Propos intempestifs sur les luttes de classes en Tunisie

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2015 – http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=2610)

Les révoltes dans le Maghreb et le Moyen-Orient, passées sous le nom de « printemps arabes », ont commencé en Tunisie le 17 décembre 2010, quand Mohamed Bouazizi, 26 ans, s’immolait devant la préfecture à Sidi Bouzid (centre-ouest de la Tunisie) après que la police municipale lui eut confisqué la marchandise qu’il vendait à la sauvette pour faire vivre sa famille. « A l’écart du centre-ville aux ruelles étroites (…), le quartier Ennour-Gharbi, où vivait Mohamed Bouazizi, a tout d’un bidonville. (…) Au fil des ans, la surexploitation des terres, le pompage excessif de la nappe phréatique et la forte natalité (…) ont peu à peu paupérisé les familles. (…) Entre 2003 et 2008, la région n’a créé, selon l’UGTT, que 710 postes dans l’industrie (1). »

Le soulèvement en Tunisie, étincelle qui allait embraser de nombreux pays du Maghreb et du Moyen-Orient, était contrôlé, presque depuis son début spontané, par les syndicats et quelques partis politiques. Ses buts : du travail et le départ de Zine El-Abidine Ben Ali. Cette dernière revendication s’exprimant dans un mot d’ordre qui fit florès : « Ben Ali dégage ! », rappelant le « ¡ Que se vayan todos ! » des mouvements sud-­américains.

Deux camps, imparfaitement définis au moment de l’action, se retrouvaient face à face : d’un côté, les partis politiques, syndicats, la pègre et les policiers se regroupaient face à un mouvement dont le futur pouvait menacer leurs prébendes ; de l’autre côté, un mélange de travailleurs, de classes moyennes, d’intellectuels, etc. (2), que j’appellerais « le peuple » faute d’un mot meilleur pour nommer ces Tunisiens ayant participé aux manifestations des jours précédents, se divisait en ces diverses composantes, impuissant à imposer les changements auxquels tous les participants aspiraient faute de parvenir à concilier des intérêts trop dissemblables.

Les classes sociales dominantes

De 1970 à 2010 la Tunisie a connu un lent processus de mutation de la société menant à l’émergence de nouveaux rapport de classes. Jusqu’en 2011, l’accumulation capitaliste ne reposait pas sur une production marchande mais sur une appropriation de la richesse par la classe dirigeante. Une classe compradore enrichie par l’importation de marchandises plutôt que par la production locale (3). Les changements les plus importants ont commencé à se faire jour dans les années 1980 avec l’application des principes du libéralisme économique prôné par Milton Friedmann (1912-2006) et ses Chicago boys, apportant paupérisation accrue des classes laborieuses, précarité du travail et incertitudes pour le futur (4).

Les classes moyennes, qui formèrent le gros des troupes insurgées en 2011, impliquées dans le tissu économique, voulaient la fin de cette frange de la bourgeoisie rentière et prédatrice. Elle voulait le capitalisme sans les bouleversements sociaux qu’il entraîne dans son sillage, et pour cela se réfugiait volontiers dans la religion.

En Tunisie, contrairement à ce qui se passait dans d’autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient, les relations sociales avaient rompu avec le tribalisme, quoique persiste encore de nos jours une forme de clanisme qui s’en rapproche, et les griffes de l’armée avaient été limées par les gouvernements successifs de Bourguiba (1957-1987) et de Ben Ali (1987-2011), qui se méfiaient des militaires. Une solution à l’égyptienne ne pouvait pas émerger en Tunisie en 2010-2011. Une situation qui se modifie actuellement, l’armée prenant de plus en plus de poids en conséquence de la lutte à la fois contre le terrorisme et contre le mouvement ouvrier dans les usines.

La bourgeoisie est cette même classe que partout ailleurs sous le capitalisme en développement. Loin de constituer une classe homogène, elle se compose en Tunisie de trois segments, aux intérêts divergents malgré leur accord sur le but final qui est de faire émerger un capitalisme autochtone : cette fraction prédatrice dont j’ai déjà parlé, une élite, ou aspirant à le devenir, improductive, et des entrepreneurs. Ce sont ces deux dernières fractions qui ont été le moteur des « printemps arabes », bien que le gros des troupes eût été constitué d’éléments issus des classes laborieuses. C’est la première qui a momentanément repris le pouvoir, en 2014, avec l’élection à la présidence de Caïd Essebsi du parti Nidaa Tounès, entreprise de recyclage des anciens cadres du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Zine El-Abidine Ben Ali maintenant dissous ; prétendument laïque, il s’est empressé de composer une coalition gouvernementale avec le parti de l’islam politique, Ennahda, lui-même au pouvoir entre 2011 et 2014.

Les classes laborieuses

J’utilise de préférence « classes laborieuses », au pluriel, non parce que j’abonderais dans cette idée fausse que les ouvriers auraient disparu de la planète, ou seraient en déclin permanent (5) , mais parce que la composition des classes laborieuses a profondément changé depuis le xixe siècle : la tertiarisation des métiers, la précarisation des statuts et la flexibilisation des horaires de travail sont venues s’ajouter au fossé entre travailleurs qualifiés et travailleurs non qualifiés. Des différences de conditions qui, comme je l’ai relevé plus haut pour les classes dominantes, n’empêchent pas une communauté de destin.

L’industrie tunisienne n’est riche aujourd’hui que d’emplois peu qualifiés, dans le textile, dans les centres d’appels, dans l’extraction de matières premières, etc. bien que le pays semble vouloir se diversifier avec un secteur des technologies numériques qui pèserait plus de 7 % dans le produit intérieur brut (PIB) et dépasserait, depuis 2015, celui du tourisme (6). Aux divisions entre travailleurs, mentionnées peu auparavant, s’ajoute une nette division géographique entre régions intérieures pauvres survivant de l’industrie et d’une agriculture de subsistance, et régions côtières riches vivant du tourisme et du secteur tertiaire.

En outre, « 40,8 % de la population tunisienne a moins de 25 ans (60 % moins de 30 ans) ; 34,6 % des 19-24 ans sont étudiants (11 000 en 1971 ; 340 392 en 2007) ; 1 jeune sur 3 est au chômage (…). Le taux de chômage des moins de 30 ans (30 %) est le plus élevé des pays du Maghreb (7). » Ce qui entraîne les diplômés à concurrencer directement les non-diplômés dans l’occupation de postes sans qualification, à bas salaires et souvent précaires. Ce prolétariat nouveau est atypique. Cependant, aujourd’hui les rapports de classes en Tunisie sont ceux qui s’approchent le plus, parmi les pays du Maghreb, de ceux qui ont cours actuellement en Europe par suite de la soumission accrue des travailleurs au salariat et de leur paupérisation. Il s’en éloigne toutefois en ce que les relations personnelles restent marquées par une appartenance territoriale et familiale forte, typique d’une société précapitaliste.

Comme dans de nombreux autres pays, les classes laborieuses en Tunisie ne sont pas regroupées physiquement dans de grandes unités manufacturières, mais vivent au gré du travail qui leur est proposé ; et si elles peuvent se trouver regroupées dans certains quartiers des grandes villes ou dans de petits villages à la composition relativement homogène, ce n’est pas sur la base de l’emploi mais sur la base du clan. Des relations familiales ou territoriales qui naissent de l’enclavement de ces régions de l’intérieur du pays, imparfaitement reliées par des infrastructures déficientes, une situation à laquelle le gouvernement de Tunis n’a jamais cherché à remédier. Ces relations territoriales et familiales se reproduisant dans les quartiers urbains de l’ensemble du pays. Cette configuration particulière des classes laborieuses tunisiennes les préserve presque totalement des discours idéologiques, hormis celui de la religion.

Ces brèves considérations sur les classes laborieuses demeureraient incomplètes si je n’abordais pas la question migratoire. Depuis les années 1990, les migrations sont devenues un mode de vie ordinaire presque dans le monde entier. Contrairement à une opinion répandue, les migrants ne se dirigent pas pour l’essentiel vers l’Europe mais majoritairement vers des pays voisins, ou à l’intérieur de leur pays même. La Tunisie reçoit une part des migrants de Libye et d’Afrique subsaharienne qui cherchent à rejoindre l’Europe et d’autres prêts à chercher une vie meilleure en Tunisie. Deux objectifs difficiles à atteindre, pour les premiers parce que l’île italienne de Lampedusa est hors de portée à partir des côtes tunisiennes verrouillées depuis la vague de départs après la révolution de 2011 ; et pour les seconds parce qu’il n’y a pas beaucoup de travail en Tunisie, d’autant moins pour les Subsahariens sujets au racisme qui sévit dans l’ensemble des pays du Maghreb (8). Ces Subsahariens bouleversent les habitudes d’une société tunisienne demeurée relativement fermée sur l’extérieur malgré le tourisme, les touristes étant maintenus en marge dans des enclaves sélectionnées.

