Ce fut aussi cela, Mai 68

Ce texte est publié dans le n° 163 de la revue Echanges (printemps 2018).

En mai 1968, j’avais quarante-cinq ans et déjà derrière moi vingt et trois années de militantisme syndical et politique (bien que j’aie toujours renié le titre de militant, refusant le sens classique de ce mot, d’œuvrer ardemment pour une cause politique précise). A la fois, j’étais animateur d’un groupe d’opposition syndicale dans la boîte où je travaillais depuis 1945, et en partie animateur du groupe de travailleurs Informations Correspondances Ouvrières (ICO) (issu du groupe Socialisme ou Barbarie), qui ne rassemblait guère plus d’une vingtaine de travailleurs à Paris. Dès les premiers jours de Mai 68, ICO s’était soudainement gonflé d’un afflux de près d’une centaine de sympathisants, principalement des étudiants et des intellos. Tout ceci est une autre histoire et contrairement à nombre de ceux qui, tous à la retraite, tentent de mettre sur le papier les faits et méfaits de leur jeunesse d’alors, je n’écrirai rien sur ce que fut « mon » Mai-68, sauf les quelques notes qui suivent. Qu’apporterait de plus ce qui ferait un gros livre de mes propres souvenirs évoqués à travers une mémoire défaillante, qu’aucun de ceux qui m’accompagnèrent dans cette galère d’un grand mois ne pourrait corriger car ou ils ont disparu, ou n’en sont plus capables, ou s’en fichent éperdument (et ils ont bien raison) ?
Ce que je voudrais, dans ces quelques lignes, c’est souligner quelques points précis de ce que j’ai vécu alors, pour mettre en évidence que ces événements ne furent pas souvent ce qu’on pouvait leur prêter alors ni ce que, témoignages ou pas, on peut encore leur prêter aujourd’hui, cinquante ans après.
D’abord et avant tout, en tout bien tout honneur, ce sur quoi certains insistent justement, cette libération du rapport et des rapports sociaux. Dans cette boîte d’assurance où je « militais » avec les quelque 3 000 employés, lorsque la grève éclata le 20 mai (un peu tardivement pour suivre le mouvement) avec la mise en place d’un imposant comité de grève (en fait une sorte d’assemblée permanente), une jeune femme de vingt ans vint troubler mon ordinaire (je ne fus sans doute pas le seul touché par ce qui était une petite partie d’une sorte de transcendance des rapport sociaux). Mais pour moi, et pour moi seul, cette démarche consacra la naissance d’une amitié amoureuse, qui faillit déborder dans la sexualité mais finalement n’y versa pas. Ce qui ne changea rien à une relation si intense qu’elle existe encore mais que les vicissitudes de la vie et les distances géographiques ont fait que les rencontres matérielles se sont de plus en plus espacées, ne laissant que cette réalité du cœur. Ce n’était pourtant qu’une petite part immense de cette « libération » que fut pour quelques mois Mai 68 : j’avais déjà connu cela, très brièvement dans de « vrais » mouvements de lutte mais cette fois, c’était à l’échelle du monde et du temps.
Pourtant, il y avait déjà, dès le début, des limites évidentes du mouvement. Et ce sera mon premier souvenir. Dans la foulée de cette réunion d’ICO, où nous avions vu affluer cette masse indéfinissable de plus d’une centaine de sympathisants, nous avons dû organiser une assemblée (ce fut la seule) dans un amphi de Jussieu. Il était plein à ras bords et j’y fus le seul à prendre la parole. Manifestement la plus grande partie des présents attendaient des consignes d’action. Mais ils furent largement déçus. Je leur dis tout simplement qu’ils devaient trouver en eux-mêmes ce qu’ils devaient faire, chercher à y associer d’autres et décider en commun à la fois du choix, des méthodes et des perspectives. Je n’avais à transmettre que ce message et rien d’autre. Je n’employais même pas le mot « autonome » tant il me paraissait superflu. Mais je constatais, avec une certaine amertume, vu la déception évidente pour mon « message », que la « libération » des rapports sociaux n’avait pas modifié beaucoup l’attachement à des règles préétablies, à des consignes en fait à un leader porteur d’un message idéologique d’action suivant une certaine ligne. Ce que mes expériences ultérieures confirmeront.
Le 20 mai , au matin, avant l’embauche, alors que la grève n’avait pas encore commencé, des camarades étudiants du 22-Mars avec lesquels nous étions en contact par le groupe Noir et Rouge (dont Cohn-Bendit était plus ou moins membre), étaient venus distribuer un tract anonyme que quelques-uns d’entre nous, un petit groupe oppositionnel antisyndical, avions rédigé, et dans lequel était préconisées l’occupation totale de la boîte, l’expulsion de tous les dirigeants et la mise de l’entreprise en autogestion. On nous reprocha comme une absurdité l’autogestion d’une boîte d’assurance mais, pour nous, ce n’aurait été qu’une étape dans l’utilisation de cet énorme bâtiment pour en faire tout autre chose que des bureaux. Il serait revenu été à tous les employés d’en décider. Je ne sais pas quel écho cela eut parmi les employés, mais nous sûmes que la direction avait pris cela au sérieux et avait convoqué de toute urgence un conseil d’administration pour envisager les mesures à prendre. Cela se concrétisa par une alliance de fait entre la direction (qui put jouir tout au long de la grève de ses bureaux et circuler librement dans la boîte) et les syndicats qui s’érigèrent en « gardiens de l’outil de travail » pour prévenir toute « action malveillante ». Michael Seidman précise que ses recherches (1) ont montré que les actes de sabotage furent relativement mineurs et très spécifiques. Nous nous en rendîmes compte quand nous avons envisagé des coups : piquer tous les dossiers du bureau du personnel pour les distribuer à chaque employé, saboter l’imposant ordinateur central (ce qui était facile). Mais nous nous aperçûmes que tous les secteurs sensibles étaient bien gardés nuit et jour par des sortes de milices syndicales et que, faute d’un mouvement de masse, toute action de commando était condamnée. D’ailleurs même si les syndicats, la CFDT notamment, mirent sur le tapis la question de l’autogestion, celle-ci n’intéressait que les petits cadres qui n’y voyaient que le moyen d’accroître leur influence sur les décisions. La grande masse des employés s’en fichait éperdument. La plupart s’étaient mis en grève pour suivre le mouvement, sans trop savoir pourquoi. Et commença l’élaboration de revendications où chacun mettait en avant ses problèmes personnels plus qu’une vision générale d’un mouvement, fût-il de réforme. La grève ne visait nullement à des réformes profondes, mais devait améliorer l’ordinaire. Elle ne dépassa pas ce niveau y compris chez Renault où la CGT dominante dut revenir plusieurs fois devant l’assemblée des travailleurs de Billancourt avec des propositions de rémunération un peu plus alléchantes pour justifier la reprise du travail. Ce fut aussi cela, Mai 68, qui ne dépassa pas sauf en de rares endroits isolés, notamment vers la fin à Montbéliard, l’action revendicative traditionnelle. Sans doute, la plupart des votes de reprise montrèrent que près d’un tiers des travailleurs voulaient « autre chose », mais quoi ? car cela ne s’était jamais concrétisé dans des revendications ou des actions plus radicales.
J’allais parfois traîner dans la cour de la Sorbonne occupée où l’on pouvait naviguer partout sans contrainte. En fait sauf une exception. Un jour je rencontrai dans cette cour un camarade britannique animateur du groupe Solidarity, Chris Pallis, et nous nous avisâmes qu’il y avait une seule partie du bâtiment qui restait totalement close : la chapelle qui jouxte la cour et qui est plus qu’une chapelle, car elle contient la dépouille du cardinal de Richelieu, un personnage de l’Histoire de France. A la craie, nous avons écrit en grosses lettres sur la porte de la chapelle cette phrase suivante :
« Peut-on penser librement à l’ombre d’une chapelle ? »
Cette inscription fut attribuée plus tard aux situationnistes, mais elle n’eut aucun effet. Pourtant nous y posions deux questions fondamentales : la présence de la chapelle et du personnage qui y gisait, c’était le symbole de la religion (il était cardinal) et de l’Etat (ministre tout puissant sous Louis XIII et qui avait largement contribué au renforcement du pouvoir d’Etat) et en respectant la chapelle, on respectait tout cela. Après tout, la révolution de 1789 avait bien désacralisé et vandalisé les églises et coupé la tête au roi, l’Espagne républicaine avait fait en partie de même. Ici, en mai 1968, on en était bien loin. Et dire que de l’autre côté de la cour de la Sorbonne, à l’ombre de cette chapelle si symbolique on palabrait sur la liberté, la religion et l’Etat. Tout en paroles, rien en actes, fut-ce cela Mai 68 ?

