Note de lecture – Etre Palestinien en Israël, de Ben White

Ce texte est paru dans Echanges n° 153 (automne 2015 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article2459).

 

Etre Palestinien en Israël
Ben White
Editions de la Guillotine 2015,
157 pages avec cartes, graphiques, photos, notes, bibliographie, index.

Dans ce texte, « arabe » est utilisé pour désigner les populations palestiniennes arabes qui vivent dans l’Etat d’Israël dont elles ont la nationalité. Le livre de Ben White utilise le terme Palestinien, aussi avons-nous gardé ce terme dans les citations.
Ce livre comble un certain vide sur le sujet, bien que la situation des Palestiniens fasse régulièrement la une de l’actualité, bien qu’on connaisse ce qui se passe en Israël, surtout les exactions contre les « territoires occupés ».
Mais ce petit livre écrit par un journaliste anglais (Palestinians in Israël a été publié en 2011) rassemble des informations dispersées, en partant de la création de l’Etat d’Israël en 1948 jusqu’à aujourd’hui et parle donc de la situation des « Arabes israéliens », ceux qui sont restés sur le territoire de l’Etat d’Israël en 1948 et ont de ce fait la nationalité israélienne.
Depuis sa création Israël s’est comporté en colonisateur (et déjà avant lui les Juifs « revenus » en Palestine depuis l’invention du sionisme), expulsant de leurs terres les Palestiniens qui y habitaient et rasant leurs villages.
Cette histoire nous renvoie à une autre, celle de la colonisation américaine détruisant les communautés indiennes. Tout cela au nom de la Démocratie.
Pourquoi Israël revêt-il une telle importance, toujours aujourd’hui ? « C’est qu’il y a là, au-delà des enjeux politico-stratégiques du contrôle du Moyen-Orient, un symbole de la “démocratie”. Israël est décrit comme “la seule démocratie au Moyen-Orient”, ce qui passe toujours pour une évidence en Occident. » Dès 1896, Herzl, père du sionisme politique, écrivait qu’un Etat juif en Palestine serait un « avant-poste de la civilisation contre la barbarie ».
Au-delà de la situation des Palestiniens, c’est la question de la naissance d’une nation qui peut se lire entre les lignes, de la naissance d’un Etat et de sa nature coloniale.
Un rappel dans l’introduction : les Arabes d’Israël, c’est environ 20 % de la population qui subissent une situation d’apartheid et sont des citoyens de seconde zone, dont les droits sont bafoués. Beaucoup vivent dans des conditions déplorables, sans eau, sans électricité, sans hygiène en Israël même, avec leurs maisons pouvant être détruites du jour au lendemain.
Ce qui fait la force de ce petit livre c’est son approche non idéologique, se basant essentiellement sur les faits, sur des extraits de discours d’hommes politiques ou religieux, sur des textes de lois, des décrets, de 1900 à aujourd’hui. Discours et textes qui sont tous plus parlants les uns que les autres et sont en eux-mêmes édifiants et se passent de commentaires.
Le chapitre 1 examine la situation juridique des Juifs et des Arabes en Israël.
Des textes de lois disent en quoi l’Etat juif est un Etat d’exception, qui continue d’être sous l’état d’urgence instauré en 1948 et permettant toutes les exactions, est un Etat « qui a intégré des éléments théocratiques dans sa vie quotidienne (…) impliquant une discrimination gouvernementale et juridique à l’encontre des citoyens palestiniens comme des juifs non orthodoxes ». Le livre analyse le rôle des institutions sionistes, telles l’Agence juive ou l’Organisation sioniste mondiale, qui continuent d’être importantes dans le fonctionnement de l’Etat qui perpétue la ségrégation ethnique. Donnons un exemple parlant : en 2002 Ariel Sharon à la Knesset : « Les citoyens arabes ont “des droits dans le pays” mais “tous les droits sur la terre d’Israël sont ceux des juifs”. »
Le chapitre 2 analyse les politiques officielles de ségrégation et le régime de privilèges ethno-religieux. « En Israël, le phénomène des “villages non reconnus” représente parfaitement la manière dont les citoyens palestiniens sont, de différentes manières, “rayés de la carte”. A travers le pays, mais principalement dans le Néguev, environ 90 000 citoyens palestiniens vivent dans 40 villages non reconnus, que l’Etat refuse de légaliser et dont les habitants “manquent de sécurité foncière et de services publics” (p. 64). » Ce qui facilite ensuite la destruction de ces mêmes villages. Environ un citoyen arabe sur quatre est un « présent-absent » (ou déplacé interne) dont les biens et les terres ont été confisqués par l’Etat. Deux lois votées par la Knesset en 1950, la loi sur le retour et la loi sur les biens des absents sont fondatrices du fonctionnement pratique d’Israël. La loi sur le retour fut plus tard renforcée par la loi sur la citoyenneté de 1952 qui accorde la nationalité juive aux Juifs effectuant un « retour » (« Alya ») en Israël, mais constitua aussi en même temps une assise juridique du nettoyage ethnique de la Palestine en « dénationalisant » d’un seul coup des centaines de milliers de réfugiés palestiniens qui vivaient dans des camps au-delà de la frontière. Autrement dit, les plus de 700 000 Arabes expulsés par Israël puis empêchés par la violence de revenir étaient délibérément exclus.
Le chapitre 3 montre comment la peur d’une « menace démographique » guide la politique d’Israël de développement de nouvelles colonies pour la « judaïsation de la Galilée et du Néguev ». « Ainsi, Benjamin Netanyahou, alors ministre des Finances, a déclaré en 2003 que les citoyens palestiniens constituent le vrai “problème démographique”. »
Le chapitre 4 aborde les différents aspects de la discrimination systématique vis-à-vis des Arabes, affectant tous les aspects de la vie ordinaire : pauvreté, chômage, discrimination à l’embauche, à l’éducation, en matière de santé et d’attribution d’allocations diverses.
Le chapitre 5 aborde la criminalisation de la contestation. Dès 1948 les Arabes d’Israël sont maintenus sous la loi martiale, héritage de la domination anglaise. Le régime de la loi martiale n’a été aboli officiellement qu’en 1966.
Un livre qui ne rend pas particulièrement optimiste, mais qui est indispensable pour la compréhension du problème.
A. S.
Octobre 2015

Une guerre à l’échelle du monde ? (II)

La première partie de ce texte, paru dans Echanges n° 153 (automne 2015), a été publiée dans Echanges n° 150 (hiver 2014-2015), p. 43.

