Iran : explosion du mécontentement. Après la vague verte, la vague des cols bleus

Cet article traduit de la revue allemande Wildcat est paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018).

Dans notre article « Pas de répit après l’accord sur le nucléaire » (1), nous avions décrit l’augmentation du nombre des luttes de travailleurs et leurs arrière-plans. En 2017, il y a encore eu plus de 900 grèves et manifestations. Les travailleurs des raffineries de canne à sucre Haft-Tape (4 000) et Hepco (1 000), par exemple, luttent depuis des années pour des salaires impayés. Après un accident dans une mine qui a causé plus de quarante morts, le président Rohani a été conspué par des travailleurs peu avant sa réélection.
Le tremblement de terre dans l’est du pays à la mi-novembre 2017 a révélé l’incroyable corruption et la fraude dans la construction des bâtiments. L’Etat a bâti sans respecter les règles. Plus de 500 personnes ont perdu la vie. Environ 18 000 habitations ont été totalement détruites, et des dizaines de milliers de personnes sont toujours sans toit. Lorsque certains mollahs en ont reporté la faute sur les victimes – « Dieu a puni les hommes à cause de leurs péchés » –, ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Sur la messagerie Telegram les mollahs ont été comparés à des chiens de sauvetage, avec cette seule différence que les chiens ont plus d’honneur qu’eux. C’était impensable auparavant !

Après d’autres tremblements de terre à Téhéran et dans plusieurs villes, de plus en plus de gens sont descendus dans les rues la nuit. Ils s’adressaient mutuellement le V de la victoire comme s’ils avaient reconquis la rue. Un cinquantenaire, taxi l’après-midi et coursier pour une agence de courtage le soir, dit : « La nuit d’hier nous avons finalement fait la fête. Les gens sont restés dehors toute la nuit, comme à l’étranger. »

Sit-in et manifestations se multiplient. Sur les réseaux sociaux il s’échange de nombreuses vidéos, comme celle d’une vieille femme assise sur une chaise devant une banque qui insulte les dirigeants devant la foule. La banque lui a pris ses économies. Ces dix dernières années, quatre à cinq millions de personnes ont perdu leur épargne à cause des taxes. Les banques iraniennes sont pourries.

Le mardi 28 décembre 2017, le mouvement a commencé dans la ville de Machhad sous forme de protestation des conservateurs contre les « réformes » du gouvernement ; puis, les protestations ont échappé à tout contrôle. Quelques jours auparavant, un rassemblement de travailleurs à Téhéran pour la libération de dirigeants du syndicat des chauffeurs de bus, en grève de la faim, s’était terminé par des arrestations et des blessés.

Le mouvement s’est rapidement radicalisé et étendu à plus de 100 villes. Le principal slogan était « A bas le dictateur Khamenei ». A la différence du mouvement en 2009 qui était resté cantonné à Téhéran et quelques grandes villes, cette fois-ci c’est avant tout la périphérie qui s’est mobilisée. En 2009, la classe moyenne aspirait à participer à la mondialisation de type occidental et se reposait sur les réformateurs. Cette fois-ci, les protestations ont été l’expression de ceux qui n’envisagent plus aucun futur dans ce qui existe. Ce sont les chômeurs et les habitant(e)s des bidonvilles qui ont donné le tempo. Les 26 tués dénombrés jusqu’à maintenant, dans la rue et dans les prisons, ainsi que 90 % des 3 700 détenus (au moins) sont des jeunes pauvres de moins de vingt-cinq ans. Il y a eu moins de femmes dans les rues car la plupart des actions étaient violentes, se déroulaient la nuit et dans de petites villes. Les révoltes ont été particulièrement fortes dans l’ouest du pays, où vivent des minorités ethniques qui constituent un peu plus de 50 % de la population totale.
Le mouvement s’est radicalisé contre les symboles d’un régime qui mélange politique, religion et économie. A côté des bâtiments de l’Etat, de la police, des banques, etc., des incendies ont touché des mosquées et des symboles religieux – ce qui est aussi nouveau. Les protestaires n’ont plus eu aucune peur pendant un instant.
Les actions de rues ne furent le fait que de quelques centaines de milliers de manifestants, mais ils jouissaient d’un large soutien. Les slogans et les vidéos des manifestations furent massivement diffusés sur les réseaux sociaux et les protestaires purent réellement se sentir majoritaires.

