournissent pas seulement la couverture aérienne mais un armement puissant, des instructeurs et des troupes d’appui. Des liens se sont tissés, pas seulement militaires mais aussi personnels, notamment avec les dirigeants militaires et politiques américains.
Lorsque l’opération est terminée, Abdi garde d’excellentes relations avec l’administration américaine qui voient en lui un homme de confiance. Démocrates et Républicains du Congrès insistent unanimement de nouveau pour qu’il puisse venir à Washington, discuter de la situation en Syrie, ceci malgré l’hostilité d’Erdogan. Au printemps 2019, l’État islamique n’existe plus mais Daesch continue la guérilla sur tout le territoire syrien, y compris dans le Rojava. Pendant que les milices combattaient sur le front, les différentes structures du confédéralisme démocratique se développaient et intégraient de plus en plus de gens et de communautés dans leur système politique, en particulier dans les régions anciennement occupées par Daesh (12).
C’est finalement à Davos, le 24 janvier 2020, lors des rencontres annuelles des exploiteurs mondiaux, que Trump rencontre Abdi, venu spécialement dans la station suisse. Mais un incident va faire jaser. Comme à son habitude, Trump se trompe et prend Abdi pour son adversaire kurde d’Irak, Barzani, dont l’organisation fondée sur des structures tribales divergent du PKK léniniste. Cette confusion illustre la politique des États-Unis dans ce secteur pétrolier du Moyen-Orient, jouant sur ces deux tableaux pour éviter une fusion entre ces secteurs pétroliers nationaux. Peu importe car la rencontre reste un symbole alors que dans la coulisse, les experts mettent au point cette question cruciale du pétrole syrien (dont le Rojava détient près de 70 %) (13).


Accord pétrolier


Au cours de l’été 2020, tout se concrétise. Une annonce suscite une levée de boucliers du côté de Damas et d’Ankara, celle d’un accord entre la compagnie pétrolière américaine Delta Crescent Energy LLC et l’administration semi-autonome kurde dans le Nord-Est syrien, zone où se trouvent la plupart des champs pétrolifères et qui échappe en grande partie au contrôle de Bachar el-Assad. Si peu de détails ont filtré sur le contenu du texte, des précisions ont été apportées lors d’une audience de la commission des relations étrangères du Sénat des États-Unis. Affirmant avoir été informé de ce contrat pour « moderniser les champs pétrolifères dans le Nord-Est syrien » par le commandant en chef des FDS, le général Mazloum Abdi, le sénateur républicain Lindsey Graham a saisi l’occasion pour demander au secrétaire d’État américain d’inviter Abdi à Washington. Mike Pompeo, alors secrétaire d’État des États-Unis (chef de la diplomatie américaine), soutenait l’initiative. Coalition militaire majoritairement composée de la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), les FDS entretiennent des liens étroits avec Washington depuis leur création. « L’accord a pris un peu plus de temps que nous l’avions espéré, et nous en sommes maintenant à sa mise en œuvre », a affirmé le secrétaire d’État, confirmant l’appui de l’administration de Donald Trump. En octobre 2019, Washington avait déjà annoncé qu’il s’apprêtait à déployer des « moyens mécanisés » pour assurer la défense des champs pétrolifères dans la province de Deir ez-Zor, proche de la frontière avec l’Irak, repris des mains des jihadistes de l’EI avec les forces kurdes et où quelque 200 soldats américains étaient alors stationnés (14).
À la fin de l’été 2019, Trump et Erdogan se sont mis d’accord : la Turquie occuperait les territoires frontaliers du nord du Rojava, tandis que les États-Unis auraient un levier pour faire pression sur les conseils d’auto-administration en les forçant à signer des traités plus juteux sur le pétrole. À la suite de ces accords entre les deux gouvernements, Trump a commencé par demander aux institutions militaires du Rojava de retirer leur ligne de défense sur cette frontière nord (tunnels, bunkers, lignes d’armes lourdes positionnées et autres obstacles), assurant en contrepartie un soutien militaire inconditionnel en cas d’invasion turque. Une fois la ligne de défense démontée, Trump a annoncé le retrait de ses troupes. C’était le 6 octobre 2019, et la trahison était consommée. Le 9  octobre, Erdogan lançait l’opération Peace Spring et commençait à envahir le Rojava. La bataille a été rude et a duré deux mois. En même temps, la situation politique en Syrie a changé ; la Russie a profité du vide créé par le retrait des troupes américaines pour remettre son poulain, Bachar el-Assad, dans la course géopolitique de la région. Les auto-administrations ont dû accepter le retour des troupes gouvernementales syriennes dans le Nord-Est syrien pour bloquer l’avancée turque. La Russie a déclaré qu’elle répondrait à toutes les attaques contre les soldats du régime syrien, à tel point qu’il suffisait de hisser le drapeau d’Assad sur certains check-points pour bloquer l’avancée des prodjihadistes turcs. Cet exemple montre assez bien le jeu des États impérialistes ; ils se mettent d’accord pour écraser les acteurs locaux et défendre leurs intérêts économiques et politiques, à n’importe quel prix.


Partenariat à long terme


Interrogé par L’Orient-Le Jour (15), Nicholas Heras, responsable du programme de sécurité au Moyen-Orient de l’Institute for the Study of War (ISW), souligne que « l’accord pétrolier offre aux FDS l’occasion de construire une base plus solide pour un partenariat sur le long terme avec les États-Unis ». Montant au créneau le 3 août 2020, le ministère turc des Affaires étrangères a estimé que l’accord entre Delta Crescent Energy LLC et l’administration semi-autonome kurde dans le Nord-Est syrien était « inacceptable » ; et d’affirmer dans un communiqué : « Nous regrettons le soutien américain à ce fait qui ignore le droit international (…) et qui concerne le financement du terrorisme. ». Selon des sources citées par le site al-Monitor, Ankara n’avait pas réagi négativement après avoir été mis au courant de l’accord pétrolier en coulisses, par l’envoyé spécial des États-Unis pour l’engagement en Syrie, James Jeffrey. Ces mêmes sources ont indiqué que la Russie, parraine de Damas, avait aussi été informée et n’avait pas donné d’avis, précisant que certains champs pétrolifères n’avaient pas été inclus dans le texte pour s’assurer que le peuple syrien en dehors des zones kurdes « ne soit pas privé de sa part du pétrole ».
Il est tout autant difficile de savoir ce qui a été conclu pour la Syrie de Bachar, car les livraisons de produits pétroliers du Rojava vers Damas ont repris (pipeline direct existant ou noria de camions citernes ?), mais le fait est que Damas n’est pas perdant dans ces accords.
Après l’élection de Biden fin 2020, il est de nouveau question qu’Abdi soit invité officiellement à Washington. Pour Abdi, « la même équipe [américaine] est toujours en place », répétant que « nos liens militaires avec les États-Unis sont très bons, mais nous considérons que nos relations politiques sont insuffisantes ». Le général refuse de prendre parti dans les relations entre le PKK et le KDD, tout comme dans les relations complexes entre Damas, l’Iran et l’Irak. Un autre problème complique les relations avec la Turquie : la plupart des cours d’eau affluents de l’Euphrate qui irriguent le Rojava naissent en Turquie. Celle-ci dispose ainsi d’un fort pouvoir de pression, d’autant que la sécheresse reste présente et que des cultures importantes comme celle du coton sont gourmandes en eau. Mais, contrairement au pétrole où tout se joue sur le plan mondial, ce problème de l’eau influence seulement les relations du Rojava avec la Turquie (16).