 

Dans la première partie de « Une guerre à l’échelle du monde ? », nous soulignions l’extrê­me confusion à la fois des faits examinés, des débats à leur sujet et de toutes sortes d’instrumentalisations de tel ou tel fait dans le seul souci d’associer tout ou partie de la population, plus spécialement la force vive du système, les travailleurs, à des combats qui ne sont pas du tout les leurs.
Il n’y a guère à ajouter à ce que nous écrivions alors, sinon tenter de voir et d’analyser comment les pions de ce sanglant jeu d’échecs entre de nombreux protagonistes se sont déplacés. On ne peut que souligner ce qui déjà apparaissait et s’est de plus en plus confirmé ; le pragmatisme des acteurs, qui fait que dans un conflit mondial – cette guerre qui se mène par proxys, ces logiciels informatiques facilitant ou surveillant les échanges entre des interlocuteurs – implique de plus en plus les grandes puissances, recoupant en même temps d’autres conflits qui peuvent interférer les uns avec les autres. Ce qui fait que les différentes forces organisées sur le terrain peuvent être alliées aujourd’hui pour se combattre demain et se retrouver de nouveau dans une autre forme de collaboration le surlendemain.
Même si la coalition arabo-occidentale de 22 pays disparates, menée par les Etats-Unis, affiche bien sa volonté de détruire cette entité qu’on nomme Daech ou Etat islamique (EI) (1), son intervention vise aussi à l’élimination de Bachar al Assad. Parallèlement, une coalition réunissant la Russie, l’Iran et le régime syrien du même Bachar al-Assad, se trouve associée avec Israël (ennemi affiché de l’Iran et allié des Etats-Unis) et la Jordanie (elle-même alliée des Etats-Unis) avec pour but immédiat de sécuriser le sud de la Syrie, maintenir ledit Bachar à la tête de ce qui reste de son Etat, et maintenir les positions russes en Syrie (2). Ce simple exposé d’une évolution récente peut donner un aperçu de la complexité de la situation dans tout le Moyen-Orient.
Ces deux coalitions, si elles reflètent autant que la guerre « contre le terrorisme » l’affrontement entre deux puissances dans cette partie du monde, se heurtent en Syrie à l’impuissance à maîtriser sur le terrain à la fois la dimension de l’EI et les rivalités entre les différents groupes de combattants, tant du gouvernement que de ses opposants politiques et d’autres groupes « terroristes ».
Par rapport à ces derniers, l’EI dispose d’une supériorité évidente car il joue sur deux tableaux :
– une base territoriale étendue qu’il a réussi à maintenir jusqu’à maintenant ;
– un champ mondial d’actions, fait tant d’allégeance de groupes « terroristes » bien implantés que de groupes ou individualités « dormants » qui peuvent être réactivés à tout moment, s’insérant dans une stratégie globale dépassant largement les frontières géographiques mouvantes de l’EI et qui lui sert de base de recrutement pour ses combattants.
Des raisons plus spécifiques ont pu être avancées pour expliquer la réaction des sunnites face à la force ascendante du chiisme dans la région qui exprimerait :
– un Etat puissant cultivé et militairement moderne, l’Iran ;
– une revanche historique sur les sunnites
– un monde sunnite fragmenté entre l’EI, Al Qaïda et les Frères musulmans (3).
Certains commentateurs pensent que même si la base géographique de l’EI était éliminée, l’EI n’en disparaîtrait pas pour autant, tirant sa force de cette dispersion mondiale. Toute une partie de la stratégie de l’EI ne vise pas à conquérir des territoires qu’il aurait du mal à contrôler (principalement pour des raisons religieuses) et où il ne peut espérer un soutien populaire, mais à recourir dans ces territoires « à une stratégie de provocation extrême bien pensée qui vise à miner la fragile cohésion » du pays visé (4). Il s’agirait dans cette stratégie de créer des abcès de fixation de déstabilisation et de zones libres, situation qui pourrait s’appliquer aussi bien à la Jordanie, au Liban, à une partie de l’Irak et même à la Turquie. Pour ce faire, la base territoriale de l’EI reste quand même aujourd’hui essentielle.
Qu’en est-il de cette situation sur le terrain dont on parle moins, l’actualité étant centrée sur les frappes aériennes de la coalition occidentale : l’intervention de la Russie et les palabres qui visent non seulement la Syrie mais un rééquilibrage du Moyen-Orient  ?
Dans Echanges n° 150, nous avons souligné que s’ériger en Etat ne serait qu’un mot si le territoire de cet Etat, au-delà d’une présence militaire, n’avait pas de ressources régulières suffisantes pour financer armée et administration, faisant régner un certain ordre dans le cadre d’un ensemble de lois réglant tant les relations entre individus que les relations économiques et sociales. De plus, il est nécessaire que ces ressources soient, pour la régularité de leur renouvellement, assises essentiellement sur une activité économique.
Rappelons que géographiquement l’EI couvre un territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak, de taille équivalant presque à la Grande-Bretagne. Ses limites se sont quelque peu modifiées au gré des opérations militaires, mais les concessions qu’il a dû faire ont été compensées par de conquêtes importantes. Son activité économique assure une régularité de financement des dépenses de l’Etat. Elle concerne :
– la consommation intérieure
– les exportations
– les transports
– les mouvements financiers.
0n parle beaucoup dans les médias de ressources financières exceptionnelles comme la capture de réserves bancaires ou d’or dans les territoires conquis, ou le produit du racket, ou encore celui du pillage des antiquités. Ce sont des ressources exceptionnelles qui ne peuvent remplacer le renouvellement des ressources d’un Etat lié à l’activité économique.
Les frappes aériennes américaines visent plus à asphyxier les ressources de l’EI qu’à un soutien aux forces qui s’y opposent sur le terrain. De ce point de vue les quelque 6 800 frappes depuis l’été 2014 ont complètement échoué dans leurs objectifs économiques. Par contre, frappant indistinctement plus de 25 % des civils, leurs conséquences sont soit l’émigration soit le soutien à l’EI (5).
Quelles sont les ressources qui contribuent au financement régulier de l’EI et comment peuvent-elles être écoulées à l’extérieur sans trop de problèmes ? Pour le moment, l’EI dispose de grandes réserves de matériaux divers (richesses évaluées à plus de 2 000 milliards de dollars). L’EI contrôle 60 % du pétrole syrien et moins de 10 % du pétrole irakien, 40 % de la production de blé et 53 % de l’orge produits en Irak, les greniers à blé de Syrie sont sur des territoires tenus par l’EI. En 2014, le PIB atteint 3 milliards de dollars (6). Les recettes viennent pour partie des impôts, pour partie des exportations. L’EI aurait procédé à des privatisations d’une partie des nombreuses entreprises d’Etat.
Le pétrole représente 38 % des exportations (soit 1 milliard de dollars en 2014, 600 millions de dollars en 2015, cette baisse s’expliquant par les frappes aériennes de la coalition) les phosphates 10 %, le ciment 10  %  les céréales 7 %. Quant au coton, il assurerait entre 20 et 100 millions de dollars par an à l’organisation (7). Les impôts (sur les particuliers, les commerçants et industriels et la dîme sur les camions de toutes sortes qui doivent transiter à travers les territoires contrôlés par l’EI) (8) fournissent 17 % des ressources. Les rançons et le trafic des antiquités ne fournissent guère plus de 10 % des recettes budgétaires (9).
On sait peu de choses sur les dépenses nécessaires au fonctionnement de l’EI. Un des premiers postes est sans doute l’entretien de l’armée, c’est-à-dire ce qui est absolument indispensable pour le maintien et l’extension éventuelle de l’Etat mais aussi pour le « maintien de l’ordre » sur son territoire (armée et police). L’armée de l’EI compterait entre 100 000 et 125 000 combattants dont environ 15 000 viendraient de l’étranger, mais ces chiffres sont très variables selon les sources. Le financement des combattants aurait coûté en 2014 environ 10 millions de dollars par mois ; les 30 000 djihadistes étrangers recevraient 1 000 dollars par mois (10). Un double problème se pose à la mesure des frappes aériennes : le renouvellement des effectifs et du matériel. Les frappes américaines depuis l’été 2014 auraient détruit 200 véhicules de l’EI mais dans le même temps, l’EI en aurait récupéré 2 000 (11). De même, la chute de Ramadi, potentiellement une victoire stratégique pour l’EI (contrôle de la province d’Anbar permettant la jonction de la zone irakienne avec la zone syrienne) lui a permis de récupérer un stock très important d’armes (12).
Un autre problème est le financement de l’administration des territoires contrôlés par l’EI. Il paraît vraisemblable que l’EI a laissé en place les structures administratives existantes mais leur financement semble assez diversifié. A Palmyre (70 000 habitants), les fonctionnaires sont appelés à rester en place avec le même salaire et aux mêmes conditions, avec peu de changements dans l’exercice de leur fonction – sauf la contrainte religieuse. Dans la ville de Mossoul, on trouve une situation paradoxale : le gouverneur appointé par le gouvernement de Bagdad a été destitué, mais continue de mandater et de payer les salaires des fonctionnaires restés en place et qui assurent les services publics (13).