L’arrière-plan économique : chômage et pauvreté

Le nombre d’habitants dans des bidonvilles ou de sans domiciles fixes a beaucoup augmenté ces dix dernières années ainsi que, depuis 2013, la pauvreté dans les périphéries urbaines et rurales. S’y ajoute la prolétarisation massive de la classe moyenne. Pour la majorité, la fin des sanctions des Nations unies n’a pas apporté les améliorations espérées. Seuls quelques mollahs corrompus et leurs combinats économico-militaires en ont profité, les pasdaran par exemple.

En 2016, le PIB a crû de 12 %, en 2017, de 2 % à 5 %. Quasiment seul le secteur énergétique connaît la croissance, elle ne touche presque pas les autres secteurs économiques. De nombreux secteurs dans l’industrie stagnent et les licenciements ne ­cessent d’augmenter. Les investissements privés et publics sont à leur plus bas niveau historique et presque aucun des investissements étrangers espérés ne s’est réalisé à cause de l’incertitude concernant de nouvelles ­sanctions.
Le taux officiel du chômage atteint aujourd’hui 12 % (20,7 % des femmes et 10,5 % des hommes) ; 42 % des chômeurs sont des diplômé(e)s. Le taux de chômage est particulièrement élevé chez les jeunes gens : en 2015-2016, 31 % des hommes et 53 % des femmes de 18 à 29 ans étaient sans travail. 82 % des hommes et 55 % des femmes de 18 à 29 ans vivaient encore chez leurs parents ; 76 % des hommes et 49 % des femmes n’ont jamais été mariés.

Les salaires stagnent, le revenu moyen correspond à peu près au salaire minimum légal (9,29 millions de rials – aujourd’hui environ 209 dollars). Mais 40 % des travailleurs gagnent moins que le salaire minimum, appliqué uniquement dans les grandes industries.

La situation économique a particulièrement empiré dans les très petites villes et à la campagne. L’introduction d’une aide « sans condition » par l’ex-président Ahmadinejad avait rendu la pauvreté moins dure (2). Pour beaucoup de gens cette aide versée en espèces valait mieux que les subventions pour l’essence. Par-là, Ahmadinejad était parvenu à apaiser le « mouvement vert » (avec en outre son appel à l’identité de la Nation). Cependant l’hyperinflation de ces dernières années a dévalorisé cette somme en espèces. Désormais Rohani l’a fortement rognée. Dans le budget pour 2018, les dépenses pour l’armée, le programme de missiles et l’intervention à l’étranger vont augmenter. Les coupes de nombreuses subventions déjà mises en place vont être étendues. Le prix de l’essence a augmenté d’à peu près 50 %.

« Capitalistes-Mollahs, rendez-nous notre argent »

