France – Capitalisme, mutations, résistances et politique

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2017, http://mondialisme.org/spip.php?article2610)

« La lutte des classes a été en France entre 1995 et 2015, à mon avis, beaucoup plus radicale, beaucoup plus dure qu’auparavant dans l’histoire du capitalisme dans ce pays, et il en résulte aujourd’hui la faillite de la France comme grand pouvoir capitaliste. » Le camarade allemand qui nous écrit cela travaille depuis longtemps sur la lutte des classes en France et plus particulièrement, « en ce moment, sur la centralité et la priorité de la lutte des classes en France depuis 1913 en quatre phases de développement (1). »

Il n’existe pas de statistiques officielles et fiables des jours de grève en France (elles existaient mais ont été arrêtées en 2011) Pourtant, si l’on se fie aux déclarations officielles, celles-ci ne parlent guère que du faible taux de recours à la grève. En explorant les données diverses qui pouvaient justifier ce point de vue, il est apparu que les commentateurs allemands considéraient que la France était en première position en Europe quant aux grèves, avec un taux de grève huit fois plus important qu’en Allemagne, soulignant qu’entre 2005 et 2013 on trouve un taux annuel de 132 jours de grève pour 1 000 travailleurs, soit 3 à 4 millions de jours de grève (2). Ce que confirme avec insistance une économiste ; « La France est entrée en 2016 dans une longue période de conflits sociaux (3). »

Si l’on veut aller au-delà et trouver des chiffres sur ce sujet dans des sources diverses plus ou moins fiables touchant le nombre de grèves dans la période récente : 81 grèves en 2014, 966 en 2015, 800 en 2016. Mais ce décompte ne dit pas grand-chose car il inclut sous une seule unité les grèves locales (les plus nombreuses), les grèves nationales et les grèves générales ; et il en dit encore moins quant au nombre de travailleurs concernés, la durée des grèves et leur niveau de violence.

Mécontentement. Un seul chiffre pour donner une idée de la multiplicité des « petites » grèves : dans une semaine de mai 2017 on dénombre 13 grèves en France dans l’enseignement, les collectivités locales, la santé, la métallurgie, les postes, EDF, la SNCF et autres transports terrestres et aériens (4).

La sécheresse de ces chiffres ne donne aucune indication quelconque, pas plus sur les motivations que sur l’atmosphère et les arrières-plans d’une lutte quelle qu’elle soit. Dans les luttes dans une entreprise, sur un objectif précis, d’autres facteurs, par exemple un ressentiment quant à l’atmosphère générale de la boîte, peuvent donner plus de force et de cohésion à l’action. Il en est de même pour les grèves nationales d’une branche ou une grève générale toutes branches confondues. L’exemple récent le plus marquant est donné par les actions de 2016 contre la loi El Khomri qui procédaient tout autant d’un malaise général du monde du travail qui pouvait aussi apparaître dans d’autres secteurs.

S’il est un domaine où il est particulièrement difficile de faire une évaluation c’est précisément le niveau de mécontentement, d’une part parce que les éléments qui pourraient permettre une approche dépendent des pouvoirs économiques et politiques qui n’ont aucun intérêt à le faire apparaître dans des chiffres, d’autre part parce que les actions ou manifestations qui peuvent en témoigner sont très diverses et parcellaires – les grèves n’en étant qu’une partie.

Population et PIB. Quitte à rester très imparfait dans cette évaluation parce qu’utilisant ces statistiques biaisées (5), on peut tenter une certaine approche de cette question en évaluant la relation entre l’accroissement de la population et l’évolution du PIB ou celle de l’indice de la production industrielle, la seule ­activité engendrant de la plus-value pour le ­capital.

De 1990 à 2017, la population française est passée de 58,5 millions d’habitants à 67 millions, soit une augmentation d’environ 15 % ou une moyenne de 0,40 à 0,50 par an. De 2007 à 2016, le PIB par habitant n’a évolué que de 31 500 euros à 31 800, ce qui montre que le PIB global n’a subi que la même progression de la population. En réalité ces chiffres représentent une régression car le PIB inclut des éléments, notamment financiers, qui n’ont rien à voir avec la production de biens de consommation. De 1990 à 2015, le taux de pauvreté mesuré en pourcentage du revenu moyen d’un salarié est passé à 8 % de la population (pour un revenu à 50 %, le nombre de ces pauvres étant passé de 4 à 5 millions) et à 15 % (pour un revenu à 60 %, le nombre des pauvres, passé de 7,5 millions à 9 millions). Ce dernier chiffre représente environ 3 % de la population âgée de 15 à 64 ans, mais près de 10  % si l’on considère qu’un quart de cette population n’a aucune activité professionnelle.

Si l’on considère les trois millions de chômeurs (10 % de la population active), les 15 % qui sont dans des situations précaires (CDD et intérimaires), le temps partiel qui atteint 20 % des actifs, le million d’auto-entrepreneurs à la situation mouvante et précaire – tous éléments qui s’associent ou se surajoutent à la précarité de l’emploi et à d’autres facteurs pesant sur la vie quotidienne comme la charge du logement –, on peut comprendre pourquoi s’est développée au cours des année l’inquiétude de basculer d’une situation relativement stable dans une des catégories de précarité et de difficultés. Et, corrélativement, la constatation de l’impuissance des politiques à régler les conséquences d’une situation économique mondiale de crise qui s’impose par tous les canaux possibles des relations autour de l’exploitation de la force de travail.

Résistances. En regard d’une telle situation, qui s’exprime directement par une désaffection de la politique en général et l’abandon de toute adhésion aux structures (partis et syndicats) qui étaient supposées adapter les relations de travail aux nécessités du capital, mais qui s’avèrent impuissantes à le faire, quelles résistances se manifestent avec une certaine efficacité ? Car jusqu’à aujourd’hui le capital n’a pas réussi par ses relais politiques à imposer en France une austérité de choc comme celle qui fait florès dans nombre de pays européens. Il est bien évident que ces résistances à l’exploitation de la force de travail (on résiste dès que l’on subit la dictature de l’obligation de vendre cette force), d’une part existent toujours, d’autre part doivent s’adapter constamment, dans une dialectique permanente action-répression.

Cette adaptation dépend de la nature du contrat de travail (on ne résiste pas de la même façon si l’on est salarié en contrat à durée indéterminée [CDI] ou si l’on est auto-entrepreneur) et dans chaque situation en fonction des techniques de production et de l’organisation du travail en découlant (la perruque, largement utilisée lors du travail aux pièces, n’existe plus sur la chaîne automatisée au maximum, qui ouvre d’autres possibilités de résistances). De plus, même si elles n’apparaissent pas liées directement au processus de production, d’autres formes de résistances – contre le fonctionnement global du système – peuvent se faire jour, polarisant un mécontentement et des frustrations qui ne peuvent s’exprimer sur le terrain – en général d’exploitation de la force de travail – où elles se situent.

Grèves. Etant donné que plus de la moitié de la population en âge de se faire exploiter l’est sous la forme de CDI, les formes de résistances peuvent s’apparenter avec toutes les formes de résistances antérieures, mais aussi avec des formes innovantes en relation avec les nouvelles techniques de production, notamment l’automation. La grève reste ainsi une des premières formes de résistance. Elle a pu prendre dans un passé récent la forme de mouvements illimités nationaux, comme en 1995 contre la réforme des régimes de retraite ou en 2006 contre le CPE.

Nous évoquerons ci-dessous la révolte des banlieues de 2005 ou le mouvement contre la loi travail lié à Nuit debout de 2016, qui n’étaient pas liés directement aux relations de travail. Mais ils ont quand même renforcé la prudence des pouvoirs économiques et politiques dans leurs projets d’adaptation des conditions de travail aux nécessités du capital, par crainte d’explosions sociales du style 1995 ou 2006, abandonnant toute attaque frontale pour une sorte de grignotage dans le détail de l’exploitation du travail au niveau des unités de travail. Le résultat est qu’à défaut de mouvements globaux, on se trouve devant toute une série de conflits locaux, spécifiques mais récurrents. Ils forment aujourd’hui la trame des résistances dans ce secteur des relations de travail, comme nous l’avons relevé au début de cet article en soulignant de nouveau que ces mouvements concernent presque tous des travailleurs ayant un emploi fixe, et pour lesquels le recours à la grève n’influe pas sur leur condition de travailleur – bien que dans la période récente, là où le rapport de forces penche du côté des dirigeants, de dures sanctions individuelles aient pu marquer ces conflits locaux (6). Là où la pression managériale – la terreur – se fait trop forte et porte particulièrement sur tel ou tel travailleur, pour les plus fragiles, au-delà de la dépression ou autre effet physique et/ou psychique, certains ne trouvent d’autre issue que dans le suicide, comme à La Poste ou à la SNCF.

Violence. Une autre caractéristique des conflits des vingt dernières années, par-delà les « grandes grèves » évoquées et cette poussière de petites grèves localisées, fut l’irruption d’une violence sociale, souvent sous forme de menace de destruction de l’appareil de production ou l’attaque physique de dirigeants. Cette voie fut ouverte en quelque sorte par le conflit Cellatex en 2000 (7) pour s’étendre dans la période 2009-2010 lors des restructurations conséquentes à la crise mondiale. Dans une période plus récente, ces poussées de violence sociale ont resurgi chez Goodyear à Amiens et chez Air France, pour revenir récemment dans la Creuse chez un sous-traitant de l’automobile, GMS, avec la menace de faire sauter la barraque. Ce qui montre la latence d’une violence qui peut resurgir à tout moment n’importe où.

Productivité. Il ne faut pas, dans l’évaluation de cette conflictualité, négliger les autres aspects de la sacro-sainte productivité qui, à défaut de grandes grèves et de conflits ouverts quels qu’en soient les caractères, s’exprime dans le quotidien de l’exploitation, soit dans des comportements individuels face aux règles de cette exploitation, soit collectivement. Les sociologues ont évalué l’impact de ces comportements sur la formation de la plus-value pour conclure qu’ils étaient infiniment plus efficaces quant à cette résistance que l’ensemble des conflits ouverts comme la grève. C’est pour une bonne part ce qui explique d’une part les évaluations – et les salaires –- du travailleur à la performance, et d’autre part le phénomène auto-entrepreneur (Uber et compagnie…) sur lesquels nous reviendrons.

Dans l’évaluation de la productivité – en fait de la mesure du taux de plus-value –, si le salaire reste un des éléments, d’autres éléments ont tout autant d’importance :
– le temps de travail avec le taux de présence c’est-à-dire l’absentéisme ;
– le rythme du travail lié au degré d’automatisation ;
– la qualification, c’est-à-dire le temps de formation lié au turnover ;
– la récupération qui peut se faire sur tous les éléments précédents comme sur la marchandise elle-même.

L’accent mis dans la période récente sur les salaires, les conditions de travail, la précarisation, l’automatisation, les réseaux sociaux et autres « modernismes », ont quelque peu relégué les problèmes qui étaient récurrents dans les périodes de plein emploi : l’absentéisme, le turnover et les variantes de la récupération.

Mais ils continuent d’exister et même ont pris d’autres formes adaptées à l’évolution des techniques de production et autres sans pour autant laisser pour compte ce qui se pratiquait autrefois.

Absentéisme. Commençons par l’absentéisme qui ne concerne plus que ceux qui sont en CDI ou en CDD. Un taux entre 4 % et 5% n’arrive pas à être réduit malgré la crise, poussé par des problèmes personnels, dont le stress dû aux conditions de travail – en gros des problèmes de vie. Evalué à 4,85 % du temps global de travail en 2010, il se maintient à 4,55 % en 2015 et a coûté 60 milliards d’euros en 2016. Bien sûr, ces chiffres ne concernent nullement le travail intérimaire ou l’auto-entreprise, puisque l’absence de l’intéressé n’est pas payée ; et pourtant cela peut avoir une incidence à cause du turnover incident à cette absence non rémunérée.

Sabotage et cyberattaques. Laissons de côté pour le moment la question du turnover qui recoupe toutes les formes d’exploitation du travail pour évoquer le sabotage qui s’insère entre le conflit ouvert – la grève notamment – et la récupération en bloquant le procès de production, permettant de « gagner » du temps. Il peut être une forme de radicalisation de la grève comme ce sectionnement de câbles dans la Haute-Loire en mai 2016, ou, aux Etats-Unis, pour épauler la grève de Verizon. Il peut être une action individuelle d’un travailleur particulièrement frustré (8). Mais tout comme pour la récupération individuelle dont nous parlons plus loin, ces formes de sabotages individuels, même si elles existent et même si leur  multiplication peut avoir un effet sur la productivité, ne sont que de l’artisanat eu égard aux énormes possibilités que donnent tous les processus informatiques (notamment les cyberattaques dont on a parlé tout récemment). Cela va du piratage (et vente) de données, au transfert de fonds bancaires (les banques sont toujours très discrètes sur l’importance de ce qui se réfère au sabotage et à la récupération) et à la cyberattaque de grande dimension (9).

Voler son employeur. « Voler son employeur, c’est la routine (10) » et cela concernerait un salarié sur trois, quel que soit son statut. (Il est dit aussi que c’est l’arme idéale des faibles.) Se partageraient trois sources de pertes eu égard à la productivité, par tiers pour chacun : le vol par les clients, par les salariés et les carences administratives. Mais là aussi, eu égard à ce qui est soustrait aux banques, cela relève de l’artisanat.

Si la perruque traditionnelle (fabriquer un produit avec la matière première et les machines de son entreprise) est devenue particulièrement difficile – elle s’est réduite avec l’organisation présente du processus de production –, l’introduction dans le secteur des services de l’usage de l’informatique donne certaines possibilités où l’on retrouve le vieux conflit entre le contrôle et le détournement de celle-ci (usage du téléphone, ou de l’ordinateur à des fins personnelles) (11).

Il est particulièrement difficile de chiffrer l’impact sur l’ensemble du procès de production d’autant plus que l’ampleur de la chaîne logistique entre production et distribution est étendue à l’échelle du monde (depuis le piratage maritime, le détournement de conteneurs, le vol de camions et de leur chargement), d’autant plus que l’énorme appareil destiné à prévenir les vols ou sabotages petits ou grands a un coût particulièrement élevé (rien que pour les « petits vols » le contrôle coûte plus cher que les vols eux-mêmes – pour ne pas évoquer le coût des patrouilles maritimes conjointes contre le piratage maritime en Mer Rouge).

