Février-juin 2016 : six mois de lutte, pour qui et pour quoi ?

Ce qui suit a été écrit avant la tuerie de Nice (14 juillet), pour tenter de rassurer les camarades de l’étranger qui voyagent, et reçoivent à travers ­divers médias (y compris ceux des ac­ti­vistes français) l’image d’une France un peu à feu et à sang. Outre l’inquiétude quotidienne que des actions « terroristes » imprévisibles et incontrôlables de ce genre peuvent susciter, peu de changement à ce que nous avions écrit fin juin. Sauf peut-être de constater que les médiatisations de tout événement de quelque importance mondiale (le pseudo-coup d’Etat en Turquie, l’intronisation de Donald Trump aux Etats-Unis, l’état d’urgence en France, etc.) relègue aux oubliettes temporaires ce qui faisait la une des médias la veille (qui parle aujourd’hui des migrants ou de Nuit debout ?) (1)
Quelle était la vie à Paris en ces jours de fin juin 2016 ? Les questions posées par des camarades étrangers laissent penser qu’ils croient trouver ici, d’après les informations diverses qu’ils recueillent, une vie quotidienne totalement perturbée par une montée des conflits. Paris devait connaître effectivement le 28 juin la douzième grande manifestation contre la loi dite El Khomri (du nom de la ministre du travail) ou plus simplement « loi du travail », qui fut présentée en conseil des ministres le 9 mars.
Sauf pour l’énorme déploiement des forces de répression (2 000 à 3 000 policiers pour les dernières manifestations) et les perturbations causées dans le trafic routier, la vie à Paris n’a guère été troublée depuis le début de ces actions de résistance. Il n’y a eu aucun manque de ravitaillement, si l’on excepte une grève dans les transports ferroviaires pour des questions spécifiques aux cheminots aujourd’hui terminée, les transports ont en général fonctionné selon leurs horaires, les terrasses des cafés étaient abondamment remplies chaque soir, les écoles et les universités sont ouvertes et les examens se sont déroulés normalement, les matchs de l’Euro de foot n’ont été troublés que par les débordements nationalistes des hooligans. Si des commandos de quelques centaines de personnes peuvent effectuer des raids nocturnes sur le siège de la CFDT ou de la CGT, cela reste très marginal et ne trouble en rien la vie de la ville. Pendant les cinq derniers mois, mis à part quelques points forts temporaires, cette situation a été à peu près ce que je viens de décrire, bien qu’il se soit passé des événements qui valent la peine d’être notés, notamment quant à l’évolution des différentes composantes du mouvement d’opposition à la loi El Khomri. C’est en ce sens que je pense examiner séparément chacun de ces différentes composantes tout en insistant sur le fait que bien qu’elles soient restées distinctes, elles n’ont pu se développer que dans un contexte global et ont pu converger occasionnellement.
J’ai séparé quatre de ces composantes : les étudiants, les syndicats et les travailleurs, « Nuit debout » et la marginalité des activistes dont les frontières sont mal définies, qui peuvent se retrouver dans un même événement décidé par l’une ou l’autre de ces composantes. Pourtant, avant d’entrer dans les détails de la situation en France et le rôle qu’ont pu y jouer les différentes composantes, je dois expliquer ce que je considère comme plus important, le contexte global dans lequel ces composantes opèrent et les situations respectives dans la composition de classe, ce qui explique à la fois leurs convergences et leurs différences.
Un mécontentement général