Les protestations ont exprimé une méfiance croissante envers l’appareil politique dans son ensemble. Les manifestants se sont opposés à la guerre de Rohani contre la classe ouvrière et les pauvres, et ont créé un front plus élargi que ne l’avaient obtenu les nombreuses luttes souvent isolées de ces deux ou trois dernières années. Ces protestations ont prolongé les luttes des années précédentes et dans le même temps marqué une recomposition de classe en Iran. C’est pourquoi les comparaisons avec 1979 ou 2009 ne nous aident pas beaucoup. Les potentialités matérielles et idéologiques du mouvement sont aujourd’hui autres ! Il ne s’agit pas de protestations de « pendards » dans une pauvreté absolue, mais d’hommes et de femmes qui au lieu d’une amélioration de leurs conditions ne connaissent que la stagnation et leur détérioration – tandis que la petite couche dominante s’enrichit à l’extrême. C’est pourquoi la colère s’adresse à l’ensemble du régime en place. Le slogan « A bas la hausse des prix » s’est rapidement transformé en « A bas le dictateur Khamenei » et « Conservateurs et réformateurs votre heure est venue ».
Les agitateurs et les idéologues du mouvement de 2009 sont divisés dans leurs interprétations. Certains parlent de la « nécessité d’organiser les masses » face à la totale incapacité des gouvernants ; d’autres sont effrayés par la violence et se tiennent en marge du mouvement de peur d’une « récupération extérieure ». Ils voient le danger d’une guerre civile.
Le régime aussi a des problèmes en ce sens que la révolte n’a aucun porte-parole, et il renvoie sans cesse à une influence de l’étranger. Les propos inconsidérés de Trump lui ont en cela apporté une aide bienvenue. Sous la menace intérieure et extérieure, réformateurs et conservateurs se sont rapprochés et ont cherché, par un mélange de compassion hypocrite et de répression massive, d’en finir avec cette intrépidité de la rue. Le blocage temporaire d’Internet sur les téléphones portables (3) avait pour but de perturber les communications dans la rue. Après quelque deux semaines les protestations ont repris, les manifestations, se déroulant la nuit, sont devenues moins nombreuses. C’est alors que le régime a décidé de se livrer à des arrestations en masse auxquelles se sont ajoutées les tortures (avec assassinats ciblés) dans les prisons tout en évitant un massacre.
Il y a encore quelques actions et manifestations de nuit isolées. Beaucoup ont pour objet les prisonniers et leur libération. Les grèves ont aussi repris, jusqu’à maintenant seulement contre les menaces de licenciement et le non-paiement des salaires. Dans les usines du cœur industriel (automobile, pétrole…) tout est calme jusqu’ici. Le mouvement pourrait toutefois devenir la base d’une vaste vague de grèves qui conférerait plus de force aux travailleurs. Car c’est indéniablement leur intérêt commun. Contrairement à 2009, les basses couches sociales jouent aujourd’hui un rôle de meneur et les couches moyennes ne suivent plus. On voit ici comment les mouvements de grèves de ces deux dernières années ont modifié la conception de la lutte.

Nationalisme contre islamisme ?

Jusqu’à maintenant, les protestations n’ont donné naissance à aucune vision positive propre d’une autre société. Ce vide est comblé par des idées confuses. L’une des plus absurdes est l’exigence d’une restauration de la monarchie.

Plus important, le nationalisme apparaît partout et s’exprime au travers de slogans tels que « Indépendance, liberté – république iranienne » (au lieu de république islamique). Un slogan que l’on pouvait fréquemment entendre dans la rue disait ainsi « Non à Gaza, non au Liban, j’offre ma vie pour l’Iran ». Un slogan employé depuis des années par les forces nationalistes contre la politique étrangère des mollahs. Dans le mouvement, il était cependant moins clairement nationaliste car lié à l’exigence de mesures sociales. Que les manifestants dans la rue se soient exprimés contre le déploiement d’unités militaires en Syrie et en Irak ne doit pas non plus nécessairement être considéré comme du nationalisme, et ça a son importance parce que jusqu’à il y a peu cette politique étrangère islamo-nationaliste jouissait d’un large soutien flagrant parmi la population.
Malgré tout, le nationalisme (contre la propagande d’Etat de l’islamisme) pourrait combler les lacunes idéologiques du mouvement. Les antennes de radio financées par l’étranger ainsi que les sites Internet et les réseaux sociaux, tels que Amad-News – financés par de riches exilés iraniens – jouent un grand rôle en ce sens.
On peut y ajouter une forme de sympathie pour Trump. Pour beaucoup de gens, il passe pour l’unique ami à l’étranger grâce à ses promesses de soutenir le peuple iranien ! Ce n’est pas dû à sa politique mais au fait qu’il ne ressemble pas à Obama qui était en même temps pour les sanctions et pour l’accord sur le nucléaire resté inefficace. Les gens ignorent le rôle de Trump en fauteur de guerre dans la région ; pour eux, une intervention militaire des Etats-Unis est inimaginable. Au contraire des craintes des exilés iraniens et de la couche moyenne en Iran, enfermés à double tour dans les débats internationaux.

