Le grand nettoyage de printemps

Avec les beaux jours c’est la grande lessive
et dans la maison on chasse la poussière
et dans le jardin on élimine branches mortes et mauvaises herbes.
Le Covid-19 fait le grand nettoyage.
Tout ce qui faisait le quotidien
À peine il y a un mois – L’agitation sociale ici même
Gilets jaunes, retraites, grèves
travailleurs, femmes, jeunes, retraités séparés ou unis
Et l’agitation habituelle,
sportive, culturelle
toutes ces révoltes de par le monde
les guerres, les migrants, et tout le reste
La grande tornade blanche
du Covid-19 a tout balayé dans ce grand nettoyage de printemps.
Mais en grande paresseuse elle a mis sous le tapis
tous ces déchets toxiques d’un capital dominant
Il remplit maintenant tout l’espace
de vie
reléguant dans un oubli propice
tout ce qui fut il y a peu le destin tragique
De tant d’êtres humains de par le vaste monde
Il n’y a plus de ces innombrables révoltes dans tant de pays
Il n’y a plus de guerre en Syrie
ou ailleurs
Il n’y a plus de migrants aux portes de l’Europe
Il n’y a plus personne dans ces innombrables camps
Et prisons de toutes sortes
Chacun pour soi cloîtré par la grande tornade blanche
Qui fait tout oublier pour simplement survivre.
À la trappe, tout ce que le pouvoir jugeait urgent de réformer.
À la trappe, que 26 possédants de la moitié des richesses du monde
façonnaient le futur de quelque 7 milliards d’humains.
À la trappe, tout ce que l’on pouvait faire pour s’y opposer
Que des milliards d’être humains cherchaient d’une manière ou d’une autre, fût-ce au prix de leur vie,
à trouver un monde meilleur.
Qu’importe ce qui se passait hier
Et qu’on ignore aujourd’hui.
La grande tornade blanche
du Covid-19 a tout balayé
Et a fait que chacun
Ne pense plus qu’à soi et à ses proches
Oubliant même quelle main invisible se cache derrière les impératifs de la grande lessive du printemps
De la grande tornade blanche
Du Covid-19


H. S. 

Brésil : les choses ont bien changé

« Pode até pacificar, mas a volta vai ser triste » MC Vitinho (1)

« Les choses ont bien changé », dit un jour un ­camarade. « Il y a quelques années, si dans une boulangerie, à un arrêt de bus, on entendait quelqu’un se plaindre du gouvernement, c’était intéressant. On pouvait y voir une brèche qui permettrait de parler politique, un éclair de conscience de classe. Il n’y a pas très longtemps, ça a commencé à changer. Aujourd’hui, si j’entends quelqu’un se plaindre, je me méfie : si ça se trouve, ce type soutient Bolsonaro… »

1

Selon Lula, « ce pays est incompris depuis les événements de juin 2013. » Quelques mois avant son arrestation, il déclarait qu’« il était prématuré de croire que ce qui s’est passé en 2013 était démocratique » (2). Bien entendu, les militants impliqués dans cette vague de protestations l’ont assez mal pris : « Une fois encore, le PT attaque juin 2013 ! »

Mais Lula avait-il tort ? Juin 2013 était-il « un moment démocratique » ? Au cours de ce mois décisif, des milliers – puis des millions – de personnes ont bloqué rues et autoroutes dans tout le pays, ont affronté la police, mis le feu à des bus, attaqué des bâtiments publics et pillé des magasins. Il n’était pas question de discuter et de négocier la réduction du prix des tickets de bus, c’était une exigence imposée par la force : « Le prix du ticket baisse ou on bloque la ville ! » Cela n’a rien de très « démocratique » … C’était un mouvement perturbateur, une révolte (3) contre l’ordre de la période de nouvelle démocratisation, instituée par la « Constitution citoyenne » de 1988 (4). Pendant deux décennies, ce compromis a garanti à la politique brésilienne un niveau de stabilité et de prédictibilité socialement acceptables. C’était effrayant. Au milieu de la mobilisation populaire la plus importante de l’histoire de ce pays, nous étions perplexes : que se passerait-il si nous abattions l’ordre démocratique ? La révolution n’était pas à l’ordre du jour. À cette époque, la gauche se retrouvait intimement liée au régime. Et pas seulement parce qu’elle était au gouvernement, mais aussi parce que, depuis la fin des années 1970, « construire la démocratie » était devenu son but ultime.

Depuis 2013, la gauche a évité les révoltes et elle l’a fait en hissant le drapeau de la démocratie. Elle pouvait prétendre que les manifestations étaient dangereuses pour l’ordre démocratique et justifier la répression politique (5) ; en même temps, elle pouvait en faire l’éloge et les englober dans cet ordre – tout en considérant le mouvement de juin comme une exigence de « plus de droits et de démocratie », elle masquait l’aspect concret et contestataire de ces manifestations. La lutte contre les 20 centimes d’augmentation ne touche pas seulement un aspect essentiel des conditions matérielles de la vie en ville, mais il souligne les limites des canaux de participation que le gouvernement a développés et perfectionnés ces dernières années. La violence ayant envahi les rues, le discours démocratique est désormais incongru.

Cela devient évident lorsque nous remarquons que tout ce que cette obstination à défendre la règle de droit nous a rapporté est le droit de perdre des droits. Et les opérations pour « la loi et l’ordre » ne tarderaient pas à se retourner contre ce même gouvernement qui avait voté ces lois anti-terroristes (6).

Depuis que la gauche s’identifie à l’ordre, la contestation est passée dans le camp opposé. C’est la droite qui a fait descendre les masses dans la rue pour faire tomber une administration (les symboles et les pratiques courants de juin 2013 sont inversés, transfigurés – par exemple MPL devenant MBL (7). Elle n’a pas perdu son temps à « défendre la démocratie » : pour atteindre ses buts politiques, elle savait utiliser les institutions et s’occuper tactiquement de ses limites (8). En coordonnant les manœuvres au sein du gouvernement – au Parlement, dans l’appareil judiciaire et même dans l’armée – en mobilisant la rue, elle s’est hissée au pouvoir en l’encerclant par le bas et par le haut, dans un « mouvement de pince » (9) semblable à celui qu’avait tenté la gauche. Comme l’a dit Paulo Arantes, « ce nouveau mouvement de droite a relancé la politique en tant que lutte et non en tant que gestion » (10).

Lors des élections de 2018, Bolsonaro disputait la présidence à Haddad, le maire que nous affrontions à São Paulo en 2013. Comme l’a fait notre mouvement, le président élu attaque souvent l’imposture démocratique. Il est politiquement incorrect, il n’observe pas les convenances qu’adoptent les autres protagonistes du jeu politique. Avec une webcam depuis son domicile, il a fait des déclarations pour s’attaquer aux droits humains, à l’urne électronique et à la Constitution. En disant ce qui ne se dit pas, il tourne en dérision le consensus naissant depuis la re-démocratisation, expose sa base fictive et, précisément, mobilise la révolte contre elle. Ceux qui défendent le compromis qu’attaque Bolsonaro peuvent se rassurer en pensant que la dernière élection présidentielle était basée sur des mensonges (manipulation des utilisateurs de WhatsApp par l’industrie des infox) ; pourtant, il paraît plus correct de voir les choses autrement : dans l’ensemble, elle revendiquait ouvertement les vérités jusque-là dissimulées qui ont assuré au « capitaine » ce large soutien populaire. Mais à ce stade, la contestation de la violence sociale n’annonce pas une transformation – au contraire, elle ruine d’un coup toutes les espérances. Le cynisme a remplacé l’hypocrisie : le monde est injuste et va le rester, et il sera encore pire pour ceux qui se plaignent (11).

Pendant la campagne électorale, la gauche s’est exprimée contre la dictature. Mais le problème est qu’en pratique, elle « s’exprime contre la dictature pour défendre l’ordre actuel, ce qui est le meilleur moyen pour que les gens envisagent la possibilité de la dictature » (12). Lorsque les forces qui critiquaient jadis l’injustice sociale ont elles-mêmes commencé à administrer cette injustice, il s’est produit un court-circuit : le pouvoir de contestation est passé dans les mains de ceux qui faisaient étalage de violence et de souffrance et les assumaient cyniquement – non pour les contester, mais pour les ratifier. C’est ainsi que le fait de percevoir la vie quotidienne comme une torture peut se transformer justification de la torture : « Des gens qui font la queue dans les hôpitaux sans que l’on s’occupe d’eux, c’est de la torture ! Quatorze millions de chômeurs, c’est de la torture ! », déclarait un électeur de Bolsonaro juste après avoir voté dans le sud de São Paulo (13).

La droite canalise une insoumission paradoxale : elle conteste l’ordre actuel tout en s’en servant et en promettant de le durcir – ce qui nous rappelle la définition du fascisme de João Bernardo : une révolte au sein de l’ordre. S’il est aujourd’hui possible de parler d’un mouvement fasciste, cela ne pourrait pas être à cause des traits autoritaires de Bolsonaro ou de ses discours de haine, mais plutôt à cause tous les révoltés qui en sont le terreau nourricier.

2

Si on la compare au fascisme classique, la révolte conservatrice en cours semble quelque peu dispersée. Cependant, dire qu’il ne s’agit pas d’un mouvement fasciste n’est pas plus rassurant. Après tout, le règne du PT a été très éloigné des expériences sociales-démocrates du début du xxe siècle.

Il est difficile de comparer la social-démocratie – qui, en échange d’une alliance avec le capital, proposait un programme de réformes structurelles et une extension des droits universels – aux administrations du PT qui se sont contentées d’associer l’expansion du marché et des politiques publiques concentrées sur des segments spécifiques de la société. D’une façon comme de l’autre, elles ont constitué une méthode efficace de gestion des conflits sociaux, en incorporant les organisations des travailleurs dans l’arsenal du gouvernement. La stratégie d’ « accumulation des forces » adoptée par la gauche brésilienne implique, en pratique, la transformation des mouvements de la base nés à la fin de la dictature en forces productives du nouveau compromis social.

Le projet de pacification, sans cesse amélioré par les administrations PT, représentait au contraire une guerre permanente (14) – pas seulement visible dans le taux croissant d’évictions, d’incarcération, de meurtres, de torture et de mortalité aux mains de la police, mais également dans les relations de travail. Accompagnant les moyens de répression, le moteur de notre économie « émergente » fut un véritable « état d’urgence économique » (15), dans lequel les calamités sociales ­justifieraient les politiques imposées par ­l’urgence. Sous prétexte d’« élargir l’éventail des droits », on a répandu de nom­breuses formes de sous-emplois, assortis de routines épuisantes et de revenus incertains, connus sous le nom vulgaire de « trabalhos de merda » (des « jobs de merde ») ou « vagas arrombadas » (des « postes vacants merdiques ») (16).

L’avenir que promettaient les programmes qui accordent l’accès au micro-crédit, à la propriété de son logement ou à l’éducation supérieure, ou celui que promettait l’augmentation du taux d’emploi (formel et informel), s’est évaporé dans un présent toujours recommencé de journées de travail doubles, d’endettement, de concurrence, d’insécurité, de fatigue dans les files d’attente, d’humiliation dans des bus bondés, de dépression et d’épuisement mental. L’euphorie des gouvernements Lula et Dilma s’est payée, dans l’ensemble, par une mobilisation totale pour la survie, qui s’est traduite par plus de temps consacré au travail.