Turnover. Etant donné que près de la moitié des travailleurs carburent sous un emploi précaire sous une forme ou sous une autre, le capital a-t-il résolu, en France comme ailleurs, la question du turnover, qui était une de ses plaies avec l’absentéisme dans sa période de prospérité ? On pourrait penser de prime abord, considérant que cette moitié précaire n’est payée que pour le temps de travail fourni et que c’est une variable d’adaptation de la marchandise force de travail aux impératifs de la production, qu’effectivement le capital tire un profit maximum d’une telle situation et particulièrement qu’il a résolu ce vieux problème.

Dans une profession particulièrement touchée par le travail précaire – l’hôtellerie-restauration – le turnover serait trois fois plus élevé qu’ailleurs (12). Ce que confirment d’autres enquêtes. 32 % des salariés pensent changer d’emploi (13). Ce zapping professionnel ferait qu’un précaire changerait d’emploi tous les deux ou trois ans. Un seul ­témoignage peut permettre de situer le problème ; cet intérimaire avec un CAP de ­boulanger-pâtissier a eu une « carrière professionnelle » chez un artisan boulanger-pâtissier, de manœuvre dans une usine métallurgique, puis chez un plâtrier, dans une carrière de minerai de fer, dans une boulangerie industrielle, dans l’enseignement, pour retourner dans l’usine métallurgique toujours comme intérimaire (14).

Mis à part le gâchis humain que représente avec sa part d’insatisfaction cette sous-utilisation de capacités professionnelles, la question se pose de savoir quel intérêt le capital peut réellement trouver dans cette solution à l’adaptation étroite de la marchandise force de travail aux nécessités de la production ? Car tout travail non professionnel de manœuvre suppose une adaptation plus ou moins longue pour acquérir assez d’expérience pour pouvoir atteindre le rythme de travail requis. Les plaintes patronales quant au zapping professionnel sont le revers de la situation que l’exploitation dans ces conditions a elle-même développées. Il faut quand même trois heures pour être capable d’ajuster dans le temps requis une portière de voiture sur son châssis. Même accrocher des pièces à galvaniser sur un support suppose une dextérité et une expérience que l’on n’acquièrent qu’après des journées de travail.

On pourrait multiplier les exemples qui montreraient que par son insatisfaction même, l’intérim a son revers qui n’est nullement la productivité recherchée par ailleurs. Comme ce secteur concerne la moitié de la population active, on peut considérer que les résistances ouvrières (c’est-à-dire le travailleur privilégiant son intérêt à celui du capital) font que cette orientation de l’organisation du travail pour résoudre certains problèmes de productivité ne résolvent rien en fait mais créent d’autres problèmes beaucoup plus difficiles à cerner et à résoudre.

Le Journal d’un intérimaire cité (note 14) souligne que dans l’usine les intérimaires ne s’écrasent pas du tout à cause de leur précarité : ils trouvent d’autres possibilités de lutte plus sournoises. Ils biaisent constamment avec le règlement et, en raison du stress, de la fatigue et des mauvaises conditions de travail (et parfois de leur vie personnelle) font un usage constant de tous les dopants possibles et que le tout a des incidences évidentes sur la sacro-sainte productivité. Le vol de petits outils et, lorsque c’est possible, de matériel, le vol de temps en prenant des pauses diverses sévit tout autant qu’ailleurs.

Blocages. Si toutes ces résistances concernent le monde de l’exploitation directe de la force de travail, il est un autre champ de résistance, hors de ce domaine mais qui recoupe les impasses dans lesquelles les tentatives de marche en avant du système en France sont tout autant bloquées. Il est de fait que plusieurs « grands projets » du développement capitaliste se heurte à des résistances telles qu’elles conduisent à des blocages. Chacun peut avoir connaissance des oppositions globales à l’exploitation du gaz de schiste ou à l’expansion du tout-nucléaire ou les « bonnets rouges » en Bretagne, ou de blocages plus ponctuels comme Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon, du site de Bure et autres avec la formation de ZAD. Mais ces oppositions existent également dans le détail de la mise en œuvre locale de politiques touchant tous les secteurs de la vie sociale, dont on n’a connaissance souvent qu’au hasard de contacts personnels (15). Ainsi, le blocage dans l’expansion et la modernisation du ­capital en France rejoint les blocages dus aux résistances ouvrières. Elles contribuent d’une part à faire fuir les industries tant par leurs difficultés d’expansion que par les coûts de production qui ne supportent pas la concurrence étrangère, d’autre part dans la méfiance des investisseurs étrangers devant une réputation amplifiée par la médiatisation mondiale d’incidents sociaux comme ceux de Goodyear ou d’Air France.

Il est évident que la France de 2017 n’est plus la France de 1945. Les structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail ne sont pas du tout ce qu’elles étaient alors : cette exploitation optimum, de la source de la plus-value ou de l‘utilisation d’une partie de cette plus-value entre production et consommation dépend étroitement des structures de l’entreprise capitaliste elle-même et des techniques utilisées à l’intérieur de chaque entreprise.

Gérer : l’exemple des retraites. Prenons un seul exemple : les régimes spéciaux de retraite, un os difficile à digérer pour le capitalisme d’aujourd’hui. En 1945, la nécessité de redresser rapidement le capital en France nécessitait  de favoriser les secteurs clés tant de l’encadrement politique que de l’économie. Les régimes spéciaux devaient s’assurer de la solidité de ces secteurs pour l’ensemble du pouvoir. Ces régimes spéciaux, beaucoup plus favorables que le régime général (lui-même avantageux par rapport à ce qui se faisait auparavant) œuvraient en ce sens. D’un côté, ces régimes spéciaux touchaient l’administration d’Etat et des collectivités, l’appareil de sécurité (policiers et militaires), l’appareil juridique (toutes professions concernant le droit), l’enseignement et la colonne vertébrale d’alors de l’économie (l’énergie – mines et électricité –, les transports dominants – chemins de fer et aérien). Pour ces derniers régimes, la pénibilité du travail pouvait également justifier quelque peu ce « privilège ». Sauf ce qui touche la fonction régalienne de contrôle-répression (eux aussi touchés par l’évolution des techniques) tous les autres régimes spéciaux sont devenus ou inexistants (il n’y a plus de mines) ou totalement anachroniques d’autant plus que, face à la crise et au tarissement des ressources le recours s’est fait de plus en plus important à des travailleurs précaires restant hors du statut privilégié.

On pourrait multiplier les exemples de tels anachronismes dont le coût global impose d’être réduit voire supprimé, car consommant inutilement de la plus-value, ce qui crée d’une part des situations de conflit permanent (on comprend bien que les intéressés défendent bec et ongles leurs « avantages acquis ») et d’autre part constitue une incitation revendicative dans le secteur général. Il est évident que la généralisation de la retraite avec l’institution d’un système de points (déjà pratiqué pour la retraite complémentaire) et son financement par l’impôt lié à l’activité économique serait un formidable coup de pied dans la fourmilière, d’une part dépossédant de tout pouvoir un tas d’institutions de gestion paritaire, dont les syndicats, et d’autre part permettant une simplification et une rationalisation avec la mise en place de toutes les numérisations possibles.

Plus-value. Mais ces régimes spéciaux, pour importants qu’ils soient dans la nécessité d’une réforme de l’ensemble du système, ne sont qu’un des éléments intervenant dans cette nécessité. C’est un des problèmes structurels mais le problème central reste pour le capital en France (et européen de surcroît) d’accroître la part de plus-value extraite dans la production, que celle-ci soit réalisée sur le plan national ou international (à travers les multinationales françaises), et de limiter, comme nous venons de le souligner, la part de celle-ci absorbée par tous les corps intermédiaires en vue de la réalisation de cette plus-value dans la consommation.

Prélèvements sociaux. Ceci explique l’insistance constante sur le taux des prélèvements sur le PIB – en fait sur cette plus-value – pour le fonctionnement de l’Etat et la redistribution sociale (nécessaire tant pour garantir la paix sociale que pour assurer un minimum de fonctionnement au système dans le cadre national voire européen) : ce taux des prélèvements sociaux atteint 46 % et le taux global de la dépense publique atteint 56 % du PIB (la moyenne européenne est de 40 % dont 37 % pour l’Allemagne). La situation démographique spécifique de la France peut, en partie seulement, expliquer ce décalage : une population avec une dominante de vieux et de jeunes, les dépenses de santé et vieillesse d’une part, et d’aide familiale et d’éducation d’autre part, contribuent à cette spécificité française.

Même si elles ont pu subir quelques atteintes, l’ensemble des conditions préservant les « garanties sociales » sont restées intactes, en raison des résistances et de la prudence conséquente des gouvernants, ce qui explique ces différences dans les possibilités de survie en France et, partant, du taux élevé des prélèvements sociaux.

Comme nous l’avons déjà souligné, l’ensemble des résistances de toutes sortes a fait que pas plus la droite que la gauche n’ont voulu les affronter directement, ou leurs rares tentatives ont échoué. Cela non seulement n’a pas permis de réduire le taux des prélèvements alors que les tentatives d’augmenter la plus-value extraite directement (voir toutes les restructurations du cadre de l’exploitation de la force de travail) ne donnaient que des résultats mitigés car soulevant plus de problèmes qu’ils n’en résolvaient et créant d’autres formes de résistance.

L’impasse que nous avons soulignée devient une question de simple survie pour le capital en France et elle implique de réduire drastiquement d’une part les limites à l’exploitation directe de la force de travail (d’où les projets touchant tant les embauches et les licenciements, les facilités de licenciement et leur indemnisation éventuelle) qu’aux accessoires du salaire (financement et réorganisation de la gestion des avantages sociaux). Par ailleurs, ces réformes de fond permettraient une rationalisation de la gestion et de l’ensemble des prélèvements sociaux et autres et l’introduction de méthodes modernes de management. Attendons pour voir.

« Union nationale ». Ce qui se passe sur le plan politique peut s’assimiler d’une certaine façon à une union nationale. Dans le passé, les unions nationales n’ont jamais présagé rien de bon pour l’ensemble de la population et plus particulièrement la classe ouvrière. Il s’agit d’imposer à ceux-ci des sacrifices tels qu’ils apparaissent absolument nécessaires pour leur survie même, comme en temps de guerre. La « Patrie capitaliste française » est-elle si menacée face aux ennemis que représentent les autres capitalismes nationaux et mondiaux ? Mais en fait ce n’est pas de cela qu’il s’agit : dans le sauvetage patriotique de l’union nationale, l’ennemi qu’il s’agit de vaincre est l’ensemble de ceux qui peu ou prou font que le capital en France se sente assez menacé pour lancer cette expérience de sauvetage national.

« Interlocuteurs sociaux ». Il reste une question non négligeable dans tous ces projets, celles des « interlocuteurs sociaux ». Pas seulement les syndicats mais aussi toutes les représentations de la société civile dont l’irruption dans les processus de blocage ont été déterminants mais dont il est difficile de prévoir un avenir tant il s’agit d’un domaine imprécis tant dans ses objectifs que dans ses formes d’action. Par contre le rôle des syndicats dans l’encadrement de la gestion de la force de travail n’est plus à faire, même si ce rôle se limite plus aujourd’hui à une force légale qu’à une force d’adhésion. Qu’ils soient patronaux ou de salariés, les syndicats restent un maillon légal incontournable, au cœur de l’activité économique : ce sont eux qui sont les premiers à être consultés en vue des réformes essentielles.

Certains peuvent regretter la période de l’immédiat après-guerre où la CGT était, sous une forme de capitalisme d’Etat, pratiquement le seul syndicat représentatif, pouvant intervenir à tous les échelons de gestion et de contrôle tant de la force de travail que des termes du contrat de travail. On ne souligne pas suffisamment que les différentes scissions syndicales au cours des soixante-dix années écoulées ont plus représenté la défense d’intérêts spécifiques que les questions politiques ou d’orientation interne (réformisme contre radicalisme) habituellement avancées. On peut pourtant relier ces scissions au mouvement global de transformation des conditions et du contenu de la gestion de la force de ­travail (16).

Ce mouvement global ne permet guère de prévoir quel sera le futur des relations de travail en fonction notamment de l’évolution des techniques et de ses effets sur la productivité du travail. Par exemple un texte récent, Imaginer l’avenir du travail (17), distingue les travailleurs de « l’organisation apprenante », ceux des « plates-formes apprenantes virtuelles », « le superintérim » et le « taylorisme new âge ». Les premiers, qui restent dans le « salariat et le lien de subordination classique », auraient des « perspectives de formation continue et de mobilité ascendante » ; les deuxièmes aussi, mais comme ils perdraient le « lien de subordination » ils iraient, comme ceux des deux dernières catégories, vers des « risques psychosociaux » ; les deux dernières catégories concerneraient des travailleurs peu ou non qualifiés (les intérimaires plutôt dans les services, les tayloristes plutôt dans la production), leur autonomie serait subie plutôt que choisie et ils n’auraient guère de « perspectives de ­mobilité ».

Si les syndicats, dont le pouvoir bureaucratique dans l’entreprise est fortement entamé par cette individualisation des décisions aux mains des représentants élus hors de toute intervention supérieure, si leur pouvoir au sein de toutes les organisations paritaires disparaît du fait de l’élimination radicale de tous ces organismes, que leur reste-t-il en dehors d’une adhésion de leurs membres qui au cours des années seréduit comme une peau de chagrin ? C’est ce qui devient, pour partie, le cœur du débat gouvernemental. Il n’est pas sans intérêt de constater que lors de ces premiers entretiens, les syndicats se soient félicités de l’intention du pouvoir politique visant à « redonner du pouvoir aux syndicats de branche ». Pour monnayer leur soutien à des réformes préjudiciables aux travailleurs ? Echangeraient-ils leur pouvoir légal menacé contre un plat de lentilles ?

Ce ne serait pas nouveau. Tant qu’existe une exploitation de la force de travail, quelles qu’en soient les formes et les conditions, des résistances se développent et si des transformations ont visé à vaincre certaines formes de résistance, d’antres ­naissent à leur tour dans une dialectique résistance-répression qui durera tant que durera l’exploitation de la force de travail par le ­capital.

Qui vivra verra comme dit le proverbe, personne n’est prophète sur ce territoire de la lutte de classe. D’autant plus que l’activité économique sur laquelle se baserait l’essentiel des réformes envisagées dépend entièrement de l’évolution non seulement de l’Europe mais du monde entier, évolution dans laquelle le capital doit faire face à ses problèmes intrinsèques mais aussi de plus en plus aux conséquences de l’impact de son développement sur l’environnement naturel.

