Je vous écris de Huntsville, Alabama

Texte paru dans The Brooklyn Rail de décembre 2015-janvier 2016 (http://www.brooklynrail.org/2015/12/field-notes/huntsville-notes) et dans Echanges n°154 (hiver 2015-2016).

Huntsville, nichée au pied des monts Appalaches, à l’endroit où ils s’effacent  pour laisser place à la plaine agricole d’Alabama, est à mille lieues du monde de la ceinture rurale très pauvre à la terre argileuse de l’Alabama du Sud – la fameuse Black Belt de Selma, de Montgomery et de « Bloody Lowndnes » qui a donné naissance au mouvement pour les droits civiques (1).
Mais contrairement à la Black Belt, la région de Huntsville est trépidante et bourdonnante grâce aux nouveaux emplois de l’industrie et du secteur de la défense. Remington projette de relocaliser à Huntsville une grande usine du nord de l’État de New York, en partie parce que la culture de l’Alabama est moins hostile au port d’arme et ne l’interdit pas. GE Aviation vient d’annoncer la création d’un projet très important, une usine high-tech de fabrication de produits en carbure de silicium pour l’industrie aérospatiale en plein essor de Huntsville. Même le port somnolent de Mobile, situé dans le golfe à l’extrémité sud de l’Etat, a décroché l’implantation de la  très rentable usine de North American Airbus, la première de cette entreprise. Et les travailleurs d’United Auto Workers ont remporté une victoire rare, mais dont le Sud profond avait bien besoin, en organisant la Commercial Vehicle Company, petit fournisseur de pièces automobiles, à Piedmont.
Cependant les finances de l’Etat d’Alabama sont en chute libre, en grande partie parce que  le corps législatif, vraisemblablement le plus à droite du pays, refuse d’augmenter les impôts des entreprises (2). Le dernier budget, menacé d’un déficit de 200 millions de dollars, aurait ruiné le programme Medicare de l’Etat ; en dépit d’un sursis pour l’année fiscale à venir grâce à un financement du même ordre, l’avenir à long terme du programme Medicare est encore incertain. Il est prévu de fermer les parcs de l’Etat et de réduire les services publics. La TVA de l’Alabama, qui s’élève à 9 cents par dollar, s’applique même à la nourriture, ce qui est une épreuve supplémentaire, même si elle n’est pas inattendue,  abusivement imposée aux travailleurs et aux pauvres.
La coupe budgétaire la plus tristement célèbre, celle qui a attiré l’attention au niveau national, a été le programme de fermetures échelonnées des bureaux de permis de conduire, programme qui, dès mars 2016, n’aurait laissé que quatre bureaux ouverts dans tout l’Etat (3). Cette décision a été très largement comprise comme un moyen de réduire la participation des Noirs aux élections, car – en Alabama, grâce à la loi qui oblige l’électeur à prouver son identité – les électeurs sont obligés de produire un document officiel, et un permis de conduire en cours de validité en est la forme la plus courante. On a moins remarqué qu’il était prévu de maintenir l’ouverture des magasins de vins et spiritueux non rentables agréés par l’Etat dans nombre de petits comtés ruraux, ce qui signifie qu’il serait plus facile d’acheter une bouteille de gnôle que de voter.
La loi stipule que tout alcool vendu dans l’Etat de l’Alabama le soit par l’intermédiaire de l’Alabama Beverage Commission. Cet organisme augmente les prix de 30 %, puis ils  augmentent encore lorsqu’on leur applique les taxes de l’Etat. Par conséquent, une bouteille à 10 dollars finit par en coûter 21. Le recours massif à des taxes régressives, comme la TVA, signifie que l’Alabama, à l’instar de nombreux Etats du Sud profond, finance en fin de compte son budget sur le dos des salariés, cependant que la classe politique locale dénigre le timide programme de l’Obamacare en le qualifiant de « complot socialiste » et refuse d’étendre le programme Medicaid.
Mais les choses vont actuellement si mal que l’Etat d’Alabama ira jusqu’à vous prendre votre sang. Fin octobre, un juge a proposé à des inculpés, trop pauvres pour payer leurs amendes, de faire un don de sang. L’Etat est littéralement devenu un vampire (4).
Cette manière de répartir les taxes a une longue histoire dans le Sud profond. De fait, une grande partie de l’accumulation capitaliste qui alimenta le développement industriel du Sud après la guerre civile était  ouvertement prélevée sur les travailleurs, contrairement à ce qui se passait ailleurs. Le Tennessee, par exemple, est un cas particulièrement frappant : on a fait pression sur les ouvriers pour qu’ils fassent un versement hebdomadaire à un fonds immobilier pour la construction d’une nouvelle usine (5). Comme nombre d’autres phénomènes qui prennent naissance dans le Sud et finissent par s’étendre au Nord, c’est là que les Etats ont commencé à subventionner l’industrie.
En 1930, le Mississipi élabora un programme appelé « Balancing Agriculture With Industry » (« Equilibrer agriculture et industrie »), ou BAWI, qui utilisait des obligations municipales pour attirer les industries. Ces obligations étant exemptées d’impôts, cette méthode devint pour le capital industriel un moyen lucratif et sans risques de profiter de la solvabilité des finances publiques. De généreuses exemptions fiscales ainsi que des prêts, à faible taux d’intérêts ou sans intérêts, prélevés directement dans les coffres municipaux, vinrent engraisser les employeurs potentiels que l’on encourageait ainsi. En raison du succès remporté par le BAWI, le modèle s’étendit rapidement à tout le Sud. Ce qu’il y a d’ironique, c’est que très fréquemment, les villes sudistes finissaient par être propriétaires des usines et par les louer à des entreprises, ce qui, à une certaine période, fit peut-être du Sud la région du pays où le niveau de socialisation de la production était le plus élevé.
La plupart des villes sudistes, grandes et petites, ayant peu de traits distinctifs hormis des terres et une main-d’œuvre bon marché, la concurrence était rude pour attirer les industries. Afin que les industriels puissent se sucrer davantage, les villes leur accordaient encore d’autres avantages ; ainsi Star City (Arkansas) imposa-t-elle préventivement une redevance de 1 000 dollars par jour sur les syndicalistes potentiels dans le but d’empêcher la délocalisation d’une usine d’habillement, en dépit de l’inexistence de toute action syndicale prévisible.
A leur tour, les employeurs ne tardèrent pas à comprendre quelle chance ils avaient et apprirent à manipuler le système pour en tirer tout ce qu’ils pouvaient – c’est ce qu’on appelle « jouer un double jeu », jouant sur la rivalité entre les grandes et les petites villes, les comtés et pour finir, les Etats entiers. Le gouvernement fédéral ne s’en avisa qu’en 1969 et supprima les points faibles de la fiscalité des obligations qui alimentait ce système de subventions dissimulées. Mais entre-temps, des dizaines de milliers d’emplois industriels du nord avaient été délocalisés dans le Sud. Avant l’accord de libre-échange nord-américain (Alena), un « grand bruit de succion » montait du Mississipi, de l’Alabama, et des Carolines.
