États-Unis – l’Élection présidentielle américaine vue d’Alabama

Ici, dans le nord de l’Alabama, derrière la façade polie qu’adoptent les gens du « Sud profond » pour masquer leurs sentiments réels, le résultat de l’élection présidentielle américaine était prévisible. En Alabama, les Républicains tiennent le système politique depuis des années, et puisque Jeff Sessions a rapidement fait savoir qu’il soutenait Trump (1), personne n’a été surpris que ce dernier l’emporte avec une majorité écrasante des votes qui se sont exprimés. Mais par-delà les statistiques abstraites et désincarnées, ce qui m’a surpris sur le terrain a été le peu d’enthousiasme manifesté à l’égard des candidats, quels qu’ils soient. Par exemple, en circulant dans Huntsville, j’ai vu peu de pancartes électorales sur les pelouses de la classe ouvrière ou de la classe moyenne.

Voici quelques anecdotes concernant cette élection, avec toutes les limitations que comporte le genre :

– une femme noire, mère célibataire vivant dans une cité HLM, m’a dit être résolument en faveur de Sanders ;
– à Birmingham, un Blanc plus âgé, correspondant à l’idée stéréotypée qu’on se fait d’un homme du Sud, vétéran du Vietnam, travailleur pénitentiaire avec qui j’ai travaillé, et qui, de son propre aveu, a été licencié pour avoir tabassé un détenu, était partisan de [Hillary] Clinton et, de manière réfléchie, ne cessait de critiquer le capitalisme pendant nos discussions dans l’équipe de nuit. Il y a longtemps que je n’avais pas assisté à un dialogue aussi puissant que celui qui s’est tenu entre lui et une assistante noire d’une vingtaine d’années : elle lui parlait du comportement lamentable de la police dans les quartiers noirs, et lui parlait de la rébellion d’Attica (2) qu’il soutenait.
Entre parenthèses, le « politiquement correct » n’existe pas entre les travailleurs noirs et blancs, qui s’engagent spontanément dans ce genre de discussions approfondies sur des sujets sensibles sans adopter les poses contraintes caractéristiques de ce genre de discussions dans les cercles de la classe moyenne libérale de gauche ;
– en travaillant ailleurs, j’ai rencontré une femme blanche originaire de l’Alabama rural et fiancée à un soldat de Fort Benning ; elle m’a expliqué qu’elle espérait vivement la suppression de l’Obamacare, tout en se plaignant de l’insuffisance de nos prestations de santé. Mais une semaine plus tard, elle me confiait qu’elle détestait vraiment Trump ;
– par ailleurs, les Noirs se méfiaient unanimement de Trump, mais cette méfiance s’accompagnait généralement d’un respect dépourvu d’esprit critique à l’égard d’Obama ; une personne noire de ma connaissance parlait du couple Obama comme de « notre roi et notre reine ».

Rétrospectivement, le succès de Trump trouve son origine dans le rassemblement national du Tea Party à [Washington] D C. Contrairement à ce qu’en dit la gauche, qui l’accusait d’être une « création artificielle » sans base populaire, il s’agissait vraiment d’un authentique élan. Nombre de ceux qui y assistaient portaient des bandanas, étaient vêtus de cuir ou de jeans usés et parlaient avec les accents traînants du Sud. Faisant preuve d’une confusion typiquement américaine, ils étaient en colère à la fois contre le sauvetage des banques et contre ceux qui touchaient une aide du gouvernement suite à la saisie de leurs biens.

Un jeune anarchiste circulait dans la foule avec une pancarte de sa fabrication critiquant le sauvetage des banques et tentant d’engager un dialogue. Je l’ai suivi pour entendre ce qu’il disait. A ma grande surprise, il a obtenu une réaction positive, et même les discussions les plus passionnées se sont déroulées dans un respect mutuel. Que se serait-il passé s’il y en avait eu des centaines comme lui ? Cependant, on voyait déjà les délégués malins des Républicains dans leurs costumes Brook Brothers prendre la relève en contrôlant la scène et bien entendu, ils ont eu tôt fait d’utiliser les minables du Tea Party puis de s’en débarrasser.