Le 24 mai, en début de soirée, avec quelques copains d’ICO, nous nous sommes retrouvés sur le parvis de la gare de Lyon dans le départ d’une manifestation monstre convoquée comme alors par le téléphone arabe et qui, vu l’affluence, se scinda en plusieurs morceaux. Celui où nous nous sommes trouvés s’achemina par la Bastille vers la Bourse. Lorsque nous y arrivâmes, un commando, on ne savait trop qui, avait mis le feu aux cabines téléphoniques en bois du hall d’entrée, ce qui faisait une illumination mais ne risquait pas d’enflammer ce monstre de pierre (alors que le sous-sol du bâtiment recelait des tonnes de produits inflammables d’une imprimerie qui auraient pu faire un feu d’artifice boursier spectaculaire, mais nos apprentis pyromanes le savaient-ils ?). Personne n’osait entrer dans le bâtiment. Et différents faits me révélèrent cette indécision et un refus d’engager des actions au-delà de certaines limites invisibles et qui pouvaient se résumer par « Personne n’était là pour faire une révolution ». A côté de moi une jeune femme piqua une crise hystérique à la vue du rougeoiement à l’intérieur du bâtiment, criant à plusieurs reprises « Je ne suis pas venue pour faire ça ». Un peu plus loin une bonne centaine de maos de l’UJCML cherchaient les consignes de leur chef qui, grimpé sur la grille d’enceinte, leur déclara tout de go « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Quelques voix, ailleurs, proposaient d’occuper le bâtiment en permanence, récusées aussitôt par le plus grand nombre : « Impossible, on va s’y faire massacrer. » On peut imaginer pourtant quelle qu’en pouvait être l’issue, ce qu’aurait été l’occupation du Temple de la Finance, peut-être un pôle de résistance enchaînant sur un mouvement plus vaste. Mais la foule refusait manifestement l’affrontement et ne voyait surtout pas une dimension future du mouvement, sinon cette promenade nocturne : l’occupation du Théâtre de l’Odéon n’était porteuse d’aucun risque et d’aucun symbole, ce n’était que du spectacle. Ne fut-ce que cela, Mai 68 ?
La suite confirma ces prémisses. La manif finit par repartir pour atterrir place Vendôme où siégeait le ministère de la Justice, un autre symbole ; ce fut un bis repetita de ce qui s’était passé à la Bourse, sauf qu’il n’y eut même pas le jeu des allumettes. Il paraît que c’est Rocard, du PSU d’alors, qui s’opposa à l’occupation du ministère car il aurait fallu se battre avec les flics qui, on n’en savait pourtant rien, devaient en garnir l’intérieur. Et bredouille d’un résultat quelconque hors de velléités vite calmées, la foule, sans qu’on sache qui la guidait, repartit vers son bercail, le Quartier latin, qui devint une vraie souricière. Lorsque nous longions les Tuileries sur les bords de Seine, j’eus vraiment le sentiment d’une morne troupe de moutons qui partaient résignés silencieusement à l’abattoir. Ce qui fut bien le cas : embossés sur tout le boulevard Saint-Michel fermé solidement par les flics aux deux bouts, inondés de gaz divers, il n’y avait d’autre opportunité que de fuir par les rues latérales où les policiers attendaient pour la chasse à l’homme et à la matraque. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, pour le reste de la nuit, une quinzaine de copains dans la piaule exiguë de mes enfants étudiants rue Monsieur-le-Prince : quand nous en sortîmes prudemment au matin, le boulevard Saint-Michel était bien propre, tout y circulait normalement. Seuls quelques relents des lacrymos matérialisaient le souvenir de cette nuit. A quoi tout cela avait-il servi ? L’inutile quelque peu dangereux, mais bien peu quand même, velléitaire, spectaculaire, la peur de l’affrontement, rien d’autre, était-ce cela Mai  68 ?
On occupait la Sorbonne, les usines et bureaux, les facultés, les lycées, les écoles, l’Odéon… mais pas le reste, mis à part quelques commissariats de quartier, tableau de chasse de quelques groupes isolés cherchant à en découdre, aucun des sièges du pouvoir (mairies, préfectures, etc.), des sièges sociaux des gros trusts, ou des chambres patronales. Même pas, on l’a vu, les bureaux de direction des usines occupées. Un ingénieur qui avait approché ICO en 1958 mais qui s’en était coupé pour aller travailler au syndicat patronal national de l’automobile, nous avait contacté pour nous donner les clés du bâtiment où ce syndicat siégeait, mais ceux du 22-Mars, contactés, ne cherchèrent pas à utiliser ce levier. Etait-ce la crainte d’un affrontement (de Gaulle y pensait, qui fit le voyage à Baden-Baden auprès des troupes françaises cantonnées en Allemagne) qui fit que tout resta de ces occupations sans risques, ou la conscience de l’inégalité des forces ? Ce fut aussi cela, Mai 68, dans des choses essentielles auxquelles l’immense majorité ne pensait pas, laissant les avant-gardes politiques sur la touche… ou bien ces avant-gardes parlaient-elles un langage que pratiquement personne ne comprenait ? ou avançaient-elles des projets qui ne correspondaient pas à l’avenir que la plupart des grévistes pouvaient envisager ? – comme, par exemple, le discours autogestionnaire.
Même dans d’infimes détails on retrouvait ce respect des sièges de la légalité du système. Parmi les 3 000 employés de la boîte d’assurances dont j’ai parlé, personne n’eut la moindre idée que le comité de grève aurait pu siéger illégalement sous les ors de la salle du conseil d’administration où les dirigeants se réunissaient régulièrement, alors que tous les membres de ce comité de grève trouvaient tout à fait normal de se tenir en permanence et en toute légalité dans l’austérité, la nudité de la salle du Comité d’entreprise. Tout un symbole. Ce fut aussi cela, Mai 68, ne pas transgresser hors des clous.

