Lutter ? Pour ou contre quoi ? Pour ou contre qui ?

Dans tout débat, il faut avant tout considérer ce qui est inévitablement présent et règle l’ensemble des relations que toute lutte implique, tant dans des attitudes individuelles que dans des unités collectives, celles dans lesquelles on est impliqué ou celles que l’on a créées. Cette omniprésence est celle du régime ­capitaliste, un mode de production des biens nécessaires ou pas à la survie de l’espèce humaine. Tant que ce système existe sur le plan mondial, il est présent et ne peut être abstrait, quelles que soient les intentions et les volontés agissantes. Dans toutes les réalisations quelconques cherchant à échapper à cette présence contrainte, il est toujours là en embuscade, détruisant, par la violence ou toute forme ­d’intégration, ces tentatives diversifiées tant par leur forme, leur but limité, leur ­localisation et leur dimension. Tout ce qui se crée dans un monde capitaliste reste finalement soumis à cette emprise.

Mais, dans la période récente, un phénomène englobé sous le terme « réchauffement climatique », dont certains avaient souligné les prémisses dans un isolement total, est venu se superposer à cette emprise du capitalisme. Dans une sorte de revanche de la ­Nature contre l’exploitation du vivant comme de toute matière, les conséquences de cette explicitation ont créé une situation qui ­s’impose au capitalisme lui-même et que, par son fonctionnement même, il est incapable de modifier voire simplement d’endiguer. D’une manière ou d’une autre, tout ce qui vit sur la Terre, y compris le capitalisme, sera contraint de s’adapter ou de disparaître. C’est le grand enjeu de la période présente et si on voit surgir d’innombrables pronostics, en fait personne ne peut dire ce qu’il en sera, même dans une période proche. Et ce ne sont pas les innombrables luttes anciennes ou nouvelles qui permettent d’apporter une réponse quelconque à ce qui touche l’humanité tout entière.

C’est un truisme d’écrire comme le font aujourd’hui les médias que « le monde est en feu ». Parce que, depuis que le capitalisme s’est installé, le monde a toujours été en feu, d’une manière ou d’une autre, depuis les résistances individuelles à la domination ou l’intrusion du capital jusqu’aux conflits armés à l’échelle mondiale, entre grandes unités économiques souvent centrées sur un État plus puissant voulant étendre ou conserver sa domination avant tout économique, même si elle passe par une domination armée. Mais on pourrait dire que la nature du « feu » a changé, passant d’une relative simplicité ­d’affrontements directs à une complexité d’affrontements de toute nature. De tout temps, la distinction s’est imposée entre luttes sociales et luttes politiques, mais la frontière entre les deux catégories était particulièrement poreuse avec des interférences cachées ou ouvertes. Jusqu’à récemment, la lutte ­sociale concernait uniquement la domination du capital dans l’exploitation de la force de travail (l’élément central du mode de production capitaliste). Elle allait des attitudes individuelles de résistance (vol de matériel et de temps, sabotage, absentéisme, turnover), qui pouvaient tout autant être collectives, à toutes les formes de grève, une grève générale dans un secteur clé d’un État se transformant inévitablement en lutte politique. Mais le grand rêve du xixe siècle d’une internationale ,unissant dans une même action les prolétaires du monde entier et conduisant à la fin du mode de production capitaliste, a vécu. Ces formes de luttes directes contre la domination du capital sur les lieux de production et leur extension éventuelle existent toujours, mais elles ne semblent plus avoir pour les protagonistes le même impact et surtout ne portent plus l’espoir d’une sortie du mode de production capitaliste. Pour partie, cela est dû au fait que l’organisation présente de la production à l’échelle mondiale rend difficile et inefficace toute action collective globale, même à l’échelle d’un État. Ce qui conduit à considérer ce que représente, à l’échelle mondiale, par-delà ces formes classiques de lutte, la totalité de ces réactions de toutes sortes – sociales et politiques à la fois – « contre », quel qu’en soit le caractère (individuel ou collectif quelconque) , la forme (pacifique ou violente), le tempo (un seul événement ou une récurrence dans le temps), le mode d’organisation (structuré hiérarchiquement ou refusant toute représentation), l’objet (une cellule administrative et/ou territoriale jusqu’à l’univers tout entier), le but (depuis un point précis jusqu’à un thème global limité ou universel, y compris la fin du mode de production capitaliste).

Si l’on devait classer ­l’ensemble des réactions ­diverses « contre », on pourrait d’abord les diviser en deux catégories selon leur finalité affichée, entre celles tournées vers un futur et celles tournées vers un passé. Les réactions tournées vers le passé, contre les pouvoirs politiques en place et ses conséquences économiques et sociales, visent à contester ce qu’est le capitalisme aujourd’hui au nom d’un passé qui aurait comporté plus de justice sociale, mais surtout le pouvoir de certaines couches sociales, un mode de vie traditionnel et des « valeurs » mises en pièces par la mondialisation, chaque cadre national et tout ce qui est effectivement ­balayé par une internationalisation et une uniformisation des modes de vie.

Elles peuvent se référer à deux sortes d’actions. Soit dans un cadre légal en profitant du mécontentement social pour prendre les rênes du pouvoir national et assumer des ­mesures qui les font entrer en conflit avec les instances internationales. Soit par des guerres ouvertes restant dans un cadre national ou régional, visant à maintenir les intérêts économiques et/ou stratégiques de telles ou telle puissance, ce qui entraîne, comme en Syrie, en Irak, en Afghanistan, en Libye… d’inextricables situations conflictuelles. Soit des guérillas locales ou régionales comme on peut en voir un peu partout dans le monde. Soit dans des mouvements internationalistes comme Daesh dont les pays capitalistes dominants ont du mal à se dépêtrer. Entre le Rassemblement national de Le Pen et Daesh, ce retour aux « valeurs » du passé leur donne un pôle commun de contestation, non pas du capitalisme mais d’une forme de gestion du système, bien qu’ils apparaissent comme des frères ennemis.

Les réactions vers un futur sont celles qui agissent d’une manière ou d’une autre pour modifier le présent vers une autre orientation dans la dynamique sociale globale.

D’un côté par des manifestations diverses, pacifiques ou violentes visant à contraindre les pouvoirs politiques et/ou économiques à modifier leur orientation et leur pratique. On reste ici dans la sphère politique. On peut classer sous ce titre des manifestations très diverses. Certaines, tout en restant plus ou moins catégorielles, ont pris un caractère ­international (elles se sont superposées à des mouvements internationaux existant comme la Journée internationale de la femme, le mouvement « me too ») comme celles des jeunes autour de la lycéenne suédoise Greta Thunberg, ou celles de « Extinction Rébellion ». La plupart de ces oppositions politiques restent dans le cadre national mais, en dehors de leur orientation politique, il est difficile de leur trouver un commun dénominateur. Elles peuvent être orientées vers une contestation globale poussée par un délabrement économique accompagné de corruption des élites dirigeants, comme en Algérie, en Egypte, en Irak… Cela peut être plus complexe comme à Hongkong ou en Bolivie. ­Pacifiques à leur début, elles peuvent devenir violentes par l’effet de la répression, les exemples ne manquent pas. Ce qui complique leur interprétation est que ces mouvements peuvent se diriger contre une dictature, le plus souvent militaire comme au Soudan du Sud, en Algérie ou en Égypte, ou contre des régimes démocratiques comme en Corée du Sud ou dans certains pays d’Europe, y compris la France des « Gilets jaunes ». Le ­caractère politique de l’ensemble de ces mouvements (la revendication d’un changement de gouvernement ou simplement d’une orientation politique) masque souvent le fait que ce n’est que la forme que prend le mécontentement général sur les conditions de vie d’une majorité de la population. Mais il est rare, sauf dans des expressions très limitées, de trouver dans toutes ces revendications politiques une mise en cause du mode de production capitaliste, pourtant responsable à la base des conséquences de son activité présente, tant dans les conditions de vie de tout un chacun que dans les phénomènes globaux comme le réchauffement climatique et les autres formes de destruction de l’environnement.

D’un autre côté, dans le monde entier on peut voir des tentatives, tout autant orientées vers le futur, de « vivre différemment » soit par des attitude de vie individuelles, soit par des orientations ponctuelles de production hors des sentiers battus du capital, soit par des collectivités tentant d’organiser d’autres formes de production et de vie. Si l’ensemble représente indéniablement une généralisation mondiale, il est bien difficile d’en chiffrer l’importance, en regard du poids des multinationales dominant le monde autour du mode de production capitaliste, et en regard du fait que ces cellules qui se veulent hors du système lui sont en fait indirectement soumises. Tant que ce système domine il peut tout autant les intégrer que les combattre.

Il est pourtant un mouvement tourné vers le futur mais que l’on oublie dans ce débat sur les luttes mondiales, et qui est une véritable guerre qui fait plus de morts que les guerres ouvertes. Nous avons déjà abordé ce problème des « migrations » (1). Le titre devrait être élargi car les migrations se font aujourd’hui tous azimuts et pas seulement Sud-Nord bien que ces dernières prennent plus de place dans notre actualité. Les barrières pour tenter – vainement d’ailleurs – d’endiguer ces vagues renaissantes qui, comme la mer, viennent constamment se briser sur elles, ont proliféré depuis 2014. Si on met en rapport ces protections médiévales des pays plus riches avec les protections internes de ces pays riches où les classes dominantes ­s’enferment souvent dans des sortes de forteresses intérieures, on peut y voir que la classe capitaliste dominante se voit assiégée par une vague sociale prenant différentes formes. Plus que tous les autres mouvements futuristes ou passéistes, cette guerre sociale rémanente est la véritable menace contre le mode de production capitaliste.

Mais derrière l’ensemble de ces conflits qui ne sont pas dirigés directement contre le mode de production capitaliste se profile un danger pour le capital lui-même et toute la vie sur la Terre, y compris, bien sûr, l’espèce humaine. L’irrépressible dérèglement climatique – auquel le capital, incapable de le contrôler, est contraint de s’adapter de même que l’humanité – fait que tous les autres problèmes en sont entièrement dépendants et/ou exacerbés (par exemple, accentuation des ­migrations). Ce qui explique que les seuls balbutiements d’une internationalisation de résistance au système viennent de ces luttes contre le réchauffement climatique.

H. S.

(1) « Les parias à l’assaut de la forteresse Nord », Échanges nos 148 et 149 (2014).

« Etcétera » (Barcelone) : 1976-2019, un itinéraire collectif

Comme nous l’indiquions dans notre précédente édition, les camarades du groupe ­Etcétera de Barcelone ont décidé d’arrêter la publication de leur revue. Le n° 59 et dernier est constitué du texte suivant retraçant cette aventure lancée en 1976 et du catalogue des publications, revue et livres

Nous vo­us ­remettons la livraison 59 qui correspond au dernier numéro de la publication périodique en papier Etcétera, correspondance de la guerre sociale, que nous avons débutée en 1983. Il est difficile de parler de ce qui se termine, des dernières choses, elles ne finissent jamais, elles commencent toujours.

Voir la géniale affirmation de Kracauer intitulant son dernier livre (inachevé à sa mort en 1966) L’Histoire des avant-dernières choses (1).

Nous poursuivrons cependant notre itinéraire en misant de nouveau pour une société sans capital et sans État, mais dorénavant sans le bulletin qui faisait état de nos discussions. Nous continuons sur la même page web [https://sindominio.net/etcetera] de critiquer la logique de ce monde, de parler de la nôtre ancrée dans le don, la gratuité, l’aide mutuelle…

Nous continuons aussi de faire connaître ces textes qui nous semblent importants pour comprendre la société dans laquelle nous habitons ou mieux dit « qui nous habite » en continuant la collection de livres que nous avons déjà édité. Voilà, voyons-nous et parlons-en après l’été.

