« “Gilets jaunes” : et maintenant? Et après? » : les « Gilets jaunes » vus d’Allemagne

 

« “Gilets jaunes” : et maintenant ? Et après ? », un article de la revue « Wildcat » n°103 (hiver 2018-2019).

Le 26 janvier a eu lieu le « 11e Acte » du mouvement qui se réunit dans les rues de France – jusqu’à 2 000 en­droits différents au même moment – depuis le 17 novembre 2018. Ont lieu en plus le blocage des ronds-points omniprésents sur les routes françaises, quoiqu’on ne puisse pas exactement parler de blocages, mais plutôt de lieux de rencontre, le trafic est seulement ralenti. Leur signe de reconnaissance est le gilet autoréfléchissant jaune que tout conducteur doit obligatoirement avoir dans son véhicule. Les « gilets jaunes » (traduit souvent en allemand par « Gelbwesten ») ont une préhistoire : les défaites de la lutte de classe qui se succèdent depuis des années, les mobilisations syndicales avortées ou qui s’émoussent, la dégradation des conditions de vie. Depuis sa prise de fonction en mai 2017, Emmanuel Macron a mis en place un nouveau droit du travail favorable au patronat, partiellement privatisé la SNCF, société de chemin de fer d’État, supprimé 120 000 postes de fonctionnaires dans la fonction publique, ou encore rendu plus difficile l’accès à l’université. Il a supprimé l’impôt sur le revenu et a compensé ce manque de rentrées financières par une augmentation des prélèvements sur les retraites et des taxes sur le carburant et la diminution de l’aide au logement (APL) de cinq euros. Son arrogance fut la cerise sur le gâteau : la construction d’une luxueuse piscine pour sa résidence d’été, de la nouvelle vaisselle pour le palais de l’Elysée, ou ses sorties méprisantes (« Vous n’êtes rien », « Il n’y a qu’à traverser la rue pour trouver du travail », etc.)…

Fin mai 2018, Priscilla Ludosky, jeune femme noire de 33 ans habitant la banlieue parisienne et tenant un magasin en ligne de cosmétiques naturels, lance une pétition en ligne. Ayant fait le calcul, elle démontre que les taxes constituent plus de la moitié du prix du carburant, elle exige qu’elles soient réduites. Quelques mois plus tard, Éric Drouet, routier, lui aussi âgé de 33 ans, découvre la pétition et la relaie sur Facebook. Le nombre de signataires passe de 200 000 à 1,15 million. Drouet appelle alors à une manifestation pour le 17 novembre. 300 000 personnes répondent à son appel. Aucun syndicat, aucun parti n’y avait appelé, pas même la Fédération des agriculteurs (FNSEA), et malgré cela, des manifestations et des blocages se déroulent à travers toute la France. Dans ces manifestations, nul podium ni orateur.

Le mouvement a pu prendre une telle ampleur à travers tout le pays parce qu’il avait connu un épilogue au début de l’été lors des mobilisations contre la réduction de la vitesse sur les départementales. Il a aussi des prédécesseurs, comme le soulèvement des Forconi en décembre 2013 en Italie (1). Peu avant, à l’automne 2013, une mobilisation semblable avait eu lieu en Bretagne, celle des Bonnets rouges. Les travailleurs de l’industrie agro-alimentaire, paysans et petits entrepreneurs s’étaient réunis contre la taxe écologique. (Macron, alors conseiller de François Hollande pour la politique économique et financière, les avait appelés « les illettrés de notre époque ».) Ces mouvements réagissent à la politique de l’État, faisant en sorte que la « question sociale » ne soit pas perçue comme étant celle du niveau des salaires, mais celle du poids des impôts. Depuis des années en France, c’est ainsi que les élections sont remportées : Sarkozy avait promis en 2007 la défiscalisation des heures supplémentaires ; Hollande, lui, avait promis en 2012 d’imposer à 75 % les revenus supérieurs à 1 million d’euros ; Macron avait annoncé pendant la campagne électorale la suppression de la taxe d’habitation… Les élections gagnées, ces promesses s’avérèrent curieusement toutes « impossibles à met­tre en œuvre ». A cela s’ajouta en France une succession de grands scandales : en 2010, il fut révélé que la femme la plus riche de France bénéficiait d’une réduction d’impôts de 100 millions d’euros et qu’elle avait soutenu financièrement et illégalement la campagne électorale de Sarkozy ; le ministre du Budget de Hollande, responsable de la lutte contre la fraude fiscale, dut reconnaître en 2013 avoir déposé 600 000 euros sur un compte caché en Suisse. Puis s’ensuivirent les diverses révélations suite aux Luxleaks, Swissleaks, Panama et Paradise Papers… Aucun des puissants criminels, des super-riches et des personnalités pris dans ces scandales n’eut à aller en prison.

Depuis la crise européenne, des mouvements semblables ont eu lieu dans d’autres pays d’Europe : par exemple, en mai 2013, des dizaines de milliers de personnes avaient manifesté au Portugal contre les augmentations d’impôts. En 2014, les « Indignados » espagnols avaient mobilisé contre la politique financière et fiscale. Les mobilisations suivant la crise en Grèce sont connues… Dans l’ensemble, ces mouvements ne remplirent pas leurs objectifs. En Italie par exemple, le Mouvement 5  étoiles a pu se nourrir d’eux, et faire accéder finalement les fascistes de la Ligue au pouvoir (2).

De telles luttes ont également eu lieu dans d’autres parties du monde : les émeutes à Haïti contre la suppression des subventions sur les carburants, les protestations dites « Gazolinazo » qui se répètent au Mexique, les émeutes contre l’augmentaiton du prix des transports en commun au Brésil…

Traditionnellement, la gauche a du mal avec ce type de mobilisations. Les conflits autour de l’impôt furent rarement un thème « de gauche » au xxe siècle. En France, ce furent les professions libérales, les travailleurs indépendants et les paysans qui se mobilisèrent après la Première guerre mondiale contre l’impôt progressif ; et les poujadistes dans les années 1950. Toutes ces initiatives, suivant ce préjugé, s’en prennent seulement à la répartition « secondaire » et non à la « répartition primaire des revenus » (salaires et profits). Dans cette répartition secondaire, la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) est un impôt manifestement des plus injustes qui constitue en France la moitié des entrées de l’État, les impôts sur le revenu et le salaire, eux, « seulement » un quart !

Henri Simon [dans « Gilets jaunes, et après ? », Échanges 166] prend la défense du mouvement face à ces critiques : selon lui, ce mouvement est hétérogène mais pas autant influencé par les petits entrepreneurs et petits commerçants que les mouvements semblables qui eurent lieu dans les années 1950 et 1960. Quoiqu’il en soit, il s’exprime aussi de manière «  hétérogène » et vague, il est beaucoup question de « peuple », de « citoyens ». Les « gilets jaunes » s’adressent à l’État, le plus souvent même, personnalisé dans Macron, et exigent de lui des choses qu’ils auraient dû sinon acquérir en luttant contre les capitalistes.