En outre, et cette fois au niveau fédéral, l’Etat joua un rôle dans une politique de keynésianisme militaire à l’époque de la seconde guerre mondiale. Les politiques sociales du New Deal à l’origine des énormes programmes de travaux publics tels que la Tennesse Valley Authority prirent fin. Grâce aux fonds du département de la défense, un nombre excessif de bases militaires partit vers le Sud, transformant toute la région, non seulement directement par la construction de usines et de casernes, mais aussi indirectement, par l’investissement dans des infrastructures nécessaires telles que des routes et des ponts.
L’Alabama n’échappa pas au keynésianisme militaire. Huntsville, par exemple, avait été un petit centre textile de 30 000 habitants avant que la Nasa n’y installe son Centre spatial Marshall, mais elle a poussé comme un champignon et elle est désormais la ville de l’Etat qui croît le plus vite. Bien que les casernes ne soient plus en activité, sur la carte le tentaculaire arsenal Redstone tient presque autant de place que la cité de Huntsville elle-même.
De nos jours, imitant en cela le reste du pays, l’économie de Huntsville présente deux faces. Même si l’on n’en est plus à « Cocktails pour l’élite et pellagre pour les autres » (6), slogan qui servait à brocarder ceux qui travaillaient au développement du Nouveau Sud il y a plus d’un siècle, les inégalités entre les classes sont très nettes ici. Tandis qu’ingénieurs, chercheurs et techniciens roulent en Prius et en BMW, travaillent dans de beaux parcs technologiques, et font leurs courses dans des centres commerciaux haut de gamme comme celui de Bridge Street, dans University Drive le bus déverse les travailleurs mal payés du secteur des services qui vont travailler dans les centres commerciaux proches où abondent les chaînes de fast food, les Dollar Generals (7), les hôtels très bon marché, les magasins d’occasion, etc. Les bus ne passent qu’une fois par heure et si on le rate ou s’il tombe en panne, on est très en retard et on peut même perdre son travail. Et ces bus ne roulent plus après 18 heures, c’est tant pis pour qui est coincé dans un emploi à horaires flexibles.
En raison d’une particularité exaspérante tout à fait typique du Sud profond, tous les bus de Huntsville doivent passer par un dépôt central, dans le centre-ville, et c’est le seul endroit où l’on puisse prendre une correspondance. Le dépôt lui-même est un excellent centre de socialité pour la classe ouvrière, où les détenus récemment libérés des prisons et des camps de travail du sud de l’Etat se mêlent et se heurtent aux ménagères, aux drogués, aux cuisiniers de fast food qui parlent de ce qui s’est passé chez eux et au travail. Les gens demandent des cigarettes, font la monnaie, et échangent des ragots, parce qu’ils se connaissent presque tous ou sont apparentés à quelqu’un.
Dans les bus de Huntsville, les relations sociales sont à des années-lumière de celles qui ont cours dans les villes du Nord comme Baltimore, où les tensions sont palpables, où n’importe qui peut « partir en vrille » n’importe quand et où les gens s’enferment dans les écouteurs de leur iPhone personnel pour éviter les autres. Ici, au moins, les gens se parlent et échangent. Mais il n’empêche qu’un trajet en bus à Huntsville est beaucoup plus long et moins fiable.
L’âme divisée du Sud
Il est aisé de ne voir dans l’histoire du Sud qu’un enchaînement ininterrompu de misère noire, de racisme virulent, d’arriération sociale – une région qui donnait carte blanche au capital pour faire tout ce qu’il voulait, quand il le voulait. Mais si cela vaut pour décrire des tendances générales, cela ne tient pas compte des nuances et des contradictions qui parcourent encore cette région. Quelqu’un a dit, en paraphrasant Sartre, que ce qui compte, « ce n’est jamais ce qu’on t’a fait mais ce que tu en fais ». Et il en va ainsi dans le Sud.
Tout au long de l’histoire sudiste, il existe un récit non officiel différent de l’histoire conventionnelle, et qui a été, pour l’essentiel, découvert récemment. L’historien David Williams, dans des ouvrages comme Bitterly Divided, son livre sur la résistance intérieure à la guerre civile, a brillamment restitué cette histoire occultée. Plus récemment, Dixie Be Damned, de Neal Shirley et Saralee Stafford, renoue également les fils de ce récit alternatif. Faiblement peuplé, le comté de Winston majoritairement blanc, à quelques dizaines de kilomètres de Huntsville, par exemple, fit sécession pendant la guerre civile, et forma « l’Etat libre de Winston ». L’histoire officielle n’incorpore que de très rares et très ténus fragments de cette histoire, et l’ironie de l’histoire, c’est que ceux qui chantent les louanges du vieux Sud (8) en agitant le drapeau confédéré sont peut-être les arrière-petits-enfants de ceux qui s’opposèrent à la conscription ou menèrent une guérilla contre les Confédérés.
On découvre un exemple plus récent de cette histoire alternative dans la grève sauvage de 1967 à l’usine Masonite (9) de Laurel, dans le Mississipi (10). La direction exploita le fait que le syndicat local était dirigé par un membre du Ku Klux Klan pour distribuer aux travailleurs des tracts les encourageant à franchir les piquets de grève, au motif que cette grève n’était pas dans leur intérêt, tandis que l’Internationale lui retirait son soutien : tous les éléments pour la faire échouer étaient réunis. Mais, grâce à l’intervention des militants du mouvement des droits civiques du Southern Christian Education Fund (SCEF), fondation chrétienne pour l’éducation dans le Sud, des rassemblements multiraciaux se formèrent et attirèrent des centaines de travailleurs dans les champs alentour pendant des mois. La grève, qui n’était que l’une de celles, nombreuses au Mississipi à cette époque, auxquelles participait le SCEF, échoua, mais les travailleurs publièrent un journal et formèrent un parti des travailleurs pour contester les élections locales à Laurel. Aujourd’hui, toute cette histoire est oubliée.
Dans son autobiographie de 2008, The Wrong Side of Murder Creek : A White Southerner in the Freedom Movement, Bob Zellner, l’un des organisateurs du SCEF mêlé à cette grève, rapporte un incident au cours duquel certains grévistes blancs, dont les idées racistes étaient de notoriété publique, lui ont demandé de « discuter de ce truc communiste ». À sa grande surprise, il lui ont déclaré qu’ils « avaient vérifié et que tout ce qu’ils pouvaient en dire était qu’ils étaient tous communistes, parce que ça signifiait que les gens devaient partager et partager équitablement et qu’ils étaient tous égaux. » A son échelle réduite mais néanmoins significative, la grève de Laurel démontre que la conscience n’évolue pas grâce à une propagande abstraite mais grâce à la pression des événements réels. Les gens commencent à agir différemment alors même que les vieux modes de pensée qu’ils utilisent pour comprendre leur situation sont en décalage avec leur besoin d’agir pour résoudre un problème concret.
Aussi exceptionnelle qu’ait pu être l’expérience de Laurel, elle n’était qu’une retombée de l’effervescence qui accompagna le mouvement des droits civiques. Le mouvement lui-même était en grande partie le produit  de l’isolement régional du Sud rural, tout  comme l’étaient, dans le domaine de la culture, les conditions sociales et culturelles qui produisirent un Elvis Presley ou un B. B. King. L’isolement qui fut à l’origine de ces deux phénomènes a désormais pratiquement disparu, il a été érodé par des décennies de modernisation et par les effets conjugués du développement économique après la guerre contre la pauvreté et cette érosion s’est accélérée plus récemment sous l’effet uniformisant d’Internet.