Etcétera, juin 2019

Depuis les lointaines années 60 du siècle dernier, notre collectif a voulu être, et a été, un lieu de rencontre par où de nombreux compagnons de route sont passés. Certains nous ont laissé, d’autres ont suivi différents parcours bien que leurs empreintes soient restées présentes dans notre devenir et d’autres encore continuent dans cet espace à s’interroger et à dénoncer les structures de pouvoir capitaliste. À un moment donné, dans la seconde partie de 1983, on a envisagé d’élaborer ce bulletin pour disposer d’un instrument de communication avec des compagnons proches de nous ou d’autres horizons avec lesquels nous partagions et avec lesquels nous partageons les mêmes préoccupations concernant les relations de domination capitaliste, et ainsi commencer une « correspondance de la guerre sociale ».

Notre parcours a été long, notre réflexion a eu la volonté d’être rigoureuse et partagée sans avoir été exhaustive car, en effet, nous sommes conscients que certains thèmes importants sont restés à quai. Nos réflexions et interrogations, sans dépendre de l’actualité passagère, source de pertinence des média qui marquent l’agenda, ne pouvaient toutefois se soustraire aux « guerres » qui nous environnaient, certaines belliqueuses, et d’autres, sociales.

Aujourd’hui nous mettons une parenthèse, rien de définitif, car nous désirons suivre notre réflexion, nos critiques et notre communication avec tous ceux qui partagent nos questionnements et nos inquiétudes de lutte pour une relation sociale distincte de celle du Capital. Parenthèse concernant la publication périodique de papier du bulletin : il est difficile de maintenir fraîcheur et enthousiasme après tant d’années sans tomber dans la routine, les clichés qui donnent l’impression qu’ils servent pour tout. C’est pour cette raison, alors que le bulletin courait le danger de devenir pour nous une habitude, une obligation, que nous voulons « larguer les amarres » et chercher une nouvelle forme de faire. Le devenir de notre vie au jour le jour et la recherche permanente d’autres manières d’agir à la marge de cette société mercantile marqueront les jalons vers une autre manière d’être et d’exister dans l’instant.

De grands changements ont eu lieu depuis que nous avons commencé à nous rencontrer et nous avons vu comment nos vies, lors de périodes distinctes (le franquisme suivi du pacte de transition et de la « normalisation démocratique »), ont finalement débouché sur un ordre social opposé à nos désirs et intérêts ; sur un monde qui, vu globalement, nous semble tout aussi cruel que celui qui nous avait fait réagir alors (violence, exploitation, guerres, migrations, misères…) ; un monde qui pour l’essentiel continue d’être défini comme capitaliste du fait de son mode de production de valeur qui reste le même. Il faut donc continuer de dénoncer ce qui se passe, les causes du mal-être humain provoqué par les actions prédatrices du capital dans son effort à être le seul ordre à organiser monde. Il faut continuer à nous coordonner avec d’autres personnes, d’autres groupes afin de faire connaître les luttes de résistance qui ont lieu, tâche à laquelle nous nous sommes consacrés à travers notre correspondance de la guerre sociale.

Notes sur le parcours

Dans les premières années de notre trajectoire commençaient à s’infiltrer en ­Espagne les nouveaux courants venus ­d’Europe et d’Amérique du Nord. À Barcelone, du fait de sa proximité, ils venaient de France. Ils étaient chargés de critiques envers la politique et le modèle social et de désirs de liberté individuelle. À ce moment-là, pour la majorité de notre génération, le problème majeur était de nous débarrasser de la dictature franquiste qui continuait sa répression sur n’importe quelle revendication ouvrière ou civile en torturant ou tuant tout opposant.

Nous sommes des enfants grandis dans l’après-guerre. Autrement dit, nous sommes les produits d’une école et d’une ambiance sociale polarisées pour faire de nous des travailleurs dociles au service du système productif précaire du pays. On nous maintenait dans l’ignorance de l’anéantissement que la défaite de la classe ouvrière et des fractions progressistes représenta durant la guerre civile que nos parents avaient vécue. Tout était occulté par la pauvre et mauvaise éducation que dispensaient les collèges religieux ou « nationaux catholiques » et par la génération précédente rendue muette de peur par la ­répression de l’État et ainsi incapable de se révéler face aux injustices subies.

Toutefois, dans les années 1960, les luttes ouvrières et de protestation prirent de l’importance sur les différents fronts de la guerre sociale (centres de travail, enseignement universitaire, etc.) à un tel degré qu’elles ne pouvaient plus être occultées, ouvrant une brèche qui nous permis de respirer. Les grandes grèves (les mineurs dans les Asturies en 1962, les sidérurgistes en 1966, par exemple) et d’autres affrontements dans d’importants centres de travail commençaient déjà à promouvoir le développement d’organisations syndicales et de partis politiques impulsés par des groupes de militants clandestins.

Nous autres, participants du collectif, avons accumulé les expériences dans les luttes qui touchaient les centres de formation, ceux de travail ou les nouveaux quartiers ­ouvriers. Cette pratique nous mena jusqu’à une forme de lutte autonome d’assemblées, contraire aux structures verticales dirigées par des avant-gardes qui tentaient de ­s’imposer partout. La lutte des dockers et la revue La Estiba, modèle d’expression populaire, en sont un exemple. Critiques du syndicalisme et de la démocratie que nous voyions venir, nous promouvions une lutte anticapitaliste qui dépassait l’anti-franquisme. Ce positionnement idéologique, remettant en question radicalement le modèle social, était pour la rupture. C’était dans ces années illusoires où on pouvait encore penser à la possibilité d’un changement social radical.

Nous avons toujours évité d’être étiquetés (de marxistes ou d’anarchistes…) ce qui peut apparaître dans nos textes édités à l’époque. Nous nous sentions bien derrière la définition de « critiques du mode de vie capitaliste pour son dépassement dans un sens communiste et libertaire, pour une société sans Capital et sans État. Pour un monde sans argent ».

Nous collaborions à révéler ce que dissimulaient les mensonges diffusés par les « media » contrôlées, facilitant ainsi la mise au jour tant de la pensée critique occultée comme des textes élaborés à partir de la lutte sociale du moment sur les différents fronts dans les entreprises (les conflits étaient innombrables à la fin du franquisme), dans les institutions d’enseignement et de santé ; des luttes dénonçant la situation au sein des quartiers ouvriers récents avec une urbanisation restreinte, etc.

Entre 1976 et 1978 nous avons publié six numéros du bulletin Quienes no tienen derecho a la palabra la toman ya (Ceux qui n’ont pas droit à la parole la prenne maintenant), tirée à 10 000 exemplaires, dans lesquels nous traitions des différentes répressions dans la vie quotidienne (discrimination des femmes, des enfants, des gitans, des émigrés, des fous…) même si le contenu dénonçait principalement la situation des prisonniers dans les prisons franquistes et se faisait l’écho de la lutte menée par la Copel (Coordination des prisonniers en lutte). Nous avons de même participé aux comités de soutien à la Copel sans oublier de dénoncer le traitement réservé aux internés dans les institutions psychiatriques.

L’imbrication entre prison et société, la prison comme révélateur de la vérité de la société, était le point de confluence du collectif dans le bulletin dont ils étaient auteurs et éditeurs comme dans les discussions. À partir de la vie quotidienne dans la prison et en dehors d’elle se dévoilait le monde carcéral, la réalité derrière la loi et la justice, son caractère de classe et sa fausseté, montrant sa véritable utilité. Le caractère de classe du code pénal et de toute son institution ­apparaissait clairement et on ne critiquait pas seulement les injustices de la justice mais la justice elle-même. On en tirait les aspects carcéraux de la société : réglementation, surveillance et contrôle à l’école, à l’usine, dans la famille, en internement, etc. La critique de la prison et du système carcéral était ­radicale : nous étions pour l’abolition, pour la fin de toutes les prisons. Nous proclamions que la prison était la source du délit et elle-même le délit majeur en cherchant à comprendre le délit à partir de la société, autoritaire et hiérarchisée, capitaliste.

À mesure que passaient les années de la transition, nous étions poussés à faire la critique des différents pactes qui se succédaient pour camoufler les situations de conflit pendant que se produisaient la reconversion industrielle et la modernisation du Capital…Une période (transition vers la modernité et transaction démocratique, comme nous la ­définissions dans le n° 25 d’Etcétera) de ­réponse de l’État et du Capital à l’extension des luttes qui, du fait de leur caractère ­assembléiste et autonome, ne purent jouer un rôle jusqu’aux pactes imposés de la Moncloa de 1977, pas plus pour l’échec de la tentative de coup d’état en 1981 sur lequel nous avons sorti un tract la nuit même, titrant « Le coup a triomphé », ni pour l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste.

Durant cette époque nous lisions et ­divulguions des textes d’auteurs qui nous ­aidèrent à connaître la pensée critique et à l’interpréter de manière différente de celle qui dominait dans notre entourage, mais aussi à observer les faits historiques d’un autre angle et ainsi à analyser notre monde par des analyses faites depuis une critique indépendante et non instrumentalisée.

En lisant Rubel nous apprîmes à lire Marx, le Marx critique du marxisme : « Si je suis sûr d’une chose c’est que je ne suis pas marxiste », confia-t-il à sa fille Laura. Le Marx critique du capital et de l’État : « L’existence de l’État et de l’esclavage sont inséparables » écrivait-il dans Vorwärts (2), idée qu’il reprit après la Commune de Paris. De Marx, nous avons compris ce qu’est le capital, cette relation sociale dont nous sommes constitués, ce mode de production de marchandises, de valeur d’échange et de production de valeur.

Avec Dézamy, Hess, Bremond, Feuerbach, Proudhon, Bakounine… nous avons pensé la révolution communiste. Stirner, avec L’Unique et sa propriété, nous a permis de discuter à partir de la subjectivité radicale, le déterminisme des conditions économiques et, dans la réplique adressée par Marx avec L’Idéologie allemande, nous vîmes ce qu’il y avait de faux à proposer de changer le monde en modifiant uniquement la conscience qui l’appréhende, cette vieille illusion qui veut que changer les conditions d’existence ne dépend que de la volonté des hommes.

Korsch, Mattick, Brendel, Gorter, Pannekoek, Rosa Luxembourg… nous firent connaître le parcours, pratique et théorique, d’un prolétariat qui s’organise pour lui-même. Connaissance qui nous permit d’entrer dans l’autre histoire du mouvement ouvrier. Mouvement qui débouche sur une expérience autonome et autogérée avec les Soviets en Russie en 1904 et 1917, les conseils dans l’Allemagne de 1919 et les collectivisations en Espagne en 1936.

Dans le Discours de La Boétie, nous avons compris la servitude volontaire ou, plus exactement, le conflit entre le désir de liberté et le désir de servitude.

Ciliga nous apprit la nature de l’URSS comme capitalisme d’État en dehors de sa mystification soutenue par l’« intelligentsia » européenne à qui il a fallu attendre l’entrée des tanks en Hongrie en 1956 pour délaisser ce mythe.

Nous nous sommes familiarisés à la Technique, au phénomène technique, en lisant Mumford, Ellul, Anders. Comme Marx a compris à la source le capital et la nouvelle relation sociale qui s’imposait, analyse qui reste certaine, celle de ces trois analystes de la Technique est aussi valide après plus de soixante-dix ans : la Technique est régie sur le principe de l’efficacité maximale ; c’est une conception du monde ; l’ouvrier devient un engrenage de la machine ; la Technique devient autonome. Ambivalence, tout dépend de son utilisation ou tout est inscrit dans son essence ?