Cela exprime une faiblesse, et ce, même si le mouvement a une composante prolétaire, et que des travailleurs y prennent naturellement aussi part, mais à quelques exceptions près, ils y prennent part en tant qu’individus. Le simple fait de ne plus pouvoir être en lutte sur son lieu de travail permet d’expliquer ce mouvement.

D’un point de vue sociologique

Les analyses sociologiques sur les « gilets jaunes » foisonnent. Selon elles, leur salaire moyen serait de moins de 1 600 euros par mois, très souvent même, le SMIC. Ils seraient de nombreux jeunes, mais aussi une grande proportion de retraités, et des actifs qui ne peuvent pas se permettre de faire la grève. Depuis fin novembre, une équipe de plus de soixante-dix scientifiques suit le plus grand nombre possible de manifestation et de blocages à travers toute la France, élabore une cartographie des actions menées et interroge les participants. Ils observèrent en décembre, d’une part un élargissement « vers le bas » (plus de chômeurs et de SDF prirent part au mouvement), et d’autre part, l’arrivée de syndicalistes et d’activistes politiques. Par ailleurs, en décembre, les lycéens sont également entrés dans le mouvement. Il mobilise de nombreuses personnes qui n’ont pas été présents lors des derniers mouvements sociaux. Presque la moitié des sondés n’avaient jamais pris part à une manifestation, et encore moins n’avaient d’expérience de la grève.

La proportion de femmes est relativement élevée. En moyenne, furent dénombrés 54 % d’hommes et 45 % de femmes. Les femmes seraient en majorité de la classe des travailleurs, un groupe social qui sinon se mobilise rarement.

Le mouvement vient avant tout de ce qu’on appelle la « France profonde », des campagnes (à la grande différence de Nuit Debout en 2016, qui était resté limité à Paris et à quelques autres grandes villes). L’expansion urbaine en France est bien plus accrue qu’en Allemagne. Les lieux d’habitation, de travail et de loisirs sont séparés par de longues distances. La désertification des campagnes remonte aux années 1950, remarque Henri Simon (3) : « La mécanisation de l’agriculture… a mené à un exode important des ouvriers agricoles vers l’industrie ds villes:l’extinction du petit commerce et de l’artisanat est venue directement du tarissement de la clientèle du petit commerce rural. » Ce développement a connu une accentuation avec la fermeture de nombreuses lignes de train, de bureaux de postes et d’établissements bancaires. Les personnes vivant à la campagne ont besoin de leur voiture pour se rendre à leur travail, pour aller faire les courses. Le pôle des dépenses pour la voiture est l’un des plus élevés dans leur budget (comparable aux loyers dans les villes).

« Pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, les travailleurs ne vivent plus là où l’activité est créée (4). »

« Que les gros payent gros et que les petits payent petit » (5)

La force du mouvement c’est sa détermination, sa solidarité et l’aptitude à s’unir dans l’action. Cette dernière est surprenante vu son hétérogénéité. Si la population est très favorable au mouvement, elle reste par ailleurs plutôt passive.

Les “gilets jaunes” expriment la grande défiance qui règne en France vis-à-vis des instances de médiation que sont les partis et les syndicats. Et à plusieurs reprises, les « gilets jaunes » se sont ralliés à d’autres luttes. À Toulouse, avec une manifestation contre les violences faites aux femmes, à Marseille contre la politique catastrophique de la ville en termes de logement, à Paris avec le comité contre les violences policières dans les banlieues (Comité Vérité et Justice). Ils ont soutenu les salariés d’Amazon en lutte et ont bloqué l’usine Monsanto à Trèbes, près de Carcassonne (Aude), l’une des deux usines les plus grandes de préparation d’engrais avec du glyphosate. Lors du « 4e Acte », ils manifestèrent à Lyon et Montpellier ensemble avec les manifestants réunis contre la politique climatique, avec pour slogan « Social, climat, même combat ».

En comparaison de sa composition hétérogène, le consensus existant sur de nombreuses revendications est étonnant. Après que le Premier ministre eut « invité au dialogue » les « gilets jaunes », quelques groupes au sein du mouvement procédèrent à un sondage interne auquel auraient participé près de 30 000 personnes, et publièrent fin novembre une liste de 42 revendications :

indexation des salaires et des aides sociales sur l’inflation ; augmentation des aides aux personnes handicapées ; plafonnement des loyers ; renationalisation des entreprises énergétiques et baisse du prix de l’électricité ; départ à la retraite à 60 ans, voire 55 pour les métiers physiquement difficiles ; établissement du minimum vieillesse à 1 200 euros ; interdiction de faire du profit sur les soins à la personne ; augmentation de l’impôt sur la fortune ; en général, application plus sévère, d’un point de vue fiscal, du principe suivant lequel les plus petits payent moins et les gros, plus ; préférence pour le transport de marchandises par train ; imposition du kérosène et du carburant pour les bateaux ; établissement pour tous les représentants politiques d’un salaire moyen ; éta­blissement de référendums populaires pour tous les projets de loi ; abolition des CDD ; abolition des travailleurs détachés (statut particulier des travailleurs européens) ; salaire minimum de 1 300 euros pour tous ; plafond de revenu à 15 000 euros ; interdiction des délocalisations ; développement des voitures à hydrogène (les voitures électriques ne sont pas écologiques) ; en finir avec la politique austéritaire ; traiter les problèmes qui mènent à l’exil forcé ; les demandeurs d’asile doivent être bien traités ; les demandeurs d’asile déboutés doivent être ramenés dans leur pays d’origine ; quiconque vient en France doit recevoir des cours de langue et d’histoire et être intégré ; le même système social pour tous ; plus de fonds pour les hôpitaux psychiatriques ; l’arrêt immédiat de la fermeture des petites lignes de chemin de fer, bureaux de poste, écoles et de maternité : payer leurs heures supplémentaires aux flics ; une limite de 25 élèves par classe ; etc. (6).

Un autre point de la liste des revendications s’appelle « Lutte contre la concentration médiatique ». « Nous n’acceptons plus que 90 % des médias appartiennent à une poignée de milliardaires qui les utilisent comme instruments de propagande pour protéger leurs intérêts (7) » (les médias dominants sont entre les mains des dix plus riches Français).

Cette liste de revendications a été présentée comme contradictoire, hasardeuse, etc. En réalité, elle est cohérente : il s’agit de mesures d’améliorations concrètes de la vie, et cette base a été essentielle pour que la mobilisation perdure ainsi.

