Correspondance : militants et agitateurs

Paru dans Echanges n° 156 (été 2016)
D’un camarade expatrié dans un pays du monde au régime autoritaire (mai 2016)

Je commence à m’approcher d’un micro-groupe d’ouvriers [qui] publient un journal dans leur langue. Ils viennent de rentrer des Etats-Unis où ils faisaient un tour en interviewant des ouvriers militants là-bas. Je ne sais pas si tu en as eu des échos. Au quotidien, ce qu’ils font c’est aller travailler dans les usines avec le but de s’organiser et s’éduquer dedans.
Alors ils font une récolte des témoignages des expériences similaires afin d’y réfléchir eux-mêmes et les font transcrire ou traduire pour les diffuser auprès des ouvriers tant que possible. En fait ne je connais que peu l’histoire de ta jeunesse, si tu faisais des actions comparables (par exemple te faire embaucher dans une industrie « clé » dans le but d’organiser [les ouvriers]. As-tu publié des textes sur de telles expériences, ou serais-tu prêt à te faire interviewer sur le sujet par un copain à Paris?
Et aussi : si tu connais d’autres personnes qui pourraient éclairer, partager ou critiquer des actions de ce genre.
Quant à moi je me prépare à monter une école du soir de cours d’anglais pour les ouvriers en septembre. Il est toujours fort possible que le projet tombe à l’eau mais je m’y mets.