H. S.

Notes

(1) Courriel de T. S.
(2) Institut allemand WSI, filiale de la Confédération allemande des syndicats (Deutscher Gewerkschaftsbund).
(3) « 3 millions de jours de grève en France », Manon Meisterman, 31 mars 2016, Fondation iFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques).
(4) Site « C’est la grève, agenda des grèves en France » : http://www.cestlagreve.fr
(5) Voir Annexe ci-dessous.
(6) Pour ne citer que la SNCF, on constate de nombreuses actions locales sur les conditions spécifiques de travail – récemment, Le Bourget gare de triage en janvier, Trappes gare de triage le 27 mars, Libourne et Contras le 24 mai .  Grèves entraînant des menaces de sanctions contre les syndicalistes de base. Révolution permanente, Notre classe, Change.org, Le Parisien, 27 mars 2017.
(7) Voir « A Givet, une nouvelle forme de la lutte de classe ? », Echanges n° 94 (été 2000), « Quelques précisions sur Cellatex », n° 95 (automne-hiver 2000), et  Cellatex, quand l’acide a coulé, un chef-d’œuvre de récupération », n° 97 (été 2001).
(8) Selon une étude évoquée par Le Figaro (2 mars 2016), la France serait le pays où les salariés seraient les moins heureux, globalement insatisfaits, et les moins impliqués dans l’exécution de leur mission. On demande à voir si ce n’est pas aussi le cas dans d’autres pays. Un exemple de ce sabotage individuel est donné par ce qu’on a appelé « l’affaire des chocolats » (10 janvier 2016) où une ouvrière de la confiserie industrielle Lindt d’Oloron -Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques) mettait de petites pièces métalliques dans les crottes de chocolat passant sur la chaîne de production où elle œuvrait (elle a été condamnée à un an de prison avec sursis).
(9) La dernière de ces cyberattaques, d’ampleur internationale a touché la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, le Portugal, le Mexique, l’Australie et la Russie. En France, Renault a été contraint de stopper la production dans plusieurs sites, les robots étant totalement déréglés (rapport de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information [ANSSI] cité par Le Point.fr, 13 mai 2017) (http://www.lepoint.fr/automobile/actualites/cyberattaque-pas-d-entites-francaises-touchees-a-part-renault-anssi-13-05-2017-2127093_683.php).
(10) Catherine Boulay, France Inter, 24 février 2016.
(11) On ne sait si cela peut donner unne mesure de la dimension de cette utilisation personnelle des réseaux sociaux de l’entreprise, mais pour pallier cette forme de détournement, Google autorise ses employés à consacrer 20 % de leur temps de travail à l’usage personnel des instruments de travail.
(12) « Turnover, comment lutter contre ? » Mylène Sackswik, directrice d’une agence d’intérim, L’Hôtellerie-Restauration, 15 février 2017 (http://www.lhotellerie-restauration.fr/journal/emploi/2017-02/Turnover-comment-lutter-contre.htm).
(13) Newsletter Mode d’emploi, avril 2012.
(14) L’Usine nuit et jour, journal d’un intérimaire, de Patrice Thibaudeaux, éd Plein chant, 2016.
(15) « Il n’y a pas de miniluttes », Echanges n°154 (hiver 2015-2016), correspondance sur une lutte locale contre une réforme de l’enseignement public.
(16) « La loi sur la représentativité et l’indépendance des syndicats », Echanges n° 129 (été 2009), « Heurs et malheurs de la réprésentativité syndicale », Echanges nos 133 (été 2010) et 135 (hiver 2010-2011) et, sur la loi El Khomri, « Six mois de lutte, pour qui et pourquoi ? », Echanges n° 156 (été 2016).
(17) Imaginer l’avenir du travail, quatre types d’organisation du travail à l’horizon 2030, de Salima Benhamou, document de travail de France Stratégie (Commissariat général à la stratégie et à la prospective, un laboratoire d’idées (« think tank ») placé auprès du Premier ministre), http://www.strategie.gouv.fr/document-de-travail/imaginer-lavenir-travail-quatre-types-dorganisation-travail-lhorizon-2030

ANNEXE

Les statistiques économiques, un outil biaisé

La critique de cet instrument que sont les statistiques économiques n’est plus à faire. Dès le milieu du xixe siècle, le premier ministre britannique Disraeli émettait cette célèbre constatation : « Il y a trois sortes de mensonges : le mensonge ordinaire, le parjure et la statistique » (« « Lies, damned lies, and statistics »). Plus récemment un autre premier ministre britannique, Churchill, donnait une précision intéressante : « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées. » Et cet autre aphorisme : « Les statistiques c’est comme le bikini, ça montre tout mais ça cache l’essentiel. » Si le sujet vous intéresse : La Statistique ou une autre façon de représenter une nation, d’Emmanuel Didier (La Découverte, 2011) ou un entretien avec l’auteur de ce livre dans La Croix : « Il faut avoir une lecture critique des statistiques » (http://www.la-croix.com/Economie/France/Emmanuel-Didier-Il-faut-avoir-lecture-critique-statistiques-2016-05-01-1200757084).

Le moindre frémissement est commenté, récupéré par des politiques qui ne racontent plus d’autre histoire que celle des chiffres. Pourtant la réalité économique et sociale ne se résume pas à l’arithmétique. C’est là un débat permanent : les statistiques sont-elles des données objectives au service de la décision politique ? Ou bien des outils qu’on manipule pour servir une idéologie ? Sans doute un peu des deux. Il faut peut-être commencer par revenir aux origines mêmes du mot « statistique » forgé au xviiie siècle à partir du terme italien statista, l’homme d’Etat. C’est donc bien, dès le départ, un outil au service du gouvernement.

Ce qui a évolué, c’est que les statistiques sont devenues une fin autant qu’un moyen. La culture de l’évaluation, appliquée à l’action publique, a fait son chemin.

Correspondance : militants et agitateurs

Paru dans Echanges n° 156 (été 2016)
D’un camarade expatrié dans un pays du monde au régime autoritaire (mai 2016)

Je commence à m’approcher d’un micro-groupe d’ouvriers [qui] publient un journal dans leur langue. Ils viennent de rentrer des Etats-Unis où ils faisaient un tour en interviewant des ouvriers militants là-bas. Je ne sais pas si tu en as eu des échos. Au quotidien, ce qu’ils font c’est aller travailler dans les usines avec le but de s’organiser et s’éduquer dedans.
Alors ils font une récolte des témoignages des expériences similaires afin d’y réfléchir eux-mêmes et les font transcrire ou traduire pour les diffuser auprès des ouvriers tant que possible. En fait ne je connais que peu l’histoire de ta jeunesse, si tu faisais des actions comparables (par exemple te faire embaucher dans une industrie « clé » dans le but d’organiser [les ouvriers]. As-tu publié des textes sur de telles expériences, ou serais-tu prêt à te faire interviewer sur le sujet par un copain à Paris?
Et aussi : si tu connais d’autres personnes qui pourraient éclairer, partager ou critiquer des actions de ce genre.
Quant à moi je me prépare à monter une école du soir de cours d’anglais pour les ouvriers en septembre. Il est toujours fort possible que le projet tombe à l’eau mais je m’y mets.

Réponse

Avant de répondre aux questions que tu poses, je dois souligner qu’à celles-ci, il n’y a pas de réponse unique et que, d’une part les situations des relations de travail dans un pays défini définissent des réponses différentes pas forcément adaptables dans un autre pays, et d’autre part il s’agit de situations mouvantes, tant avec l’évolution économique et structurelle qu’avec la lutte de classe.
A mon avis, les questions que tu abordes sont des questions centrales dans la lutte de classe, et plus précisément sur le rôle du militant dans toute lutte et même au-delà sur la question de l’autonomie des luttes.
Sur le militant lui-même, je distinguerais schématiquement deux catégories de militants d’entreprise :
1/ ceux qui sont issus du rang, des travailleurs ordinaires de l’entreprise. Ils sont entrés dans telle entreprise en fonction de leur qualification, simplement parce qu’ils cherchaient un travail pour vivre, sans a priori syndical ou politique. Ils n’ont pas choisi la condition de prolétaire, c’est pour eux la seule voie tout simplement pour « gagner sa vie ». L’adhésion à un syndicat et leur participation à une lutte est un choix personnel lié à des facteurs personnels et matériels. En tant que simple membre d’un syndicat, ils peuvent prendre des responsabilités tant dans la section syndicale de l’entreprise, que dans les organes représentatifs de l’entreprise (délégués du personnel et/ou comités d’entreprise) ou lors d’une lutte précise (par exemple dans un comité de grève). Mais une lutte précise peut tout autant amener un travailleur même non syndiqué à jouer un rôle important sans avoir un passé militant.
Ce que je viens de décrire fut à peu près mon itinéraire militant d’entreprise. Je n’ai jamais fait état de mes appartenances à des groupes politiques, encore moins fait de la propagande pour ces groupes. C’est la CGT qui révéla mon appartenance à Socialisme ou Barbarie dans un tract ; c’est aussi un employé qui m’a dit un jour qu’il avait trouvé un bulletin intéressant, ICO, sans soupçonner que j’en étais un des animateurs. En d’autres termes, je n’ai jamais été celui qui était entré dans la boîte pour « organiser » quoi que ce soit – mais il est tout aussi évident que la fréquentation d’un groupe politique m’aidait dans cette activité de militant d’entreprise.
2/ Les tentatives d’organiser les travailleurs d’une entreprise syndicalement ou à travers l’affiliation syndicale pour un parti sont totalement différentes, même si un militant issu du rang peut éventuellement devenir celui d’un groupe ou parti adoptant une « ligne » d’action définie de l’extérieur.  Ces tentatives peuvent différer grandement selon le cadre légal des relations de travail.
Un exemple est donné par les Etats-Unis, où le syndicat n’a aucune place dans une entreprise tant qu’un vote majoritaire ne lui a pas assuré la représentativité et fait de lui le seul interlocuteur de la direction pour discuter les conditions de travail. Faire entrer un militant dans une entreprise sans syndicat est toujours possible mais ses possibilités d’action sont particulièrement limitées. C’est la raison pour laquelle les syndicats ont des « organisateurs » qui, de l’extérieur, établissent des contacts avec les travailleurs de l’entreprise pour aboutir à la formation d’une section locale et à un vote pouvant donner au syndicat droit de cité dans l’entreprise.
Un autre exemple peut être donné pour la France. Contrairement aux Etats-Unis, les syndicats disposent d’un large pouvoir légal et d’une possibilité de participer à tout ce qui concerne les relations de travail (délégués du personnel et comités d’entreprise). Tout militant qui se fait embaucher dans une entreprise pour faire de l’agitation et tenter de trouver des adeptes à sa ligne politique et à son organisation politique est pratiquement contraint d’utiliser ces canaux syndicaux pour accomplir ce pourquoi il a fait ce choix. Depuis longtemps, cette pratique a un nom «  l’entrisme » et a été pratiqué par tous les partis communiste, trotskystes et autres. Post 1968, les maos de la Gauche prolétarienne ont développé cette pratique et on parlait alors «  d’établis ». S’ils sont des clandestins quant à leur appartenance, celle-ci ne tarde pas à se révéler et même s’ils n’apparaissent pas toujours comme tels, cela devient un secret de polichinelle. Aujourd’hui, les champions de « l’entrisme » sont les militants de Lutte Ouvrière qui ont colonisé les échelons intermédiaires de la CGT. Le système français autorise même, lorsque des entristes ont gagné une certaine audience, l’expulsion de tendances qui alors forment un nouveau syndicat qui doit gagner sa « représentativité » (c’est ainsi que sont nés les syndicats SUD issus au départ de la CFDT).  Dans tout ce système, le seul risque pour le militant, qu’il soit issu de l’intérieur ou venu de l’extérieur est de se faire sanctionner par un licenciement et l’inscription sur la liste rouge patronale. Les sanctions judiciaires et pénales sont rares et seulement lorsque dans une grève des actes de violence physique ou des dégâts matériels permettent d’incriminer des militants.
En fait, même si en apparence le militant issu du rang et le militant « entriste » peuvent œuvrer dans le même sens, de grandes différences existent quant à leur action et quant à leur position de militant . Le militant issu du rang sera beaucoup plus soucieux des intérêts de ceux qui luttent avec lui parce qu’il est  dans la même situation, ce qui se traduit souvent par une stratégie différente ; de plus en cas de licenciement pour son activité, les  incidences sur sa vie et son futur professionnel peuvent être beaucoup plus catastrophiques. Le militant « professionnel », « l’entriste »  se souciera  dans son action de la politique de son organisation c’est-à-dire adoptera une stratégie extérieure (personnellement, dans mon action je me suis souvent heurté au militant « entriste «  de Lutte Ouvrière qui appliquait les « recettes » de son organisation). De plus, le militant « entriste » a d’une certaine façon ses arrières assurés en ce sens qu’en cas de licenciement il aura le soutien de son organisation qui l’utilisera à d’autres tâches militantes. C’était même caricatural pour les maos de la GP qui étaient souvent issus de milieux bourgeois et de surcroît universitaires, leurs arrières étaient bien assurés. Pour répondre plus directement à ta question, je n’ai rien à dire sur une expérience « d’entriste » car je ne l’ai jamais été ; au contraire, comme je viens de le dire j’ai dû affronter des « entristes » ; ce serait aussi une longue histoire.
Ce que tu dis des possibilités pour un militant de s’embaucher dans un entreprise locale pour y faire un travail d’organisation (quelle forme d’organisation, dans quel but et quel lien avec des interventions étrangères notamment des Etats-Unis ?) pourrait s’apparenter aux « organisateurs » américains, ou aux « entristes » français. Mais la comparaison s’arrête là. Je crois que vu le contrôle strict par le gouvernement local, via un syndicat officiel et un appareil interne répressif, un militant ne peut que constituer un réseau clandestin et se trouve dans toute lutte menacé d’être découvert. Ce que l’on sait parfois des luttes, ce sont les sanctions sévères qui frappe les supposés leaders qui peuvent être tout autant des militants de l’intérieur ou des «  entristes ». Ce n’est pas seulement le licenciement mais souvent la prison ou autres sanctions d’autant plus sévères s’il apparaît qu’il existe un lien avec une organisation quelconque. Il serait fort utile si tu pouvais en savoir plus sur cette question et comment s’organisent les luttes car la plus grosse partie des informations touchent ce qui se déroule à l’extérieur de l’usine (manifestations, bagarres avec les flics, répression de militants) et rien sur la manière dont tout s’est ou a été organisé. Les plus récents mouvements dans certains pays ont montré que des mouvements de lutte pouvaient s’étendre à une grande échelle. Comment ? Comme tu l’écris, dans ce domaine des luttes, les choses sont en évolution et des actions peuvent être plus tolérées aujourd’hui alors qu’elles étaient sévèrement réprimées auparavant
Il y a des textes sur mon expérience de lutte dans la boîte où j’ai travaillé pendant vingt-six ans avant d’en être licencié pour «  faute grave » (la séquestration d’un comité d’entreprise). Un long article sur un mouvement de 1955 que j’avais écrit pour Socialisme ou barbarie a été republié en brochure, d’autres articles sont enterrés dans les pages d’ICO. Une partie concernant mai 68 est dans la brochure collective d’ICO sur mai. Il y a eu aussi des polémiques sur le « militant » autour des différenciations que je viens de soulever. Je n’ai jamais eu le temps d’écrire quoi que ce soit sur mon expérience globale de militant d’entreprise (pendant près de vingt ans, il y a eu, après mon expulsion de la CGT,un noyau fluctuant d’oppositionnels de ce syndicat avec des réunions hebdomadaires et un bulletin d’entreprise).
Bien sûr que je puis rencontrer quiconque pour discuter de tout ceci ; tu peux communiquer mon adresse courriel pour tout contact.
Les camarades encore vivants que je connais ont tous suivi un itinéraire semblable au mien et ne furent jamais des « entristes ».
Un dernier point. Je ne connais pas ce journal publié je pense en langue locale. Mais je me méfie toujours un peu des nationaux allant faire un tour aux Etats-Unis et des contacts qu’ils peuvent y prendre. L’histoire récente est pleine de ces machines de guerre déstabilisatrices montées  par les Etats-Unis via leurs syndicats ou autres organisations ad hoc profitant des situations de crise dans tel ou tel Etat. La politique des gouvernements américains a toujours été en partie de se servir des canaux syndicaux pour tenter de déstabiliser les économies ou les politiques des pays concurrents (exemple pour la France la scission de la CGT pour former Force Ouvrière en 1947) et affaiblir ainsi l’influence du PC donc de l’URSS dans la guerre froide. Question de se documenter sur les luttes ouvrières, l’Europe est beaucoup plus riche que les Etats-Unis, alors pourquoi ces voyages aux Etats-Unis ?
Un conseil  certainement superflu : fais attention, dans tes tentatives d’organiser quoi que ce soit, d’éviter quoi que ce soit qui pourrait paraître être un relais d’opposition. Toi, tu ne risques que l’expulsion mais les nationaux que tu aurais ainsi contacté risqueraient beaucoup plus. Toujours ce même dilemme que j’ai évoqué.
H. S.