Les « gilets » jaunes remettent le débat sur l’écologie sur ses pieds, ils font « de l’écologie une question sociale », comme l’a constaté, bouleversée, la Taz (8). « Avant, on ne parlait pas d’écologie », écrivent des intellectuels français dans une contribution commune, avec parmi eux, Annie Ernaux : « Sur les barrages, chaque heure tout le monde en cause, et tombe d’accord : réduire les pollutions, c’est taxer les entreprises polluantes, taxer le kérosène, baisser le prix des voitures propres, refaire des lignes de train de proximité au lieu de les réduire, baisser les billets des transports publics, les rendre gratuits parfois, refaire des services publics de proximité au lieu de les détruire… Autrement sans voiture, on fait comment ? (9) ». En effet, c’est ce que demandent les « gilets jaunes » : Comment devons-nous faire, s’il-vous-plaît, sans voiture ? Dans la campagne ? Où les bus ne passent que deux fois par jour et où la ligne de train a été supprimée ? (10).

Ce que les médias en disent : « Des temps troubles »

Entre-temps, tout le monde y a mis son grain de sel. Même des gens qui ont déserté depuis des années le mouvement social s’expriment à présent. Selon Henri Simon, le flux d’informations agit d’une manière ou d’une autre sur l’opinion publique, mais il est difficile d’évaluer quelle influence cette loghorrée a sur le mouvement ; les fake news, si elles se propagent, n’auraient cependant eu aucune ­influence sur lui.

La presse allemande ne peut semble-t-il que dénoncer, ignorer ou alors crier quand elle croit avoir identifié une menace révolutionnaire. Tout d’abord, par réflexe, on l’a comparé au mouvement Pegida (11). Même dans la « gauche allemande » (si l’on compte Riexinger, Cohn-Bendit et autres parmi eux) la réserve était de mise en novembre. Guillaume Paoli a par exemple analysé en détail les prises de position de Cohn-Bendit, ça vaut le détour ! (12)

Mais depuis le début, il y a une différence fondamentale avec Pegida. Les “gilets jaunes” se dressent explicitement contre la situation économique et non contre les migrants.

Nombreux furent ceux qui changèrent d’avis, en janvier. Le mouvement était alors devenu « du jamais vu dans les pays industrialisés occidentaux : un coming-out sociétal de la classe moyenne basse » (Georg Blume, le 20 janvier 2019 dans le Spiegel [13]), d’autres y ont vu à l’œuvre une rupture radicale allant mener à un changement de société : « Des temps troubles s’annoncent. Les professeurs prévoient de se mettre en grève le mois prochain. Des classes d’école primaire bloquent une autoroute dans le Sud de la France. Une mairie est incendiée. La puissante FNSEA menace de blocages avec des tracteurs. Les “gilets jaunes” qui sont invités par le Premier ministre sont menacés de mort : la France est dans une situation exceptionnelle comme en 1995, lorsqu’une grève générale avait paralysé les écoles et les trains pendant plus de trois semaines. (…) les “gilets jaunes” ne demandent rien de moins qu’une autre société (14). »

Georg Blume est même allé jusqu’à comparer le mouvement après le « 3e Acte » du 1er décembre à la révolution de juillet 1830 (15). La comparaison pèche pour plusieurs raisons : les révoltes du xxe siècle était la forme de combat que prenaient des travailleurs en grève ; elles se déroulaient dans leur propre quartier. Par contre, le 1er décembre à Paris, les manifestants sont allés dans les riches quartiers du Nord de Paris. Mais comme, actuellement, une discussion sérieuse a lieu entre les « radicaux » de la gauche allemande pour déterminer si le G20 de Hambourg a été un « soulèvement primaire », il est important de s’attarder un peu sur ce point (16).

Soulèvement ?

Les pillages qui ont eu lieu à Paris le 1er décembre comptent parmi les plus massifs depuis le légendaire Mai 68, et, au même moment, il y avait, dans plus d’une vingtaine de villes, de violents affrontements. Henri Simon voit en cela une conséquence logique du fait que le mouvement n’arrive pas à devenir massif. S’il y avait des centaines de milliers de personnes dans les rues, et même trois cent mille au début, il a été rapidement clair que cela ne se transformerait pas en millions. Le seul moyen alors de se faire remarquer, c’est de dégrader. L’attaque de la Marianne le 1er décembre était même bien inspirée (17) !

Le chercheur en science social Samuel Hayat écrit dans un article qui vaut le détour : « Certains ont pu parler d’émeutes ou de situation insurrectionnelle. C’est possible, et pourtant rien ne ressemble à ce qui a pu avoir lieu durant les insurrections de 1830, 1832, 1848 ou 1871 (18). »

Henri Simon s’accorde également sur ce point : ce n’est pas un soulèvement si l’on retourne ensuite travailler comme si de rien n’était ; il n’y a pas de soulèvement qui n’a lieu qu’une fois par semaine.

Samuel Hayat saisit le mouvement des « gilets jaunes » avec le concept d’économie morale avec lequel E. P. Thompson avait étudié les luttes de la classe ouvrière anglaise au XVIIIe siècle (19). Le concept est semblable à celui de Beverly Silver (20) , qui distingue entre les mouvements de types marxistes, et ceux de types polanyiens : les premiers projettent de dépasser vers l’avant le monde actuel, les seconds, de « revenir » à quelque chose, à un monde où « le marché » ne dictait pas tout. Selon Hayat, l’« économie morale » des « gilets jaunes » s’exprime au mieux par leur slogan « Que les gros payent gros et que les petits payent petit ». Cela montre qu’ils souhaitent protéger les plus faibles (SDF, handicapés, etc.), estiment que les travailleuses doivent être rémunérées « correctement », que les fraudeurs fiscaux doivent être punis, que chacun devrait contribuer à hauteur de ses possibilités et défendent les prestations d’aide sociale. Cette « économie morale des sous-classes » est en prise directe avec la doctrine économique néolibérale (donner encore plus aux riches, magnifiquement exprimé par la formule de Macron « soutenir les premiers de cordée »), ce qui expliquerait la large approbation dans la population, et la capacité des “gilets jaunes” à pouvoir, sans aucun parti ou syndicat, mobiliser dans la France entière et surtout à agir collectivement.

Cependant, cette « économie morale » est, selon Hayat, simultanément un pacte avec les dominants, et reste ainsi dans le cadre des rapports de pouvoir donnés. Les dominants ont sans cesse brisé ce « pacte » avec leurs mesures anti-sociales et Macron est perçu comme incarnation de cette « trahison ». Mais comme le contremaître dans la fabrique joue un rôle productif pour le capital, quand il est maltraité par les ouvriers, Macron, pour le protéger, essuie les coups que le capital devrait prendre, et ce tant que le mouvement se fixe comme objectif sa démission. Les révoltes qui reposent sur les conceptions d’une économie morale veulent rétablir le pacte implicite, ce qu’elles visent, « c’est avant tout un retour à l’ordre, pas une transformation révolutionnaire. » (Hayat) (21). En conclusion de son texte, Hayat nous signale cependant que quelques groupes locaux de « gilets jaunes » dépassent cette « économie morale » et formulent une critique du capitalisme et une perspective émancipatrice. Ainsi, tout est encore possible.