C’est pourquoi il n’y aura pas de reprise du mouvement des droits civiques dans le Sud, et on ne découvrira pas un nouvel Elvis Presley, chanteur au style local particulier, en train de servir de l’essence dans un bled du Mississipi. En revanche, le Sud est soumis aux mêmes forces que le reste du pays. Mais ce fait a également des effets paradoxaux.
D’une part, ici l’entraide et les traditions communautaires sont encore les plus fortes. Parce qu’il n’existe pas de filet de sécurité sociale, les gens comptent encore sur leur famille, sur leur parenté, et sur leurs voisins, enracinant les liens sociaux plus profondément dans des réseaux locaux et dans la famille étendue et renforçant un sentiment de solidarité sociale de base.
Même les institutions sociales réagissent différemment de celles du Nord. Par exemple, Alabama A & M (Alabama Agriculture and Mechanical College), l’université noire historique de Huntsville, autorise les gens à récolter les choux frisés et les fanes de navets cultivés sur ses terres dans le cadre de son programme d’agriculture. Ce sentiment communautaire et cette confiance dans la parenté qui permettent de traverser les périodes difficiles sont parfaitement restitués (bien que sous une forme édulcorée) dans les films de Tyler Perry, où tous les problèmes disparaissent sans effort sous le soleil sudiste lors d’une réunion de famille étendue et avec l’aide d’une cuillerée de salade de pommes de terre. La famille étendue, ce « havre dans un monde dénué de cœur », offre un espoir, fût-il ténu, d’avenir meilleur.
J’ai vu ce que cette tradition communautaire avait de meilleur, assis en silence à une table de cuisine, où un groupe de femmes noires d’un certain âge parlaient des fils, des frères, et parfois des maris, pris dans le système carcéral de l’Alabama. Ce fut une conversation émouvante et souvent bouleversante.
Mais à la même table de cuisine, quelques jours plus tard, alors qu’un certain nombre des mêmes protagonistes sirotaient une bière, il y eut très peu d’échanges. Cette fois, tout le monde était absorbé par des vidéos de YouTube sur les téléphones portables. L’individualisme et l’isolement si caractéristiques de l’Amérique contemporaine étaient entrés en action. Le journal le plus lu à Huntsville n’est probablement pas le Huntsville Times, journal de la classe dominante, mais l’hebdomadaire Hard Times, qui « dénonce et montre du doigt » en publiant la photo d’identité et le casier judiciaire de toutes les personnes arrêtées la semaine précédente. Hard Times induit à la fois le sentiment que justice est faite, ce qui mine la solidarité et, chez les jeunes, il provoque un effet pervers en décernant un signe honorifique prouvant qu’on a fait « quelque chose » qui mérite d’être publié.
Cependant, derrière le rempart de ses « vous autres », l’existence de la classe ouvrière sudiste est submergée par la souffrance. Comme on le sait, il y a dans le Sud plus de diabétiques, d’obèses, de cardiaques, de malades du sida et de malades chroniques que partout ailleurs. Toute la région constitue une « Stroke Belt » (« ceinture d’infarctus ») ininterrompue, comme on dit dans le milieu officiel de la santé, avec des taux d’infarctus parfois deux ou trois fois plus élevés que la moyenne nationale. L’usage de stupéfiants, thermomètre de la misère sociale, n’en est pas responsable. Aux Etats-Unis, Huntsville compte parmi les points névralgiques du recours aux analgésiques, les médecins y délivrent 38 fois la moyenne nationale de prescriptions contestables  de ces produits sous forme de piqûres (11).
A la suite de l’affaire de l’Oxy Contin (12), ou plus exactement à cause des mesures prises contre les centres de prescription qui suppriment la possibilité de s’approvisionner en pilules dans la rue, une nouvelle vague d’héroïne envahit désormais les rues sudistes. Une enquête récente sur l’augmentation des admissions au service des urgences pour des overdoses dues à l’héroïne prouve qu’elle est plus forte dans les Etats du Sud. Et la métamphétamine demeure l’un des principaux fléaux chez les sudistes blancs de la classe ouvrière.
Ce bond de la consommation de stupéfiants est en grande partie lié à l’insécurité économique et psychologique qui frappe durement l’ensemble de la classe ouvrière. L’étude récente qui montre un déclin rapide de l’espérance de vie chez les Blancs de la classe ouvrière, déclin inédit qui s’apparente à celui de l’URSS après la chute du mur, dû à la drogue, à l’alcool, et au suicide, traduit cette accumulation de désespoir occulté. C’est un genre de désespoir sur lequel l’intervention politique n’a peut-être aucune prise. Une enquête récente du Washington Post sur le camp de caravanes de Caroline du Nord où vivait Dylan Roof, l’auteur de la fusillade dans une église de Charleston (13), a mis au jour un monde dont les journées interminables sont d’un ennui sans fin, dans lequel transitent des familles brisées et abîmées dont les seules occupations sont les jeux vidéo en boucle et le cannabis (14).
Mais contrairement à ce qui s’est passé pour la grève de Laurel au Mississipi, il n’existe aujourd’hui personne qui puisse, comme le SCEF, nous fournir un contre-récit. Une gauche déjà marginale, plus centrée sur l’identité que sur l’économie, a fait une croix sur ce groupe de personnes, en considérant que le racisme débridé fait partie de l’ADN de la classe ouvrière blanche sudiste. Cette manière de ne voir qu’une domination sans tache de la classe blanche ne tient pas compte des raisons pour lesquelles le racisme croît dans certaines conditions et décline dans d’autres. A défaut d’être motivée par quelque alternative, en supposant qu’elle soit adoptée, et plus important encore, qu’elle soit soutenue par une pratique, la classe ouvrière blanche sudiste mécontente se retourne facilement contre les immigrants ou se laisse manipuler par les Donald Trump et les groupes qui prônent la suprématie de la race blanche, ou encore se rabat de manière très réactionnaire sur un passé mythifié de la Confédération.
Même si l’on accorde foi à cette description qui augure mal de la suite, il y a encore une chance pour que tout explose, pour que la Vieille Taupe de l’alternative sudiste se fraie à nouveau un chemin vers la surface. A l’apogée du mouvement Occupy, des camps et des groupes Occupy  ont surgi tout à coup dans plusieurs villes du Sud, y compris Huntsville, des villes où il n’y avait jamais eu ni gauche ni militants. Dans l’une des vidéos de réunions publiques mises en ligne sur l’ancien site Occupy de Huntsville, les intervenants disaient être venus et avoir participé au mouvement parce qu’ils « voulaient plus de contrôle sur leurs propres vies » et dans le but « d’avoir leur mot à dire ». J’ignore ce qui est arrivé depuis aux milliers de sudistes sans engagement politique préalable qui « voulaient avoir plus de contrôle sur leurs propres vies ». Mais puisque ce qui se passe dans le Sud y reste rarement confiné et se répand lentement ailleurs, le « problème sudiste » est plus que jamais crucial en cas de renouveau de l’opposition aux Etats-Unis, et si elle se développait, ce que feraient ces gens-là serait également très déterminant.
Curtis Price
9 décembre 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