Enfin, il y a aussi une émigration des Tunisiens vers d’autres pays, dont les pays européens. Là encore, contrairement aux idées reçues, l’émigration vers l’Europe des ressortissants du Maghreb ne concerne presque plus de jeunes hommes analphabètes comme dans l’après-deuxième-guerre-mondiale, mais des hommes et des femmes (ces dernières sont nombreuses à tenter seules l’aventure), très souvent éduqués, qui viennent concurrencer les travailleurs européens dans les emplois non qualifiés que l’Europe leur propose par défaut de reconnaissance de leurs compétences. Situation qui, si elle permet de libérer la pression sur les classes laborieuses dans leur pays d’origine, permet aux patrons européens et autres de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas dans tous les pays européens.

Deux conflits exemplaires

Je ne chercherai pas à fournir une liste exhaustive des dernières grèves dans le pays depuis 2011, dont il y a sans doute un bon nombre qui ne sont pas recensées en Tunisie même. J’en ai sélectionné deux qui m’ont paru poser des questions spécifiques ayant valeur universelle : la première implique des chômeurs qui ont occupé un des quatre sites de production de phosphate dans le bassin de Gafsa et la seconde concerne des ouvrières du textile qui ont tenté de reprendre leur entreprise en faillite sous forme de SCOP (Société coopérative ouvrière et participative).

Le bassin de Gafsa ne vit quasiment que du phosphate (9). Le travail y est rude et dangereux, mais les déshérités de cette région du centre de la Tunisie n’ont aucune autre perspective que celle d’entrer à la mine ou de fuir la région s’ils veulent échapper au travail ingrat de la terre. Peu importe les dégâts environnementaux (épuisement de la nappe phréatique) et sanitaires (taux élevé de cancers). Depuis 2011, le bassin est en proie à des mouvements sociaux récurrents sur ses quatre sites, Redeyef, Moularès, Metlaoui et Midhilla. On n’y extrait péniblement plus que 40 % environ du tonnage de phosphate d’avant la révolution ; en quelques années, la Tunisie a été rétrogradée du cinquième au huitième rang mondial des producteurs. L’industrie du phosphate et de ses dérivés chimiques qui contribuait jusqu’à récemment à 4 % du PIB et représentait 15 % des exportations nationales, semble s’asphyxier inexorablement.

Fondée en 1897, à l’époque coloniale, la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa, devenue plus tard Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) a longtemps régné en maître dans cette région du centre de la Tunisie. Etre salarié de la CPG conférait un statut envié (salaires élevés par rapport aux normes locales, sécurité sociale,…), fruit d’une cogestion avec la branche locale de l’Union générale du travail tunisien (UGTT). Depuis la mécanisation et la vague de restructuration des années 1970, la CPG et le Groupe chimique tunisien qui lui est associé, surtout producteur d’engrais, ont cessé de fournir les emplois providentiels.

En 2016, 150 personnes ont entravé l’extraction de phosphate à Redeyef pendant plusieurs mois sans susciter aucune intervention, ni policière ni politique. La particularité de cette agitation sociale dans le bassin de Gafsa est que, les ouvriers syndiqués à l’UGTT faisant rarement grève, les protestataires étaient des chômeurs, bloquant sites de production ou chemins de fer souvent contre le vœu des syndicats, dans l’espoir d’être recrutés. Dans cette région, le taux de chômage des diplômés est de 38,7 % contre 20,2 % au niveau national et le taux de pauvreté de 30,9 % contre 15 %. Afin d’éviter le pire pour le pouvoir central et local, la CPG et le Groupe chimique tunisien étaient jusqu’à maintenant contraints de recruter contre toute logique économique : depuis 2011, les effectifs cumulés des deux entreprises et de leurs entités satellites ont bondi de 9 000 à près de 27 000 salariés, alors que la production de phosphate chutait de 8 millions de tonnes par an à 3,5 millions. Mais les caisses sont dorénavant vides.

Quant au deuxième conflit, il concerne la tentative, et son échec, par des ouvrières de reprendre leur usine après sa mise en faillite (10). L’usine textile Mamotex qui produisait des déguisements de carnaval a été déclarée en faillite, en janvier 2016 par son patron, Mohammed Driss, parce qu’il ne pouvait plus payer les salaires de ses ouvrières. Cette usine est située à Chebba, dans le gouvernorat de Mahdia, dans le centre-est de la Tunisie.

Soixante-dix ouvrières de cette usine ayant conclu un accord avec le patron, l’Etat et l’UGTT ont tenté de reprendre l’usine afin de pouvoir préserver leur emploi. Elles pensaient pouvoir rouvrir l’usine à partir de mars 2016, mais Sodrico, entreprise de Mahdia qui fournit Mamotex en tissu, a exercé de fortes pressions sur les ouvrières pour qu’elles renoncent à cette expérience, entraînant la faillite de Mamotex. Sami Driss, directeur de Sodrico et cousin de Mohammed, l’ex-propriétaire de Mamotex, ayant refusé de reprendre les livraisons de tissu, les ouvrières savaient que retourner devant la justice signifierait de toutes les façons la faillite de l’usine et la fin de leur lutte. Certaines ont donc commencé à rechercher du travail dans des usines de Chebba, s’exposant à reprendre des conditions de travail difficiles dans un secteur textile en crise.

Luttes des classes

Les luttes des classes ne sont pas nées des « printemps arabes ». Mais elles ont été, comme partout dans le monde, ignorées au profit d’un engouement pour un phénomène nouveau qui se fait jour depuis au moins une décennie dans les mouvements sociaux, qui occupent des lieux publics sur une durée plus ou moins longue, avec des mots d’ordre réduits à une ou plusieurs revendications concrètes. En ce sens, on peut comparer le mouvement insurrectionnel en Tunisie aux mouvements des « ¡ Que se vayan todos ! » en Argentine et dans d’autres pays d’Amérique latine, des Indignados en Espagne ou d’Occupy Wall Street aux Etats-Unis, de Nuit debout en France – dans lesquels des foules ont occupé des lieux publics en vue d’atteindre un but précis (la chute d’un dictateur, la révocation d’un ou plusieurs gouvernants, l’expression d’un ras-le-bol, etc.).

Ces mouvements rassemblent des foules composites dans lesquelles la classe ouvrière, quand elle y participe, ne sert que de masse de manœuvres. Ces occupations, dont certains ont cru qu’elles annonçaient un renouveau des luttes contre le capitalisme, n’ont au total mobilisé qu’un conglomérat de citoyens. Comme autrefois certains militants ouvriers occupaient généralement leurs usines alors que la classe ouvrière profitait de la grève pour fuir le lieu de son exploitation, ceux qui ont occupé les places des grandes villes en Espagne, aux Etats-Unis et en France (11) ont échoué.

En Tunisie, pour ne remonter que quelques décennies en arrière, les classes laborieuses ont lutté contre les pouvoirs économique et politique, souvent dans le silence assourdissant des milieux citoyens : citons en janvier 1978 plusieurs soulèvements qui ont secoué la Tunisie avant d’être impitoyablement écrasés ; en décembre 1983-janvier 1984, ce fut le tour des émeutes du pain ; en 2008, une grande grève dans le bassin minier de Gafsa fut aussi violemment réprimée.

Les deux exemples de conflits donnés dans le paragraphe précédent se sont déroulés dans le centre du pays, d’où était originaire Mohamed Bouazizi ; une remarque qui n’est pas sans importance en Tunisie, un territoire coupé en deux géographiquement, entre régions intérieures et régions côtières, coupure qui recouvre une division économique et sociale entre leurs habitants respectifs. Quoiqu’il y ait des mouvements migratoires entre l’une et l’autre parties du pays, ils semblent plus limités qu’entre ces gouvernorats du centre et l’étranger, migrations économiques et départs pour le djihad (au total, selon l’ONU, 5 500 Tunisiens ont rejoint les rangs de groupes djihadistes en Irak, en Syrie et en Libye, 6 000 selon le Soufan Group, un institut américain. Proportionnellement à sa population de 11 millions d’habitants, la Tunisie est le plus important pourvoyeur de djihadistes) (12).