Ailleurs dans le rassemblement, j’ai assisté à une scène différente. Il y avait là un couple, correspondant au stéréotype haut de gamme de Georgetown (3), soigneusement coiffés et vêtus de coûteux survêtements de marque ; ils regardaient fixement devant eux comme une paire de Buckingham Guards et tenaient une énorme pancarte où l’on pouvait lire ceci : « Toute critique du président Obama est raciste. » Aucune tentative de dialogue, rien que des sourires pâles qui suaient une prétendue supériorité morale absolument insupportable. Lorsque j’y repense, je suis convaincu qu’il s’agissait de délégués du Parti démocrate, plantés là pour provoquer un affrontement auquel on aurait fait de la publicité afin de « prouver » le racisme du Tea Party. (Les Démocrates ont recyclé la même tactique du coup bas pendant la campagne contre Trump et ses partisans.) La gauche américaine, que n’étouffe pas l’autocritique, n’y a vu que du feu et s’est opposée à toute tentative d’attirer à elle ceux qui soutenaient mollement Trump, et elle a choisi de cataloguer TOUS les partisans de Trump parmi les nationalistes blancs, fascistes et racistes.

Quant à dire que voter Trump était une réaction raciste de la part de la classe ouvrière blanche, c’est ignorer tout ce qui témoigne du contraire. En dépit de toutes ses limitations, Sanders s’en est bien sorti dans les régions qui sont ensuite passées à Trump et ces mêmes électeurs blancs avaient auparavant voté majoritairement pour Obama. Au Michigan, un groupuscule trotskyste a formé un « Parti ouvrier » et récolté 250 000 voix dans tout l’Etat, dont bon nombre provenaient de zones rurales où leurs ressources ne leur permettaient pas de faire campagne en personne (4). Les analyses qui prétendent montrer que ceux qui ont voté pour Trump disposaient de revenus plus élevés oublient que ceux qui ont assisté à ses rassemblements ne sont pas nécessairement ceux qui ont voté, étant donné le maintien d’un taux élevé d’abstention chez les électeurs pauvres et chez ceux de la classe ouvrière, qu’ils soient blancs ou noirs.

La détérioration des conditions de vie de la classe ouvrière blanche, comme l’a démontré Charles Murray à la surprise générale (5) dans ce qui est probablement l’un des meilleurs ouvrages de ces dernières années sur les classes sociales : Coming Apart : The State of White America (6), prouve que les travailleurs blancs sont confrontés aux mêmes conditions de régression sociale que celles que subit la classe ouvrière noire depuis plus longtemps et de manière plus aigüe. Ce livre, du moins en théorie, offre une possibilité de réaction commune.

Dans ce contexte, je crois qu’il est nécessaire de procéder à un examen critique de concepts tels que « suprématie de la race blanche » afin de déterminer s’ils sont encore capables d’expliquer quoi que ce soit dans cette période de capitalisme de post-prospérité. Ce qui constituait jadis un ensemble d’outils importants pour de petits groupes marxistes tentant de dialoguer avec les travailleurs blancs est à présent utilisé comme autant de marques de mépris pour renoncer à dialoguer, comme le prouvent constamment les articles snobs et autosatisfaits des organes de presse de la classe dirigeante comme le Washington Post, qui découvrent de la blancheur, réelle ou imaginaire, et de la « suprématie de la race blanche », partout, excepté bien entendu dans les banlieues sécurisées de [Washington] DC où vivent leurs journalistes.

Le capitalisme, système instable, toujours en mouvement et impersonnel, ne fera preuve d’aucune loyauté envers qui que ce soit. Les politiques identitaires de type néo libéral – le féminisme, BLM (Black Lives Matter), les toilettes transgenre, etc. – ne menacent en rien la poursuite de son fonctionnement et pourraient même favoriser sa prospérité en corrigeant les injustices passées qui sapent sa légitimité. Vu sous cet angle, on peut soutenir que le capitalisme dominant et mondialiste de Davos a « résolu » les problèmes de race et de genre, car au sens strict du mot, il n’a plus besoin de ces divisions ; sous couvert de la sacro-sainte « diversité », des membres sélectionnés parmi des groupes auparavant opprimés peuvent s’intégrer sans frictions (7) dans la classe professionnelle et managériale sans bouleverser fondamentalement la division de la société en classes.

A brève échéance, et peut-être à plus long terme, les perspectives ne sont guère encourageantes, mais elles ne sont pas non plus désespérantes. Le populisme de droite qu’exploite Trump est intrinsèquement instable et on voit déjà apparaître des signes indiquant qu’il est prêt à fouler aux pieds la classe ouvrière qui le soutient dans le but de nouer des alliances avec Wall Street. Parce que la trahison politique, qu’elle soit de droite ou de gauche, entraîne rarement une radicalisation accrue et génère plutôt de la désillusion et du retrait, il est difficile, en temps ordinaire, de voir comment on peut triompher de cette « loi d’airain » traditionnelle. Mais nous ne vivons pas dans une époque ordinaire ; et de nouvelles possibilités peuvent apparaître. Mais, comme on dit dans le Sud, pour le moment « on est dans un sacré pétrin ! »

Signé : Un spécimen déplorable de la population de l’Alabama
(Traduit de l’anglais par A. G.)