Répression

L’État a frappé particulièrement fort. Même pour les proportions françaises, la répression juridique a dépassé toute mesure. Chaque samedi, seulement à Paris se furent des centaines (et dans la première moitié de décembre, on a dépassé le millier) de personnes arrêtées, la plupart d’entre elles retenues ensuite en garde à vue, parmi elles, même des mineurs. La réaction des policiers fut encore plus drastique : il y a la volonté de faire mal et de blesser. Pour exemple, un manifestant sans arme, les bras levés se place devant une ligne de policiers, à bonne distance, et reçoit pour réponse un tir de balle de caoutchouc dans le ventre. Les tirs à la tête de flash balls, dont témoignent les images de têtes ensanglantées, ont montré qu’il était très risqué de venir. Le Monde rapporte que les journalistes eux-mêmes étaient visés à la tête par les lanceurs de LBD (22).

Le journaliste David Dufresne a rapporté plus de trois cents « incidents » au ministère de l’Intérieur. Le site internet Désarmons-les a listé plus de cent blessés ; parmi eux certains ont perdu un œil, d’autres une main, beaucoup leurs dents.

En France, les flash balls sont particulièrement violents, ils ont été, depuis les émeutes de 2006, remplacés par une nouvelle arme, elle aussi prétendument « non-létale ». Les bien nommées « Balles de Défense » sont tirées par un lanceur (LBD-40) sur lequel peut être fixé un viseur laser, et qui peut projeter à une vitesse de cent mètres à la seconde des boules de caoutchouc de 40 mm de diamètre. Le constructeur, l’entreprise suisse Brüger & Thomet, garantit une « très bonne précision à 40 mètres ». Le site Désarmons-les affirme qu’elle est létale en dessous de 25 mètres. Le 23 décembre, le gouvernement français a commandé 1 280 nouveaux LBD.

Par ailleurs, des lanceurs de grenades ont été utilisés. L’usage de la violence policière avait un but. Des personnes qui n’étaient violentes d’aucune façon ont eu des blessures graves, dans le but de faire peur, et Internet regorge de vidéos montrant ces incidents.

Macron fait un pas en arrière

Au début, Macron avait essayé de présenter les « gilets jaunes » comme un mouvement dont les ficelles étaient tirées par l’extrême droite, et n’avait pas pris publiquement position à leur sujet. Le gouvernement a tablé sur un essoufflement pendant les fêtes de Noël, comme cela s’était souvent déjà passé lors des dernières décennies. Après le grand pillage du 1er décembre, Macron avait déposé des fleurs au pied de l’Arc de triomphe, et avait parlé de souillure. Le lendemain, les lycéens entraient en lutte. Leur traitement par la police a suscité un élan d’indignation : le 6 décembre, à Mantes-la-Jolie, des dizaines de lycéens sont en rang, agenouillés, mains derrière la tête, entourés de forces de l’ordre cagoulées lourdement armées. Au « 4e Acte », le 8 décembre, ce sont à nouveau 136 000 personnes (chiffres officiels) qui descendent dans les rues, malgré la répression policière. Le 10 décembre au soir, à la télé, Macron s’adresse à son peuple : augmentation du salaire minimum, pas d’augmentation des prélèvements sociaux sur les plus petites retraites, défiscalisation des heures supplémentaires, prime de début d’année demandée aux employeurs ; il était déjà revenu auparavant sur l’augmentation de la taxe sur le diesel. Il déclara « l’état d’urgence économique et social », mais ne revenait pas sur la suppression de l’impôt sur la fortune. « Objectivement, le président dit aux mécontents des campagnes : Vous êtes pauvres, voici de l’argent », commenta assez justement Nadia Pantel dans la Süddeutsche Zeitung (23).

Mais le « monde » regardait le précipice avec ses « économistes experts » de toujours et se demandait, effrayé : « Est-il possible que ce soit le dernier chapitre de la fable libérale en laquelle plus personne ne veut croire ? » Et puis, il constata que ces mesures allaient coûter quelques 8 ou 10 milliards d’euros, que la France allait devoir augmenter sa dette pour cela, et puis, ô, mon dieu : ne pas respecter les critères de Maastricht !

Le jour suivant l’allocution présidentielle, le 11 décembre, un islamiste tue plusieurs personnes à Strasbourg.

Les manifestations devinrent moins massives, mais se maintinrent. Même si les promesses de Macron n’apportaient pas grand-chose, en France, aucun mouvement n’avait réussi à atteindre cela depuis des années. Même vis-à-vis de Macron, qui, avec l’habitude de se présenter comme seul face à l’adversité, avait affirmé, ne jamais céder à « la pression de la rue » !

Début 2019 est, en plus de cela, entrée en vigueur une ordonnance qui prévoit de plus fortes sanctions encore pour les chômeurs : si un rendez-vous à Pôle emploi est manqué, les indemnités sont automatiquement totalement suspendues pour un mois ; au deuxième rendez-vous manqué, pour deux mois, au troisième, quatre mois. Et elles sont aussi complètement suspendues si l’on refuse seulement une seule « proposition raisonnable de travail ».

Que restera-t-il ?

Henri Simon constate que l’économie ­capitaliste a continué son chemin presque sans broncher, en particulier vers son développement logistique. Et c’est pourquoi le mouvement devrait, d’après lui, s’essouffler tôt ou tard. Mais il aura donné une voix à la France des villages, et brisé l’isolement quotidien. C’est ce qui est important, et même si tout d’abord cela est resté confiné aux ronds-points et à des réunions locales. Dans tous les cas, aucune perspective n’a été ouverte au-delà du capitalisme ; c’est pourquoi toutes ces conquêtes vont bientôt retomber dans les rails des rapports sociaux capitalistes. Mais il faut tout de même avoir de l’espoir quant à ces liens qui ont été créés et les débats qui ont eu lieu.

En fait, il ne se passe pas une année en France sans de grandes mobilisations sociales. Qu’aussi rapidement puissent être mis sur la table des contenus revendicatifs communs, qu’on sache se défendre face à un immense déploiement policier, que les débats puissent avoir lieu dans une ambiance productive, en voici l’expression. En RFA, il y a eu et il y a toujours de grandes mobilisations : Stuttgart 21, Willkommenskultur, Hambacher Forest, etc. (24). Mais aucune de ces mobilisations ne thématise les conditions sociales, elles laissent cela à la droite. Que cela soit différent en France donne des raisons d’espérer.