 

NOTES

(1) Référence à une marche pour les droits civiques, qui devait conduire les manifestants de Selma à Montgomery pour protester contre l’assassinat d’un manifestant par la police, le 18 février 1963, dans une autre ville de l’Alabama, Marion. Le dimanche 7 mars, les 600 marcheurs sont violemment chargés par la police qui les empêchent de franchir un pont. Il y aura 60 blessés. Une nouvelle marche réunissant cette fois 50 000 personnes atteindra Montgomery le 25 mars. En août, le congrès américain votera le Voting Rights Act, qui entérine définitivement le droit de vote pour les Noirs.

 

(2) Jason Zengerle, « The Civil Rights Mouvement is Going in Reverse in Alabama », The New Republic, 10 août 2014 (https://newrepublic.com/article/119019/civil-rights-movement-going-reverse-alabama).

 

(3) Lee Roop, « State Will CLose All But Four Drivers’ Licence Offices Next Year if Budget Cuts Stand » Huntsville Times, 19 octobre 2015 – http/www.al.com/news/index. ssf/2015/08/state_says_it_will_close_all_b.html).

 

(4) Campbell Robertson, « For Offenders Who Can’t Pay, It’s a Pint of Blood or Jail Time », New York Times, 19 octobre 2015 (http://www.nytimes.com/2015/ 10/20/us/for-offenders-who-cant-pay-its-a-pint-of-blood-or-jail-time.html).
(5) James C. Cobb, Industrialization and Southern Society 1877-1984. Dorsey Press, 1984.

(6) « Juleps for the few, Pellagra for the crew. » Julep désigne un cocktail à base de menthe, de bourbon, de sucre et d’eau que l’on associe à la gastronomie du Sud et qui a inspiré le mojito. La pellagre est une maladie due à la malnutrition.

(7) Dollar Generals : entreprises de grande distribution à bas prix.

(8) Old Dixie : Dixie est le nom donné à l’ensemble des Etats du Sud esclavagistes.

 

(9) Masonite fabrique des plastiques.
(10) Des documents d’archives de SCEF sur Laurel sont disponibles en lignes. « Les leçons de Laurel » à l’adresse suivante : http://www.crmvet.org/info/68_scef_laurel-r.pdf ; et « Grève et organisation des travailleurs à Masonite » à l’adresse suivante : mscivilrightsproject.org (http://mscivilrightsproject.org/index.php?option=com_content&view=article&id=89:masonite-strike-and-worker-organization&catid=403:organization&Itemid=42).

 

(11) Amy Brittain, David S. Fallis et Dan Keating, « Pain and Gain : An Alabama Pain Clinic Stand Out amid Data on Medicare Payments », Washington Post, 10 mai 2014.
(12) En 2007, le groupe pharmaceutique Purdue Pharma a été condamné à une amende de 634 millions de dollars pour avoir masqué les effets de cet analgésique opiacé qui crée une forte dépendance. En 2013, le gouvernement américain a interdit l’une des pilules d’Oxy Contin, trop friable et donc facile à écraser pour être sniffée ou diluée et injectée comme une drogue.

(13) Ce jeune homme de 21 ans a tué neuf personnes le 17 juin 2015 (NDE).
(14) Stephanie McCrummen, « An American Void », Washington Post, 12 septembre 2015.

Etats-Unis. A Baltimore, la prochaine fois, le feu*

Texte paru dans Echanges n° 152 (été 2015).