Je ne sais pas si c’est une légende ou si simplement ce fut dû à la grève des hôpitaux, toujours est-il que le bruit a circulé après Mai 68 que dans toute cette période les hôpitaux psychiatriques n’avaient enregistré aucune entrée. Cela s’expliquerait par le fait que tous les psychotiques divers auraient eu la possibilité de se défouler sans contrainte dans la rue et ailleurs. Dans deux cas personnels, j’ai pu constater le pouvoir d’attraction de tels événements pour concrétiser des fantasmes refoulés jusqu’alors. Revenant à Paris en voiture, j’ai pris en stop deux hommes, un jeune et un moins jeune, qui m’ont dit avoir entendu qu’on se battait dans les rues de Paris et qu’ils montaient à la capitale pour en découdre, alors qu’apparemment ils n’avaient aucune motivation directe pour le faire. Et une nuit de ce Mai 68, alors qu’avec un copain nous explorions les actions diverses et dispersées de groupes d’activistes, nous avons croisé quelques jeunes qui nous ont avoué être à la recherche d’un flic isolé pour le déshabiller entièrement et le laisser dans la nuit, nu comme un ver – et de fait il y eut quelques agressions de policiers isolés, avant que leurs chefs leur ordonnent de rester groupés. Ces défoulements individuels furent certainement légion mais il n’est personne pour les conter et les acteurs ont plutôt intérêt à se taire sur leurs exploits. Ce fut aussi cela, Mai 68, cette expansion démesurée d’actes individuels asociaux méconnus.
Je ne sais plus quel jour de mai 1968, je passais, allant je ne sais où, par la cour intérieure du palais du Louvre et j’y ai assisté à un spectacle particulièrement insolite, presque surréaliste. Il s’y déroulait une remise de décorations à des flics dans le plus pur style du cérémonial de circonstance ; Paris n’était pas à feu et à sang mais en plein chaos des occupations, des manifestations, et d’une violence à peine contenue. Mais la machinerie de l’Etat continuait de fonctionner, même dans ses aspects les plus dérisoires. Etait-ce la démonstration de la certitude des dirigeants de toutes sortes que tout n’était qu’un épisode facilement surmontable et que les routines ne devaient pas être interrompues pour si peu ? Cela m’a instillé quelque pessimisme et douché un peu mon enthousiasme. Fut-ce cela aussi, Mai 68, ces dirigeants si sûrs d’eux face à un mouvement qui n’affichait pas réellement de perspectives ?
Mai 68, s’il y eut ceux qui échappèrent à la folie, et l’immense majorité qui vécut ces heures inoubliables, eut aussi ses morts, mais pas à la démesure de mouvements considérés comme « révolutionnaires ». Dans le gouvernement d’alors, une tendance non directement répressive l’emporta contre ceux qui, comme de Gaulle, voulaient « tirer dans le tas ». La tendance conciliatrice pensait justement qu’on pouvait faire confiance aux syndicats pour contrôler le mouvement et l’orienter vers la négociation et la fin progressive du mouvement. Ils savaient aussi que toute action répressive violente pouvait enclencher une réaction encore plus forte des grévistes et autres manifestants et ouvrir ainsi une crise majeure du système lui-même. Après tout, Frachon, le leader de 1936, n’avait-il pas déclaré aux patrons lors des discussions sur les accords Matignon : « Si vous n’aviez pas systématiquement licencié les responsables syndicaux, nous n’en serions pas là. » C’est ce qui fera la différence entre Renault Billancourt, où la CGT régnait en maître et interdisait toute dérive radicale, et l’usine Peugeot de Sochaux, d’importance identique, mais où la réputation de Peugeot dans la chasse aux syndiqués autres que ceux du syndicat maison n’était plus à faire. Effectivement les syndicats n’avaient qu’une présence très réduite dans les usines Peugeot. Ce qui laissa libre champ, pas tant à la base des 25 000 travailleurs de l’usine, qu’à une minorité plus radicale qui n’eut aucun mal, contrairement à ce qui se passait ailleurs, à surenchérir dans l’action, suivie en cela par une partie des travailleurs. Les pressions diverses, les manipulations évidentes d’un vote ultra-minoritaire pour un accord de reprise minimal le 10 juin, firent que ce qui était considéré comme une trahison se traduisit par une réoccupation sauvage et dure de l’usine de Sochaux, le jour même d’une reprise annoncée, et suivie par une part importante des travailleurs (2). Dans cette période de déclin de la grève généralisée, alors que la reprise du travail s’amorçait avec un peu partout une opposition de près du tiers des grévistes, cette action devenait intolérable car elle pouvait faire tout capoter vers des mouvements encore plus radicaux. Et les syndicats impuissants chez Peugeot pouvaient l’être tout autant devant une telle extension possible. La barrière syndicale, celle de la négociation, n’opérant plus, la force était le seul recours. Patronat et gouvernement (et syndicats dans la coulisse) commandèrent l’intervention des CRS qui purent tirer dans le tas pour liquider l’abcès. Ce qui fut fait au prix de deux morts ouvriers dont un par balles et plus de 120 blessés, certains par balles. La région de Montbéliard étant entrée en quelque sort en résistance, en réaction contre cet assaut meurtrier, il ne fallut pas moins de dix jours pour que les interventions politiques et un nouvel accord parviennent à restaurer « le calme » et assurer une reprise du travail. Un accord qui, outre des avantages financiers et une amélioration des conditions de travail non négligeables, instituait l’entrée des syndicats dans l’entreprise dont ils avaient été exclus jusqu’alors, ironie d’un mouvement antisyndical qui leur donnait la légitimité de s’opposer d’une manière ou d’une autre à tout mouvement qu’ils ne contrôlaient pas. Hors de Sochaux, en mai-juin 1968, on n’avait dénombré – officiellement – que trois morts : un jeune de dix-sept ans, Gilles Tautin, qui près de l’usine Renault de Flins s’était noyé le 10 juin en se jetant dans la Seine pour échapper aux CRS, et deux autres, le 24 mai, plutôt controversés autour d’une crise cardiaque : un manifestant à Paris et un commissaire de police à Lyon. Traditionnellement, pour la fête religieuse de la Pentecôte, le lundi est chômé. Habilement, le 31 mai, le gouvernement décida de ravitailler les stations-services à sec depuis le début de la grève (on peut s’interroger sur le rôle des syndicats qui auraient pu alors s’opposer à ce déblocage). Ce qui fit qu’on assista à une ruée hors de Paris de ceux qui, la grève touchant à sa fin, voulaient parachever ces vacances exceptionnelles par une évasion tout autant exceptionnelle. On vit d’énormes embouteillages, mais aussi dans cette sorte de folie on dénombra en trois jours, les 1er, 2 et 3 juin, 117 morts sur les routes des espoirs de quelques moments de vie plus intense. Faut-il les compter parmi les morts de Mai 68 ? Car Mai 68, ce fut aussi cela.

Pour terminer ces bribes de souvenirs ponctuels et l’interprétation que je puis leur donner, je voudrais évoquer la mémoire non pas de ceux qui sont morts depuis Mai 68 mais qui ont pu, avant de passer l’arme à gauche, en parler autour d’eux ou même écrire quelque peu sur ce qu’ils avaient vécu alors –ce que nous avons essayé de faire à ICO jusqu’à fin 1968 (3). Mais évoquer la mémoire de ceux qui se donnèrent la mort dans les années qui suivirent, murés pour une bonne part dans la perte des illusions que Mai 68 avait pu susciter sur des âmes trop sensibles et portées à l’enthousiasme. Bien sûr, dans ces suicides, on trouve aussi des raisons touchant les difficultés de sa propre vie, des problèmes affectifs graves, et, qui peut savoir, d’autres qui obèrent la fragilité d’une sensibilité trop envahissante… Toutes ces raisons qui font partie du quotidien avec plus ou moins d’intensité mais qui, à elles seules, ne conduisent pas à cet acte de courage (certains disent de lâcheté) de supprimer sa vie. Dans la période ascendante d’un mouvement spontané d’une ampleur inégalée comme Mai 68, ces questions « personnelles » passent au second plan, reléguées par cette part d’un sang collectif d’un renouveau qui fait que chacun donne une force au mouvement ascendant et en reçoit en retour la force de surmonter le quotidien. Mais dans la période descendante du mouvement, inévitable puisque finalement il ne savait pas lui-même où il allait vraiment, ces pesants problèmes du quotidien reviennent au grand galop et, goutte d’eau qui fait déborder le vase, la désillusion d’une fin peu glorieuse et de la perte des espoirs rendent intolérable une vie qui ne voit plus qu’un enfermement dans d’infranchissables murs.
J’ai retrouvé, dans ces années post-68, cinq camarades qui se sont suicidés, ce qui fait beaucoup pour le cercle limité d’ICO. Florence Ribon, une jeune et petite femme brune dont je revois le visage et rien d’autre, fut la première du cercle à disparaître en se jetant par une fenêtre. Un autre, Germinal Clemente, qui était coursier au journal Le Monde et dont je n’évoquerai pas les circonstances particulièrement tragiques de sa fin. Les souvenirs des trois autres sont bien plus précis. Michel Marsella était le fils d’un couple anarchiste de Lyon. Etudiant, il avait fait ses premières armes de soixante-huitard à Lyon, mais il était monté à Paris, la capitale de la Révolution, et il rêvait presque d’être révolutionnaire professionnel, se consacrant pour une bonne part à ICO et à d’autres groupes comme VLR, et vivotant de petits boulots. Pour son malheur, il devint éperdument amoureux d’une participante d’ICO, une ambitieuse qui ne se souciait guère de lui et n’était dans l’ultragauche que comme dans la première étape d’une ascension sociale. Le pauvre Michel cumula les désillusions de son amour insatisfait et de la fin de 68, et il en mourut en se jetant lui aussi par la fenêtre, d’un troisième étage. Nicolas Boulte avait été un militant exemplaire du groupe maoïste UJCML, devenu Gauche prolétarienne, et à ce titre avait fait de l’entrisme comme ouvrier chez Renault Billancourt, et participé activement au Comité de Lutte Renault fondé par cette organisation. Les magouilles innombrables dans le maoïsme d’alors, autant que les options politiques imposées d’une manière parfois violente, l’avaient conduit à sortir de cette ornière du maoïsme et à écrire sous un pseudonyme un Bilan du Comité de Lutte Renault (4). Le fait qu’il ait proposé à ICO de publier son texte était une reconnaissance de l’objectivité du groupe et un signe de la confiance qu’il lui accordait. Cela valut à ICO, mais surtout à lui-même, la vindicte de ses anciens camarades, qui le considérèrent comme un traître qu’il fallait éliminer : il subit, outre plusieurs agressions, un harcèlement constant sous toutes ses formes qu’il finit, peut être certaines circonstances personnelles aidant, par ne plus pouvoir supporter au point de se suicider, ne laissant que ce texte dont l’importance avait conditionné sa mort.
J’ai conservé le dernier des cinq pour terminer cette évocation, celui – Christian Lagant – qui fut une relation politique d’abord puis un ami, au plein sens du terme. Nous nous étions connus en 1959 lors de la création des prémisses d’ICO et jusqu’à mon licenciement en 1971 (nos lieux de travail étant proches car il travaillait dans une petite imprimerie comme correcteur, refusant le poste doré de correcteur de presse) nous nous sommes rencontrés chaque jeudi midi dans un petit bistrot derrière la Bibliothèque nationale.
Cela devint d’ailleurs un lieu de rencontre pour les uns et les autres. Sans jamais le dire et sans grandes démonstrations nous nous sentions très proches, discutant de tout. Christian était un homme complet, artiste (peintre autant que caricaturiste), écrivain (poète surréaliste autant que militant politique), tribun, que sais-je encore (on peut retrouver toutes les facettes de sa personnalité en tapant son nom sur un moteur de recherches Internet). Nos rencontres se firent plus épisodiques, encore plus lorsqu’en 1977 j’émigrais à Londres, mais je ne manquais jamais de le rencontrer à chacun de mes brefs voyages à Paris. Le jour de son suicide par barbituriques je revenais sur Paris et nous étions convenus de nous rencontrer. Christian était d’une discrétion légendaire sur sa vie privée bien que parfois il s’en soit un peu ouvert à moi. Quelque temps avant sa décision de passer outre, son père, avec lequel il vivait seul depuis longtemps dans un HLM du XVIIIe arrondissement, était décédé.
Quelle accumulation de déceptions personnelles et politiques a-t-elle pu motiver son geste ? Nul ne le saura, mais il devait aussi être hanté depuis longtemps par la mort pour avoir écrit dans les années 1950 pour le journal du MIAJ (Mouvement Indépendant des Auberges de Jeunesse), dont il était un militant actif, le poème suivant qui peut clore cette incursion chez les oubliés de Mai 68 :