Une partie importante des ressources venant des exportations, le transfert de l’argent vers l’EI est au centre du financement de l’Etat. Le recours aux transferts bancaires étant impossible pour des raisons évidentes, ce sont les circuits parallèles clandestins qui sont utilisés : le « hawala » et les « bitcoins » (14). L’EI contrôle près de 130 banques. La création d’une monnaie spécifique à l’été 2015 – le dinar islamique – permet au régime de garantir dans une certaine mesure une circulation monétaire à l’abri des pressions financières internationales ; mais en même temps le fragilise car d’une part notamment les pièces d’or et d’argent et de cuivre peuvent fuir suivant le cours international de ces métaux et d’autre part elle dépend étroitement quand même des activités économiques et des rentrées de devises étrangères (voir encadré p. 7).
Un Etat ne peut maintenir sa domination sur la population que si celle-ci accorde un minimum d’adhésion à la politique des gouvernants. Tous les Etats ont recours à la violence plus ou moins ouverte couverte par une idéologie. Aux exécutions spectaculaires ne correspond pas, dans la vie dans les territoires contrôlés par l’EI, à ce que les propagandes occidentales tentent d’accréditer : la charia n’y est pas plus féroce que dans d’autres pays arabes (notamment l’Arabie saoudite) et semble un élément de stabilité chez une population plongée depuis des années dans une insécurité totale. Les mesures prises par l’EI lors de l’occupation d’une ville visent le plus souvent à une normalisation de la vie quotidienne destinée à obtenir un certain soutien populaire. Occupant Palmyre par exemple, l’EI fait sauter la prison, rétablit l’électricité et Internet, fait fonctionner les services ­publics (15).
L’effet des frappes américaines pourrait être, à cause de la manière indiscriminée dont elles sont menées, d’entraîner un ralliement supplémentaire à l’EI, d’autant plus que l’efficacité de ces frappes est mise en doute par les Américains eux-mêmes, notamment en raison de la capacité d’adaptation de l’ensemble des structures assurant le fonctionnement de cet Etat. Il a été relativement facile de pallier la destruction limitée des raffineries et des silos à grains ; pour ces derniers, d’autres formes de stockage plus individualisés peuvent être mis en place rapidement ; pour les raffineries, l’EI se contente de les laisser hors de son territoire, se contentant de prélever une dîme sur leur activité et sur le transport par camions citernes. Cette « délocalisation » du risque est pratiquée systématiquement : les centres administratifs sont transférés dans des immeubles d’habitation au sein de quartiers résidentiels, les camions citernes mêlés à la circulation dans les zones hors EI ; les chars ne sont plus engagés comme tels dans des opérations militaires mais chargés d’explosifs envoyés au dernier moment sur un objectif précis face à des combattants munis d’armes légères. Les gros convois militaires ont été bannis avec l’utilisation de petites voitures circulant dans le trafic local.
L’activité de l’EI montre aussi une grande habileté d’utilisation de l’ensemble des medias modernes. Une des vidéos les plus populaires de l’EI, « Le choc des épées », démontre la capacité inégalable de l’EI à produire un film de propagande et de recrutement de qualité en adéquation avec les cibles qu’elle vise. Pour ses communications, l’EI utilise l’outil le moins contrôlé – Zello, une application cryptée qui permet de partager des messages audio. Cette application transforme un téléphone portable en talkie-walkie.
L’expansion de l’EI peut se mesurer par trois composantes sur lesquelles la coalition qui se dessine tente d’agir avec des succès relatifs :
– son assise territoriale, à cheval sur la Syrie et le nord de l’Irak ;
– son recrutement mondial, qui assure à la fois un renouvellement relatif des combattants sur le terrain de l’Etat et les actions ponctuelles stratégiques des cellules actives ou dormantes dans le monde ;
– l’allégeance ou l’alliance avec des groupes similaires, principalement au Moyen-Orient et en Afrique.
En ce qui concerne l’assise territoriale aux frontières quelque peu mouvantes (16), elle restent pour l’instant, en gros, sans modifications notables. Un général français définit comme suit ces attaques sur le terrain : « Ce n’est pas parce qu’on possède la force que l’on domine la guerre… la guerre est désormais au sein des populations et elle le restera (17 ). » Si une coalition globale comme celle qui semble se dessiner réussit à se mettre en place et à coordonner des actions militaires au prix de compromis politiques, on peut penser que l’assise territoriale de l’EI éclaterait. Mais les autres composantes de l’EI n’en resteraient pas moins en place et les exemples de l’Afghanistan et de l’Irak sont là pour montrer que la domination par la force conduisant à l’élimination de bases territoriales ne fait nullement disparaître un tel mouvement mondial dont les bases profondes subsistent entièrement. Il paraît évident que jusqu’à l’intervention russe en Syrie, les frappes américaines n’avaient guère modifié la situation : si 6 000 militaires de l’EI avaient été tués, 22 000 nouvelles recrues avaient rejoint l’organisation, qui contrôlait plus de territoire (la moitié de la Syrie et le quart de l’Irak et trois capitales provinciales au lieu de deux) (18 ).
Il est difficile de mesurer le recrutement mondial de l’EI dans les engagements individuels. Ils semblent de quelques dizaines de milliers, ce qui est relativement faible. Mais il semble que dans les allées et venues des « combattants volontaires » on assiste à la fois à un renouvellement de ceux-ci et à des implantations dans leur pays d’origine de ces cellules dormantes. Comme a pu le dire le chercheur Olivier Roy, les jeunes qui rejoignent le « djihad » seraient pris dans un «  mouvement générationnel », marqué par une forme de nihilisme : « Dans les messages que certains laissent, ils disent : “J’avais une vie vide, sans but.” La vie telle qu’ils l’appréhendent dans leur famille “ne vaut pas d’être vécue”. Ma génération choisissait l’extrême gauche, eux le djihad, car c’est ce qu’il y a sur le marché. » Et il ajoute : « On ne veut pas voir que Daech est un produit de notre modernité » ; dans le même article du Monde, Samir Amghar, chercheur à l’université du Québec, estime qu’« on rejoint moins la Syrie pour combattre Assad que pour montrer qu’on est capable de partir. C’est une posture. Ces jeunes sont le produit d’une société occidentale où l’image est centrale et où il est difficile de vivre dans l’engagement. Même sans trop de talent, on peut devenir une vedette… (19) » Sur ce terrain les Etats sont particulièrement désarmés et doivent développer des moyens de contrôle étendus mais plutôt impuissants, qui à la fois grèvent les budgets nationaux et inquiètent les populations par l’ampleur des restrictions qui leur sont imposées. Vu sous cet angle, l’afflux des émigrés syriens pose d’autres problèmes dans les Etats déjà concernés par la « chasse aux terroristes ». Sans le vouloir comme tel, on peut dire que par les multiples conséquences mondiales de son action sur différents plans, l’EI entraîne une déstabilisation interne des Etats. Pour ne prendre que la France, les réactions récentes des policiers et des militaires rejoignent les mutations politiques et les problèmes financiers découlant de cette « guerre contre les terroristes ».
L’extension de l’EI hors de son aire géographique est particulièrement diversifiée et il est difficile de discerner la nature de cette relation entre la revendication occasionnelle, une alliance de circonstance et l’obédience totale. Des groupes actifs de l’EI existeraient aussi bien en Indonésie qu’en Egypte alors que les bras de la pieuvre englobent la Libye, la Turquie, le Liban, l’Arabie Saoudite, le Yémen, l’Afrique subsaharienne (notamment avec Boko Haram) (20), la Tchétchénie.
Tout cet ensemble apparemment hétéroclite procède pourtant d’une stratégie globale qui ne vise pas tant à défendre ou étendre son territoire qu’à porter le fer à l’extérieur pour répandre son influence, déstabiliser ses voisins et exporter la terreur. L’EI aurait une politique étrangère concertée avec un département planifiant les attaques extérieures. Comme le souligne un spécialiste britannique de l’antiterrorisme : « Nous verrons l’action de loups solitaires continuer – car ce modèle a réussi – mais je pense que nous aurons à l’avenir une menace plus diversifiée, avec des attaques directes plus structurées de la part de l’EI (21). » Ce qu’exprime d’une autre façon le général Desportes, déjà cité : « L’EI associe le meilleur de la symétrie et le pire de l’asymétrie, avec d’un côté l’affrontement conventionnel (les chars Abrams volés aux forces irakiennes, et de l’autre la plus haute sophistication de l’horreur (22 ). »
Face à cette expansion de l’EI et à ses conséquences, non seulement dans les rapports de forces internationaux mais aussi dans les politiques internes de chaque Etat, des actions collectives – des coalitions de plus en plus élargies – se précisent, dont l’effet direct pourrait s’avérer aussi illusoire que les interventions en Afghanistan ou en Irak, mais qui pourraient avoir aussi pour conséquence d’unir autour de l’EI les forces dispersées du « terrorisme » mondial. Etant donné que ces derniers temps tout évolue rapidement, modifiant les données de ce que nous venons d’exposer, nous renvoyons à un prochain article l’ensemble des mesures prises par le reste du monde pour endiguer ce qui ne sont que les conséquences des politiques antérieures de ces mêmes Etats.
H. S.