Le 27 avril 2015, Baltimore a été le théâtre de ce que l’on pourrait désigner comme les pires émeutes urbaines dans une grande ville américaine (1) depuis celles de Los Angeles en 1992. Des centaines de bâtiments ont été pillés et brûlés, et il y a eu tant d’incendies que la ville en est venue à manquer d’équipements pour les éteindre et a dû faire appel aux pompiers des comtés voisins. Le gouverneur du Maryland a fait intervenir la Garde nationale, et le maire de Baltimore a décrété un couvre-feu nocturne (de 22 heures à 5 heures) jusqu’au dimanche 3 mai.
Les causes et le déroulement de l’émeute sont familiers et connus de longue date, mais s’y ajoutent des aspects nouveaux qui n’étaient pas apparus en 1992 à Los Angeles. A Baltimore-Ouest, épicentre de l’émeute, les taux de mortalité infantile sont au niveau de ceux du Belize et de la Moldavie, d’après une étude réalisée par la John Hopkins School of Public Health (2). Les habitants des quartiers les plus pauvres de Baltimore ont une espérance de vie inférieure de vingt ans à celle des quartiers aisés (3). Un trafic de drogue violent et florissant déferle sur cette misère sociale.
Pendant des années, le trafic de drogue à Baltimore a été le fait de gangs locaux qui se disputaient un territoire. Mais au cours de la décennie écoulée, le trafic de drogue s’est organisé avec l’arrivée de cartels plus importants et plus ambitieux. L’un d’eux, la Black Guerilla Family (BGF), dont le nom évoque un groupe nationaliste noir de l’époque trouble des années 1970 qui sévissait dans les prisons californiennes, a monté une opération sophistiquée qui, de manière remarquable, impliquait la présence de groupes lui servant de couverture pour infiltrer des groupes d’action communautaires et a publié un manifeste pour apprendre à devenir entrepreneur indépendant qui lui a valu les éloges dithyrambiques des autorités académiques locales (y compris ceux d’un ancien candidat à la mairie) qui ignoraient leurs lien avec le gang (4).
De manière plus significative, le BGF (c’est ainsi qu’on l’appelle dans la rue ici) a pris le contrôle de la prison de la ville, le centre de détention de Baltimore, en enrôlant des gardiens pour y introduire de la drogue, des téléphones portables et de l’argent. L’un des principaux chefs du BGF a eu des enfants avec deux gardiennes, qui ont fait tatouer son nom sur leur bras. Le centre de détention a fini par faire l’objet d’un raid et le contrôle de l’Etat a été rétabli, mais cet épisode témoigne de la portée et de l’ambition du BGF. (Une femme que je connais et qui travaillait aux entrées du centre de santé du centre de détention pendant la prise de pouvoir du BGF m’a raconté qu’elle avait compris que quelque chose allait se passer lorsqu’elle s’est aperçue de la présence de prisonniers soi-disant SDF, qui étaient en réalité des policiers clandestins. Elle reconnaissait toujours les infiltrés à leurs chaussettes toujours propres même si leurs vêtements étaient sales et usés [5]).
La police et les gangs de la drogue ont une relation symbiotique. Pour la police, les gangs sont devenus un moyen de réclamer plus de fonds, plus d’hommes et plus d’autorité. Les gangs utilisent la police pour « cafeter » leurs rivaux dans le but de s’emparer d’un marché à leurs dépens. La corruption est très répandue au sein de la police et bon nombre d’agents touchent des pots-de-vin ou même vendent de la drogue.
La brutalité policière est également bien documentée : la ville a dû payer 5,7 millions de dollars de dommages et intérêts aux victimes entre 2011 et 2014, et il ne s’agit probablement que de la partie émergée de l’iceberg car peu de victimes ont assez de persévérance et de moyens pour défendre leur cas face à un système dont la plupart d’entre eux pensent, avec raison, qu’il les défavorise. Au nombre de ces victimes figurait une grand-mère dont l’épaule avait été cassée lorsqu’un flic l’avait jetée à terre et arrêtée (6). Entre juin 2012 et le 15 avril de cette année, le centre de détention de la ville de Baltimore a refusé 2 600 personnes arrêtées et amenées par la police au motif que leurs blessures et leurs maladies étaient trop graves pour être soignées en prison. Il est vrai que nombre d’entre elles dataient d’avant l’arrestation. Mais 123 de ces blessures étaient des traumatismes crâniens, signes révélateurs de maltraitance policière (7).
A cela s’ajoutent une violence de rue d’un niveau peu commun – bousculer quelqu’un accidentellement dans la rue peut vous valoir une balle – et des fusillades aléatoires et inexplicables ont affecté presque toutes les familles noires des quartiers défavorisés de Baltimore et quelques-unes à l’extérieur : des membres de la famille du maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, et de Bernard « Jack » Young, le président du conseil municipal, ont été abattus lors d’épisodes de violence de rue (8).
Tout le monde assiste à ces fusillades, mais lorsqu’il s’agit de témoigner ou d’identifier les tireurs, personne n’a rien vu. Les raisons en sont à la fois compliquées et faciles à comprendre. Non seulement les gens redoutent la vengeance des gangs – crainte qui n’est pas sans fondement comme le prouve la bombe incendiaire qui a tué sept membres de la famille Dawson dans East Preston Street parce que la mère s’était élevée contre le trafic de drogue dans son quartier – mais ils redoutent également la police. Ils ne savent jamais quel flic ripoux va les dénoncer aux dealers. Parmi les rumeurs, dont certaines sont fondées et d’autres fictives, tant sont nombreux ceux qui, dans l’ombre, ont intérêt à encourager la désinformation, ce remous qui balaie les rues de Baltimore-Ouest, qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est « trivial » ?
Par conséquent, on se méfie à juste titre de la police. La police, à son tour, voit de la complicité dans ce refus de coopérer. En traitant tous les résidents comme des collaborateurs potentiels, la police en vient à agir à Baltimore-Ouest, et ailleurs, comme les troupes américaines au Vietnam lorsqu’elles pacifiaient les villages : tout le monde devient un ennemi potentiel. Les conséquences d’une arrestation et d’une condamnation n’attentent pas seulement à votre dignité dans l’immédiat, mais elles ont des effets durables sur vos possibilités d’emploi, notamment dans le secteur des services. la police n’est qu’un aspect de l’absence généralisée de confiance en la société qui agit à la fois comme un mécanisme de survie et de défense, et elle s’exerce également contre l’action politique ou collective au sens habituel, y compris contre la politique de la gauche.
Cette confiance s’exprime de multiples manières dans la vie quotidienne. J’ai travaillé avec une femme qui refusait les virements sur son compte bancaire,  car elle ne pouvait pas savoir si « ils » n’allaient pas tenter de la voler  ? Elle exigeait un chèque, par souci de sécurité. Là où je travaille actuellement, les émissions les plus populaires auprès des Afro-américaines d’une cinquantaine d’années sont des « documentaires » relatant des crimes réels, tel le bien-nommé « Crains ton voisin  » qui remet en scène des crimes impliquant des proches : l’amant qui se transforme tout à coup en meurtrier, les voisins qui sont en réalité des violeurs ou des tueurs en série, les pasteurs mariés de longue date qui s’enfuient soudain avec les fonds de leur église pour financer l’addiction au crack d’une petite amie adolescente dont personne ne soupçonnait l’existence. C’est ce qu’on peut entendre dans le cri tourmenté d’une femme que j’ai entendue hurler de toutes ses forces un jour dans le métro de Baltimore : « La famille vous mettra encore plus dans la merde que les amis. »