La combativité ouvrière est généralement canalisée par le syndicat UGTT, partisan d’une cogestion du capitalisme et soutien de tous les gouvernements passés et présents. Les deux conflits relevés plus haut en témoignent : une frange de cette classe ouvrière sait prendre son destin en main, contre l’UGTT s’il le faut. Des combats autonomes, non par suite d’un discours préétabli mais des mauvaises conditions socio-économiques : ceux de Gafsa réclamaient d’être embauchés par l’Etat, garantie d’un bon salaire et de meilleures conditions de travail que dans le privé.

Ils auraient pu approuver ce Marocain qui disait : « “Quand tu es ouvrier à l’Office chérifien des phosphates, tu gagnes 10 000 dirhams par mois [920 euros] et en plus tu as les aides [au logement et à la santé]”, explique Houcine Djamal, les yeux brillants d’envie » bien que son père, ancien de l’OCP, soit mort depuis longtemps d’un cancer causé, selon son fils, par l’inhalation de poussières phosphatées (13). Ou bien, sur l’autre berge de l’océan Atlantique, ce Mexicain : « Pour M. Ochoa, qui a traversé illégalement la frontière américaine à trois reprises, “Mieux vaut risquer notre vie dans le désert, plutôt que vivre misérablement dans un pays qui n’est plus le nôtre [le Mexique]” (14) » Seules les nécessités économiques permettent de comprendre pourquoi des jeunes gens vont se ruiner la santé et raccourcir leur vie dans des tâches dangereuses pour un salaire de misère. Mais en creux, ce que ces travailleurs expriment, sans le théoriser, c’est que comme tout travailleur ils détestent spontanément le travail salarié et n’y consentent que contraints et forcés en fonction du salaire et des conditions de travail qui leur sont proposés.

Quant à l’expérience des ouvrières de Mamotex, l’erreur serait de regarder cette action comme volontairement autogestionnaire. La théorie de l’autogestion appartient à des militants en mal de réflexion sur les luttes de classes aujourd’hui. Les temps sont passés où une aristocratie laborieuse dotée de bons revenus et de menus avantages jouissait d’un rapport de forces favorable à ses intérêts et ne connaissait pas la peur du lendemain. Des millions de sujets du marché du travail subissent des statuts salariaux au rabais qui n’accordent plus aucune qualité au travailleur, et les classes laborieuses se battent pour leur survie matérielle. Dans le cas de Mamotex, la société tunisienne a été attaquée dans ses fondements mêmes, la double soumission à l’ordre patronal et patriarcal.

D’autres conflits

D’autres combats se mènent depuis 2016, qui paraissent témoigner d’un regain des tensions sociales. Selon le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), la Tunisie a été le théâtre, en mars de cette année, de 1 089 protestations, en hausse de 14,7 % par rapport à février (15). Il est illusoire de s’imaginer que les classes laborieuses se battraient pour la démocratie : à long terme chacun se rend compte que cette démocratie n’est qu’un hochet destiné à le distraire de la volonté qui est celle des classes dominantes de rétablir l’ordre économique, pour les entrepreneurs, la liberté d’exploitation de la force de travail, et pour les classes moyennes, la possibilité de grimper dans l’échelle ­sociale.

La Tunisie n’en finit pas de buter sur la question sociale. Par exemple, à Le Kef, cité du nord-ouest tunisien, une usine de câbles à capitaux allemands, affiliée au groupe Coroplast, un équipementier automobile, envisageait de délocaliser sa production à Hammamet, fleuron touristique du Sahel tunisien, dans le nord-est du pays. Au début avril 2017 les travailleurs, en majorité des femmes, se sont battus contre la fermeture annoncée de cette usine qui emploie 430 personnes (16). Je ne possède pas plus d’informations.

En octobre 2016, la vente aux enchères de dattes de la société Stil à Jemna, gouvernorat de Kébili, par l’Association de protection des oasis de Jemna, déclenchait une polémique politique. Cette association gère le domaine de Henchir Maâmar en dehors de tout cadre légal et construit des salles de classe, des dispensaires, des salles de sport et rénove les postes de police et de la Garde nationale avec l’argent qu’elle récolte chaque année depuis 2011. Cette année, le gouvernement central semble s’être inquiété à la fois de cette situation et du manque à gagner en impôts qui en résulte. Est venu s’y ajouter le fait que la vente de 2016 a profité à un homme d’affaires en relations avec le parti islamiste Ennahda… qui participe au gouvernement actuel. La polémique qui s’en est suivie est remontée jusqu’au sommet de l’Etat et a déclenché une vague de commentaires sur Internet (17). Je ne veux pas prendre position dans une affaire que je ne connais pas, mais souligner que de nombreux citoyens y ont vu une manœuvre des islamistes pour déstabiliser l’Etat et d’autres une manœuvre pour discréditer l’islam en discréditant Ennahda. Signe que le capitalisme remplit son office révolutionnaire en Tunisie en déchirant le voile des illusions religieuses et politiques pour les remplacer par la brutalité sans fard du pouvoir de l’argent.

A court terme, ce sont les grèves qui affectent les secteurs pétrolier et gazier qui restent les plus dommageables pour le gouvernement. En janvier 2016, des diplômés chômeurs ont bloqué l’accès au site de l’entreprise Petrofac sur l’archipel de Kerkennah, un groupe d’îles au large de la ville de Sfax. Cette entreprise fournit 1 million de m³ de gaz par jour qui correspondent à environ 12,5 % des besoins du pays. Dans cette région, le chômage s’élève officiellement à 5,5 % de la population en âge de travailler, un taux beaucoup moins élevé que dans le reste de la Tunisie. Comme dans de nombreux pays dans le monde, ce chômage touche plutôt la jeunesse et celle qui est éduquée constate que les études qu’elle a suivies ne tient pas les promesses d’une survie meilleure que celle de ses parents, souvent même pire. Dans les îles de Kerkannah, l’entreprise Petrofac a décidé, en 2015, de ne plus abonder financièrement un fonds destiné à indemniser les chômeurs et le gouvernement tarde à développer l’économie locale. C’est ainsi que, soutenus par l’UGTT et l’Union des diplômés chômeurs (UDC), des jeunes soutenus par la population ont empêché l’accès au site de Petrofac, déclenchant la colère de ses dirigeants et l’intervention massive de la police pour déloger les protestataires.

Plus récemment, en mars de cette année, des ouvriers de la Société de développement et d’exploitation du permis pétrolier du Sud (Sodeps) ont touché la production dans les champs pétroliers près de Tataouine (sud-est) ainsi que le siège social à Tunis, malgré les tentatives des syndicats d’empêcher la grève qui, à l’incitation du syndicat Union générale du travail (UGT), avait été repoussée trois fois. Là encore, l’intervention des partis politiques et des syndicats est trouble et je ne veux pas en discuter faute de connaissances. Il est cependant intéressant de noter une évolution dans l’action gouvernementale qui, au lieu de chercher un compromis que les finances publiques ne lui permettent plus d’assumer, est tentée de réduire la question sociale à une simple question sécuritaire.

Dès le mois de septembre 2016 le ministre tunisien de la Défense, Farhat Horchani, appelait à renforcer le rôle de l’armée dans un pays où Bourguiba et Ben Ali l’avait muselée par méfiance, sous prétexte de lutter contre le terrorisme (18). Puis, en avril de cette année, il ne cachait plus ses intentions en ce qui concernait les sites pétroliers autour de Tataouine. Des déclarations reprises par le président de la République, Béji Caïd Essebsi, qui affirmait le 10 mai : « (…) “le processus démocratique en Tunisie est menacé”. Face à l’agitation sociale récurrente dont le pays est le théâtre, le chef de l’Etat a annoncé que “l’armée” allait “protéger les sites de production”, en particulier les zones d’extraction de pétrole et de phosphates perturbées par des protestataires (19). » Dans le même temps, il annonçait un projet de loi sur « la réconciliation économique » visant à amnistier, sous certaines conditions, tout homme d’affaires ou cadre administratif impliqués dans des affaires de corruption sous le régime de Ben Ali.

Les anciennes classes dominantes qui étaient revenues au pouvoir grâce à la reprise de quelques exigences du mouvement anti-Ben Ali doivent maintenant, pour cause de faiblesse, faire appel à sa fraction entrepreneuriale ou à l’armée. Les classes laborieuses tunisiennes vont se voir imposer une accélération de l’entrée de la Tunisie dans le cours de la mondialisation, ou la guerre civile.