Népotisme


La position dominante d’Abdi dans cette province, autonome mais restant fédérée au sein de la Syrie de Bachar, n’est pas seulement due à la force militaire des FDS, mais à la conquête de tous les postes de pouvoir politique dans les activités économiques (indépendamment des fonctionnaires restés en place) par tous les membres de la famille Abdi, dans un népotisme sans pareil. Dara, un des frères du général, a bénéficié de juteux contrats portant sur plus de 50 millions de dollars pour les fournitures d’approvisionnements alimentaires et de services pour l’armée américaine. Il a tissé lors de voyages en Ukraine des liens avec la mafia locale pour l’exécution de ses contrats. De plus, en juriste de profession, Dara joue un rôle très actif dans le milieu des Conseils. Falza, sœur d’Abdi, est la présidente du Conseil législatif de la région de l’Euphrate. Rosha, une autre sœur, est maire de Kobané. Un plus jeune frère, Kurdo, est directeur de l’hôpital militaire de Kobané. Un cousin se trouve à la tête du département de l’État chargé des constructions et des travaux publics. Un autre cousin dirige un réseau d’entreprises textile et de confection (17).


Prisonniers


En parallèle à tout ça, il y a eu différents problèmes plus spécifiques au Rojava. Un des ces problèmes importants est lié aux dizaines de milliers de soldats de Daech prisonniers, qui sont à la charge des administrations du Rojava. Des milliers d’entre eux sont des étrangers dont personne ne veut. La situation est très compliquée : leur emprisonnement coûte extrêmement cher à une administration qui subit déjà une terrible crise économique, et une bonne partie d’entre eux sont très dangereux (ils assassinent régulièrement leurs gardes).
L’Occident s’offense de leurs conditions de vie, mais refuse en même temps de rapatrier ses citoyens et/ou de financer des structures plus appropriées pour leur détention. À terme, cette situation a obligé les administrations à libérer plusieurs centaines d’anciens militants de Daech. Autant dire que l’impact s’est vite ressenti sur la situation sécuritaire de la région. Attentats, meurtres, fusillades et autres ont repris (18).


La crise économique


« Un autre problème majeur est la crise économique. Depuis quelques années, les prix ont décuplé. Par exemple, 1 dollar valait 500 livres syriennes en 2015. Aujourd’hui, il en vaut plus de 3000. À cette situation s’ajoute un sévère embargo sur la Syrie gouvernementale et la Syrie auto-administrée. Les zones occupées par la Turquie ne sont pas concernées par l’embargo, puisque les marchandises transitent par la Turquie.
Ces derniers mois au Rojava, il y a eu un problème avec le pain. Les conseils ont imposé un prix fixe au pain, pour en assurer l’accès à toute la population. La production est divisée entre entreprises privées et coopératives des auto-administrations. Depuis l’occupation turque, des centaines de tonnes de farine ont été volées par les djihadistes, avec le soutien turc. Cela a fait exploser le prix de la farine importée clandestinement. Les entreprises privées ont arrêté leur production de pain pour protester contre ce prix fixé, ce qui a submergé les coopératives d’une demande qui, jusqu’à récemment, ne pouvait être satisfaite. Actuellement, les coopératives s’organisent pour augmenter leur production en conservant le même prix. Ce n’est qu’un exemple parmi des centaines d’autres liés aux sanctions économiques de l’Occident et aux conséquences de l’occupation turque.
En 2020, on a aussi eu la Covid-19. Au début, la pandémie a été assez restreinte, notamment par le fait qu’il n’y a pas beaucoup de monde qui passe par la Syrie, et donc peu de contaminations venant de l’extérieur. Ensuite, les conseils populaires ont collectivement répondu aux risques liés au virus en produisant et en distribuant du matériel sanitaire. Des désinfections collectives ont aussi été mises en place. Mais il faut dire que la menace directe et concrète est militaire, pas sanitaire. La situation est donc très différente des paranoïas sécuritaires de l’Occident (19). »


Les nouvelles institutions


Mais Abdi n’est pas seulement tout cela. Il reste le militant du PKK, fidèle parmi les fidèles d’Öcalan, appliquant l’idéologie nouvelle de celui-ci lorsqu’il abandonna (pour des raisons tactiques mondiales) un léninisme centralisateur (dont Abdi a gardé les leçons et la pratique) pour la tunique blanche purificatrice du municipalisme de l’Américain Murray Bookchin. Sous la couverture de la dictature militaire d’Abdi, on tente de mettre en place des institutions de vie économique et sociale (ce qui n’est pas contradictoire avec ce qui subsiste de l’administration civile des fonctionnaires syriens qui œuvrent dans un tout autre domaine), le « contrat social de la fédération de la Syrie du Nord ». Ces nouvelles institutions économiques et sociales ne mettent pas non plus en cause ni la propriété (l’article 43 du Contrat social précise que « le droit à la propriété privée est garanti sauf s’il contredit l’intérêt général et il est garanti par la loi » ; de même, l’usage du sol par un métayer est garanti), l’occupation étatique ou pas, ni l’exploitation du travail, ces bases d’un mode de production capitaliste (20).
La « self administration » tant vantée n’est effective que pour les plus bas échelons de l’organisation mise en place au titre de la « communalisation Bookchin » qui ne joue finalement qu’un rôle de complément de la domination du FDS.
Dans son ouvrage La Fascinante Démocratie du Rojava, Pierre Bance est abondamment documenté sur ces nouvelles instructions, en place ou toujours programmées sans être appliquées, sous des prétextes divers. Il fait bien la différence entre perspectives affirmées et réalité ; il souligne notamment (p. 20-21) :
– que les institutions en place ne peuvent encore fonctionner ; que la situation reste prise dans de multiples contradictions : que le processus parlementaire est en panne ; que les règles de la démocratie directe ne sont pas opérantes aux niveaux supérieurs de la décision politique et militaire.
Il est difficile de savoir le fossé entre une base, à laquelle on a concédé quelques pouvoirs sur la vie quotidienne, et des dirigeants relève des véritables intentions du général Abdi et de ses fidèles. Se servent-ils de cette démocratie de base pour répondre à certains espoirs des populations ? ou la situation globale, notamment militaire, peut-elle justifier pour le mainten d’une hiérarchie ?


Une économie de guerre


Il est bien évident que le Rojava vit dans une économie de guerre car, même si l’État islamique n’existe plus, Daesh est toujours vivant et très actif, ne connaissant pas de frontières. Parallèlement aux contingences de toutes sortes imposées par Damas, la Turquie, la Russie et les États-Unis, Daesh et des organisations clandestines turques pratiquent une guérilla qui se traduit non seulement par des attentats armés, mais aussi par des incendies des champs de céréales ou le sabotage d’installations de transformation alimentaire (moulins, huileries coupures de l’alimentation en eau).
Il est difficile de dire l’impact économique de cette guerre larvée mais elle peut obérer les exportations agricoles, une source de revenus pour l’État. Et, comme nous l’avons souligné, elle sert aussi de justificatif pour faire que les réformes tant vantées dans le milieu ultragauche restent pratiquement lettre morte, sauf pour quelques éléments de base, ce qui s’insère facilement dans le système de cette dictature militaire (22).