Bien que prétendant à une analyse interdisciplinaire, nous donnions une préférence à la lecture économique que nous modérions par les textes de Nietzsche, Freud et ses déviants : le communiste Reich, le libertaire Gross et par les analyses sur d’autres sociétés sans État dans Sahlins et Clastres.

Plus récents, Vaneigem, Lefebvre, Foucault, Debord, Illich, Garcia Calvo, nous ont aidé dans cette connaissance de la société. Nous les avons lus avec un intérêt critique regroupant ce que nous considérions comme intéressant.

Nous prîmes le nom de Collectif Etcétera en 1976 dans l’intention de faire connaître une série de matériaux que nous considérions intéressant pour critiquer le mode de vie capitaliste. Ainsi nous avons édité des livres dans les collections :

« Critique de la politique » : Gloses critiques marginales pour l’article « Le roi de Prusse et la réforme sociale ». Par un prussien, de Karl Marx ; Un monde sans argent : le Communisme (1) et (2), texte de Les Amis de 4 millions de jeunes travailleurs ; L’Illusion démocratique, de Amadeo Bordiga ; L’État vu par Karl Marx, de Maximilien Rubel et Louis ­Janover ; Discours sur la servitude volontaire, de La Boétie ; Notes sur l’autonomie ouvrière, de différents auteurs ; La Communauté, de Raoul Bremond ; Le Code de la communauté (1) et (2) de Théodore Dézamy ;

– « Histoire Critique » : Fac-similé du journal « El amigo del pueblo » (l’ami du peuple) et divers tracts et textes des « Amigos de Durruti » ; de la revue Bilan : Textes sur la révolution espagnole, 1936-1938 ;

– « Critique de la vie quotidienne » : Sobre la delincuencia, que nous avons signé Colectivo Margen.

Comme nous l’avons déjà dit, en 1983 nous avons édité le numéro 0 de la revue ­Etcétera, correspondencia de la guerra social, en continuité d’une correspondance avec des amis et des collectifs (Échanges et mouvement, La Guerre sociale, Collegamenti, Fifth Estate, entre autres…) dont la finalité était d’échanger l’information sur les luttes et sur la pensée critique qui n’étaient pas diffusés par d’autres moyens. À cette époque de « normalisation démocratique », les médias arrêtèrent de se faire l’écho des conflits ­sociaux qui continuaient de se produire, principalement de ceux qui ne s’ajustaient pas au jeu de négociation des grands syndicats. Ainsi, sans laisser l’édition de livres et de bulletins, nous avons entrepris d’approfondir la connaissance de notre réalité sociale, des changements du mode de production capitaliste, et des luttes autonomes et anticapitalistes provoquant un échange d’information et de réflexion sur les avatars de la lutte de classe.

L’analyse de conjoncture des événements qui pouvaient principalement nous intéresser (Espagne des années 1980, changement politique et reconversion industriel, la Transition, Portugal, Angleterre, Tiananmen, Russie et les pays de l’Est, la crise et le Golfe, les Balkans, Algérie, Mexique), parallèlement à nos discussions sur les questions plus théoriques, nous ont aidé à la compréhension de la situation et à ses possibilités de dépassement (la technique, la culture, le syndicalisme, les médias, le fordisme, la critique du travail et de l’argent, l’immigration, l’urbanisme, la médecine, la religion, le genre, l’approche de l’histoire, la crise…). Des ­réflexions qui avaient pour objectif d’en ­savoir plus sur les processus révolutionnaires et contre-révolutionnaires sur lesquels on avait des informations et qui nous permettaient de critiquer : les idéologies comme credo de la pensée, la démocratie comme une forme de l’État ­dominateur, le nationalisme qui convertit la différence en mythe. Autrement dit, nous effectuions une critique de la politique.

Nous nous sommes intéressés spécialement aux changements produits dans l’organisation sociale : le système productif et le système d’exploitation (l’organisation du travail, la reconversion industrielle, le chômage, la précarité du travail), l’extension du marché capitaliste, la consommation, l’assistance, la vie dans les villes. Nous avons fait la critique de la culture et nous avons aussi abordé ­l’inégalité selon le genre, la médecine, la ­religion. Sur certaines de ces questions, nous avons organisé de larges rencontres avec d’autres amis, ainsi sur la critique de la politique, l’utopie, la technique, la critique du ­travail, la transition.

Tout cela a donné forme aux 58 numéros que nous avons publiés. Une tâche principalement ciblée sur la diffusion de nos ­réflexions, la révélation d’informations qui nous venaient de sources amies et cherchant à se faire l’écho de publications apparentées en privilégiant toujours le travail et la ­réflexion collective pour ensuite présenter des textes signés collectivement. Cette signature pour continuer d’éviter le leadership et les personnalismes. Une façon de faire qui nous a obligé à nous écouter pour comprendre et chercher le consensus devant les différents points de vue, et ainsi respecter les différents niveaux de compromis avec le groupe, dans l’inévitable et spontanée distribution des tâches inhérentes aux éditions artisanales. Un artisanat intentionnel pour éviter la faillite économique dont ont souffert tant de groupes. Cette activité s’est développée tout au long des années autour d’un groupe d’amis, bien loin du militantisme qui est de faire les choses pour les faire, de les faire au nom d’autres ou en représentant à d’autres. En bref, loin de faire de la politique mais avec un engagement qui impliquait une transformation sociale.

En parallèle, à partir de 1997, en plus de la revue nous avons cherché à faire connaître des textes peu ou pas du tout connus d’auteurs que nous avons considérés comme intéressant. En format livre, dans la collection « con.otros », nous avons édité : les Amis de Durruti, Stig Dagerman, Fredy Perlman, Guy Debord, Marta/Marcos, Wilhelm Reich, ­Augustin Souchy, Ricardo Mella, Émile ­Armand, A. Berkman, S. Petrichenko, ­Simone Weil, Lewis Mumford, Eric Mühsam, un texte contre la célébration des Olympiades à Barcelone et le texte « Carcel Modelo : 100 anos bastan » (La prison Modelo : 100 ans ça suffit).

Nous avons aussi impulsé la publication des livres : La Barcelona rebelde (la Barcelone rebelle), Guia de una Ciudad silenciada (Guide d’une ville mise sous silence) en 2003 et Dias rebeldes (jours de rébellions), Cronicas de insumision (Chroniques d’insoumission) en 2009, ces deux derniers élaborés avec des textes venant d’amis internes et externes du collectif.

Mais, sans aucun doute, ce qui est le plus appréciable dans cette tâche de divulgation, ce sont les 87 textes de la collection ­ « Minima » que nous continuons d’éditer.

Les changements qui ont eu lieu

Les changements subis dans notre mode de vie et l’analyse que nous avons menée sur les transformations impulsées par le système capitaliste et par la technique ont aussi ­modifié irrémédiablement notre point de vue sur quelques questions. Cela peut se voir à travers les réflexions publiées tout au long des années. Beaucoup des certitudes sur lesquelles nous nous basions dans les années 1960 ont été fragilisées face aux évidences de certains faits historiques qui nous ont bousculé de façon inespérée (comme la fin du centralisme ouvrier, par exemple), donnant lieu à des interrogations et des doutes sur le présent et l’avenir. Des doutes dont nous nous sommes servis pour continuer à creuser afin de rompre avec la ­sécurité de la pensée fermée, avec ce qui était su : ce qui déconnecte des nouvelles formes de résistances et de lutte et des autres formes d’action. Des doutes qui servent à la pratique de la critique radicale et qui évitent le­­ radicalisme.

Nous avons aussi adopté, néanmoins, quelques certitudes qui nous ont servies et qui nous servent encore. Par exemple, sur la guerre sociale (lutte de classes), thème vertébral de notre revue ; nous continuons de penser que le conflit d’intérêts s’exprime et continue de s’exprimer dans une guerre ­sociale permanente entre les tenants du pouvoir (le Capital) et les spoliés et exploités et que c’est entre les différentes classes que le Capital se recrée. Nous n’oublions pas que le capitalisme est un système qui promeut la constante et quotidienne séparation entre les personnes de classes différentes développant ainsi une société divisée qui ne peut lui faire front.

Nous parlons d’une guerre sociale qui ­devient visible face à une résistance qui prend des formes variées : grèves, sabotages, communautés en lutte pour la défense de leur ­environnement, occupations, mouvements urbains, la défense de la qualité de vie, etc. Des luttes qui freinent sans paralyser les plans ­d’expansion du capital et sa reproduction.

Le fait que dans nos sociétés les plus proches (occidentalisées) les travailleurs aient perdu le pouvoir qui leur donnait une place stratégique dans le cœur du système productif et que ce soit étendu le conformisme qui ­génère l’auto-emploi et les allocations ou ­encore que le travail de fonctionnaire ait augmenté exponentiellement dans les multiples départements de la bureaucratie d’État (centrale, d’autonomie, régionale, municipale, législative, syndicale, des partis et des fondations…), tout cela ne doit pas nous faire oublier que l’exploitation et l’expulsion s’étendent au niveau mondial et qu’en même temps sont apparus de nouveaux cycles de lutte dans les pays d’industrialisation récente tout comme de massives opérations de ­dépossession.

La guerre sociale, comprise comme lutte de classe, est inhérente au capitalisme alors qu’à l’heure actuelle la prédominance du ­modèle néolibéral fait penser que la résistance est impossible.

La politique s’est convertie en spectacle accessoire d’accompagnement au phénomène principal qu’est l’économie. L’économique a colonisé la majorité des sphères et des ­facettes de la vie sociale où chaque action se convertit en conduite mercantile ; c’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle. Alors que nous avions cru que l’État avait tendance à s’étendre, nous avons pu contempler comment lors des dernières décennies du siècle passé et celles de celui-ci, les fonctions de l’État ont été chaque fois plus contrôlées et restreintes par les propres pouvoirs économiques et on assiste maintenant à ce qu’il est et a toujours été réellement : l’État du Capital. Cependant, et bien que les actuels hommes politiques aient la mission d’assurer son rétrécissement, l’État doit se maintenir à tout prix comme appendice au service du pouvoir économique. En effet, sa disparition signifierait la fin du Marché capitaliste. À observer l’État et sa fonction, nous ne pouvons pas oublier le fait que les militaires et leurs forces armées ont une significative prépondérance – l’armée et la guerre constituent une part très importante de la trame économico-politique – tant pour leur étroite relation avec les pouvoirs économiques que pour leur action dans les mécanismes de contrôle et de répression sociale, parties décisives du système capitaliste.

Quant à la nécessité actuelle de faire la critique de la politique, nous sommes convaincus en voyant le pouvoir croissant de propagande des médias qu’il est absolument obligatoire de continuer de démonter les mensonges qui soutiennent la structure du pouvoir de l’État du Capital. L’ordre capitaliste, comme toute forme de pouvoir, se maintient à travers sa rhétorique narrative de ce qui est le meilleur pour l’intérêt commun, que ce meilleur est inévitable et nécessaire. En ­dehors de lui, la barbarie règnerait. La principale tâche de la critique est donc d’insister sur le caractère historique de la société qui répond à un ordre politique conjoncturel qui n’est pas naturel. Ceci la rend modifiable selon la force qui la pousse, selon les intérêts qui la soutiennent. De cet ordre nous n’avons cependant jamais sous-estimé sa puissance ni sa force, et son utilisation en lieu et heure où cela lui convient et où il le considère comme nécessaire, sous forme de guerre, de répression et d’assassinat. Pour cela aussi, nous avons discuté la banalisation avec ­laquelle quelques auteurs et collectifs décrètent depuis des années la fin du capitalisme.

La critique de la politique que nous pensons nécessaire est celle qui dévoile les ­intérêts que cache l’activité des institutions politiques garantes de l’ordre capitaliste, et ainsi nous aide à faire ressortir des possibilités de résistance et d’affrontement et à ­libérer des espaces afin de développer un autre mode de vie libres de la tyrannie du ­capital. Un mode de vie qui, sans être utopique ni idéaliste, serait plus en accord avec nos désirs d’autonomie et satisferait mieux les besoins humains.