La gauche : le maillon faible

La gauche en exil n’a quasiment rien à opposer au nationalisme de « l’Iran d’abord ». Leurs mots d’ordre « A bas la république islamique », « Fin de l’islamo-fascisme » peuvent être repris par n’importe qui ; les Iraniens de gauche en exil participent à l’étranger à des actions de soutien aux côtés de nationalistes et de monarchistes. La critique du capitalisme devenue évidente dans les rues en Iran est balayée par le slogan « Tous ensemble ! ». « A bas le dictateur ! », autrefois si présent, n’est plus aujourd’hui si important. Le mot « révolution » est dans toutes les bouches mais reste vide de sens.
Lorsque la propagande de gauche cherche à maintenir un état de révolte permanent parmi ses lecteurs (étrangers), les ouvriers n’y paraissent que comme victimes. Ce qui rend difficile toute intervention dans le mouvement en Iran. Par exemple, nous pourrions faire notre autocritique à propos du vieux mot d’ordre de 1979 « Travail, pain et liberté » qui, aujourd’hui en Iran, est de nouveau scandé par les foules. Autrefois aussi, la gauche voulait d’abord se débarrasser du Chah – puis ce qu’il advint ensuite fut hélas ! très important.
Depuis la mi-janvier, le mouvement est retombé mais une nouvelle explosion se prépare. Alors, les ouvriers et les ouvrières ainsi que la gauche (pas seulement en Iran) vont se retrouver devant la tâche d’un monde à changer.

Wildcat

(traduit de l’allemand par J.-P. V.)

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L’Iran dans Echanges :

Iran : grève des ouvriers de la pétrochimie contre le système du travail intérimaire

Iran : le soulèvement de Bahman 1357 (février 1979)

Iran : sur les émeutes ouvrières d’avril 1995

La révolution iranienne – 1979

Iran : une renaissance ?

« Iran: Keine Ruhe nach dem Atom-Deal »
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NOTES

(1) Voir Echanges n° 155 (printemps 2016), p. 33-37 (NdE) et « Iran: Keine Ruhe nach dem Atom-Deal ».

(2) L’aide « sans conditions » a été introduite par Ahmadinejad en 2010. Elle avait alors été conçue pour remplacer les subventions, une première fois réduites, pour des produits tels que l’essence et le pain. En 2010, cette aide correspondait à environ 40 dollars et était versée à quelque 80 % des Iraniens et Iranniennes. N’ayant jamais été relevée, sa valeur en 2016 n’était déjà plus que de 12 dollars. Conjointement, ces subventions ont été une nouvelle fois réduites En 2016, les subventions pour l’eau, l’électricité et le carburant ne comptaient plus que pour 3,4 % du PIB ; en 2007, ce taux était encore de 27 %. Dans son projet de budget, Rohani veut baisser de plus de la moitié le nombre de bénéficiaires de ces aides, ce qui concernerait 34 millions de personnes.

(3) En Iran, il y a une censure de base des contenus d’Internet, certains sites et applications sont bloqués. Durant l’apogée du mouvement, des réseaux sociaux populaires tels que Telegram et Instagram ont été ajoutés à cette liste de la censure. Depuis, ils sont de nouveau libres d’accès. Les Iraniens contournent cette censure des contenus, sur les nouveaux smartphones en vente les applications nécessaires étant souvent préalablement installées. Le régime le sait parfaitement ; c’est pourquoi dans certains endroits il a temporairement bloqué totalement l’accès à l’Internet mobile et perturbé ainsi les communications interpersonnelles.