Grâce à toutes sortes d’instruments, ce régime managérial a densifié le réseau capitaliste et approfondi le processus de prolétarisation au Brésil dans divers groupes et régions du pays. Les prétendues « politiques d’inclusion », tout comme le processus vertigineux d’« inclusion numérique » qui a atteint les masses jusque-là non connectées, ou même les projets d’infrastructure qui ont ouvert de nouvelles voies pour la circulation du capital, y compris des populations et des territoires dans des circuits d’exploration de plus en plus acharnée et qui ont ainsi mis à sa disposition de quoi nourrir les feux de l’accumulation flexible. Le tout avec une cote de popularité élevée !

Les événements de 2013 ont mis fin à l’ambiance paisible générée par cet enthousiasme. La vague de manifestations qui a secoué les villes a ramené la guerre, signe que ce modèle d’administration du conflit social qui avait réussi jusque-là était en crise. La révocation de l’augmentation de 20 centimes ne suffit pas à régler le problème : il fut impossible de dissiper cette animosité populaire et de reconstituer la formule magique du consensus. Les tentatives de ramener l’harmonie – les « cinq pactes en faveur du Brésil », par exemple, que Dilma présenta à la télévision dès la fin de la période de manifestations – demeurèrent vaines. Ainsi, la continuité de la pacification armée dépendrait d’un nouveau compromis.

Appelés à la rescousse pour « neutraliser les forces d’opposition » apparues en juin 2013, les agents de l’ordre, qui accumulaient leurs savoir-faire en Haïti et dans les favelas de Rio de Janeiro depuis des années, ne quittèrent pas les lieux. Il est clair aujourd’hui que ces moyens ce répression n’étaient pas réservés à ces événements. Les tactiques de guerre – ainsi que ceux qui les mettent en œuvre – jouent de toute évidence un rôle central dans la nouvelle stratégie de gestion qui a émergé face à la menace de chaos social apparue en 2013.

Dans ce nouveau compromis, « Jair Bolsonaro est un nom faux », mais il est puissant, précisément parce qu’il a su allier cette escalade répressive avec l’insoumission sociale mise en branle en 2013. Deux voies convergent en lui :

« D’abord, le maintien de la loi et de l’ordre, la promesse de sécuriser l’empire et d’éliminer violemment tous les frémissements de l’opposition. Ensuite, il y a la voie de l’illusion que propose la disruption et l’extase de la révolte : ‘tout va changer, tout sera comme autrefois” ou bien “il faut changer ça”(17). »

Les manifestations ont propagé la révolte contre l’ordre établi, et pour le restaurer il faudrait mobiliser ce sentiment. Dans ce processus de récupération, les forces de répression ne sont pas seules à se mettre en branle : la propre force contestataire des travailleurs s’est retournée contre eux. La perspective de restauration de la paix, déjà compromise politiquement, se heurte aussi désormais à des obstacles économiques – la crise compromet l’efficacité des programmes sociaux et des mécanismes de participation populaires. C’est alors que la fonction de l’animosité sociale commence à apparaître : puisqu’il n’y a plus d’argent, laissons-les s’entretuer pour les miettes. L’affrontement et la révolte cessent d’être une menace pour l’ordre établi et deviennent une nouvelle sorte de discipline.

Lorsqu’en 2015 et 2016, la nouvelle droite paradait sur l’avenue Paulista, la sociologue Silvia Viana (18) a fait remarquer que l’on peut relier la magnitude de cette indignation contre la corruption au ressenti de la classe ouvrière. Elle se demandait ce que la haine « verte et jaune » pouvait trouver de commun entre des cibles aussi différentes que les corrompus, les bénéficiaires des quotas raciaux, les mouvements pour l’accès au logement, les cambrioleurs, les mendiants et les titulaires d’une bourse d’études ? Ils resquillent. Dans l’arène où tous sont censés se battre pour eux-mêmes, ils profitent des raccourcis et des protections que procure la lutte pour la survie, ils font appel à des avantages qui faussent la ­concurrence.

Dans un contexte d’épuisement de l’économie, cette nouvelle droite a fourni sa forme politique à l’intensification de la concurrence entre les travailleurs. En assumant sans retenue la « loi de la jungle », elle élabore le projet qui convient au niveau de sauvagerie en gestation dans le monde du travail depuis plusieurs décennies. La survie dépend de la résilience et de la volonté individuelle, et toute aide extérieure est considérée comme une « victimisation ». La popularité de la libéralisation du port d’arme ne devrait pas nous surprendre : c’est une bonne occasion de descendre la concurrence – le type qui vous a fait une queue de poisson, celui qui vous a joué un sale tour au travail, celui qui a pris votre place à l’université. Existe-t-il un meilleur candidat que le « capitaine » dans la guerre de tous contre tous ?

Mais « Jair Bolsonaro est un faux nom » précisément parce que ce phénomène n’est pas spécifique à la droite : la concurrence entre travailleurs s’intensifie dans tout le spectre politique, avec des couleurs différentes, voire apparemment opposées. Par exemple, ces deux lynchages virtuels qui opèrent avec des manières très semblables : l’un encouragé par des groupes conservateurs contre de prétendus professeurs « communistes », et l’autre, l’ « escrache » (19), qui s’est renforcé ces dernières années en tant que pratique féministe. Outre que cela permet de ruiner la réputation de celui qu’on dénonce, les deux ont en commun de viser à priver leur cible de son travail, ce qui se produit fréquemment. Dans ce contexte social concurrentiel, l’identité se présente comme un moyen de trancher le différend. Voir les choses sous cet angle permet à la fois de comprendre l’apparition de stratégies de marketing telles l’« afro-entreprenariat », et le développement récent d’un fraction du mouvement noir qui abandonne le principe d’autodéclaration et exige la création de « comités d’évaluation de la conformité raciale » et de « critères phénotypiques » afin de poursuivre en justice et d’exclure les collègues qui bénéficiaient des quotas raciaux pour les appels d’offre publics ou pour les examens d’entrée à l’université (20).

Ce sont surtout les politiques sociales ciblées qui ont encouragé les mouvements politiques identitaires actuels (tous les quotas, les lois d’incitation à la culture, les administrations dédiées aux minorités, etc.), mais l’un n’entraîne pas forcément l’autre. L’orientation punitive, autoritaire et excluante de ces mouvements révèle leurs tendances bellicistes et leur rejet de la coexistence tolérante et des espoirs d’intégration qu’entretenait la politique du consensus. En accélérant la désagrégation de la société, l’approfondissement de la crise a réduit les possibilités d’administrer le conflit. En même temps, il a accentué le fait que la politique en est réduite à ne traiter que ce qui est urgent et immédiat. À gauche comme à droite, ces tout nouveaux acteurs sociaux partagent une propension à la confrontation stérile et l’absence d’un projet de transformation de la réalité sociale.

À mesure que la politique ressemble de plus en plus à la guerre ouverte, les techniques de médiation sociale élaborées au cours des dernières années commencent à paraître obsolètes. Malgré tous les efforts entrepris pour prouver qu’ils étaient capables de gérer une période de récession par le biais de mesures d’austérité, les dirigeants du PT ont fini par devenir la cible du mouvement destructeur de la crise elle-même. La vague de destruction qui s’est abattue, non seulement sur les principaux acteurs du compromis politique de la période de re-démocratisation et leur appareil de gouvernement, mais aussi sur certaines des plus grandes entreprises brésiliennes, doit se comprendre dans le cadre de l’ « destruction massive de forces productives » (21), mouvement typique des crises capitalistes, qui revient toujours et s’accompagne d’un accroissement de l’exploitation. La destruction de forces productives, souvent par le biais de la guerre, a toujours représenté une issue de secours pour le capital.

3

De ce côté-ci de la lutte de classe, les voies connues ne nous ont conduits qu’à des impasses.

Au cours des bonnes années des administrations de gauche, la croissance économique s’accompagnait de l’intégration des mouvements populaires dans le régime capitaliste, dans un mécanisme complexe de participation et de pacification qui limiterait efficacement la portée de toute contestation. Dans ce contexte, l’irruption des révoltes des jeunes travailleurs paralysant les villes, affrontant la police et forçant des gouvernements dirigés par des partis politiques différents à diminuer les tarifs des transports publics, était quelque peu inhabituelle. Survenant à intervalles irréguliers dans tout le pays depuis la « Revolta do Buzú » (quelque chose comme « révolte des bus ») – qui a déjà secoué le Salvador en 2003, première année de la présidence Lula – ces insurrections dénotent des ruptures dans la « paralysie monotone » de l’époque :

« Pour les petits groupes à gauche et à la marge du gouvernement, laisser libre cours au désordre de la révolte représentait la possibilité d’affronter l’énorme structure de gestion de la lutte de classe. L’explosion politique violente dans la rue rejette les mécanismes de participation et réagit à la répression armée (…) la révolte apparaît précisément comme critique destructrice, la négation d’un consensus paralysant (22). »

Ce n’est qu’en rompant le consensus que le conflit social pourrait surmonter les limites étroites de la routine administrée et éclater ouvertement en tant que lutte de classe. Vu sous cet angle, la contestation n’était possible que dans des mouvements comportant des caractères disruptifs et qui, en mettant la guerre en avant, faisaient en pratique la critique de la pacification. Outre les révoltes concernant les transports publics, cela s’est manifesté dans les grèves sauvages dans les méga projets de construction du PAC « programme d’accélération et de croissance »), dans le front d’expansion du capitalisme national (« pas une grève, le terrorisme  », a expliqué un travailleur de Jirau) (23), dans la dissidence des sans-terre qui, en dépit du « mouvement des travailleurs sans terres » MST, ont occupé l’ « institut Lula » (« Lula institute ») (24), dans la vague d’occupations urbaines spontanées dans tous les faubourgs de São Paulo sous l’administration municipale d’Haddad (25) ; dans l’accroissement vertigineux du taux de grèves depuis 2012 – atteignant, entre 2013 et 2016, le plus grand nombre jamais enregistré – et dans l’insoumission croissante de ces grévistes vis-à-vis de leurs syndicats (26) ; et enfin, le rejet collectif des mesures d’austérité par les lycéens, le rejet des mesures de médiation des conflits par les syndicats étudiants et l’occupation de leurs écoles qui ont obligé le gouvernement à reculer.

Mais à mesure que les fêlures du consensus deviennent des brèches, le sens et l’orientation de ces luttes sont néanmoins détournées, et elles perdent leur pouvoir de contestation. Les conflits font partie de l’agenda social et la révolte se normalise jusqu’à devenir un simple outil dans le nouveau compromis politique. En même temps, notre pari sur la rupture du consensus se vide, faisant perdre leur sens aux formules qui en sont issues. Depuis lors, la violence sociale qui s’avance dénote le chaos et la concurrence plutôt qu’autre chose. Car c’est cela, après tout, qui sous-tendait les structures de la pacification : la désintégration du tissu social et l’absence de perspective pour l’action collective.