Toutefois, la lutte anticapitaliste a, elle, changé, de la même façon qu’a changé le concept de révolution. Chaque fois plus conscient de l’évidence que le pouvoir n’est pas dans l’État, l’anticapitalisme ne le désire plus. Il n’attend plus qu’un soulèvement ­généralisé contre le pouvoir lui permette d’imposer un nouvel ordre social non ­capitaliste. Il a constaté que les révolutions passées et leur prise rapide de l’État, n’ont pas été autre chose qu’un changement d’élites. Il n’y a donc pas à attendre l’événement révolutionnaire du futur. Le pouvoir nous traverse et pénètre la totalité des structures sociales. Il a été démontré qu’on ne pouvait pas changer l’essentiel de l’ordre social depuis l’État vu que ce dernier se conforme à la logique et aux intérêts du Capital. Pour cette raison, il n’est ni possible, ni désirable de prendre le pouvoir. Le pouvoir transforme celui qui s’en approche…Plus que de prendre le pouvoir il s’agit de ne pas être pris par lui. La signification du pouvoir qui nous intéresse, il est dans celui de créer et développer des espaces où dominent d’autres valeurs et d’autres manières de nouer des relations. C’est un pouvoir faire impulsé par d’autres logiques, un autre sens pratique plus à même de satisfaire les besoins humains.

Le nouvel anticapitaliste rejette l’idée du sujet révolutionnaire et accepte la diversité qui oblige à négocier les différences et privilégie l’organisation horizontale et en réseau. Il s’intéresse à toutes les résistances qui ­s’opposent au pouvoir dans le but d’obtenir la liberté de pouvoir faire, de créer et de s’organiser. Il y a mille formes de lutter contre le pouvoir dont chacun souffre : en luttant pour l’autonomie contre l’hétéronomie. La révolution se fait chaque jour, chaque fois que s’ouvre un espace où domine un mode distinct de relations sociales ; de relations horizontales sans structure politique. Ceci n’écarte pas la possibilité d’événements révolutionnaires à certains moments, d’émeutes et de rébellions inévitables contre l’oppression et l’abus de pouvoir concrets. Toutefois, ce n’est que quand la lutte crée des espaces d’autonomie que se crée une faille dans le système capitaliste.

Un monde s’achève, un autre commence

Comme nous l’avons vu tout au long d’Etcétéra, nous avons porté le plus grand intérêt à analyser cette société « nôtre » pour mieux la comprendre et mieux la combattre : régentée par la loi de l’accumulation du ­capital qui établit une corrélation fatale avec l’accumulation de la misère.

Nous comprenons cette société « comme (une) société capitaliste » : mode de production de marchandise dans laquelle ce qui importe n’est pas la valeur d’usage des objets produits mais sa valeur d’échange, la production de valeur. Ce mode de production crée des objets (choses) pour le sujet et des sujets pour l’objet. Société capitaliste qui convertit la force de vie en force de travail et établit entre les humains une relation ­sociale mercantile ; les relations qui s’établissent entre les personnes prennent la forme de relations sociales réifiées. Société qui a initié son parcours de l’usine jusqu’à aujourd’hui (fordisme ; société de consommation ; société d’assistance ; capital financier).

« Comme (une) société technique » : régie par le principe de l’efficacité maximale. ­L’efficacité comme unique critère de vérité. Il est certain qu’il n’y a pas de société sans technique mais actuellement la technique a cessé d’être un moyen pour devenir une fin, l’homme devenant un instrument de la technique au service de ce qu’il a lui-même créé. La technique est ambivalente, nous ne pouvons séparer ses aspects néfastes de ses aspects positifs.

« Comme (une) société médiatique » : l’image souveraine. Seul est réel ce qui sort sur l’écran. L’écran n’apparaît pas comme un reflet de la réalité, c’est la réalité qui ­apparaît comme un reflet des écrans qui moulent la réalité à leur guise et lui donne leur « vérité ». Société basée chaque fois plus dans la production de signes, d’images. Le support est le message. L’information se ­réduit à de la propagande. Elle possède aussi un autre visage : l’accumulation de données sur nous tous (Big Data). Des données qui facilite une information stratégique pour les affaires du capital. Une information que nous facilitons nous-mêmes, chaque fois plus forcés à utiliser la « Toile », ce qui nous convertit à des intérêts et des comportements ­dirigés et conditionnés.

« Comme (une) société occidentale » : avec ses propres catégories, société ancrée dans le temps présent (shizophrénie, A = A, sans passé ni futur, sans mémoire ni rien à suivre). Un présent tautologique, espace sans temps (Joseph Gabel). Sans ouverture à l’avenir, ce qui est à suivre doit modifier le présent en notre faveur. Pour nous, l’avenir n’est pas une utopie, toujours inatteignable, hors du monde et du temps, c’est plutôt comme ce qui ne serait pas encore présent mais qui est présent sous la forme d’absence.

« Et bien entendu, comme (une) société patriarcale » : cette caractéristique recouvre et vient en soutien du monde que nous connaissons. Le monde de la domination et de l’exploitation des forts sur les faibles ; de l’homme sur la femme et leurs enfants en l’occurrence. Une domination qui a occulté et occulte toujours les travaux de la femme dans ses tâches fondamentales pour le soutien à la vie et qui bénéficie au système capitaliste par deux aspects : en libérant l’homme des charges familiales afin de mieux le soumettre aux longues journées de travail, et aussi en utilisant la femme comme travailleuse sous-payée pour les activités économiques réalisées en dehors du foyer. Cette structure est basée sur la différence, renforcée au long de l’histoire par les récits des idéologues chargés de justifier cette inégalité. Ces idéologues liés aux doctrines religieuses si utiles pour le contrôle social de toute la population. Des religions qui ne disparaissent pas malgré les changements de mode de vie qui se développent à travers le monde.

Cette société techno-capitaliste, aujourd’hui hégémonique, est traversée par la contradiction qui est d’avoir un développement illimité (grâce à la technique) dans un monde fini ; traversée aussi par une limite interne, l’économique, qui se manifeste par la difficulté de reproduction du Capital due à la tendance de baisse du taux de profit qu’il est impossible de valoriser sans la force de travail, et une limite externe, l’écologique, dont l’origine est la dégradation de la planète (réchauffement, contamination, disparition d’espèces…). Société régie par la loi du profit et de l’efficacité maximum, elle tend à ­remplir tout l’espace et à tout convertir en marchandise.

Cette tendance à tout convertir en marchandise est impossible à atteindre : il restera toujours une valeur d’usage pour soutenir la valeur d’échange, il restera toujours des ­activités humaines, malgré le travail salarié et en lui-même. La relation sociale capitaliste est aujourd’hui hégémonique mais pas totale ; il existe un « en dehors » de cette relation ­sociale, des relations non mercantiles existent en dehors des relations mercantiles, des ­relations humaines restent au-delà des relations réifiées. Si cet en-dehors n’existait pas, si tout était conforme à la relation sociale ­capitaliste, si l’aliénation était totale, il n’y aurait pas d’espaces de révoltes ni de ­réformes, tout serait récupérable par le ­capital.

Si la relation sociale capitaliste occupait tout l’espace, nous serions dans l’obligation d’attendre sa chute pour pouvoir développer d’autres relations sociales non capitalistes. N’importe quel changement serait suspendu à la fin du capitalisme. Et cette fin serait mesurée à la nécessité historique d’attendre les conditions objectives de maturité. Le « Ya basta » (« maintenant ça suffit ») serait impossible, il ne pourrait intervenir comme événement impromptu dans l’histoire.

Un déterminisme déjà critiqué par Marx après qu’il eut étudié les relations de propriété en Russie. Dans sa correspondance avec Véra Zassoulitch sur les formes archaïques de la propriété, Marx avait refusé l’accusation qui lui était faite de présupposer une fin fatale au capitalisme en affirmant que la commune rurale russe pourrait se convertir en un point de soutien de la révolution sociale en Russie et ceci sans nécessité de passer par le capitalisme (3).

La contradiction qui traverse la société capitaliste lui impose donc une limite qu’il est plus difficile de voir dans la société technique. Si, comme l’affirme, Dennis Gabor : « Tout ce qui peut se faire, se fera » définit la technique, ce à quoi Anders ajouta : « Tout ce que nous sommes capables de produire, nous devons le produire » et si, à la différence des utopistes qui pouvaient imaginer plus que ce qu’ils pouvaient faire, au contraire de nous qui pouvons faire plus que nous imaginons, il est alors difficile de voir la limite au progrès technique. La société techno-capitaliste pourrait donc cesser d’être capitaliste tout en continuant à être technique.

À partir de la crise de 2007, les écrits sur la fin du capitalisme ont proliféré et ceci sans définir ce qui était entendu par « capitalisme ». Quelques critiques suffisaient sur la corruption que ce système facilite, sur ­l’injustice qui se généralise… pour proclamer la nécessité de sortir du capitalisme. De cette façon, on réduit le capitalisme à un système injuste et corrompu. On fait référence alors à un capitalisme moins dévastateur, à un ­capitalisme plus humain. C’est ainsi qu’on banalise ce mode de production de marchandises en le réduisant à une forme extrême de corruption et de malversation sans montrer que le capitalisme est une relation sociale, que ce qui se produit, ce ne sont pas des objets mais bien des marchandises. Autrement dit, ce type d’analyse prétendait sortir du capitalisme tout en y restant.

Rébellion se confondait avec révolution ­(anticapitaliste) mais tout en étant certain qu’oppression va avec rébellion, une révolution qui établit d’autres relations sociales est tout autre chose. Nous parlons d’une ­révolution qui génère des sociétés sans État et sans production de marchandises où la ­solidarité, l’aide mutuelle, la gratuité ­s’imposent à la concurrence, à l’efficacité et au profit.

Il est toujours possible de contempler la fin du capitalisme, plus insensé serait de penser qu’il va continuer éternellement. Mais alors, comment ? Quand, dans quelle circonstance ? Beaucoup a été théorisé par le milieu anticapitaliste : effondrement, autodestruction… Dans cette théorie, il y a celle qui persiste à associer la fin du capitalisme à la contradiction même du capital : une fois ­atteint un niveau de développement historique, il s’autodétruit (sujet historique, ­nécessité historique).

Il existe une autre façon de considérer la fin du capitalisme, qui est de l’opposer dès maintenant à d’autres formes de société, à d’autres relations sociales qui questionnent la relation sociale capitaliste aujourd’hui ­hégémonique. Le changement révolutionnaire vient alors des différents modes de production et d’échange qui se construisent contre lui (comme exemple les différentes unités zapatistes ou encore l’actuelle réalité du Rojava) en érigeant d’autres relations sociales d’échanges non mercantiles : des espaces ­libérés.

Nous parlons d’espaces libérés parce qu’il y a un extérieur au capitalisme. Parler ­d’espaces libérés c’est aussi parler de violence. Les maîtres de ces espaces ne vont pas se laisser faire. Ces espaces libérés doivent être défendus, ce qui en fait des espaces de combat.