Iran. Pas de répit après l’accord sur le nucléaire

« Keine Ruhe nach dem Atom-Deal », article non signé paru dans le n° 99 (hiver 2015-2016) de la revue allemande Wildcat, p. 32-34, et dans Echanges n° 155 (printemps 2016)

Depuis 2012, après la répression du « mouvement vert » de 2009 et la suppression des subventions pour les moyens de subsistance et l’énergie par Ahmadinejad (1), l’Iran se retrouve confronté à une crise économique. Le FMI estimait le taux d’inflation pour 2013 à 25 % (en quatrième place du classement officiel) ; en réalité, il était à la mi-2013 déjà au-dessus de 40 %. Dans le même temps, le PIB reculait de 6,8 %. Le chiffre de la production automobile, par exemple, a baissé de plus de la moitié entre 2004 et 2013 (2).
Malgré les accords, la crise
Le nouveau régime du président Rohani, élu en 2013, est parvenu à réduire le taux d’inflation à 15 % en 2014 tandis que l’économie croissait de 4,3 %. En partie en conséquence de la « bulle espérance » liée à la conclusion des négociations sur le nucléaire, mais aussi d’un arrêt de la dépréciation de la devise iranienne et d’une émission d’emprunts de l’Etat qui ont fait rentrer de l’argent dans les caisses. Néanmoins, les revenus de l’Etat ont chuté par suite de l’effondrement des prix du pétrole.
Le gouvernement a alors réduit ses dépenses de 13 %, ce qui a entraîné une diminution de la demande en biens de consommation déjà faible. Les prévisions économiques semblent donc mauvaises ; les gouvernants eux-mêmes préviennent d’une récession. Pour 2015, le FMI table sur une croissance de 0,8 %. Et bien que le gouvernement ait fait de la lutte contre l’inflation une priorité, son taux s’est encore accru de 15 %. Le chômage atteint 10,6 % (2014) et ne fera que croître.
Selon les chiffres du régime, 30 % de la population vivent sous le seuil de pauvreté. Quoique le salaire minimum ait plus que doublé, de 303 000 toman (3) en 2010 à 712 000 (si on y inclut les aides au logement et les allocations familiales, il se monte en fait à presque 1 million de toman), cette hausse demeure inférieure à l’inflation. Exprimé en dollars il a baissé, équivalant à 290 dollars autrefois contre 215 actuellement à cause de la dévaluation de la devise par rapport au dollar qui, malgré les sanctions, permettait de subvenir aux besoins de base.
Depuis la levée des sanctions, le régime cherche à attirer les investissements privés étrangers et, pour les attirer, cherche à réduire les salaires et à modifier le code du travail. La création de vastes zones franches économiques où les lois du travail ne s’appliquent pas ainsi que de nouveaux types de contrats de travail contenant des clauses telles que la possibilité, en cas de licenciement pour fait de grève, de ne verser aucun salaire pour les heures de travail effectuées, font partie de ces mesures incitatives.
Le cours intensif des privatisations de grandes entreprises, achetées avant tout par des institutions telles que les compagnies d’assurances, a entraîné, ces dernières années, le renouvellement de nombreux contrats de travail, pour la plupart en contrats à durée déterminée. Le vice-ministre du Travail et des Affaires sociales le confirmait récemment : « Au début de la révolution, environ 90 % des travailleurs avaient un contrat de travail à durée indéterminée ; ils sont aujourd’hui environ 90 % à avoir un contrat de travail à durée déterminée. » Il y a en outre des contrats de travail qui ne comportent que la signature du travailleur et que les employeurs peuvent modifier à tout moment. Plusieurs employeurs exigent même le paiement d’une caution au moment de l’embauche.
L’attente d’une issue positive aux négociations sur le nucléaire était relativement forte, toutes classes sociales confondues. Dans les discussions, les articles et les conversations privées, le plus grand nombre était d’avis que la menace de guerre en serait écartée mais aussi qu’au total il n’en sortirait que du mieux. Une bonne partie des gauches syndicalistes espérait, et espère encore, que le mouvement ouvrier allait se renforcer et qu’avec l’ouverture aux investissements étrangers l’opportunité de fonder des syndicats allait se présenter.