Ce qui est commun à toutes, c’est un mécontentement général. Ce mécontentement s’est développé dans un rejet des structures politiques, des politiciens ; motivé par leur impuissance face aux problèmes économiques, sociaux et environnementaux causés par l’activité capitaliste mondiale. Ce rejet a été pour la France renforcé par la désillusion de ceux qui avaient encore pu croire aux promesses du présent président social-démocrate. On pourrait penser qu’un mécontentement aussi généralisé donnerait naissance à un puissant mouvement unifié mais on est contraint d’admettre que ce n’est pas du tout ce qui est arrivé dans ces derniers mois. Les conséquences de ce mécontentement sont très diversement appréciées et avec de grandes variations selon les positions dans les structures de classe (2). Parmi la masse imposante des salariés on peut distinguer trois catégories : ceux avec de hauts revenus, ceux avec des revenus moyens et ceux avec de bas revenus ; chaque catégorie montre des réactions très différentes devant ce qui semble être un mécontentement général. La catégorie la plus basse doit d’abord lutter pour son niveau de vie qui pourrait engendrer une plus grande implication dans les luttes : pourtant, cette catégorie ne fut que très rarement impliquée dans le actions de ces cinq derniers mois, et certainement pas d’une manière massive. La raison en est que toutes les dispositions (allocations diverses) destinées à pallier les difficultés matérielles des bas revenus sont toujours en place avec une certaine efficacité sociale, bien qu’elles puissent avoir été quelque peu réduites au cours des années récentes. D’autre part, ceux qui sont victimes d’un emploi précaire quelles qu’en soient les conditions, ne font rien qui puisse les faire tomber dans la case encore plus précaire du chômage.
La catégorie moyenne et celle des hauts revenus, dans une certaine mesure, sont moins concernées par l’insécurité de l’emploi et les questions de salaires mais peuvent quand même sentir une certaine menace d’insécurité, subissant dans le même temps une pression dans le travail, avec une dégradation des relations de travail, alors que dans la vie quotidienne sévit une dégradation parallèle des conditions de vie par la modification de l’environnement. Ces catégories des « classes moyennes » se retrouvent dans une revendication et certaines formes de militantisme touchant la « qualité de la vie », ce qui inclut aussi la possibilité de changer leur futur et celui de leurs enfants ; ces enfants, dans leur adolescence et après affrontent le même type de problèmes, renforcés pour eux par l’appréhension de ne pas trouver le job adéquat à leurs espoirs et à leur qualification. D’où l’implication particulière de ces jeunes dans le présent mouvement.
Toutes ces considérations définissent le caractère de ces luttes et leurs limites. Toutes les manifestations et/ou les grèves de cette année n’ont jamais attiré des foules aussi importantes que les mouvements des années précédentes (comme le CPE) et également la présence récurrente d’une « minorité agissante ».
En quoi consiste exactement la « loi El Khomri » ?

La loi « El Khomri » a été votée définitivement le 21 juillet par les députés. D’une certaine façon, bien des participants aux diverses manifestations n’ayant aucune autre opportunité d’exprimer leur mécontentement, n’étaient là que pour « marquer le coup ». De cela découle que pour beaucoup, il s’agissait non de discuter (contrairement aux syndicats), mais de demander le retrait de la loi, ce qui interdisait toute négociation à son sujet. Au-delà de cette position radicale (qui pour certains syndicats dont la CGT ne sont que des mots) et des discussions sur des dispositions de la loi, la plupart des débats tournent autour des conséquences sur les relations de travail des dispositions de son article 2 qui autoriserait dans certaines conditions des accords d’entreprise au niveau d’une usine la transgression des protections légales du code du travail. Il serait trop long d’expliquer ici en détail ce qui est en cause pour les syndicats et les travailleurs, mais il est possible d’en donner les grandes lignes :
u la « loi travail » n’est que la dernière tentative d’adapter les relations de travail à l’évolution des structures de la production capitaliste. On peut voir depuis des années une tendance constante, dans les discussions et les accords sur ces relations de travail, d’un transfert du niveau national et des branches professionnelles vers le niveau de l’unité de travail – usine ou bureau. On peut retracer les principales étapes de cette tendance avec les lois Auroux en 1982 (un tiers des dispositions du code du travail furent alors modifiées), les lois Aubry en 1999 (l’application de cette loi devait être discutés et mises en œuvre au niveau du lieu de travail avec les délégués syndicaux de l’entreprise) et la loi sur la représentativité syndicale de 2008 (qui donnait aux délégués syndicaux de base reconnus représentatifs dans l’entreprise le pouvoir de discuter des conditions de travail sans avoir à suivre les directives nationales des confédérations). La loi El Khomri est seulement la dernière étape de cette évolution qui prive les syndicats nationaux de leur pouvoir légal d’intervenir dans les relations sociales de l’entreprise ;
u si l’on considère qu’actuellement moins de 10 % des salariés français sont syndiqués dans les quatre plus importantes confédérations syndicales (CGT, CFDT, FO, CFE-CGC) (et d’une manière très inégale suivant les branches professionnelles), on peut en conclure que le pouvoir des syndicats réside seulement dans ce que la loi (le capital) leur concède. De cela découle leur réaction contre ce nouveau pas dans les relations sociales qui touche leur position quant à leurs possibilités d’intervention dans les relations de travail, laquelle est liée par ailleurs avec leur conception du rôle du syndicat et aux positions de la majorité de leur base réduite. C’est seulement ce dernier point qui peut expliquer les positions différentes dans le présent conflit entre les deux principaux syndicats, la CGT et la CFDT ; de telles divergences à l’intérieur de la CGT peuvent expliquer les tergiversations de cette centrale tout au long des cinq mois de conflit ;
u la loi El Khomri ne crée pas une nouvelle situation dans laquelle les travailleurs seraient privés de quelque droit touchant leurs conditions de travail (c’est un des principaux arguments des opposants à la loi). Une telle position ignore le fait que dans les années écoulées on a vu de nombreux exemples de travailleurs d’une usine ou d’une entreprise pris dans un dilemme posé par les dirigeants : ou bien accepter de sérieuses dégradations de leurs conditions de travail ou bien être licenciés. La loi semble vouloir donner un cadre légal à de telles situations. Mais ce n’est pas tant la loi qui crée la situation dans ce conflit capital-travail que le rapport de forces qui donne la forme et l’issue du conflit.
Quel jeu joue la CGT ?