Nous vivons la vie dans une situation d’extrême violence : la lutte pour le travail et ce travail même une fois obtenu, l’atmosphère dans laquelle nous vivons nous tue littéralement – air, aliments, radiations, ­déforestations. Ce sont les États modernes qui ont opté ou qui ont cédé pour ce modèle de civilisation développée. Par ailleurs la multitude de « petites guerres » – aucune guerre n’est petite de même qu’aucune mort – tissent un holocauste qui à travers la durée et parfois du fait de sa moindre intensité ­paraît éloigné d’une grande guerre. Les énormes masses de migrants qui se déplacent sont parquées et emmenées à un éternel désert dans lequel la mort les accompagne ; nous sommes tous entourés d’armes létales, petites et grandes et ce qui se fait aujourd’hui en Libye, en Syrie, au Kurdistan ou en Palestine, pourrait se faire demain sur nous. Quand toutes les réponses « démocratiques » ont été dépréciées et que l’inutilité de tout geste ­pacifiste a été constatée, surgit l’affirmation de Günther Anders qui impose la légitime défense. Devant l’extrême violence qui est en train d’en finir ou qui est en mesure de le faire : à quoi pourrait servir un appel à la ­violence ?

Tout autant, pour en revenir à Anders, nous devons prendre en compte l’observation qu’il ne suffit pas de transformer le monde, c’est ce que fait le capitalisme bien malgré nous, il faut encore interpréter cette transformation, précisément pour que le monde ne continue pas à changer sans et contre nous et qu’il ne se transforme pas finalement en un monde sans nous.

Quand nous parlons de révolution anticapitaliste, nous parlons d’une révolution qui ouvre la porte à des sociétés sans capital et sans État, des sociétés hors la tyrannie mercantile et étatique.

Sans capital : un autre mode de production (non mercantile, en dehors de la valeur) et de distribution (de chacun selon ses possibilités, à chacun selon ses besoins). Une nouvelle forme sociale en faveur de la satisfaction de nos besoins. Les produits cessent d’être des marchandises pour devenir des biens sociaux.

Sans État : d’autres formes d’être ­ensemble, d’assurer le lien social. Nous comprenons l’État comme la fiction d’un espace séparé de la vie réelle où nous serions tous égaux, sans différences de classes, en maintenant la relation sociale que le capital génère et fait de nous des citoyens hétéronome… La nouvelle forme sociale remplace l’État par une organisation antiétatique, non hiérarchique, antiautoritaire, non représentative, autonome (on pourrait se référer au rôle des clubs lors de la révolution de 1848, au rôle des sections pendant la révolution en France en 1792, au rôle des conseils ouvriers en ­Allemagne en 1919 et à celui des collectivités en Espagne en 1936…).

Un monde s’achève, un autre commence, la société cesse d’être capitaliste. Qu’elle cesse d’être capitaliste ne veut pas dire qu’elle soit communiste, une autre tyrannie pourrait s’imposer. Ce qui nous pousse à miser pour une société sans argent (tant qu’il y a de l’argent cela ne sera que des miettes), vient de la question de l’accumulation d’un petit nombre qui appauvrissent la majorité, sans maître par une organisation partant de la base à partir d’assemblée décisionnelle qui garantit la participation de tous et fait avorter la tyrannie du vote de parti ; sans État où s’expérimentent d’autres formes possibles d’organisation sociale ; sans capital, sans le fétichisme des marchandises où d’autres formes plus humaines d’activités pour le ­développement individuel et collectif dépassent le travail salarié comme unique forme de droit à la vie. Des sociétés avec un langage propre : aide mutuelle, don, gratuité amitié, solidarité. Des sociétés que nous ne considérons pas utopiques, déplacées, mais « eutopiques », à leur place, et celles vers lesquelles nous nous rapprochons non comme des illusions ou comme espoir mais bien comme un pari justifié.

Justifié par l’échec de ce mode de production et de vie capitaliste traversé par la crise, interne et externe, qui met en crise la Nature et nous-mêmes ; un mode de production de valeur basé sur le travail salarié et qui, dans les pays les plus « développés », ne peut donner du travail à ses travailleurs : justification suffisante. Justifié encore par ­l’expérience et l’observation faite des nouvelles formes sociales d’activité et d’échange. Justifié toujours par la vie que nous connaissons au-delà de ce nous voyons sur les écrans : résistances, rébellions… de gens normaux plus enclins à la rébellion qu’à la soumission, plus rapides au refus spontané de l’injustice et de n’importe quelle forme de pouvoir.

Etcétera, juin 2019

(traduit de l’espagnol par J.-L. G.)

Correspondance: Etcétera Cera, 1 bis. 08001 Barcelona

etcetera@sindominio.net

www.sindominio.net/etcetera

NOTES

(1) Stock, 2006. Siegfried Kracauer (1889-1966): journaliste, sociologue, critique de films. . Ami de W. Benjamin et T. Adorno.Etcétera a publié,  de Lewis Mumford et S. Kracauer : La Fotografía. (Note d’Échanges.)

(2) Vorwärts, journal du Parti social-démocrate des travailleurs d’Allemagne, de 1876 à 1933. (Note d’Échanges.)

(3) Voir La Question agraire dans la révolution russe, de Loren Goldner, Échanges et mouvement, 2018, pp.8 à 10. (Note d’Échanges.)

Correspondance : militants et agitateurs

Paru dans Echanges n° 156 (été 2016)
D’un camarade expatrié dans un pays du monde au régime autoritaire (mai 2016)

Je commence à m’approcher d’un micro-groupe d’ouvriers [qui] publient un journal dans leur langue. Ils viennent de rentrer des Etats-Unis où ils faisaient un tour en interviewant des ouvriers militants là-bas. Je ne sais pas si tu en as eu des échos. Au quotidien, ce qu’ils font c’est aller travailler dans les usines avec le but de s’organiser et s’éduquer dedans.
Alors ils font une récolte des témoignages des expériences similaires afin d’y réfléchir eux-mêmes et les font transcrire ou traduire pour les diffuser auprès des ouvriers tant que possible. En fait ne je connais que peu l’histoire de ta jeunesse, si tu faisais des actions comparables (par exemple te faire embaucher dans une industrie « clé » dans le but d’organiser [les ouvriers]. As-tu publié des textes sur de telles expériences, ou serais-tu prêt à te faire interviewer sur le sujet par un copain à Paris?
Et aussi : si tu connais d’autres personnes qui pourraient éclairer, partager ou critiquer des actions de ce genre.
Quant à moi je me prépare à monter une école du soir de cours d’anglais pour les ouvriers en septembre. Il est toujours fort possible que le projet tombe à l’eau mais je m’y mets.

Réponse

Avant de répondre aux questions que tu poses, je dois souligner qu’à celles-ci, il n’y a pas de réponse unique et que, d’une part les situations des relations de travail dans un pays défini définissent des réponses différentes pas forcément adaptables dans un autre pays, et d’autre part il s’agit de situations mouvantes, tant avec l’évolution économique et structurelle qu’avec la lutte de classe.
A mon avis, les questions que tu abordes sont des questions centrales dans la lutte de classe, et plus précisément sur le rôle du militant dans toute lutte et même au-delà sur la question de l’autonomie des luttes.
Sur le militant lui-même, je distinguerais schématiquement deux catégories de militants d’entreprise :
1/ ceux qui sont issus du rang, des travailleurs ordinaires de l’entreprise. Ils sont entrés dans telle entreprise en fonction de leur qualification, simplement parce qu’ils cherchaient un travail pour vivre, sans a priori syndical ou politique. Ils n’ont pas choisi la condition de prolétaire, c’est pour eux la seule voie tout simplement pour « gagner sa vie ». L’adhésion à un syndicat et leur participation à une lutte est un choix personnel lié à des facteurs personnels et matériels. En tant que simple membre d’un syndicat, ils peuvent prendre des responsabilités tant dans la section syndicale de l’entreprise, que dans les organes représentatifs de l’entreprise (délégués du personnel et/ou comités d’entreprise) ou lors d’une lutte précise (par exemple dans un comité de grève). Mais une lutte précise peut tout autant amener un travailleur même non syndiqué à jouer un rôle important sans avoir un passé militant.
Ce que je viens de décrire fut à peu près mon itinéraire militant d’entreprise. Je n’ai jamais fait état de mes appartenances à des groupes politiques, encore moins fait de la propagande pour ces groupes. C’est la CGT qui révéla mon appartenance à Socialisme ou Barbarie dans un tract ; c’est aussi un employé qui m’a dit un jour qu’il avait trouvé un bulletin intéressant, ICO, sans soupçonner que j’en étais un des animateurs. En d’autres termes, je n’ai jamais été celui qui était entré dans la boîte pour « organiser » quoi que ce soit – mais il est tout aussi évident que la fréquentation d’un groupe politique m’aidait dans cette activité de militant d’entreprise.
2/ Les tentatives d’organiser les travailleurs d’une entreprise syndicalement ou à travers l’affiliation syndicale pour un parti sont totalement différentes, même si un militant issu du rang peut éventuellement devenir celui d’un groupe ou parti adoptant une « ligne » d’action définie de l’extérieur.  Ces tentatives peuvent différer grandement selon le cadre légal des relations de travail.
Un exemple est donné par les Etats-Unis, où le syndicat n’a aucune place dans une entreprise tant qu’un vote majoritaire ne lui a pas assuré la représentativité et fait de lui le seul interlocuteur de la direction pour discuter les conditions de travail. Faire entrer un militant dans une entreprise sans syndicat est toujours possible mais ses possibilités d’action sont particulièrement limitées. C’est la raison pour laquelle les syndicats ont des « organisateurs » qui, de l’extérieur, établissent des contacts avec les travailleurs de l’entreprise pour aboutir à la formation d’une section locale et à un vote pouvant donner au syndicat droit de cité dans l’entreprise.
Un autre exemple peut être donné pour la France. Contrairement aux Etats-Unis, les syndicats disposent d’un large pouvoir légal et d’une possibilité de participer à tout ce qui concerne les relations de travail (délégués du personnel et comités d’entreprise). Tout militant qui se fait embaucher dans une entreprise pour faire de l’agitation et tenter de trouver des adeptes à sa ligne politique et à son organisation politique est pratiquement contraint d’utiliser ces canaux syndicaux pour accomplir ce pourquoi il a fait ce choix. Depuis longtemps, cette pratique a un nom «  l’entrisme » et a été pratiqué par tous les partis communiste, trotskystes et autres. Post 1968, les maos de la Gauche prolétarienne ont développé cette pratique et on parlait alors «  d’établis ». S’ils sont des clandestins quant à leur appartenance, celle-ci ne tarde pas à se révéler et même s’ils n’apparaissent pas toujours comme tels, cela devient un secret de polichinelle. Aujourd’hui, les champions de « l’entrisme » sont les militants de Lutte Ouvrière qui ont colonisé les échelons intermédiaires de la CGT. Le système français autorise même, lorsque des entristes ont gagné une certaine audience, l’expulsion de tendances qui alors forment un nouveau syndicat qui doit gagner sa « représentativité » (c’est ainsi que sont nés les syndicats SUD issus au départ de la CFDT).  Dans tout ce système, le seul risque pour le militant, qu’il soit issu de l’intérieur ou venu de l’extérieur est de se faire sanctionner par un licenciement et l’inscription sur la liste rouge patronale. Les sanctions judiciaires et pénales sont rares et seulement lorsque dans une grève des actes de violence physique ou des dégâts matériels permettent d’incriminer des militants.
En fait, même si en apparence le militant issu du rang et le militant « entriste » peuvent œuvrer dans le même sens, de grandes différences existent quant à leur action et quant à leur position de militant . Le militant issu du rang sera beaucoup plus soucieux des intérêts de ceux qui luttent avec lui parce qu’il est  dans la même situation, ce qui se traduit souvent par une stratégie différente ; de plus en cas de licenciement pour son activité, les  incidences sur sa vie et son futur professionnel peuvent être beaucoup plus catastrophiques. Le militant « professionnel », « l’entriste »  se souciera  dans son action de la politique de son organisation c’est-à-dire adoptera une stratégie extérieure (personnellement, dans mon action je me suis souvent heurté au militant « entriste «  de Lutte Ouvrière qui appliquait les « recettes » de son organisation). De plus, le militant « entriste » a d’une certaine façon ses arrières assurés en ce sens qu’en cas de licenciement il aura le soutien de son organisation qui l’utilisera à d’autres tâches militantes. C’était même caricatural pour les maos de la GP qui étaient souvent issus de milieux bourgeois et de surcroît universitaires, leurs arrières étaient bien assurés. Pour répondre plus directement à ta question, je n’ai rien à dire sur une expérience « d’entriste » car je ne l’ai jamais été ; au contraire, comme je viens de le dire j’ai dû affronter des « entristes » ; ce serait aussi une longue histoire.
Ce que tu dis des possibilités pour un militant de s’embaucher dans un entreprise locale pour y faire un travail d’organisation (quelle forme d’organisation, dans quel but et quel lien avec des interventions étrangères notamment des Etats-Unis ?) pourrait s’apparenter aux « organisateurs » américains, ou aux « entristes » français. Mais la comparaison s’arrête là. Je crois que vu le contrôle strict par le gouvernement local, via un syndicat officiel et un appareil interne répressif, un militant ne peut que constituer un réseau clandestin et se trouve dans toute lutte menacé d’être découvert. Ce que l’on sait parfois des luttes, ce sont les sanctions sévères qui frappe les supposés leaders qui peuvent être tout autant des militants de l’intérieur ou des «  entristes ». Ce n’est pas seulement le licenciement mais souvent la prison ou autres sanctions d’autant plus sévères s’il apparaît qu’il existe un lien avec une organisation quelconque. Il serait fort utile si tu pouvais en savoir plus sur cette question et comment s’organisent les luttes car la plus grosse partie des informations touchent ce qui se déroule à l’extérieur de l’usine (manifestations, bagarres avec les flics, répression de militants) et rien sur la manière dont tout s’est ou a été organisé. Les plus récents mouvements dans certains pays ont montré que des mouvements de lutte pouvaient s’étendre à une grande échelle. Comment ? Comme tu l’écris, dans ce domaine des luttes, les choses sont en évolution et des actions peuvent être plus tolérées aujourd’hui alors qu’elles étaient sévèrement réprimées auparavant
Il y a des textes sur mon expérience de lutte dans la boîte où j’ai travaillé pendant vingt-six ans avant d’en être licencié pour «  faute grave » (la séquestration d’un comité d’entreprise). Un long article sur un mouvement de 1955 que j’avais écrit pour Socialisme ou barbarie a été republié en brochure, d’autres articles sont enterrés dans les pages d’ICO. Une partie concernant mai 68 est dans la brochure collective d’ICO sur mai. Il y a eu aussi des polémiques sur le « militant » autour des différenciations que je viens de soulever. Je n’ai jamais eu le temps d’écrire quoi que ce soit sur mon expérience globale de militant d’entreprise (pendant près de vingt ans, il y a eu, après mon expulsion de la CGT,un noyau fluctuant d’oppositionnels de ce syndicat avec des réunions hebdomadaires et un bulletin d’entreprise).
Bien sûr que je puis rencontrer quiconque pour discuter de tout ceci ; tu peux communiquer mon adresse courriel pour tout contact.
Les camarades encore vivants que je connais ont tous suivi un itinéraire semblable au mien et ne furent jamais des « entristes ».
Un dernier point. Je ne connais pas ce journal publié je pense en langue locale. Mais je me méfie toujours un peu des nationaux allant faire un tour aux Etats-Unis et des contacts qu’ils peuvent y prendre. L’histoire récente est pleine de ces machines de guerre déstabilisatrices montées  par les Etats-Unis via leurs syndicats ou autres organisations ad hoc profitant des situations de crise dans tel ou tel Etat. La politique des gouvernements américains a toujours été en partie de se servir des canaux syndicaux pour tenter de déstabiliser les économies ou les politiques des pays concurrents (exemple pour la France la scission de la CGT pour former Force Ouvrière en 1947) et affaiblir ainsi l’influence du PC donc de l’URSS dans la guerre froide. Question de se documenter sur les luttes ouvrières, l’Europe est beaucoup plus riche que les Etats-Unis, alors pourquoi ces voyages aux Etats-Unis ?
Un conseil  certainement superflu : fais attention, dans tes tentatives d’organiser quoi que ce soit, d’éviter quoi que ce soit qui pourrait paraître être un relais d’opposition. Toi, tu ne risques que l’expulsion mais les nationaux que tu aurais ainsi contacté risqueraient beaucoup plus. Toujours ce même dilemme que j’ai évoqué.
H. S.