On ne peut occulter les dimensions géopolitiques des affrontements dans toute la région moyen-orientale, mais la désintégration sociale aujourd’hui en Tunisie s’explique essentiellement par des dynamiques internes. Or, une guerre civile ou une guerre régionale donneraient un coup d’arrêt aux luttes de classes en Tunisie. Les récents mouvements ont replacé les classes laborieuses au centre de la question sociale, principalement parce que nombre de mobilisations sont pour l’essentiel l’œuvre de gens non organisés non inféodés aux partis et syndicats. Mais, mis à part une guerre qui retarderait de plusieurs années la lutte des classes, les faiblesses des classes laborieuses tunisiennes, menacées dans leur existence quotidienne par l’évolution des mœurs qu’entraînerait l’émergence d’une classe bourgeoise forte, pourraient aussi leur faire trouver dans la religion et le conservatisme social un supposé remède aux effets des transformations vertigineuses de la société tunisienne.

J.-P. V.

Notes

(1) Le Monde, 13 janvier 2011.
(2) Le Monde, 20 janvier 2011.
(3) Hamit Bozarslan, Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (CNRS éditions, 2015). Hamit Bozarslan est docteur en histoire et en sciences politiques, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (p. 4 de couverture). Si le lecteur peut trouver de-ci de-là quelques passages jargonnant, il en trouvera peu ; ce qui est remarquable pour un universitaire. Dans ce livre, Hamit Bozarslan place son analyse sous le triple signe de Ibn Khaldûn (1332-1406), Alexis de Tocqueville (1805-1859) et Karl Marx (1818-1883), et sans céder à la facilité de confondre raison et comparaison, rapporte, avec pertinence, les « printemps arabes » aux révolutions démocratiques de 1848 en Europe. Il écrit : « selon [Marx et De Tocqueville], la dynamique principale de la révolution de 1848 résidait dans la lutte des classes, dont on a oublié l’extraordinaire dureté dans l’Europe du xixe siècle. » (p. 51).
(4) Hamit Bozarslan, op. cit., p. 55.
(5) Pour cette discussion sur le prétendu déclin des classes laborieuses, je renvoie aux ouvrages de Simon Rubak, La classe ouvrière est en expansion permanente et Classes laborieuses et révolution (éditions Spartacus, respectivement 1972 et 1979), dont l’ancienneté n’a pas invalidé l’analyse.
(6) Le Monde, 29 novembre 2016.
(7) Le Monde, 20 janvier 2011. Sur la situation économique de la Tunisie, voir aussi (tableau ci-dessus) les chiffres donnés par la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (Coface).
(8) Le gouvernement marocain tente de circonscrire actuellement ce racisme atavique par plusieurs mesures ; pour des raisons éminemment politiques, le Maroc désirant réintégrer l’Organisation de l’unité africaine (OUA), créée en 1963, que le pays avait quittée en 1984. Pour cela, « le Maroc possède un atout maître : la Tidjaniya, confrérie soufie la plus répandue en Afrique de l’Ouest, dont l’un des lieux saints et le plus visité pas ses adeptes – le mausolée du fondateur Ahmed Tidjani, mort en 1815 – est situé dans la ville marocaine de Fès. (…) Le Maroc est devenu le deuxième investisseur africain sur le continent, après l’Afrique du Sud. La moitié de ses investissements directs étrangers va vers l’Afrique subsahariennne. (…) Le pays accorde de nombreusess bourses d’études : la moitié des 16 000 étudiants subsahariens présents au Maroc en bénéficient. (…) Si le racisme envers les Subsahariens reste fort au Maroc et dans les autres pays du Maghreb, le royaume fait en sorte depuis quelques années d’apparaître comme une terre d’immigration. En décembre 2016, alors que l’Algérie expulsait manu militari quelque 1 500 Subsahariens en situation illégale, le roi annonçait une vaste opération de régularisation au Maroc. La deuxième depuis 2014. » (Le Monde, 29-30 janvier 2017.)
(9) Tous les renseignements sur Gafsa sont extraits du journal Le Monde du 8 juillet 2016.
(10) Je remercie Henri et François qui ont attiré mon attention sur ce conflit en me transmettant des informations qu’ils ont reçues par Internet de H. H. Auteur de l’article « Tunisie. La misère de Kasserine » paru dans Echanges n° 154, H. H. se présente dans un de ses courriels comme « accompagnateur des entrepreneurs sociaux ».
(11) Pour l’Espagne, Corsino Vela, « En Espagne, la révolte citadine de mai 2011 : malaise social et régénération démocratique » et « Indignes et indignés » dans Echanges n° 137 (été 2011) ; Q., « Lettre d’Espagne. “Indignés à Barcelone”, dans les quartiers » et, une autre opinion, H. S., « Quelles perspectives ? Violence ou non-violence ? Indignation ou révolte ? » dans Echanges n° 138 (automne 2011). Pour les Etats-Unis, Will Barnes, « “Occupy Wall Street”, une impasse populiste de gauche ? » dans Echanges n° 138. Pour la France, H. S., « Un patchwork, expression d’un ras-le bol généralisé, Nuit debout » et les remarques de Gérard Bad sur cet article dans Echanges n° 155.
(12) Le Monde, 27 décembre 2016. Qui ajoute : « (…) Anis Amri [auteur de l’attentat à Berlin le lundi 19 décembre 2016], citoyen tunisien de 24 ans, originaire de la région de Kairouan (Centre-Est). (…) Mohamed Lahouaiej Bouhlel [auteur de l’attentat à Nice le 14 juillet 2016], âgé de 31 ans et originaire de M’saken (dans l’est du pays). En Tunisie même, les attentats les plus meutriers de ces dernières années ont été commis par des jeunes du pays. Dans la station balnéaire de Port El-Kantaoui, près de Sousse, Seifeddine Rezgui, 23 ans, originaire du Kef (Nord), avait tué 38 touristes sur la plage d’un hôtel le 26 juin 2015. Quelques mois plus tôt, le 18 mars 2015, la tuerie du musée du Bardo à Tunis (22 morts) avait été perpétrée par un commando de deux assaillants âgés de 20 et 27 ans, passés par la Libye. »
(13) Pierre Daum, « Le Maroc pétrifié par son roi », Le Monde diplomatique, octobre 2016.
(14) Le Monde, 12 avril 2017.
(15) Le Monde, 18 avril 2017.
(16) Ibid.
(17) Informations fournies par H. H. par courriel ainsi que celles qui suivent sur Petrofac.
(18) « La Tunisie n’a jamais été militarisée. (…) Nous devons d’abord nous équiper, et nous avons commencé
à acheter des équipements adaptés à la lutte contre le terrorisme. (…) Nous voulons bâtir une nouvelle génération militaire, et nous préparons un nouveau cadre juridique pour la protection de nos forces armées. (…) La protection de la frontière tunisienne est aussi une protection de l’Europe. Les armes utilisées pour l’attentat de Charlie Hebdo sont passées par la frontière tuniso-libyenne. (…) » (Le Monde, 8 septembre 2016).
(19) Le Monde, 12 mai 2017.

A lire aussi :
La protestation gagne du terrain dans le Sud tunisien

La protestation gagne du terrain dans le Sud tunisien

France – Capitalisme, mutations, résistances et politique

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2017, http://mondialisme.org/spip.php?article2610)

« La lutte des classes a été en France entre 1995 et 2015, à mon avis, beaucoup plus radicale, beaucoup plus dure qu’auparavant dans l’histoire du capitalisme dans ce pays, et il en résulte aujourd’hui la faillite de la France comme grand pouvoir capitaliste. » Le camarade allemand qui nous écrit cela travaille depuis longtemps sur la lutte des classes en France et plus particulièrement, « en ce moment, sur la centralité et la priorité de la lutte des classes en France depuis 1913 en quatre phases de développement (1). »

Il n’existe pas de statistiques officielles et fiables des jours de grève en France (elles existaient mais ont été arrêtées en 2011) Pourtant, si l’on se fie aux déclarations officielles, celles-ci ne parlent guère que du faible taux de recours à la grève. En explorant les données diverses qui pouvaient justifier ce point de vue, il est apparu que les commentateurs allemands considéraient que la France était en première position en Europe quant aux grèves, avec un taux de grève huit fois plus important qu’en Allemagne, soulignant qu’entre 2005 et 2013 on trouve un taux annuel de 132 jours de grève pour 1 000 travailleurs, soit 3 à 4 millions de jours de grève (2). Ce que confirme avec insistance une économiste ; « La France est entrée en 2016 dans une longue période de conflits sociaux (3). »

Si l’on veut aller au-delà et trouver des chiffres sur ce sujet dans des sources diverses plus ou moins fiables touchant le nombre de grèves dans la période récente : 81 grèves en 2014, 966 en 2015, 800 en 2016. Mais ce décompte ne dit pas grand-chose car il inclut sous une seule unité les grèves locales (les plus nombreuses), les grèves nationales et les grèves générales ; et il en dit encore moins quant au nombre de travailleurs concernés, la durée des grèves et leur niveau de violence.