Réponse

Avant de répondre aux questions que tu poses, je dois souligner qu’à celles-ci, il n’y a pas de réponse unique et que, d’une part les situations des relations de travail dans un pays défini définissent des réponses différentes pas forcément adaptables dans un autre pays, et d’autre part il s’agit de situations mouvantes, tant avec l’évolution économique et structurelle qu’avec la lutte de classe.
A mon avis, les questions que tu abordes sont des questions centrales dans la lutte de classe, et plus précisément sur le rôle du militant dans toute lutte et même au-delà sur la question de l’autonomie des luttes.
Sur le militant lui-même, je distinguerais schématiquement deux catégories de militants d’entreprise :
1/ ceux qui sont issus du rang, des travailleurs ordinaires de l’entreprise. Ils sont entrés dans telle entreprise en fonction de leur qualification, simplement parce qu’ils cherchaient un travail pour vivre, sans a priori syndical ou politique. Ils n’ont pas choisi la condition de prolétaire, c’est pour eux la seule voie tout simplement pour « gagner sa vie ». L’adhésion à un syndicat et leur participation à une lutte est un choix personnel lié à des facteurs personnels et matériels. En tant que simple membre d’un syndicat, ils peuvent prendre des responsabilités tant dans la section syndicale de l’entreprise, que dans les organes représentatifs de l’entreprise (délégués du personnel et/ou comités d’entreprise) ou lors d’une lutte précise (par exemple dans un comité de grève). Mais une lutte précise peut tout autant amener un travailleur même non syndiqué à jouer un rôle important sans avoir un passé militant.
Ce que je viens de décrire fut à peu près mon itinéraire militant d’entreprise. Je n’ai jamais fait état de mes appartenances à des groupes politiques, encore moins fait de la propagande pour ces groupes. C’est la CGT qui révéla mon appartenance à Socialisme ou Barbarie dans un tract ; c’est aussi un employé qui m’a dit un jour qu’il avait trouvé un bulletin intéressant, ICO, sans soupçonner que j’en étais un des animateurs. En d’autres termes, je n’ai jamais été celui qui était entré dans la boîte pour « organiser » quoi que ce soit – mais il est tout aussi évident que la fréquentation d’un groupe politique m’aidait dans cette activité de militant d’entreprise.
2/ Les tentatives d’organiser les travailleurs d’une entreprise syndicalement ou à travers l’affiliation syndicale pour un parti sont totalement différentes, même si un militant issu du rang peut éventuellement devenir celui d’un groupe ou parti adoptant une « ligne » d’action définie de l’extérieur.  Ces tentatives peuvent différer grandement selon le cadre légal des relations de travail.
Un exemple est donné par les Etats-Unis, où le syndicat n’a aucune place dans une entreprise tant qu’un vote majoritaire ne lui a pas assuré la représentativité et fait de lui le seul interlocuteur de la direction pour discuter les conditions de travail. Faire entrer un militant dans une entreprise sans syndicat est toujours possible mais ses possibilités d’action sont particulièrement limitées. C’est la raison pour laquelle les syndicats ont des « organisateurs » qui, de l’extérieur, établissent des contacts avec les travailleurs de l’entreprise pour aboutir à la formation d’une section locale et à un vote pouvant donner au syndicat droit de cité dans l’entreprise.
Un autre exemple peut être donné pour la France. Contrairement aux Etats-Unis, les syndicats disposent d’un large pouvoir légal et d’une possibilité de participer à tout ce qui concerne les relations de travail (délégués du personnel et comités d’entreprise). Tout militant qui se fait embaucher dans une entreprise pour faire de l’agitation et tenter de trouver des adeptes à sa ligne politique et à son organisation politique est pratiquement contraint d’utiliser ces canaux syndicaux pour accomplir ce pourquoi il a fait ce choix. Depuis longtemps, cette pratique a un nom «  l’entrisme » et a été pratiqué par tous les partis communiste, trotskystes et autres. Post 1968, les maos de la Gauche prolétarienne ont développé cette pratique et on parlait alors «  d’établis ». S’ils sont des clandestins quant à leur appartenance, celle-ci ne tarde pas à se révéler et même s’ils n’apparaissent pas toujours comme tels, cela devient un secret de polichinelle. Aujourd’hui, les champions de « l’entrisme » sont les militants de Lutte Ouvrière qui ont colonisé les échelons intermédiaires de la CGT. Le système français autorise même, lorsque des entristes ont gagné une certaine audience, l’expulsion de tendances qui alors forment un nouveau syndicat qui doit gagner sa « représentativité » (c’est ainsi que sont nés les syndicats SUD issus au départ de la CFDT).  Dans tout ce système, le seul risque pour le militant, qu’il soit issu de l’intérieur ou venu de l’extérieur est de se faire sanctionner par un licenciement et l’inscription sur la liste rouge patronale. Les sanctions judiciaires et pénales sont rares et seulement lorsque dans une grève des actes de violence physique ou des dégâts matériels permettent d’incriminer des militants.