Comme nous l’avons souligné ci-dessus une partie importante de l’opposition et de l’action contre cette « loi du travail » a été motivée plus par le mécontentement général que par une opposition à un texte qui n’était pas encore bien défini et qui ne les concernait éventuellement qu’indirectement. En fait, les syndicats – les travailleurs qui les soutenaient éventuellement – ont constitué l’épine dorsale du mouvement d’opposition depuis son début jusqu’à aujourd’hui. Et la CGT était la vertèbre la plus forte de cette épine dorsale. Elle était engagée dans un double jeu (de concert avec deux autres centrales syndicales, Force Ouvrière et Sud). D’une part elle était le théâtre d’affrontements de tendances au sein de sa bureaucratie interne (les unes plus radicales, les autres en faveur d’un accord) et d’autre part elle tentait de faire pression sur le gouvernement dans l’espoir de maintenir ses positions légales. Au cours de cette lutte des mouvements plus indépendants des syndicats prirent à certains moment de la lutte de l’importance et ne pouvaient plus être ignorés, car ils donnaient le ton aux manifestations et aux grèves d’une manière quelque peu erratique. Il n’y eut en fait, dans ce mouvement de cinq mois, aucune réelle unité, aucune cohérence dans cette alternance entre manifestations et grèves.
Quand le projet de loi fut révélé à la mi-février, la CGT, de concert avec tous les autres syndicats, essaya de le modifier par des discussions directes avec le gouvernement, mais cette tentative rencontra une forte opposition des membres du syndicat. Séparément et indépendamment de l’appareil CGT, quelques syndiqués lancèrent une pétition sur Facebook qui réunit en peu de jours plus d’un million de signatures. Fort de ce succès ce groupe informel lança un appel à manifester pour le 9 mars, un appel suivi par les travailleurs mais surtout par les étudiants et lycéens. Ce mouvement indépendant prit de l’ampleur tout au long de mars (voir ci-dessous sur le mouvement étudiant) et contraignit la CGT à se retirer du processus de discussion (une position maintenue par la CFDT) et à organiser une manifestation commune pour le 31 mars, manifestation qui fut certainement une des plus imposantes de tout le mouvement. Mais après ce sommet, les manifestations n’arrêtèrent pas de décliner – sans aucune autre explication, pour ce qui concerne les lycéens et les étudiants, que les vacances scolaires.
Il est difficile d’expliquer pourquoi la CGT lança à la fin de mai une série de grèves illimitées (peut-être pour appuyer des négociations secrètes, et peut-être pour reprendre un contrôle sur le mouvement qui lui avait échappé en mars). Ces grèves furent lancées, soit dans des secteurs pour des problèmes spécifiques n’ayant rien à voir avec la loi El Khomri (comme à la SNCF où la lutte concernait la réforme du statut de cheminot), soit dans des secteurs où la CGT avait une forte influence : dockers, raffineries, employés de voirie, routiers. Si ces grèves causèrent quelque trouble elle ne conduisirent jamais à une grève générale et souvent même les déclarations de grève illimitée n’étaient guère suivies, comme dans les transports publics de la région parisienne. Et ces grèves limitées et peu efficaces (bien que parfois soutenues par l’apport d’activistes du mouvement) se désagrégèrent peu à peu. Depuis lors, le travail a repris partout.
Si la CGT pensait que ces grèves donneraient un second souffle au mouvement et notamment aux manifestations qui se poursuivirent jusqu’à récemment, ils manquèrent leur but parce que la participation à ces manifestations répétées était de plus en plus faible même si parfois elles prirent un tour plus violent. On peut s’interroger sur le point de savoir si derrière ces hauts et ces bas et les alternances grèves et manifestations il n’y avait pas une stratégie de museler le mouvement indépendant qui se dessinait.
Pendant ces mois de lutte, la CGT et les autres syndicats d’opposition à la loi semblaient vouloir créer une image de syndicats combatifs, se comportant pourtant d’une certaine façon comme une minorité agissante espérant amorcer par les diverses interventions le début d’un mouvement plus vaste. Cette position avant-gardiste était partagée par l’ensemble des acteurs que le mouvement associait sous la bannière du retrait de la loi. Cette position commune n’était nullement nouvelle et quelles qu’en soient les données et les avancées des tentatives diverses furent totalement inefficientes dans leur but de stopper le déroulement législatif dont il est évident aujourd’hui qu’elle sera finalement adoptée et mise en application.
Le mouvement étudiant et lycéen