Le côté aléatoire de toutes ces morts prématurées dans la rue explique en grande partie la colère qui se déverse sur les cas de brutalité policière. Comme l’a déclaré au Wall Street Journal Hanifa Shabazz, conseillère municipale à Wilmington (Delaware) : « On ne sait jamais ce qui va se passer ni qui sera la prochaine victime (9). » Avec la police, au moins, on est face à quelqu’un qui peut rendre des comptes. Quand il s’agit des fusillades aléatoires ou des règlements de comptes qui font partie de la vie des quartiers défavorisés, on ne peut désigner ou accuser personne. C’est ainsi que protester contre la brutalité policière devient un mode de vie à part entière ; c’est l’un des nombreux scénarios sous-jacents qui expliquent les émeutes de Baltimore.
Les pressions sur les plus jeunes augmentent de façon irréversible. Sur les chaînes de la BET et de la VH1 (10), les émissions téléréalité de hip-hop mettent en scène la richesse fabuleuse des magnats du hip-hop tels Kanye et Rick Ross, leurs nombreuses demeures et voitures de luxe, leur soirées dans les clubs de striptease d’Atlanta où ils boivent du cognac, un monde de richesses et de plaisirs sans fin hors de portée à Baltimore quand bien même on y vivrait douze vies.
Baltimore-Ouest est envahi par de jeunes rappeurs ambitieux qui tentent de vendre au coin des rues les CDs qu’ils fabriquent chez eux, font du mixage dans le sous-sol de leurs grand-mères où ils dorment, dealent un peu d’herbe ou de coke pour arrondir leurs fins de mois, en rêvant à leur jour de chance. Car, contrairement à ce qui se passait au cours de la génération précédente, où ceux qui ne chantaient pas comme David Ruffin (11) se contentaient d’un travail bien payé, quoique monotone, à l’usine Chrysler, le hip-hop, par le biais de la démocratisation de la technologie musicale, fait une star potentielle de tous ceux qui sont assez débrouillards et assez chanceux. Car, après tout, il n’y a pas grande différence entre les capacités d’un P. Diddy ou d’un Jay Z et celles d’un gamin de Baltimore-Ouest. Et en fin de compte, tout le monde sait qu’il n’existe plus de travail comme chez Chrysler, qu’il n’y a plus que des petits boulots précaires,  dévalorisants et mal payés dans des fast-food ou des hôtels pour riches touristes. Et puisque, de toute manière, on sera mort à 25 ans, pourquoi ne pas vivre tout de suite ? Les émeutes de Baltimore n’étaient pas uniquement celles de l’armée de réserve du travail. Ces émeutes étaient également, voire encore davantage, selon l’expression bouleversante d’un criminologue britannique celles de l’armée de réserve des consommateurs.
On ne sait pas très bien ce que font miroiter ces noms de marques et de produits. D’une part, d’une certaine manière, ils représentent le désir, même s’il est perverti, d’obtenir plus de la vie. D’autre part, ils représentent la captation personnelle de ce désir de quelque chose de mieux. On prend ce qu’on veut et tant pis pour les autres. Cela fait alors partie de la lutte individuelle pour la survie et la réussite. Tout gauchiste qui croit que le pillage est dirigé contre la propriété privée serait promptement détrompé s’il s’avisait de reprendre son butin à un pilleur.
La gauche est complètement à côté de la plaque en exigeant du « travail » et la réouverture des centres de loisir fermés (à Baltimore, bon nombre de centres de loisir ont été vendus ou fermés ces dernières années) où les gamins peuvent jouer au ping-pong, alors qu’en réalité ceux-ci ne veulent que leurs propres Nintendos et leurs propres Game-Boys. Bien sûr, la pauvreté, le chômage et toutes les autres causes profondes jouent un rôle dans cette agitation. Mais ces facteurs matériels sont filtrés à travers des rêves et des espoirs qui ne seraient même pas satisfaits s’il leur tombait du ciel un travail payé 25  dollars de l’heure et proposant de bonnes prestation sociales. Cette impatience et cette insatisfaction font le lit d’autres conflits à venir, des conflits qui pourraient aboutir à plus d’agitation dans la rue. Ou tout aussi aisément se transformer, par le biais de l’Internet,  en bagarres entre bandes rivales de Baltimore-Est ou de Baltimore-Ouest à Inner Harbor.
Les plus âgés vivent les choses autrement. Tous ceux qui ont la cinquantaine et plus se souviennent des dégâts causés par les émeutes de 1968, des longues décennies de désinvestissement qui ont frappé Pennsylvania Avenue, West Baltimore Street et Gay Street à l’est, où les magasins incendiés et les vitrines aveugles ont perduré et perdurent encore dans certains quartiers. Et ceux qui sont encore plus âgés se souviennent de l’époque où dans Pennsylvania Avenue, la 125e Rue (12) de Baltimore, se trouvaient d’excellents établissements tels le Royal Theater où se produisaient Moms Mabley, Red Foxx et Pigmeat Markham. Ou que leurs pères, qui travaillaient dans les fours à charbon de Bethlehem Steel, l’endroit le plus dangereux de Sparrows Point où étaient consignés les travailleurs noirs, partaient toujours au travail vêtus d’un costume et d’une cravate, par souci de dignité. Aux yeux des plus âgés, les jeunes semblent s’être engouffrés sur la voie de l’autodestruction.
A tout cela, il faut ajouter l’absence totale d’espoir et la dureté de l’environnement, le dépérissement de toutes les institutions sociales intermédiaires tels les syndicats et les groupes communautaires, et la transformation des autres, telles les églises dont les racines plongeaient dans le gospel de la société sudiste, comme le montre la progression d’énormes églises et de pasteurs médiatiques comme T.D. Jakes. Cette église devient une version hyper métastatique de l’ « encerclement de force » qu’Earl Shorris décrivait dans New American Blues, son livre sur les Américains pauvres au début des années 1990. S’inspirant de la manière dont les animaux acculés par leurs prédateurs renoncent et n’essaient pas de s’échapper, Shorris comparait la situation désespérée des Américains pauvres à un « encerclement » permanent.
Voici donc une vue partielle du contexte qui a produit l’explosion sociale de Baltimore après la mort de Freddie Gray le soir du 11 avril dans un fourgon de police, et au cours des années à venir ce climat changera encore de tonalité. Gray a été soumis à ce que l’on appelle « une balade rodéo », pendant laquelle on transporte les accusés à grande vitesse et au hasard des rues dans le but de les réduire à l’impuissance et de les pousser à coopérer. A un moment que personne n’est capable de préciser, la colonne vertébrale de Freddie Gray s’est brisée. La mort de Gray est venue après d’autres, telle celle de Tyrone West en 2012, mort d’un problème cardiaque au cours d’une lutte avec la police. Cela donnait généralement lieu à de petites manifestations de colère, et le silence retombait.