Assemblées


Il importe de revenir sur certains aspects juridiques du contrat social de la FDS, qui est censée régler pour le présent en partie et pour le futur pour l’essentiel la vie sociale du Rojava. Tout le système social est organisé sur une base territoriale hiérarchisée : communes, cantons, régions, État. Ce qui, comme nous l’avons déjà souligné, est, sous un autre vocable, exactement celle qui existait dans la Syrie avant le conflit : districts (villages), sous-district (cantons), gouvernorat (régions), État.
Pour chacune de ces divisions, dans le contrat social il est question d’assemblées, qui sont une sorte de corps électoral dont seulement 60 % sont élus par la population concernée, les 40  % restant étant désignés par des organismes supérieurs. Elles sont censées fixer à leur niveau des orientations sociales dont l’exécution dépend d’un conseil de coordination élu par cette assemblée. Ainsi, dans chacune de ces unités territoriales, on se trouve dans une situation bien connue en France : une sorte de conseil municipal (déjà dans ce cas élu dans des conditions pas du tout démocratique) en face d’un ensemble de fonctionnaires, chargés des fonctions régaliennes sur lesquelles il n’a aucun pouvoir et ne pouvant régler que des problèmes d’intendance locale.
Quand on sait de plus qu’aujourd’hui, seulement les échelons des assemblées et conseils en question, déjà bien peu démocratiques, ont été mis en place, on peut se faire une idée de ce qu’est cette « démocratie locale du Rojava  » tant vantée dans certains cercles. C’est dire aussi la dominance quasi totalitaire des échelons supérieurs et la puissance du clan Abdi (23).

Les coopératives


Par-delà cette question sociale, ce qui est bien plus essentiel est la situation économique. Mise à part cette pléthore de fonctionnaires et de militaires, le Rojava a toujours été et est encore un monde de paysans et de petites industries œuvrant dans la transformation de produits agricoles (moulins, huileries, conditionnement) ou de matériel agricole (du forgeron de village au mécanicien de machines agricoles). Il faut considérer à part les raffineries quasi-artisanales particulièrement polluantes.
Production et transformation sont le domaine des coopératives. En fait, le mouvement coopératif tant vanté ne concerne encore, avec ses 10 000 coopératives, que 1,4 % de la population, pour une place très réduite dans l’économie du pays. Au Rojava, le mouvement coopératif reste modeste à l’échelle du pays. Salvador Zana, ancien membre du comité économique du canton de Cirer, en 2017, estime à 100 000 le nombre de coopérateurs sur les 5 à 6 millions d’habitants de la Fédération et considère que « la réception du modèle coopératif actuel a été quelque peu mitigée ». Les exploitations industrielles, artisanales ou agricoles sont, elles aussi, de taille modeste, elles peuvent compter de moins de 10 à 150 coopérateurs. D’autres sources précisent que les coopératives rurales fournissent une grande proportion de la production agricole et que le mouvement coopératif toucherait la construction, les usines, l’énergie, l’élevage, la pistache. Les marchés publics concerneraient les trois quarts de l’ensemble de la propriété.
Dans le chaos des dix dernières années avec les exodes massifs, la sécheresse, les destructions, les expropriations forcées, il est difficile aujourd’hui d’avoir une idée sur la structure réelle du monde paysan – entre les grandes propriétés et les petits paysans. Ce secteur a connu de si grands chamboulements qu’on a peine à trouver des statistiques précises. Une seule chose est certaine : l’activité paysanne, bon an mal an, n’a jamais cessé.
C’est bien connu que, quelles que soit les formes de domination politique ou militaire, y compris dans cette bande de 30 km de profondeur qui longe toute la frontière avec la Turquie, les paysans cultivent « leur » terre suivant les traditions rurales et doivent, pour subsister, vendre leur production. En France, sous l’occupation allemande, les campagnes ont continué leur production habituelle même dans des conditions difficiles. La vente de la production se fait sur le marché, par essence capitaliste, d’autant plus qu’une partie de leur production est exportée. Quel que soit le rôle de l’État dans cette mise sur le marché, finalement c’est le marché international capitaliste qui impose ses règles, et cela d’autant plus que, n’ayant pas d’industrie, l’ensemble des équipements doit être importé. Mais ce marché qui pèse sur les coûts de production, impose aux paysans l’utilisation intensive de tous les intrants, une source capitale de destruction des sols et de dégâts écologiques. Il semble que sur ce point le Rojava ait été dans le passé particulièrement gâté, laissant un héritage destructeur peut-être aussi important que celui de la guerre.


L’activité économique


Quelle que soient les vicissitudes politiques du Rojava, son existence et sa survie dépendent uniquement de son activité économique. Qu’en est-il présentement ?
Les principales sources de revenus de l’État de Rojava sont les taxes directes et indirectes sur les personnes ou les entreprises de la région, mais les différentes administrations gèrent la taxation des différentes productions agricoles. L’ensemble s’applique de cette façon :
– revenu des propriétés publiques : silos à grains, huileries et pétrole
– droits de douanes
– services de distribution comme les postes
– paiements différés de la Turquie et de l’Irak.
Les productions de pétrole et de nourriture sont essentielles, de même que les exportations. Celles-ci concernent principalement les moutons, les céréales et le coton. Cela sert à financer les importations des produits alimentaires et des pièces pour tous engins mécaniques. Ces échanges sont particulièrement difficiles car ils doivent se faire principalement à travers une Turquie hostile.
« Sous le régime syrien, les monocultures du blé et du coton étaient l’activité principale dans le nord de la Syrie, et à part le textile dans le canton d’Afrîn, il n’y avait quasiment pas d’industries. Soumise à l’embargo de la Turquie et du gouvernement régional du Kurdistan (KRG) en Irak, dominé par le PDK de Massoud Barzani allié à Erdogan et hostile à l’AANES, celle-ci peine à développer son économie. Le matériel nécessaire aux secteurs énergétique, alimentaire ou éducatif ne peut être importé. Les hôpitaux n’ont pas d’équipements sophistiqués et les médicaments manquent, tributaires du bon vouloir du régime syrien. Les grandes organisations internationales affirment ne pas pouvoir soutenir l’AANES, celle-ci n’étant pas un État reconnu officiellement. Une grande part de l’économie est encore consacrée à l’effort de guerre. L’embargo empêche matériellement le développement faute de matières premières, et occasionne une flambée des prix, notamment sur les produits alimentaires, que tente de contrôler l’AANES. Il favorise aussi l’apparition du marché gris et l’enrichissement d’hommes d’affaires et d’anciens fonctionnaires du régime qui utilisent leur réseau de contacts pour acheminer des produits depuis ou vers les zones sous contrôle du régime, ou de l’opposition pro-turque, afin d’alimenter le marché (24). »
Les projets de socialisation de la terre ont été facilement mis à l’écart, à la fois pour éviter d’en faire dictature foncière du pouvoir mais parce que bien peu de Kurdes sont propriétaires fonciers. Si l’idéologie reste que la terre, l’eau et l’énergie soient des biens publics qui peuvent être gérés et contrôlés par les nouvelles autorités locales, il n’en reste pas moins que des structures parallèles continuent d’exister dans les procès de production agricole avec des compagnies privées œuvrant avec les coopératives et les assemblées. Les propriétaires fonciers utilisent les prix du marché et les assemblées ne tiennent nullement à exproprier ces coalitions privées et la question principale est celle du niveau et du contenu d’une collaboration. Au Rojava, 30% des profits venant de l’agriculture vont aux assemblées pour l’entretien des services publics (25).
Quels que soit les avantages de la transformation sociale, qui tendent à résoudre la production des denrée agricoles, des carences surgissent dans l’ensemble des capacités de transformation de ces produits de base que les Kurdes majoritaires ne contrôlent pas. Pas assez de moulins pour faire de la farine, pas assez de raffineries pour faire du diesel avec le brut. 70 % de toute la production va dans l’effort de guerre. Ce qui rend dérisoire les quelques efforts faits pour se conformer pour se conformer aux prescriptions des thèses de Bookchin et fait que les structures traditionnelles autour de la propriété persistent. »
Un régime politique, quel qu’il soit, ne peut subsister longtemps s’il ne satisfait pas les revendications sociales d’une majorité de la population. Une dictature militaire est soumise à cette règle, ne serait-ce que pour assurer le niveau nécessaire de l’activité économique. Abdi et son clan doivent donc répondre aux exigences de presque la moitié non kurde du Rojava et à des situations sociales.
Si une démocratie de base figure dans le contrat social FDS, c’est la condition requise par la multiplicité des ethnies et des religions (presque 50 % de la population) qui tiennent une bonne part des productions de base.
Si l’émancipation des femmes prend une si large place dans ce contrat social et dans tout le Rojava, c’est parce que, les hommes étant ailleurs (en fuite, dans l’armée ou morts), elles doivent assumer tout ce qui était auparavant l’apanage des hommes.
Si les coopératives trouvent droit de cité et fleurissent un peu partout, c’est parce que face au manque de matériel (destruction, manque de pièces détachées, difficultés d’approvisionnement) cette mise en commun permet de résoudre en partie ces problèmes (26).
Tout au Rojava n’est donc pas un seul problème d’application d’une idéologie, toutes les mesures tant vantées ailleurs ne sont finalement que la réponse obligée aux innombrables questions qui se posent à partir du moment où ce territoire s’érige en État souverain. Il n’y a dans cela ni révolution, ni avancées, ni même application (volontaire ou pas) du municipalisme de Bookchin, mais seulement un État qui doit se sortir d’un chaos persistant dans un monde capitaliste dont il dépend totalement. Après tout, les échelons de base du Rojava s’apparente aux municipalités et cantons d’ici, ici aussi les coopératives de toutes sortes fleurissent depuis longtemps et la France n’est pas du tout dans une révolution mais bien ancrée dans le capitalisme mondial. Et alors, le Rojava, une révolution ? (27.)
H. S.