Si je meurs
Ne vous fatiguez pas
Pour moi
L’incinération
Ou le cimetière
Cela me laisse froid

Ne chantez pas de Marseillaise
Ou d’Internationale
Ne cherchez pas de drapeau noir
De drapeau rouge
De drapeau noir et rouge
Ne cherchez pas
Tout ça

Si j’ai un trou
Ne vous « recueillez » pas
Je n’y serai pour personne
Même si vous voulez me voir

Je serai plus loin
Avec les copains
Heureux de les voir rire
Rigolant avec eux
Je serai près du feu
Sous les cheminées traîtresses
Et si je m’y cogne
Les « Jeunes du monde entier »
Ne seront pas ébréchés

Pas de tristesse, amis
Sinon j’irai, la nuit
Vous chatouiller les pieds
Pour vous faire rire
C. L. 

APRÈS TOUT ?

Ils furent nombreux dans le « milieu » ceux qui pensaient que 1968 portait les prémisses d’un vaste mouvement révolutionnaire mondial, et qui se lancèrent pendant des années à corps perdu dans un activisme forcené pour que leurs espoirs se concrétisent.
A l’occasion, ils traitaient avec mépris – voire de lâches – ceux qui ne partageaient ce messianisme. Ils ne voyaient pas que Mai 68 avait été tout autre chose qu’ils ne pouvaient comprendre, pris dans leurs schémas politiques. Comme nous l’avons montré dans différents épisodes, la grande masse des acteurs ne cherchait nullement à « faire la Révolution ». Il n’est pas du tout sûr que les 30 % qui, en moyenne, avaient refusé les accords d’entreprise pris dans la foulée des accords de Grenelle, pour la reprise du travail, l’aient fait parce qu’ils jugeaient que ce qui était proposé était bien médiocre eu égard à souvent presque un mois de grève. A moins qu’ils n’aient cherché tout simplement à prolonger la fête de ces vacances insolites. Une partie de la contestation porta d’ailleurs sur le paiement des journées de grève.
Bien sûr les questions d’argent et/ou de conditions de travail jouèrent un rôle dans ces débats pour la reprise, le retour au quotidien, à la routine du travail et des soucis de la vie. On avait vécu des vacances exceptionnelles, une sorte de libération totale, des vacances comme on n’en aurait jamais plus. On avait, sans l’avoir vraiment cherché, vécu intensément. On avait, enfin, vécu comme on aurait voulu vivre et c’est cela qui comptait avant tout ; consciemment ou pas, on cherchait à prolonger ce coin de paradis social qu’on venait de vivre, et s’en faire un peu payer, le plus possible au besoin. Quelques jours après la fin de la grève un tout petit film – La Reprise du travail aux usines Wonder – avait montré le cri du cœur d’une ouvrière qui fustigeait avec une violence verbale ­inégalée son refus de retourner dans l’enfer quotidien de son travail. Mais ce cri, qui était celui de toute une classe d’exploités, exprimait aussi, pour tous ceux qui avaient vécu une sorte de paradis temporaire de relations sociales, un certain désespoir de voir qu’il disparaissait peut-être à jamais, ne laissant qu’une nostalgie profonde, un lancinant souvenir d’émotions jusqu’alors inconnues.
Ce cri rejoignait le slogan des émeutiers qui n’en étaient pas vraiment, « Sous les pavés, la plage ». Car c’était bien la plage qu’ils avaient tous vécu, que tout a été fait pour effacer. Les pavés remis à leur place sont aujourd’hui recouverts de l’asphalte grise du quotidien. On pourrait en dire beaucoup mais surtout tenter de situer ces splendides vacances de Mai 68 dans une perspective historique. Ce mouvement qui s’étend sans but bien défini (on ne trouvait rien de mieux que « malaise »), ces marches dans la ville tout autant sans but, négligeant tous les symboles du pouvoir, cet abandon global, malgré quelques vestiges des formes de lutte du passé autour de la conquête armée, cela ne vous dit rien, eu égard à ce qui s’est développé dans la dernière décennie ? Mai 68 : la prémonition de ce que nous voyons aujourd’hui dans le monde, de ce qui apparaît comme une nouvelle forme de lutte internationale globale. Mais surtout pas le modèle que tentent encore aujourd’hui, comme nos matamores de Mai 68, les prétendues avant-gardes autoproclamées, de perpétuer dans l’action directe violente de l’affrontement avec les forces de répression du capital.
Ce fut aussi cela Mai 68, un immense mouvement dont la force se trouva non dans l’extériorité de l’action violente, mais dans le cœur individuel et collectif de la ­recherche de la Vie.
Henri Simon

NOTES

(1) The Imaginary Revolution. Parisian Students and Workers in 1968, de Michael Seidman, Berghahn Books, 2004. (Voir ici p. 60.)

(2) Voir « Chez Peugeot en juin 1968, une insurrection ouvrière peu connue »), récit de cette grève, dans Echanges n°124 (printemps 2008). Et Les Grèves en France en mai-juin 1968, de Bruno Astarian, Echanges et Mouvement, 2003.
(3) Copies de textes d’ICO disponibles sur demande.

(4) Tentative de bilan du Comité de lutte Renault, de Baruch Zorobabel, ICO, septembre 1972.

Kurdes, Kurdistan : polémique autour d’un tract

Alors que circulent sur Internet un grand nombre de textes à la suite du massacre opéré à Paris le vendredi 13 novembre, de rares camarades tentent d’aller plus loin que le discours, et tentent de faire connaître leurs analyses par des tracts distribués dans des lieux publics. Parmi ces audacieux qui ne se contentent pas du monde virtuel (ce n’est pas toujours facile, en de telles circonstances de ramer à contre-courant), se trouvent des ­camarades de Caen dont nous avons recueilli et diffusé un tract sur un réseau de discussion.
Nous ne pouvons citer l’ensemble de ce tract qui, mis à part quelques lignes, n’a soulevé aucune objection. On peut se le procurer sur le site du Groupement révolutionnaire caennais (GRC) : http://rrcaen.neowordpress.fr/. Nous reproduisons ci-après le passage de ce texte qui a soulevé l’ire des gardiens du temple de l’internationalisme :
« La colère, le dégoût et la tristesse ne doivent cependant pas empêcher la réflexion. Les attentats à Paris vont donner lieu à des tentatives d’instrumentalisation politique et avoir des conséquences évidentes. Il nous paraît important de les identifier parce qu’elles nous paraissent dangereuses. (…) on commence à étouffer là-dedans. Et si, dans ce cercle vicieux, il n’y avait aucun camp à choisir ? Ni celui de l’extrême droite franchouillarde, ni celui de cette autre extrême droite qu’est le djihadisme, ni celui de l’Etat ? Et si l’important était de briser collectivement le cercle, de s’en échapper pour tracer une autre route ?
Plus facile à dire qu’à faire, hein ? Mais le chemin se fait en marchant. Et les points de départ peuvent être nombreux. Ils sont souvent en bas de chez nous. Par exemple ?
(…) Manifester notre solidarité internationaliste, par-dessus les frontières, avec les résistances sociales et féministes en Syrie et en Irak. Au Kurdistan syrien, depuis 2 ans, des milliers d’hommes et de femmes combattent l’Etat Islamique, libèrent des populations et essaient de construire une alternative démocratique. Ils et elles n’ont pas grand-chose mais ils et elles en veulent. Ils et elles ont besoin de soutien financier pour aider les réfugié-e-s, reconstruire les villes détruites, développer les productions locales nécessaires, se procurer des armes. Eh oui, on n’arrête pas l’Etat Islamique seulement avec des idées et des alternatives sociales, faut aussi des balles. Vous trouverez des coordonnées bancaires où envoyer de l’argent sur notre site. Faites-le, l’Etat français ne le fera pas à votre place, il a pas envoyé un seul mortier là-bas (ça fâcherait l’Etat turc avec qui y a du bizness à faire)… Collecter du fric et informer là-dessus, on l’a fait pendant des mois dans les rues de Caen. On continue mais on vous tend aussi le relais. (…) »