L’Insurrection ouvrière en Allemagne de l’Est. Juin 1953. Lutte de classe contre le bolchevisme

Ce texte est paru en français sous forme de brochure en 1979 (Echanges et Mouvement, format A4, 24 p.). Il est souvent repris sans son introduction, et sans les paragraphes «Des préludes au printemps» et «Pas seulement la Stalinallee mais tout Berlin», ni la fin «Le bolchevisme sans masque». Le lecteur le trouvera ici dans son intégralité.

Rédigé en néerlandais en 1953 et publié anonymement par le groupe hollandais communiste de conseils Spartacus, il a été réédité en 1978 par le groupe Daad en Dedachte, Cajo Brendel [http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=953] y faisant quelque légères retouches. C’est cette seconde édition qui a été traduite en français par Échanges et mouvement.

 

INTRODUCTION

Cela fait un peu plus d’un quart de siècle [écrit en 1979, NDLR] qu’en 1953, par un matin d’été, 80 à 100 ouvriers du bâtiment travaillant Stalinallee à Berlin-Est posaient leur truelle. Ils descendaient des échafaudages et, rejoints par leurs camarades de travail, se dirigeaient vers les immeubles du gouvernement dans la Leipzigerstrasse ; ils y allaient pour protester contre l’augmentation des normes de travail.

Ils ne se doutaient pas qu’ils donnaient ainsi le signal d’une insurrection prolétarienne qui allait s’étendre comme un feu de paille à toute l’Allemagne de l’Est. Les 16 et 17 juin 1953, le régime bolchevique de la République démocratique d’Allemagne (RDA) (2) vacillait. Même dans les coins les plus reculés du pays, les esclaves salariés du capitalisme d’Etat entraient en action. Presque partout où l’étincelle de la résistance les avait pour ainsi dire électrisés, ils formèrent spontanément des conseils révolutionnaires. Ils faisaient ainsi les premiers pas sur un chemin qui ne menait pas, comme on a pu le dire, vers la démocratie bourgeoise, mais bien au-delà, vers une démocratie de la classe des travailleurs.

L’insurrection avait un caractère strictement prolétarien, ce qui avait été rarement vu dans des événements révolutionnaires d’une telle dimension. Elle montrait au monde d’une manière vivante ce qu’était une révolution prolétarienne et ce qu’elle n’était pas. Et elle détruisait radicalement, du même coup, tous les mythes qui pouvaient exister à ce sujet (3).

L’insurrection en Allemagne de l’Est bouleversait la thèse selon laquelle on ne pourrait avoir de pratique révolutionnaire sans une théorie révolutionnaire (4). Elle démontrait de plus que, pour une action de la classe ouvrière, une « avant-garde » n’est pas une condition nécessaire. Elle démontrait qu’une tempête révolutionnaire ne découle pas d’une « conscience révolutionnaire » mais que, au contraire, c’est la tempête révolutionnaire qui fait naître la « conscience révolutionnaire ». Les événements montraient aussi comment de petits groupes d’ouvriers luttant pour leurs conditions de travail se transformaient en peu de temps en masses agissant pour des objectifs beaucoup plus vastes et plus radicaux. Comme devait le faire trois ans plus tard la révolution hongroise, on pouvait voir, dans un tel processus révolutionnaire, les revendications des masses changer à grande vitesse et les slogans du moment remplacés par d’autres le moment suivant. Ce qu’on pouvait apprendre de cette insurrection, c’était que dans la lutte de classe l’important n’est pas tellement ce que les ouvriers s’imaginent à propos de leur propre action, mais ce qu’ils représentent et ce qu’il leur faut faire, par la force des choses.

Les jeunes générations d’aujourd’hui n’ont pas toujours une conception bien claire de ce qui s’est passé à ce moment-là. Il faut ajouter que les mensonges de l’Est et de l’Ouest (5) ont modifié l’histoire. Les pages qui suivent représentent un effort pour reconstruire ce passé. Nous nous sommes basés sur des publications diverses dont la valeur réside surtout dans les témoignages deceux qui se trouvaient au centre des événements.

Nos sources principales (6) :

– Der 17. Juni (le 17 juin), de Arno Scholz et Werner Nieke ;

– Des Aufstan (L’Insurrection), de Stefan Brant ;

– les résumés publiés par Leithäuser dans le mensuel Der Monat ;

– l’article « Deux jours qui ébranlèrent le monde » de Louis Fisher dans Reader’s Digest de décembre 1953 ;

– quelques articles de la presse syndicale de la RFA.

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UNE TEMPÊTE SE LÈVE

Au cours de l’été 1953, la zone orientale de l’Allemagne, occupée par les troupes russes, fut le théâtre de très importants événements révolutionnaires. C’était la première fois depuis trente-deux ans que l’on voyait de grands mouvements du prolétariat se dérouler sur le sol allemand. En même temps, à Berlin-Est, Magdebourg, Rostock et Warnemünde, Brandebourg et Rathenau, Dresde et Görlitz à la frontière polonaise, à Iéna et dans la région de l’uranium de Aue, à Halle et à Leipzig, dans le bassin de lignite de l’Allemagne centrale, les ouvriers quittaient les usines et descendaient dans la rue.

Cela avait commencé par les ouvriers du bâtiment. Ils avaient été suivis pas la grande masse des métallos. Aux aciéries de Hennigsdorf, dans l’entreprise Bergmann-Bosig, dans les fonderies de Calbe et Fürstenberg, dans les fonderies Max à Unterwellenborg, dans les usines Zeiss, dans l’usine de moteurs BMW à Gera, dans les fabriques de munitions de Schönebeck et dans les usines Olympia d’Erfurt… partout, le travail s’arrêtait.

Pendant un bref moment, les ouvriers virent le pouvoir à portée de leurs mains. Le gouvernement de Grotewohl et d’Ulbricht, qui n’étaient que des marionnettes aux mains des Russes, était en pleine panique. Il perdait toute initiative et toute capacité d’agir. Le régime existant succombait sous la pression irrésistible des masses.

Dans les grandes rues et sur les places dans tout le pays se rassemblaient tout d’un coup de grands cortèges d’ouvriers qui se rendaient compte soudainement qu’ils n’avaient rien d’autre à perdre que leurs chaînes.

Au matin du 9 novembre 1918, les marins insurgés de Kiel étaient entrés dans un Berlin en pleine effervescence ; le 17 juin 1953, le même Berlin était envahi par les ouvriers des aciéries de Hennigsdorf. Mais il y avait une grande différence : les matelots de Kiel descendaient la chaussée de Charlottenbourg en petits groupes séparés qui avaient perdu leur cohésion. Les ouvriers de Hennigsdorf restaient groupés, et ils étaient douze mille.

Ils marchaient bras dessus-bras dessous sur un large front. Ils descendaient la chaussée qui venait du Nord ; ils avaient encore leurs vêtements de travail et leurs lunettes de protection sur le front ou autour du cou. Ils traversaient le secteur français après avoir cisaillé les barrages de barbelé. Quelques-uns avaient des chaussures à semelles de bois qui résonnaient sur les pavés. Le bruit s’amplifiait contre les maisons de la Müllerstrasse à Wedding, comme l’approche d’une tempête qui chasserait les dirigeants bolcheviques de la scène politique.

Il pleuvait à verse lorsque les ouvriers d’Hennigsdorf sortirent de leurs usines. En peu de temps, ils étaient tout trempés. Mais rien ne pouvait les retenir (7). Parmi eux, il y avait des femmes en chaussures légères achetées dans les supermarchés de l’Organisation du commerce et qui n’étaient pas faites pour supporter de telles marches. Lorsque leurs pieds commencèrent à souffrir, elles ôtèrent leurs chaussures et continuèrent pieds nus. A aucun prix elles ne voulaient rester en arrière. Ce qui les poussait, c’était un désir commun et une action commune. Tous n’avaient qu’un but : aller à Berlin. La distance qu’ils devaient couvrir était de vingt kilomètres et ce n’était que l’aller ; personne ne pensait au retour. Quant aux conséquences de leur action, personne n’en avait une idée précise.

Tout se passait comme l’avait décrit une fois Henriette Roland-Holst : « L’élan révolutionnaire ne peut entraîner les individus qu’au moment où le jugement logique des conséquences de leurs actes est plus ou moins sorti de leur conscience (8). » Il en allait bien des ouvriers d’Hennigsdorf. Et il en allait bien ainsi pour de nombreux ouvriers d’Allemagne de l’Est qui avaient commencé avant eux. Le 16 juin par exemple, un cortège d’environ dix mille personnes était passé devant le siège de la police à Alexander Platz. Derrière les vitres de l’immeuble de huit étages, on avait pu voir des officiers se frapper la tête : manifestement, ils avaient affaire à des fous. Dans un café de Greifwalderstrasse, trois ouvriers jouaient aux cartes. Quand ils virent le cortège, leur première réaction fut aussi de dire « ils sont fous ». Mais pour les masses une fois levées, tout se passe selon d’autres normes que pour les individus qui ne les ont pas rejointes.

« Fous ! » C’est bien ainsi qu’ils devaient apparaître aux yeux de ceux qui se rendaient compte de la puissance énorme de l’Etat et du parti unique, le SED (Sozialistischen Einheitspartei Deutschlands, Parti socialiste unifié). A leurs yeux, tous ceux qui s’insurgeaient en Allemagne de l’Est devaient apparaître comme des fous. C’est pourquoi la presse bourgeoise de l’Ouest avait toujours considéré comme impossible ce qui précisément advenait en Allemagne de l’Est en cet été 1953.

La croyance la plus répandue, et fréquemment développée dans cette presse bourgeoise, était que, sous un système comme le bolchevisme, des mouvements de masse sont impossibles. Deux historiens allemands, Gerhard Ritter et Walter Görlitz, avaient même exprimé cette opinion la semaine où justement l’insurrection éclatait. Ils partageaient avec beaucoup d’autres cette ferme conviction que les masses n’étaient pas assez audacieuses pour résister au système bolchevique. Une telle résistance était tenue pour improbable, incroyable.

Néanmoins l’improbable et l’incroyable se produisaient. Déjà Rosa Luxemburg constatait que « les masses peuvent devenir tout autres que leur apparence le laisse croire et avancent toujours d’une façon qui correspond aux circonstance historiques. Dans les masses, il y a toute une série de possibilités. Aujourd’hui, elles peuvent paraître indifférentes et apathiques. Demain, elles peuvent se lever et montrer la plus grande audace. Donc il ne faut pas juger d’après leur esprit du moment mais tenir compte des lois du développement social (9). »

La lutte contre l’oppression et l’exploitation et contre la condition ouvrière est inclus dans le développement des relations capitalistes. Au moment où cette lutte prend le caractère d’une insurrection ou d’une révolution, cette loi du développement social surgit au premier plan et balaie impitoyablement les mythe et les illusions. Des mythes et des illusions qui existent partout encore à ce moment-là. Il en était ainsi en juin 1953.

UN MOUVEMENT SPONTANÉ

Il existe une conception assez répandue selon laquelle une révolution prolétarienne ne peut se réaliser qu’à condition qu’on ait créé avant des organisations puissantes et mis à leur tête une direction résolue qui formule des slogans et montre le chemin. C’est seulement une telle organisation et une telle direction qui pourraient stimuler les masses et les amener une résistance réelle. Ainsi, une avant-garde politique serait la condition indispensable pour la lutte décisive qui seule peut briser le pouvoir de la classe dirigeante. Dans le passé, cette conception a été détruite pour une bonne part par la réalité historique. L’insurrection ouvrière d’Allemagne de l’Est de 1953 a relégué une fois de plus cette conception au royaume des fables.