Le fait que dans les premiers jours du mouvement d’opposition à la loi, ce furent les lycéens et les étudiants qui formèrent le noyau actif de cette opposition de février à mars démontre clairement que ces jeunes se sentaient concernés par cette réforme. Même s’ils étaient motivés par la crainte de ne pas trouver un emploi à la fin de leur carrière universitaire autant que par le mécontentement général endémique. Il était évident que les jeunes des banlieues n’ont pratiquement pas participé au mouvement étudiant et qu’ils furent à peine présent dans les actions autour de Nuit debout (la région parisienne compte 3 millions de collégiens et lycéens et 700 000 étudiants, il n’y eut à aucun moment une participation massive de ceux-ci). Bien que le mouvement étudiant ait été organisé par les syndicats d’étudiants et de lycéens il a pris rapidement un caractère autonome à la fois quant à de initiatives locales indépendant et en termes de radicalisme ;
Mais on doit considérer que cette autonomie et ce radicalisme ne réussirent pas du tout à briser les perspectives de carrière des uns et des autres : la participation étudiante et lycéenne s’arrêta pratiquement après les vacances de Pâques et le troisième trimestre scolaire se déroula sans anicroche : les étudiants et lycéens devaient passer leurs examens et ne souhaitaient pas briser leurs perspectives de carrière.
Nuit debout

Nous renvoyons, pour une tentative de compréhension de ce mouvement, à notre article « Nuit debout, un patchwork expression d’un ras-le-bol généralisé » (Echanges n°155, printemps 2016 – http://www.echangesetmouvement.fr/tag/nuit-debout/) qui soulignait les limites d’un rassemblement qui peinait à ressembler au « mouvement des places » apparu dans le monde les années précédentes, et qui n’a pas réussi à dégager une unité « au-delà de la volonté évidente de “continuer” » ce qui n’est même pas arrivé, les rassemblements s’amenuisant au long du mois de juin, pour disparaître ensuite.
Citons notre conclusion : « Même à travers ses limites et ses faiblesses, l’existence même de ce mouvement Nuit debout apparaît être un témoin et certainement une étape vers une prise de conscience collective de cette faillite d’un système. L’avenir dira sous quelle forme et à quelle dimension. Dans ce qu’elle sera en fait et pas du tout dictée par l’un ou l’autre, pas par nous en tout cas. »
Les marginalités