Voici deux de ces commentaires :
« Vous trouvez ça vraiment “super” ? Ou est-ce que votre commentaire est ironique? En tout cas, le dernier paragraphe de ce tract, est un appel a soutenir “les résistances sociales et féministes en Syrie et en Irak”, c’est-à-dire la “Rojava”dans la partie kurde de la Syrie, qui est une manifestation du nationalisme kurde, soutenu par l’impérialisme américain, armé et entraîné par la CIA et les forces spéciales américaines. Ce tract qui commence bien finit par nous demander de nous engager dans les conflits interimpérialistes, de soutenir une fraction capitaliste contre des autres. »
T. S.
« Soutenir le PKK et son grand timonier converti à la démocratie directe par Murray Bookchin me paraît en effet un super-projet. Vive le marxisme-léninisme et la libération des femmes par l’activité guerrière !!!
» Salutations effectivement ironiques à tous et n’oubliez pas d’envoyer de l’argent pour financer tout ça. Avec un peu de chance, vous aurez une médaille militaire en retour. »
L. M.

Un autre camarade a repris la balle au bond pour rétablir le sens de ces lignes :
« A la différence de plusieurs personnes qui interviennent sur cette liste, j’ai trouvé le tract des camarades de Caen plutôt sympathique.
» Il n’est pas donneur de leçons, il pose pas mal de problèmes sur ce qui se passe chez nous et porte sur le monde un regard moins borné que celui de plusieurs camarades dont la rigidité idéologique rappelle plus l’ultra-léninisme des bordiguistes que la capacité de comprendre les dynamiques des mouvements réels.
» Au sujet des Kurdes de Syrie –- qui sont les seuls à se battre sur le terrain contre Daech et à avoir un projet de société qui n’est certes pas la mythique communisation ni l’utopique anarchie – je pense qu’il faudrait avoir un regard moins obsédé par une pureté idéologique qui n’existe que dans les têtes de l’ultra-gauche.
» Le PKK a été en effet à sa naissance et pour une longue période, un parti stalinien. La mouvance kurde a eu longtemps comme moteur le nationalisme et la réaction contre le partage de ce peuple entre différents Etats décidé par les grandes puissances à l’issue de la Grande Guerre. C’est indiscutablement le point de départ qui date désormais d’un siècle (ou simplement d’un demi-siècle si on se réfère au PKK).
» Ce qui compte à mes yeux – en plus des différences importantes et parfois fort contradictoires entre Kurdes des différents Etats et des différentes mouvances – c’est la dynamique qui s’est mise en branle depuis une bonne quinzaine d’années et qui seulement maintenant saute aux yeux de la diaspora kurde en Europe et des groupuscules gauchistes et ultra-gauchistes occidentaux.
» Sans nier les influences que Bookchin a pu avoir sur l’évolution d’Öcalan, ce qui me semble intéressant est justement ce qui se passe sur le terrain entre l’est de la Turquie et le nord de la Syrie (Rojava), dans un contexte que notre camarade Astarian pourrait définir d’ »activité de crise ». Que ça ne se passe pas selon les formes que nous aimerions, ça me semble une évidence.
» Il ne s’agit pas d’un mouvement social chimiquement pur, comme ceux qui transparaissent en filigrane dans les désir de certains camarades. Je ne trouve pas que ce soit un défaut, car les mouvements réels sont généralement plus complexes et contradictoires que les représentations que nous nous en faisons. Mais ce qui compte le plus, c’est la direction que prend le développement en cours : d’un parti parfaitement autoritaire et nationaliste au départ, le mouvement s’achemine, pour l’instant, vers des positions et des pratiques fédéralistes, autonomistes, féministes, assembléistes, en se battant contre son propre passé stalinien et organisationnel, machiste, archaïque, étatiste, et surtout proposant dans ce coin du monde une société ouverte, multi-ethnique, multi-religieuse. Ils se battent contre toutes les dictatures “laïques” préexistantes et celles religieuses en formation, contre l’instrumentalisation des grandes puissances occidentales et celle des puissances régionales, dans un contexte mouvant, où réussir à éviter les bombes des uns sans vendre leur âme aux autres est un pari difficile à tenir. L’incapacité des Américains et des autres puissances à envoyer des troupes au sol les a rendus indispensables à la guerre contre Daech. Ils ont réussi à éviter de se faire écrabouiller par la répression d’Erdogan, mais restent un pot de terre face aux pots de fer qui dominent le paysage du Moyen Orient.
» Les camarades qui comptent les fusils parachutés par les Américains pourraient aussi remarquer que ces derniers ont soigneusement évité de donner au PKK et aux YPG ne serait-ce que l’ombre d’une arme lourde. Pourquoi ?
Eviter les enthousiasmes excessifs ou en parler comme de la terre promise de la révolution sociale : je suis d’accord. Rester lucide sans jouer les visiteurs de l’URSS qui rentrent convertis en chantant les louanges du paradis des travailleurs : OK. Renoncer à l’espoir que des choses puissent changer dans un contexte particulièrement mouvant : non, pas d’accord.
» Le tract des camarades de Caen (parfois un peu primaire dans ses formulations) s’achevait non pas sur la énième leçon théoriquement correcte, mais sur un appel à la solidarité concrète, une solidarité qui devient rare de nos jours, y compris dans nos milieux. C’est une raison de plus, à mes yeux, pour l’apprécier.
» “Il importe que nous parlions, dans les minces filets de la révolte, de la puissance du courant qu’ils pourraient devenir”, disiez-vous… »

G. C.

Point de vue d’Echanges
« Dois-je confirmer qu’à Echanges nous sommes d’accord avec les critiques qui ont été faites au tract des camarades de Caen ? (relativement au nationalisme kurde). Nous avons d’ailleurs envoyé à ces camarades l’ensemble de ces commentaires en soulignant la contradiction fréquente dans notre “milieu” entre ces positions de soutien à un nationalisme local et à la lutte pour la formation d’un État avec les positions internationalistes et anti-étatistes pouvant être formulées par ailleurs.
Si j’ai cité ce tract, ce n’était pas pour en faire l’apologie mais pour montrer que face aux palabres sur écran, une action directe sur le terrain était la seule attitude valable. L. M. avait d’ailleurs ajouté un exemple à ceux que je citais ; il y en a certainement d’autres qui comme ce tract de Caen peuvent faire l’objet de critiques car une grande confusion est la marque de ce débat “révolutionnaire”.
En ce qui concerne le Kurdistan , j’ajouterai à ce qu’en dit justement J. W. que si les Etats-Unis fournissent des armes  aux Kurdes d’Irak pour combattre l’EI, cela soulève un premier problème global, l’impossibilité dans la “coalition” occidentale de mobiliser ses citoyens dans la guerre pour se battre sur le terrain et un autre qui offre maints exemples  d’armements fournis à des groupes locaux à prétentions nationalistes qui sont retournés plus tard contre les commanditaires. C’est d’ailleurs encore plus complexe avec le “problème kurde” qui met en cause la Turquie. La Turquie alliée des Etats-Unis et dans l’OTAN combat “ses” Kurdes  et les Etats-Unis arment les Kurdes d’Irak contre l’EI : qui peut penser que ces armes resteront dans ce seul Kurdistan irakien? L’Histoire se répète en balbutiant. »
H. S.
Quant aux commentaires sur la situation dans cette enclave kurde en Syrie, voici des textes diffusés sur le réseau de discussion :
« Révolution » en Rojava ?

Le texte qui suit vient de militants anarchistes argentins publié dans leur bulletin Oveja negra (Le mouton noir, ou la brebis galeuse).