Au « 11e Acte » [26 janvier], le nombre de participants a reculé ; d’après le ministère de l’Intérieur, il y en avait 69 000, la semaine précédente, 84 000. Comme toujours, les chiffres absolus sont très controversés : le syndicat France Police-Policiers en colère annonçait 330 000 à 19 h 30. Mais par rapport au samedi précédent, il y en avait tout de même moins…

(Traduit de l’allemand par Ivan Jurkovic)

NOTES

(1) Voir « Drei Tage Volksaufstand in Turin » (« Trois jours de soulèvement populaire à Turin »), Wildcat n° 97, recensé dans Échanges n° 151 (printemps 2015, p. 24)  : « Italie. Indépendants, travailleurs quand même. »

(2) Voir «Das Laboratorium Italien » (Le laboratoire italien) et « Italien: Die soziale Opposition in Zeiten der grün-gelben Regierung » (L’opposition sociale aux temps du gouvernement vert-jaune [le vert est la couleur de la Ligue et le jaune celle du Mouvement 5 étoiles]), Wildcat n° 102 (automne 2018).

(3) Voir « Gilets jaunes, et après ? », Échanges n° 165 (automne 2018), p. 4-5.

(4) Voir « Aufstand der Peripherie » (Soulèvement de la périphérie), par Christophe Guilly, Freitag, n°  49, 6 décembre 2018 – traduction d’un article paru en anglais dans The Guardian du 2 décembre sous le titre « France is deeply fractured. “Gilets jaunes” are just a symptom ») ; Christophe Guilly, géographe, est l’auteur notamment de La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014), et de No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (Flammarion, 2018).

(5) Citée en français dans le texte, cette phrase fait référence à l’une des 42 revendications (« Que les gros [McDo, Google, Amazon, Carrefour…] payent gros et que les petits (artisans, TPE, PME) payent petit »).

(6) Voir le document complet sur www.francetvinfo.

(7) Voir https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA

(8) Die Tageszeitung (Le quotidien, dite Taz) est un journal berlinois, proche des Verts et qui assure notamment la publication en Allemagne de la version allemande du Monde diplomatique.

(9) « Gilets jaunes, verts, rouges, roses, convergeons ! », tribune publiée par Libération du 4 décembre 2018, signée par Jacques Bidet, philosophe, Patrick Chamoiseau, écrivain, Laurence De Cock, historienne, Annie Ernaux, écrivaine, Gérard Noiriel, historien, Barbara Romagnan, ex-députée, Mathilde Larrère, historienne, Christine Delphy, féministe, Philippe Boursier, professeur de SES, Stéphanie Chevrier, éditrice et Willy Pelletier, sociologue.

Citée dans « Der Knoten platzt » (La marmite déborde), article d’Elsa Koester, Freitag du 6 décembre 2018,.

(10) « Der Knoten platzt », art. cit.

(11) Les « Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes », abréviation Pegida), « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident » sont un mouvement de droite populiste (rechtspopulistisch) contre l’immigration musulmane en Allemagne, lancé en octobre 2014.

(12) Guillaume Paoli, « Anatomie einer Desinformationkampagne », voir http://guillaumepaoli.de, 11 décembre 2018 (en allemand).

(13) Georg Blume dirige depuis 2013 le bureau de l’hebdomadaire allemand Die Zeit à Paris. Il était déjà correspondant en France dans les années quatre-vingt pour Die Tageszeitung avant de diriger les bureaux de Die Zeit au Japon, en Chine et en Inde de 1992 à 2013. Il a publié récemment L’Ami indésirable, la fin d’une histoire ? (éd. Saint-Simon) sur les relations franco-allemandes.

(14) « Revanche der Enttäuschten » (la révolte des frustrés), Die Zeit on line, 4 décembre 2018, par Annika Joeres, journaliste installée dans le Sud de la France.

(15) Georg Blume, « Franzosen : Volk der Revolte », Spiegel-online, 9 décembre 2018.

(16) Ce même numéro 103 de Wildcat comporte, sous le titre « G20 – Hauptsache es knallt…?! » (l’essentiel, c’est le bordel…?), une critique du livre Riot, Was war da los in Hamburg ?, Theorie und Praxis der kollektiven Aktion (Laika Verlag, avril 2018).

(17) Laissons le symbole, même si la statue dont les émeutiers de 2018 ont brisé le visage n’est pas une « Marianne », figure de la République honnie par le régime de Louis-Philippe qui commanda cette sculpture de guerrière guidant les soldats de l’An II (La Marseillaise, en fait).

(18) Samuel Hayat, « Les “gilets jaunes”, l’économie morale et le pouvoir »  – Aussi en anglais, sur https://ediciones-ineditos.com.

(19) La Formation de la classe ouvrière anglaise [« The Making of the English Working Class »], Gallimard-Le Seuil, 1988; éd. Points, 2012.

(20) Forces of Labor: Workers’ Movements and Globalization Since 1870, de Beverly J. Silver (Cambridge University Press, 2003). Nous avons publié « Les mouvements ouvriers t la mobilité du capital », chapitre 2 de ce livre, dans Échanges nos 122 (automne 2007, p.56) et 129 (été 2009, p. 41). Une traduction française, Forces du travail. Les mouvements ouvriers et la globalisation depuis 1870, est annoncée (sous format e-book en accompagnement de La Frontière comme méthode ou la multiplication du travail) par les éditions de l’Asymétrie, coll. « La cause est l’effet », pour juillet 2019.

(21) Samuel Hayat, « Les “gilets jaunes”, l’économie morale et le pouvoir », art. cit.

(22) https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2019/

(23) « Macrons Blumenstrauß für die Franzosen  » (le bouquet de fleurs de Macron aux Français), de Nadia Pantel, 11 décembre 2018. – https://www.sueddeutsche .de/politik/frankreich-macron-gelbwesten-1.4248269

(24) Stuttgart 21 est une mobilisation autour d’un grand projet de ligne ferroviaire Stuttgart-Ulm qui suscite depuis 2010 une forte hostilité ds populations. Voir par exemple « Stuttgart 21, le train de la discorde qui traverse toute l’Allemagne » (La Tribune du 15 mars 2013) ; Willkommenskultur est un mouvement de soutien aux exilés ; Hambacher Forest, une forêt menacée de destruction par l’entreprise minière RWE depuis 1977. Elle fut occupée, d’abord en 2012, puis depuis 2014, les activistes dressant des barricades et vivant dans des cabanes dans les arbres. Une des tentatives récurrentes d’expulsion par la police fut interrompue en septembre 2018 après la mort accidentelle d’un documentariste.