Notes

(1) Jeff Sessions, procureur général de l’Alabama de janvier 1995 à janvier 1997, puis sénateur, réélu en 2002, 2008 et 2014. Devenu procureur général des Etats-Unis de la nouvelle administration Trump en février 2017.
(2) Rébellion d’Attica : le 9 septembre 2016 a éclaté la plus grande grève de prisonniers de l’histoire des Etats-Unis pour protester contre le travail carcéral et les conditions de détention inhumaines. Le choix de cette date n’était pas fortuit : une insurrection avait eu lieu le 9 septembre 1971 dans la prison d’Attica (Etat de New York), faisant 39 morts (29 prisonniers et 10 otages) et déclenchant une répression féroce décrite dans Blood in the Water : The Attica Prison Uprising of 1971 and Its Legacy, de l’historienne Heather Ann Thompson. Selon l’auteur, les conditions de vie à Attica ont encore empiré. Source : The Intercept, voir le site : theintercept.com (en anglais).
(3) Georgetown est un quartier huppé et branché du district fédéral de Washington, en grande partie maintenu « dans son jus » des xviiie et xixe siècles.
(4) Voir : « Michigan Voters Had Something to Vote For – The Working Class Party » sur https://the-spark.net/ csart912.htlm
(5) Charles Murray est un libertarien de centre-droite, auteur en 1994 de The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life, ouvrage dans lequel il soutient que les inégalités d’intelligence entre les races sont peut-être en partie d’origine génétique. Ce livre a déclenché de nombreuses controverses au cours desquelles il s’est défendu en disant qu’il avait été cité hors contexte et que ses propos avaient été déformés. Plus récemment, Murray a plaidé en faveur d’un revenu universel de base pour remplacer la bureaucratie de l’Etat-providence ; et dans son dernier livre, il évite de faire des propositions libertariennes de droite pour se concentrer sur les données sociologiques afin que ses analyses ne soient pas mal interprétées.
(6) Crown Forum, 2012.
(7) Le texte américain emploie l’adverbe seamlessly qui, ainsi que l’adjectif seamless – signifie littéralement « sans coutures » donc sans frottements – font partie du vocabulaire de la Silicon Valley pour diffuser sa propagande. La vie « sans frictions » serait le but ultime de toutes les innovations connectées censées nous épargner le moindre effort.

A lire aussi :

Prolétariat afro-américain

La couverture de Ni patrie ni frontières n° 58/59 (avril 2017) annonce en gros caractères gras « Du prolétariat afro-américain et de ses luttes », puis en plus discret « Débats et polémiques » et « Pistes de réflexion » (pour contacter Ni patrie ni frontières voir la recension de l’ouvrage de João Bernardo dans ce numéro d’Echanges p. 58). Le dossier sur le prolétariat afro-américain n’occupe finalement qu’environ un tiers des pages de la revue : deux articles, « Sur le “mouvement de libération noire” aux Etats-Unis » et « Le grand oublié : le prolétariat afro-américain » de Y. C. ; quelques commentaires de Loren Goldner ; une chronologie, des statistiques des grèves aux Etats-Unis depuis 1947 et une carte ; enfin, trois notes de lecture.

Par ailleurs, les débats et polémiques reviennent, comme dans de nombreux numéros de Ni patrie ni frontières, sur l’islam et l’antisémitisme. Les pistes de réflexion, quant à elles, sont ouvertes par la traduction de l’anglais d’un long texte des Angry Workers (https://angryworkersworld.wordpress.com) intitulé « Insurrection et production » dans lequel ils proposent « une perspective qui essaie de dépasser les approches traditionnelles – insurrectionnelle ou syndicaliste – pour réfléchir de manière moins abstraite à ce qu’impliquerait réellement une révolution communiste ».

http://www.mondialisme.org/spip.php?article2578

La classe productrice de plus-value à l’ échelle mondiale (partie I)

Nous reprenons le flambeau d’un long débat qui ébranle le cognitif intellectuel des club marxistes. Ils sont maintenant de plus en plus nombreux (relativement à leur nombre) à déserter la théorie du prolétariat auquel ils tirent leur révérence. Mais avant de faire leurs adieux au prolétariat à pester sur les dégâts du progrès ils ont férocement argumenté leur départ, Marx à l’appui pour certains. Le dernier en date est Claude Bitot avec son livre « Repenser la révolution ».