Mécontentement. Un seul chiffre pour donner une idée de la multiplicité des « petites » grèves : dans une semaine de mai 2017 on dénombre 13 grèves en France dans l’enseignement, les collectivités locales, la santé, la métallurgie, les postes, EDF, la SNCF et autres transports terrestres et aériens (4).

La sécheresse de ces chiffres ne donne aucune indication quelconque, pas plus sur les motivations que sur l’atmosphère et les arrières-plans d’une lutte quelle qu’elle soit. Dans les luttes dans une entreprise, sur un objectif précis, d’autres facteurs, par exemple un ressentiment quant à l’atmosphère générale de la boîte, peuvent donner plus de force et de cohésion à l’action. Il en est de même pour les grèves nationales d’une branche ou une grève générale toutes branches confondues. L’exemple récent le plus marquant est donné par les actions de 2016 contre la loi El Khomri qui procédaient tout autant d’un malaise général du monde du travail qui pouvait aussi apparaître dans d’autres secteurs.

S’il est un domaine où il est particulièrement difficile de faire une évaluation c’est précisément le niveau de mécontentement, d’une part parce que les éléments qui pourraient permettre une approche dépendent des pouvoirs économiques et politiques qui n’ont aucun intérêt à le faire apparaître dans des chiffres, d’autre part parce que les actions ou manifestations qui peuvent en témoigner sont très diverses et parcellaires – les grèves n’en étant qu’une partie.

Population et PIB. Quitte à rester très imparfait dans cette évaluation parce qu’utilisant ces statistiques biaisées (5), on peut tenter une certaine approche de cette question en évaluant la relation entre l’accroissement de la population et l’évolution du PIB ou celle de l’indice de la production industrielle, la seule ­activité engendrant de la plus-value pour le ­capital.

De 1990 à 2017, la population française est passée de 58,5 millions d’habitants à 67 millions, soit une augmentation d’environ 15 % ou une moyenne de 0,40 à 0,50 par an. De 2007 à 2016, le PIB par habitant n’a évolué que de 31 500 euros à 31 800, ce qui montre que le PIB global n’a subi que la même progression de la population. En réalité ces chiffres représentent une régression car le PIB inclut des éléments, notamment financiers, qui n’ont rien à voir avec la production de biens de consommation. De 1990 à 2015, le taux de pauvreté mesuré en pourcentage du revenu moyen d’un salarié est passé à 8 % de la population (pour un revenu à 50 %, le nombre de ces pauvres étant passé de 4 à 5 millions) et à 15 % (pour un revenu à 60 %, le nombre des pauvres, passé de 7,5 millions à 9 millions). Ce dernier chiffre représente environ 3 % de la population âgée de 15 à 64 ans, mais près de 10  % si l’on considère qu’un quart de cette population n’a aucune activité professionnelle.

Si l’on considère les trois millions de chômeurs (10 % de la population active), les 15 % qui sont dans des situations précaires (CDD et intérimaires), le temps partiel qui atteint 20 % des actifs, le million d’auto-entrepreneurs à la situation mouvante et précaire – tous éléments qui s’associent ou se surajoutent à la précarité de l’emploi et à d’autres facteurs pesant sur la vie quotidienne comme la charge du logement –, on peut comprendre pourquoi s’est développée au cours des année l’inquiétude de basculer d’une situation relativement stable dans une des catégories de précarité et de difficultés. Et, corrélativement, la constatation de l’impuissance des politiques à régler les conséquences d’une situation économique mondiale de crise qui s’impose par tous les canaux possibles des relations autour de l’exploitation de la force de travail.

Résistances. En regard d’une telle situation, qui s’exprime directement par une désaffection de la politique en général et l’abandon de toute adhésion aux structures (partis et syndicats) qui étaient supposées adapter les relations de travail aux nécessités du capital, mais qui s’avèrent impuissantes à le faire, quelles résistances se manifestent avec une certaine efficacité ? Car jusqu’à aujourd’hui le capital n’a pas réussi par ses relais politiques à imposer en France une austérité de choc comme celle qui fait florès dans nombre de pays européens. Il est bien évident que ces résistances à l’exploitation de la force de travail (on résiste dès que l’on subit la dictature de l’obligation de vendre cette force), d’une part existent toujours, d’autre part doivent s’adapter constamment, dans une dialectique permanente action-répression.

Cette adaptation dépend de la nature du contrat de travail (on ne résiste pas de la même façon si l’on est salarié en contrat à durée indéterminée [CDI] ou si l’on est auto-entrepreneur) et dans chaque situation en fonction des techniques de production et de l’organisation du travail en découlant (la perruque, largement utilisée lors du travail aux pièces, n’existe plus sur la chaîne automatisée au maximum, qui ouvre d’autres possibilités de résistances). De plus, même si elles n’apparaissent pas liées directement au processus de production, d’autres formes de résistances – contre le fonctionnement global du système – peuvent se faire jour, polarisant un mécontentement et des frustrations qui ne peuvent s’exprimer sur le terrain – en général d’exploitation de la force de travail – où elles se situent.

Grèves. Etant donné que plus de la moitié de la population en âge de se faire exploiter l’est sous la forme de CDI, les formes de résistances peuvent s’apparenter avec toutes les formes de résistances antérieures, mais aussi avec des formes innovantes en relation avec les nouvelles techniques de production, notamment l’automation. La grève reste ainsi une des premières formes de résistance. Elle a pu prendre dans un passé récent la forme de mouvements illimités nationaux, comme en 1995 contre la réforme des régimes de retraite ou en 2006 contre le CPE.

Nous évoquerons ci-dessous la révolte des banlieues de 2005 ou le mouvement contre la loi travail lié à Nuit debout de 2016, qui n’étaient pas liés directement aux relations de travail. Mais ils ont quand même renforcé la prudence des pouvoirs économiques et politiques dans leurs projets d’adaptation des conditions de travail aux nécessités du capital, par crainte d’explosions sociales du style 1995 ou 2006, abandonnant toute attaque frontale pour une sorte de grignotage dans le détail de l’exploitation du travail au niveau des unités de travail. Le résultat est qu’à défaut de mouvements globaux, on se trouve devant toute une série de conflits locaux, spécifiques mais récurrents. Ils forment aujourd’hui la trame des résistances dans ce secteur des relations de travail, comme nous l’avons relevé au début de cet article en soulignant de nouveau que ces mouvements concernent presque tous des travailleurs ayant un emploi fixe, et pour lesquels le recours à la grève n’influe pas sur leur condition de travailleur – bien que dans la période récente, là où le rapport de forces penche du côté des dirigeants, de dures sanctions individuelles aient pu marquer ces conflits locaux (6). Là où la pression managériale – la terreur – se fait trop forte et porte particulièrement sur tel ou tel travailleur, pour les plus fragiles, au-delà de la dépression ou autre effet physique et/ou psychique, certains ne trouvent d’autre issue que dans le suicide, comme à La Poste ou à la SNCF.

Violence. Une autre caractéristique des conflits des vingt dernières années, par-delà les « grandes grèves » évoquées et cette poussière de petites grèves localisées, fut l’irruption d’une violence sociale, souvent sous forme de menace de destruction de l’appareil de production ou l’attaque physique de dirigeants. Cette voie fut ouverte en quelque sorte par le conflit Cellatex en 2000 (7) pour s’étendre dans la période 2009-2010 lors des restructurations conséquentes à la crise mondiale. Dans une période plus récente, ces poussées de violence sociale ont resurgi chez Goodyear à Amiens et chez Air France, pour revenir récemment dans la Creuse chez un sous-traitant de l’automobile, GMS, avec la menace de faire sauter la barraque. Ce qui montre la latence d’une violence qui peut resurgir à tout moment n’importe où.