En fait, même si en apparence le militant issu du rang et le militant « entriste » peuvent œuvrer dans le même sens, de grandes différences existent quant à leur action et quant à leur position de militant . Le militant issu du rang sera beaucoup plus soucieux des intérêts de ceux qui luttent avec lui parce qu’il est  dans la même situation, ce qui se traduit souvent par une stratégie différente ; de plus en cas de licenciement pour son activité, les  incidences sur sa vie et son futur professionnel peuvent être beaucoup plus catastrophiques. Le militant « professionnel », « l’entriste »  se souciera  dans son action de la politique de son organisation c’est-à-dire adoptera une stratégie extérieure (personnellement, dans mon action je me suis souvent heurté au militant « entriste «  de Lutte Ouvrière qui appliquait les « recettes » de son organisation). De plus, le militant « entriste » a d’une certaine façon ses arrières assurés en ce sens qu’en cas de licenciement il aura le soutien de son organisation qui l’utilisera à d’autres tâches militantes. C’était même caricatural pour les maos de la GP qui étaient souvent issus de milieux bourgeois et de surcroît universitaires, leurs arrières étaient bien assurés. Pour répondre plus directement à ta question, je n’ai rien à dire sur une expérience « d’entriste » car je ne l’ai jamais été ; au contraire, comme je viens de le dire j’ai dû affronter des « entristes » ; ce serait aussi une longue histoire.
Ce que tu dis des possibilités pour un militant de s’embaucher dans un entreprise locale pour y faire un travail d’organisation (quelle forme d’organisation, dans quel but et quel lien avec des interventions étrangères notamment des Etats-Unis ?) pourrait s’apparenter aux « organisateurs » américains, ou aux « entristes » français. Mais la comparaison s’arrête là. Je crois que vu le contrôle strict par le gouvernement local, via un syndicat officiel et un appareil interne répressif, un militant ne peut que constituer un réseau clandestin et se trouve dans toute lutte menacé d’être découvert. Ce que l’on sait parfois des luttes, ce sont les sanctions sévères qui frappe les supposés leaders qui peuvent être tout autant des militants de l’intérieur ou des «  entristes ». Ce n’est pas seulement le licenciement mais souvent la prison ou autres sanctions d’autant plus sévères s’il apparaît qu’il existe un lien avec une organisation quelconque. Il serait fort utile si tu pouvais en savoir plus sur cette question et comment s’organisent les luttes car la plus grosse partie des informations touchent ce qui se déroule à l’extérieur de l’usine (manifestations, bagarres avec les flics, répression de militants) et rien sur la manière dont tout s’est ou a été organisé. Les plus récents mouvements dans certains pays ont montré que des mouvements de lutte pouvaient s’étendre à une grande échelle. Comment ? Comme tu l’écris, dans ce domaine des luttes, les choses sont en évolution et des actions peuvent être plus tolérées aujourd’hui alors qu’elles étaient sévèrement réprimées auparavant
Il y a des textes sur mon expérience de lutte dans la boîte où j’ai travaillé pendant vingt-six ans avant d’en être licencié pour «  faute grave » (la séquestration d’un comité d’entreprise). Un long article sur un mouvement de 1955 que j’avais écrit pour Socialisme ou barbarie a été republié en brochure, d’autres articles sont enterrés dans les pages d’ICO. Une partie concernant mai 68 est dans la brochure collective d’ICO sur mai. Il y a eu aussi des polémiques sur le « militant » autour des différenciations que je viens de soulever. Je n’ai jamais eu le temps d’écrire quoi que ce soit sur mon expérience globale de militant d’entreprise (pendant près de vingt ans, il y a eu, après mon expulsion de la CGT,un noyau fluctuant d’oppositionnels de ce syndicat avec des réunions hebdomadaires et un bulletin d’entreprise).
Bien sûr que je puis rencontrer quiconque pour discuter de tout ceci ; tu peux communiquer mon adresse courriel pour tout contact.
Les camarades encore vivants que je connais ont tous suivi un itinéraire semblable au mien et ne furent jamais des « entristes ».
Un dernier point. Je ne connais pas ce journal publié je pense en langue locale. Mais je me méfie toujours un peu des nationaux allant faire un tour aux Etats-Unis et des contacts qu’ils peuvent y prendre. L’histoire récente est pleine de ces machines de guerre déstabilisatrices montées  par les Etats-Unis via leurs syndicats ou autres organisations ad hoc profitant des situations de crise dans tel ou tel Etat. La politique des gouvernements américains a toujours été en partie de se servir des canaux syndicaux pour tenter de déstabiliser les économies ou les politiques des pays concurrents (exemple pour la France la scission de la CGT pour former Force Ouvrière en 1947) et affaiblir ainsi l’influence du PC donc de l’URSS dans la guerre froide. Question de se documenter sur les luttes ouvrières, l’Europe est beaucoup plus riche que les Etats-Unis, alors pourquoi ces voyages aux Etats-Unis ?
Un conseil  certainement superflu : fais attention, dans tes tentatives d’organiser quoi que ce soit, d’éviter quoi que ce soit qui pourrait paraître être un relais d’opposition. Toi, tu ne risques que l’expulsion mais les nationaux que tu aurais ainsi contacté risqueraient beaucoup plus. Toujours ce même dilemme que j’ai évoqué.
H. S.