NOTES


(1) Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) créé en 1978, lance en 1984 une lutte armée pour y renoncer au cours des années 1990 (Wikipédia, 6 mai 2021).
(2) Abdullah Öcalan, Wikipédia (consultée le 6 mai 2021). Arrêté en 1999 mis dans une prison dorée, au contraire des autres prisonniers en Turquie, avec un régime de faveur qui lui permet, par l’intermédiaire des avocats, de continuer à diriger le PKK et d’en définir l’idéologie. C’est lui qui fit passer le PKK sous la bannière du libertaire Murray Bookchin (comment en était-il informé ?) pour que le PKK échappe à la condamnation comme terroriste.

(3) La Banque mondiale, 10 juillet 2017. Les dégâts provoqués par la guerre en Syrie sont massifs, mais le pire est probablement à venir.
(4) On peut trouver d’innombrables textes sur les conséquences économiques, sociales et politiques de l’intense sécheresse qui a frappé le Nord-Est de la Syrie (en particulier le Rojava) et le Nord de l’Irak de 2007 à 2011 .Par exemple, le signet « Effondrement-Le réchauffement climatique » du site JeeP on line renvoie aux travaux de Jean-Marc Jancovici (ingénieur, militant de la lutte contre le réchauffement climatique, partisan du nucléaire), qui « pense que la guerre de Syrie (et les autres printemps arabes) est directement liée à l’augmentation de la température du globe : canicule en Russie, baisse du rendement des céréales, plus d’exportation vers les pays arabes, faim, révolte.
– Voir aussi https://theconversation.com/la-syrie-une-guerre-climatique-les-liens-complexes-entre-secheresse-migration-et-conflit-81858 – ou, pour une interprétation différente, https://www.lorientlejour.com/article/ 1172992/deconstruire-le-mythe-des-guerres-climatiques-du-soudan-a-la-syrie.html

(5) « Un champ d’action régionalisé ? Le PKK et ses organisations sœurs au Moyen-Orient », Sciences Po, dossiers du CERI, 2014.

(6) https://blog.defi-ecologique.com/agriculture-guerre-make-rojava-green-again/

(7) Mouvements des idées et des luttes, « Rojava, une économie en temps de guerre » India Ledeganck.

(8) « Entretien avec un internationaliste », https://renverse.co/infos-d-ailleurs/article/nouvelles-du-rojava-entretien-avec-un-internationaliste-2972

(9) « Entretien avec un internationaliste », article cité.

(10) « Conflit international en Irak et Syrie », Wikipedia – « L’engagement américain en Syrie depuis 2011 », Le Point, 7 octobre 2019.


(11) « Entretien avec un internationaliste », article cité.


(12) Mazloum Abdi, Wikipedia et Who’s who.

(13) La Fascinante Démocratie du Rojava, de Pierre Bance, éd. Noir et Rouge 2020, voir ci-dessous note 21.

(14) https://www.lorientlejour.com/article/1228134/laccord-petrolier-offre-aux-fds-un-partenariat-sur-le-long-terme-avec-les-etats-unis.html

(15) https://www.lorientlejour.com, article cité.

(16) « Et si l’accord du pétrole ne concernait pas vraiment le pétrole », Kurdistan-au-feminin.fr, 3 septembre 2020.
Et aussi : « L’eau n’est pas une arme, l’eau c’est la vie », https://rojinfo.com

(17) « Corruption in Kobane,the Abdi dynasty », Iranian Kurdistan Human Rights Watch (IKHRW) 2020.

(18) D’une part les camps de prisonniers (« situation explosive dans les camps de prisonniers des djihadistes  » lexpress.fr), d’autre part les camps où sont parqués les habitants des villes totalement détruites (« Rojava », Wikipedia).

(19) « Entretien avec un internationaliste », https://renverse.co/, article cité.

(20) Le texte intégral du contrat social de la FDS figure dans les annexes ((p. 509) du livre La Fascinante Démocratie du Rojava (voir ci-dessous note 21).


(21) La Fascinante Démocratie du Rojava, le contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord, de Pierre Bance, éd. Noir et Rouge), 2020.
Présentation de ce livre, table des matières et introduction peuvent être consultées sur le site  www.autrefutur.net/Parution-de-LA-FASCINANTE-DEMOCRATIE-DU-ROJAVA-par-Pierre-Bance
« Rojava, une révolution auscultée », note de lecture, dans Courant alternatif n° 309 (avril 2021).

(22) Make Rojava green again, commune internationaliste du Rojava, Atelier de création libertaire, 2019 (http://www.atelierdecreationlibertaire.com/Make-Rojava-Green-Again.html).

(23) La Fascinante Démocratie du Rojava, op. cit., p. 20 : « Le processus parlementaire est en panne (…), les règles de la démocratie directe ne sont pas opérantes aux niveaux supérieurs de la décision politique et militaire. »

(24) https://www.ritimo.org/Le-Rojava-une-alternative-democratique-et-communaliste-au-nord-de-la-Syrie
(25) La Fascinante Démocratie du Rojava, op. cit.