Productivité. Il ne faut pas, dans l’évaluation de cette conflictualité, négliger les autres aspects de la sacro-sainte productivité qui, à défaut de grandes grèves et de conflits ouverts quels qu’en soient les caractères, s’exprime dans le quotidien de l’exploitation, soit dans des comportements individuels face aux règles de cette exploitation, soit collectivement. Les sociologues ont évalué l’impact de ces comportements sur la formation de la plus-value pour conclure qu’ils étaient infiniment plus efficaces quant à cette résistance que l’ensemble des conflits ouverts comme la grève. C’est pour une bonne part ce qui explique d’une part les évaluations – et les salaires –- du travailleur à la performance, et d’autre part le phénomène auto-entrepreneur (Uber et compagnie…) sur lesquels nous reviendrons.

Dans l’évaluation de la productivité – en fait de la mesure du taux de plus-value –, si le salaire reste un des éléments, d’autres éléments ont tout autant d’importance :
– le temps de travail avec le taux de présence c’est-à-dire l’absentéisme ;
– le rythme du travail lié au degré d’automatisation ;
– la qualification, c’est-à-dire le temps de formation lié au turnover ;
– la récupération qui peut se faire sur tous les éléments précédents comme sur la marchandise elle-même.

L’accent mis dans la période récente sur les salaires, les conditions de travail, la précarisation, l’automatisation, les réseaux sociaux et autres « modernismes », ont quelque peu relégué les problèmes qui étaient récurrents dans les périodes de plein emploi : l’absentéisme, le turnover et les variantes de la récupération.

Mais ils continuent d’exister et même ont pris d’autres formes adaptées à l’évolution des techniques de production et autres sans pour autant laisser pour compte ce qui se pratiquait autrefois.

Absentéisme. Commençons par l’absentéisme qui ne concerne plus que ceux qui sont en CDI ou en CDD. Un taux entre 4 % et 5% n’arrive pas à être réduit malgré la crise, poussé par des problèmes personnels, dont le stress dû aux conditions de travail – en gros des problèmes de vie. Evalué à 4,85 % du temps global de travail en 2010, il se maintient à 4,55 % en 2015 et a coûté 60 milliards d’euros en 2016. Bien sûr, ces chiffres ne concernent nullement le travail intérimaire ou l’auto-entreprise, puisque l’absence de l’intéressé n’est pas payée ; et pourtant cela peut avoir une incidence à cause du turnover incident à cette absence non rémunérée.

Sabotage et cyberattaques. Laissons de côté pour le moment la question du turnover qui recoupe toutes les formes d’exploitation du travail pour évoquer le sabotage qui s’insère entre le conflit ouvert – la grève notamment – et la récupération en bloquant le procès de production, permettant de « gagner » du temps. Il peut être une forme de radicalisation de la grève comme ce sectionnement de câbles dans la Haute-Loire en mai 2016, ou, aux Etats-Unis, pour épauler la grève de Verizon. Il peut être une action individuelle d’un travailleur particulièrement frustré (8). Mais tout comme pour la récupération individuelle dont nous parlons plus loin, ces formes de sabotages individuels, même si elles existent et même si leur  multiplication peut avoir un effet sur la productivité, ne sont que de l’artisanat eu égard aux énormes possibilités que donnent tous les processus informatiques (notamment les cyberattaques dont on a parlé tout récemment). Cela va du piratage (et vente) de données, au transfert de fonds bancaires (les banques sont toujours très discrètes sur l’importance de ce qui se réfère au sabotage et à la récupération) et à la cyberattaque de grande dimension (9).

Voler son employeur. « Voler son employeur, c’est la routine (10) » et cela concernerait un salarié sur trois, quel que soit son statut. (Il est dit aussi que c’est l’arme idéale des faibles.) Se partageraient trois sources de pertes eu égard à la productivité, par tiers pour chacun : le vol par les clients, par les salariés et les carences administratives. Mais là aussi, eu égard à ce qui est soustrait aux banques, cela relève de l’artisanat.

Si la perruque traditionnelle (fabriquer un produit avec la matière première et les machines de son entreprise) est devenue particulièrement difficile – elle s’est réduite avec l’organisation présente du processus de production –, l’introduction dans le secteur des services de l’usage de l’informatique donne certaines possibilités où l’on retrouve le vieux conflit entre le contrôle et le détournement de celle-ci (usage du téléphone, ou de l’ordinateur à des fins personnelles) (11).

Il est particulièrement difficile de chiffrer l’impact sur l’ensemble du procès de production d’autant plus que l’ampleur de la chaîne logistique entre production et distribution est étendue à l’échelle du monde (depuis le piratage maritime, le détournement de conteneurs, le vol de camions et de leur chargement), d’autant plus que l’énorme appareil destiné à prévenir les vols ou sabotages petits ou grands a un coût particulièrement élevé (rien que pour les « petits vols » le contrôle coûte plus cher que les vols eux-mêmes – pour ne pas évoquer le coût des patrouilles maritimes conjointes contre le piratage maritime en Mer Rouge).

Turnover. Etant donné que près de la moitié des travailleurs carburent sous un emploi précaire sous une forme ou sous une autre, le capital a-t-il résolu, en France comme ailleurs, la question du turnover, qui était une de ses plaies avec l’absentéisme dans sa période de prospérité ? On pourrait penser de prime abord, considérant que cette moitié précaire n’est payée que pour le temps de travail fourni et que c’est une variable d’adaptation de la marchandise force de travail aux impératifs de la production, qu’effectivement le capital tire un profit maximum d’une telle situation et particulièrement qu’il a résolu ce vieux problème.

Dans une profession particulièrement touchée par le travail précaire – l’hôtellerie-restauration – le turnover serait trois fois plus élevé qu’ailleurs (12). Ce que confirment d’autres enquêtes. 32 % des salariés pensent changer d’emploi (13). Ce zapping professionnel ferait qu’un précaire changerait d’emploi tous les deux ou trois ans. Un seul ­témoignage peut permettre de situer le problème ; cet intérimaire avec un CAP de ­boulanger-pâtissier a eu une « carrière professionnelle » chez un artisan boulanger-pâtissier, de manœuvre dans une usine métallurgique, puis chez un plâtrier, dans une carrière de minerai de fer, dans une boulangerie industrielle, dans l’enseignement, pour retourner dans l’usine métallurgique toujours comme intérimaire (14).

Mis à part le gâchis humain que représente avec sa part d’insatisfaction cette sous-utilisation de capacités professionnelles, la question se pose de savoir quel intérêt le capital peut réellement trouver dans cette solution à l’adaptation étroite de la marchandise force de travail aux nécessités de la production ? Car tout travail non professionnel de manœuvre suppose une adaptation plus ou moins longue pour acquérir assez d’expérience pour pouvoir atteindre le rythme de travail requis. Les plaintes patronales quant au zapping professionnel sont le revers de la situation que l’exploitation dans ces conditions a elle-même développées. Il faut quand même trois heures pour être capable d’ajuster dans le temps requis une portière de voiture sur son châssis. Même accrocher des pièces à galvaniser sur un support suppose une dextérité et une expérience que l’on n’acquièrent qu’après des journées de travail.

On pourrait multiplier les exemples qui montreraient que par son insatisfaction même, l’intérim a son revers qui n’est nullement la productivité recherchée par ailleurs. Comme ce secteur concerne la moitié de la population active, on peut considérer que les résistances ouvrières (c’est-à-dire le travailleur privilégiant son intérêt à celui du capital) font que cette orientation de l’organisation du travail pour résoudre certains problèmes de productivité ne résolvent rien en fait mais créent d’autres problèmes beaucoup plus difficiles à cerner et à résoudre.

Le Journal d’un intérimaire cité (note 14) souligne que dans l’usine les intérimaires ne s’écrasent pas du tout à cause de leur précarité : ils trouvent d’autres possibilités de lutte plus sournoises. Ils biaisent constamment avec le règlement et, en raison du stress, de la fatigue et des mauvaises conditions de travail (et parfois de leur vie personnelle) font un usage constant de tous les dopants possibles et que le tout a des incidences évidentes sur la sacro-sainte productivité. Le vol de petits outils et, lorsque c’est possible, de matériel, le vol de temps en prenant des pauses diverses sévit tout autant qu’ailleurs.