 

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NOTES

 

(1) Rappelons que Daech est l’acronyme arabe de l’Etat Islamique en Irak et au Levant – ISIS en anglais. Ou plus simplement Etat Islamique, EI, sigle que nous utiliserons ici. Le titre de cet article n’apparaît pas vraiment surfait alors que le roi de Jordanie qualifie la lutte contre l’EI de « troisième guerre mondiale, une guerre à l’intérieur de l’Islam » (au cours d’un entretien avec Obama à Washington, le 5 décembre 2014). Voir Le Piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, de Pierre-Jean Luizard (La Découverte, « Cahiers libres », février 2015). Rappelons que l’EI est issu d’un « comité consultatif des moudjahidines  [combattants] » auquel Al Qaida fut associé un moment, et qui se transforma en octobre 2006 en Etat Islamique d’Irak (EII) puis en 2013 Etat Islamique en Irak et au Levant (EI).

 

(2) « Syrie : la Jordanie va coordonner ses activités militaires avec la Russie », Le Figaro du 24 octobre 2015.

 

(3) « La guerre des deux islams », par Bernard Guetta, Libération du 31 mars 2015.
(4) C’est ce que développe Pierre-Jean Luizard et qu’il résume dans son titre Le Piège Daech (op. cit.). Le Financial Times décrit bien cette stratégie : FT  des 28 septembre et 15 octobre 2015).

 

(5) « Jihadis generate 500 millions de dollars from oil as US-led air strikes miss target » (La vente du pétrole rapporte 500 millions de dollars aux djihadistes alors que les frappes américaines manquent leur cible) (Financial Times du 15 octobre 2015).

 

(6) Sur les 193 Etats de l’ONU, une trentaine ont un PIB inférieur à 3 milliards de dollars (liste de la Banque mondiale [2013 ou 2014] exhaustive publiée par Wikipedia).
(7) Selon Le Monde du 21 septembre 2015, ce chiffre se monte à 136 millions de dollars par an. 6 % des importations de coton de Turquie viennent presque totalement (à 90 %) des territoires sous le contrôle de l’EI  de sorte que les tee-shirts importés en France de Turquie contribuent au financement de l’EI. Daech détient environ 60 % de la production pétrolière syrienne et moins de 10 % de la production irakienne. Les islamistes possèdent 20 à 30 puits de pétrole, en Irak et en Syrie (chiffres estimés par le Centre d’analyse du terrorisme, un think tank européen, ou par le consultant Jean-Charles Brisard, voir Challenges du 19 février et du 8 octobre 2015).
(8) Le droit de passage pour les camions peut varier de 300 à 1 000 dollars suivant la nature de la cargaison. En 2012 on décomptait au moins 4 000 passages par jour sur le territoire occupé par l’EI.
(9) Challenges du 19 février 2015.