Des voix innombrables se sont élevées contre les destructions héritées de 2013, défendant toutes la nécessité de reprendre le travail de terrain. On expliquerait le manque d’envergure de la révolte par ­l’absence de grandes organisations structurées sur les lieux de travail, dans les quartiers et sur les lieux d’études. Mais elles existaient, ces organisations ! Et elles faisaient partie de la machinerie gouvernementale contre laquelle s’insurgeaient ceux qui protestaient : on pouvait trouver l’adresse du parti de gauche chargé de l’administration fédérale dans les annuaires des 5 570 villes du Brésil  ; les deux centrales syndicales les plus importantes soutenaient le gouvernement  ; le plus grand mouvement du monde de travailleurs ruraux sans terre et un certain nombre de mouvements pour le logement devinrent les agents des programmes sociaux et des agences de création d’entreprises ; une masse équivoque d’associations populaires, d’ONG, de collectifs culturels et de groupes suburbains devaient leur survie à des systèmes de financement basés sur des formes d’appels d’offre ouverts, de types différents et qui n’accordaient pas les mêmes sommes d’argent (27). Tous étaient reliés à une myriade de registres, de bases de données et de réseaux conçus par toutes sortes d’organismes privés ou d’État – y compris, bien sûr, les institutions de la police (28).

Il ne s’agit pas d’une dérive : « Au niveau de la base, il ne pouvait rester que des contingents réifiés de travailleurs, dûment enregistrés et représentés – traités comme une monnaie d’échange par les bureaucraties (29) [traduction du site libcom]. » Conscient de l’existence de cette dynamique dans les années 1990, un leader sans terre en fit la synthèse suivante : « Les gens dans les manifs, de l’argent qui rapporte. ». L’organisation d’une base sociale signifie bien une « gestion des populations. Ces mouvements n’ont pas abandonné l’“organisation de terrain”, mais ils en ont tiré toutes les conséquences, en s’adaptant à la technique managériale. »

« Sans cette base, la gestion serait impossible (…) C’est pourquoi, en tant que soutien économique, les concessions matérielles garantissent le fonctionnement et la sclérose des mouvements sociaux, leur transformation en armes d’État, chargées de répertorier la base sociale et de gérer les maigres ressources des politiques publiques. C’est ce qui en fait des organismes accomplissant des tâches essentielles pour la réussite de la contre-révolution permanente sous sa forme populaire-démocratique (30). »

Vu sous cet angle, en préconisant d’«  or­ganiser la mégapole » en 2013, la gauche semblait tenter assez comiquement de réécrire l’histoire, comme s’il était possible de recouvrer la pureté de l’organisation communautaire des années 1970 et 1980, disparue depuis longtemps. D’autre part, c’était une façon d’éluder le problème que posait la rue en 2013 : anonyme et explosive, cette révolte exprimait celle d’un prolétariat urbain dont la force de travail se forme en lien avec les politiques publiques les plus diverses, avec les technologies de l’information, et employée dans des conditions précaires et hautement instables (dans ce sens, il n’est pas fortuit que les transports soient au centre de leurs exigences).

Mais aujourd’hui, la révolte semble n’exister qu’en s’associant à l’ordre établi. Lorsqu’un mouvement décentralisé des chauffeurs routiers paralysa l’économie brésilienne à la mi-2018, en bloquant toutes les routes du pays, les intérêts et l’organisation des travailleurs semblaient indissociables de ceux des entreprises. Cette rébellion qui a failli ruiner le pays avait le renforcement de l’ordre pour horizon et réclamait une « intervention militaire ». Le blocage des chauffeurs routiers s’était acquis un important soutien populaire et avait influencé certains secteurs des travailleurs urbains (des livreurs à motocyclette aux enseignants) (31), et scellé le sort du « grand accord national » (32) tenté par le gouvernement Temer – tentative déjà moins ambitieuse de garantir la survie du vieux compromis politique autour d’un programme d’austérité. Finalement, la victoire de Bolsonaro fait le lien entre 2013 et 2018 : la révolte s’adapte à l’ordre.

« Face à cet isolement et à cette impuissance, tout ce qu’a fait la gauche est de créer dans différents endroits de larges fronts démocratiques et antifascistes, sous des formes différentes, afin d’affirmer les valeurs de la gauche contre la montée des valeurs de l’extrême-droite – le rouge et le noir ou le bariolé contre le vert et jaune du drapeau national brésilien. Les valeurs de la démocratie contre celles de la dictature. (…) Ces positions ne sortent pas de leur champ discursif et abstrait : que signifie aujourd’hui lutter contre le fascisme avec des fusils  ? Qui sont les fascistes, nos collègues qui ont voté pour Bolsonaro ? (33). »

Ce nouveau scénario rend la formulation d’un point de vue critique difficile. D’une part, on a l’exigence de réhabiliter le vieux compromis démocratique de pacification, dont les forces sont de moins en moins productives – ce qui est précisément la raison pour laquelle c’est une exigence impuissante, qui tend à se contenter de défendre des symboles. D’autre part, simplement insister sur la révolte perd son pouvoir de contestation car, après tout, c’est désormais le régime lui-même qui reprend ouvertement la violence sociale à son compte : coincée entre ces deux formes de défense de l’ordre, quelle voie la lutte de classe doit-elle suivre?

«  Un groupe de militants  »

NOTES

Texte original : “Olha como a coisa virou” passapalavra.info/2019/01/125118/ (5 juin 2019)

Nous avons traduit à partir de la version anglaise : « Brazil : “How things have (and haven’t) changed” » https://passapalavra.info/2019/06/126700/

(1) Signifie à peu près « Vous pouvez pacifier, mais la réaction sera triste », tiré de O Crime é o Crime, du rappeur MC Vitinho (2011, à voir sur : youtube.com/watch?v=oHbt_qCyEbU).

(2) Discours de l’ancien président à l’occasion de « la loi pour la reconstruction de l’État démocratique » prononcé dans une salle de la Faculté de Droit de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro UFRJ) le 11 août 2017, à voir sur : .uol.com.br/2017/08/1909354-lula-diz-que-foi-precipitado-considerar-atos-de-2013-d

(3) Nous parlons ici de « révolte » car c’est le terme qu’utilisaient les militants actifs dans les insurrections urbaines contre les tarifs des transports publics qui ont éclaté dans le pays entre 2003 et 2013. Par ailleurs, nous tenons également compte de l’interprétation que fait de ce terme João Bernardo, pour « révolte signifie agitation sous le drapeau de la place commune. Exactement le contraire de la révolution qui est la liquidation de la place commune » (Revolta/revolução, Passa Palavra, juillet 2013, disponible sur : http:/passapalavra.info/2013/07/81647/) – Distinction qui contribue en outre à l’analyse des limites de ces luttes.

(4) « La seule “exigence du mouvement” (…) n’en était pas une, puisqu’elle n’autorisait aucune sorte d’organisation, de dialogue. Elle était surtout entièrement négative et n’était que le refus de continuer à être gouvernés de cette manière. » Cette description des manifestations contre la nouvelle loi-travail française en 2016 faite par le Comité invisible semble très familière. (Comité ­invisivel, Motim e destituição agora, Sao Paulo, n-1, 2017).

(5) Souvenons-nous, par exemple, de cet épisode au cours duquel l’intellectuelle Marilena Chaul, soutien du PT, a déclaré dans une conversation avec la police militaire de Rio que les Black Blocs étaient d’inspiration fasciste. Voir : « Black blocs » agem com inspiração fascista, diz filosofa a PMs do Rio” (Fohla de São Paulo, août 2013, disponible sur: www1.fohla.uol.com.br/fsp/poder/126068-black-blocs-agem-com-inspiracao-fascista-diz-filosofa-a-pms-do-rio.shtml).

(6) En retraçant l’escalade répressive au cours de la longue période de séquelles qui a succédé au mois de juin à Rio de Janeiro, entre 2013 et 2014, le film Operações de Garantia da Lei e da Ordem (« opérations pour la loi et l’ordre », de ulia Murat, 2017) attire l’attention sur la continuité qui existe entre le discours de Dilma [Roussef (Parti des travailleurs), présidente du Brésil de 2011 à 2016, destituée en 2016] face aux manifestations et au discours d’inauguration de Temer [président (centriste) du Brésil de 2016 à 2018] : la défense de l’ordre.

(7) MPL : mouvement pour la gratuité des transports ; MBL : mouvement pour un Brésil libre.

(8) D’un côté, nous avons assisté à la scène au cours de laquelle Lula, tout en sachant que sa condamnation n’était qu’une manœuvre politique, a accepté d’aller en prison en réaffirmant sa confiance dans les normes démocratiques : « si je ne croyais pas dans la Justice, je n’aurais pas créé un parti politique, j’aurais proposé à ce pays de faire la révolution. » De l’autre, nous voyons que le sommet de campagne de Bolsonaro qui, tout en sachant que les élections étaient déjà gagnées, ne cessait de contester la légitimité des votes et d’affirmer que la victoire de leur opposant ne pouvait avoir lieu que grâce à la fraude. Eduardo Bolsonaro, fils du président élu, s’est même permis de se moquer de la Cour suprême en déclarant qu’il suffirait d’un « caporal et d’un soldat » pour mettre fin à ses activités.

(9) Expression courante dans les milieux militants qui désigne la stratégie prévue par le prétendu milieu « démocratique et populaire » depuis les années 1980. Comme avec une pince, la prise de pouvoir exigerait un double mouvement : par en-haut, l’occupation progressive des espaces institutionnels ; par le bas, une mobilisation de masse, dirigée par des organisations populaires, les mouvements sociaux et les syndicats.

(10) « Ce qui s’est exprimé pour la première fois dans les élections, » a récemment déclaré Paulo Arantes dans un entretien à l’hebdomadaire Brasil de Fato, « ne consistait pas uniquement à inventer ou à gérer des politiques publiques classiques, mais il s’agissait de prendre le pouvoir dans un mouvement de confrontation politique. » (Abriu-se a porteira da absolutaingovernabilidade no Brasil, diz Paulo Arantes, Brasil de Fato, 13 novembre 2018, disponible sur brasildefato.com.br/).

(11) Dans son analyse de la nomination récente du ministre des Affaires étrangères de l’administration ­Bolsonaro, Jan Cenek (dans Trump, o Occidente, o chan- celer, o ex-prefeito, o romance e a crise, décembre 2018 disponible sur : antiode.blogspot.com/ 2013/03/ albert-camus-por-jean-paul-sartre-camus.html ) en arrive aux mêmes conclusions : « Le programme de l’extrême-droite va au-delà du réformisme sourd et muet parce qu’il revendique ouvertement et défend ce que l’autre disait ne pas vouloir faire tout en continuant à le faire. Puisque le capitalisme est toujours là, la répression est inévitable à une différence près : l’extrême-droite défend la militarisation et la violence alors que le réformisme sourd muet tient des discours qui les condamnent et se proclame démocratique (mais ceux qui étaient dans la rue en juin 2013 savent bien ce que Haddad a fait cet automne-là).

(12) Emiliano Augusto, A paixão é um excelente tempero para ação, mas uma péssima lente para a analise («  La passion est excellente pour pimenter l’action, mais c’est un très mauvais accessoire d’analyse. » Facebook, octobre 2018 (disponible sur : facebook.com/emiliano.augusto /posts/10211083131468227).