Correspondance : à propos du GCI et de la revue « Communisme »

De info@gci-icg.org (12 juil. 2016)
Aux camarades et lecteurs d’Echanges.

A l’occasion de l’envoi de notre dernière revue Communisme en français (n°67, « Contre la démocratie et les guerres impérialistes »), une mise au point nous semble nécessaire dans vos pages, dont nous sommes par ailleurs des lecteurs intéressés et attentifs.
Notre précédente revue en français (Communisme n°66, « Le léninisme contre la révolution », 2e partie) avait été chroniquée plutôt favorablement dans votre n° 150 de l’hiver 2014-2015 (p.65). Dans la même rubrique « Dans les publications/théorie » toutefois, un sort nettement moins enviable était réservé à notre revue en espagnol Comunismo n° 64 («  Comunidad de lucha y partido »). Le titre même de la chronique, « Programmatisme » (p. 67), dénotait déjà une pensée par cases idéologiques qui ne laissait rien présager de très glorieux. En matières de cases, nous avons l’habitude, depuis les débuts de notre groupe, d’être rangés parmi les « constructeurs de parti » par les adeptes de l’anarchisme ou du conseillisme, et d’être considérés comme « anarchistes » et « anti-parti » par les adeptes du léninisme, sous ses diverses variantes. Inévitablement, les ruptures historiques avec la social-démocratie, constitutives de notre petit groupe, sont souvent lues à travers les catégories et représentations social-démocrates que nous critiquons, et ce sur tous les aspects centraux de la lutte révolutionnaire, tels que nous essayons de les synthétiser au fil des années dans nos revues (sur les classes, le parti, la communauté de lutte, l’insurrection, l’attaque de la valorisation capitaliste, le communisme, sans même parler de la « diabolique » dictature du ­prolétariat).
La chronique d’Echanges sur notre contribution (en espagnol, jusqu’à présent) au sujet de la communauté de lutte et du parti relève malheureusement de ce travers interprétatif déformant. Elle nous prête en effet de confondre (ou de vouloir concilier) « autonomie organisationnelle de la classe ouvrière » et « soumission de la classe ouvrière à une élite organisée par un parti-je-sais-tout » (sic), le tout dans « le jargon bordiguiste, ce superléninisme » (encore une petite case commode pour nous ranger vite fait, c’est un classique). Enfin, « in cauda venenum » : « Les fractions nationales du GCI ont semble-t-il des difficultés à évoluer au même rythme », et ça c’est le pompon. Qu’une revue comme la vôtre qui n’enferme justement pas les luttes dans les frontières nationales puisse prétendre que notre activité internationaliste (en différentes langues) serait l’œuvre de « fractions nationales  », voilà qui ne relève pas seulement d’une méconnaissance de nos publications (pourtant suivies dans votre revue) mais aussi d’une désinvolture ostensiblement ­dénigrante.
Rappelons que notre critique du léninisme (parue en français en 2012 et 2014) dont Echanges attribue le contenu à l’une de nos «  fractions nationales » (française ? francophone ?) avait en fait d’abord été publiée… en espagnol (en 2006 et 2007). Quant à notre texte sur la communauté de lutte et le parti, texte interne à l’origine, discuté dans plusieurs langues, son contenu n’est en rien en porte-à-faux avec notre critique radicale de la conception social-démocrate et léniniste du parti. Ce texte ne manquera d’ailleurs pas d’être également publié dans l’une de nos prochaines revues en français.
Si la formulation de nos positions et analyses peut parfois connaître des adaptations formelles (dans le sens de la renforcer, visons-nous) d’une publication et d’une langue à l’autre, au gré aussi des clarifications suscitées par les échanges autour de nos revues, elles n’en demeurent pas moins, avant tout, les expressions d’une même activité, d’un même contenu. Nous prêter des clivages politiques (et des « évolutions » politiques divergentes) à base linguistique, cristallisés en prétendues « fractions nationales », est un bien étrange et pas très scrupuleux procès de votre part.
En vous remerciant d’avoir publié cette mise au point, avec nos salutations révolutionnaires,
le Groupe Communiste Internationaliste (à l’unanimité de ses diverses fractions apatrides !).

Réponse (8 août 2016)
J’ai recensé deux publications du Groupe communiste internationaliste (GCI) : le n° 66 (octobre 2014) de Communisme et le n° 64 (décembre 2014) de Comunismo, dans le n° 150 (hiver 2014-2015) d’Echanges, p. 67-68.
Le GCI s’élève contre le compte rendu de lecture de Comunismo. Ses reproches portent principalement sur une « pensée par cases idéologiques » (le titre est du camarade qui met en pages) et une « désinvolture ostensiblement dénigrante » parce que j’aurais prétendu que l’activité internationaliste du GCI serait l’œuvre de fractions nationales.
Ni moi, ni notre groupe Echanges ne pratiquons le dénigrement des autres groupes ; ne sommes-nous pas une des seules publications en français qui rend compte d’un large éventail de revues francophones et étrangères ? Par essence, nous essayons dans la mesure de nos moyens de donner la plus grande publicité possible aux luttes des classes laborieuses dans le monde et accessoirement aux groupes qui suivent le même but que nous par d’autres chemins. Personnellement, dans mes critiques je ne prononce pas d’arrêts. Tout comme les autres membres d’Echanges, je recherche la discussion utile.
Il est faux, ainsi qu’on l’a souvent reproché à Echanges, de croire que notre activité théorique (qui n’est pas du conseillisme) se limiterait à enregistrer les luttes ou les articles que nous recensons. Nous donnons évidemment notre opinion, com­me chaque groupe le fait même s’il n’en a pas conscience.
L’internationalisme que le GCI revendique hautement n’est-il pas constitué de fractionnements par nations ? Le terme « international » le dit sans fard. Le GCI n’écrit-il pas que « la formulation de nos positions et analyses peut parfois connaître des adaptations formelles (…) d’une publication et d’une langue à l’autre  » ? « Dans le sens de la renforcer » qui vient entre parenthèses n’empêche : les frontières existent depuis plusieurs siècles et des façons d’être et d’agir se sont créées dans leur intérieur. Cela n’empêche pas l’internationalisme mais le rend un peu plus complexe que ne le voudraient certains européo-centristes et même des prêcheurs de quelques pays européens soi-disant plus avancés que d’autres.
Seul un parti monolithique peut prétendre à ce que tous ses membres soient taillés dans un moule identique. Ce qui nous ramène à Lénine qui écrivait, dans Que faire ?, que les ouvriers sont des crétins qu’une avant-garde intellectuelle social-démocrate (le mot n’avait pas encore acquis son statut d’injure suprême en 1901-1902) organisée en parti devait mener au combat. En définitive, le léninisme se résume à cela. Il n’y a rien d’autre dans les écrits de Lénine. Aucune avancée théorique ; une pratique du coup d’Etat par le nivellement, une manière de conserver le pouvoir en maintenant les humains en troupeaux. La soumission du plus grand nombre érigée en vertu. Les masses jouent un rôle considérable dans les sociétés depuis l’avènement des révolutions bourgeoises et de la démocratie représentative. Le léninisme a réglé la question de l’action largement inconsciente des masses et de l’activité peu ou prou consciente des individus par une profession de foi dans la suprématie de la conscience de quelques individus se substituant à la classe ouvrière, contre elle.
On a vu ce que la mise en commun des moyens de production, en fait leur appropriation par l’Etat, et la pénalisation de la vie quotidienne, que recouvre le terme de communisme, ont fait des travailleurs.
Ma note sur Comunismo signalait simplement que la rupture théorique avec le léninisme qu’annnonçaient les textes parus dans les nos 64 (décembre 2012) et 66 de la revue en français me semblait ne pas s’accompagner d’une rupture similaire dans la pratique du GCI. Le courrier du GCI ne répond pas à cette question qui était au centre de ma recension. La discussion reste ouverte entre tenants d’une organisation des travailleurs et tenants d’une organisation séparée de la classe.
J.-P. V.