» Le Kurdistan syrien ou Kurdistan occidental (2 millions d’habitants à forte majorité kurde, musulmane mais aussi d’autres confessions) est une région de tout temps quasi autonome en raison de sa situation et contrôlée depuis 2012 par des milices kurdes locales qui en 2013 ont établi un gouvernement autonome de facto. Après le retrait des forces syriennes gouvernementales, leurs seuls adversaires sont les groupes islamistes dont l’Etat Islamique (EI). Pour se différencier des Kurdes d’Irak, ils ont fondé un nouveau parti kurde, le Parti de l’Union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat, PYD, que nous désignerons par PUD) qui se heurte au Conseil national kurde de Massoud Barzani contrôlant les Kurdes d’Irak. Il est quasi impossible de décrire les entremêlements politiques et parfois guerriers entre les différentes fractions nationales d’un Kurdistan écartelé entre quatre Etats (voire cinq si l’on compte une importante minorité en Azerbaïdjan), tout aussi réprimées ici que là, mais s’affrontant également entre elles avec des caractéristiques économiques, sociales et politiques spécifiques.
Le territoire revendiqué par l’ethnie kurde est situé entre la Syrie, la Turquie, l’Iran et l’Irak. Au milieu d’une des zones les plus riches du monde en pétrole et en gaz. Depuis un siècle cette région subit de nombreuses luttes et des tentatives de gestion autonomes animées par plusieurs groupes ou factions kurdes.
» La situation présente est compliquée, et ce qui peut en être décrit schématiquement est la coexistence de trois facteurs : le conflit armé soutenu en Turquie par le PKK (Parti ouvrier du Kurdistan) depuis 1984, l’invasion de la coalition menée par les Etats-Unis en Irak en 2003 (et l’approfondissement consécurif du conflit ethnique) et la guerre civile en Syrie depuis 2011.
» On doit se souvenir que les différentes régions de Syrie (y compris celle que les Kurdes appellent Rojava) furent le lieu d’importantes luttes prolétariennes, avant 2011 et en 2011, opposant des prolétaires armés aux forces de répression (entraînant des désertions en masse) et impulsant l’apparition de différents regroupements de prolétaires. Cette situation a étét peu à peu transformée par la bourgeoisie en une guerre civile, canalisant une bonne partie des structures prolétariennes qui avaient émergées dans la lutte dans l’Armée syrienne libre (ASL) et transformant cette lutte prolétarienne en une lutte entre différentes factions de la bourgeoisie.
» Il nous paraît essentiel de mentionner ce processus car c’est dans ce contexte que les différents groupes kurdes (le PKK étant numériquement le plus significatif et le plus influent) tentent de contrôler ce territoire du nord de la Syrie (Rojava), se greffant sur les ruptures prolétariennes avec l’ASL dont le caractère bourgeois est de plus en plus évident ; En fait le nouveau hochet de l’Ouest, l’organisation connue aujourd’hui sous le nom d’Etat Islamique – sunnite radical djihadiste – a surgi de la dislocation de l’ASL quand celle-ci a commencé à perdre de la force et du prestige et quand les fondamentalistes islamiques ont pris de plus en plus d’importance en son sein.
» Cela est largement dû à la confrontation entre les forces kurdes et l’EI considéré comme une des forces présentes dans la région, que le PKK a pris une telle importance internationale et a été soutenu par un large spectre politique depuis les socio-démocrates aux libéraux.
» Par suite, il est impossible de résumer en quelques paragraphes ce processus complexe, mais il présente un certain nombre de particularités qui font que les prolétaires surveillent ce qui se passe dans cette région. Pour nous, il reste essentiel de saisir le déroulement de ce processus, de défendre les ruptures prolétariennes et l’attaque sans concession de la bourgeoisie dans son idéologie et ses manipulations.
» Ces réflexions sont basées sur ce besoin, motivé par la grande confusion générée dans bien des groupes autoproclamés « révolutionnaires » bavardant au sujet d’une révolution en Rojava.
» Qu’est-ce que le PKK ?
» Le PKK est un parti politique kurde fondé en 1978. Ethnique, bien que ses membres et ses alliés prétendent que cela doive être relativisé. Social-démocrate, quoiqu’il prétende passer pour révolutionnaire. Féministe, si par féminisme nous comprenons qu’hommes et femmes sont sur un pied d’égalité dans la guerre et dans le travail. Environnementaliste, bien qu’il n’en continue pas moins à exploiter le pétrole. A son origine, c’était un parti marxiste-léniniste (menant la guérilla dans les zones rurales, bannissant les relations personnelles entre ses membres, exigeant une discipline miliaire, etc.). Depuis quelques années, il a adopté une tendance socialiste plus libertaire, tout d’abord en raison d’un virage idéologique de son leader emprisonné, Öcalan, puis lors d’une décision de son 8e Congrès en 2002. Il professe maintenant une doctrine baptisée confédéralisme démocratique étroitement liée au concept de municipalisme libertaire de l’Américain Murray Bookchin et il critique le concept traditionnel d’Etat nation, appelant à une société fédérale, écologiste et féministe. Dans cette décision du 8e Congrès, il repousse les limites de quelques aspects de cette grande révolte idéologique et confuse.
» Avant d’en parler, nous voulons souligner les principales raisons de cette double mutation. D’abord, c’est la stratégie internationale du PKK faisant en sorte de ne plus être considéré par l’OTAN comme une organisation terroriste, ce qui correspond à sa tactique de créer des organisations parallèles comme le PUD. Cette tactique s’est imposée dans le parti afin de développer sa politique dans des parlements régionaux des quatre zones kurdes. En outre, être un parti marxiste-léniniste a perdu de son intérêt lorsque la polarisation du monde impérialiste a changé, à partir des années 1970. Sans le soutien de l’Union soviétique et ses fournitures d’armes, le parti aurait sans doute dû changer de stratégie.
Pour ceux qui se battent pour la révolution sociale, ce n’est pas nouveau d’être qualifié de terroriste par l’Etat, ce qui est une manière d’ouvrir la route à la répression, mais il est clair que pour le PKK une telle qualification par l’OTAN est un obstacle à la future formation d’un Etat, de participer au commerce mondial du brut et d’être membre des Nations Unies.
» Le PKK/PUD est peu disposé à rejoindre la coalition anti-Assad et il hésite  tout autant  à abolir la propriété privée. Au contraire, s’étant allié avec la dictature sanguinaire d’Assad dans le passé, il s’est allié aujourd’hui avec les Etats-Unis et leurs campagnes meurtrières de bombardement. Cette campagne peut avoir contribué à la délivrance de Kobané mais elle a aussi probablement encouragé encore plus d’Arabes à rejeter les Kurdes et à rejoindre l’EI. Et cela pousse maintenant la région encore plus dans le bain de sang interimpérialiste (1). On doit le dire clairement : le PKK est une force contre-révolutionnaire depuis son origine et est aujourd’hui responsable de la canalisation des expressions les plus avancées qui peuvent encore rester dans la région Nord de la Syrie. C’est aussi une importante raison dans leur changement de stratégie. Au-delà d’une critique de leur action dans leur zone d’influence, nous voudrions souligner que cette sorte de contre-révolution est utilisée partout dans le monde.
» Qu’est-ce que l’Etat ?
» Un Etat n’est pas simplement une structure de gouvernement avec une police, une armée et un appareil administratif. Un Etat, tel que le mouvement communiste le comprend, est une relation sociale, la matérialisation de l’ordre capitaliste mondial, que sa légitimité soit basée sur un parlement ou sur des assemblées communautaires. Si le PKK et son satellite le PUD prétendent qu’ils ne cherchent pas à créer un Etat, c’est parce qu’en réalité déjà –  à cause de leur rôle, de leur pratique et de leur idéologie – ce qu’ils font à Rojava représente un Etat. C’est ce que quelques-uns de leurs partisans appellent tout à fait justement « un Etat sans un Etat », c’est-à-dire un Etat qui n’est pas nécessairement territorialisé en un Etat mais qui finalement constitue réellement un Etat au sens de relations sociales capitalistes, la propriété privée n’étant pas fondamentalement mise en cause (2).
» Il n’est pas surprenant de tenter de deviner qui tient réellement le pouvoir. Le PUD a le monopole virtuel des armes. Il est l’Etat. Et dans chaque pays (Iran, Irak et Syrie) la bourgeoisie locale kurde a édifié sa propre entité nationale de la même espèce. Ils ne peuvent pas être reconnus par l’impérialisme international mais ils sont pourtant en tout des Etats, sauf qu’on ne leur en reconnaît pas le nom. De la même façon ils dominent plus la vie des populations que l’Etat ne le fait par exemple au Royaume-Uni. Lorsqu’on a plus de 18 ans on est soumis à la conscription. Quant à l’internationalisme prêté au PUD, son leader Salih Muslin a menacé d’expulser les Arabes de tout territoire « kurde » en Syrie en dépit du fait qu’il sont natifs de cette région (3).
» Alors que l’on trouve des formes favorables à l’étatisme dans certaines formations kurdes comme le gouvernement irakien de Talabani ou le gouvernement régional du Kurdistan irakien de Barzani, s’affrontant l’un à l’autre mais tous les deux au PKK, cela ne signifie pas pour autant que le PKK n’est pas de la même veine.
» Le PKK a en apparence brisé avec la conception classique de la conquête du pouvoir d’Etat caractéristique du marxisme- léninisme et introduit certaines « critiques » de l’Etat dans sa nouvelle doctrine de démocratie confédérale. Ces critiques proposent un simple changement formel dans lequel le nouvel Etat appelé par eux « confédération » assumerait les tâches de l’organisation sociale d’une démocratie de base, recherchent si possible une coexistence pacifique avec les Etats existants, recourant à l’auto-défense si nécessaire.
» Cette facétie de résistance démocratique locale directe en face des Etats existants, d’auto-détermination des peuples, d’administration de territoire « sans Etat » n’a rien de nouveau.
» Cette sorte de fantaisie a pu séduire bien des secteurs de l’anarchisme (y compris dans notre propre région) qui ont apporté leur soutien de différentes manières, allant même jusqu’à conseiller de s’engager dans des milices kurdes comme l’a fait David Graeber, une personnalité du mouvement ­Occupy (4).
» Il est surprenant de voir de nouveau beaucoup de ceux qui se proclament partisans de la destruction de l’Etat et qui concentrent leurs critiques et analyses sur ce but, tombent de nouveau dans le piège. Bien des critiques contre l’Etat, qu’ils considèrent comme un élément central de la société capitaliste, ne saisissent pas la nature de ces pseudo Etats-et finissent par les défendre dans leur nouvelle forme.
» Nous devons insister sur la nécessité de comprendre cela et de critiquer la société de la manière la plus parfaite possible. Quand nous parlons de révolution sociale nous visons la totalité des relations capitalistes : Etat, propriété privée, travail salarié, production de la marchandise, valeur…
» Nous sommes trop habitués au fait que quand on parle de révolution on parle de la forme plutôt que de son contenu. En ce sens, il est facile de comparer les images des miliciennes kurdes armées avec celles des miliciennes de l’Espagne de 1936, tout comme on peut parler de fascisme à propos de l’EI et à partir de là appeler de nouveau à une alliance avec la bourgeoisie contre le plus grand mal comme cela advint avec les républicains contre Franco dans la guerre civile espagnole.
» Une fois de plus nous nous trouvons devant un parallèle historique basés sur l’incompréhension des deux périodes et pas dans une réplique critique anticapitaliste des luttes de la classe.
Une révolution féministe ?
» La nature subversive d’un mouvement ou d’une organisation ne peut être mesurée par le nombre des femmes enrôlées sous les armes, pas plus dans son caractère féministe. Depuis les années 1960, sur tous les continents, bien des guérillas ont enrôlé de nombreuses femmes combattantes – par exemple en Colombie. Ce fut même encore plus effectif dans les guérillas inspirées du maoïsme (Népal, Pérou, Philippines, etc.) utilisant la stratégie de la « guerre du peuple » : l’égalité hommes/femmes devrait contribuer à faire éclater les structures traditionnelles, féodales ou tribales, toujours patriarcales. Ce sont là les origines du PKK/PUD dans lesquelles on trouve la source de ce que les spécialistes appellent « le féminisme martial  » (5). Cette révolution féministe doit aussi rester modeste. Les hommes dominent encore à la fois dans les rues et sur les lieux de travail. Et comme les sites web du PKK le montrent, la théorie féministe de l’organisation ne vient que de la tête du patriarche, Abdullah Öcalan, mais pas d’un quelconque mouvement féministe indépendant. De plus le pouvoir concédé aux femmes vient plus d’avoir rejoint les milices (ou d’y avoir été forcées dans la conscription) et ne durera vraisemblablement pas. Comme dans les précédentes guerres révolutionnaires, ce féminisme sera inévitablement contredit par la perte du pouvoir combiné avec la brutalité et le traumatisme de la guerre.
» Ceux qui liront cette publication avec une attitude critique nous accuseront d’être des puristes, de ne pas nous salir les mains et de rester dans la coulisse. Mais c’est une chose de comprendre les contradictions d’une manière révolutionnaire et une autre totalement différente de défendre ces contradictions comme si leur existence impliquait le début d’une révolution sociale.
» Nous n’avons aucun doute sur l’existence historique de luttes prolétariennes dans la région de ce que les Kurdes appellent le Kurdistan. C’est notre devoir et celle de tous les internationalistes de tenter de franchir les couvertures idéologiques social-démocrates et d’en tirer des conclusions pour la période actuelle. La question n’est pas d’éviter ou pas de soutenir les Kurdes, mais seulement de reconnaître que les Kurdes sont un groupe ethnique comme tant d’autres, avec des classes sociales et culturelles et les contraintes quotidiennes de toutes sortes. Il n’est pas question de soutenir en général et sans aucune critique toute expression recouvrant l’idée d’un peuple victime parce qu’il n’a pas de nation.
» Des révolutionnaires doivent être des internationalistes et ne doivent pas tourner un œil aveugle sur telle ou telle région ou se battre pour des choses distinctes dans différentes régions. On n’endosse pas le manteau de la libération nationale dans un pays, la révolution communiste dans un autre et la démocratie confédérale dans quelque autre.
» On en a marre de la logique gauchiste qui se base toujours sur l’analyse des conflits inter-bourgeois dans une région et prennent position aux côtés du pouvoir. Nous devons toujours partir de l’expression la plus simple de la lutte de classe pour trouver le chemin de la solidarité et contribuer à sa propagation et à son expansion. On ne peut pas s’afficher d’un côté ou d’un autre dans ce conflit si on se fonde sur les histoires qu’on veut nous vendre. Le seul côté où nous pouvons prendre place, c’est d’affirmer invariablement de ne pas céder et de ne pas s’aveugler : une révolution sociale, mondiale et totale.
Oveja negra
Source en espagnol : http://boletinlaovejanegra.blogspot.fr/2015/09/revolucion-en-rojava.html