On ne sait toujours pas pourquoi la mort de Gray a déclenché des émeutes. Mais la couverture médiatique des émeutes de Ferguson y est sans doute pour quelque chose. Tout à coup, affronter la police dans la rue n’était plus une idée abstraite, mais une chose vue à la télévision toute l’année précédente. En découdre avec la police devenait au moins normal, sinon socialement acceptable. Dans les heures qui ont suivi les funérailles de Gray, les jeunes réagirent en utilisant les médias sociaux pour organiser un rassemblement éclair à Mondawmin, une galerie marchande plus ancienne à la lisière de Baltimore-Ouest.
Des critiques hostiles soutiennent qu’il n’y avait rien de politique dans ces émeutes car depuis plusieurs années, on assistait à une série de rassemblements éclair indétectables pour piller des magasins, pour s’attaquer à des passants pris au hasard, ou pour se battre (13). Cette vision des choses n’est peut-être pas totalement erronée, mais elle échoue à montrer que si l’élan initial était apolitique, quelle que soit la définition de ce terme, sitôt qu’il eut lieu, l’affrontement devant Mondawmin devint soudain très politique, en dépit des mobiles des émeutiers.
Dans les heures qui suivirent, des jeunes livrèrent à la police, qui n’y était pas préparée, une bataille acharnée à coups de pierres, de briques, de bouteilles, de tout ce qui leur tombait sous la main. Les portes de la galerie marchande furent forcées et les magasins pillés. Cette nuit-là, dans toute la ville, on assista à de grosses batailles de rue et à des incendies volontaires. Des voitures de police furent brûlées et des magasins pillés. Certes, les émeutes de 2015 n’ont pas eu l’envergure de celles de 1968, qui réduisirent de vastes pans de Baltimore en ruines fumantes. Mais on a fait intervenir la Garde nationale, on a décrété un couvre-feu, et, comme on l’a appris plus tard, le FBI a même organisé en secret une surveillance aérienne des troubles. Le décompte final fait état de 200 entreprises cambriolées, de 200 arrestations et de 150 incendies, y compris celui d’une nouvelle maison de retraite pour les personnes âgées à bas revenus qui était sur le point d’ouvrir, ce qui a déclenché la colère de nombreux vieux résidents (14).
Il est difficile de savoir comment cela a touché les jeunes de Baltimore-Ouest qui ont déclenché les émeutes. Pour la plupart, ils continuent à être inaudibles, en dépit de la couverture médiatique. Les représentants que les médias choisissent pour parler au nom des jeunes sont le plus souvent des étudiants noirs un peu plus âgés, ceux qui ont organisé les manifestations de Ferguson et pour Eric Garner (15) et savent donc mieux traiter avec les médias, même s’ils ne faisaient pas eux-mêmes partie des émeutiers.
Mais tout à coup, on entendait les jeunes de Baltimore, ne serait-ce qu’à travers leurs actions. La société dressait l’oreille. CNN leur demandait ce qu’ils pensaient. De jeunes anarchistes leur distribuaient des bouteilles d’eau et leur dispensaient des informations sur l’aide légale. Dans d’autres villes, des étrangers manifestaient en leur nom. Pour beaucoup, ce fut certainement une expérience enivrante et transformatrice, de celles qui se diffuseront lentement dans le tissu social pendant des années.
Au cours de cette semaine de tensions, la police s’est discréditée encore davantage, lorsque le commissaire de police Anthony Batts a déclaré que des « agitateurs extérieurs », mystérieux et anonymes, avaient envahi Baltimore dans le but d’exciter les quartiers émeutiers et qu’il avait des informations révélant que des gangs rivaux tels le BGF et les Crips menaçaient de s’unir et de « descendre » des policiers pour venger la mort de Gray. (Il s’avère que le BGF et d’autres rencontraient alors les responsables des églises locales et des fonctionnaires municipaux afin d’inciter au calme) (16).
Plus tard dans la semaine, le procureur de Baltimore a annoncé la mise en examen des six flics concernés. Cette mise en examen a été à juste titre interprétée comme une victoire et les rassemblements se sont tout à coup transformés en fêtes spontanées. Quelques jours plus tard, Rawlings-Blake a demandé au Département de la Justice d’intervenir et d’enquêter sur les violations systématiques de la loi par la police. Ces deux interventions ont mis fin aux manifestations. Le lendemain des mises en examen, une marche nationale à laquelle avait appelé Malik Shabazz, de l’association des Avocats noirs pour la Justice et ancien dirigeant du Nouveau Parti des Black Panthers, n’a attiré que quelques milliers de personnes, bien que Shabazz ait annoncé que 10 000 manifestants descendraient dans Baltimore-Ouest. Le 16 mai, un rassemblement en faveur de l’amnistie de tous les émeutiers n’a attiré que quelques dizaines de personnes. Pour le moment [en juin, NDE], les rues sont calmes.
Mais par le biais des mises en examen ainsi que des enquêtes du Département de la Justice, la classe politique noire qui gouverne Baltimore, prise au dépourvu, essayait de reprendre le contrôle en faisant des concessions. Au cours des mois à venir, elle organisera sans doute des événements, telles les conférences d’« Emancipation de la Jeunesse » dans le but de « soigner » la ville et d’avancer dans un sens « positif » (c’est-à-dire en élisant plus de Démocrates).
Toutefois, cela fait apparaître l’un des aspects les plus importants des émeutes de Baltimore que peu d’observateurs ont remarqué. Ces émeutes étaient la première révolte d’une grande ville gouvernée par des Noirs. Baltimore n’était pas Ferguson, où une faction politique blanche gouverne une majorité de Noirs privés de leur droit de représentation. Cette ville est gouvernée par une majorité noire depuis plus de dix ans.
Mais dans des quartiers comme Baltimore-Ouest, peu de choses ont changé au cours de la lente ascension de la classe politique noire dans le parti Démocrate. De fait, la situation a empiré et on a rarement tenté d’atténuer la brutalité systématique et l’impunité de la police. Dans l’ensemble, la classe dirigeante noire de Baltimore a détourné les yeux et s’est occupée de ses propres intérêts en tant que courtiers chargés de représenter la « communauté noire ». Comme Adolph Reed l’a pressenti en 1979 dans sa note Telos sur le concept de « communauté noire », « Révision de la spécificité noire » : ces classes dirigeantes ont tendance à extrapoler leurs propres intérêts puisqu’ils voient que leur légitimité et leur intégrité sont liées à une vision monolithique de la vie des Noirs. En réalité, cette conception est apparue dans la mythologie Unitarienne du nationalisme noir de la fin des années 1960. La représentation de la communauté noire en tant que sujet collectif a opportunément masqué le système hiérarchique qui servait de médiateur entre les « dirigeants » et les « dirigés » (17).
A Baltimore, cela a abouti à la mise en examen et à la destitution de l’ancien maire Sheila Dixon, habile populiste qui savait aussi bien flatter les hommes d’affaire du centre-ville que serrer les mains dans les rues des quartiers défavorisés,  pour avoir volé dans un refuge une poignée de cartes-cadeaux destinées à des enfants sans domicile.
Il est trop tôt pour savoir si on retiendra cette leçon, à savoir que nous serons trahis par les élites noires comme par les blanches. Mais le 11 avril, le fait que les tortionnaires de Freddy Gray représentent parfaitement la « diversité » (trois Blancs et trois Noirs, hommes et femmes) n’a pas servi à grand-chose. En fin de compte, ils se sont tous comportés comme le leur dictait leur rôle social.
Curtis Price
3 juin 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