Février-juin 2016 : six mois de lutte, pour qui et pour quoi ?

Ce qui suit a été écrit avant la tuerie de Nice (14 juillet), pour tenter de rassurer les camarades de l’étranger qui voyagent, et reçoivent à travers ­divers médias (y compris ceux des ac­ti­vistes français) l’image d’une France un peu à feu et à sang. Outre l’inquiétude quotidienne que des actions « terroristes » imprévisibles et incontrôlables de ce genre peuvent susciter, peu de changement à ce que nous avions écrit fin juin. Sauf peut-être de constater que les médiatisations de tout événement de quelque importance mondiale (le pseudo-coup d’Etat en Turquie, l’intronisation de Donald Trump aux Etats-Unis, l’état d’urgence en France, etc.) relègue aux oubliettes temporaires ce qui faisait la une des médias la veille (qui parle aujourd’hui des migrants ou de Nuit debout ?) (1)
Quelle était la vie à Paris en ces jours de fin juin 2016 ? Les questions posées par des camarades étrangers laissent penser qu’ils croient trouver ici, d’après les informations diverses qu’ils recueillent, une vie quotidienne totalement perturbée par une montée des conflits. Paris devait connaître effectivement le 28 juin la douzième grande manifestation contre la loi dite El Khomri (du nom de la ministre du travail) ou plus simplement « loi du travail », qui fut présentée en conseil des ministres le 9 mars.
Sauf pour l’énorme déploiement des forces de répression (2 000 à 3 000 policiers pour les dernières manifestations) et les perturbations causées dans le trafic routier, la vie à Paris n’a guère été troublée depuis le début de ces actions de résistance. Il n’y a eu aucun manque de ravitaillement, si l’on excepte une grève dans les transports ferroviaires pour des questions spécifiques aux cheminots aujourd’hui terminée, les transports ont en général fonctionné selon leurs horaires, les terrasses des cafés étaient abondamment remplies chaque soir, les écoles et les universités sont ouvertes et les examens se sont déroulés normalement, les matchs de l’Euro de foot n’ont été troublés que par les débordements nationalistes des hooligans. Si des commandos de quelques centaines de personnes peuvent effectuer des raids nocturnes sur le siège de la CFDT ou de la CGT, cela reste très marginal et ne trouble en rien la vie de la ville. Pendant les cinq derniers mois, mis à part quelques points forts temporaires, cette situation a été à peu près ce que je viens de décrire, bien qu’il se soit passé des événements qui valent la peine d’être notés, notamment quant à l’évolution des différentes composantes du mouvement d’opposition à la loi El Khomri. C’est en ce sens que je pense examiner séparément chacun de ces différentes composantes tout en insistant sur le fait que bien qu’elles soient restées distinctes, elles n’ont pu se développer que dans un contexte global et ont pu converger occasionnellement.
J’ai séparé quatre de ces composantes : les étudiants, les syndicats et les travailleurs, « Nuit debout » et la marginalité des activistes dont les frontières sont mal définies, qui peuvent se retrouver dans un même événement décidé par l’une ou l’autre de ces composantes. Pourtant, avant d’entrer dans les détails de la situation en France et le rôle qu’ont pu y jouer les différentes composantes, je dois expliquer ce que je considère comme plus important, le contexte global dans lequel ces composantes opèrent et les situations respectives dans la composition de classe, ce qui explique à la fois leurs convergences et leurs différences.
Un mécontentement général

Ce qui est commun à toutes, c’est un mécontentement général. Ce mécontentement s’est développé dans un rejet des structures politiques, des politiciens ; motivé par leur impuissance face aux problèmes économiques, sociaux et environnementaux causés par l’activité capitaliste mondiale. Ce rejet a été pour la France renforcé par la désillusion de ceux qui avaient encore pu croire aux promesses du présent président social-démocrate. On pourrait penser qu’un mécontentement aussi généralisé donnerait naissance à un puissant mouvement unifié mais on est contraint d’admettre que ce n’est pas du tout ce qui est arrivé dans ces derniers mois. Les conséquences de ce mécontentement sont très diversement appréciées et avec de grandes variations selon les positions dans les structures de classe (2). Parmi la masse imposante des salariés on peut distinguer trois catégories : ceux avec de hauts revenus, ceux avec des revenus moyens et ceux avec de bas revenus ; chaque catégorie montre des réactions très différentes devant ce qui semble être un mécontentement général. La catégorie la plus basse doit d’abord lutter pour son niveau de vie qui pourrait engendrer une plus grande implication dans les luttes : pourtant, cette catégorie ne fut que très rarement impliquée dans le actions de ces cinq derniers mois, et certainement pas d’une manière massive. La raison en est que toutes les dispositions (allocations diverses) destinées à pallier les difficultés matérielles des bas revenus sont toujours en place avec une certaine efficacité sociale, bien qu’elles puissent avoir été quelque peu réduites au cours des années récentes. D’autre part, ceux qui sont victimes d’un emploi précaire quelles qu’en soient les conditions, ne font rien qui puisse les faire tomber dans la case encore plus précaire du chômage.
La catégorie moyenne et celle des hauts revenus, dans une certaine mesure, sont moins concernées par l’insécurité de l’emploi et les questions de salaires mais peuvent quand même sentir une certaine menace d’insécurité, subissant dans le même temps une pression dans le travail, avec une dégradation des relations de travail, alors que dans la vie quotidienne sévit une dégradation parallèle des conditions de vie par la modification de l’environnement. Ces catégories des « classes moyennes » se retrouvent dans une revendication et certaines formes de militantisme touchant la « qualité de la vie », ce qui inclut aussi la possibilité de changer leur futur et celui de leurs enfants ; ces enfants, dans leur adolescence et après affrontent le même type de problèmes, renforcés pour eux par l’appréhension de ne pas trouver le job adéquat à leurs espoirs et à leur qualification. D’où l’implication particulière de ces jeunes dans le présent mouvement.
Toutes ces considérations définissent le caractère de ces luttes et leurs limites. Toutes les manifestations et/ou les grèves de cette année n’ont jamais attiré des foules aussi importantes que les mouvements des années précédentes (comme le CPE) et également la présence récurrente d’une « minorité agissante ».
En quoi consiste exactement la « loi El Khomri » ?

La loi « El Khomri » a été votée définitivement le 21 juillet par les députés. D’une certaine façon, bien des participants aux diverses manifestations n’ayant aucune autre opportunité d’exprimer leur mécontentement, n’étaient là que pour « marquer le coup ». De cela découle que pour beaucoup, il s’agissait non de discuter (contrairement aux syndicats), mais de demander le retrait de la loi, ce qui interdisait toute négociation à son sujet. Au-delà de cette position radicale (qui pour certains syndicats dont la CGT ne sont que des mots) et des discussions sur des dispositions de la loi, la plupart des débats tournent autour des conséquences sur les relations de travail des dispositions de son article 2 qui autoriserait dans certaines conditions des accords d’entreprise au niveau d’une usine la transgression des protections légales du code du travail. Il serait trop long d’expliquer ici en détail ce qui est en cause pour les syndicats et les travailleurs, mais il est possible d’en donner les grandes lignes :
u la « loi travail » n’est que la dernière tentative d’adapter les relations de travail à l’évolution des structures de la production capitaliste. On peut voir depuis des années une tendance constante, dans les discussions et les accords sur ces relations de travail, d’un transfert du niveau national et des branches professionnelles vers le niveau de l’unité de travail – usine ou bureau. On peut retracer les principales étapes de cette tendance avec les lois Auroux en 1982 (un tiers des dispositions du code du travail furent alors modifiées), les lois Aubry en 1999 (l’application de cette loi devait être discutés et mises en œuvre au niveau du lieu de travail avec les délégués syndicaux de l’entreprise) et la loi sur la représentativité syndicale de 2008 (qui donnait aux délégués syndicaux de base reconnus représentatifs dans l’entreprise le pouvoir de discuter des conditions de travail sans avoir à suivre les directives nationales des confédérations). La loi El Khomri est seulement la dernière étape de cette évolution qui prive les syndicats nationaux de leur pouvoir légal d’intervenir dans les relations sociales de l’entreprise ;
u si l’on considère qu’actuellement moins de 10 % des salariés français sont syndiqués dans les quatre plus importantes confédérations syndicales (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC) (et d’une manière très inégale suivant les branches professionnelles), on peut en conclure que le pouvoir des syndicats réside seulement dans ce que la loi (le capital) leur concède. De cela découle leur réaction contre ce nouveau pas dans les relations sociales qui touche leur position quant à leurs possibilités d’intervention dans les relations de travail, laquelle est liée par ailleurs avec leur conception du rôle du syndicat et aux positions de la majorité de leur base réduite. C’est seulement ce dernier point qui peut expliquer les positions différentes dans le présent conflit entre les deux principaux syndicats, la CGT et la CFDT ; de telles divergences à l’intérieur de la CGT peuvent expliquer les tergiversations de cette centrale tout au long des cinq mois de conflit ;
u la loi El Khomri ne crée pas une nouvelle situation dans laquelle les travailleurs seraient privés de quelque droit touchant leurs conditions de travail (c’est un des principaux arguments des opposants à la loi). Une telle position ignore le fait que dans les années écoulées on a vu de nombreux exemples de travailleurs d’une usine ou d’une entreprise pris dans un dilemme posé par les dirigeants : ou bien accepter de sérieuses dégradations de leurs conditions de travail ou bien être licenciés. La loi semble vouloir donner un cadre légal à de telles situations. Mais ce n’est pas tant la loi qui crée la situation dans ce conflit capital-travail que le rapport de forces qui donne la forme et l’issue du conflit.
Quel jeu joue la CGT ?