(10) A titre de comparaison, les différentes armées paieraient chaque combattant de 250 à 600 dollars (armée régulière syrienne), de 500 à 600 dollars (Al Nostra), voire 700 dollars (EI débutants). L’EI offrirait à ses combattants un logement pour leur famille. On ne peut vérifier si, comme certains articles l’affirment, une partie des combattants passeraient d’une armée à l’autre comme des mercenaires par intérêt financier plus que pour des raisons politiques ou religieuses. Difficile de savoir si et pourquoi l’EI aurait dû début 2015 réduire les salaires des combattants et l’utilisation du carburant (Financial Times du 28 février 2015).
(11) L’EI apprécie particulièrement les pick-up Toyota qui forment l’essentiel de sa flotte à des dizaines de milliers d’exemplaires et qu’il se procure partout dans le monde à travers un réseau complexe de relations et de corruption sans que les tentatives d’entraver leur renouvellement puissent être efficaces.
(12) Libération du 2 juin 2015 ; M6, émission « Capital  », 14 juin 2015.

 

(13) Financial Times du 21 mai 2015, Le Monde du 19 mai 2015.
(14) Les paiements de l’EI se font grâce au  Hawala, système financier apparaissant au VIIIe siècle dans des textes de droit musulman. L’argent transite grâce à des réseaux de change : une personne confie de l’argent à un agent qui se met en relation avec un autre agent proche du destinataire de la somme. C’est lui qui verse alors l’argent moyennant une commission. Le terme bitcoin désigne à la fois un système de paiement à travers le réseau Internet et l’unité de compte utilisée par ce système. Ce système n’utilise pas les monnaies traditionnelles. Son principe est de tenir à jour sur un très grand nombre de nœuds du réseau, un registre à la fois public et censément infalsifiable de toutes les transactions exprimées en unité de compte bitcoin. Les transactions sont validées par les signatures cryptographiques correspondantes. Les bitcoins figurant dans les transactions dont un compte est bénéficiaire, peuvent être réutilisés par le titulaire de ce compte dans des transactions dont il sera l’émetteur.

(15) Libération du 2 juin 2015, M6, « Capital »,14 juin 2015.

 

(16) Les cartes indiquant les territoires occupés par l’EI en Syrie et en Irak ne représentent pas en général une entité territoriale mais une sorte de patchwork de zones plus étendues reliées par des couloirs qui correspondant aux vallées. On ne sait trop si une telle présentation est intentionnelle pour démontrer que le territoire de l’EI n’est pas un territoire continu et ne forme pas un Etat.

 

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ANNEXES

 

1. Battre monnaie
L’EI a commencé fin août 2015 à procéder à la saisie de toutes les devises étrangères à Mossoul, capitale de la province irakienne de Ninive, et de les remplacer par le dinar or  (fr.sputniknews. com/international/20150831/1017873595.html, repris par de nombreux sites Internet) qu’il a commencé de frapper.
La nouvelle monnaie imite celle utilisée à l’époque du règne du troisième calife de l’islam, Othman ibn Affan (644–656). Les dinars de l’EI seront échangés dans quatre bureaux de banque de Mossoul. L’EI comptait introduire son dinar sur l’ensemble de la province de Ninive au cours du mois de septembre. La population de la province a été mise en garde contre la poursuite de l’utilisation de dinars irakiens. Selon les médias, un dinar or de l’Etat islamique équivaudrait à 139 dollars américains. La nouvelle monnaie ne comporte que des pièces métalliques d’or, d’argent et de cuivre, à l’exclusion de la monnaie papier.
« Si l’Etat islamique avait décidé d’imprimer des billets, ils n’auraient eu aucune valeur, estime Jérôme Héricourt, économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), interrogé par le magazine Challenges (www.challenges.fr/monde /moyen-orient/20150901.CHA8892/pourquoi-l-etat-islamique-frappe-sa-propre-monnaie-en-or.html). Ce n’aurait été que du papier que personne n’aurait pris au sérieux car le billet pour être respecté doit être ancré dans les conventions sociales. L’or ou l’argent ont en revanche une valeur réelle. Une pièce en or a toujours de la valeur. »
Celle-ci sera cependant dépendante du cours mondial des matières premières.

 

2. Un pacte électrique
L’EI et Assad restent des ennemis sur le terrain mais leurs besoins d’électricité les contraint à un pacte diabolique.
L’électricité distribuée en Syrie provient à 90 % de centrales thermiques fonctionnant au gaz et l’EI autant que la Syrie d’Assad doivent se mettre d’accord pour leur approvisionnement : pas d’électricité, pas de gaz ni de pétrole, et pas de gaz pas d’électricité.
L’EI contrôle au moins huit centrales électriques, dont trois centrales hydrauliques et la plus importante des centrales à gaz.
Le régime d’Assad contrôle les sociétés publiques et privées dont font partie les techniciens de maintenance des centrales.
On a souvent accusé le régime d’Assad d’avoir des accords secrets ave l’EI qui contrôle la quasi-totalité des puits pétroliers et gaziers (dont ceux appartenant à la multinationale américaine Conoco).
Le ministre syrien du pétrole et des ressources naturelles admet du bout des lèvres que les employés des compagnies  pétrolières et gazières travaillent sous l’autorité de l’EI et ajoute : « Çà ressemble au Chicago des années 1920 : on combat et on tue pour modifier le contrat, mais le contrat est toujours là. »
Une des compagnies privées, Hexo, qui exploite le champ pétrolier de Tuweinan, paie une redevance mensuelle de 50 000 dollars à l’EI pour la « protection » de ses puits, l’EI participant aussi à la gestion de ce champ pétrolier. L’ensemble est surveillé par un « émir » dont les patrouilles contrôlent à la fois l’exécution des contrats et la surveillance religieuse des opérateurs. Un des directeurs qui n’avait pas respecté les engagements envers l’EI a eu la tête coupée Une partie des travailleurs ont réussi à fuir : sur les 1 500  qui y œuvraient antérieurement il n’en reste que 300.
(« Syrian regime locked in “mafia-style” pact with jihadis to keep gas flowing – Employees of state-run energy companies in areas controlled by the militants find themselves pawns in a deadly game », Financial Times du 16 octobre 2015.)