(13) Carolina Catini et Renan Oliveira, Depois do fim (Passa Palavra, novembre 2018, disponible sur : passapalavra.info/2018/11/123386/).

(14) Par fascisme, on entend un phénomène qui n’est pas un simple synonyme d’autoritarisme exacerbé, contrairement à ce qu’en a fait la gauche.

(15) C’est l’expression qu’emploie Leda Paulani dans « Capitalismo financeiro, estado de emergência econômico e hegemonia às avessas » (dans Francisco de Oliveira, Ruy Braga et Cibele Rizek (orgs.). Hegemonia às avessas, São Paulo, Boitempo, 2010.

(16) Ce terme est devenu populaire à partir d’une page Facebook (disponible sur : facebook.com/vagasVTNC/)

(17) 2018, disponible sur : http://passapalavra.info/2018/11/123623/

(18) Discours de Silvia Viana pendant le séminaire « Alarme de Incêndio : cultura e politica na época das expectativas decrescentes » (5 mars 2016, disponible sur youtube.com/watch?v=IbOAN31ABHE>).

(19) Définition selon linguee.fr : « l’“escrache” est le nom donné dans les pays hispanophones à un certain type de manifestation publique où des activistes vont sur le lieu de travail ou de domicile de ceux qu’ils veulent dénoncer publiquement. » Bien que l’« escrache » ait pris naissance à gauche et se réfère aux luttes consécutives aux disparitions politiques en Argentine, ces dernières années, c’est dans le contexte des politiques identitaires qu’il a pris sa forme la plus aboutie. Pour un récit plus dynamique de ces actions, voir Dokonal, Sobre escrachos, extrema-esquerda e suas próprias novelas : o conto que pensei em escrever (Passa Palavra, juillet 2014, passapalavra.info/2014/07/98096/>).

(20) Voir A caça aos ‘falsos cotistas’ : austeridade, identitade e concorrência (Passa Palavra, août 2017, disponible sur : passapalavra.info/2017/08/114875).

(21) « Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu’il crée. – Comment la bourgeoi sie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en imposant la destruction massive de forces productives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens marchés.» Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste, Librio, p.34.

(22) Caio Martins et Leonardo Cordeiro, Revolta popular : o limite da tática (Passa Palavra, mai 2014, disponible sur /passapalavra.info/2014/05/95701/). La version anglaise, Popular Revolt and its limits, est disponible sur libcom.org/library/brazil-popular-revolt-its-limits).

(23) Il s’agit du commentaire d’un ouvrier qui enregistrait sur son smartphone les images de l’incendie des logements des travailleurs. Les conséquences de la construction de Jirau, l’insurrection ouvrière et le lien entre les centrales syndicales et le gouvernement pour réprimer le mouvement sont décrits dans le documentaire Jaci : sete pecados de uma obra amazônica (Caio Cavechini, 2015). Voir aussi les comptes rendus d’arrêts de travail, d’assassinats, de tortures et des prisons sur les sites de construction qu’a rassemblés au cours des années la Liga Operária, un syndicat d’influence marxiste de la région (ligaoperaria.org).

(24) La trajectoire de résistance suivie par les résidents de la colonie rurale de Milton Santos, que la « révision d’une réforme agraire » sous l’administration Dilma mettait en danger, a été abondamment couverte par Passa Palavra et peut être consulté sur : passapalavra.in fo/2013/01/70939/).

(25) Début août 2013, Passa Palavra a raconté un « printemps réduit au silence » : dans la seule région de Grajaú, « environ vingt terrains ont été spontanément occupés par des familles qui ne peuvent plus payer leur loyer (…). Il est pour le moins curieux que, suite à l’agitation politique que nous nommons “événements de juin”, un processus de lutte directe a été élaboré par les plus pauvres de la mégapole et que même les organes de presse de la gauche ne lui ont pas accordé l’attention qu’il mérite. (Ocupações do Grajaú protestam pro moradia no centro de São Paulo, Passa Palavra, août 2013, disponible sur passapalavra.info/2013/08/82681).

(26) Le « Bilan social » annuel du Dieese (département intersyndical de statistiques et études socio-économiques), publié sur dieese.org.br, fait état d’un total de 2 050 grèves enregistrées au Brésil au cours de l’année 2013, passant à 2 093 en 2015 (jusqu’à présent, aucun rapport sur les grèves de 2014-2015 n’a été publié). Mais, comme l’a fait remarquer Leo Vinicius, l’analyse de cette période devrait tenir compte des « grèves et actions sur les lieux de travail hors des structures syndicales, qui ne sont pas inclues dans ces statistiques. Il est probable que de nombreuses actions autonomes de travailleurs syndiqués aient eu lieu sans que nous en soyons informés ». (Bem além do mito « Junho de 2013 », Passa Palavra, juillet 2018, disponible sur : passapalavra.info /2018/07/121756/>).

(27) Pour une description de ce scénario, voir Estado e movimentos sociais (Passa Palavra, février 2012, disponible sur : passapalavra.info/2012/02/52448/>).

(28) Le cas de GEO-PR (« système géoréférencé de surveillance et de soutien des décisions de la présidence ») est emblématique. Créé par l’administration Lula en 2005 sous prétexte de protéger les communautés quilombola [communautés créées dès le XVIIe siècle par des esclaves en fuite, mais aussi des Indiens et des Blancs (déserteurs ou paysans sans terre)], les terres indigènes et les colonies rurales. « Abreuvé pendant plus de dix ans de données sur les mouvements sociaux, telles les “manifestations”, les“grèves, les “mobilisations”, les “problèmes de financement”, “les questions indigènes”, les “actions des ONG ” et les “quilombolas”, il a donné naissance à un “puissant outil de surveillance des mouvements sociaux”, le plus important à ce jour » (Lucas Figueiredo, O grande irmão : Abin tem megabanco de dados sobre movimentos sociais, The Intercept, décembre 2016 (the intercept.com).

(29) Voir Revolta popular: o limite da tática (article cit. note 22)

(30) Pablo Polese, A esquerda mal educada, juillet 2016, disponible sur :passapalavra.info/2016/07/108872

(31) Sur les répercussions des blocages des chauffeurs routiers sur les travailleurs sur applications, les livreursà motocyclette, les chauffeurs de bus scolaires et d’autres catégories urbaines, voir Gabriel Silva A greve dos caminhoneiros e a constante pasmaceira da extrema esquerda (Passa Palavra, mai 2018, disponible sur : passapalavra.info/2018/05/119926).

(32) « Michel [Temer] forme un gouvernement d’union nationale, promeut un grand accord, protège Lula, protège tout le monde. Le calme revient dans le pays, personne ne peut plus supporter ça », dit Sérgio Machado, ancien président de Transpetro, au cours d’une conversation, célèbre au Brésil, avec Romero Jucá, ministre de la Planification du gouvernement Dilma, juste avant le vote qui décida de la destitution de Dilma (ce dialogue a été enregistré et a fuité dans la presse en mai 2016, la transcription est disponible sur  : 1.folha.uol.com.br/poder/ 2016/05/17740187-em-dialogos-gravados-juca-fala-em-pacto-para-deter-avanco-da-lava-jato.shtml)

[33] Um outro João, Breve comentário sobre as frentes democráticas e antifascistas contra Bolsonaro (Passa Palavra, dez., 2018).

 

Mai 68, modeste ou mythique ?

* Ce texte paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018) et n° 164 (été 2018) est la traduction de la conclusion d’un ouvrage de Michael Seidman, The Imaginary Revolution. Parisian Students and Workers in 1968 (« La Révolution imaginaire. Etudiants et ouvriers parisiens en 1968 », non traduit en français ; une version espagnole devrait bientôt paraître chez Alianza Editorial), Berghahn Books, 2004. Michael Seidman enseigne l’histoire à l’université de Caroline du Nord à Wilmington.

* Tous les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original.

Après les révoltes de mai et juin [1968], marxistes et anarchistes de toutes nuances ont continué à croire que l’agitation allait persister et que la classe ouvrière était en route vers la révolution (1). Les radicaux, confiants en leur dynamisme et stimulés par la poussée démographique de la jeunesse, mettaient tous leurs espoirs dans l’avenir. Ils avaient l’impression que la raison et l’histoire étaient de leur côté, comme leurs pairs dans le monde. Les artistes révolutionnaires exprimaient ce sentiment dans des affiches telles que « Mai 68 : le début d’une lutte prolongée ». Plusieurs ouvrages publiés fin 1968 portaient en titre Ce n’est qu’un début… Un autre, Vers la guerre civile, prédisait qu’une violente guerre de classes éclaterait en 1970 ou 1972 (2). Pour les dirigeants communistes et les syndicalistes de la CGT, les révoltes de 1968 étaient le début de la crise du « capitalisme monopoliste d’Etat » (3) et représentaient la première confrontation entre la grande masse des travailleurs et les monopoles (4). Certains cadres de la CFDT voyaient Mai comme une renaissance de l’action directe et de l’anarchosyndicalisme (5). Les militants du PSU pensaient que l’idée d’autogestion*, qu’ils considéraient comme l’aspect le plus intéressant du mouvement de grève, allait croître et se développer. Ils prévoyaient que les événements de 1968 allaient initier la lente conquête du pouvoir par les ouvriers, paysans et étudiants (6). Le 24 juin, le leader du PSU, Michel Rocard, déclarait à la radio que « la révolution était possible » (7). Les militants de ce parti espéraient que les chrétiens progressistes étaient prêts à rejoindre les ouvriers pour créer une social-démocratie radicale. Certains démocrates chrétiens pensaient revivre l’époque de 1788 (8). Sans considérer l’exactitude de leurs prédictions révolutionnaires, la participation des chrétiens (catholiques et protestants) au mouvement a montré que le schisme religieux chronique – qui avait séparé cléricaux et anti-cléricaux durant la majeure partie de l’histoire de la république en France – avait largement été dépassée par les évolutions des années 1960.

Ces prophéties de révolution étaient manifestement erronées. La « nouvelle classe ouvrière » s’est révélée être plus proche du groupe décrit par les sociologues britanniques Goldthorpe et Lockwood que de celui imaginé par le sociologue français Serge Mallet (9). Les ouvriers de Goldthorpe et Lockwood avaient une attitude pragmatique envers leur travail, leurs syndicats et leur partis politiques (10). Ils étaient plus intéressés par la consommation que par l’autogestion*, et plus concernés par leur vie privée que par la vie en commun. Ses membres les plus dynamiques voulaient quitter leur classe. Pour porte de sortie, les parents encourageaient fils et filles à entrer à l’université, ce qu’ils ont fait en nombre de plus en plus grand après 1968. C’est ainsi que devenir ouvrier fut de plus en plus lié à l’échec scolaire (11).