Blocages. Si toutes ces résistances concernent le monde de l’exploitation directe de la force de travail, il est un autre champ de résistance, hors de ce domaine mais qui recoupe les impasses dans lesquelles les tentatives de marche en avant du système en France sont tout autant bloquées. Il est de fait que plusieurs « grands projets » du développement capitaliste se heurte à des résistances telles qu’elles conduisent à des blocages. Chacun peut avoir connaissance des oppositions globales à l’exploitation du gaz de schiste ou à l’expansion du tout-nucléaire ou les « bonnets rouges » en Bretagne, ou de blocages plus ponctuels comme Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon, du site de Bure et autres avec la formation de ZAD. Mais ces oppositions existent également dans le détail de la mise en œuvre locale de politiques touchant tous les secteurs de la vie sociale, dont on n’a connaissance souvent qu’au hasard de contacts personnels (15). Ainsi, le blocage dans l’expansion et la modernisation du ­capital en France rejoint les blocages dus aux résistances ouvrières. Elles contribuent d’une part à faire fuir les industries tant par leurs difficultés d’expansion que par les coûts de production qui ne supportent pas la concurrence étrangère, d’autre part dans la méfiance des investisseurs étrangers devant une réputation amplifiée par la médiatisation mondiale d’incidents sociaux comme ceux de Goodyear ou d’Air France.

Il est évident que la France de 2017 n’est plus la France de 1945. Les structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail ne sont pas du tout ce qu’elles étaient alors : cette exploitation optimum, de la source de la plus-value ou de l‘utilisation d’une partie de cette plus-value entre production et consommation dépend étroitement des structures de l’entreprise capitaliste elle-même et des techniques utilisées à l’intérieur de chaque entreprise.

Gérer : l’exemple des retraites. Prenons un seul exemple : les régimes spéciaux de retraite, un os difficile à digérer pour le capitalisme d’aujourd’hui. En 1945, la nécessité de redresser rapidement le capital en France nécessitait  de favoriser les secteurs clés tant de l’encadrement politique que de l’économie. Les régimes spéciaux devaient s’assurer de la solidité de ces secteurs pour l’ensemble du pouvoir. Ces régimes spéciaux, beaucoup plus favorables que le régime général (lui-même avantageux par rapport à ce qui se faisait auparavant) œuvraient en ce sens. D’un côté, ces régimes spéciaux touchaient l’administration d’Etat et des collectivités, l’appareil de sécurité (policiers et militaires), l’appareil juridique (toutes professions concernant le droit), l’enseignement et la colonne vertébrale d’alors de l’économie (l’énergie – mines et électricité –, les transports dominants – chemins de fer et aérien). Pour ces derniers régimes, la pénibilité du travail pouvait également justifier quelque peu ce « privilège ». Sauf ce qui touche la fonction régalienne de contrôle-répression (eux aussi touchés par l’évolution des techniques) tous les autres régimes spéciaux sont devenus ou inexistants (il n’y a plus de mines) ou totalement anachroniques d’autant plus que, face à la crise et au tarissement des ressources le recours s’est fait de plus en plus important à des travailleurs précaires restant hors du statut privilégié.

On pourrait multiplier les exemples de tels anachronismes dont le coût global impose d’être réduit voire supprimé, car consommant inutilement de la plus-value, ce qui crée d’une part des situations de conflit permanent (on comprend bien que les intéressés défendent bec et ongles leurs « avantages acquis ») et d’autre part constitue une incitation revendicative dans le secteur général. Il est évident que la généralisation de la retraite avec l’institution d’un système de points (déjà pratiqué pour la retraite complémentaire) et son financement par l’impôt lié à l’activité économique serait un formidable coup de pied dans la fourmilière, d’une part dépossédant de tout pouvoir un tas d’institutions de gestion paritaire, dont les syndicats, et d’autre part permettant une simplification et une rationalisation avec la mise en place de toutes les numérisations possibles.

Plus-value. Mais ces régimes spéciaux, pour importants qu’ils soient dans la nécessité d’une réforme de l’ensemble du système, ne sont qu’un des éléments intervenant dans cette nécessité. C’est un des problèmes structurels mais le problème central reste pour le capital en France (et européen de surcroît) d’accroître la part de plus-value extraite dans la production, que celle-ci soit réalisée sur le plan national ou international (à travers les multinationales françaises), et de limiter, comme nous venons de le souligner, la part de celle-ci absorbée par tous les corps intermédiaires en vue de la réalisation de cette plus-value dans la consommation.

Prélèvements sociaux. Ceci explique l’insistance constante sur le taux des prélèvements sur le PIB – en fait sur cette plus-value – pour le fonctionnement de l’Etat et la redistribution sociale (nécessaire tant pour garantir la paix sociale que pour assurer un minimum de fonctionnement au système dans le cadre national voire européen) : ce taux des prélèvements sociaux atteint 46 % et le taux global de la dépense publique atteint 56 % du PIB (la moyenne européenne est de 40 % dont 37 % pour l’Allemagne). La situation démographique spécifique de la France peut, en partie seulement, expliquer ce décalage : une population avec une dominante de vieux et de jeunes, les dépenses de santé et vieillesse d’une part, et d’aide familiale et d’éducation d’autre part, contribuent à cette spécificité française.

Même si elles ont pu subir quelques atteintes, l’ensemble des conditions préservant les « garanties sociales » sont restées intactes, en raison des résistances et de la prudence conséquente des gouvernants, ce qui explique ces différences dans les possibilités de survie en France et, partant, du taux élevé des prélèvements sociaux.

Comme nous l’avons déjà souligné, l’ensemble des résistances de toutes sortes a fait que pas plus la droite que la gauche n’ont voulu les affronter directement, ou leurs rares tentatives ont échoué. Cela non seulement n’a pas permis de réduire le taux des prélèvements alors que les tentatives d’augmenter la plus-value extraite directement (voir toutes les restructurations du cadre de l’exploitation de la force de travail) ne donnaient que des résultats mitigés car soulevant plus de problèmes qu’ils n’en résolvaient et créant d’autres formes de résistance.

L’impasse que nous avons soulignée devient une question de simple survie pour le capital en France et elle implique de réduire drastiquement d’une part les limites à l’exploitation directe de la force de travail (d’où les projets touchant tant les embauches et les licenciements, les facilités de licenciement et leur indemnisation éventuelle) qu’aux accessoires du salaire (financement et réorganisation de la gestion des avantages sociaux). Par ailleurs, ces réformes de fond permettraient une rationalisation de la gestion et de l’ensemble des prélèvements sociaux et autres et l’introduction de méthodes modernes de management. Attendons pour voir.

« Union nationale ». Ce qui se passe sur le plan politique peut s’assimiler d’une certaine façon à une union nationale. Dans le passé, les unions nationales n’ont jamais présagé rien de bon pour l’ensemble de la population et plus particulièrement la classe ouvrière. Il s’agit d’imposer à ceux-ci des sacrifices tels qu’ils apparaissent absolument nécessaires pour leur survie même, comme en temps de guerre. La « Patrie capitaliste française » est-elle si menacée face aux ennemis que représentent les autres capitalismes nationaux et mondiaux ? Mais en fait ce n’est pas de cela qu’il s’agit : dans le sauvetage patriotique de l’union nationale, l’ennemi qu’il s’agit de vaincre est l’ensemble de ceux qui peu ou prou font que le capital en France se sente assez menacé pour lancer cette expérience de sauvetage national.

« Interlocuteurs sociaux ». Il reste une question non négligeable dans tous ces projets, celles des « interlocuteurs sociaux ». Pas seulement les syndicats mais aussi toutes les représentations de la société civile dont l’irruption dans les processus de blocage ont été déterminants mais dont il est difficile de prévoir un avenir tant il s’agit d’un domaine imprécis tant dans ses objectifs que dans ses formes d’action. Par contre le rôle des syndicats dans l’encadrement de la gestion de la force de travail n’est plus à faire, même si ce rôle se limite plus aujourd’hui à une force légale qu’à une force d’adhésion. Qu’ils soient patronaux ou de salariés, les syndicats restent un maillon légal incontournable, au cœur de l’activité économique : ce sont eux qui sont les premiers à être consultés en vue des réformes essentielles.

Certains peuvent regretter la période de l’immédiat après-guerre où la CGT était, sous une forme de capitalisme d’Etat, pratiquement le seul syndicat représentatif, pouvant intervenir à tous les échelons de gestion et de contrôle tant de la force de travail que des termes du contrat de travail. On ne souligne pas suffisamment que les différentes scissions syndicales au cours des soixante-dix années écoulées ont plus représenté la défense d’intérêts spécifiques que les questions politiques ou d’orientation interne (réformisme contre radicalisme) habituellement avancées. On peut pourtant relier ces scissions au mouvement global de transformation des conditions et du contenu de la gestion de la force de ­travail (16).