 

3. Une guerre économique sous couvert de guerre religieuse

L’islam comporte, comme toutes les religions, nombre de sectes distinctes interprétant différemment les textes sacrés.
Parmi tous ceux qui dans le monde se réclament de cette religion, les sunnites,  représentant une certaine orthodoxie, regroupent environ 90 % des croyants et les chiites seulement 10 %. Mais les chiites occupent un Etat, l’Iran, et une branche sunnite, les wahhabites, occupent un autre Etat, l’Arabie saoudite. Ces deux Etats sont des ennemis jurés et leur rivalité tourne autour du pétrole et du contrôle territorial du Moyen Orient ; dans cette rivalité, dans la coulisse s’affrontent les autres puissances mondiales autour des stratégies pétrolières, économiques  et territoriales.
Comment l’EI, apôtre du wahhabisme, a-t-il pu parvenir à cette situation de force au-delà de l’Arabie Saoudite qui se réfère également à cette variante islamiste ?
La montée du wahhabisme  remonte au XVIIIe siècle avec l’irruption sur la scène tribale de la péninsule arabique d’un illuminé, Mohammed Ibn Al Wahhab (1703-1792). Sans doute en réaction contre le mode de vie des gens de sa tribu il développe une forme puritaine très stricte de l’Islam, prenant le Coran à la lettre et faisant de la  charia la règle absolue des rapports sociaux. Il proscrit toute représentation d’êtres vivants (humains et animaux), l’art, le tabac, le haschich, les noblesses égyptienne et ottomane qui passent par la péninsule arabique pour gagner le pèlerinage de La Mecque. Il tente de s’infiltrer dans les cercles salafistes qui revendiquent le retour à l’islam des origines.
En 1741, expulsé de sa tribu bédouine, il est accueilli par Ibn Séoud, un petit chef de tribu qui vit dans le désert Nedj de la péninsule arabique. L’alliance du prophète et du chef de tribu fait qu’en 1790 ils contrôlent pratiquement toute la péninsule, ayant soumis les autres tribus  et se permettent des raids sur la Syrie, l’Irak. Dans les territoires qu’ils occupent les populations doivent se convertir ou mourir.
L’expansion se poursuit jusqu’au début de 1800 lorsque la réaction des Egyptiens et des Ottomans entraîne la destruction de leurs bases et la capture de leur capitale Dariya. Cette situation dure jusqu’à la fin de la première guerre mondiale avec la dislocation de l’empire ottoman. Le vide politique est comblé par la tribu Al Saoud, toujours alliée aux wahhabites et qui reconquière toute la péninsule arabe, devenant en 1932 un Etat avec pour roi le chef de la tribu, Abd al Aziz al Saoud. Mais cela ne peut se faire qu’avec l’appui d’abord des deux puissances Grande-Bretagne et France, plus tard de la puissance américaine, et des intérêts pétroliers qui commandent dès lors toutes les données stratégiques et politiques du Moyen-Orient.
L’argent du pétrole saoudien donne un essor au wahhabisme qui implante des mosquées et des écoles coraniques de cette obédience dans le monde  entier, y compris en Europe.
L’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui deviendra l’EI est une réaction contre ce que le wahhabisme est à ses yeux devenu dans la péninsule. Le rigorisme du royaume (dont on connaît bien des aspects, mais dont on dit peu par exemple qu’il procède à la même destruction des traces du passé que l’EI) lui est insuffisant, et il prône une religion encore plus pure et dure rejetant la domination des Saoudiens. Il s’oppose aussi à toutes les autres formes de la religion musulmane, à commencer par les chiites. Sa contradiction fondamentale étant qu’il doit sa force au commerce pétrolier qui implique des relations avec tout ce qu’il rejette d’un point de vue religieux.

 

 

Lutter contre les dichotomies nationalistes, religieuses, régionalistes, ethniques, raciales

Depuis la fin du xxe siècle et le début du xxie, nous assistons à des révolutions colorées et fleuries, parfumées à l’odeur de poudre, certaines dans la zone slave, d’autres, dans ce que les Américains nomment le Grand Moyen-Orient (notion adoptée par l’administration Bush en 2004).
Ces révolutions, même si elles ont un caractère social, sont systématiquement étouffées par des rivalités nationalistes, religieuses, régionalistes ou ethniques… avec pour porte de sortie la sainte démocratie des droits de l’homme et du citoyen. En réalité, l’émigration pour ceux qui peuvent, la misère et la crève pour ceux qui restent.
Ces révolutions impliquent des factions armées de part et d’autre par ceux qui veulent s’approprier des zones pour exploiter le pétrole, l’uranium ou autres sources de matières premières. Quant à l’implication de la Russie dans la guerre actuelle en Ukraine, il semble que, en sus de ses intérêts économiques, le gouvernement russe ne se résigne pas à devenir une simple puissance régionale. Dans cet océan de rivalités bourgeoises, le prolétariat n’émerge que très rarement ; dans les pays de l’OCDE, par exemple, il passe son temps depuis plusieurs décennies à tenter uniquement de défendre ses acquis et l’emploi qui s’amenuisent de jour en jour.
Paul Mattick (1904-1981) écrivait en 1968 à propos de ce cycle de luttes en ­Occident :
« (…) le réformisme suppose que le capitalisme soit réformable. Tant que celui-ci conserve ce caractère, l’essence révolutionnaire de la classe ouvrière demeure à l’état latent. La classe ouvrière cessera d’avoir conscience de sa situation de classe, et elle identifiera ses aspirations à celles de la classe dominante. Un jour cependant, la survie du capitalisme finira par dépendre d’un “réformisme à rebours” ; le système sera contraint de recréer les conditions qui ont conduit au développement de la conscience de classe et à la perspective d’une révolution prolétarienne. Lorsque ce jour viendra, le nouveau capitalisme ressemblera à l’ancien, et il se retrouvera de nouveau, dans des conditions changées, face à l’ancienne lutte de classe (1). »

Cette période que Mattick caractérisait de « réformisme à rebours » touche à sa fin en Occident et il faut s’attendre à un renouveau de la lutte de classe.
Au Proche-Orient, il y a ceux qui s’engagent dans des guerres bourgeoises, endoctrinés par le nationalisme et les rivalités religieuses. Ce n’est certes pas nouveau ni spécifique au Proche-Orient ; il suffit de se référer, pour s’en convaincre aux divers massacres à Bakou (Azerbaïdjan) entre 1905 et 1918 (2).