J’ai mis ce mot au pluriel parce que cette sorte d’action – distincte des plus importantes – a pu prendre différentes formes et était organisée (ou pas) par différents groupes œuvrant séparément ou ensemble de manières différentes en fonction de situations différentes. Ces groupes peuvent même se trouver en violente compétition – « plus révolutionnaire que moi, tu meurs ».
Je considérerai seulement ce qui est arrivé au cours de ces cinq mois de protestations sous toutes ses formes, pas seulement celles qui se rattachent aux actions violentes les plus souvent relatées, souvent répondant à la violence des policiers (mais pas toujours), pas seulement dans l’importance des dégradations matérielles mais aussi dans toutes sortes de perturbations, soit distinctes, soit en marge des plus importantes actions, en général les manifestations.
Je veux souligner deux points que je considère comme essentiels dans ces marginalités quels que soient leur forme et leur caractère :
u elles procèdent toutes du même concept d’avant-garde. D’un côté ceux qui les composent pensent que leur action au cours d’une manifestation va entraîner un grand nombre des manifestants vers quelque chose de plus important, une émeute par exemple (effectivement dans quelques manifestations on a pu voir s’amorcer une telle participation de manifestants « pacifiques », syndicalistes ou pas, mais ce fut toujours très limité). D’un autre côté ils peuvent penser par des actions directes distinctes donner un exemple de ce qui pourrait être fait pour sortir de l’inefficacité des récurrentes manifestations ;
u on doit noter que ces actions violentes peuvent être organisées par des minorités réduites sans être l’objet d’une répression de la part des autres participants (sauf par les services d’ordre syndicaux), parce qu’elles trouvent une sorte d’approbation pour leur action.
Mais la question que l’on peut se poser, au-delà de ce caractère minoritaire d’avant-garde, est dans la nature des buts de leur action. Ils ne furent jamais dans la position de perturber sérieusement la vie quotidienne normale durant ces derniers mois ni de changer le caractère des manifestations. Au-delà du fait de cette inefficacité, au-delà du fait d’avoir été réprimé parfois durement, une autre question se pose sur l’impact politique de ces tentatives de dépassement.
Quelques considérations politiques

Dans moins d’un an aura lieu en France une nouvelle élection présidentielle et le président présent pourrait de nouveau être candidat.
Pourtant, sa popularité et celle du Parti socialiste dont il est le représentant sont si basses que les chances d’un candidat social-démocrate d’être élu sont quasiment inexistantes.
D’où une simple question que nous nous sommes posé dès l’annonce de ce projet de loi El Khomri : était-ce aussi urgent de proposer au vote une loi aussi impopulaire, seulement capable de provoquer une forte mobilisation et d’accroître le discrédit de tous ces politiciens ?
D’une part, le fait que le gouvernement a été capable de maintenir le processus de vote de la loi devant une certaine agitation sociale (mais de faible ampleur il est vrai), peut lui assurer des gains politiques dans la « France profonde ». D’autre part, les actions minoritaires violentes (et leur surdimensionnement dans les médias) aussi bien que l’apparente radicalisation de la CGT peuvent renforcer cette réputation nouvelle de capacité de garantir la « loi et l’ordre ».
Il est difficile présentement de dire si le gouvernement socialiste mérite un diplôme de machiavélisme politique ou s’il a su habilement jouer sur les circonstances. Mais toutes les oppositions paraissent fondre au soleil des vacances d’été et la « loi du travail » a bien été votée et apparemment elle sera mise en œuvre. Et tous les acteurs pacifiques ou violents de ces cinq mois de lutte peuvent peut-être se vanter d’avoir été cocus. Une autre question peut aussi se poser : l’échec de ces six mois de manifestations diverses n’entraînera-t-il pas une démoralisation de ceux qui agirent durant ces jours, prévenant ainsi un mouvement de plus grande ampleur dû au mécontentement global ? Ce qui pourrait aussi faire penser à une autre manipulation du pouvoir.
H. S.