(26) « Rojava, une économie en temps de guerre », http://kurdistan-au feminin.fr , 20 juin 2020.
(27) Parmi les textes consacrés au Rojava, on retiendra et lira avec profit Califat et Barbarie (en trois parties, 2015-2016), sur http://ddt21.noblog.org



Kurdes, Kurdistan : polémique autour d’un tract

Alors que circulent sur Internet un grand nombre de textes à la suite du massacre opéré à Paris le vendredi 13 novembre, de rares camarades tentent d’aller plus loin que le discours, et tentent de faire connaître leurs analyses par des tracts distribués dans des lieux publics. Parmi ces audacieux qui ne se contentent pas du monde virtuel (ce n’est pas toujours facile, en de telles circonstances de ramer à contre-courant), se trouvent des ­camarades de Caen dont nous avons recueilli et diffusé un tract sur un réseau de discussion.
Nous ne pouvons citer l’ensemble de ce tract qui, mis à part quelques lignes, n’a soulevé aucune objection. On peut se le procurer sur le site du Groupement révolutionnaire caennais (GRC) : http://rrcaen.neowordpress.fr/. Nous reproduisons ci-après le passage de ce texte qui a soulevé l’ire des gardiens du temple de l’internationalisme :
« La colère, le dégoût et la tristesse ne doivent cependant pas empêcher la réflexion. Les attentats à Paris vont donner lieu à des tentatives d’instrumentalisation politique et avoir des conséquences évidentes. Il nous paraît important de les identifier parce qu’elles nous paraissent dangereuses. (…) on commence à étouffer là-dedans. Et si, dans ce cercle vicieux, il n’y avait aucun camp à choisir ? Ni celui de l’extrême droite franchouillarde, ni celui de cette autre extrême droite qu’est le djihadisme, ni celui de l’Etat ? Et si l’important était de briser collectivement le cercle, de s’en échapper pour tracer une autre route ?
Plus facile à dire qu’à faire, hein ? Mais le chemin se fait en marchant. Et les points de départ peuvent être nombreux. Ils sont souvent en bas de chez nous. Par exemple ?
(…) Manifester notre solidarité internationaliste, par-dessus les frontières, avec les résistances sociales et féministes en Syrie et en Irak. Au Kurdistan syrien, depuis 2 ans, des milliers d’hommes et de femmes combattent l’Etat Islamique, libèrent des populations et essaient de construire une alternative démocratique. Ils et elles n’ont pas grand-chose mais ils et elles en veulent. Ils et elles ont besoin de soutien financier pour aider les réfugié-e-s, reconstruire les villes détruites, développer les productions locales nécessaires, se procurer des armes. Eh oui, on n’arrête pas l’Etat Islamique seulement avec des idées et des alternatives sociales, faut aussi des balles. Vous trouverez des coordonnées bancaires où envoyer de l’argent sur notre site. Faites-le, l’Etat français ne le fera pas à votre place, il a pas envoyé un seul mortier là-bas (ça fâcherait l’Etat turc avec qui y a du bizness à faire)… Collecter du fric et informer là-dessus, on l’a fait pendant des mois dans les rues de Caen. On continue mais on vous tend aussi le relais. (…) »

Voici deux de ces commentaires :
« Vous trouvez ça vraiment “super” ? Ou est-ce que votre commentaire est ironique? En tout cas, le dernier paragraphe de ce tract, est un appel a soutenir “les résistances sociales et féministes en Syrie et en Irak”, c’est-à-dire la “Rojava”dans la partie kurde de la Syrie, qui est une manifestation du nationalisme kurde, soutenu par l’impérialisme américain, armé et entraîné par la CIA et les forces spéciales américaines. Ce tract qui commence bien finit par nous demander de nous engager dans les conflits interimpérialistes, de soutenir une fraction capitaliste contre des autres. »
T. S.
« Soutenir le PKK et son grand timonier converti à la démocratie directe par Murray Bookchin me paraît en effet un super-projet. Vive le marxisme-léninisme et la libération des femmes par l’activité guerrière !!!
» Salutations effectivement ironiques à tous et n’oubliez pas d’envoyer de l’argent pour financer tout ça. Avec un peu de chance, vous aurez une médaille militaire en retour. »
L. M.

Un autre camarade a repris la balle au bond pour rétablir le sens de ces lignes :
« A la différence de plusieurs personnes qui interviennent sur cette liste, j’ai trouvé le tract des camarades de Caen plutôt sympathique.
» Il n’est pas donneur de leçons, il pose pas mal de problèmes sur ce qui se passe chez nous et porte sur le monde un regard moins borné que celui de plusieurs camarades dont la rigidité idéologique rappelle plus l’ultra-léninisme des bordiguistes que la capacité de comprendre les dynamiques des mouvements réels.
» Au sujet des Kurdes de Syrie –- qui sont les seuls à se battre sur le terrain contre Daech et à avoir un projet de société qui n’est certes pas la mythique communisation ni l’utopique anarchie – je pense qu’il faudrait avoir un regard moins obsédé par une pureté idéologique qui n’existe que dans les têtes de l’ultra-gauche.
» Le PKK a été en effet à sa naissance et pour une longue période, un parti stalinien. La mouvance kurde a eu longtemps comme moteur le nationalisme et la réaction contre le partage de ce peuple entre différents Etats décidé par les grandes puissances à l’issue de la Grande Guerre. C’est indiscutablement le point de départ qui date désormais d’un siècle (ou simplement d’un demi-siècle si on se réfère au PKK).
» Ce qui compte à mes yeux – en plus des différences importantes et parfois fort contradictoires entre Kurdes des différents Etats et des différentes mouvances – c’est la dynamique qui s’est mise en branle depuis une bonne quinzaine d’années et qui seulement maintenant saute aux yeux de la diaspora kurde en Europe et des groupuscules gauchistes et ultra-gauchistes occidentaux.
» Sans nier les influences que Bookchin a pu avoir sur l’évolution d’Öcalan, ce qui me semble intéressant est justement ce qui se passe sur le terrain entre l’est de la Turquie et le nord de la Syrie (Rojava), dans un contexte que notre camarade Astarian pourrait définir d’ »activité de crise ». Que ça ne se passe pas selon les formes que nous aimerions, ça me semble une évidence.
» Il ne s’agit pas d’un mouvement social chimiquement pur, comme ceux qui transparaissent en filigrane dans les désir de certains camarades. Je ne trouve pas que ce soit un défaut, car les mouvements réels sont généralement plus complexes et contradictoires que les représentations que nous nous en faisons. Mais ce qui compte le plus, c’est la direction que prend le développement en cours : d’un parti parfaitement autoritaire et nationaliste au départ, le mouvement s’achemine, pour l’instant, vers des positions et des pratiques fédéralistes, autonomistes, féministes, assembléistes, en se battant contre son propre passé stalinien et organisationnel, machiste, archaïque, étatiste, et surtout proposant dans ce coin du monde une société ouverte, multi-ethnique, multi-religieuse. Ils se battent contre toutes les dictatures “laïques” préexistantes et celles religieuses en formation, contre l’instrumentalisation des grandes puissances occidentales et celle des puissances régionales, dans un contexte mouvant, où réussir à éviter les bombes des uns sans vendre leur âme aux autres est un pari difficile à tenir. L’incapacité des Américains et des autres puissances à envoyer des troupes au sol les a rendus indispensables à la guerre contre Daech. Ils ont réussi à éviter de se faire écrabouiller par la répression d’Erdogan, mais restent un pot de terre face aux pots de fer qui dominent le paysage du Moyen Orient.
» Les camarades qui comptent les fusils parachutés par les Américains pourraient aussi remarquer que ces derniers ont soigneusement évité de donner au PKK et aux YPG ne serait-ce que l’ombre d’une arme lourde. Pourquoi ?
Eviter les enthousiasmes excessifs ou en parler comme de la terre promise de la révolution sociale : je suis d’accord. Rester lucide sans jouer les visiteurs de l’URSS qui rentrent convertis en chantant les louanges du paradis des travailleurs : OK. Renoncer à l’espoir que des choses puissent changer dans un contexte particulièrement mouvant : non, pas d’accord.
» Le tract des camarades de Caen (parfois un peu primaire dans ses formulations) s’achevait non pas sur la énième leçon théoriquement correcte, mais sur un appel à la solidarité concrète, une solidarité qui devient rare de nos jours, y compris dans nos milieux. C’est une raison de plus, à mes yeux, pour l’apprécier.
» “Il importe que nous parlions, dans les minces filets de la révolte, de la puissance du courant qu’ils pourraient devenir”, disiez-vous… »