Correspondance : à propos du GCI et de la revue « Communisme »

De info@gci-icg.org (12 juil. 2016)
Aux camarades et lecteurs d’Echanges.

A l’occasion de l’envoi de notre dernière revue Communisme en français (n°67, « Contre la démocratie et les guerres impérialistes »), une mise au point nous semble nécessaire dans vos pages, dont nous sommes par ailleurs des lecteurs intéressés et attentifs.
Notre précédente revue en français (Communisme n°66, « Le léninisme contre la révolution », 2e partie) avait été chroniquée plutôt favorablement dans votre n° 150 de l’hiver 2014-2015 (p.65). Dans la même rubrique « Dans les publications/théorie » toutefois, un sort nettement moins enviable était réservé à notre revue en espagnol Comunismo n° 64 («  Comunidad de lucha y partido »). Le titre même de la chronique, « Programmatisme » (p. 67), dénotait déjà une pensée par cases idéologiques qui ne laissait rien présager de très glorieux. En matières de cases, nous avons l’habitude, depuis les débuts de notre groupe, d’être rangés parmi les « constructeurs de parti » par les adeptes de l’anarchisme ou du conseillisme, et d’être considérés comme « anarchistes » et « anti-parti » par les adeptes du léninisme, sous ses diverses variantes. Inévitablement, les ruptures historiques avec la social-démocratie, constitutives de notre petit groupe, sont souvent lues à travers les catégories et représentations social-démocrates que nous critiquons, et ce sur tous les aspects centraux de la lutte révolutionnaire, tels que nous essayons de les synthétiser au fil des années dans nos revues (sur les classes, le parti, la communauté de lutte, l’insurrection, l’attaque de la valorisation capitaliste, le communisme, sans même parler de la « diabolique » dictature du ­prolétariat).
La chronique d’Echanges sur notre contribution (en espagnol, jusqu’à présent) au sujet de la communauté de lutte et du parti relève malheureusement de ce travers interprétatif déformant. Elle nous prête en effet de confondre (ou de vouloir concilier) « autonomie organisationnelle de la classe ouvrière » et « soumission de la classe ouvrière à une élite organisée par un parti-je-sais-tout » (sic), le tout dans « le jargon bordiguiste, ce superléninisme » (encore une petite case commode pour nous ranger vite fait, c’est un classique). Enfin, « in cauda venenum » : « Les fractions nationales du GCI ont semble-t-il des difficultés à évoluer au même rythme », et ça c’est le pompon. Qu’une revue comme la vôtre qui n’enferme justement pas les luttes dans les frontières nationales puisse prétendre que notre activité internationaliste (en différentes langues) serait l’œuvre de « fractions nationales  », voilà qui ne relève pas seulement d’une méconnaissance de nos publications (pourtant suivies dans votre revue) mais aussi d’une désinvolture ostensiblement ­dénigrante.
Rappelons que notre critique du léninisme (parue en français en 2012 et 2014) dont Echanges attribue le contenu à l’une de nos «  fractions nationales » (française ? francophone ?) avait en fait d’abord été publiée… en espagnol (en 2006 et 2007). Quant à notre texte sur la communauté de lutte et le parti, texte interne à l’origine, discuté dans plusieurs langues, son contenu n’est en rien en porte-à-faux avec notre critique radicale de la conception social-démocrate et léniniste du parti. Ce texte ne manquera d’ailleurs pas d’être également publié dans l’une de nos prochaines revues en français.
Si la formulation de nos positions et analyses peut parfois connaître des adaptations formelles (dans le sens de la renforcer, visons-nous) d’une publication et d’une langue à l’autre, au gré aussi des clarifications suscitées par les échanges autour de nos revues, elles n’en demeurent pas moins, avant tout, les expressions d’une même activité, d’un même contenu. Nous prêter des clivages politiques (et des « évolutions » politiques divergentes) à base linguistique, cristallisés en prétendues « fractions nationales », est un bien étrange et pas très scrupuleux procès de votre part.
En vous remerciant d’avoir publié cette mise au point, avec nos salutations révolutionnaires,
le Groupe Communiste Internationaliste (à l’unanimité de ses diverses fractions apatrides !).