Les masses se sont mises en mouvement sans être le moins du monde stimulées par certaines organisations. Il ne pouvait d’ailleurs guère en être autrement. Des organisations qui auraient pu remplir cette «tâche historique» n’existaient pas dans l’État d’Ulbricht et de Gretewohl sous la dictature du parti unique, le SED Des mots d’ordre ou des résolutions qui auraient pu indiquer aux ouvriers «que faire» étaient absolument inexistants. Il n’y avait, et pour cause, aucune trace de ce qui aurait pu ressembler à une direction d’en haut ou de l’extérieur (10).

Après la lutte, un ouvrier de l’usine de films Agfa à Wolfen près de Bitterfeld déclarait : «Il n’y avait aucun plan, tout est venu spontanément. Les ouvriers des usines d’à côté ne savaient pas ce qui se passait dans notre usine jusqu’au moment où nous nous sommes trouvés ensemble dans la rue.»

Un Berlinois qui marchait dans un cortège traversant la capitale décrivait ainsi ses expériences : «Nous avons atteint le Lustgarten, le but de notre marche et personne ne pouvait dire ce qu’il fallait faire ensuite.» Un habitant de Dresde déclarait de son côté : «Nous voulions faire une manifestation place du Théâtre. Nous ne pensions pas à d’autres actions pratiques. C’était comme une première ivresse. Nous avions oublié les choses les plus simples et les plus urgentes.» C’est aussi ce que racontait un ouvrier d’usine quelque part dans la zone russe : «C’était une catastrophe qu’il n’y eut pas d’organisations ou quelque chose dans ce genre. Dans cette région, nous étions tous des gens qui n’avions jamais fait la grève. Tout était improvisé. Nous n’avions aucun rapport avec d’autres villes ou d’autres usines. Nous ne savions pas par quoi commencer. Mais on était tout joyeux que les choses se passent comme ça. On ne voyait que des visages rayonnants et émus dans la foule parce que tout le monde pensait : c’est enfin l’heure où nous nous libérons du joug de la servitude.» Un témoin oculaire d’Halberstadt déclarait : «Toutes les actions se caractérisaient par leur spontanéité. S’il en avait été autrement, tout aurait mieux marché…»

Un des premiers auteurs qui a écrit sur les événements de cet été-là en a conclu que «les actions qui prenaient ainsi la forme d’une grève générale se déroulèrent d’une manière non coordonnée et d’une manière totalement différente de ce qui se serait produit s’il s’était agi d’une grève proclamée par un mouvement syndical. Les syndicats existants étaient dominés par les adhérents du système et ne servaient que les intérêts de l’État. Cela explique le fait que des initiatives surgirent en plusieurs endroits à la fois, dans les maisons de centaines et de milliers d’ouvriers qui, au soir du 16 juin écoutaient la radio et apprenaient ainsi ce que les ouvriers du bâtiment de Berlin avaient fait (11) ». Plus loin, le même auteur constate que «dès 7 heures du matin le 18 juin, l’inquiétude s’étendait partout dans la zone Est sans qu’il y eut à ce moment de communication entre les villes et les villages (12) ». Plus tard, d’autres historiens ne purent que confirmer cette première constatation.

Tous les participants aux événements et tous les témoins oculaires qui les ont rapportés sont tombés d’accord sur ce point : l’insurrection de l’Allemagne de l’Est en juin 1953 ne peut être caractérisée que comme un mouvement spontané de la classe ouvrière.

DES MENSONGES BOLCHEVIQUES

Le déroulement du mouvement de masse en Allemagne de l’Est était un arrêt de mort pour toutes les théories qui, comme la théorie bolchevique, essaient de prouver la nécessité d’un parti de révolutionnaires professionnels comme précurseurs de la révolution prolétarienne. Comme on pouvait s’y attendre, les bolcheviques de l’Allemagne de l’Est ont essayé de se défendre contre ce coup que les ouvriers leur portaient. Après 48 heures de réflexion, ils prétendirent qu’il ne s’agissait nullement d’une lutte ouvrière mais… d’un «complot qui aurait été ourdi bien avant», de la «terreur semée par des bandes menées par Adenauer, Ollenhauer, Kaiser et Reuter (13) personnellement», l’action de «milliers de provocateurs fascistes étrangers» qui «échouait grâce au bon sens des travailleurs berlinois».

L’impudence de ces menteurs ne connaissait pas de bornes. Dans leur propre journal Neues Deutschland, le quotidien du SED, du 17 juin 1953, les dirigeants de l’Allemagne de l’Est devaient reconnaître que les ouvriers qui s’étaient mis en grève le 16 juin «mettaient soigneusement leurs distances des provocateurs et des éléments troubles». Plus tard, ils ont complètement passé sous silence le fait que l’insurrection de juin n’était pas tombée du ciel mais était l’aboutissement d’un mouvement qui s’était amplifié au cours des mois précédents. Des semaines déjà avant les 16 et 17 juin, des grèves avaient éclaté à Eisleben, Finsterwalde, Fürstenwald, Chemnitz-Borna et dans d’autres villes. Au cours de ces grèves apparaissaient les mêmes revendications que celles qui furent avancées en juin au cours de l’insurrection. Ces grèves antérieures, les bolcheviques n’avaient jamais prétendu qu’elles étaient poussées par des «provocateurs». Cependant, leur relation avec le mouvement qui se déclenche plus tard est tellement évidente que cette évidence, à elle seule, détruit tous les incroyables mythes sur un prétendu jour X où devait-être mené l’assaut contre la RDA.

Selon les bolcheviques, «95 % des manifestants de Berlin-Est étaient venus des secteurs occidentaux». Cela veut dire que ce 16 juin 1953, vu le nombre des manifestants, plusieurs centaines de milliers de personnes auraient passé aux quelques postes de contrôle aux frontières des secteurs Est et Ouest de Berlin. Affirmation complètement ridicule. Et qui n’était pas prise au sérieux par les bureaucrates eux-mêmes, comme le prouve le nombre imposant d’arrestations qu’ils opérèrent ensuite dans les usines ou dans les quartiers populaires de Berlin-Est. Et cela, en dépit du fait que leur propre organe, Neues Deutschland, ait écrit, la veille des arrestations, que précisément dans les quartiers ouvriers de Berlin-Est habitaient des ouvriers «intelligents qui ne se laissaient pas provoquer».

Si les bolcheviques veulent continuer à prétendre que les manifestants venaient des secteurs occidentaux de Berlin, ils sont alors forcés de reconnaître qu’ils ont arrêté des innocents dans les quartiers de Berlin-Est et qu’ils ont condamné des innocents à de lourdes peines de prison et même à mort. Si, au contraire ils maintiennent que ces condamnés sont «coupables» il ne reste pas grand chose de toutes leurs affirmations sur l’origine des manifestants.

Mais, quel était donc le crime de ceux que l’on avait ainsi emprisonné ou fusillé ? Même le journal est-allemand Vorwärts écrivait le 22 juin, et Neues Deutschland le 23, que dans les chantiers de construction de la Stalinallee — où ne travaillaient pratiquement que des membres du SED — à l’usine de câbles de Köpenick ainsi que dans la région de Leipzig fonctionnaient des comités de grève élus par les ouvriers. Est-ce que cela veut dire que l’élection d’un comité de grève, ou le fait d’être élu dans un comité de grève, étaient les crimes dont étaient accusés des dizaines de condamnés ?

C’était bien cela en effet. Mais il n’était pas question qu’ils en soient accusés ouvertement. La classe dirigeante de l’Allemagne de l’Est ne pouvait pas se permettre de reconnaître qu’elle poursuivait des ouvriers seulement pour le fait qu’ils menaient la lutte de classe et menaçaient ainsi le pouvoir bolchevique. Et, malgré les contradictions que nous venons de relever, les bolcheviques ont maintenu leur interprétation minable selon laquelle l’insurrection aurait été «l’œuvre des agents de l’Ouest et des provocateurs». Dans le journal Berliner Zeitung (Est) du 21 juin 1953, cette interprétation était formulée comme suit : «Les provocateurs étaient vêtus de chemises de cow-boys» et cela, sans que la rédaction, pas très intelligente, explique pourquoi, étant vêtus ainsi, on pouvait les reconnaître du premier coup comme des provocateurs. Peut-être parce que des lecteurs intelligents auraient pu leur poser la même question que nous, peut-être parce que personne n’avait aperçu ces hommes déguisés en cow-boys, le quotidien Tägliche Rundschau avançait le 24 juin une autre interprétation selon laquelle les «provocateurs» et «espions de l’Ouest» s’étaient «déguisés en ouvriers du bâtiment». Mais cette fois, on ne disait pas comment les soit-disant espions auraient pu réussir à se procurer les habits ouvriers caractéristiques de l’Allemagne de l’Est, et de plus avec leur mauvaise qualité.

Le 20 juin 1953, un certain Kuba donnait une troisième interprétation dans le Neues Deutschland. Il parlait des «hooligans», c’est-à-dire des gens de cette espèce qui «se seraient mêlés à la population ouvrière de Berlin-Est et qu’on aurait tout de suite reconnus à leur apparence». Dans toutes ces interprétations, les bolcheviques s’empêtraient dans leurs propres mensonges.

Il ne leur restait pas autre chose. Ils étaient bien loin de penser que l’action des masses dans la RDA surgissait des relations sociales elles-mêmes et que l’ordre établi par le SED soulevait la perspective d’une révolution prolétarienne tout autant que le capitalisme en Europe ou aux USA. Le même Kuba que nous venons de citer déclarait aux ouvriers de l’Allemagne de l’Est : «On n’a envie de lutter que si l’on a des raisons de le faire, et de telles raisons, vous n’en aviez pas.»

L’idée que le fait qu’ils luttaient montrait précisément qu’ils avaient des raisons pour ça, ne l’effleurait même pas. Il y avait un abîme entre les dirigeants de l’Allemagne de l’Est et la classe ouvrière. Pour ces dirigeants, le socialisme, c’était un salaire aux pièces avec des primes. Pour eux, «l’intérêt du prolétariat», c’était une exploitation plus intense qu’à l’Ouest. Que la classe ouvrière résiste à une telle situation était causé, à leurs yeux de dirigeants, par un «malentendu», un malentendu qui devait être clarifié par l’armée russe avec ses chars d’assaut et par la police soit-disant populaire — la Volkspolizei [police du peuple, NDLR].

DES PRÉLUDES AU PRINTEMPS

Dans leur grand mouvement de classe en 1953, les ouvriers ont pratiqué diverses formes de lutte. Presque tous les moyens de résista,nce du prolétariat furent utilisés, soit les une après les autres, soit simultanément. La grève, la manifestation, la grève de masse, l’occupation des usines, l’une remplaçant l’autre et se succédant. Chaque fois, une méthode de lutte se substituait à une autre dès que le mouvement avait évolué à un certain niveau ou dès qu’étaient épuisées les possibilités liées à une certaine forme d’action.

Tout avait commencé très tôt au printemps. Le 16 avril 1953, à la centrale électrique Zeitz, à côté de Halle, où se tenait une réusion des travailleurs de l’entreprise convoqués sous la pression de tous (14). Au cours de cette réunion, les ouvriers protestèrent contre les conséquences catastrophiques du système des primes. Selon un compte rendu publié des semaines plus tard, le 29 mai, dans le journal Freiheit de Halle, les ouvriers lançaient pratiquement une attaque violente contre le Parti. D’après le journal, l’ouvrier Walter se leva et dit : «Camarades, ce qui se passe ici en ce moment est humiliant pour nous travailleurs. Soixante-dix ans après la mort de Karl Marx, il nous fat encore discuter de nos besoins les plus élémentaires…» Et l’ouvrier Mayer demanda d’un ton sarcastique à combien se montait la prime du responsable Khant et ce qu’il avait produit pour ça…

Le jour où Freiheit publiait ce reportage, le gouvernement annonçait une augmentation des normes de travail. Ce même jour, Neues Deutschland faisait état d’une inquiétude croissante sur ce qui passait dans une entreprise de Leipzig travaillant pour les chemins de fer.

Dan le Neues Deutschland du 2 juin, on pouvait lire la relation de «discussions très dures» des ouvriers de la fonderie «populaire» et d’une usine de machines-outils de Berlin Lichtenberg où un ajusteur, Adolf Scharmer, et quelques autres, avaient pris parti violemment contre l’augmentation des normes de travail.

Le 7 juin, la direction du SEO à Magdebourg était critiquée par la rédaction de Neues Deutschland parce que, apparemment, elle n’était pas à la hauteur de la situation dans ce qui s’était passé au cours de «discussions violentes, dans les ateliers».

Dans cette ville et dans quelques autres comme Wilhelmsruh [quartier de Berlin] ou Iéna, tout se limitait ainsi à des discussions. Ailleurs, les ouvriers allaient plus loin. A Rosslau par exemple, ils ne montraient pas seulement leur révolte devant l’accroissement de la charge de travail mais ils critiquaient ouvertement toute la politique du Parti et du gouvernement. dans d’autres villes, dont nous avons donné quelques noms dans le chapitre précédent, ils cessaient le travail.

La discussion d’abord, les discussions liées à des protestations politiques, la grève ensuite, c’était comme les trois premières marches d’un escalier que l’on montait pas à pas. Dans toutes ces grèves du printemps de 1953, il n’y avait chaque fois qu’un tout petit nombre d’ouvriers en action. Partout, les grèves étaient de courte durée et elles n’étaient pas déclenchées en même temps. Mais d’une part ce qu’il y avait derrière ces mouvements, et d’autre part la fréquence à laquelle ils éclataient, tantôt ici, tantôt là, l’un après l’autre à travers tout le pays, tout cela montrait qu’ils étaient qu’ils étaient les éléments dispersés d’un mouvement plus vaste.

La tension montait en permanence. Au cours d’une réunion d’un département du Parti dans la Druchaus (Maison de l’imprimerie) à Leipzig, un certain Zaunert avait qualifié tous ceux qui plaidaient pour l’augmentation des normes comme des «imbéciles qui ne faisaient rien d’autre que d’exécuter des ordres». Un autre, nommé Ramlau, déclarait que «s’il devait y avoir une véritable élection, le Parti ne serait nulle part (15)». Le 28 mai, les charpentiers du chantier G Nord dans la Stalinallee à Berlin-Est se mettaient en grève. Neues Deutschland le relatait le 14 juin. Deux rédacteurs de ce journal racontaient que le brigadier Rocke avait parle de l’augmentation des normes comme d’un «chantage direct». Ils écrivaient aussi que les ouvriers se plaignaient déjà depuis des mois que ce qu’ils touchaient ne concordait pas du tout avec les chiffres inscrits sur leurs bulletins de paie.