La loi sur la représentativité syndicale et l’indépendance des syndicats

Le texte d’août 2008 vise à « simplifier le paysage» en éliminant les petites confédérations

Paru dans ECHANGES n° 129 (été 2009)
Dès lors que le syndicalisme fut reconnu par la loi – par le patronat et l’Etat –, son indépendance devint menacée et le syndicalisme révolutionnaire – de Fernand Pelloutier à Pierre Monatte – suspendu à la corde de la social-démocratie. C’est dès le début du xxe siècle que le syndicalisme révolutionnaire commencera à décliner. Depuis, les grands thèmes qui animèrent ce syndicalisme, comme l’abolition du salariat et du patronat, n’avaient plus de réalité concrète ; après la dernière guerre mondiale, ils y figuraient encore comme une pièce de musée pour finalement disparaître.
La situation depuis 1945
En 1945, à la sortie de la guerre, le redressement du capital en France supposait une collaboration étroite des organismes d’encadrement des travailleurs dotés de pouvoirs, de reconnaissance légale et d’avantages divers. Cette légalisation et l’attribution de fonctions de représentation et de gestion bien définies dans l’entreprise capitaliste étaient basées sur la notion de représentativité, c’est-à-dire d’une reconnaissance légale par l’Etat et le patronat. Celle-ci n’était pas automatique mais dépendait de critères (fixés par une circulaire du 28 mai 1945, puis une loi du 23 décembre 1946, et réaffirmés dans la loi de 1950 sur la représentativité : effectifs, indépendance financière, expérience et ancienneté du syndicat, attitude patriotique sous l’Occupation) et de leur examen par une commission. Avec le temps, avec l’évolution des politiques, des techniques de production, des catégories et des hiérarchies professionnelles, d’autres confédérations sont venues s’ajouter au couple d’origine (CGT [Confédération générale du travail, créée en 1895] et CFTC [Confédération française des travailleurs chrétiens, créée en 1919) et ont fait que cinq syndicats sont aujourd’hui « reconnus » nationalement (1).
Cette reconnaissance leur donnait à eux seuls le droit de présenter des candidats au premier tour de toutes les élections professionnelles et les dirigeants d’entreprise ne pouvaient s’y opposer. Tous les échelons des organisations syndicales, depuis la section d’entreprise jusqu’aux fédérations de branche, bénéficiaient de cette représentativité de leur confédération.
Depuis, malgré un semblant de régénération après les événements de Mai 1968, notamment de la CFDT (scission de la CFTC), ce syndicalisme « représentatif » s’est de plus en plus transformé en son contraire, un accompagnateur zélé du capitalisme et aujourd’hui un organe de répression du salariat. Cette évolution a entraîné, autour du concept de lutte de classe, des oppositions au sein de ces confédérations qui ont conduit à des scissions et à la formation de nouveaux syndicats : ceux-ci ont eu bien des difficultés à se faire « reconnaître » que ce soit au niveau d’une entreprise, à celui de la branche ou celui de l’Etat. Mais leur présence n’a pas été sans poser des problèmes dans les secteurs où ils ont fini par contester la place des autres confédérations.
Il y a eu des tentatives de restreindre leur place et de limiter globalement la contestation syndicale dans les entreprises, contestation motivée à la fois par la lourdeur du système (notamment lors de la concentration d’entreprises) et par la pression sur les coûts de production. Il fallait à tout prix « réformer » un système devenu obsolète et simplifier tout l’ensemble du système gérant les relations capital-travail.
La représentativité, en droit syndical français, n’est pas indépendante de mesures visant à déployer la main-d’œuvre plus librement à l’échelle de l’Union européenne et à simplifier les représentativités syndicales à cet échelon via la Centrale européenne syndicale (CES), qui est la confédération européenne de syndicats apparemment concurrents au niveau national.
Il fallait donc procéder par étape à un changement radical de la donne syndicale en France, liquider les cadres syndicaux et sociaux élaborés en 1936 (Front populaire, accords Matignon), en 1945 (programme du Conseil national de la résistance) et en mai 1968 (accords de Grenelle). Il fallait minimiser, voire faire disparaître toute structure orientée vers la revendication, car il n’est plus question de revendiquer.
Ce syndicalisme qui se veut aujourd’hui « rassemblé », cette union subite des frères ennemis d’hier, ne vise pas à augmenter le rapport de forces en faveur du salariat, mais au contraire à l’estomper. Il s’agit de se rapprocher du système anglo-saxon de syndicat unique (voir encadré page 8). Bien entendu, il ne s’agit pas d’une quelconque avancée sociale, mais de réduire voire d’éliminer ce qui fut la bible des relations sociales au cours des trente glorieuses.
Les réformes successives et le bouquet final de la représentativité : l’élimination des « petits » syndicats
Les élections des délégués du personnel, plus enclins à l’agitation que les délégués aux comités d’entreprises, plutôt tournés vers la gestion, n’intéressent plus le capital.
La première frappe de l’Etat concerna l’organisation annuelle de ces élections de délégués du personnel ; une loi les regroupa avec celles du comité d’entreprise ayant lieu tous les deux ans. La bureaucratie syndicale, les partisans de l’indépendance syndicale , et même le syndicalisme de base, n’y trouvèrent rien à redire. Encouragé par une telle attitude, le patronat décida de passer à l’étape suivante, en prévoyant que dorénavant les élections auraient lieu tous les quatre ans (sauf accord d’entreprise ou de branche dérogatoire). Là encore, on vit le même aplatissement silencieux ; pas un syndicat même de base n’a protesté, les planques syndicales étant garanties pour quatre années.
Seulement l’Etat et le patronat avaient leur petite idée en tête : celle de faire sauter le système de représentation syndicale en vigueur depuis l’après-guerre (l’alliance PCF-gaullistes de gestion de l’Etat de 1944 à 1947). Ils pouvaient, avec l’émergence de nouveaux syndicats comme l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA), l’Union syndicale Solidaires (SUD), ou la Fédération syndicale unitaire (FSU), habilement jouer sur les contradictions entre les différentes organisations, et se présenter comme arbitres entre le syndicalisme traditionnel « représentatif » de 1945 et les nouveaux venus.
Avec les nouvelles mesures concernant la représentativité, il s’agit « de moderniser le dialogue social » , de « dépoussiérer les relations de travail ». Suite à un accord conclu le 9 avril 2008 entre les confédérations patronales et trois confédérations ouvrières « représentatives », une loi du 20 août 2008 a profondément modifé le système des représentations syndicales.
Outre la modification sensible des critères (sept sont retenus, dont le respect des valeurs républicaines, l’indépendance, la transparence financière, l’ancienneté de deux ans, l’audience, l’influence et les effectifs), le morceau essentiel dispose que sont représentatives au niveau de l’entreprise les organisations syndicales qui ont recueilli 10 % des suffrages exprimés (donc quel que soit le niveau d’abstention) aux élections du comité d’entreprise ou de délégués du personnel, et 8 % au niveau des branches professionnelles.
Ce seront le ou les seuls syndicats qui seront habilités à discuter avec les patrons et l’accord qu’il(s) pourrai(en)t conclure sera valable s’il réunit 30 % des soutiens syndicaux « reconnus » et s’il ne rencontre pas dans l’entreprise une opposition de 50 % des mêmes syndicats « reconnus ».
Ce seuil de 10 % va provoquer un véritable maquignonnage, déjà perceptible lors des fusions-acquisition où l’entreprise dominante, par le truchement du patronat, pouvait imposer aussi comme négociateur le syndicat maison. Ce n’est plus la lutte de classe qui réglait la force de ces instances représentatives des salariés mais la lutte des places, et on assistait à des coups fourrés accompagnés de répression, venus tant de la bureaucratie syndicale que du patronat, ce dernier profitant de la situation pour « choisir » ses délégués. Avec ce seuil de 10 %, nous allons assister à des chassés-croisés pour les postes, dépassant tous les clivages idéologiques. Pour pallier la chute libre des éliminés, il est prévu dans la loi un statut bâtard de « représentant de section syndicale » qui devra pendant deux années faire preuve de son existence pour pouvoir tenter à nouveau sa chance.
A la SNCF, des difficultés imprévues
La SNCF est la première grande entreprise à expérimenter la nouvelle loi sur la représentativité syndicale.
Pour conserver sa place dans la représentation syndicale, le syndicat des conducteurs (Fédération générale autonome des agents de conduite, FGAAC) est passé à la CFDT, plutôt qu’à l’UNSA (Union nationale des syndicats autonomes), sauvant ainsi la CFDT du désastre de la non-représentativité. « Des fiançailles au mariage. 10 % pour exister, 30 % pour signer un accord, 50 % pour s’opposer » : c’est le slogan de la nouvelle force issue de l’accord passé entre la CFDT et la FGAAC et qui a abouti à ce que le syndicat autonome demande son affiliation à la CFDT. Le mariage n’est pas un mariage d’intérêt mais a été préparé de longue date sur des bases solides. Sur le site Internet de la confédération, le secrétaire général de la CFDT-Cheminots, Arnaud Morvan, explique : « On a travaillé ensemble sur plusieurs dossiers, comme sur celui des retraites, où l’action commune a permis de préserver le régime spécial des cheminots, et plus récemment sur le dossier fret, où l’entreprise voulait passer en force en faisant circuler les trains durant sept heures et demie sans arrêt, avec toutes les conséquences que cela a pour les conducteurs. » Après ces fiançailles, la CFDT et la FGAAC sont passées à une nouvelle étape, en jetant les bases d’un accord pour les élections professionnellesdu 26 mars : « Pas une alliance de façade, mais bien une alliance de syndicats, pour aller plus loin ! » (extrait du site CFDT Pas-de-Calais).