Le déclin de la solidarité de classe a permis aux employeurs d’organiser une contre-offensive. Après la vague de grève, le patronat français soutenu par un Etat fort, reprit rapidement le pouvoir dans les usines. Finalement, la plus importante vague de grèves de l’histoire européenne n’a probablement affecté que marginalement l’autoritarisme régnant dans les usines et les bureaux (12). Par contre, en Italie – où ouvriers et patrons partageaient un même mépris pour un Etat faible et inefficace – les salariés ont poursuivi leurs grèves contre le travail salarié après 1968 (13). De fait, « la forte croissance de la productivité [en France] après Mai est due en grande partie à la profonde restructuration dans les usines, par l’accélération de la mobilité des travailleurs et l’intensification du rythme du travail, ce même processus que les syndicats italiens négociaient et contestaient (14) ». Autrement dit, les contremaîtres français sont redevenus les « chiens de garde » qui tentent d’accroître la vitesse de production – avec des résultats variables (15). Comparativement, en Italie, les ouvriers servaient des syndicats établis ou des comitati (organisations de base indépendantes) pour mener des grèves avec succès contre l’autorité des contremaîtres, contre le salaire aux pièces ou bien encore contre le temps et le lieu de travail. Selon une célèbre figure allégorique représentant le prolétariat non qualifié de l’Italie du Nord en 1969, le bonheur c’est travailler moins et gagner plus(16). Dans les années immédiatement après 1968, les employeurs italiens ne pouvaient ni diminuer la paie de leurs ouvriers indisciplinés, ni les licencier (17).

En France, la coalition momentanée qui avait conduit aux accords de Grenelle se décomposait et les patrons dans la période immédiatement après juin agirent rapidement pour limiter l’influence des militants, syndicalistes ou des gauchistes*, restaurant l’autorité du personnel d’encadrement à la fois sur les activistes et sur les militants de base(18). En août 1968, la CFDT faisait état de la démission de dizaines de ses militants (19). Bien que le nombre de jours de grèves aient augmenté en 1969 et 1970, comparativement à 1967 et 1966, le nombre de jours perdus et le nombre de participants aux grèves diminuèrent significativement (20). Les syndicats ont tenté sans succès de rendre les grèves de l’après-Mai relativement moins pénalisantes. Ils ont échoué à obtenir des accords obligeant les employeurs à compenser les ouvriers pour les heures perdues ou à supprimer les bonus récompensant les salariés qui ne participaient pas aux arrêts de travail. Les grèves contre le rythme de travail se sont poursuivies mais les patrons ont combattu efficacement les grèves perlées* (21). Soutenus par l’Etat, ils ont fait la chasse à une pratique de la classe ouvrière, les menus larcins. Par exemple, après un gros vol de la paie dans une usine de banlieue, la police décida de fouiller tous les salariés (22). Elle ne retrouva pas l’argent disparu, mais du petit matériel volé à l’entreprise. Apparemment, le vol était une pratique répandue dans cette usine où 1 000 sangles* disparaissaient chaque année. On attrapa un ouvrier malchanceux auquel on demanda de démissionner, mais une importante grève de solidarité éclata pour le défendre.

[Georges] Séguy [secrétaire général de la CGT] admit que les nouveaux adhérents qui avaient rejoint la CGT après Mai « n’avaient que des connaissances très rudimentaires du syndicalisme. (…) Ce fut un énorme travail de les éduquer. (23). » Les syndicats n’avaient pas l’influence, la « puissance », nécessaire pour retenir ces nouveaux encartés (24). Le rajeunissement au sein de la CGT ne pouvait empêcher le long déclin de l’industrie lourde française (y inclus la métallurgie) ni même le futur déclin du PCF. La CFDT persévérait à s’accrocher à l’autogestion*, mais le manque d’intérêt pour le contrôle ouvrier parmi les métallurgistes et autres salariés en 1968 annonçait sa lente dérive idéologique des années 1970-1980. Ce qui motivait largement les grévistes avant et après 1968, c’était le désir d’un meilleur salaire et d’un moindre temps de travail. Bien que certains, comme Mallet, aient souligné l’originalité et la qualité des grèves et des revendications, il existe une continuité fondamentale entre l’avant et l’après-Mai (25). Les idéologies de l’autogestion* ayant le travail pour centralité n’avaient pour fondement que cette idée fausse que les salariés voulaient réellement s’emparer de leur lieu de travail. Ces notions de contrôle ouvrier qui synthétisaient dans le même temps émancipation personnelle et politique a finalement échoué à obtenir l’une et l’autre. Les projets de révolution totale des gauchistes* – trotskystes, maoïstes, castristes, situationnistes – ont eux aussi subi un même déclin inéluctable.

Ceux qui avaient parié sur la jeunesse ou les étudiants plutôt que sur les ouvriers furent pareillement déçus. Les jeunes gens avaient du poids démographiquement et étaient physiquement dynamiques, mais la « jeunesse » n’était pas politiquement révolutionnaire (26). Les comités d’action, que les jeunes militants avaient espéré être les soviets de 1968, et qui atteignirent 460 dans Paris et sa région à la fin Mai, ont survécu jusqu’en juin avant qu’on les perde de vue ou bien qu’ils passent sous le strict contrôle des groupuscules* (27). Pendant l’été, les policiers en civil se sentirent suffisamment en confiance pour se permettre d’affronter les jeunes protestaires qui contrôlaient les rues du Quartier latin (28). Les efforts de l’UNEF n’ont pas eu non plus d’effets à long terme. Après une période d’optimisme initiale, durant laquelle les étudiants militants ont cru qu’ils pourraient surmonter la démobilisation saisonnière due aux vacances d’été en inaugurant des cours pour attirer les ouvriers, les « universités populaires » finirent l’été – selon la police – « avec des résultats décourageants »(29) pour les étudiants. Le radicalisme de l’UNEF et son refus de participer aux projets réformistes ne s’est pas traduit par un afflux de nouveaux membres (30). En fait, de 50 000 avant 1968, le nombre d’adhérents à l’UNEF chuta à 30 000 en 1970. Cette chute fournit un exemple supplémentaire de la désintégration des espoirs radicaux des années 1960.
Les cycles de protestations et de répressions sont, assez paradoxalement, souvent accompagnés de tentatives de réformes (31). Le licenciement de Pompidou par de Gaulle en juillet 1968 a montré que leur victoire électorale n’avait pas résolu leurs divergences. Le général continuait à croire que la décision du premier ministre de céder aux étudiants avec la réouverture de la Sorbonne et la libération des accusés avait contribué à répandre la « contagion » aux ouvriers dont les revendications avaient poussé l’économie française « aux limites » (32). Après juin, cependant, le président était plus ouvert aux réformes que son ex-premier ministre, plus proche des conservateurs versaillais* de son propre parti. Le général refusait d’abandonner son rêve social-catholique de participation entre travail et capital (33). Au plus fort de la crise, il semble que de Gaulle ait dit à ses ministres : « Les réformes, oui, le désordre, non. » La mise en place de la participation – « la plus grande réforme du siècle en France »–devait répondre aux « causes profondes » de la crise de Mai (34). Tout de suite après les élections, de Gaulle nomma au ministère de la justice le gaulliste de gauche* René Capitant, critique du libéralisme et de Pompidou. En mai, avant le vote de la motion de censure, Capitant avait démissionné de son poste de député pour protester contre la politique de Pompidou. Le 17 juin, le nouveau ministre de la justice déclarait à la radio que si l’Assemblée nationale ne votait pas la participation* de de Gaulle, le général porterait l’affaire directement devant le peuple sous forme d’un référendum. ­Capitant évoquait un avenir radieux où les travailleurs seraient actionnaires et coopéreraient avec enthousiasme à la gestion des entreprises.

Les employeurs réagirent négativement au partage du pouvoir (35). Les patrons pensaient que toute ingérence dans les prérogatives de la direction et tout affaiblissement de la chaîne de commandement allaient ruiner l’économie. « La participation est inséparable de l’efficacité qui doit reposer sur l’autorité de la direction (36). » Même au plus fort de la crise, le 28 mai, immédiatement après que les travailleurs eurent rejeté les accords de Grenelle, les Chambres de commerce condamnaient le projet de loi sur la participation. Selon leur porte-parole, l’autorité de l’encadrement devait être renforcé, non pas mis en question. Léon Gingembre, de la CGPME, déclarait avec amertume que « le bouleversement structurel de M. Capitant ne pouvait que conduire à la ruine de l’économie » (37). Les syndicats eux-mêmes, quoique pour d’autres raisons, rejetaient la participation. La CGT craignait que le plan du gouvernement fasse que les travailleurs « collaborent à leur propre exploitation » (38). La CFDT regrettait que le gouvernement et les employeurs ne fassent pas plus de concessions matérielles. La participation imposée dans les usines fut à l’origine d’un front syndical unitaire du refus. Dans le même temps, elle déclencha une guerre des réformateurs sur deux fronts, qu’ils ne pouvaient gagner, à la fois contre les syndicats et contre le patronat.

1969 marqua l’échec total de la participation. Le général voulait en faire le centre du référendum prévu pour avril de cette année-là et promettait de démissionner si les électeurs le rejetait. Mais l’opposition des employeurs et des gaullistes qui leur étaient favorables le décida à ne pas mettre son destin politique en jeu sur la popularité de la participation et il décida d’exclure la question du référendum. Tout comme les gauchistes* et d’autres à gauche, le chef de l’Etat de 78 ans avait parié irrationnellement sur un désir autogestionnaire*, qui ne séduisait que ceux – certains étudiants ou cadres* – qui aimaient ou s’identifiaient à leur travail. Le projet de la participation fut remplacé par un plan de réforme du Sénat et de décentralisation. Les deux propositions, regroupées dans le référendum, furent rejetées par un électorat (52,4 % de non) qui s’intéressait peu à ces questions. Le général démissionna comme promis. Son remplaçant, Georges Pompidou, représentait une « forme plus conventionnelle de conservatisme » qui se manifestait dans son hostilité constante à la démocratie sur le lieu de travail (39).

La vitalité de l’économie favorisait le contrôle des conservateurs (40) . De 1968 à 1974, l’économie française a vécu l’une de ses phases d’expansion la plus importante. La cause en était largement un climat de confiance dans les affaires après 1968 et une forte croissance de la demande. La Cinquième République, sous les gouvernements de Pompidou et de ses successeurs, est parvenue à promouvoir les atouts du pays. Le revenu disponible moyen des ménages augmenta de 7 % annuellement de 1960 à 1974, pour décliner ensuite à 3 % par an (41). L’achat d’automobiles se répandit à une vitesse phénoménale passant de 4,7 millions en 1960 à 11,9 millions en 1970. En 1967, seuls 27 % de la population utilisaient une voiture pour aller travailler ; en 1974, ils étaient 42 %. Quelque 50 % des ménages de la classe ouvrière étaient propriétaires de leur maison ou de leur appartement. Les logements étaient plus grands et presque tous étaient équipés de télévision, de réfrigérateur, d’aspirateur et de machine à laver.

