« Lille en Mai. Chroniques anarchistes », note de lecture

Lille en Mai. Chroniques anarchistes
Guy Ciancia
Passez Muscade, 2015
http://passezmuscade.ciancia.net/
 (c/o CCL Benoît-Broutchoux, 4, rue de Colmar, 59000 Lille)

Il ne s’est rien passé à Lille, en Mai 68, prétend l’opinion publique (p. 10), selon Guy Ciancia, auteur d’un ouvrage de presque 300 pages : Lille en Mai. Chroniques anarchistes, qui confirme : « Etudiant à Lille en Mai 68, puis salarié dans cette ville, je peux témoigner qu’à deux cents kilomètres de Paris, en mai et juin 1968, la vie continuait, simple et “presque” tranquille. » (p. 19). « A Lille, tout s’est déroulé dans le calme, sans barricades (ou presque) et sans violence (…), la très grande majorité des étudiants et des ouvriers ne vit guère plus loin que les aménagements des conditions d’examen ou de travail (p. 26). »
Ne serait-ce pas parce que les oppositions aux conditions sociales engendrées par le capitalisme sont innombrables, banales, quotidiennes et « en réduisant certaines d’entre elles (…) à des actes héroïques et exemplaires, on brade les colères (…) pour n’en retenir finalement que la valeur marchande » (p. 10) que peu de gens ont observé ce qui se passait à Lille ? L’ouvrage de Guy Ciancia se compose de deux parties, plus un épilogue et des annexes. Deux parties que l’auteur ne distingue pas explicitement dans son livre : une première traitant spécifiquement de Mai 68 à Lille (les quatre premiers chapitres) et une deuxième traitant des années 1969-1970 (chapitres V à VII) .
La première partie fait la preuve qu’il s’est passé quelque chose à Lille en mai-juin 1968. Elle apporte de nombreuses informations utiles telles que « nous fûmes tout à fait surpris de constater que les usines étaient bien souvent silencieuses et vides. A part cinq cégétistes, la plupart disposés à l’entrée, sous un timide drapeau et la responsabilité d’un permanent syndical, la base était introuvable (p. 90). » On passera sur quelques clichés dont les historiens savent maintenant qu’ils ont été exagérés ; par exemple que « (…) la Bourse en flammes [à Paris] était bien aussi belle, pour un jeune révolutionnaire, que les églises incendiées de Barcelone évoquées en 1936 par Benjamin Péret (p. 20) », et p. 101 que « (…) la nuit du 24 au 25 mai (…) la Bourse fut incendiée. » ; ou que les voitures ne roulaient plus faute de carburant (p. 20).
La deuxième partie, elle, se résume à une sorte de Who’s Who, de Bottin mondain du milieu révolutionnaire de l’époque, avec les récriminations qui vont avec, contre ceux qui se sont intégrés, ceux qui ont refusé et ceux qui ont préféré satisfaire leur hédonisme. On comprendra que Guy Ciancia dresse un panégyrique de ses anciens amis qui ont refusé de s’intégrer, les critères de ce refus de parvenir étant par ailleurs élastiques, et qu’il déteste les autres, semble-t-il les hédonistes plus que les arrivistes.
L’épilogue achève ce livre sur les étrangetés qui ont eu cours après Mai 68 et continuent à avoir cours dans certains milieux : « (…) lors des premiers pas de l’homme sur la Lune, le 21 juillet 1969 (…), ces images avaient provoqué une grande incrédulité. Quelle confiance pouvait-on accorder à un tel reportage qui ressemblait à une mise en scène efficace dans la compétition pour la “conquête de l’espace” ? » (p. 225) ; « (…) on mettait en doute à la fois l’expédition lunaire de l’Américain Neil Armstrong et la “révolution” de Mai 68 » (p. 250).
Quant à ce qu’il nous dit de l’origine de son ouvrage, le propos paraîtra familier à beaucoup de ceux qui ont vécu les années 1980 : « (…) un peu avant 1980, un petit groupe anar, proche de la revue L’Aminoir, avait poursuivi le montage de Lille en Mai. Cette première version du court métrage s’inscrivait dans le cadre d’une interrogation sur les falsifications dans l’histoire. (…) dans les locaux de la CLES [Commune libre et espace social], la projection [en juillet ou août 1981] fut interrompue par une poignée de palotins hystériques qui avaient entendu dire qu’il était “négationniste”. Les bobines furent piétinées, le matériel de projection brisé. (…) Mais Lille en Mai (…) ne traitait ni de la Shoah ni des chambres à gaz. C’est pourtant un public hostile, composé de sionistes, d’ex-militants maoïstes ou néo-socialistes, qui manifesta sauvagement sa désapprobation. Comment en était-on arrivé là ? Comment expliquer cette confusion des genres ? (…) L’humble réalité quotidienne des anonymes, ceux qui n’aspirent souvent, par principe ou habitude, à aucun pouvoir, n’avoue[nt] jamais. Ce sont précisément les anecdotes de ces personnages sans qualités, que Lille en Mai entendait restituer. (…) Ne furent sauvées du film que quelques prises de vue du tournage, et des bribes du synopsis (…). Ce sont ces seules traces complétées au moyen de diverses sources institutionnelles ou non et de souvenirs épars qui ont constitué les jalons de ce livre.  » (p. 228- 231)
Les annexes (p. 237-291), photocopies de tracts, articles de journaux, etc. profiteront aux lecteurs qui s’intéressent à la période couverte par le livre.
J.-P. V.