Le résultat des élections de mars paraît confirmer dans la pratique le but de la loi : CGT (39,3 %), UNSA (18,05 %), SUD Rail (17,67 %), CFDT-FGAC (11,59 %), FO-CFE-CGC (8 %), CFTC (5,4 %). Cela signifie qu’au niveau national, à la SNCF, seuls quatre syndicats seront représentatifs. Pour les deux autres, ce n’est pas seulement le droit de participer aux négociations qui est en cause, mais la perte de bureaux, de permanents, de crédits d’heures de délégations et autres avantages, et pratiquement, à terme, leur élimination. Cependant, on peut penser que le résultat recherché n’a été que partiellement atteint puisque le jeu qui consistait à privilégier la CGT et la CFDT comme premiers syndicats représentatifs à la SNCF est troublé par la présence de l’UNSA et de SUD (2).
Une situation similaire s’est produite à France Telecom lors des élections du 22 janvier 2009, où trois syndicats (CFE-CGC, UNSA et CFTC) ont été éliminés. A la RATP, la direction a accepté le report des élections d’un an pour satisfaire les principaux syndicats et permettre les maquignonnages pour préserver les places : aux élections précédentes, deux syndicats sur neuf atteignaient les 10 % fatidiques.
Le contre-exemple d’Air France : une brèche dans la loi
Un conflit récent est venu troubler ce qui se voulait une avancée « unitaire » concoctée par les deux syndicats CGT et CFDT qui depuis des années mènent une politique commune visant à évincer la concurrence syndicale.
Il est évident que la loi pouvant donner la prééminence à des syndicats généraux non seulement défavorise des catégories spécifiques au sein même de ces syndicats, mais aussi conduit à éliminer des syndicats catégoriels concernant des effectifs qui, inférieurs aux 10 % de l’ensemble des salariés de l’entreprise, n’arriveront jamais à atteindre le seuil des 10 % des suffrages exigés pour avoir une existence légale. C’est le problème qui s’est posé pour le syndicat des pilotes de lignes d’Air France (4 000 sur 75 000 salariés). Même si le syndicat regroupait 100 % des pilotes de la compagnie (il obtient aux élections environ 80 % des votes), il n’atteindrait jamais 10 % de l’ensemble. Cette situation a fait que ce syndicat a menacé de faire grève chaque week-end de la période de vacances si, par dérogation, il n’obtenait pas la représentativité. Ce qui lui fut presque immédiatement accordé. Ce qui a entraîné immédiatement la même revendication des hôtesses et stewards, pour qui la réponse fut négative – mais l’affaire est encore suspendue à un rapport de forces éventuel.
Bien sûr, cette « reconnaissance » sous la contrainte de la grève a soulevé l’indignation des deux « grands », CGT et CFDT, qui voient ainsi remise en cause leur construction péniblement édifiée.
On ne voit pas pourquoi d’autres catégories professionnelles minoritaires dans une entreprise ou une branche, disposant d’un pouvoir de nuisance, ne pourraient pas revendiquer – et obtenir de semblables dérogations, ruinant ainsi toute l’économie de la loi. Toutes les industries comportent leurs spécialistes…
Le casse-tête des petites entreprises et des entreprises qui n’ont pas de syndicat
La faible implantation des syndicats en France n’est plus à démontrer (globalement à peine 7 % de la population active). Sous l’ancien régime de la représentativité, tout syndicat, même ultra-minoritaire dans une entreprise et indépendamment de tout résultat électoral, pouvait signer un accord d’entreprise ou de branche qui pouvait s’appliquer aux travailleurs concernés. Cette situation avait été tempérée récemment par des possibilités d’opposition des syndicats majoritaires dans l’entreprise ou la profession. Le nouveau texte reprend ces dispositions qui deviennent l’accessoire du seuil des 10 % pour la représentativité en vue de la négociation des accords.
Mais un autre problème se pose, du fait de l’élimination des syndicats qui ne réunissent pas ces 10 % : il peut arriver qu’aucun syndicat « représentatif » ne soit là pour « légaliser » un accord quelconque tout comme l’inexistence de syndicat dans l’entreprise peut faire qu’aucun accord n’ait de base légale. Ceci alors qu’il est impératif, d’après la loi, que de tels accords soient conclus sur le temps de travail et sur la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences.
Dans beaucoup de petites entreprises ou d’entreprises moyennes, même l’obligation d’avoir des délégués du personnel (plus de 10 travailleurs) ou un comité d’entreprise (plus de 50 salariés) n’est pas toujours respectée – ou bien, s’il y a des élections, au second tour des non-syndiqués peuvent se présenter et être élus, ce qui ne les rend nullement « représentatifs » puisque seuls des membres d’un syndicat peuvent devenir « représentatifs ». Personne alors ne peut signer des accords, qui donc cessent d’être légaux.
Quand la lutte de classe s’en mêle
Dans un entretien avec le Financial Times du 10 novembre 2008, François Chérèque, secrétaire général de la CFDT et un des artisans de l’accord paritaire sur la représentativité devenu loi, pouvait déclarer à propos de ce nouveau texte : « Nous sommes en train de redonner le pouvoir aux travailleurs », ajoutant que « cela permettrait aux syndicats non représentatifs de conclure des accords avec les employeurs ». Il ne croyait pas si bien dire, même s’il ne parlait que pour atténuer une autre affirmation, selon laquelle « cela simplifierait le paysage syndical car les syndicats devraient travailler ensemble pour parvenir à des accords » et « les employeurs ne pourraient plus signer des accords avec des syndicats minoritaires » – ce qui était effectivement le but de la réforme qui, toujours d’après Chérèque, pourrait mettre dix ans à produire tous ses effets.
Ce n’est pas notre propos d’analyser ici en quoi l’évolution des méthodes de production, des nouvelles techniques, du capital en général ont conduit à faire éclater un système qui, avec les conventions collectives de branche (pouvant faire l’objet d’extensions applicables à l’ensemble des salariés), donnait un grand pouvoir aux bureaucraties syndicales. Mais il est de fait que la disparition de ce cadre général d’assujettissement des travailleurs a déplacé ce cadre au niveau de chaque entreprise.
Le centre de gravité dans la fixation des conditions d’exploitation du travail s’est déplacé, renforçant le rôle des échelons de base des syndicats (et favorisant l’essor d’oppositions) et affaiblissant le rôle des bureaucraties fédérales et confédérales. D’une certaine façon, et c’est ce que souligne Chérèque, la réforme tend précisément à « légaliser » ce nouveau pouvoir des sections de base, tout en lui imposant de telles conditions qu’elle aboutit en fait à favoriser l’implantation des « grands » syndicats – en contraignant les « petits » à s’associer entre eux ou à rejoindre les « grands ».
Des conflits récents ont montré que ces calculs risquent d’être pris dans des situations autrement plus complexes, à cause de la crise qui fait ressortir la contradiction de base entre les « gestionnaires » syndicaux et les luttes radicales (auxquelles participent souvent certains échelons de base des syndicats).
Dans l’une des usines Dunlop d’Amiens, suite aux conflits de 2008 qui avaient vu toute une section locale CGT exclue par la Confédération, les élections au comité d’entreprise du 19 février ont balayé les syndicats anciennement « représentatifs » au profit de l’UNSA (51 % des voix) et de SUD, deux syndicats non représentatifs autrefois et qui peuvent le devenir dans l’entreprise.
Dans le conflit de Caterpillar à Grenoble, en mars, provoqué par un plan de 733 suppressions d’emplois, le mouvement de lutte organisé autour d’assemblées générales, un comité de grève et l’intervention forte de non-syndiqués a plus ou moins échappé au contrôle syndical. Les élus au comité d’entreprise, y compris ceux de la CGT, ont fini par conclure un accord avec la direction, qui a été ensuite désavoué par les délégués syndicaux, y compris ceux de la CGT. Lors des débats qui ont conduit à cet accord, le délégué CGT le plus actif a été exclu des négociations.
Est-ce que, comme l’exprime un analyste universitaire, on assiste actuellement à « la décomposition avancée des syndicats » ? Difficile de le dire, mais ce qui est certain c’est que la réforme que nous venons d’évoquer trouve beaucoup d’épines sur son chemin. Elle tend d’une part à « simplifier le paysage syndical », au profit du management et d’une diminution des coûts de production, et d’autre part à renforcer les « grands » syndicats en éliminant les « petits » et en leur redonnant en même temps un plus grand contrôle sur la base. Mais la tempête qui secoue le monde capitaliste et d’abord le monde du travail risque de remettre totalement en cause ces visées, car la lutte de classe, qui tend à devenir plus radicale à la mesure des enjeux, ne se soucie guère des cadres légaux et risque de balayer les réformes les mieux ficelées – ce que n’est pas ce compromis laborieusement acquis.
G. B. et H. S
.
NOTES
(1) CGT, CFTC, CGT-FO [CGT-Force ouvrière, créée en 1947-1948], CFDT [Confédération française démocratique du travail, créée en 1964], CGC [Confédération générale des cadres, créé en 1944, reconnue « représentative » en 1966].
(2) « Les suites de la “représentativité” à la SNCF », document émanant de Sud Rail, montre comment de concert avec la CGT, la direction de la SNCF applique avec zèle la loi d’août 2008 (copie à Echanges).