La réforme de l’université connut un meilleur sort que la participation grâce à la loi d’orientation d’Edgar Faure qui restructura l’éducation supérieure. Après Mai, Edgar Faure – radical-socialiste qui avait été deux fois président du conseil des ministres sous la Quatrième République – fut nommé ministre de l’éducation. Faure était idéologiquement proche des gaullistes de gauche comme Capitant, mais contrairement à ce dernier il avait adroitement élaboré une loi qui permit à sa réforme de passer devant les deux chambres parlementaires à une large majorité le 7 novembre, quatre mois seulement après avoir pris ses fonctions (42). Sa loi poursuivait plusieurs buts. Elle promouvait la décentralisation et renforçait l’autonomie de chaque université, encourageait l’enseignement pluridisciplinaire avec un socle commun et soutenait la participation. Les départements furent remplacés par de nouvelles unités administratives dénommées Unités d’enseignement et de recherche (UER) dont l’organisation tendait à diluer l’autorité individuelle du professeur (43). La loi établissait des procédures qui permettaient non seulement aux facultés mais aussi aux étudiants et au personnel administratif de participer aux élections de conseils. Avant la promulgation de cette loi de réforme, il y avait déjà eu des élections sur les campus français mais elles étaient dominées par les professeurs les plus âgés. Ils sélectionnaient leurs jeunes collègues appelés à rejoindre leurs rangs et choisissaient le doyen. Les nouveaux promus et les étudiants n’avaient quasiment pas voix au chapitre. La réforme de Faure imposait que chaque groupe – professeurs titulaires, jeunes professeurs, employés administratifs et étudiants – aient chacun ses représentants au parlement de l’université. Un précédent dans la participation estudiantine avait été mis en place immédiatement après la Libération, mais il semble que ce droit fût tombé en désuétude. Un même sort attendait la réforme de Faure sur le long terme bien que certaines mesures progressistes aient survécu (44). Les étudiants avaient gagné la parité*, ce qui, d’une certaine façon, les intégra à la prise de décision dans les universités (45). L’agitation parmi les étudiants d’un grand nombre de disciplines, y inclus les beaux-arts, mena à ce que l’on accorda plus d’importance à un enseignement fondé sur la recherche et l’interdisciplinarité (46). L’université expérimentale de Vincennes n’aurait sans doute jamais pu exister sans le cycle révolutionnaire-réformateur de 1968.

A court terme, l’institution d’élections par Faure et leur extension au plus grand nombre plut à l’opinion publique informée (47). Comme aux Etats-Unis, les réformistes étaient majoritaires numériquement même sur les campus radicaux (48). Les listes d’électeurs indiquent que 65 % des étudiants aspiraient à participer à la gestion des universités. Un sondage en septembre 1968 concluait que 54 % des étudiants étaient en faveur d’une réforme de l’université, que 31 % souhaitaient principalement passer leurs examens et que 12 % seulement se prononçaient pour un changement radical de société (49). Compte tenu du fait qu’il y avait 160 000 étudiants à Paris, on peut en classer 19 000 comme révolutionnaires, 50 000 comme indifférents ou apathiques et 86 400 comme réformateurs. Ce sont principalement ces derniers que les événements ont poussés à agir. 52 % (83 200) disaient avoir « participé » au mouvement (50). La participation variaient largement selon les disciplines : 37 % des étudiants ès arts et 67 % de ceux en sciences sociales déclaraient y avoir été ­engagés.
Il n’est pas surprenant, par conséquent, que le sujet des examens à l’automne 1968 fût demeuré source de conflit. La police observa que « dans différentes disciplines, les examens se sont déroulés normalement. Les militants d’extrême gauche, craignant de se voir désavoués par une majorité d’étudiants s’ils appelaient au boycott, n’en ont rien fait » (51). Bien que Geismar, Sauvageot et leurs organisations aient refusé de négocier avec le gouvernement, l’UNEF adopta une position qualifiée de « prudente » par la police, laissant la « base » décider à propos des examens (52). Pour protester contre la sélection, seuls quelques étudiants persévérèrent dans le boycott des examens et exprimèrent le souhait de se délivrer les titres eux-mêmes (53).
Les réformes de l’après-Mai présentèrent un côté moins démocratique, non électif. Elles stipulaient que le doyen (appelé président d’université après 1971) était maître chez lui. Ce qui signifiait que les services d’aide aux étudiants – tels que dortoirs, restaurants, bibliothèques et installations sportives, tous étant administrés séparément à Paris – seraient soumis dorénavant à l’autorité, par exemple, des dirigeants de Nanterre. L’administration universitaire était unifiée et rationnalisée. En 1967 et 1968, le doyen de Nanterre ne contrôlait pas directement les résidences où les étudiants avaient protesté. C’était un administrateur et son organisme (le CROUS) qui étaient chargés des dortoirs. Plusieurs administrations avaient partagé la responsabilité d’appeler la police sur le campus pour évacuer ou arrêter les protestataires. En 1970, on confia au doyen ou président l’autorité exclusive de maintenir l’ordre sur tout le campus, jusqu’aux résidences, restaurants et installations sportives. Personne d’autre n’était autorisé à appeler la police. Le nouveau président de Nanterre, René Rémond, salua le renforcement des pouvoirs de son administration. Il prétendait être ainsi à l’abri des initiatives irréfléchies des directeurs des résidences ou autres administrateurs, incitant ainsi à une normalisation de l’université.

Après l’agitation de mai-juin 1968, l’administration des résidences avait voulu nettoyer le « bazar » de Nanterre par la fermeture de nombreux dortoirs et la limitation des résidents aux athlètes, futurs fonctionnaires* et femmes de moins de vingt et un ans (54). » Pour protester contre cette politque, un groupe d’enragés occupa un des bâtiments le 4 septembre, quoique la décision eût été prise la veille d’élargir les critères [d’admission]. » (55) La protestation des étudiants eut pour effet de garantir une politique plus libérale d’admission à l’université, dans les dortoirs et les restaurants. Même les non-étudiants profitaient de prix réduits sur les repas. Un mémorandum ministériel du 6 novembre 1968 officialisait la liberté de visite, qui existait en pratique depuis le printemps 1968 malgré les souhaits du ministre. Squatter (le locataire en titre logeant une autre personne sans autorisation) coexista avec cette liberté. « La forme la plus dangereuse pour la paix et l’ordre sur le campus » du squatt était l’hébergement de « militants » ayant été expulsés des résidences. Pas plus que les larcins par les ouvriers, le squatt ne put être totalement éradiqué. Ni les dégradations de matériel, quelques jeunes manifestant même leur colère par la destruction de cabines téléphoniques. D’autres attaquèrent des étudiants de droite ou centristes et persévérèrent à dénigrer le doyen, le traitant de « fasciste » (56).

Une solution, proposée par certains, était de fermer le départemet de sociologie et d’exclure des résidences les étudiants les plus anciens, mais les autorités avancèrent qu’elles ne pouvaient pas justifier « cette sorte de discrimination ». De même, il fut impossible d’empêcher les squatts par « une inspection de nuit des chambres individuelles », les étudiants considérant cette procédure « inquisitrice et dictatoriale ». De plus, les agents chargés de ces inspections risquaient l’agression physique. L’administration craignait que ces agressions puissent mener à des interventions contre-productives de la police telles qu’il y en avait déjà eu à Nanterre en 1967 et à Antony en 1965. Les autorités en conclurent que le « libéralisme » des nouveaux directeurs nommés à la tête des résidence d’Antony et de Nanterre était efficace pour apaiser les dortoirs et isoler les enragés les plus violents (57). Le ministre de l’éducation décida de suspendre les restrictions du droit de visite afin d’établir un « dialogue » avec les étudiants. L’administration savait que tout contrôle – soit par des gardiens de nuit soit par des policiers – détruirait cette tentative de gagner la confiance des étudiants. Pour éviter de provoquer des manifestations, elle alla jusqu’à reporter les hausses de loyer.
Parallèlement, les grèves dans les lycées* entraînèrent « un changement réel et durable dans les relations des étudiants avec leurs enseignants », devenus plus tolérants vis-à-vis des débats en matière de pédagogie et de sexualité (58). Ceux qui mettent l’accent sur la « répression » dans l’après-68 négligent l’importance de la montée de la tolérance sur le long terme (59). Tout comme ils ignorent les diverses instances de coopération entre autorités, étudiants et ouvriers protestataires dans les universités, les usines et les rues. Ce type de prêté pour un rendu – dont on a vu qu’il eut lieu même au moment des événements les plus violents de Mai – a sans doute permis de préserver la France de cette forme de terrorisme post-1968 qui a éclaté en Allemagne et en Italie.

Les réformes de l’après-Mai ont impulsé une tentative d’autogestion* dans un dortoir (60). On choisit, pour une « expérience » renouvable tous les trois mois, une résidence de trois cents chambres dans laquelle seraient hébergés des volontaires de tous âges, hommes et femmes. C’étaient les résidents eux-mêmes qui devaient gérer la résidence, en contrôler l’administration et les finances. Les gestionnaires officiels de la résidence et les représentants des étudiants décidaient des admissions. Les squatts étaient strictement interdits, et un conseil des résidents élu démocratiquement fut mis en place qui devait juger des manquements à la discipline ainsi que des expulsions. Dans les trois autres dortoirs traditionnels (non autogérés*), on envisagea des droits de visite sans restrictions. Le directeur des résidences de Nanterre affirmait que les acquis des étudiants dans le domaine de la liberté personnelle étaient « inévitables ». Le ministère de l’éducation résista au moins jusqu’en juillet, mais en août il accordait la libéralisation aux trois dortoirs (61). Les filles mineures dont les parents refusaient la politique de liberté contrôlée furent réparties dans d’autres dortoirs de la région parisienne.
Les sources disponibles ne fournissent pas de renseignement sur cette expérience d’autorégulation mais il est indubitable que les libertés individuelles se sont étendues en France et dans d’autres pays, au cours des années 1960 (62). Les événements de Mai n’ont pas inauguré une nouvelle période historique de rupture mais ont renforcé les tendances culturelles et sociales déjà présentes dans la société française au moins depuis une décennie. Son contrôle de l’Etat fermement assuré, le gouvernement était capable de tolérer les protestations étudiantes et les styles de vie. Le gaullisme au pouvoir peut difficilement être considéré comme un ancien régime inflexible qui aurait cherché à imposer sans relâche un ordre moral désuet. La France n’était pas une société « bloquée » ou « figée » au début de la Cinquième République. La bureaucratie prétendumment « bonapartiste », « autoritaire » et « paternaliste » s’est montrée étonnamment souple pendant les périodes de crise.

L’administration française et celles des autres démocraties d’Europe et d’Amérique ont contribué à l’expansion de la tolérance. Rétrospectivement, les constantes victoires de l’indulgence dans les années 1960 font que certaines mesures disciplinaires prises à Antony et Nanterre paraissent inexplicables. De même aux Etats-Unis quand une étudiante en deuxième année d’université au Barnard College annonça publiquement en 1968 qu’elle vivait avec son petit ami, jeune étudiant au Columbia College, il s’ensuivit un énorme scandale (63). Elle fit l’objet de dizaines d’articles dans les journaux et menacée d’expulsion de Barnard. Cet incident, tout comme les descentes de police dans les dortoirs de la région parisienne, paraît aujourd’hui presque incompréhensible. Cependant, la réaction d’une forte proportion de la population contre la punition de l’étudiante montra que la cohabitation était de mieux en mieux acceptée. Les attaques contre la propriété – non contre la morale – provoquèrent, en France et aux Etats-Unis, des restrictions à la montée de la tolérance beaucoup plus ­importantes.
Les chroniqueurs influents des médias favorables à Mai ont donné des événements une image généralement positive (64). Une explication répandue à cette inclination continue pour 1968 est que les vétérans du mouvement occupent maintenant des postes dirigeants dans les médias et autres bureaucraties. A la manière d’autres groupes d’anciens combattants, ils cherchent à glorifier leur expérience et leurs batailles. Ils tendent à exagérer la puissance du mouvement auquel ils ont participé et à le voir comme une rupture novatrice d’avec le passé. Une « génération » continue à se justifier au regard de sa jeunesse et de ses anciens (65). Ces vétérans de la classe moyenne ont montré qu’ils étaient plus capables de capter l’imaginaire social que les ouvriers ayant pris part à la plus grande vague grève de l’histoire de France. Les soixante-huitards* à l’origine des événements ne cessent de recréer leur propre image. Cette tranche d’âge cherche à ce qu’eux-mêmes et les autres reconnaissent l’importance de leurs activités dans le bouleversement du monde.