Le 12 juin, quatre jours avant l’insurrection, c’était de noveau la grève dans la Stalinallee, cette fois au chantier C Sud. Cela suivait la lecture d’une lettre annonçant que l’on avait augmenté les normes de 10 % aveceffet rétroactif au 1er juin. Les ouvriersrefusaient de reprendre le travail tant que ces mesures ne seraient pas annulées.

Vers 14 h 30, quinze fonctionnaires du Parti, du syndicat bolchevique et de la direction du chantier arrivent. Ils se mêlent aux grévistes et essaient de les calmer. Mais ce qu’ils disent, les ouvriers le qualifient de «vieilles histoires» : «…Il faut attendre, dès que vous travaillerez un peu plus, la vie sera meilleure parce que la production augmentera. Vous ne resterez pas en arrière si le travail augmente parce que tout deviendra bon marché…»

«Ces bavardages, on ls attend déjà depuis cinq ans, mais on a toujours moins à manger», répondait un ouvrier. Un autre renchérissait : «Votre ventre est déjà pas mal gros, mais regardez donc le nôtre. Vous ne rentrez pas chez vous avec 144 marks, vous en touchez 1 200 (16).»

Un fonctionnaire syndical croyait bon de préciser : «Faire la grève dans une usine populaire qui est votre propriété, ça n’existe pas. Si vous faites la grève, vous la faites contre vous-mêmes.» Ce qui amenait un ouvrier à répondre : Nous ne faisons pas la grève pour notre plaisir et nous savons très précisément pourquoi.  Alors le fnctionnaire syndical tentait un autre argument : «Si vous voulez faire la grèv, d’accord, mais il faut en aviser votre syndicat.» Les ouvriers firent alors comprendre de façon très claire que leur grève n’avait rien à voir avec les syndicats. Malgré tout cela, les fonctionnaires réussirent à diviserles ouvriers en petits groupes, sans pourtant réussir à leur faire reprendre le travail.

Le lendemain, samedi 13 juin, la direction de l’entreprise avait organisé une excursion en bateau. L’augmentation des normes de travail était le seul sujet de discussion. Pendant le retour, éclata une vive altercation entre quelques ouvriers du bâtiment et quelques bonzes du Parti. On pouvait entendre des cris comme «bloquez tout» et «grève générale».

Pourtant, le lundi 15, le travail reprenait, mais l’inquiétude et la tension étaient plus fortes qu’auparavant dans la Stalinallee. Vers 14 heures, sur un chantier, on faisait de nouveau la grève. Le feu couvait sous la cendre. Dans le 24 heures qui suivaient, l’incendie embraserait tout le pays.

 

«La politique des salaires dans la zone Est d’Allemagne a pour but d’obtenir une augmentation de la productivité au moyen d’un plus grand effort et d’une baisse des salaires. Là où cela est possible, on peut pratiquer le salaire au rendement. Le montant du salaire dépend d’abord de la catégorie dans laquelle on se trouve, ensuite de la mesure dans laquelle l’ouvrier remplit sa norme, c’est-à-dire le nombre de produits qu’il doit produire dans un temps déterminé. Déjà, en 1950, il y avait en Allemagne de l’Est de grandes différenciations dans les salaires. Le système russe que voulaient appliquer les dirigeants ne pouvait que mener à des différences encore plus grandes»

[«Le système des salaires dans la zone soviétique», Der Gewerkschafter («Le Syndicaliste» – ouest-allemand), juillet 1953].»

PAS SEULEMENT LA STALINALLEE, MAIS TOUT BERLIN

Le conflit qui avait surgi ainsi le 12 juin au chantier C Sud de la Stalinallee ressemblait en tous points à ceux des semaines précédentes. Pourtant, dans les premières heures de la matinée du 16, le mouvement entrait dans une phase différente. Jusqu’à ce moment-là, les actions dispersées dont il se composait n’avaient pas eu de conséquences visibles. Les ouvriers du bloc 40 qui cessaient le travail ce mardi-là se rendaient compte que leur force était leur nombre, qu’ils devaient faireappel à d’autre camarades et que l’extension de leur lutte était une nécessité. Et par conséquent, leur résistance prenait une forme différente.

Très tôt, le matin, un représentant de la direction du bâtiment se présente aux chantiers.Il répétait: Travaillez plus d’abord, plus tard vus aurez une existence plus humaine.» C’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. A peine les ouvriers étaient-ils montés sur les échafaudages qu’ils en descendaient. Ils étaient alors à peine une centaine, mais une fois à terre, ils commencèrent à discuter avec les autres ouvriers. Tous n’avaient qu’une pensée: «L’augmentation des normes de travail, c’est un coup de poignard dans le dos.» C’était cela qu’ils voulaient aller dire eux-mêmes au gouvernement qui siégeait Leipzigstrasse. Et lorsqu’ils commencèrent à se mettre en marche, vrs 10 heures, ils n’étaient plus quelques centaines, mais quelques milliers.

D’abord, ils se se dirigèrent vers les autres chantiers. Leurs collègues de C Sud les virent venir de loin. Ils étaient déjà à terre avant qu’un seul mot fut échangé. A Küstiner Platz, l’immeuble du Neues Deutschland en cours de restauration était sous les échafaudages. Un témoin a raconté : «Avec 15 camarades de notre cortège, je montais sur une échelle : “Ecoutez, êtes-vous d’accord avec ce qui se passe ?” Déjà le premier posait sa truelle. Quelques secondes plus tard, les échelles ployaient sous le poids des ouvriers qui descendaient en masse, laissant tomber leurs outils sur les planchers. De nouveau, notre cortège s’était accru d’une centaine d’ouvriers.»

Le mouvement se développait irrésistiblement. Le passage d’une petite grève isolée à une action plus étendue n’avait pas seulement un immense écho mais avait aussi pour conséquence que l’action changeait de caractère. De la grève surgissait une manifestation qui en peu de temps devenait el-même une démonstration de masse. Et en peu de temps, on entendait les premiers cris de la foule, des slogans de masse : «Nous sommes des ouvriers, pas des esclaves !»

Vers 11 heures, la foule s’approchait de l’Alexander Platz. Déjà le cortège avait grandi : c’était une masse de plus de 10 000 hommes et femmes.L’Alexander Platz est vaste ; là, la foule pouvait se rendre compte de son importance, ce qui lui donnait l’impression que rien ni personnes ne pourrait lui résister. Un des participants racontait, par la suite : «Nous étions devenus à ce moment-là une unité, je veux dire une unité qui était consciente de sa force.» Les ouvriers pouvaient constater que les flics de la Volkspolizei fuyaient en hâte, sous leurs yeux. Cela renforçait encore le sentiment de leur force. Et par réaction, ils lançaient de nouveaux slogans : «A basA bas le gouvernement. A bas la Volkspolizei. Nous voulons la baisse des normes de travail !»

Après l’Alexander Platz, le cortège entrait dans la grande avenue Unter den Linden. D’un côté à l’autre, on aurait pu marcher sur les têtes. Au moment où les premiers entraient à la Wilhelmstrasse, toute l’augmentation des normes de travail était déjà oubliée. On scandait : «Nous ne voulons plus être des esclaves, nous voulons être libres.» Tout d’un coup, une même pensée emplissait les têtes et es cœurs.

L’effet de cette manifestation de masse était lamême que celui produit par toutes les manifestations de masse. D’un seul coup elle unifiait les différentes individualités de la classe oovrière en ne unité cohérente. Elle démontrait aux ouvriers eux-mêmes autant qu’àleurs ennemis les fondements mêmes du pouvoir ouvrier :leur nombre et leur sort commun.

Henriette Roland-Holst, que nous avons déjà citée, a décrit ce phénomène : La manifestation transforme les individus en une foule active qui s’étonne avec enthousiasme de sa force et de son audace. De là, la confiance en eux-mêmes que la  manifestation spontanée donne à ses participants. Il semble à chacun qu la force de tous vient d’ajouter à ses propres forces (17).» Voilà précisément ce qui se passait ce 16 juin à Berlin-Est. La foule se transformait en masse (18).

Ils étaient plus de 20 000 lorsqu’à é heures de l’après-midi ils assiégèrent les bâtiments du gouvernement dans la Leipzigerstrasse. Ils hurlaient «A bas le gouvernement ! A bas Ulbricht et Grotewohl !» Les deux mninistres n’osaient pas se montrer. Deux de leurs collègues, Selbmann et Rau, sortaient à leur place, mais leur apparition ne pouait contenter la foule : «Nous voulon voir Ulbricht et Grotewohl. C’est nous qui décidons qui nous voulons entendre !»

A 14 h 30, Selbmann montait sur une petite table que quelqu’un avait portée dehors. «Chers collègues, commença-t-il. Tout de suite, la masse l’interrompit : «Tu n’es pas notre collègue. Tu es un salaud et un traître !» Selbmann essaya pourtant de nouveau d se faire entendre. Il avouait que l’augmentation des normes de travail avait été une mauvaise décision et il annonça qu’on l’annulerait. Mais c’était en vain. Une telle promesse n’avait pas de sens. Peut-être aurait-elle eu un effet le matin. Dans l’après-midi, elle ne provoqua que des rires et de la colère. D’une poussée de la main, un maçon fit tomber Selbmann de sa table, et y monta lui-même. De la foule montèrent des cris d’approbation. Le maçon prit la parole : «Ce que tu nous racontes ici, ça ne nous intéresse pas du tout. Nous ne voulons plus être sous votre joug.  Nous ne sommes pas seulement contre les nouvelles normes de travail et nous ne venons pas tous de la Stalinallee. Nous sommes tout Berlin.»

Il n’y avait pas un mot de trop dans tout cela. Ce qui avait commencé par une manifestation des ouvriers du bâtiment était devenu la résistance de toute une ville. A 16 heures des voitures gouvernementales équipées de haut-parleurs se répandirent dans la ville. Les autorités faisaient avoir qu’elles annulaient l’augmentation des normes de travail. Mais cela n’eut aucun résultat. Il ne restait plus rien de leur autorité. Sur la Rosenthaler Platz,les voitures officielles furent rnversées.Le slogan«Grève générale» volait de bouche en bouche.

Vers 17 heures, on commençait à s’attaquer aux fonctionnaires bolcheviks sous les yeux de la police impuissante. Au début de la soirée, la foule scandait : «A bas le SED». Un peu plus tard, on arrachait des murs les affiches bolchaviques. Devant le prison des femmes de la Barnimstrasse, des manifestants réclamaient la libération immédiate des prisonnières. A10 heures du soir, la fièvre de la révolution s’était répandue dans toute la révolution de Berlin-est. Dans les grandes usines, à la fabrication des machines, l’équipe de nuit ne se présentait pas au travail.

Un témoin des scènes qui se déroulèrent dans la Leipzigerstrasse racontait : «Les ouvriers étaient surpris de leur propre audace.» Un  autre déclarait : «Lorsque je rentrai chez moi au soir du 16 juin, je n’avais qu’une seule pensée : j’espère que nous serons assez forts demain et j’espère que tout le monde participera àa mouvement. dans la nuit du 16au 17 juin,il devenait clair qu’il fallait lutter quelles qu’en soient les conséquences et qu’il fallait que tous luttent jusqu’au bout. Le 16 juin nous avient tous transformés.»

LA MARÉE DE LA RÉVOLUTION

Le 16 juin changeait tout et tout le monde. Le 17 juin apporterait encore plus de changements. La raison en était que les manifestations de masse coïncidaient avec des grèves de masse et que ces deux formes de la lutte prolétarienne entremêlées provoquent rapidement des réactions en chaîne. Parce que les ouvriers avaient senti leur force de classe, ils commençaient à agir comme classe. Parce qu’ils commençaient à agir comme classe, le sentiment de leur force augmentait.

Pour pouvoir manifester, il faut d’abord cesser le travail. D’autre part, là où les ouvriers manifestaient, ils se dirigeaient d’abord vers les usines où leurs camarades hésitants n’avaient pas encore rejoint leur action. Les grévistes devenaient des manifestants et les manifestants stimulaient l’activité de la grève.

Leur unité, les ouvriers, sentaient qu’elle existait. Pour éviter qu’elle ne soit brisée, pour empêcher que l’extension permanente de leur lutte et que cette lutte elle-même en même temps ne soit brisée, il fallait prendre heure par heure des mesures dont chacune avait pour résultat que le mouvement global faisait un pas en avant chaque fois et s’élevait alors à un niveau plus haut.

Partout, en Allemagne de l’Est, les ouvriers formaient leurs propres comités de grève qui réglaient leurs affaires soit par usine, soit dans toute une ville, soit dans toute une région industrielle. En conséquence, le pouvoir se déplaçait. L’autorité des organes qui s’étaient formés pendant et pour la lutte s’accroissait de plus en plus. Le pouvoir du parti et du gouvernement s’évanouissait. Le pays échappait à l’emprise de toutes les institutions qui existaient jusqu’à ce moment. Celles-ci perdaient leurs fonctions de gouvernement dans la mesure où de plus en plus, les ouvriers se gouvernaient eux-mêmes. Leurs comités de grève ne prenaient pas seulement pratiquement mais aussi formellement le caractère de conseils ouvriers. Ainsi naquit une organisation qui n’était pas du tout formée en vue du bouleversement des relations sociales, mais qui était au contraire le produit d’un processus révolutionnaire.

Les grèves de masse prenaient dans leur ensemble la forme d‘une grève générale. C’était leur quantité qui leur donnait une autre qualité. Ce changement de qualité se manifestait aussi comme un changement de conscience. Au début, on faisait la grève pour faire annuler l’augmentation des normes de travail et pas du tout pour faire tomber le gouvernement. Le 16 avril, pendant les discussions à la centrale électrique de Zeits, l’ouvrier Engelhardt s’écriait : «Nous voulons vivre comme des êtres humains et nous ne voulons rien de plus !» Mais du moment où l’on avait bloqué toutes les usines, la situation était différente. Afin de pouvoir vivre comme des êtres humains, les ouvriers demandaient la chute du régime. En effet, ils étaient en train de transformer les relations sociales et cela conditionnait la chute d’un régime basé sur ces relations. Au début, ils criaient : «À bas l’augmentation des normes de travail» ; un peu plus tard ils criaient : «À bas Walter Ulbricht.» Cela caractérise le processus révolutionnaire. Ce n’était pas telle ou telle organisation qui avait fait la révolution, mais c’était la révolution qui créait ses propres organisations. Ce n’était pas une conscience révolutionnaire qui poussait la révolution, mais c’était la révolution qui faisait naître une conscience révolutionnaire. L’un était lié à l’autre. Il semblait que les organisations nouvelles qui n’existaient pas avant surgissaient comme par un coup de baguette magique. En réalité, elles surgissaient grâce à l’initiative des dirigeants complètement inconnus qui étaient poussés par les masses, de dirigeants qui eux-mêmes s’étonnaient de leurs propres actions. Ils avaient été saisis soudainement par la tension des événements et ils avaient été portés en avant alors que, dans le tourbillon social, la conscience de tout s’était transformée. D’un côté la formation des organisations nouvelles stimulait grandement cette transformation de la conscience : il y a beaucoup d’exemples de cela.