Réponse (8 août 2016)
J’ai recensé deux publications du Groupe communiste internationaliste (GCI) : le n° 66 (octobre 2014) de Communisme et le n° 64 (décembre 2014) de Comunismo, dans le n° 150 (hiver 2014-2015) d’Echanges, p. 67-68.
Le GCI s’élève contre le compte rendu de lecture de Comunismo. Ses reproches portent principalement sur une « pensée par cases idéologiques » (le titre est du camarade qui met en pages) et une « désinvolture ostensiblement dénigrante » parce que j’aurais prétendu que l’activité internationaliste du GCI serait l’œuvre de fractions nationales.
Ni moi, ni notre groupe Echanges ne pratiquons le dénigrement des autres groupes ; ne sommes-nous pas une des seules publications en français qui rend compte d’un large éventail de revues francophones et étrangères ? Par essence, nous essayons dans la mesure de nos moyens de donner la plus grande publicité possible aux luttes des classes laborieuses dans le monde et accessoirement aux groupes qui suivent le même but que nous par d’autres chemins. Personnellement, dans mes critiques je ne prononce pas d’arrêts. Tout comme les autres membres d’Echanges, je recherche la discussion utile.
Il est faux, ainsi qu’on l’a souvent reproché à Echanges, de croire que notre activité théorique (qui n’est pas du conseillisme) se limiterait à enregistrer les luttes ou les articles que nous recensons. Nous donnons évidemment notre opinion, com­me chaque groupe le fait même s’il n’en a pas conscience.
L’internationalisme que le GCI revendique hautement n’est-il pas constitué de fractionnements par nations ? Le terme « international » le dit sans fard. Le GCI n’écrit-il pas que « la formulation de nos positions et analyses peut parfois connaître des adaptations formelles (…) d’une publication et d’une langue à l’autre  » ? « Dans le sens de la renforcer » qui vient entre parenthèses n’empêche : les frontières existent depuis plusieurs siècles et des façons d’être et d’agir se sont créées dans leur intérieur. Cela n’empêche pas l’internationalisme mais le rend un peu plus complexe que ne le voudraient certains européo-centristes et même des prêcheurs de quelques pays européens soi-disant plus avancés que d’autres.
Seul un parti monolithique peut prétendre à ce que tous ses membres soient taillés dans un moule identique. Ce qui nous ramène à Lénine qui écrivait, dans Que faire ?, que les ouvriers sont des crétins qu’une avant-garde intellectuelle social-démocrate (le mot n’avait pas encore acquis son statut d’injure suprême en 1901-1902) organisée en parti devait mener au combat. En définitive, le léninisme se résume à cela. Il n’y a rien d’autre dans les écrits de Lénine. Aucune avancée théorique ; une pratique du coup d’Etat par le nivellement, une manière de conserver le pouvoir en maintenant les humains en troupeaux. La soumission du plus grand nombre érigée en vertu. Les masses jouent un rôle considérable dans les sociétés depuis l’avènement des révolutions bourgeoises et de la démocratie représentative. Le léninisme a réglé la question de l’action largement inconsciente des masses et de l’activité peu ou prou consciente des individus par une profession de foi dans la suprématie de la conscience de quelques individus se substituant à la classe ouvrière, contre elle.
On a vu ce que la mise en commun des moyens de production, en fait leur appropriation par l’Etat, et la pénalisation de la vie quotidienne, que recouvre le terme de communisme, ont fait des travailleurs.
Ma note sur Comunismo signalait simplement que la rupture théorique avec le léninisme qu’annnonçaient les textes parus dans les nos 64 (décembre 2012) et 66 de la revue en français me semblait ne pas s’accompagner d’une rupture similaire dans la pratique du GCI. Le courrier du GCI ne répond pas à cette question qui était au centre de ma recension. La discussion reste ouverte entre tenants d’une organisation des travailleurs et tenants d’une organisation séparée de la classe.
J.-P. V.

Lecture : « Sociologie du parti dans la démocratie moderne. Enquête sur les tendances oligarchiques des groupes »

Note de lecture

 

Sociologie du parti
dans la démocratie moderne
Enquête sur les tendances oligarchiques des groupes
Robert Michels
Folio, 2015