Ce mouvement global ne permet guère de prévoir quel sera le futur des relations de travail en fonction notamment de l’évolution des techniques et de ses effets sur la productivité du travail. Par exemple un texte récent, Imaginer l’avenir du travail (17), distingue les travailleurs de « l’organisation apprenante », ceux des « plates-formes apprenantes virtuelles », « le superintérim » et le « taylorisme new âge ». Les premiers, qui restent dans le « salariat et le lien de subordination classique », auraient des « perspectives de formation continue et de mobilité ascendante » ; les deuxièmes aussi, mais comme ils perdraient le « lien de subordination » ils iraient, comme ceux des deux dernières catégories, vers des « risques psychosociaux » ; les deux dernières catégories concerneraient des travailleurs peu ou non qualifiés (les intérimaires plutôt dans les services, les tayloristes plutôt dans la production), leur autonomie serait subie plutôt que choisie et ils n’auraient guère de « perspectives de ­mobilité ».

Si les syndicats, dont le pouvoir bureaucratique dans l’entreprise est fortement entamé par cette individualisation des décisions aux mains des représentants élus hors de toute intervention supérieure, si leur pouvoir au sein de toutes les organisations paritaires disparaît du fait de l’élimination radicale de tous ces organismes, que leur reste-t-il en dehors d’une adhésion de leurs membres qui au cours des années seréduit comme une peau de chagrin ? C’est ce qui devient, pour partie, le cœur du débat gouvernemental. Il n’est pas sans intérêt de constater que lors de ces premiers entretiens, les syndicats se soient félicités de l’intention du pouvoir politique visant à « redonner du pouvoir aux syndicats de branche ». Pour monnayer leur soutien à des réformes préjudiciables aux travailleurs ? Echangeraient-ils leur pouvoir légal menacé contre un plat de lentilles ?

Ce ne serait pas nouveau. Tant qu’existe une exploitation de la force de travail, quelles qu’en soient les formes et les conditions, des résistances se développent et si des transformations ont visé à vaincre certaines formes de résistance, d’antres ­naissent à leur tour dans une dialectique résistance-répression qui durera tant que durera l’exploitation de la force de travail par le ­capital.

Qui vivra verra comme dit le proverbe, personne n’est prophète sur ce territoire de la lutte de classe. D’autant plus que l’activité économique sur laquelle se baserait l’essentiel des réformes envisagées dépend entièrement de l’évolution non seulement de l’Europe mais du monde entier, évolution dans laquelle le capital doit faire face à ses problèmes intrinsèques mais aussi de plus en plus aux conséquences de l’impact de son développement sur l’environnement naturel.

H. S.

Notes

(1) Courriel de T. S.
(2) Institut allemand WSI, filiale de la Confédération allemande des syndicats (Deutscher Gewerkschaftsbund).
(3) « 3 millions de jours de grève en France », Manon Meisterman, 31 mars 2016, Fondation iFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques).
(4) Site « C’est la grève, agenda des grèves en France » : http://www.cestlagreve.fr
(5) Voir Annexe ci-dessous.
(6) Pour ne citer que la SNCF, on constate de nombreuses actions locales sur les conditions spécifiques de travail – récemment, Le Bourget gare de triage en janvier, Trappes gare de triage le 27 mars, Libourne et Contras le 24 mai .  Grèves entraînant des menaces de sanctions contre les syndicalistes de base. Révolution permanente, Notre classe, Change.org, Le Parisien, 27 mars 2017.
(7) Voir « A Givet, une nouvelle forme de la lutte de classe ? », Echanges n° 94 (été 2000), « Quelques précisions sur Cellatex », n° 95 (automne-hiver 2000), et  Cellatex, quand l’acide a coulé, un chef-d’œuvre de récupération », n° 97 (été 2001).
(8) Selon une étude évoquée par Le Figaro (2 mars 2016), la France serait le pays où les salariés seraient les moins heureux, globalement insatisfaits, et les moins impliqués dans l’exécution de leur mission. On demande à voir si ce n’est pas aussi le cas dans d’autres pays. Un exemple de ce sabotage individuel est donné par ce qu’on a appelé « l’affaire des chocolats » (10 janvier 2016) où une ouvrière de la confiserie industrielle Lindt d’Oloron -Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques) mettait de petites pièces métalliques dans les crottes de chocolat passant sur la chaîne de production où elle œuvrait (elle a été condamnée à un an de prison avec sursis).
(9) La dernière de ces cyberattaques, d’ampleur internationale a touché la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, le Portugal, le Mexique, l’Australie et la Russie. En France, Renault a été contraint de stopper la production dans plusieurs sites, les robots étant totalement déréglés (rapport de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information [ANSSI] cité par Le Point.fr, 13 mai 2017) (http://www.lepoint.fr/automobile/actualites/cyberattaque-pas-d-entites-francaises-touchees-a-part-renault-anssi-13-05-2017-2127093_683.php).
(10) Catherine Boulay, France Inter, 24 février 2016.
(11) On ne sait si cela peut donner unne mesure de la dimension de cette utilisation personnelle des réseaux sociaux de l’entreprise, mais pour pallier cette forme de détournement, Google autorise ses employés à consacrer 20 % de leur temps de travail à l’usage personnel des instruments de travail.
(12) « Turnover, comment lutter contre ? » Mylène Sackswik, directrice d’une agence d’intérim, L’Hôtellerie-Restauration, 15 février 2017 (http://www.lhotellerie-restauration.fr/journal/emploi/2017-02/Turnover-comment-lutter-contre.htm).
(13) Newsletter Mode d’emploi, avril 2012.
(14) L’Usine nuit et jour, journal d’un intérimaire, de Patrice Thibaudeaux, éd Plein chant, 2016.
(15) « Il n’y a pas de miniluttes », Echanges n°154 (hiver 2015-2016), correspondance sur une lutte locale contre une réforme de l’enseignement public.
(16) « La loi sur la représentativité et l’indépendance des syndicats », Echanges n° 129 (été 2009), « Heurs et malheurs de la réprésentativité syndicale », Echanges nos 133 (été 2010) et 135 (hiver 2010-2011) et, sur la loi El Khomri, « Six mois de lutte, pour qui et pourquoi ? », Echanges n° 156 (été 2016).
(17) Imaginer l’avenir du travail, quatre types d’organisation du travail à l’horizon 2030, de Salima Benhamou, document de travail de France Stratégie (Commissariat général à la stratégie et à la prospective, un laboratoire d’idées (« think tank ») placé auprès du Premier ministre), http://www.strategie.gouv.fr/document-de-travail/imaginer-lavenir-travail-quatre-types-dorganisation-travail-lhorizon-2030

ANNEXE

Les statistiques économiques, un outil biaisé

La critique de cet instrument que sont les statistiques économiques n’est plus à faire. Dès le milieu du xixe siècle, le premier ministre britannique Disraeli émettait cette célèbre constatation : « Il y a trois sortes de mensonges : le mensonge ordinaire, le parjure et la statistique » (« « Lies, damned lies, and statistics »). Plus récemment un autre premier ministre britannique, Churchill, donnait une précision intéressante : « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées. » Et cet autre aphorisme : « Les statistiques c’est comme le bikini, ça montre tout mais ça cache l’essentiel. » Si le sujet vous intéresse : La Statistique ou une autre façon de représenter une nation, d’Emmanuel Didier (La Découverte, 2011) ou un entretien avec l’auteur de ce livre dans La Croix : « Il faut avoir une lecture critique des statistiques » (http://www.la-croix.com/Economie/France/Emmanuel-Didier-Il-faut-avoir-lecture-critique-statistiques-2016-05-01-1200757084).

Le moindre frémissement est commenté, récupéré par des politiques qui ne racontent plus d’autre histoire que celle des chiffres. Pourtant la réalité économique et sociale ne se résume pas à l’arithmétique. C’est là un débat permanent : les statistiques sont-elles des données objectives au service de la décision politique ? Ou bien des outils qu’on manipule pour servir une idéologie ? Sans doute un peu des deux. Il faut peut-être commencer par revenir aux origines mêmes du mot « statistique » forgé au xviiie siècle à partir du terme italien statista, l’homme d’Etat. C’est donc bien, dès le départ, un outil au service du gouvernement.

Ce qui a évolué, c’est que les statistiques sont devenues une fin autant qu’un moyen. La culture de l’évaluation, appliquée à l’action publique, a fait son chemin.