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Le PKK,
une certaine bourgeoisie kurde

Un autre texte écrit sur le réseau de discussion que nous avons cité p. 13 développe des constatations similaires :
» Un stalinien dirigeant une organisation hiérarchisée, et qui est resté le chef indéboulonnable et mythifié de l’organisation, peut effectivement changer d’argumentaire idéologique sans rien changer à ses objectifs politiciens. Il suffit d’ailleurs de se référer à son programme politique pour ne pas trouver la moindre évocation critique de la propriété privée et des rapports d’exploitation. Le programme du PKK est exclusivement celui d’une certaine  bourgeoisie kurde, qui n’a jamais, à aucun moment cherché à créer un Etat kurde englobant l’ensemble culturel kurde. Elle est évidement plus lucide que certains camarades occidentaux quant aux intérêts spécifiques des divers courants nationalistes qui se sont constitués et des alliances contradictoires qui les opposent.
» Le PKK nouvelle formule cherche à nous vendre une démocratie directe écolo-féministe où des femmes, triées sur le volet pour leurs qualités photogéniques, peuvent prendre le fusil avant de retourner faire la cuisine et des enfants dans une société libérée où elles pourront prendre démocratiquement toutes les décisions… qui ne gênent en aucune manière la politique de la direction. Cet avenir radieux ressemble davantage à des promesses du passé qu’à un semblant d’objectif des luttes à venir.
» Ce qui caractérise, entre autres, l’irruption d’une situation de guerre dans un territoire, c’est la participation volontaire au combat d’une partie de la population, dans l’armée qui lui fournit, en plus du fusil pour se défendre, les meilleures chances de survivre. Qu’une telle situation détermine, y compris au niveau des rapports immédiats et de ce qu’on cherche à en montrer, un certain nombre de spécificités est ce que certains camarades voudraient imaginer comme un filet de révolte. Oui, en effet, c’est le filet dans lequel elle est contenue pour servir d’autres intérêts que les siens : ceux que doit défendre sa direction.
Ce qui, a contrario, caractérise une situation de guerre à caractère social, c’est la base sociale sur laquelle se développent les solidarités et les oppositions. Ce caractère a pu exister dans certains lieux et à certains moments des conflits, mais il apparaît inexistant aussi bien sur le territoire turc du PKK, que dans la zone syrienne de l’YPG.
» Que faire ? : le PKK nous montre le chemin !
» Il y a eu au début des années 1990 des militants/sympathisants du PKK qui ont rejoint une fameuse organisation maoïste: l’UCK kosovar, par sympathie pour le martyre des Albanais soumis au joug de Milosevic. Après sa reprise en main opérationnelle par la CIA, cette UCK a participé à l’affrontement contre l’armée yougoslave, dont l’un des effets fut la perte des premières lignes yougoslaves composées des troupes les moins sûres, c’est-à-dire la liquidation par les Occidentaux d’une partie de l’opposition à Milosevic, avec le soutien des « maoïstes » albanais et de leurs camarades du PKK, L’autre côté de cette guerre « juste » se concrétisa dans la liquidation par l’UCK de l’opposition interne, y compris avec l’aide des bombardements de l’OTAN (la destruction de la prison de Pristina qui a débarrassé l’UCK de ses concurrents « plus » modérés favorables à Rugova et à la négociation dont ne voulaient pas les Occidentaux).
» La même opération s’est répétée plus ouvertement en Irak à la suite de l’insurrection de Soulemania. Les militants du PKK, alliés au courant nationaliste kurde de Talabani, en concurrence directe avec le pro-turc Barzani, ont participé à la liquidation des groupes opposés à la reprise en main de l’insurrection par les nationalistes.
» Plus anciennement, dans le courant de la stabilisation du pouvoir de Khomeiny en Iran, deux batailles ont eu lieu dans la région kurde, dans la ville de Sanandaj. La première offensive de l’armée iranienne fut défaite pendant sa tentative d’investir la ville. C’est à cette occasion que la rébellion récupéra l’artillerie de la troupe en fuite. Ces équipements furent récupérés par les nationalistes qui disposaient de militants formés dans l’artillerie, dont des militants qui se sont ultérieurement réclamés du PKK. A la veille de la deuxième offensive militaire toute l’artillerie a disparu, laissant un flan de la ville ouvert à la pénétration des troupes de Khomeiny et de ses conséquences. Une « direction politique » a décidé que ces armes serait plus utiles ailleurs.
» Que l’on considère aujourd’hui que ce parti peut se réformer, sans rien changer dans la structure de sa hiérarchie et sans rien dénoncer de ce qu’il a commis, puisque son personnel dirigeant est en parti inchangé, serait juste dans l’air du temps, si cela n’était pas défendu par des milieux qui peuvent également défendre des positions proches. »
V.