G. C.

Point de vue d’Echanges
« Dois-je confirmer qu’à Echanges nous sommes d’accord avec les critiques qui ont été faites au tract des camarades de Caen ? (relativement au nationalisme kurde). Nous avons d’ailleurs envoyé à ces camarades l’ensemble de ces commentaires en soulignant la contradiction fréquente dans notre “milieu” entre ces positions de soutien à un nationalisme local et à la lutte pour la formation d’un État avec les positions internationalistes et anti-étatistes pouvant être formulées par ailleurs.
Si j’ai cité ce tract, ce n’était pas pour en faire l’apologie mais pour montrer que face aux palabres sur écran, une action directe sur le terrain était la seule attitude valable. L. M. avait d’ailleurs ajouté un exemple à ceux que je citais ; il y en a certainement d’autres qui comme ce tract de Caen peuvent faire l’objet de critiques car une grande confusion est la marque de ce débat “révolutionnaire”.
En ce qui concerne le Kurdistan , j’ajouterai à ce qu’en dit justement J. W. que si les Etats-Unis fournissent des armes  aux Kurdes d’Irak pour combattre l’EI, cela soulève un premier problème global, l’impossibilité dans la “coalition” occidentale de mobiliser ses citoyens dans la guerre pour se battre sur le terrain et un autre qui offre maints exemples  d’armements fournis à des groupes locaux à prétentions nationalistes qui sont retournés plus tard contre les commanditaires. C’est d’ailleurs encore plus complexe avec le “problème kurde” qui met en cause la Turquie. La Turquie alliée des Etats-Unis et dans l’OTAN combat “ses” Kurdes  et les Etats-Unis arment les Kurdes d’Irak contre l’EI : qui peut penser que ces armes resteront dans ce seul Kurdistan irakien? L’Histoire se répète en balbutiant. »
H. S.
Quant aux commentaires sur la situation dans cette enclave kurde en Syrie, voici des textes diffusés sur le réseau de discussion :
« Révolution » en Rojava ?

Le texte qui suit vient de militants anarchistes argentins publié dans leur bulletin Oveja negra (Le mouton noir, ou la brebis galeuse).