Comme nous l’avons souligné ci-dessus une partie importante de l’opposition et de l’action contre cette « loi du travail » a été motivée plus par le mécontentement général que par une opposition à un texte qui n’était pas encore bien défini et qui ne les concernait éventuellement qu’indirectement. En fait, les syndicats – les travailleurs qui les soutenaient éventuellement – ont constitué l’épine dorsale du mouvement d’opposition depuis son début jusqu’à aujourd’hui. Et la CGT était la vertèbre la plus forte de cette épine dorsale. Elle était engagée dans un double jeu (de concert avec deux autres centrales syndicales, Force Ouvrière et Sud). D’une part elle était le théâtre d’affrontements de tendances au sein de sa bureaucratie interne (les unes plus radicales, les autres en faveur d’un accord) et d’autre part elle tentait de faire pression sur le gouvernement dans l’espoir de maintenir ses positions légales. Au cours de cette lutte des mouvements plus indépendants des syndicats prirent à certains moment de la lutte de l’importance et ne pouvaient plus être ignorés, car ils donnaient le ton aux manifestations et aux grèves d’une manière quelque peu erratique. Il n’y eut en fait, dans ce mouvement de cinq mois, aucune réelle unité, aucune cohérence dans cette alternance entre manifestations et grèves.
Quand le projet de loi fut révélé à la mi-février, la CGT, de concert avec tous les autres syndicats, essaya de le modifier par des discussions directes avec le gouvernement, mais cette tentative rencontra une forte opposition des membres du syndicat. Séparément et indépendamment de l’appareil CGT, quelques syndiqués lancèrent une pétition sur Facebook qui réunit en peu de jours plus d’un million de signatures. Fort de ce succès ce groupe informel lança un appel à manifester pour le 9 mars, un appel suivi par les travailleurs mais surtout par les étudiants et lycéens. Ce mouvement indépendant prit de l’ampleur tout au long de mars (voir ci-dessous sur le mouvement étudiant) et contraignit la CGT à se retirer du processus de discussion (une position maintenue par la CFDT) et à organiser une manifestation commune pour le 31 mars, manifestation qui fut certainement une des plus imposantes de tout le mouvement. Mais après ce sommet, les manifestations n’arrêtèrent pas de décliner – sans aucune autre explication, pour ce qui concerne les lycéens et les étudiants, que les vacances scolaires.
Il est difficile d’expliquer pourquoi la CGT lança à la fin de mai une série de grèves illimitées (peut-être pour appuyer des négociations secrètes, et peut-être pour reprendre un contrôle sur le mouvement qui lui avait échappé en mars). Ces grèves furent lancées, soit dans des secteurs pour des problèmes spécifiques n’ayant rien à voir avec la loi El Khomri (comme à la SNCF où la lutte concernait la réforme du statut de cheminot), soit dans des secteurs où la CGT avait une forte influence : dockers, raffineries, employés de voirie, routiers. Si ces grèves causèrent quelque trouble elle ne conduisirent jamais à une grève générale et souvent même les déclarations de grève illimitée n’étaient guère suivies, comme dans les transports publics de la région parisienne. Et ces grèves limitées et peu efficaces (bien que parfois soutenues par l’apport d’activistes du mouvement) se désagrégèrent peu à peu. Depuis lors, le travail a repris partout.
Si la CGT pensait que ces grèves donneraient un second souffle au mouvement et notamment aux manifestations qui se poursuivirent jusqu’à récemment, ils manquèrent leur but parce que la participation à ces manifestations répétées était de plus en plus faible même si parfois elles prirent un tour plus violent. On peut s’interroger sur le point de savoir si derrière ces hauts et ces bas et les alternances grèves et manifestations il n’y avait pas une stratégie de museler le mouvement indépendant qui se dessinait.
Pendant ces mois de lutte, la CGT et les autres syndicats d’opposition à la loi semblaient vouloir créer une image de syndicats combatifs, se comportant pourtant d’une certaine façon comme une minorité agissante espérant amorcer par les diverses interventions le début d’un mouvement plus vaste. Cette position avant-gardiste était partagée par l’ensemble des acteurs que le mouvement associait sous la bannière du retrait de la loi. Cette position commune n’était nullement nouvelle et quelles qu’en soient les données et les avancées des tentatives diverses furent totalement inefficientes dans leur but de stopper le déroulement législatif dont il est évident aujourd’hui qu’elle sera finalement adoptée et mise en application.
Le mouvement étudiant et lycéen

Le fait que dans les premiers jours du mouvement d’opposition à la loi, ce furent les lycéens et les étudiants qui formèrent le noyau actif de cette opposition de février à mars démontre clairement que ces jeunes se sentaient concernés par cette réforme. Même s’ils étaient motivés par la crainte de ne pas trouver un emploi à la fin de leur carrière universitaire autant que par le mécontentement général endémique. Il était évident que les jeunes des banlieues n’ont pratiquement pas participé au mouvement étudiant et qu’ils furent à peine présent dans les actions autour de Nuit debout (la région parisienne compte 3 millions de collégiens et lycéens et 700 000 étudiants, il n’y eut à aucun moment une participation massive de ceux-ci). Bien que le mouvement étudiant ait été organisé par les syndicats d’étudiants et de lycéens il a pris rapidement un caractère autonome à la fois quant à de initiatives locales indépendant et en termes de radicalisme ;
Mais on doit considérer que cette autonomie et ce radicalisme ne réussirent pas du tout à briser les perspectives de carrière des uns et des autres : la participation étudiante et lycéenne s’arrêta pratiquement après les vacances de Pâques et le troisième trimestre scolaire se déroula sans anicroche : les étudiants et lycéens devaient passer leurs examens et ne souhaitaient pas briser leurs perspectives de carrière.
Nuit debout

Nous renvoyons, pour une tentative de compréhension de ce mouvement, à notre article « Nuit debout, un patchwork expression d’un ras-le-bol généralisé » (Echanges n°155, printemps 2016 – http://www.echangesetmouvement.fr/tag/nuit-debout/) qui soulignait les limites d’un rassemblement qui peinait à ressembler au « mouvement des places » apparu dans le monde les années précédentes, et qui n’a pas réussi à dégager une unité « au-delà de la volonté évidente de “continuer” » ce qui n’est même pas arrivé, les rassemblements s’amenuisant au long du mois de juin, pour disparaître ensuite.
Citons notre conclusion : « Même à travers ses limites et ses faiblesses, l’existence même de ce mouvement Nuit debout apparaît être un témoin et certainement une étape vers une prise de conscience collective de cette faillite d’un système. L’avenir dira sous quelle forme et à quelle dimension. Dans ce qu’elle sera en fait et pas du tout dictée par l’un ou l’autre, pas par nous en tout cas. »
Les marginalités

J’ai mis ce mot au pluriel parce que cette sorte d’action – distincte des plus importantes – a pu prendre différentes formes et était organisée (ou pas) par différents groupes œuvrant séparément ou ensemble de manières différentes en fonction de situations différentes. Ces groupes peuvent même se trouver en violente compétition – « plus révolutionnaire que moi, tu meurs ».
Je considérerai seulement ce qui est arrivé au cours de ces cinq mois de protestations sous toutes ses formes, pas seulement celles qui se rattachent aux actions violentes les plus souvent relatées, souvent répondant à la violence des policiers (mais pas toujours), pas seulement dans l’importance des dégradations matérielles mais aussi dans toutes sortes de perturbations, soit distinctes, soit en marge des plus importantes actions, en général les manifestations.
Je veux souligner deux points que je considère comme essentiels dans ces marginalités quels que soient leur forme et leur caractère :
u elles procèdent toutes du même concept d’avant-garde. D’un côté ceux qui les composent pensent que leur action au cours d’une manifestation va entraîner un grand nombre des manifestants vers quelque chose de plus important, une émeute par exemple (effectivement dans quelques manifestations on a pu voir s’amorcer une telle participation de manifestants « pacifiques », syndicalistes ou pas, mais ce fut toujours très limité). D’un autre côté ils peuvent penser par des actions directes distinctes donner un exemple de ce qui pourrait être fait pour sortir de l’inefficacité des récurrentes manifestations ;
u on doit noter que ces actions violentes peuvent être organisées par des minorités réduites sans être l’objet d’une répression de la part des autres participants (sauf par les services d’ordre syndicaux), parce qu’elles trouvent une sorte d’approbation pour leur action.
Mais la question que l’on peut se poser, au-delà de ce caractère minoritaire d’avant-garde, est dans la nature des buts de leur action. Ils ne furent jamais dans la position de perturber sérieusement la vie quotidienne normale durant ces derniers mois ni de changer le caractère des manifestations. Au-delà du fait de cette inefficacité, au-delà du fait d’avoir été réprimé parfois durement, une autre question se pose sur l’impact politique de ces tentatives de dépassement.
Quelques considérations politiques

Dans moins d’un an aura lieu en France une nouvelle élection présidentielle et le président présent pourrait de nouveau être candidat.
Pourtant, sa popularité et celle du Parti socialiste dont il est le représentant sont si basses que les chances d’un candidat social-démocrate d’être élu sont quasiment inexistantes.
D’où une simple question que nous nous sommes posé dès l’annonce de ce projet de loi El Khomri : était-ce aussi urgent de proposer au vote une loi aussi impopulaire, seulement capable de provoquer une forte mobilisation et d’accroître le discrédit de tous ces politiciens ?
D’une part, le fait que le gouvernement a été capable de maintenir le processus de vote de la loi devant une certaine agitation sociale (mais de faible ampleur il est vrai), peut lui assurer des gains politiques dans la « France profonde ». D’autre part, les actions minoritaires violentes (et leur surdimensionnement dans les médias) aussi bien que l’apparente radicalisation de la CGT peuvent renforcer cette réputation nouvelle de capacité de garantir la « loi et l’ordre ».
Il est difficile présentement de dire si le gouvernement socialiste mérite un diplôme de machiavélisme politique ou s’il a su habilement jouer sur les circonstances. Mais toutes les oppositions paraissent fondre au soleil des vacances d’été et la « loi du travail » a bien été votée et apparemment elle sera mise en œuvre. Et tous les acteurs pacifiques ou violents de ces cinq mois de lutte peuvent peut-être se vanter d’avoir été cocus. Une autre question peut aussi se poser : l’échec de ces six mois de manifestations diverses n’entraînera-t-il pas une démoralisation de ceux qui agirent durant ces jours, prévenant ainsi un mouvement de plus grande ampleur dû au mécontentement global ? Ce qui pourrait aussi faire penser à une autre manipulation du pouvoir.
H. S.

 

NOTES

(1) Cette logorrhée médiatique mériterait une étude sur la manipulation par les pouvoirs divers des événements permettant de reléguer l’important avec le surdimensionnement du ponctuel d’un intérêt mineur.

(2) Globalement, la baisse du niveau de vie en France peut s’exprimer en deux chiffres. En dix ans, la population française a augmenté de près de 10 % alors que le PIB est resté pratiquement stationnaire, ce qui signifie une baisse globale du niveau de vie, mais différenciée selon les catégories sociales.

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A LIRE AUSSI

De nombreux textes peuvent apporter des éléments complémentaires ou des approches différentes. Nous ne pouvons les reproduire ici, ni même les citer tous.
– « Loi El Khomri, robots et mondialisation du capitalisme » (http://science21. blogs. courrierinternational.com/archive/2016/04/10/loi-el-khomri-robots-et-mondialisation-du-capitalisme-i-51551.html)
– « Nuit debout et citoyennisme : attraction fatale » (Yves, Ni patrie ni frontières) (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2479)
– « Printemps 2016 : un mouvement inattendu »  (G. Soriano et Nicole Thé) : texte écrit pour la revue allemande Wildcat, et paru dans son n° 100. Accessible sur le site de Wildcat en  français (www. wildcat-www.de/fr/fr_ w100_nuitdebout.html)
– Feuille d’infos de l’assemblée de lutte d’Alès. Au sommaire : « Contre la loi travail: lutte générale et illimitée !! »  ; communiqués et récits d’actions ; une chronologie du mouvement social qui se construit aussi à Alès ; « C’est quoi l’assemblée de lutte ? »… https://exploitesenerves.noblogs.org/recit-de-la-journee-du-17-mai-a-ales/
D’autres textes que nous pouvons envoyer sur demande :
– « Le mouvement de mars 2016 » (signé Alain).
– « A propos du mouvement Nuit debout » (signé Raoul).
– « Face à la loi travail, tous debout. »
Et bien sûr les revues :

Courant alternatif n° 262 (été 2016) : « Pas de vacances pour la lutte de classes », « La gauche et le maintien de l’ordre » ; Alternative libertaire n° 263 (juillet-août 2016) : « Révolte, retour sur un printemps brûlant », « Un printemps, deux CGT », « La bureaucratie nous divise, l’action nous unit ! », « Grabuge organisé… : attention au romantisme de la violence… et au crétinisme de la légalité » ; La Forge nos 574 (juin 2016) : « L’unité ouvrière et populaire en action », « La violence a un caractère de classe » et 575 (juillet-août) : « L’unité ouvrière et populaire en marche » ; « De la SFIO au PS, une longue tradition de violence contre les travailleurs et les peuples »…