Dans la ville de Görlitz sur la Neisse, le 17 juin, la foule insurgée s’emparait de l’installation des hauts-parleurs de la ville. Tout de suite les premiers orateurs se présentaient : 20.000 hommes les écoutaient. Le son était mauvais. Ils parlaient quand même les uns après les autres. Des ouvriers de la grande usine de wagons Lowa, des ouvriers d’autres usines, de petits artisans, un propriétaire de bistrot, un architecte, des employés et après eux, des ouvriers et des ouvriers. La plupart d’entre eux ne s’étaient jamais trouvés devant un micro, mais leur enthousiasme, leur joie d’être témoins de telles choses les aidaient à surmonter leur trac : ils se trouvaient devant des milliers et ils parlaient. À Magdebourg, le soir du 16 juin, le musicien K. jouait en froc noir et chemise blanche à l’Opéra «La Chauve Souris» de Johann Strauss devant une salle comble. Jamais il ne s’était occupé de politique. Il ne se doutait pas qu’il se trouverait le lendemain à la tête des ouvriers de cette ville industrielle et qu’il serait forcé de s’enfuir ensuite à Berlin-Ouest pour cette raison.

À Dresde, un certain Richard S. — 34 ans — habitant de cette ville, conduisait les grévistes et les manifestants d’une usine à l’autre pour appeler les travailleurs à se joindre à l’action. Dans chaque usine, il entrait dans les grands ateliers, sautait sur les tours et gesticulait jusqu’à ce que les machines soient stoppées et les courroies de transmission débranchées. Alors, il commençait à parler : «Est-ce que vous avez entendu les nouvelles de la Stalinallee ? Il faut être solidaires avec eux. Venez dans la rue !» Lui et deux autres formaient un comité révolutionnaire. Ils arrêtaient tous les camions qui passaient et persuadaient chaque chauffeur de faire demi-tour et de se joindre à l’action. En peu de temps, ils disposaient d’une division motorisée qui à 11 heures du matin déjà avait transporté 15.000 ouvriers. Plus tard S. raconta : «Je me sentais comme si j’étais né de nouveau. J’ai envoyé 50 cyclistes pour occuper la station de radio.»

À Dresde, cette tentative échouait, mais à Halle elle réussit. La station de radio locale fut occupée par 30 ouvriers insurgés. Ils s’assuraient que les communiqués de la direction centrale de grève étaient bien diffusés. Les événements du 17 juin 1953 étaient comme une avalanche. Le jour se levait à peine que, dans toutes les villes et tous les villages et pratiquement dans toutes les usines de l’Allemagne de l’Est, les ouvriers entraient en lutte. Comme à Berlin-Est, cela commençait par des grèves et des manifestations. Quelques heures plus tard, on désarmait la police. On se pressait autour des bureaux du parti, on déchirait les brochures de propagande du S.E.D., on envahissait les prisons pour libérer ceux qui étaient dedans. Mais ce n’était qu’après ces manifestations de la colère populaire que l’insurrection spontanée prenait plus clairement le caractère de révolution prolétarienne.

On pouvait observer — et pas par hasard — ce processus le plus clairement dans cette partie de l’Allemagne de l’Est qui était la plus industrialisée et où se trouvait la plus forte concentration de population ouvrière. C’était là le foyer de l’incendie. À Halle, Wolfen, Mersebourg, Bitterfeld, Rosslau, Gera et d’autres villes de cette région surgissaient des organisations qui prenaient pour une courte période le pouvoir exécutif entre leurs mains. Ils mettaient en place une nouvelle structure qui n’était ni bourgeoise, ni étatique. Une structure conçue spécialement pour une réelle libération des ouvriers. À Halle, à 13 heures 30 il y eut une réunion dans une des usines de la ville à laquelle participaient des représentants des comités de grève de presque toutes les usines de la ville. On élisait un conseil qui s’appelait «comité d’initiative» mais qui, si l’on y regardait de plus près avait tous les traits d’un conseil ouvrier et qui fonctionnait comme tel. C’était ce conseil ouvrier qui proclamait la grève générale ; c’était lui qui décidait qu’il fallait occuper un des journaux locaux pour y faire imprimer un manifeste. L’opération était en cours lorsque, dans le dos des ouvriers, la police secrète fut avertie et on dut renoncer ce travail.

Personne n’avait besoin de se demander quelle classe bougeait à Halle. Dès les premières heures de la matinée, plusieurs colonnes d’ouvriers venant des usines métallurgiques de la banlieue entraient dans la ville et marchaient en direction du centre. Ils faisaient comme les ouvriers d’Hennigsdorf qui avaient envahi Berlin-Est. Sur la place du marché de Halle une foule de plus de 50.000 manifestants se rassemblait.

À Mersebourg se déroulaient des événements semblables : 20.000 ouvriers se dirigeaient vers la Uhland Platz dans le centre ; ils venaient des usines Leuna (18) et ils avaient entraîné avec eux les ouvriers de l’usine Buna Werk à Schkopau, de la mine de lignite Gross-Kayna, des mines de houille de la vallée du Geisel et de trois autres usines (papeteries). La direction de la grève, convaincue que la force des ouvriers se trouvait dans les entreprises, conseilla aux manifestants de rentrer dans leurs usines pour lutter là pour leurs revendications.

De quelles revendications il s’agissait, c’était déjà très clair dans la matinée. Devant le bâtiment de la direction de Leuna Werke, tout le personnel s’était rassemblé. Un des porte-paroles, demanda entre autres qu’il soit mis fin à l’accélération incessante des cadences et que l’on désarme, tout de suite la police de l’usine. Les ouvriers occupèrent la radio de l’usine.

À Bitterfeld, dans l’après-midi du 17 juin, ce que l’on voyait, personne ne l’avait vu auparavant. Venus de toutes les usines de banlieue, les ouvriers, en habits de travail, s’avançaient sur un large front, les mineurs encore noirs de la poussière du charbon. La ville était toute en fête. Le président du comité de grève prenait la parole sur la place de la Jeunesse. Il parlait encore lorsque l’on apprit que la police avait arrêté quelques ouvriers. À cette nouvelle, le comité de grève décide d’occuper toute la ville. À ce moment, le comité de grève commença à fonctionner comme un conseil ouvrier qui exerçait le pouvoir à Bitterfeld. Les employés municipaux devaient continuer leur travail. Les pompiers recevaient l’ordre d’enlever dans la ville toutes les affiches du S.E.D. En même temps, le comité de grève envisageait la grève générale, non seulement dans la ville et ses environs, mais dans toute l’Allemagne de l’Est. Dans un télégramme envoyé au soit-disant gouvernement de la R.D.A. à Berlin-Est, le comité de grève de Bitterfeld demandait la «formation d’un gouvernement provisoire composé d’ouvriers révolutionnaires».

À Rosslau sur l’Elbe, les ouvriers étaient aussi maîtres de la ville pendant une certaine période. Ceux qui travaillaient dans les chantiers navals étaient le noyau de la résistance.

On retrouvait dans toutes les usines et toutes les villes d’une certaine importance la même situation qu’au centre vital du pays. À Dresde, les ouvriers de toutes les grandes usines, y compris les usines Zeiss, étaient en grève et manifestaient. Dans la province de Brandebourg, les ouvriers des chantiers navals Thälmann, de l’entreprise de transport Brandenburg, de la mine Elisabeth et de l’usine de chars Kirchmöser (sous direction russe) étaient aussi en lutte. À Falkensee, le travail avait cessé dans toutes les usines. De même à Leipzig, Francfort sur l’Oder, à Fürstenberg, à Greifswald et à Gotha pour ne citer que quelques villes, les ouvriers étaient dans la rue. Même dans les mines d’uranium à la frontière tchèque, c’était la grève ; même dans le nord du pays, là où la population était la moins dense.

Tout cela n’empêchait pas pas le Neues Deutschland de proclamer un mois plus tard, le 28 juillet 1953, que la grève qui «avait été préparée par des putschistes avait échoué parce que la majorité des ouvriers ne les écoutait pas et que seulement 5% de la classe ouvrière s’était lancée dans la grève (20) ». En réalité, les dirigeants bolcheviques étaient confrontés à la résistance de toute la classe opprimée.

NI ULBRICHT, NI ADENAUER

Lorsque le gouvernement Ulbricht et le S.E.D. annoncèrent au printemps de 1953 l’augmentation des normes de travail, une partie de la classe ouvrière en Allemagne de l’Est espérait pouvoir en neutraliser les effets en se faisant passer dans une catégorie supérieure du salaire. Mais cet espoir s’avéra rapidement complètement vain. Le 22 mai, Neues Deutschland écrivait qu’une telle revendication était en complète contradiction avec les intérêts des ouvriers. Les ouvriers avaient pourtant une toute autre opinion de leurs intérêts. Le compte avait été vite fait : un ouvrier qui gagnait entre 20 et 24 marks (Est) par jour n’en toucherait plus après l’augmentation des normes qu’entre 13 et 16. Ils ne pouvaient pas accepter cela. Ils se révoltaient contre une attaque aussi brutale sur leur niveau de vie ; ils ne résistaient pas pour des buts politiques ou des idéaux révolutionnaires.

Les circonstances que leur lutte contre la politique des salaires du gouvernement se développait en quelques heures en une lutte contre le gouvernement comme tel n’était pas une conséquence de leurs intentions. Cela surgissait de l’essence de la lutte même et de son caractère de classe. Ce caractère de classe leur montrait le chemin pour leur action et, à chaque moment, jouait un rôle décisif dans le contenu et la forme de leur mouvement.

Ce caractère de classe est largement ignoré à l’Est comme à l’Ouest. Pour les mêmes raisons d’ailleurs. Si les bolcheviques l’avaient reconnu, ils auraient été forcés de renoncer en même temps à tous les mythes autour de leur propre société. Les démocraties bourgeoises de leur côté n’avaient aucun intérêt à mettre l’accent sur la signification sociale d’événements qui, justement à cause de cette signification là, auraient pu avoir des répercussions dans la classe ouvrière en Occident. C’est pour cela que les chefs politiques de la R.F.A. parlaient d’une insurrection du peuple contre l’occupant russe et mettaient au premier plan des choses qui se déroulaient en marge du mouvement mais qui pouvaient servir facilement de support à une interprétation favorable à la classe dominante. C’est pour cela que la classe dominante de l’Occident parlait d’une lutte «pour l’unité allemande».

Lors d’une manifestation solennelle, place Rudolf-Wilde dans le quartier de Schöneberg à Berlin-Ouest, le chancelier Adenauer déclarait le 23 juin 1953 : «La partie du peuple allemand qui se trouve derrière le rideau de fer nous a fait savoir qu’il ne faut pas que nous l’oublions… Je jure devant tout le peuple allemand que nous n’aurons pas de repos tant qu’ils ne connaîtront pas la liberté, jusqu’au moment où toute l’Allemagne sera réunifiée.» Et le bourgmestre Reuter ajoutait : «Aucune puissance dans le monde ne peut nous diviser nous allemands. La jeunesse a retiré de la Porte de Brandebourg le drapeau de la servitude. Un jour viendra où cette jeunesse y plantera le drapeau de la liberté…»

C’est vrai que le 17 juin, des jeunes avaient ôté le drapeau de la RDA de cette porte monumentale et avaient essayé de le remplacer par celui de la RFA. C’est vrai aussi qu’en plusieurs occasions, on avait scandé «Liberté» et que certains cortèges brandissaient des drapeaux du gouvernement de Bonn. Mais cela ne prouvait rien d’autre qu’une partie des participants au mouvement n’avaient pas une idée claire de leur propre action. Si le sens de leur action leur est apparu peu à peu, certainement ils n’y sont pas tous parvenus au même moment. Les ouvriers de l’Allemagne de l’Est ont montré en plusieurs occasions au cours de leur action qu’ils ne se dirigeaient pas en premier lieu contre l’armée russe qui stationnait sur le territoire de l’Allemagne de l’Est mais contre le gouvernement du SED. Jusqu’au dernier moment où cette armée prenait part ouvertement aux luttes, l’attitude des ouvriers vis à vis de cette armée n’était pas agressive et se distinguait nettement de leur attitude contre la police populaire et contre les fonctionnaires du parti.

Si l’on pose la question de savoir si tous les ouvriers d’Allemagne de l’Est ont compris leur action comme un mouvement de classe, alors, la réponse est sans aucun doute négative. Mais cela ne change rien au fait incontestable que malgré cela, leur action était un mouvement de classe parce que ce que pensaient les ouvriers était moins important que ce qu’ils faisaient dans leur totalité. Il est certain que malgré certains symboles de la RFA. et malgré le fait qu’on scandait d’une façon assez naïve «Liberté» et même «Unité», la classe ouvrière ne voulait pas vivre dans une Allemagne réunifié. Les cheminots de Magdebourg écrivaient à la peinture blanche, en grandes lettres sur les wagons dans la gare de triage : «Ni Ulbricht, ni Adenauer, mais Ollenhauer».

Ils exprimaient ainsi, sous la forme d’un malentendu, qu’ils tenaient un social-démocrate comme Ollenhauer comme un représentant de leur classe, mais en même temps, ils disaient clairement qu’ils n’avaient rien à faire avec une Allemagne gouvernée par Adenauer, pas plus qu’avec une Allemagne gouvernée par Ulbricht. Ils exprimaient d’une façon qui, formellement était fausse, qu’ils luttaient non seulement contre le capitalisme d’État, mais aussi contre le capitalisme tout court et que pour eux cela ne présentait aucun attrait de passer du joug du bolchevisme sous le joug de la bourgeoisie.