Dans le texte qui suit nous nous efforcerons de montrer que la classe ouvrière, malgré l’introduction gigantesque du travail mort (automation, technologies de l’information, techno-science…) est toujours en expansion relative.

Nous avons déjà longuement débattu sur ce que Marx désignait par prolétaire, et sur ce point la définition était bien claire : « est prolétaire celui qui n’a que sa force de travail à vendre. » C’est une définition large, elle inclut pratiquement tout le salariat, les chômeurs, les sans-travail, c’est une définition sociale. Si tout travailleur productif est salarié, en revanche tout salarié n’est pas un travailleur productif. Certains salariés sont mêmes des exploiteurs, dès lors qu’ils administrent le système d’exploitation de l’homme par l’homme, les managers par exemple.

« Par rapport au capitaliste financier, le capitaliste industriel est un travailleur, travailleur en tant que capitaliste, c’est-à-dire un exploiteur du travail d’autrui. » (Le Capital, chapitre 23, t.3.)

Le prolétariat, nous l’assimilons avec certaines restriction à la population active qui comprend les chômeurs.

Passons maintenant à la définition économique du prolétaire créateur de plus-value.

« Pour distinguer le travail productif du travail improductif, il suffit de déterminer si le travail s’échange contre de l’argent proprement dit ou contre de l’argent-capital. » (Un chapitre inédit du « Capital », éd. 10/18, p. 238.) A partir de cette définition Marx (Un chapitre inédit du « Capital », p. 233) donne l’exemple du littérateur prolétaire de Leipzig, de la cantatrice qui, travaillant pour un patron, deviennent des travailleurs productifs en ce qu’ils valorisent le capital ; il dira la même chose dans une note du tome I du Capital sur un enseignant qui travaille dans le privé.

En effet on a trop souvent cette idée que seul le prolétariat industriel est créateur de plus-value parce qu’il créé des objets/marchandises. Marx,et c’est tout l’objet du Capital, démontre que seul « est donc productif le travail qui valorise directement le capital ou produit de la plus-value. »(Un chapitre inédit du « Capital », p. 224.)

A contrario, un artisan par exemple produit une marchandise X ou un produit Y, il fait un travail productif, mais du point de vue de la production capitaliste il n’effectue pas de travail productif.

Ces jalons posés nous pouvons maintenant voir ce que représente au niveau mondial le prolétariat (population active) le prolétariat occupé (en déduisant les chômeurs) et le prolétariat créateur de valeur (ce qui est plus compliqué, les statistiques mondiales à ce niveau sont difficiles à déchiffrer).

Seulement, par élimination nous allons essayer de donner une vision plus large que les statistiques du Bureau International du Travail et de l’Organisation Internationale du Travail et pour la France du Tableau de l’économie française de l’Insee qui lui est plus précis.

En ce qui concerne l’approche mondiale, nous reproduisons un document de Michel Husson (1). Ce document ne tient pas compte du fait que, selon l’OCDE, plus de la moitié de la population active mondiale travaille au noir (travail ayant recours principalement à une exploitation sur la base de la plus-value absolue, c’est-à-dire utilisant un capital constant très faible). Nous avons là une importante contre-tendance à la baisse du taux de profit à laquelle il faut ajouter les 168 millions d’enfants officiellement exploités dans le monde.

Il ne faut pas oublier que l’agriculture est le premier pourvoyeur d’emplois de la planète, 40 % de la population active mondiale. Il y a forcément dans ces 40 % une part importante d’ouvriers agricoles.

Document de Michel Husson

Durant les années 1990, un phénomène décisif s’est produit avec l’entrée sur le marché mondial de la Chine, de l’Inde et de l’ancien bloc soviétique, qui a conduit à un doublement de la force de travail confrontée à la concurrence sur le marché mondial (2).

Les données de l’OIT (3) permettent une estimation du salariat à l’échelle mondiale. Dans les pays « avancés », il a progressé d’environ 20 % entre 1992 et 2008, puis stagne depuis l’entrée en crise. Dans les pays « émergents », il a augmenté de près de 80 % sur la même période (graphique 1).

Graphique 1 : Salariat mondial (Base 100 en 1992 ; source : OIT)

 

On retrouve le même type de résultat, encore plus marqué, pour l’emploi dans l’industrie manufacturière : entre 1980 et 2005, la main-d’œuvre industrielle a augmenté de 120 % dans les pays « émergents », mais baissé de 19 % dans les pays « avancés » (4).