 

NOTES

(1) Cette logorrhée médiatique mériterait une étude sur la manipulation par les pouvoirs divers des événements permettant de reléguer l’important avec le surdimensionnement du ponctuel d’un intérêt mineur.

(2) Globalement, la baisse du niveau de vie en France peut s’exprimer en deux chiffres. En dix ans, la population française a augmenté de près de 10 % alors que le PIB est resté pratiquement stationnaire, ce qui signifie une baisse globale du niveau de vie, mais différenciée selon les catégories sociales.

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A LIRE AUSSI

De nombreux textes peuvent apporter des éléments complémentaires ou des approches différentes. Nous ne pouvons les reproduire ici, ni même les citer tous.
– « Loi El Khomri, robots et mondialisation du capitalisme » (http://science21. blogs. courrierinternational.com/archive/2016/04/10/loi-el-khomri-robots-et-mondialisation-du-capitalisme-i-51551.html)
– « Nuit debout et citoyennisme : attraction fatale » (Yves, Ni patrie ni frontières) (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2479)
– « Printemps 2016 : un mouvement inattendu »  (G. Soriano et Nicole Thé) : texte écrit pour la revue allemande Wildcat, et paru dans son n° 100. Accessible sur le site de Wildcat en  français (www. wildcat-www.de/fr/fr_ w100_nuitdebout.html)
– Feuille d’infos de l’assemblée de lutte d’Alès. Au sommaire : « Contre la loi travail: lutte générale et illimitée !! »  ; communiqués et récits d’actions ; une chronologie du mouvement social qui se construit aussi à Alès ; « C’est quoi l’assemblée de lutte ? »… https://exploitesenerves.noblogs.org/recit-de-la-journee-du-17-mai-a-ales/
D’autres textes que nous pouvons envoyer sur demande :
– « Le mouvement de mars 2016 » (signé Alain).
– « A propos du mouvement Nuit debout » (signé Raoul).
– « Face à la loi travail, tous debout. »
Et bien sûr les revues :

Courant alternatif n° 262 (été 2016) : « Pas de vacances pour la lutte de classes », « La gauche et le maintien de l’ordre » ; Alternative libertaire n° 263 (juillet-août 2016) : « Révolte, retour sur un printemps brûlant », « Un printemps, deux CGT », « La bureaucratie nous divise, l’action nous unit ! », « Grabuge organisé… : attention au romantisme de la violence… et au crétinisme de la légalité » ; La Forge nos 574 (juin 2016) : « L’unité ouvrière et populaire en action », « La violence a un caractère de classe » et 575 (juillet-août) : « L’unité ouvrière et populaire en marche » ; « De la SFIO au PS, une longue tradition de violence contre les travailleurs et les peuples »…