» Le Kurdistan syrien ou Kurdistan occidental (2 millions d’habitants à forte majorité kurde, musulmane mais aussi d’autres confessions) est une région de tout temps quasi autonome en raison de sa situation et contrôlée depuis 2012 par des milices kurdes locales qui en 2013 ont établi un gouvernement autonome de facto. Après le retrait des forces syriennes gouvernementales, leurs seuls adversaires sont les groupes islamistes dont l’Etat Islamique (EI). Pour se différencier des Kurdes d’Irak, ils ont fondé un nouveau parti kurde, le Parti de l’Union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat, PYD, que nous désignerons par PUD) qui se heurte au Conseil national kurde de Massoud Barzani contrôlant les Kurdes d’Irak. Il est quasi impossible de décrire les entremêlements politiques et parfois guerriers entre les différentes fractions nationales d’un Kurdistan écartelé entre quatre Etats (voire cinq si l’on compte une importante minorité en Azerbaïdjan), tout aussi réprimées ici que là, mais s’affrontant également entre elles avec des caractéristiques économiques, sociales et politiques spécifiques.
Le territoire revendiqué par l’ethnie kurde est situé entre la Syrie, la Turquie, l’Iran et l’Irak. Au milieu d’une des zones les plus riches du monde en pétrole et en gaz. Depuis un siècle cette région subit de nombreuses luttes et des tentatives de gestion autonomes animées par plusieurs groupes ou factions kurdes.
» La situation présente est compliquée, et ce qui peut en être décrit schématiquement est la coexistence de trois facteurs : le conflit armé soutenu en Turquie par le PKK (Parti ouvrier du Kurdistan) depuis 1984, l’invasion de la coalition menée par les Etats-Unis en Irak en 2003 (et l’approfondissement consécurif du conflit ethnique) et la guerre civile en Syrie depuis 2011.
» On doit se souvenir que les différentes régions de Syrie (y compris celle que les Kurdes appellent Rojava) furent le lieu d’importantes luttes prolétariennes, avant 2011 et en 2011, opposant des prolétaires armés aux forces de répression (entraînant des désertions en masse) et impulsant l’apparition de différents regroupements de prolétaires. Cette situation a étét peu à peu transformée par la bourgeoisie en une guerre civile, canalisant une bonne partie des structures prolétariennes qui avaient émergées dans la lutte dans l’Armée syrienne libre (ASL) et transformant cette lutte prolétarienne en une lutte entre différentes factions de la bourgeoisie.
» Il nous paraît essentiel de mentionner ce processus car c’est dans ce contexte que les différents groupes kurdes (le PKK étant numériquement le plus significatif et le plus influent) tentent de contrôler ce territoire du nord de la Syrie (Rojava), se greffant sur les ruptures prolétariennes avec l’ASL dont le caractère bourgeois est de plus en plus évident ; En fait le nouveau hochet de l’Ouest, l’organisation connue aujourd’hui sous le nom d’Etat Islamique – sunnite radical djihadiste – a surgi de la dislocation de l’ASL quand celle-ci a commencé à perdre de la force et du prestige et quand les fondamentalistes islamiques ont pris de plus en plus d’importance en son sein.
» Cela est largement dû à la confrontation entre les forces kurdes et l’EI considéré comme une des forces présentes dans la région, que le PKK a pris une telle importance internationale et a été soutenu par un large spectre politique depuis les socio-démocrates aux libéraux.
» Par suite, il est impossible de résumer en quelques paragraphes ce processus complexe, mais il présente un certain nombre de particularités qui font que les prolétaires surveillent ce qui se passe dans cette région. Pour nous, il reste essentiel de saisir le déroulement de ce processus, de défendre les ruptures prolétariennes et l’attaque sans concession de la bourgeoisie dans son idéologie et ses manipulations.
» Ces réflexions sont basées sur ce besoin, motivé par la grande confusion générée dans bien des groupes autoproclamés « révolutionnaires » bavardant au sujet d’une révolution en Rojava.
» Qu’est-ce que le PKK ?
» Le PKK est un parti politique kurde fondé en 1978. Ethnique, bien que ses membres et ses alliés prétendent que cela doive être relativisé. Social-démocrate, quoiqu’il prétende passer pour révolutionnaire. Féministe, si par féminisme nous comprenons qu’hommes et femmes sont sur un pied d’égalité dans la guerre et dans le travail. Environnementaliste, bien qu’il n’en continue pas moins à exploiter le pétrole. A son origine, c’était un parti marxiste-léniniste (menant la guérilla dans les zones rurales, bannissant les relations personnelles entre ses membres, exigeant une discipline miliaire, etc.). Depuis quelques années, il a adopté une tendance socialiste plus libertaire, tout d’abord en raison d’un virage idéologique de son leader emprisonné, Öcalan, puis lors d’une décision de son 8e Congrès en 2002. Il professe maintenant une doctrine baptisée confédéralisme démocratique étroitement liée au concept de municipalisme libertaire de l’Américain Murray Bookchin et il critique le concept traditionnel d’Etat nation, appelant à une société fédérale, écologiste et féministe. Dans cette décision du 8e Congrès, il repousse les limites de quelques aspects de cette grande révolte idéologique et confuse.
» Avant d’en parler, nous voulons souligner les principales raisons de cette double mutation. D’abord, c’est la stratégie internationale du PKK faisant en sorte de ne plus être considéré par l’OTAN comme une organisation terroriste, ce qui correspond à sa tactique de créer des organisations parallèles comme le PUD. Cette tactique s’est imposée dans le parti afin de développer sa politique dans des parlements régionaux des quatre zones kurdes. En outre, être un parti marxiste-léniniste a perdu de son intérêt lorsque la polarisation du monde impérialiste a changé, à partir des années 1970. Sans le soutien de l’Union soviétique et ses fournitures d’armes, le parti aurait sans doute dû changer de stratégie.
Pour ceux qui se battent pour la révolution sociale, ce n’est pas nouveau d’être qualifié de terroriste par l’Etat, ce qui est une manière d’ouvrir la route à la répression, mais il est clair que pour le PKK une telle qualification par l’OTAN est un obstacle à la future formation d’un Etat, de participer au commerce mondial du brut et d’être membre des Nations Unies.
» Le PKK/PUD est peu disposé à rejoindre la coalition anti-Assad et il hésite  tout autant  à abolir la propriété privée. Au contraire, s’étant allié avec la dictature sanguinaire d’Assad dans le passé, il s’est allié aujourd’hui avec les Etats-Unis et leurs campagnes meurtrières de bombardement. Cette campagne peut avoir contribué à la délivrance de Kobané mais elle a aussi probablement encouragé encore plus d’Arabes à rejeter les Kurdes et à rejoindre l’EI. Et cela pousse maintenant la région encore plus dans le bain de sang interimpérialiste (1). On doit le dire clairement : le PKK est une force contre-révolutionnaire depuis son origine et est aujourd’hui responsable de la canalisation des expressions les plus avancées qui peuvent encore rester dans la région Nord de la Syrie. C’est aussi une importante raison dans leur changement de stratégie. Au-delà d’une critique de leur action dans leur zone d’influence, nous voudrions souligner que cette sorte de contre-révolution est utilisée partout dans le monde.
» Qu’est-ce que l’Etat ?
» Un Etat n’est pas simplement une structure de gouvernement avec une police, une armée et un appareil administratif. Un Etat, tel que le mouvement communiste le comprend, est une relation sociale, la matérialisation de l’ordre capitaliste mondial, que sa légitimité soit basée sur un parlement ou sur des assemblées communautaires. Si le PKK et son satellite le PUD prétendent qu’ils ne cherchent pas à créer un Etat, c’est parce qu’en réalité déjà –  à cause de leur rôle, de leur pratique et de leur idéologie – ce qu’ils font à Rojava représente un Etat. C’est ce que quelques-uns de leurs partisans appellent tout à fait justement « un Etat sans un Etat », c’est-à-dire un Etat qui n’est pas nécessairement territorialisé en un Etat mais qui finalement constitue réellement un Etat au sens de relations sociales capitalistes, la propriété privée n’étant pas fondamentalement mise en cause (2).
» Il n’est pas surprenant de tenter de deviner qui tient réellement le pouvoir. Le PUD a le monopole virtuel des armes. Il est l’Etat. Et dans chaque pays (Iran, Irak et Syrie) la bourgeoisie locale kurde a édifié sa propre entité nationale de la même espèce. Ils ne peuvent pas être reconnus par l’impérialisme international mais ils sont pourtant en tout des Etats, sauf qu’on ne leur en reconnaît pas le nom. De la même façon ils dominent plus la vie des populations que l’Etat ne le fait par exemple au Royaume-Uni. Lorsqu’on a plus de 18 ans on est soumis à la conscription. Quant à l’internationalisme prêté au PUD, son leader Salih Muslin a menacé d’expulser les Arabes de tout territoire « kurde » en Syrie en dépit du fait qu’il sont natifs de cette région (3).
» Alors que l’on trouve des formes favorables à l’étatisme dans certaines formations kurdes comme le gouvernement irakien de Talabani ou le gouvernement régional du Kurdistan irakien de Barzani, s’affrontant l’un à l’autre mais tous les deux au PKK, cela ne signifie pas pour autant que le PKK n’est pas de la même veine.
» Le PKK a en apparence brisé avec la conception classique de la conquête du pouvoir d’Etat caractéristique du marxisme- léninisme et introduit certaines « critiques » de l’Etat dans sa nouvelle doctrine de démocratie confédérale. Ces critiques proposent un simple changement formel dans lequel le nouvel Etat appelé par eux « confédération » assumerait les tâches de l’organisation sociale d’une démocratie de base, recherchent si possible une coexistence pacifique avec les Etats existants, recourant à l’auto-défense si nécessaire.
» Cette facétie de résistance démocratique locale directe en face des Etats existants, d’auto-détermination des peuples, d’administration de territoire « sans Etat » n’a rien de nouveau.
» Cette sorte de fantaisie a pu séduire bien des secteurs de l’anarchisme (y compris dans notre propre région) qui ont apporté leur soutien de différentes manières, allant même jusqu’à conseiller de s’engager dans des milices kurdes comme l’a fait David Graeber, une personnalité du mouvement ­Occupy (4).
» Il est surprenant de voir de nouveau beaucoup de ceux qui se proclament partisans de la destruction de l’Etat et qui concentrent leurs critiques et analyses sur ce but, tombent de nouveau dans le piège. Bien des critiques contre l’Etat, qu’ils considèrent comme un élément central de la société capitaliste, ne saisissent pas la nature de ces pseudo Etats-et finissent par les défendre dans leur nouvelle forme.
» Nous devons insister sur la nécessité de comprendre cela et de critiquer la société de la manière la plus parfaite possible. Quand nous parlons de révolution sociale nous visons la totalité des relations capitalistes : Etat, propriété privée, travail salarié, production de la marchandise, valeur…
» Nous sommes trop habitués au fait que quand on parle de révolution on parle de la forme plutôt que de son contenu. En ce sens, il est facile de comparer les images des miliciennes kurdes armées avec celles des miliciennes de l’Espagne de 1936, tout comme on peut parler de fascisme à propos de l’EI et à partir de là appeler de nouveau à une alliance avec la bourgeoisie contre le plus grand mal comme cela advint avec les républicains contre Franco dans la guerre civile espagnole.
» Une fois de plus nous nous trouvons devant un parallèle historique basés sur l’incompréhension des deux périodes et pas dans une réplique critique anticapitaliste des luttes de la classe.
Une révolution féministe ?
» La nature subversive d’un mouvement ou d’une organisation ne peut être mesurée par le nombre des femmes enrôlées sous les armes, pas plus dans son caractère féministe. Depuis les années 1960, sur tous les continents, bien des guérillas ont enrôlé de nombreuses femmes combattantes – par exemple en Colombie. Ce fut même encore plus effectif dans les guérillas inspirées du maoïsme (Népal, Pérou, Philippines, etc.) utilisant la stratégie de la « guerre du peuple » : l’égalité hommes/femmes devrait contribuer à faire éclater les structures traditionnelles, féodales ou tribales, toujours patriarcales. Ce sont là les origines du PKK/PUD dans lesquelles on trouve la source de ce que les spécialistes appellent « le féminisme martial  » (5). Cette révolution féministe doit aussi rester modeste. Les hommes dominent encore à la fois dans les rues et sur les lieux de travail. Et comme les sites web du PKK le montrent, la théorie féministe de l’organisation ne vient que de la tête du patriarche, Abdullah Öcalan, mais pas d’un quelconque mouvement féministe indépendant. De plus le pouvoir concédé aux femmes vient plus d’avoir rejoint les milices (ou d’y avoir été forcées dans la conscription) et ne durera vraisemblablement pas. Comme dans les précédentes guerres révolutionnaires, ce féminisme sera inévitablement contredit par la perte du pouvoir combiné avec la brutalité et le traumatisme de la guerre.
» Ceux qui liront cette publication avec une attitude critique nous accuseront d’être des puristes, de ne pas nous salir les mains et de rester dans la coulisse. Mais c’est une chose de comprendre les contradictions d’une manière révolutionnaire et une autre totalement différente de défendre ces contradictions comme si leur existence impliquait le début d’une révolution sociale.
» Nous n’avons aucun doute sur l’existence historique de luttes prolétariennes dans la région de ce que les Kurdes appellent le Kurdistan. C’est notre devoir et celle de tous les internationalistes de tenter de franchir les couvertures idéologiques social-démocrates et d’en tirer des conclusions pour la période actuelle. La question n’est pas d’éviter ou pas de soutenir les Kurdes, mais seulement de reconnaître que les Kurdes sont un groupe ethnique comme tant d’autres, avec des classes sociales et culturelles et les contraintes quotidiennes de toutes sortes. Il n’est pas question de soutenir en général et sans aucune critique toute expression recouvrant l’idée d’un peuple victime parce qu’il n’a pas de nation.
» Des révolutionnaires doivent être des internationalistes et ne doivent pas tourner un œil aveugle sur telle ou telle région ou se battre pour des choses distinctes dans différentes régions. On n’endosse pas le manteau de la libération nationale dans un pays, la révolution communiste dans un autre et la démocratie confédérale dans quelque autre.
» On en a marre de la logique gauchiste qui se base toujours sur l’analyse des conflits inter-bourgeois dans une région et prennent position aux côtés du pouvoir. Nous devons toujours partir de l’expression la plus simple de la lutte de classe pour trouver le chemin de la solidarité et contribuer à sa propagation et à son expansion. On ne peut pas s’afficher d’un côté ou d’un autre dans ce conflit si on se fonde sur les histoires qu’on veut nous vendre. Le seul côté où nous pouvons prendre place, c’est d’affirmer invariablement de ne pas céder et de ne pas s’aveugler : une révolution sociale, mondiale et totale.
Oveja negra
Source en espagnol : http://boletinlaovejanegra.blogspot.fr/2015/09/revolucion-en-rojava.html