Tout s’oppose à l’utilisation de la pensée pour sa propre critique. Parce qu’elle n’a plus aucun rapport direct avec la pratique quotidienne, la théorie ne peut se développer que sur le plan théorique et confine au verbiage : le discours critique n’établit plus de lien entre l’être et sa conscience mais entre une théorie et une praxis également abstraites ; finalement, la théorie révolutionnaire est devenue sociologie, une analyse objective d’une société sans sujet. Ce ne sont pas les faits en eux-mêmes qui comptent mais la façon dont ils sont mis en scène et la démocratie peut passer aujourd’hui pour incarner l’idéal de tous les peuples quoique chacun sache d’expérience que si ses élus collaborent bien quelquefois avec le peuple c’est seulement à l’occasion des élections.
La pérennité des formules obscurcissant le mouvement des choses, la grande majorité d’entre nous n’accepte plus que les théoriciens qui marchent au pas cadencé, aux idées justement dosées qui ne risquent pas de former un mélange explosif ni de poser jamais de questions troublantes. Une de ces questions troublantes est celle de la relation entre démocratie bourgeoise et parti révolutionnaire. Deux auteurs y ont porté un regard différent, au début du xxe siècle : le Russe Moisei Ostrogorski (1854-1919) dans un ouvrage écrit en français, La Démocratie et les partis politiques (1903), et Robert Michels (1876-1936) dans Zur ­Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens (1911).
Nous ne possédions en français jusqu’à présent  qu’une version lacunaire de l’analyse de Robert Michels donnée par Samuel Jankélévitch (1868-1951), sous le titre Les Parti politiques. Puis a paru en 2015, chez Folio, une traduction intégrale, par Jean-Christophe Angaut, de la version allemande révisée de 1925 chez Alfred Kröner Verlag. Cette édition de la Sociologie du parti dans la démocratie moderne. Enquête sur les tendances de la vie oligarchique des groupes, change beaucoup de choses pour les non-germanophones. Car, si Robert Michels cite Ostrogorski dans son ouvrage, les points de vue des deux auteurs sont totalement opposés : Ostrogorski, d’opinion libérale, s’attache au jeu des forces politiques dans les démocraties représentatives de son temps, tandis que Michels recherche quels sont les liens entre la naissance de la démocratie bourgeoise et l’apparition d’organisations liées au suffrage électoral d’une part, d’autre part entre ces organisations et les intérêts de classe de leurs adhérents.
Sociologie du parti dans la démocratie moderne ne s’intéresse pas aux formes d’auto-organisation du prolétariat (on ne peut demander à un livre plus qu’il ne donne) mais aux organisations politiques, partis et accessoirement syndicats, et aux dérives oligarchiques de ces organisations, car « la démocratie conduit à l’oligarchie » (préface à la première édition allemande). Il le fait de plusieurs points de vue : historique, économique, social et psychologique.
Une analyse du parti basée sur son expérience au sein du Parti social-démocrate allemand (SPD), auquel Robert Michels a appartenu entre approximativement 1902 et 1907, complétée par une étude des partis politiques et du syndicalisme révolutionnaire en France et en Italie. Ses réflexions sur les relations de pouvoir au sein des partis socialistes, les relations entre masses et chefs, l’absence de démocratie dans ces rapports de pouvoir et le fait que le parti soit souvent une école des vertus cardinales de la bourgeoisie où le rare dirigeant issu de la classe ouvrière se déprolétarise dans sa fonction et préfère devenir boutiquier que retourner en usine quand il perd sa place, pourraient passer aujourd’hui pour des banalités. Mais Robert Michels va au-delà des quelques platitudes dont les politologues modernes se contentent  et pose à travers son analyse les questions du lien entre parti et démocratie, entre socialisme, intellectuels et classe ouvrière, entre individu et collectif.
Ces questions ne peuvent que soulever l’inquiétude du plus grand nombre car, Robert Michels l’écrit dans sa préface à la première édition (1911) de son livre, « il y a des hommes qui, en particulier dans les matières politiques et religieuses, ne peuvent entendre exprimer une opinion hétérodoxe sans que leur cœur ne se mette à battre violemment » et, dans la préface à la première édition française « personne (…) ne peut empêcher son prochain de parler, si tel est son plaisir, de pénombre par une journée ensoleillée d’août, ou d’appeler chien un chat, ou chat un chien… » (éd. Flammarion, 1971)