Nuit debout : un patchwork, expression d’un ras-le-bol généralisé

Il est difficile de situer le début d’un mouvement, entre les revendications de tel ou tel groupe et/ou les attributions faciles des médias et des politiques pour qui il faut toujours un leader ou un groupe pour lancer ce qu’ils n’arrivent pas à comprendre. Ce qui est certain, pour tout mouvement du genre de Nuit debout, c’est que si l’idée en a pu venir chez un individu et/ou un groupe, le fait n’a pu naître que d’une situation globale qui s’est établie progressivement, et que le développement d’un tel mouvement vient plus de l’existence de cette situation que de la volonté et de l’activisme des promoteurs initiaux.
Ce serait ainsi qu’à la suite de la projection d’un film, Merci Patron, que les initiateurs et spectateurs seraient convenus, le 23 février, d’une convergence des luttes notamment autour du rejet du projet de réforme des relations de travail connu sous le nom de « loi el Khomri » ou « loi travail ». D’où un appel, relativement suivi dans les milieux  étudiants et lycéens, à des occupations et manifestations qui devinrent relativement importants à partir du 9 février mais restèrent cependant dans certaines limites (par exemple, sur les 188 lycées que compte Paris, une trentaine furent bloqués). Dans la même période, les syndicats organisaient une riposte contre la même loi, mais à leur façon, c’est-à-dire de manière à garder le contrôle des grèves et manifestations. Si le congrès de la CGT qui se tenait au même moment, lança un appel à tenir dans les entreprises des assemblées générales pour décider de la grève ; si cet appel répondait manifestement à une pression de la base et aussi au désir d’être présent dans tout mouvement pouvant surgir sur cette opposition à la « loi travail », il ne fallait pas pourtant se méprendre sur les intentions réelles du syndicat et des autres syndicats qui pouvaient s’y associer. Il y eut une convergence et une participation communes, bien que non mélangées, à la manifestation du 31 mars qui ne réunit pas pourtant les grandes foules ; ce succès tout relatif donna l’opportunité recherchée par les initiateurs du mouvement étudiant-lycéens de lancer, à la fin de cette manifestation, l’occupation nocturne de la place de la République à Paris, une place centrale assez grande pour contenir des foules et symbolique car point de départ historique de nombre de manifestations ouvrières. C’est ainsi que naquit le mouvement Nuit debout qui dure encore plus de soixante jours après son lancement.
Sur cette place où s’est située la première assemblée, ce rassemblement nocturne quotidien a pris une dimension variable dans le temps, sous l’effet de la répression mais aussi de la météo, des tentatives d’appropriation par les plus radicaux, et la lassitude d’une stagnation évidente. Mais, depuis le début s’y retrouvent à la fois ceux qui ont – vaguement mais fortement – un ras-le-bol de leur vie dans cette société et ceux qui dans un domaine spécifique luttent contre les conséquences malfaisantes du système (les « anti » de toutes sortes, des antinucléaires aux anticruauté envers les animaux en passant par le droit au logement ou la révolution verte). Tous ces derniers pensent, par des débats sur le sujet qui les anime, faire prendre conscience de ce problème spécifique, vraisemblablement trouver de nouveaux participants à leur lutte et peut-être espérer qu’une cohérence de l’ensemble intégrera leur combat spécifique dans l’esquisse d’une autre société, qu’un élargissement du mouvement tendrait à définir ou commencer à réaliser.
Tout cela donne une vie particulière à Nuit debout, mais ce patchwork ne semble pas se coaguler en une unité quelconque, au-delà de la volonté évidente de « continuer ». Pour le moment, on ne peut pas dire que quoi que ce soit soit sorti de ces débats généraux ou spécifiques même quant à l’organisation matérielle pour satisfaire les besoins les plus élémentaires des participants qui parfois ont atteint plusieurs milliers.
En cela, Nuit debout s’apparente à tout un ensemble de mouvements d’un type nouveau – à savoir l’occupation permanente d’un espace public – qu’on retrouve internationalement sous des appellations diverses – Révolutions de couleur – Printemps arabe – Occupy… Outre cette récurrence historique on y trouve d’une part une certaine confusion dans l’expression des motivations qui peuvent les caractériser, d’autre part le fait que n’associant pas directement les travailleurs ou leurs organisations ils diffèrent  des processus traditionnels de la lutte de classe ; ce qui entraîne que leurs détracteurs les caractérisent comme actions des classes moyennes.
On doit constater que Nuit debout a présenté rapidement des limites qui l’ont enfermé dans un espace étroit comparé aux occupations d’espaces publics telles que les places Tahrir, Puerta del Sol ou de Catalogne, Occupy Wall Street… en 2011, place Maidan en 2014, etc. Ces limites qui ne semblent pas, pour le moment être franchies relèguent Nuit debout de plus en plus à ce qu’il était dans l’esprit de ses promoteurs, une avant-garde – mais qui n’a nullement joué ce rôle et qui se réduit, quelles que soient les  intentions des participants, à une stagnation. Tout mouvement qui stagne, passée sa période d’essor signe, en général, sa fin. Cet essor et ce déclin sont particulièrement évidents dans la participation aux manifestations organisées par les syndicats, dont les animateurs de Nuit debout pouvaient espérer que leur mouvement s’étendrait à la masse des travailleurs.