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Conclusion…
toute provisoire

Face au chaos qui règne aujourd’hui dans toute cette partie du Moyen-Orient et qui tend à essaimer dans toute la région, en Afrique et finalement dans le monde (peut être s’agit-il globalement d’une manifestation de la crise économique mondiale que le capitalisme, tout comme dans d’autres domaines tel le climat, n’arrive pas à se donner les moyens de surmonter), le simple règlement du conflit dans ce carrefour Syrie-Irak supposerait une intervention massive de troupes au sol pour rétablir le semblant d’ordre sous la férule du capital. Mais, dans aucun des pays occidentaux, une mobilisation de masse ne paraît possible (thème à analyser). Le capital en est réduit à trouver des complices temporaires auxquels il fournit des armes (pas trop et pas les plus efficaces ni les plus modernes).
Mais c’est là que l’Histoire risque de se répéter comme en Afghanistan ou en Irak. Où ceux que l’on avait armés pour une tâche définie se retournent une fois leur tâche accomplie (et, surtout, une fois armés) contre les intérêts de leurs mentors. Armer les Kurdes contre l’Etat islamique risque de leur donner une puissance de feu et des idées pour poursuivre leur but éternel de recoller les morceaux démembrés depuis près d’un siècle d’une entité unique kurde, dont l’effet serait inévitablement de créer d’autres conflits dans la même région.
H. S.

Et la lutte de classe derrière les paravents idéologiques ?

l l faut bien se rendre à l’évidence : le capitalisme en crise continue bon an mal an de tourner, de tenter de trouver des remèdes et des ajustements pour retrouver son dynamisme, maintenir et développer ses profits.
Il faut bien se rendre à l’évidence : tant que le capital continue de tourner c’est qu’il continue, en toute impunité, à exploiter tant les êtres humains que la nature, sans se soucier des conséquences pour tous ces acteurs actifs ou passifs des ravages causés par cette exploitation.
Il faut bien se rendre à l’évidence : en dépit de toutes les innovations technologiques et des transformations profondes qu’elles entraînent dans les structures du système, dans les structures de l’exploitation du travail, cette exploitation reste le cœur du capitalisme. Et la lutte de classe reste, malgré tout ce que l’on peut en dire, l’affrontement entre deux classes, même si les lignes de cet affrontement ne sont pas toujours clairement définies.


Il faut bien se rendre à l’évidence : le système d’exploitation peut prendre actuellement des formes extrêmement diverses, reproduisant toute les étapes de son développement, depuis les plus primitives (avec une technologie rudimentaire), jusqu’aux plus sophistiquées (avec des technologies toujours plus perfectionnées), avec un seul but ultime : atteindre la productivité la plus extrême de la force de travail pour en extraire le maximum de valeur.
Un peu partout dans le monde, des résistances poursuivent, en fonction des conditions d’exploitation, sous des formes très diverses, traditionnelles ou nouvelles, une lutte de classe qui ne prendra fin qu’avec la fin du système capitaliste. Alors que dans les pays en voie de développement les exploités en sont encore à chercher à former et promouvoir des organisations de lutte (le plus souvent des syndicats), dans les pays développés ces mêmes syndicats en sont à jouer pleinement leur rôle de médiation entre le capital et le travail. Partout dans ce monde industrialisé cette orientation leur vaut, sauf cas particuliers en raison des pouvoirs et/ou des fonctions sociales qui leur ont été concédés, une désaffection relative.


En raison de la pression particulièrement insistante et générale sur les conditions de travail et ce qu’on présentait comme des «  avantages sociaux  », qui garantissaient une certaine stabilité sociale à l’échelle du monde industrialisé, une tension latente générale s’est développée qui ne réussit à s’exprimer que dans les conflits classiques ponctuels – essentiellement la grève – et /ou dans des formes de luttes différentes, ponctuelles ou générales, mais aux objectifs et contours très flous eu égard au contenu de classe, comme une sorte de substitut d’une lutte de classe qui ne parviendrait pas à s’exprimer pleinement.
Les syndicats et partis d’opposition, plus ou moins discrédités, se trouvent ainsi contraints, à la fois pour rester dans leur fonction sous le capital, conserver leur peu de crédibilité et éviter d’être débordés par des ailes radicales ou des mouvements sauvages, d’organiser manifestations nationales et grèves générales limitées. Ces protestations organisées sont d’autant plus imposantes qu’elles se déroulent dans des Etats plus touchés que d’autres par ce que l’on qualifie mondialement de «  mesures d’austérité ». Mais, malgré quelques débordements d’éléments de base plus radicaux, elles ne se prolongent pas dans le temps et restent sans effet sur les mesures qu’elles entendent contester. On pourrait à leur sujet évoquer le proverbe  : «  Les chiens aboient, la caravane passe  » ; la machine capitaliste poursuit sa marche en avant qui assure son existence.


Ces « journées de lutte » présentent des caractères communs : elles restent enfermées dans un cadre national bien qu’elles se dressent contre des mesures d’austérité similaires différant seulement par leur étendue et/ou leur intensité ; elles doivent être répétées de la même façon, tout aussi inefficaces bien que tout aussi suivies. On peut en dresser la liste avec quelques records en la matière : la Grèce voit, le 22 novembre 2014, sa 32e journée de grève générale depuis 2010  ; l’Italie compte sa ne grève générale d’une journée avec des manifestations dans 54 villes  ; la Belgique connaît des grèves sauvages sectorielles qui provoquent toute une série de grèves syndicales quasi hebdomadaires fin 2014 (voir p. 5 un aperçu de ces luttes). Devant cette multiplicité de résistances dans ces manifestations, limitées mais récurrentes depuis des années, on peut comprendre l’appréhension des gouvernants. Ils craignent d’une part une généralisation dans un cadre national, d’autre part le débordement des cadres nationaux, dans un mouvement de lutte européen concrétisant des luttes identiques contre des mesures d’austérité identiques. Ces craintes des dirigeants génèrent d’un côté des mesures de durcissement d’une répression des « débordements », comme par exemple en Espagne, d’un autre côté des oppositions politiques ou syndicales nouvelles (voir les mouvements Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne et/ou l’essor des organisations d’extrême droite).
Cet ensemble de contre-mesures (face à un mouvement éventuel mais qu’on ne saurait qualifier de contre-révolutionnaires) peut se justifier par l’extension dans les cinq dernières années de mouvements plus ou moins spontanés qui se sont étendus comme une tache d’huile à plus ou moins grande échelle internationale, sans qu’intervienne une organisation préexistante. On peut trouver des traits communs au « printemps arabe », au mouvement « Occupy » et même à l’extension du « terrorisme islamique ». Malgré leur caractère imprécis, sans véritable contenu de classe, leur existence éphémère – qu’elles aient ce caractère du fait de la répression ou de par leur propre dynamique – peut faire craindre aux dirigeants une nouvelle généralisation de tels mouvements spécifiques, ou, bien plus, l’explosion d’une action ouvrière globalisée. La dimension internationale donnée à la « lutte contre le terrorisme » ferait alors partie, à l’échelle mondiale, des contre-mesures prévenant une telle explosion.