Et personne ne peut non plus empêcher quiconque d’évacuer les questions qui dérangent par des attaques personnelles. Le curriculum vitae de Michels y invite qui a évolué de la social-démocratie au fascisme italien en passant par une brève collaboration, entre 1904 et 1914, à la revue syndicaliste révolutionnaire Le Mouvement socialiste d’Hubert Lagardelle (1874-1958), lui-même devenu secrétaire d’Etat au travail sous le régime de Pétain pendant la seconde guerre mondiale. Tout de même qu’il est impossible d’empêcher quiconque d’établir des comparaisons erronées et que l’on fasse de Michels un disciple de Max Weber (1864-1920). Ces manières de qui veut noyer son chien de l’accuser de la rage ne surprendront aucun connaisseur de la vie des groupes humains.
Dans la postface à son édition de la Sociologie du parti dans la démocratie moderne, Jean-Christophe Angaut y répond que l’« on se gardera (…) de lire la Sociologie du parti à la lumière de l’évolution ultérieure de Michels  » d’autant qu’il y a à se méfier de l’illusion de « transformer des relations de succession temporelle en relations de causalité », et démonte, en particulier, pied à pied les accusations d’une voie royale entre syndicalisme révolutionnaire et fascisme, des relations de Michels avec Max Weber.
Le lecteur qui n’usera pas d’arguties admettra que quelques réflexions sur le fascisme et le bolchévisme dans la préface à la deuxième édition allemande, actuelles pour l’époque (1925), bien que non développées, restent d’actualité : « Le bolchevisme souligne pour la grande industrie mécanisée la nécessité de l’unité la plus inconditionnée et la plus stricte de la volonté et la subordination de milliers d’individus à un seul (…). Le fascisme quant à lui est également expressément antidémocratique (…). » Car, c’est l’objet principal de l’ouvrage de Michels, l’idéal démocratique doit en passer par l’organisation, or l’organisation conduit nécessairement à l’oligarchie qui contredit la démocratie ; et le renoncement à la démocratie au sein de l’organisation se traduit par un renoncement similaire au-dehors. Quant au socialisme, « il n’est pas vrai (…) que le système capitaliste, en enfantant non le prolétariat, mais une nouvelle forme de prolétariat, ait donné la vie au socialisme. Le socialisme, comme idéologie, a existé avant lui. Cela serait aussi faux que de prétendre le contraire, c’est-à-dire que c’est l’Idée qui a engendré le socialisme. Non. Le mouvement socialiste de classe est né de l’union du prolétariat avec l’Idée. Tant que le prolétariat n’existe pas, il peut y avoir certainement des socialistes, mais pas de mouvement socialiste  ; le socialisme reste, comme je l’ai dit dans mon étude, une fleur artificielle. » (« Controverse socialiste », article paru dans le n° 184 [mars 1907] de Le Mouvement socialiste.)
La critique de l’oligarchie dans les partis et les syndicats par Robert Michels si elle est argumentée sur son expérience au sein de la social-démocratie n’épargne pas les anarchistes, car si « c’est aux anarchistes que revient le mérite d’avoir, les premiers, signalé infatigablement les conséquences hiérarchiques et oligarchiques de l’organisation partisane (…) la lutte contre l’autorité (…), lutte à laquelle nombre des tenants les plus éminents de l’anarchisme ont sacrifié de longues années de leur vie, n’a pas été en mesure d’étouffer en eux la soif naturelle de pouvoir ».
Robert Michels écrivait : « Zinoviev, avec cet art bien connu qui lui est propre de la polémique amicale, me reproche d’avoir exprimé en loi d’une manière fataliste la naissance d’une classe supérieure bureaucratique dans toute démocratie ». Les petits Zinoviev d’aujourd’hui ne manqueront pas, même s’ils n’iront pas lire l’ouvrage de Michels. Il est par ailleurs nécessaire qu’un régime basé sur l’expression de l’opinion publique en reçoive les éclaboussures.

J.-P. V.

 
Note bibliographique :
– Moisei Ostrogorski, La Démocratie et les partis politiques : 1re édition : Calmann-Lévy, 1903 ; réédition corrigée, 1912 ; édition partielle de l’édition de 1912, Seuil, 1979 ; réédition de la 1re édition, Fayard, 1993
– Robert Michels, Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens : 1re édition allemande, Klinkhardt Verlag, Leipzig, 1911 ; traduction française de Samuel Jankélévitch en 1914, rééditée chez Flammarion en 1971. Deuxième édition allemande augmentée, Alfred Kröner Verlag in Leipzig, 1925 ; traduction française de Jean-Christophe Angaut, 2015
– Robert Michels, Critique du socialisme. Contribution aux débats au début du xxe  siècle, éd. Kimé, 1992 (recueil, présenté par Pierre Cours-Salies et Jean-Marie Vincent, de textes parus dans la revue syndicaliste révolutionnaire Le Mouvement socialiste – très mal édité, avec de nombreuses coquilles dont une en couverture et mal imprimé.)