Finalement, en dépit de ces limites dans lesquelles la répression a pu jouer un rôle (bien qu’il y ait une dialectique entre l’amenuisement du mouvement et les possibilités d’action répressive), ce sont les organisations du pouvoir économique, social et politique qui se sont montrées les plus préoccupées par le tour qu’a pris Nuit debout, pas seulement dans sa violence marginale mais dans l’esprit qui l’anime. Confusément mais nettement, la « libre parole » est la négation de toutes les structures de représentation, base même de tout le système de domination capitaliste. Il y a d’ailleurs une certaine contradiction dans la participation aux défilés syndicaux qui font partie intégrante de ces structures de représentation et la tendance confuse du mouvement à vouloir s’en échapper.
Des critiques fréquentes touchent l’utilisation d’un vocabulaire comme « citoyen » ou « démocratie » ou autres qui montreraient que les participants ne sont guère que des réformistes sans l’ambition d’un changement radical ; ces critiques sont mal venues car  ces mots peuvent avoir, dans l’esprit de ceux qui les emploient, un sens beaucoup plus radical – et ils s’en servent car ils ne trouvent pour dire ce qu’ils ressentent aucun autre vocabulaire – et pas, notamment, dans une glose politique d’extrême gauche qu’ils ignorent.
On peut considérer que toutes ces limites apparaissent dans un ensemble de caractéristiques constatées sur le terrain même, essentiellement place de la République à Paris. Ces caractéristiques ne sont pas la cause des limitations relevées ; elles ne sont que l’expression de la difficulté – pour des raisons à rechercher – de trouver, alors qu’il existe un malaise et un ras-le-bol général, qui s’exprime par exemple dans une abstention massive aux processus électoraux, un commun dénominateur qui puisse soulever un mouvement puissant. On ne peut faire un procès aux protagonistes ou aux acteurs de Nuit debout d’avoir échoué, mais on doit avant tout les féliciter d’avoir tenté et posé ainsi un jalon dans un type d’action qui sans nul doute se renouvellera. Chacune des constatations ci-après pose un pourquoi dont on peut discuter car cela peut décrire une situation globale :
– les participants chaque soir étaient en grande majorité des « blancs ». Il n’y avait pratiquement pas d’immigrés, quels qu’ils soient ;
– les participants appartenaient pour la plupart à la génération 25-45 ans. Le mouvement des lycéens beaucoup plus important qui s’est déroulé au même moment a cohabité avec Nuit debout mais ne s’y est pas mêlé, cette catégorie de jeunes ne fut guère présente sur la place. C’est particulièrement marqué pour les jeunes et moins jeunes de banlieue qui avaient participé massivement au mouvement anti-CPE de 2006 ;
– le mouvement n’a pas entraîné de perturbations notoires dans les processus économiques et n’a pratiquement pas associé les travailleurs d’une manière efficace à un soutien quelconque, alors même que le but – l’abandon de la loi – les concernait particulièrement;
– il n’est pas dit que si les participants avaient pu aller plus de l’avant – par exemple parvenir à plus de cohérence et la formuler non dans un programme de revendications mais dans une sorte de réflexion globale, la situation présente aurait pu être différente. Ce qui est évident c’est que le seul thème « abandon de la loi travail » (une loi dont on ne connaît pratiquement pas le contenu actuellement) n’était pas cet élément fédérateur que les protagonistes pouvaient espérer ;
– on doit constater que si des tentatives dues à des initiatives locales (et non heureusement à l’envoi d’agitateurs), ont été faites pour étendre le mouvement à toute la France  elles n’ont pas non plus mobilisé les foules, mis à part dans quelques villes, et ont présenté les mêmes caractères et limites que celles du mouvement parisien.
Que dire de plus ? Comme nous le soulignions au début de cet article, on ne peut même pas avoir une réflexion sur tout ce qui a été échangé au cours de ces mois d’existence tant ces propos révèlent des éléments divergents, des cas individuels et aucune cohésion dans une réflexion plus générale pouvant aller plus profondément dans les causes de la faillite d’un système dont la conséquence la plus marquante est la disparition du consensus nécessaire à sa survie.
Mais, même à travers ses limites et ses faiblesses, l’existence même de ce mouvement Nuit debout apparaît être un témoin et certainement une étape vers une prise de conscience collective de cette faillite d’un système. L’avenir dira sous quelle forme et à quelle dimension.  Dans ce qu’elle sera en fait et pas du tout dictée par l’un ou l’autre, pas par nous en tout cas
H. S.