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Le PKK,
une certaine bourgeoisie kurde

Un autre texte écrit sur le réseau de discussion que nous avons cité p. 13 développe des constatations similaires :
» Un stalinien dirigeant une organisation hiérarchisée, et qui est resté le chef indéboulonnable et mythifié de l’organisation, peut effectivement changer d’argumentaire idéologique sans rien changer à ses objectifs politiciens. Il suffit d’ailleurs de se référer à son programme politique pour ne pas trouver la moindre évocation critique de la propriété privée et des rapports d’exploitation. Le programme du PKK est exclusivement celui d’une certaine  bourgeoisie kurde, qui n’a jamais, à aucun moment cherché à créer un Etat kurde englobant l’ensemble culturel kurde. Elle est évidement plus lucide que certains camarades occidentaux quant aux intérêts spécifiques des divers courants nationalistes qui se sont constitués et des alliances contradictoires qui les opposent.
» Le PKK nouvelle formule cherche à nous vendre une démocratie directe écolo-féministe où des femmes, triées sur le volet pour leurs qualités photogéniques, peuvent prendre le fusil avant de retourner faire la cuisine et des enfants dans une société libérée où elles pourront prendre démocratiquement toutes les décisions… qui ne gênent en aucune manière la politique de la direction. Cet avenir radieux ressemble davantage à des promesses du passé qu’à un semblant d’objectif des luttes à venir.
» Ce qui caractérise, entre autres, l’irruption d’une situation de guerre dans un territoire, c’est la participation volontaire au combat d’une partie de la population, dans l’armée qui lui fournit, en plus du fusil pour se défendre, les meilleures chances de survivre. Qu’une telle situation détermine, y compris au niveau des rapports immédiats et de ce qu’on cherche à en montrer, un certain nombre de spécificités est ce que certains camarades voudraient imaginer comme un filet de révolte. Oui, en effet, c’est le filet dans lequel elle est contenue pour servir d’autres intérêts que les siens : ceux que doit défendre sa direction.
Ce qui, a contrario, caractérise une situation de guerre à caractère social, c’est la base sociale sur laquelle se développent les solidarités et les oppositions. Ce caractère a pu exister dans certains lieux et à certains moments des conflits, mais il apparaît inexistant aussi bien sur le territoire turc du PKK, que dans la zone syrienne de l’YPG.
» Que faire ? : le PKK nous montre le chemin !
» Il y a eu au début des années 1990 des militants/sympathisants du PKK qui ont rejoint une fameuse organisation maoïste: l’UCK kosovar, par sympathie pour le martyre des Albanais soumis au joug de Milosevic. Après sa reprise en main opérationnelle par la CIA, cette UCK a participé à l’affrontement contre l’armée yougoslave, dont l’un des effets fut la perte des premières lignes yougoslaves composées des troupes les moins sûres, c’est-à-dire la liquidation par les Occidentaux d’une partie de l’opposition à Milosevic, avec le soutien des « maoïstes » albanais et de leurs camarades du PKK, L’autre côté de cette guerre « juste » se concrétisa dans la liquidation par l’UCK de l’opposition interne, y compris avec l’aide des bombardements de l’OTAN (la destruction de la prison de Pristina qui a débarrassé l’UCK de ses concurrents « plus » modérés favorables à Rugova et à la négociation dont ne voulaient pas les Occidentaux).
» La même opération s’est répétée plus ouvertement en Irak à la suite de l’insurrection de Soulemania. Les militants du PKK, alliés au courant nationaliste kurde de Talabani, en concurrence directe avec le pro-turc Barzani, ont participé à la liquidation des groupes opposés à la reprise en main de l’insurrection par les nationalistes.
» Plus anciennement, dans le courant de la stabilisation du pouvoir de Khomeiny en Iran, deux batailles ont eu lieu dans la région kurde, dans la ville de Sanandaj. La première offensive de l’armée iranienne fut défaite pendant sa tentative d’investir la ville. C’est à cette occasion que la rébellion récupéra l’artillerie de la troupe en fuite. Ces équipements furent récupérés par les nationalistes qui disposaient de militants formés dans l’artillerie, dont des militants qui se sont ultérieurement réclamés du PKK. A la veille de la deuxième offensive militaire toute l’artillerie a disparu, laissant un flan de la ville ouvert à la pénétration des troupes de Khomeiny et de ses conséquences. Une « direction politique » a décidé que ces armes serait plus utiles ailleurs.
» Que l’on considère aujourd’hui que ce parti peut se réformer, sans rien changer dans la structure de sa hiérarchie et sans rien dénoncer de ce qu’il a commis, puisque son personnel dirigeant est en parti inchangé, serait juste dans l’air du temps, si cela n’était pas défendu par des milieux qui peuvent également défendre des positions proches. »
V.

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Conclusion…
toute provisoire

Face au chaos qui règne aujourd’hui dans toute cette partie du Moyen-Orient et qui tend à essaimer dans toute la région, en Afrique et finalement dans le monde (peut être s’agit-il globalement d’une manifestation de la crise économique mondiale que le capitalisme, tout comme dans d’autres domaines tel le climat, n’arrive pas à se donner les moyens de surmonter), le simple règlement du conflit dans ce carrefour Syrie-Irak supposerait une intervention massive de troupes au sol pour rétablir le semblant d’ordre sous la férule du capital. Mais, dans aucun des pays occidentaux, une mobilisation de masse ne paraît possible (thème à analyser). Le capital en est réduit à trouver des complices temporaires auxquels il fournit des armes (pas trop et pas les plus efficaces ni les plus modernes).
Mais c’est là que l’Histoire risque de se répéter comme en Afghanistan ou en Irak. Où ceux que l’on avait armés pour une tâche définie se retournent une fois leur tâche accomplie (et, surtout, une fois armés) contre les intérêts de leurs mentors. Armer les Kurdes contre l’Etat islamique risque de leur donner une puissance de feu et des idées pour poursuivre leur but éternel de recoller les morceaux démembrés depuis près d’un siècle d’une entité unique kurde, dont l’effet serait inévitablement de créer d’autres conflits dans la même région.
H. S.