ANNEXE 1
Le syndicat unique à l’anglo-saxonne
Aux Etats-Unis, le National Labor Relations Act de 1935 autorise un seul syndicat, qui doit emporter 50 % des suffrages des salariés, à représenter les travailleurs d’une entreprise dans la négociation d’un contrat collectif et le règlement des conflits.
Au Royaume-Uni, des dispositions similaires n’ont été introduites qu’en juillet 1999 ; en vertu de l’« Employment Relations Act », la reconnaissance syndicale dans une entreprise peut résulter soit d’un vote des travailleurs en faveur d’un seul syndicat, soit d’un accord direct passé avec l’entreprise sans consultation des travailleurs. Là aussi, seul le syndicat « reconnu » est autorisé à intervenir dans les relations de travail.
Dans ces deux pays, en l’absence de « reconnaissance », l’entreprise peut fixer unilatéralement les conditions d’exploitation, et c’est le rapport de forces qui détermine le niveau de ces conditions.

ANNEXE 2
Les délégués du personnel
Les délégués du personnel, depuis la loi du 16 avril 1946, étaient élus tous les ans. En 1982, les lois Auroux vont porter à deux ans la durée du mandat des délégués. La loi du 2 août 2005 permet de fixer par un accord de branche, un accord de groupe ou un accord d’entreprise, la durée des mandats des représentants du personnel à un comité d’entreprise (ou d’établissement) ou d’une délégation de personnel (articles L. 433-12 et L. 423-16 du code du travail). entre deux et quatre ans.
Puis l’accord signé le 12 octobre 2005 avec les cinq organisations syndicales nationalement représentatives fixe la durée de ces mandats à trois ans.