Texte paru dans The Brooklyn Rail. http://www.brooklynrail.org/2015/06/field-notes/baltimores-fire-next-time

 

NOTES

 

* La prochaine fois le feu est le titre d’un recueil d’essais de l’écrivain afro-américain James Baldwin (1963) (NdT).
(1) Baltimore (Maryland), ville portuaire située à une soixantaine de kilomètres de Washington, compte 620 000 habitants (NDE). Son agglomération 2,7 millions.

(2) Dan Diamond (2015) : « Why Baltimore Burned », Forbes, 28 avril 2015. http://www.forbes.com/sites/dandiamond/2015/04/28/why-baltimore-burned/

(3) Ibid.

(4) Justin Fenton & Sara Neufeld, « Educators endorse Black Guerrilla Family gang leader’s book », Baltimore Sun, 9 mai 2009, http://www.baltimoresun.com/news/maryland/crime/blog/bal-educators-endorse-black-guerrilla-family-gang-leaders-book-20130424-story.html.
(5) Justin Peters : « Comment un gang intitulé Black Guerilla Family a pris le contrôle des prisons de Baltimore », Slate, 24 avril 2013. Voir le site : www.slate.com/blogs/crime/2013/04/24/black_guerilla_family_how_a_gang_took_over_baltimore_s_jails.html3.
(6) Conor Friedersdorf, « Brutalité de la culture policière à Baltimore », Atlantic, 22 avril 2015. http://www.theatlantic.com/politics/archive/2015/04/the-brutality-of-police-culture-in-baltimore/391158/

(7) « La prison de la ville de Baltimore refuse de recevoir 2 600 suspects blessés, mettant en doute les méthodes de la police »,  reportage du New York Daily News, 2015.
(8) Luke Boradwater & Justin Fenton, « Le cousin du Maire est tué par balle », Baltimore Sun, 9 mai 2013. http://articles.baltimoresun.com/2013-05-09/news/bs-md-ci-homicides-20130509_1_northwest-baltimore-gun-violence-baltimore-sun

(9) Scott Calvert : « Les luttes des plus grandes villes du Delaware ayant un taux de meurtres élevé », Wall Street Journal, 19 février 2015. http://www.wsj.com/articles/delawares-biggest-city-struggles-with-high-murder-rate-1424376328

(10) BET : Black Entertainment Television ; VH1 : chaîne de télévision musicale.

(11) David Ruffin (1941-1991) : chanteur principal des Temptations.

 

(12) A New York, la 125e Rue est la principale artère de Harlem, comptant aujourd’hui de nombreux commerces ouverts aux touristes, symbole de la « renaissance » de ce quartier (NDE).

 

(13) Heather McDonald, « Baltimore brûle », City Journal, 28 avril 2015.
http://www.city-journal.org/2015/eon0428hm.html

(14) Natalie Sherman, « Suite au nettoyage des émeutes de Baltimore, certains craignent des conséquences économiques à long terme », Baltimore Sun, 19 août 2015.  http://www.baltimoresun.com/business/bs-bz-economic-impact-riots-20150501-story.html#page=1

(15) Eric Garner, Noir mort à New York le 17 juillet 2014 suite à son arrestation violente par un policier.
(16) Mark Puente & Erica Green, E. « Le Maire et le commissaire de police dénoncent l’action d’agitateurs extérieurs », Baltimore Sun, 19 août 2015. http://www.baltimoresun.com/news/maryland/politics/bs-md-freddie-gray-march-pressers-20150425-story.html
J. Fenton, J. (2015) : « La police de Baltimore déclare que des gangs sont en train de “se former” pour abattre des policiers », Baltimore Sun, 27 avril 2015. http://www.baltimoresun.com/news/maryland/crime/blog/bs-md-ci-freddie-gray-gang-threat-20150427-story.html
Doug Donovan, Mark Puente et Luke Broadwater, «  Les experts mettent en doute l’intervention des gangs dans les émeutes », Baltimore Sun, 28 avril 2015.

 

(17) Adolph L. Reed Jr : « Révision de la spécificité noire », Telos 39, printemps 1979. https://libcom.org/library/black-particularity-reconsidered-adolph-l-reed-jr
dans les publications

– « Black lives matter ! » (« Les vies noires comptent »), dans Alternative libertaire n° 251 (juin 2015). Un texte de First of May Anarchist Alliance, créé en janvier 2011 – m1aa.org/
– « Chroniques des révoltes anti-police dans le Missouri et à travers les Etats-Unis (août 2014 /mars 2015) » brochure,  htttp://lechatnoiremeutier.noblogs.org/?s=Etats-Unis
– Dans Le Prolétaire n° 515 (mars-mai 2015), « Les émeutes de Baltimore » et « La colère noire fait trembler les piliers vermoulus de la “civilisation” bourgeoise et démocratique » (Amadeo Bordiga).
– Sur Ferguson un texte : Missouri USA – Solidarité avec les émeutiers de Ferguson, 11-12 août 2014, en français, copie à Echanges ou aussi http://www.lechatnoiremeutier.antifa-net.fr/missouri-usa-solidarite-avec-les-emeutiers-de-ferguson-11-et-12-aout-2014/