Toutefois, cette explication de la perception de l’importance de 1968 n’est pas totalement convaincante. S’il est possible que l’autojustification motive quelques journalistes et éditeurs, la fréquence et la popularité des commémorations de Mai indiquent que l’intérêt pour les événements s’étend plus largement au-delà des seuls anciens combattants*. Journaux, magazines, cinéma et télévision nécessitent une audience et les potentats des médias ne pourrait pas vendre éternellement Mai s’ils sentaient que le public ne voulait pas l’acheter. Par ailleurs, la cohésion de générations ou de groupes ne s’acquiert pas par la seule communauté d’expériences mais aussi par l’imaginaire collectif ou la capacité à se servir de l’histoire pour s’inventer une identité collective (66). Une enquête le démontre, révélant que pour ceux qui avaient entre dix-huit et vingt-neuf ans en 1979 Mai représentait le « début d’un nouveau système de valeur », l’événement historique le plus important dans leur vie. Ceux qui avaient entre trente et trente-neuf ans en 1979 considéraient 1968 relativement insignifiant. Autrement dit, une génération moins susceptible d’avoir participé à Mai (les plus jeunes avaient sept ans en 1968) considérait que les événements avaient eu plus de conséquences que leurs frères et sœurs plus âgés. Apparemment, le public continue de croire que 1968 fut « l’événement le plus important en France depuis la seconde guerre mondiale » (67).

Plutôt que les autojustifications des vétérans, qui ont gravi l’échelle carriériste de l’establishment, il paraît plus intéressant, en ce qui concerne la mémoire de Mai, de voir comment Mai n’a cessé d’entretenir des liens avec la jeunesse. L’interprétation de Mai comme une révolte de la jeunesse est historiquement floue surtout si l’on regarde les grèves ouvrières dont les jeunes salariés ont été souvent incorrectement considérés comme les catalyseurs. C’est néanmoins une opinion largement admise. Après Mai, les nouvelles générations sont demeurées fascinées par la forte mixture, bien que finalement fragile, entre hédonisme et altruisme héritée de 1968. Quand il n’y a aucun mouvement social imposant – comme pendant les dixième, vingtième, vingt-cinquième et trentième anniversaires de 1968 – le souvenir de cette année, même aseptisé, sert d’exutoire et de rappel que les soulèvements populaires peuvent surgir sans prévenir comme en 1968 et 1995. Le mélange d’anti-impérialisme et d’anticapitalisme du mouvement antimondialisation d’aujourd’hui trouve ses racines dans les révoltes de 1968.

L’intérêt porté aux événements de Mai et à leur héritage rappelle le poids de la tradition révolutionnaire dans l’imaginaire des Français. Les grandioses années de la grande révolution – 1789, 1792, 1794 – ont été considérées comme une rupture radicale d’avec le passé baptisé ancien régime*. Nous savons que l’année 1792 fut estampillée An I du nouveau calendrier. Les changements politique, législatif et social engendrés par la Révolution l’ont poussée à inaugurer une chronologie nouvelle. La « révolution » de 1968 ne fut pas assez forte pour produire une tabula rasa reconnue officiellement, mais de nombreux participants et leurs partisans ont retenu l’idée de commencer par des coups de griffe qui définissent la tradition révolutionnaire. Etant donné que les insurgés de 1968 n’ont jamais été en position de pouvoir s’emparer de l’Etat, leur conception de la rupture n’a jamais pu prendre de forme politique comme en 1789. Ils ont ainsi imaginé l’An I comme un recommencement culturel et personnel. Par conséquent, nombre d’entre eux conçoivent 1968 comme une révolution ayant profondément transformé les destins de chacun (68). Les événements de Mai – quoique politiquement sans conséquences – ont conservé cette ­capacité à avoir changé la vie des individus.

Ce désir de rupture se reflète dans la popularité de Reprise. Ce film de la fin des années 1990, devenu plus tard un livre à l’occasion du trentième anniversaire de Mai, montre le réalisateur Hervé Le Roux chercher à retrouver la femme qui avait fait l’objet d’un petit documentaire (neuf minutes) en 1968, La Reprise du travail aux usines Wonder (69). En juin de cette année-là, une salariée, connue seulement sous le prénom de Jocelyne, avait été filmée alors qu’elle refusait obstinément, la grève une fois terminée, de reprendre le travail dans son usine de piles. L’engouement pour les idéologies anti-travail a rapidement transformé la jeune femme en héroïne rebelle de la révolte de Mai. Son refus du travail (ne pas perdre sa vie à la gagner* comme on disait alors) exprimait vigoureusement la synthèse spécifique aux années 1960 entre préoccupations personnelles, sociales et politiques. D’être une femme et une ouvrière accrut d’autant son statut de symbole d’une idéologie formulée largement par des intellectuels hommes. Sa complète disparition du spectacle médiatique renforça son mythe. Finalement, ni elle, ni aucun individu ou groupe ne pouvaient résoudre le problème du travail salarié. Par conséquent, ces idéologues des années 1960 proposèrent des solutions contradictoires allant de l’abolition du travail jusqu’à son intégration sur le lieu de travail démocratique.

Les faiseurs d’opinion et l’opinion elle-même considèrent fréquemment que les événements de mois de mai ont marqué l’époque autant qu’ils ont été bénéfiques. Il est certain que les actions de ce mois-là sont plus faciles à célébrer que d’autres événements majeurs de l’histoire française de l’après-seconde-guerre-mondiale : l’Indochine et l’Algérie furent d’importantes défaites et le deuxième conflit a quasiment mené à une guerre civile. Le seul concurrent contemporain en célébration est le débarquement de Normandie dont le cinquantième anniversaire en 1994 a pour l’occasion donné lieu à une couverture médiatique comparable à celle du trentième anniversaire de Mai (70). Une comparaison entre ces deux événements est instructive. L’assaut en Normandie fut la plus importante opération amphibie de l’histoire et un pas essentiel dans la défaite de l’Allemagne nazie. Ce fut un « événement historique » autant qu’un événement puisse l’être. Mai 1968, bien que lié à la vague internationale d’agitation des années 1960, fut essentiellement une péripétie française aux conséquences modestes. La publicité qui en faite révèle la carence en occasions dignes d’être célébrées dans l’histoire de France récente. Les opportunités de s’apitoyer sont plus nombreuses.
Mai 1968 comble un vide dans la conscience sociale française mais n’a sans doute pas l’importance qu’on lui accorde. Les événements n’ont pas marqué une rupture mais montré plutôt une continuité dans les tendances sociales et politiques. Aucune crise de civilisation n’a éclaté subitement, aucune tentative significative de contrôle ouvrier n’est apparue. Au contraire, les événements de mai-juin ont fait la preuve du pouvoir de l’Etat centralisé et de l’attrait de la société de consommation qui ont affaibli de fait la révolution par assimilation de l’hédonisme.

Michael Seidman
(traduit de l’anglais par J.-P. V.

NOTES

(1) Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet, Journal de la commune étudiante, Seuil, 1969, p. 10-12.

(2) Alain Geismar, Serge July et Erlyne Morane, Vers la guerre civile, Editions et publications premières, 1969, p. 16.

(3) Toutes les citations ont été retraduites de l’anglais faute de temps [NdT].  
(4) Danielle Tartakowski, « Le PCF en mai-juin 1968 », in 1968, exploration du mai français : actes du colloque Acteurs et terrains du mouvement social de mai 1968, 24-25 novembre 1988, L’Harmattan, 1992 ; Maurice Cohen (sous la direction de), « Le Bilan social de l’année 1968 » in Revue pratique de droit social, 1969, p. 368 ; Roger Martelli, Mai 68, Messidor-Editions sociales, 1988, p.  207.  
(5) « Histoire et leçons d’une grève », Esprit n° 373 (août-septembre 1968), p. 118-119.  
(6) Gilles Martinet, La Conquête des pouvoirs, Seuil, 1968, p. 149.  
(7) Cité in Jean-Raymond Tournoux, Le Mois de mai du général, Plon, 1969, p. 298.
  