Les politiciens de l’Allemagne de l’Ouest ont fait du 17 juin une journée nationale pour «l’unité allemande». Cela escamotait complètement le fait que la révolte exprimait avant tout le refus d’une division de classe qui existait autant à l’Est qu’à l’Ouest et que les ouvriers d’Allemagne de l’Est avaient montré au cours de cette journée là qu’en tant qu’ouvriers, ils étaient les ennemis d’une société fondée sur l’oppression de classe.

«L’histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d’être un produit arbitraire et conscient des soi-disant “chefs” ou des “partis”, comme se le figurent le policier et l’historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentaires, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne…» — Rosa Luxembourg.

 

LE BOLCHEVISME SANS MASQUE

Vis-à-vis du muvement spontané des ouvriers d’Allemagne de l’Est, le gouvernement Ulbricht était totalement impuissant. dans plusieurs cas, la police populaire se montrait peu sûre et même lorsqu’elle restait fidèle aux bureaucrates, elle apparaissait beaucoup trop faible. dans plusieurs villes, elle fut balayée en un clin d’œil.

Moralement, la bureaucratie bolchevique était battue alors que la bataille était à peine commencée. Déjà, dans l’après-midi du 16 juin, le pourrissement du régime était évident. Les ministres les plus importants n’osaient pas se montrer lorsque la foule furieuse serassemblait sous leurs fenêtre de la Leipzigerstrasse. Le même soir, pas mal de bureaucrates du sommet du Parti préparaient leurs valises. A cette heure-là, des maçons, des ajusteurs, des monteurs, des charpentiers, étaient déjà maîtres de la rue. Le Columbushaus [immeuble de bureaux et commerces de neuf étages construit sur la Potsdamer Platz entre 1930 et 1932, incendié en juin 1953, détruit en 1961, NDE]  n’était pas encore en feu. On ne le brûlerait pas avant l lendemain. Mais tout ce que les autorités avaient pu rêver était parti en fumée. Le pouvoir total ne se trouvait pas encore entre les mains de la classe ouvrière mais déjà le Parti et le gouvernement ne le détenait plus.

Ce pouvoir,  les bolchevistes allemands ne pouvaient le reconquérir que grâce à l’armée et aux chars russes. S’ils n’étaient pas entré en action à Berlin et dans beaucoup d’autres villes insurgées, si les Russes n’avaient pas instauré l’état de siège, s’ils n’avaient pas procédé à des arrestations en masse, et exécuté pas mal d’ouvriers, le sort du régime était décidé.

En décembre 1905, les cosaques du tsar Nicolas II, sous le commandement d’un général Semionov, avaient mis fin à l’insurrection des ouvriers de Moscou. En juin 1953, ce fut aussi un Semionov, haut commissaire de l’URSS, qui mit fin à l’insurrection en Allemagne de l’Est. Des soldats russes tirèrent sur la foule, des ouvriers furent écrasés sous les chenilles des chars russes, auxquels ils tentaient de s’opposer sans armes et d’une manière héroïque qui était un exemple pour leurs camarades qui était un exemple pour leurs camarades d’autres pays (21). Au cours de l’été 1953, le bolchevisme perdait de nouveau son masque. Jamais depuis l’insurrection de Cronstadt en mars 1921, la contradiction entre la classe ouvrière et la dictature du parti bolchevique n’était apparue d’une manière aussi aiguë et aussi ouverte. Jamais un nombre aussi imposant d’ouvriers n’avaient ainsi fait l’expérience directe de la barrière et de l’ennemi impitoyable qu’était le bolchevisme sur le chemin de leur libération.

Des divisions de chars russes entraient dans la lutte vers la fin de l’après-midi du 17 juin, dans un grand déploiement de force. Mais ils ne réussirent pas directement à étouffer  la résistance. Le commandant du secteur soviétique de Berlin, le général Dibrowa, instaura à 13 heures l’état de siège dans la ville. Celui-ci fut bientôt étendu à toutes les villes de l’Allemagne de l’Est. Ce qui ne mit pourtant pas fin à la lutte. Il est vrai que le 18 juin les rues de Berlin étaient vides, mais les grèves continuaient.

Ce même 18 juin, dans tout le pays, les actions s’étendaient aux usines qui jusqu’alors n’étaient pas entrées en lutte. A Warnemünde, les ouvriersdes chantiers navals Warnow cessaient le travail. A Dresde, Chemnitz, Rostock, les ouvriersde toute une série d’usines «populaires» se mettaient en grève. A Potsdam, les fonctionnaires faisaient de même, Dans un certain nombredevilles ily eut des dévastations considérables. Sur les voies fluviales toute la circulation des bateaux était stoppée.

Au soir du 18 juin une division de 800 policiers « populaires » occupait les mines de charbon de Zwickau et de Œlsnitz (Saxe). La police avait en  face d’elle 15 000 mineurs qui réclamaient la libération de leurs camarades arrêtés. Aux usines Leuna, proches, les manifestations continuaient : 300 policiers se mirent du côté des manifestants. L’infanterie russecommenaç à tirer et occupa les bâtiments de l’usine. Un peu plus tard, une patie de ces bâtiments éait incendiée par les ouvriers.

Ce même 18 juin, la région minière de la Erzebirge [Monts Métallifères, le long de la frontière tchèque], qui était restée calme jusqu’à ce moment, commençait à e révolter. Les 80 000 mineurs se mettaient en grève, manifestaient, prenaient d’assaut les bureaux du Parti, les mairies et les locaux de l’administration régionale. A Johanngeorgenstadt, Marienberg, Eibenstock, Falkenstein et Oberschlema se déroulaient de furieuse bataille de rue avec la police poplaire et les Russes bien armés.

Le 19 juin, toute la région minière était en pleine insurrection. 100 000 hommes faisaient grève et manifestaient. Pas moins de 65 puits des mines d’uranium furent sabotés à l’explosif, d’autres firent noyés. Les Russes se voyaient forcés d’utiliser dans ce seul coin de la RDA plus de forces qu’ils n’en avaient utilisées en 1945 pour la conquête de Berlin (22). Il s’ensuivit une vague d’arrestations et des fusillades, mais la révolte se prolongeait quand même. Le dimanche 21 juin, l’état de siège fut encore plus strict. En réponse, les ouvriers lynchèrent un certain nombre de policiers. Les Russes ne restèrent maître de la situation qu’après dix jours de furieux combats.

Le vendredi 19 et le samedi 20 juin, dans toutes les autres régions d’Allemagne de l’Est, les ouvriers étaient toujours en lutte. Warnemünde et Rostock étaient le théâtre de conflits violents. A Dessau, en amont de l’Elbe, il n’y avait plus de pain dans toute la ville mais les ouvriers ne pensaient pas à capituler pour ça. A Meclenbourget dans le Hartz, de fortes divisions  de la police populaire refusaient de tirer sur les ouvriers et commençaient à se retirer. A la fin de la semaine, de nouvelles grèves s’étendaient dans plusieurs villes, cette fois dans de petites entreprises. Cette fois aussi, les ouvriers formaient tout de suite des comités de grève. C’étaient eux qui déclaraient qu’il ne reprendraient pas le travailavant que l’état de siège ne soit levé et avant que les soldats quittent les usines.

En fin de compte, les masses ouvrières durent capituler devant les forces supérieures des Russes. Ils furent poussés à leurs postes de travail, mitraillettes dans le dos. Après cela, les dirigeants du SED seremettaient mal de leur pezur : la force que la classe ouvrière avait montré dans sa révolution les avaient fait trembler. Maintenant commençait la vengeance. Après la marée de la révolution, une marée de terreur s’abattait sur l’Allemagne de l’Est.

Les contradictions sociales d’où avait surgi la résistance ouvrière subsistaient bien sûr. Les forces qui étaient apparues pendant l’insurrection de juin ne pouvaient pas être détruites. Elles étaient au cœur même de la classe ouvrière allemnde, en raison de sa place dans le processus de production. Tant que n’importe quelle société se base sur le travail salarié, une révolte des salariés est l’épée de Damoclès pendue au-dessus de cette société. Comment une telle révolte peut se produire, les ouvriers de l’Allemagne de l’Est l’ont précisément montré.

NOTES

(1) La Stalinallee (avenue Staline), avant-guerre Frankfurtallee, et qui retrouva ce nom lors de la déstalinisation, était en 1952-1953 un immense chantier de reconstruction pour déblayer les ruines de la guerre et en faire le centre de Berlin et du régime.

(2) RDA, République démocratique allemande, par opposition à la République fédérale allemande, RFA.

(3) Contrairement à ce qu’affirme la propagande d’Allemagne de l’Ouest qui a fait du17 juin une fête légale, les cadres, petits bourgeois, paysans, toutes les classes non ouvrières, sont restées totalement à l’écart de l’insurrection.

(4) C’est ainsi que les paroles de Lénine sont toujours citées. En réalité, la citation n’est pas tout-à-fait correcte. Dans Que faire, Lénine écrit : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » (Editions en langues étrangères, Moscou, 1954, p. 28). L’idée est la même parce que, pour Lénine, la pratique révolutionnaire et le mouvement (des révolutionnaires professionnels bien sûr) sont une seule et même chose.

(5) Les deux propagandes paraissent s’opposer mais en réalité sont complémentaires, les mensonges de l’une étant reprises comme des réalités par les mensonges de l’autre.

(6) Parmi les autres articles accessibles en français citons la meilleure étude parue sur ce sujet : « Combats ouvriers dans l’avenue Staline », Les Temps modernes n° 95 (octobre 1953), de Benno Sarel, texte repris dans La Classe ouvrière d’Allemagne orientale (Les Editions ouvrières), ainsi qu’une note de lecture du livre Le 17 juin 1953, d’Arnul Baring Der 17. Juni 1953 (Kiepenheuer & Witsch, Cologne, 1965). Sous une forme un peu romancée la fin de l’ouvrage Berlin, de Theodor Plievier Berlin (trad. fr. Flammarion, 1955 – dernier tome d’une trilogie après Stalingrad et Moscou), contint une évocation de ces journées.

(7) Dans la critique du livre d’Arnulf Baring Der 17. Juni 1953  publiée dans ICO n° 43 (novembre 1965), il est rapporté qu’Ulbricht refusa de prendre la paroe devant les grévistes en arguant qu’il pleuvait et que les manifestants ne tarderaient pas à se disperser. Gustav Noske, lui aussi, au début de la révolution allemande, comptait sur la pluie pour faire rentrer les manifestants chez eux (cf Von Kiel bis Kapp, de Noske, 1920, p. 17).

(8) Action révolutionnaire des masses, de Henriette Roland-Holst (1869-1952), Rotterdam 1918, p. 372.

(9) Rosa Luxemburg, lettre à Mathilda Wurm du 16 février 1917, écrite dans la prison de Wronke, citée par Paul Frölich, Rosa Luxemburg, sa vie et son œuvre, L’Harmattan, 1991.

(10) Certains ont voulu rechercher les « traditions ». Le chef social-démocrate Willy Brandt a soutenu que « les couches pur sang du vieux mouvement ouvrier syndicaliste et politique » ont influencé les événements. D’autres ont même cru bon de remonter jusqu’à 1919 et 1921. Selon Baring, rien ne permet de conclure dans ce sens, le soulèvement ayant eu lieu aussi bien dans les régions qui élisaient des députés communistes dans les années 1930 comme dans les autres. « En tout cas, dans la rue, la “tradition” incarnée par les “anciens” était absente (les sociaux-démocrates de Weimar, puis les nazis, enfin le Guépéou assassinèrent pratiquement tous les ouvriers actifs) » (ICO p.19). Sans compter tous les « anciens » restés sur les champs de bataille.

(11) Joachim G. Leithäuser, Der Monat, octobre 1953, p. 46.

(12) Ibid., septembre 1953, p 613.

(13) Adenauer était chancelier de l’Allemagne fédérale (chrétien démocrate) ; Ollenhauer président du SPD, Kaiser chef du parti chrétien-démocrate et Reuter bourgmestre socialiste (SPD) de Berlin-Ouest.

(14) Le SED a hésité longtemps avat de décider si oui ou non une telle réunion serait autorisée. Au dernier moment il donna le feu vert. Voilà commet se pratique le «bon droit à une libre expression garanti par la loi» dont parlait plus tard le nommé Kuba dans Neues Deutschland.

(15) Citation du Leipziger Volkszeitung, 25 mai 1953.

(16) Témoignage d’un ouvrier du bâtiment, Der Monat, septembre 1953, p. 601.

(17) Les Méthodes de lutte de la révolution sociale, de Henriette Rland-Holst, Amsterdam, 1916, p.16.

(18) On a pu voir le même phénomène pendant la révolution hongroise en 1956, pour ne pas mentionner la révolution allemande de 1918 ou d’autres révolutions.

(19) Les usines chimiques Leuna sont les plus grandes usines de l’Allemagne de l’Est.

(20) La critique du livre d’Arnulf Baring, Le 17 juin 1953, publiée dans ICO n° 43 (novembre 1965) souligne que d’après cet auteur seulement 5 % à 7 % du total des salariés d’Allemagne de l’Est participèrent au soulèvement et ajoute : « Certes il est possible que la proportion réelle fut supérieure, mais, en tout cas, ce pourcentage exprime un ordre de grandeur très vraisemblable. » Les différentes sources citées précédemment infirment ces estimations sans donner de pourcentages précis. A plusieurs endroits de son livre très documenté, Stefan Brant (Der Aufstand – L’Insurrection) parle de « toute la classe ouvrière » qui se levait. L’auteur de cette brochure estime de plus que l’ampleur des événements montre qu’un nombre beaucoup plus important d’ouvriers que celui « avoué » par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est fut impliqué dans l’insurrection de juin 1953.

(21) Plus de trois ans plus tard, fin octobre-début novembre 1956, l’exemple allemand était suivi en Hongrie. Les ouvriers de Budapestet d’autres villes hongroises savaient mettre hors de combat les chars russes au moyen de cocktails Molotov qu’ils fabriquaient eux-mêmes.

(22) Le chiffre est donné par Der Monat d’octobre 1953. En plus du nombre des troupes russes, les informations donnaient des précisions sur leurs faibleses : les officiers et soldats russes éprouvaient une certaine sympathie pour les ouvriers en lutte. Quelques officiers russes comme quelques policiers allemands, à cause de cette sympathie, passèrent devant le peloton d’exécution. D’autres purent s’enfuir à l’Ouest. Parmi ces derniers se trouvait le major russe Nikita Ronschin. Selon son témoignage, au moins 18 militaires russes furent fusillés (Der Monat, octobre 1953, p. 66).