Du fait des massacres en chaîne et répétés, il suffit pour une puissance étrangère impérialiste d’attiser ce feu pour que de nouveau tout s’enflamme. En 1905 les bolcheviks essayèrent dans le Caucase de calmer ces rivalités au sein du prolétariat, sans grand succès. En mars 1918, des Arméniens (chrétiens) vivant à Bakou massacrent des musulmans – en septembre, l’armée turque et des Azéris (habitants de l’Azerbaïdjan, chiites) massacrent les Arméniens de Bakou.
Mais il y a aussi ceux qui, sur plusieurs générations déjà, ont fui comme ils pouvaient le théâtre des guerres, formant d’importantes diasporas dans le monde, notamment les Arméniens, les Palestiniens, les Kurdes, les Juifs, les Iraniens, les Africains… Dans ces diasporas, nombreux sont ceux qui sont ou deviennent des prolétaires ; c’est le cas, par exemple, des Kurdes que les combats actuels en Syrie ont remis sur le devant de la scène. Ils seraient un million en Allemagne. Toutes ces diasporas n’ont de national qu’un passé lointain, culturel et linguistique essentiellement, qui tend à se dissoudre dans le capitalisme mondialisé.
Hannah Arendt (1906-1975) avait bien identifié ce phénomène migratoire de masse  de ce qui fut appelé des « minorités nationales », devenues apatrides à la suite de la première guerre mondiale et des différents traités de paix (4). Seulement, Arendt ne voyait pas ce phénomène comme une dissolution par le Capital des règles anciennes d’un nationalisme devenu impérialiste ; elle y voyait un défaut de la démocratie que la Société des nations (SDN) ne savait pas prendre en charge.
Elle voulait que justice soit rendue aux peuples sans Etat ni nationalité. Elle pressentait bien cette explosion de populations déplacées que nous connaissons aujourd’hui, dont elle dresse un tableau intéressant mais n’y voyait qu’une question de droit, d’égalité en droit, alors qu’il s’agit avant tout d’une prolétarisation universelle, c’est-à-dire d’une expropriation/déportation de populations par la guerre.
En Europe
Ces migrations affectent toute la planète et ont pour causes de nombreux motifs ; économiques (recherche d’un bien-être matériel), sociaux (fuite des zones de guerres) et politiques (fuite d’une dictature). Pour des raisons de place, je ne m’intéresserai ici qu’aux flux migratoires en direction de la « forteresse ­Europe ».
Nous savons d’expérience que la puissance de feu des bourgeoisies n’impressionne pas les populations surnuméraires dans le monde qui, pour survivre, s’attaquent à la forteresse Europe, et posent par leur seule présence un danger « sécuritaire » qui déborde maintenant les structures mêmes de la société capitaliste. Ces populations ne craignent pas la mort ; elle fait partie de leur quotidien depuis longtemps.
Ces mouvements migratoires affectent d’ailleurs aussi des Européens : nombreux sont ceux obligés de faire leurs valises pour chercher du travail ailleurs, qu’ils viennent d’Europe du Sud (Grèce, Espagne, Portugal, Italie) ou d’Europe centrale. En ce début du mois de janvier 2015, des prolétaires de Bosnie-Herzégovine ont été contraints de demander asile à la Croatie, victimes d’une série de faillites d’entreprises comme Aida, Dita, Konjuh et Livnica. Après une longue marche, ils ont finalement été refoulés au poste frontière d’Orašje.
Voilà le résultat de la guerre dite de Bosnie qui opposa de 1992 à 1995 Serbes, Musulmans et Croates : la population de Bosnie-Herzégovine a chuté de 600 000 personnes en conséquence des massacres et de l’émigration massive dus à la folie nationaliste.
De même pour les événements en Libye, Tunisie, Egypte, Syrie… Le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », leitmotiv de Lénine et de Woodrow Wilson en faveur de l’indépendance des colonies, finira après deux guerres mondiale par un partage entre les deux super-puissances qui est battu en brèche depuis l’implosion de l’URSS. Comme disait François Mitterrand : « Il faut revoir les accords de Yalta. » C’est ce qui se passe depuis le démembrement de l’ex-Yougoslavie et les guerres dans les Balkans (300 000 morts) (5).
Durant ces guerres, nous avons vu certains groupes gauchistes et libertaires soutenir l’UCK au Kosovo et aller jusqu’à demander à l’Etat français d’armer ces « libérateurs ». Actuellement, l’OTAN est à l’offensive et les lobbies pétroliers, financiers et militaristes jouent la déstabilisation des Etats, leur morcèlement, leur régionalisation, afin de pouvoir exercer un contrôle plus centralisé mondialement (6). C’est en tout cas ce qui me semble transparaître au niveau occidental. Je ne vois que quatre grand Etats à résister actuellement à cette offensive conjointe de l’OTAN et des milieux d’affaires : la Chine, la Russie, l’Iran et le Brésil – suivis dans une certaine mesure par plusieurs pays latino-américains.
Tous ces Etats sont bien entendu capitalistes et les différents camps ne représentent que la concurrence entre eux, où tous les arrangements, comme en Ukraine, peuvent se faire en haut lieu. Il se dit actuellement que les Etats-Unis se désengagent en Ukraine suite à un échange entre Obama et Poutine concernant Cuba qui ouvrirait ses réserves pétrolières et minières aux entreprises américaines. La Grèce se tournerait vers les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), c’est-à-dire la Russie. Toutes les combinaisons et tractations secrètes entre Etats et groupes d’Etats sont possibles, et c’est dans ce cadre, qu’une fois de plus, la question kurde refait surface.
La question du nationalisme kurde
On ne saurait traiter la question du nationalisme kurde sans considérer que toute question nationale est close depuis la première guerre mondiale. Dès Le Manifeste communiste de 1848, Marx indique que, comme le prolétariat doit en finir avant tout avec sa propre bourgeoisie, cette lutte revêt une forme nationale, bien que sur le fond il ne s’agisse pas d’une lutte nationale puisque le prolétariat n’a pas de patrie et que son objectif est d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, seule manière d’abolir l’exploitation d’une nation par une autre.
La question nationale n’a plus, depuis longtemps, d’intérêt économique pour le capital devenu transnational. Dès qu’il l’a pu, le capital national a rejeté les béquilles du monopole féodal que lui avait délivrées l’Etat, s’est émancipé et est parti à la conquête du monde. Rosa Luxemburg eut le mérite, contre le wilsonisme et le léninisme, de s’opposer au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », ce slogan séduisant qui visait à soutenir les mouvements nationaux en lutte contre le colonialisme. Et il n’est pas difficile de démontrer que les Etats-Unis et l’URSS allaient l’utiliser pour se partager le monde au détriment des anciennes puissances coloniales : l’Amérique aux Américains, telle était par exemple la doctrine du président James Monroe considérant que l’Amérique latine, tout juste émancipée de la tutelle espagnole, devait tomber dans l’escarcelle des Etats-Unis.
Il est un peu plus difficile aujourd’hui de combattre l’idéologie des interventions militaires dites humanitaires de notre sainte démocratie ; d’autant que cette idéologie se pare maintenant du drapeau d’une intervention contre d’affreux barbus obscurantistes, levier bien plus puissant pour obtenir l’adhésion des populations des nations guerrières.
Le jeu, nous le connaissons ; c’est celui du Capital qui, n’ayant comme patrie que l’argent rapportant de l’argent, n’hésite pas à fomenter des guerres ni à alimenter les deux camps adverses en armes et en carburant, les yeux fixés sur les indices boursiers. Par exemple, durant la première guerre mondiale, la Standard Oil de Rockfeller (actuellement Exxon-Mobil) avait le contrôle de l’approvisionnement en pétrole en Allemagne (7) et en France. Georges Clemenceau n’avait plus de « tigre dans son moteur » pour poursuivre la guerre et dut négocier avec la Standard Oil la livraison de pétrole ; ce qui lui fera dire : « une goutte de pétrole vaut une goutte de sang (8). »
De même durant la montée de Hitler au pouvoir, il est bien connu que celui-ci fut soutenu par Ford et bien connu que l’entreprise allemande Krupp alimenta les deux camps, et que ses usines ne furent pas bombardées par les alliés.
Nous pourrions écrire un dictionnaire sur ce genre de collaboration, qui vise à se débarrasser des crises par la guerre en faisant se battre les populations les unes contre les autres.
Certains qualifient à cet effet Daesh d’organisation islamo-fasciste (9) lui conférant un rôle d’épouvantail et d’agent du capital ; il est l’excrément obscurantiste produit par l’Otan et Israël qui, curieusement ne sont pas inquiétés par le monstre et vice-versa, l’ennemi commun étant l’Iran. Le monstre n’a pas perdu son temps : il s’est approprié des puits de pétrole pour son propre compte et viserait maintenant ceux du Kurdistan, en fait la relation intime entre Barzani et Israël via un Etat-croupion kurde, ami et allié d’Israël. Daesh, conséquence de l’invasion de l’Irak par les troupes de l’Oncle Sam en 2003, semble ne pas vouloir abattre Bachar Al-Assad, au moment où Obama lâchait l’initative franco-sioniste contre ce même Bachar Al-Assad. La Russie a, elle aussi, son islamiste radical, le Tchétchène Ramzan Kadyrov, qui met à la disposition de Vladimir Poutine un régiment spécial pour en découdre avec Daesh, considéré par Ramzan Kadyrov comme un agent de l’Occident.
Les Kurdes qui sont encore au Kurdistan, pour la plupart des paysans pauvres n’ayant pu fuir les combats, se trouvent pris en tenaille. Le prolétariat kurde est de par son importante diaspora, notamment en Turquie et en Allemagne (10), « dénationalisé », apatride, voire regroupé dans un communautarisme de parti comme le PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan côté turc.
Les événements politiques, guerres et émeutes, des dernières décennies ont poussé des millions d’êtres humains vers l’émigration. Les Kurdes sont de ceux-là, se réfugiant à Istanbul (3 millions de Kurdes), Izmir, Adana, Mersin en Turquie, Bagdad en Irak, ou Téhéran et Tabriz en Iran au point que près du tiers des Kurdes vivent actuellement en dehors du Kurdistan. D’autres, prolétarisés dans un premier temps en Turquie, sont passés en Allemagne (11), notamment à Hambourg, une ville portuaire où vivent et travaillent 35 000 Kurdes. Ce n’est pas un hasard si eurent lieu dans cette ville de violents affrontements avec les islamistes. Comme le disait en son temps Rosa Luxemburg : « Ne volera plus jamais, qui aujourd’hui n’a pas volé (12) » le nationalisme kurde est, de fait, mort-né  Il n’a pas plus d’espoir d’exister que les nations indiennes d’Amérique du Nord. Le combat du prolétariat kurde est ­universel.
Gérard Bad,
janvier 2015