(8) Robert Davezies (sous la direction de), Mai 68 : La rue dans l’église, EPI, 1968, p. 137. Voir Nicolas Daum, Des révolutionnaires dans un village parisien, pour l’histoire d’un comité d’action parisien de l’après-1968, Londreys, 1988.
(9) Jean-Daniel Reynaud, « La nouvelle classe ouvrière, la technologie et l’histoire », Revue française de science politique (1972-1973), p. 533.
(10) John H. Goldthorpe, David Lockwood, Frank Bechhofer et Jennifer Platt, The Affluent Worker : Political Attitudes and Behaviour, Cambridge University Press, 1968, p. 76. Trad. fr. L’Ouvrier de l’abondance, Editions du Seuil, 1972.
(11) Voir François Dubet, « Comment devient-on ouvrier », et Jean-Paul Molinari, « De la ferme à l’usine, de l’usine à la fac », in Guy-Patrick Azémar (sous la direction de), Ouvriers, ouvrières : Un continent morcelé et silencieux, Autrement n° 126, 1992, p. 114 et 141.
(12) Projet d’histoire orale d’Henri Simon, entretiens avec des travailleurs, 1994.
(13) Robert Lumley, States of Emergency : Cultures of Revolt in Italy from 1968 to 1978, ed. Verso, 1990, p. 10, 182-183 et 250 ; Paul Ginsborg, A History of Contemporary Italy : Society and Politics 1943-1988, Penguin, 1990, p. 314-319 ; Nanni Balestrini, Queremos todo, ed. Traficantes de Sueño [traduction espagnole de Vogliamo tutto, Feltrinelli, 1971] de Herman Mario Cueva, 1974, p. 76, 116 et 126.
(14) Michele Salvati, « May 1968 and the Hot Autumn of 1969 : The Response of Two Ruling Classes », in Suzanne Berger (sous la direction de), Organizing Interests in Western Europe, Cambridge Studies, 1981,
p. 351.
(15) Nicolas Hatzfeld, « Les ouvriers de l’automobile : Des vitrines sociales à la condition des OS, le changement des regards », in Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel (sous la direction de), Les Années 68 : le temps de la contestation, éd. Complexe, 2000, p. 358-361.
(16) Balestrini, Queremos todo, p. 165.
(17) Martin Clark, Modern Italy, 1871-1995, Pearson, 1996, p. 378 ; Lumley, States of Emergency, p. 251- 252.
(18) Georges Carrot, Le Maintien de l’ordre en France au xxe siècle, Veyrier, 1990, p. 336 ; cf. Chris Howell, Regulating Labor : The State and Industrial Relations Reform in Postwar France, Princeton UP, 1992, p. 72, qui affirme que les industriels des grandes industries modernes craignaient peu les syndicats et cherchaient à coopérer avec eux. Voir aussi Alfred Willener, Catherine Gajdos et Georges Benguigui, Les Cadres en mouvement, Epi, 1969, p. 110 ; « Histoire et leçons d’une grève », p. 109.
(19) Syndicalisme, 8 août 1968 ; Jacques Capdevielle et René Mouriaux, Mai 68 : L’Entre-deux de la modernité, Histoire de trente ans, Presses de la Fondation nationale de sciences politiques, 1988, p. 233.
(20) Jeff Bridgford, « The Events of May : Consequences for Industrial Relations in France », in D. L. Hanley et A. P. Kerr (sous la direction de), May 68 : Coming of Age, Reading University, 1989, p. 107. On trouvera des statistiques contrastées in Michael Rose, Servants of Post-Industrial Power ? Sociologie du Travail in Modern France, Palgrave Macmillan, 1979, p. 148.
(21) Notre arme c’est la grève, Maspero, 1968, p. 73-74 et 89.
(22) La Cellophane à Mantes, 29 octobre 1968, ministère d’Etat chargé des affaires sociales, Conflits du travail, ministère du travail, Archives nationales 760122.
(23) Cité in Philippe Bauchard et Maurice Bruzek, Le Syndicalisme à l’épreuve, Robert Laffont, 1968, p. 307.
(24) Antoine Bevort, « Le syndicalisme français et la logique du recrutement sélectif : Le cas de la CFTC-CFDT », Le Mouvement social n° 169 (octobre-décembre 1994), p. 135.
(25) Serge Mallet, Essays on the New Working Class [voir La Nouvelle classe ouvrière, Seuil, 1963], traduction de Dick Howard et Dean Savage, 1975, p. 87-106.
Cf. S. Erbès-Seguin, C. Casassus et O. Kourchid, Les Conditions de développement du conflit industriel, CNRS Groupe de sociologie du travail, 1977 ; Bridgford, « The Events », in Hanley, May 68, p. 116 ; Ingrid Gilcher-Holtey, Die 68er Bewegung : Deutschland, Westeuropa-USA, C.H. Beck Verlag, 2001, p. 86.
(26) Voir Jacques Ellul, « La jeunesse force révolutionnaire ? », La Table ronde n° 251-252 (décembre-janvier 1968-1969), p. 158.
(27) Jean-Claude et Michelle Perrot, Madeleine Rebérioux et Jean Maitron (sous la direction de), La Sorbonne par elle-même, numéro spécial de la revue Le Mouvement social, n° 164 (juillet-septembre 1968), p. 12-13 ; 14 juin 1968, Archives nationales 820599/41 ; juillet 1968, AN, ibid.
(28) 4 août 1968, Fa 275, archives de la Préfecture de police.
(29) 24 juin 1968, Archives nationales 820599/41 ; septembre 1968, AN, ibid.
(30) Alain Monchablon, « L’UNEF et mai 1968 », contribution au colloque Acteurs et terrains du mouvement social de mai 1968, 24-25 novembre 1988, p. 11.
(31) Sidney Tarrow, Struggle, Politics and Reform : Collective Action, Social Movements, and Cycles of Protest, Cambridge University Press, 1991, p. 92.
(32) Cité in Tournoux, Le Mois de mai du général, p. 318.
(33) Jean Lacouture, De Gaulle : The Ruler, 1945-1970 [voir De Gaulle, 3 volumes, Seuil : Le Rebelle 1890-1944 (1984), Le Politique, 1944-1959 (1985), Le Souverain, 1959-1970 (1986)], traduction de Alan Sheridan, 1992, p. 561.
(34) De Gaulle cité in Jean Touchard, Le Gaullisme, 1940-1969, Seuil, 1978, p. 286-287.
(35) Bauchard et Bruzek, Syndicalisme, p. 134.
(36) Cité in Christian Charrière, Le Printemps des enragés, Fayard, 1968, p. 411.
(37) Cité in Guy Caire, « La situation sociale », Droit social (juillet-août 1968), p. 465.
(38) CGT in Le Peuple n° 819 (1-15 avril 1969), cité in Howell, Regulating Labor, p. 78.
(39) Daniel Singer, Prelude to Revolution : France in May 1968, Hill and Wang, 1970, p. IX.
(40) Salvati, « Mai 1968 », p. 329 ; Serge Bernstein et Jean-Pierre Rioux, La France de l’expansion : L’Apogée Pompidou, 1969-1974, Le Seuil, 1995, p. 133-134.
(41) Ce qui suit provient de Michel Forsé, Jean-Pierre Jaslin, Yannick Lemel, Henri Mendras, Denis Stoclet, Jean-Hugues Déchaux Recent Social Trends in France (1960-1990) McGill-Queen’s Press [voir La Société française en tendances, Presses universitaires de France, 1990], traduction de Liam Gavin, 1993. Le pouvoir d’achat s’est accru en moyenne jusqu’en 1982.
(42) Sidney Tarrow, « Social Protest and Policy Reform : Mai 1968 and the Loi d’orientation in France », Comparative Political Studies, vol. 5, n° 4 (janvier 1993), p. 593.
(43) « Comments by Philip E. Moseley », in Stephen D. Kertesz (sous la direction de), The Task of Universities in a Changing World, University of Notre-Dame (Indiana), 1971, p. 303.
(44) Tarrow, « Social Protest and Policy Reform », p. 599 : « Si les universités nées de la réforme de Faure étaient moins autonomes, moins pluridisciplinaires et moins participatives que les réformateurs l’avaient espéré, elles marquaient tout de même une avancée par rapport à la situation antérieure. »
« La Sorbonne occupée : Entretien avec Madeleine Rebérioux », in Geneviève Dreyfus-Armand et Laurent Gervereau (sous la direction de), Mai 68 : Les Mouvements étudiants en France et dans le monde, BDIC, 1988, p. 156. Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon et Robi Morder, « Le mouvement étudiant et l’Université : Entre réforme et révolution (1964-1976) », in Dreyfus-Armand et al., Les Années 68, Complexe, p. 291.
(45) Legois, « Le Mouvement étudiant », p. 291.
(46) « L’Atelier des Arts-décoratifs : entretien avec François Miehe et Gérard Paris-Clavel », in Dreyfus-Armand et Gervereau, Mai 68, p. 194.
(47) René Rémond, La Règle et le Consentement, Fayard, 1979, p. 365 ; Louise Weiss,
« Télémaque 1969 », Guerres et Paix n° 14-15 (1969-1970), p. 55.
(48) David Caute, The Year of the Barricades : A Journey through 1968, Harper & Row, 1988, p. 170-173 ; Seymour Martin Lipset, « Introduction », in Seymour Martin Lipset et Philip G. Altbach (sous la direction de), Students in Revolt, Beacon Press, 1970, p. XVII.
(49) 3 % n’ont pas répondu. Voir Adrien Dansette, Mai 68, Plon, 1971, p. 190.
(50) La police avançait le nombre de 50 000 dans son Bulletin mensuel, août 1968, Archives nationales 820599/89.
(51) Direction générale de la police nationale, renseignements généraux, Bulletin quotidien, 4 septembre 1968, Archives nationales 820599/41.
(52) 6 et 7 juin 1968, AN, ibid. ; 4 septembre 1968, AN, ibid.
(53) Contre, mars (1969 ?) ; 1208W, art. 256, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(54) CROUS, 25 décembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(55) Ibid.
(56) Lettre du professeur B., 25-27 septembre 1968, 1208W, art. 180, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(57) CROUS, 25 décembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(58) Louis Astre, de la Fédération de l’éducation nationale, in Matériaux pour l’histoire de notre temps n° 20 (juillet-septembre 1990), p. 51 ; Mai 68 par eux-mêmes : Le mouvement de Floréal, an 176, Editions du Monde libertaire, 1989, p. 41.
(59) Maurice Rajsfus, Mai 68 : Sous les pavés, la répression (mai 1968-mars 1974), Le Cherche-Midi, 1998 ; Kristin Ross, May ’68 and Its Afterlives, University of Chicago Press, 2002 (Mai 68 et ses vies ultérieures, coéd. Complexe-Le Monde diplomatique, traduit par Anne-Laure Vignaux, 2005). Pour un aperçu intelligent de cette question, Arthur Marwick, « La révolution de 68 », in Peter Wende (sous la direction de), Grosse Revolutionen der Geschichte, C.H. Beck Verlag, 2000, p. 330 et Arthur Marwick, « Introduction : Locating Key Texts and the Distinctive Landscape of the Sixties », in Anthony Aldgate, James Chapman et Arthur Marwick (sous la direction de), Windows on the Sixties, I.B. Taurus, 2000, p. XIII.
(60) CROUS, 26 septembre 1968 et Projet, sans date, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(61) Procès-verbal, 5 juillet 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts- de-Seine. ; CROUS, 26 septembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(62) Caute, The Year, p. 108 ; Lumley, States of Emergency, p. 91 ; Detlef Siegfried, « Vom Teenager zur Pop-Revolution. Politisierungtendenzen in der Westdeutschen Jugendkultur 1959 bis 1968 », in Axel Schildt, Detlef Siegfried et Karl Christian Lammers (sous la direction de), Dynamische Zeiten : Die 6Oer Jahre in den beiden deutschen Gesellschaften, Hans Christians Verlag, 2000, p. 615.
(63) Charles Kaiser, 1968 in America : Music, Politics, Chaos, Counterculture and the Shaping of a Generation, Grove Press Books, 1988, p. 255.
(64) On trouvera une preuve de cette affirmation en consultant rapidement les sites Web du Monde et de Libération pour le trentième anniversaire de 1968.
(65) Sur la formation d’une « génération », voir Pierre Nora, « Generation », in Pierre Nora (sous la direction de), The Realms of Memory [Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984, 1986 et 1992], traduction d’Arthur Goldhammer, Columbia University Press, 3 vol., 1996, vol. 1, p. 499-531.
(66) Marie-Claire Lavabre, « Génération et mémoire », exposé devant une réunion de l’Association française de science politique,
22-24 octobre 1981, p. 9.
(67) Michelle Zancarini-Fournel, « Introduction », in Dreyfus-Armand et al., Les Années 68, p. 21.
(68) Mai 68 par eux-mêmes ; Cercle Barbara Salutati, Longtemps je me suis souvenu de Mai 68, Le Castor astral, 2002.
(69) Hervé Le Roux, Reprise (film), DVD aux Editions Montparnasse, Reprise : Récit, Calmann-Lévy, 1998 ; Ross, May 68, p. 139.
(70) Voir « Spécial Débarquement », supplément au n° 15 487 du Figaro, 6 juin 1994. Cependant, les éditions internationales de L’Express du 1er avril 1993 et du 1er-30 juin 1994 accordent plus de publicité au vingt-cinquième anniversaire de Mai qu’au cinquantenaire du débarquement en Normandie.