Le même constat ressort d’une étude récente du FMI (5) qui calcule la force de travail dans les secteurs exportateurs de chaque pays. On obtient une estimation de la force de travail mondialisée, celle qui est directement intégrée dans les chaînes de valeurs globales. La divergence est encore plus marquée : entre 1990 et 2010, la force de travail globale ainsi calculée a augmenté de 190 % dans les pays « émergents », contre 46 % dans les pays « avancés » (graphique 2).

Graphique 2 La force de travail mondialisée

Base 100 en 1990. Source : FMI

La mondialisation conduit donc tendanciellement à la formation d’un marché mondial et aussi à celle d’une classe ouvrière mondiale dont la croissance se fait pour l’essentiel dans les pays dits émergents. Ce processus s’y accompagne d’une tendance à la salarisation de la force de travail. Le taux de salarisation (la proportion de salariés dans l’emploi) augmente de manière continue, passant de 33 % à 42 % au cours des vingt dernières années. On vérifie également que cette tendance est plus marquée pour les femmes (graphique 3).

Graphique 3

Taux de salarisation dans les pays
« émergents » (Source : OIT)

xxx

La dynamique de l’emploi dans le monde est illustrée par le graphique 4 et peut être résumée ainsi : quasi-stabilité ou faible progression de l’emploi dans les pays « avancés », augmentation seulement dans les pays « émergents » : +40 % entre 1992 et 2012, avec salarisation accrue (salariat : +76 %, autres emplois : +23 %).

Graphique 4
Répartition de la force de travail mondiale

Pour l’année 2012, les données de l’OIT conduisent à la répartition suivante de l’emploi mondial en milliards :

Emploi dans les pays « avancés »

0,47

Emplois salariés dans les pays « émergents »

1,11

Autres emplois dans les pays « émergents »

1,55

Emploi mondial

3,13

Cette classe ouvrière mondiale est extraordinairement segmentée, en raison d’écarts de salaires considérables, mais sa mobilité est limitée alors que les capitaux ont obtenu une liberté de circulation à peu près totale. Dans ces conditions, la mondialisation a pour effet de mettre potentiellement en concurrence les travailleurs de tous les pays. Cette pression concurrentielle s’exerce aussi bien sur les salariés des pays avancés que sur ceux des pays émergents et se traduit par une baisse tendancielle de la part des salaires dans le revenu mondial (graphique 5).
Moyenne des pays suivants :

Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, Etats-Unis, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Japon, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède.Retour ligne automatique
Argentine, Brésil, Chili, Chine, Costa Rica, Kenya, Mexique, Namibie, Oman, Panama, Pérou, Russie, Afrique du Sud, Corée du Sud, Thaïlande, Turquie.

Note Hussonet n° 64, 18 décembre 2013 : La formation d’une classe ouvrière mondiale (http://hussonet.free.fr/classow.pdf).Retour ligne automatique

Graphique 5
Part des salaires dans le revenu mondial 1970-2010

classow_5

(En pourcentages du PIB. Calculs propres à partir de Stockhammer, 2013 [6])

Nous voyons déjà par cette première approche que nous sommes encore loin d’une disparition du prolétariat – et il ne s’agit que d’une première approche ; si nous ajoutons le travail informel en forte progression, les ouvriers agricoles, les ouvriers des transports (créateurs de valeur), les enfants (officiellement 168 millions) et tous ceux qui font fructifier un capital (artistes, enseignants…) nous avons là un premier tableau qui ne nécessite pas plus d’explications.Retour ligne automatique
Cependant, nous devons voir s’il s’amorce un début de déclin de l’ emploi dans les pays émergents, ce qui ne serait pas une surprise s’ils passent au stade d’un renouvellement inévitable de leur appareil productif (cas de la Chine et d’autres). Retour ligne automatique
Cela fera l’objet de la deuxième partie.

G. Bad

Pour toute correspondanceechanges.mouvement@laposte.net

Notes

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[1]Michel Husson, statisticien et économiste français travaillant à l’Institut de recherches économiques et sociales, connu pour ses travaux sur la politique de l’emploi. Né le 3 avril 1949 à Lyon, il a milité au PSU puis à la LCR et est aujourd’hui militant altermondialiste.Wikipédia.

[2] Richard Freeman, « China, India and the Doubling of the Global Labor Force: Who Pays the price of Globalization? », The Globalist, Juin 2005.

[3] ILO, Key Indicators of the Labour Market (KILM)

[4] John Smith, « Imperialism and the Law of Value », Global Discourse [Online], 2: I, 2011.

[5] FMI, Jobs and growth: analytical and operational considerations for the Fund, Mars 2013.

[6] Engelbert Stockhammer, « Why have wage shares fallen? », ILO, Conditions of Work and Employment Series No. 35, 2013.