 

NOTES

(1) Paul Mattick, « Le nouveau capitalisme et l’ancienne lutte de classes » (1968) repris dans le recueil Le Marxisme hier, aujourd’hui et demain (éd. Spartacus, 1983).
(2) Voir E. L. Keenan, « Remarques sur l’histoire du mouvement révolutionnaire à Bakou, 1904-1905 », Cahiers du monde russe et soviétique, 1962, vol. 3 n°3, accessible sur www.persee.fr/ web/revues/home/prescript/ article/cmr_0008-0160_1962_num_3_2_1505

(3) Hanna Arendt, Les Origines du totalitarisme, t. 2 L’Impérialisme, éd. Fayard.

(4) A la fin de la première guerre mondiale, les nouvelles frontières répartissent les Kurdes dans quatre pays (Irak, Iran, Syrie, Turquie). Les premières cartes du Kurdistan ont été dressées en 1919, par un envoyé kurde sur la demande de la Société des Nations (les articles 62 et 64 du Traité de Sèvres signé par le sultan et les Puissances prévoyaient un Kurdistan autonome voire indépendant et une Arménie indépendante).

(5) Guerre en Slovénie (1991), connue sous le nom de « guerre des dix jours » ; guerre en Croatie (1991-1995) ; guerre en Bosnie (1992-1995) ; guerre au Kosovo (1998-1999).
(6) François Thual, La Planète émiettée. Morceler et lotir, un nouvel art de dominer, éd. Arléa, 2002.

(7) L’Allemagne en plein développement industriel avait conscience du rôle stratégique du pétrole pour l’indépendance énergétique du pays. A cette époque (1912), l’Allemagne dépendait pour ses approvisionnements de la Rockfeller Standard Oil Company. La Deutsche Petroleum Verkaufsgesellschaft (Société allemande de vente du pétrole), la branche allemande de la Standard Oil, contrôlait 91 % des ventes de pétrole à l’Allemagne. Actionnaire à 9 % de la Deutsche Petroleum Verkaufsgesellschaft, la Deutsche Bank ne pesait pas lourd.
(8) La citation exacte est : « Il faut que la France combattante (…) possède l’essence aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain », d’après Pierre Fontaine, L’Aventure du pétrole français, Nouvelles Editions latines, 1967, p. 42, consultable sur
http://books.google.fr/books/about/L_aventure_Du_Petrole_Francais.html?id=BNHRrfUWYWQC&redir_esc=y

(9) Il n’y a aucun rapport entre l’islamisme et le fascisme, ni d’un point de vue économique, ni d’un point de vue social.
(10) En matière économique, les Kurdes sont notamment présents en France dans le secteur du bâtiment, de la confection et de la restauration. Leur communauté compte aussi de nombreux artistes (musiciens, peintres, cinéastes…).
(11) Selon Le Monde du 15 décembre 2004, il y aurait 2 375 000 Turcs en Allemagne, dont 1 million de Kurdes d’après l’Association des Kurdes d’Allemagne (KGD)
(12) « C’est aujourd’hui la nuit de Walpurgis sur le Brocken [montagne où se serait déroulée la nuit de Walpurgis] nationaliste.
“Sur un balai, sur un bâton
Ne volera plus jamais, qui aujourd’hui n’a pas volé*.”
Mais le nationalisme n’est qu’une formule. La substance, le contenu historique qu’elle couvre est aussi divers et ramifié qu’est creuse et pauvre la formule d’“autodétermination nationale” qui le cache. »
(Rosa  Luxemburg, Fragment sur la guerre, la question nationale et la révolution, 1918)
* Citation du “chœur des sorcières” dans le Faust de Goethe.