Alors que la couche moyenne « attend des jours meilleurs », l’augmentation des grèves et des manifestations ouvrières ces derniers mois montre que les travailleurs n’attendent pas. Le régime se prépare d’ailleurs à des affrontements très durs comme en témoignent une application plus rigoureuse de la loi et les brutalités opposées aux luttes.
Les travailleurs n’attendent pas
En 2014, le nombre des grèves et des manifestations d’ouvriers a nettement augmenté. La plupart des luttes étaient dirigées contre les privatisations et les licenciements collectifs, mais aussi contre le retard et l’irrégularité du versement des salaires, devenus la règle depuis des années. Le point culminant a été atteint en mai avec la grève de 5 000 travailleurs des mines de fer à Bafgh : 39 jours de grève, la plus longue depuis la révolution.Victorieux, les mineurs ont réussi à empêcher la privatisation partielle programmée de leur entreprise. En août, neuf ouvriers actifs dans la grève ont été arrêtés ; les travailleurs se sont alors remis en grève, et celle-ci ne s’est achevée que seize jours après lorsque le dernier emprisonné a été libéré. La grève a été soutenue par une vague de solidarité des femmes, de la parentèle, des voisins, etc. qui ont organisé de longs sit-in devant le bâtiment du gouverneur.
Au passage de l’année 2014 à 2015, une vague de protestation dans l’industrie automobile a prolongé le mouvement. Les ouvriers ont choisi une forme d’action simple, et en tant que telle non illégale, à savoir le boycott collectif des repas à la cantine. Leur détermination a mis le régime dans l’embarras : au bout de quatre jours, les travailleurs obtenaient une hausse de salaire de 20 % chez Pars Khodro ; chez Iran Khodro, au bout de dix jours. Cette tactique collective a galvanisé les militants ouvriers et la gauche, les travailleurs utilisant les assemblées de coordination comme espaces de discussion. On y a également débattu d’un boycott éventuel des bus d’entreprise et d’une marche en cortège de plus de dix kilomètres vers Téhéran.
En 2015, éclatèrent d’autres grèves et actes de protestation. A tel point que l’on pouvait en trouver presque quotidiennement des comptes rendus sur les sites d’information étatiques et proches du pouvoir. Il est malheureusement souvent difficile d’obtenir des informations sur le long terme.
Il y a eu quelques très longues grèves : ainsi, 120 travailleurs de l’usine textile Iran Barak ont fait grève pendant 45 jours. Une autre dans les aciéries d’Ahwaz a duré 35 jours ; une lutte des conducteurs du métro dans la même ville, 22 jours. Les 500 employés de la cimenterie Karoun ont cessé le travail pendant deux semaines. A noter, des manifestations et arrêts de travail persistants sur le champ gazier de South Pars, le plus grand champ gazier iranien, dont l’exploitation a commencé en 2003, avant les sanctions (4), et entré en sommeil depuis.
Le 5 décembre a débuté un conflit autour de la privatisation totale de la Persian Gulf Holding, le deuxième complexe pétrochimique le plus important du Moyen-Orient. Il est prévu que les 6 000 travailleurs passent d’ici peu définitivement sous contrats privés. Selon le portail d’informations Naft e ma, 3 000 travailleurs sont entrés en grève de la faim, ou boycottent la cantine, en plusieurs endroits, et menacent d’entourer les ateliers par une chaîne humaine.
Un coup d’œil sur une seule semaine en octobre 2015 montre l’étendue de ces luttes à tout le pays, massives mais isolées : dans trois entreprises pétrochimiques, les ouvriers se sont mis en grève entre deux et dix jours. Dans l’usine de granulés de castine* Ardakan, on a fait grève pendant cinq jours ; dans l’aciérie de Dorood, vingt-deux jours contre un retard dans le versement des salaires. A Téhéran, 105 travailleurs du textile de la province de Lorestan ont manifesté devant le siège de la Sécurité sociale. Les ouvriers de l’usine pétrochimique Farabi refusent de manger à la cantine depuis sept jours. Dans plus d’une quinzaine de villes, les enseignants manifestent pour une augmentation de leurs rémunérations et la libération des leurs emprisonnés. Les employés municipaux de Masdjed-Soleyman se rassemblent depuis trois jours pour réclamer le paiement de quatre mois de salaires en ­retard.
Les revendications ne sont pas particulièrement « radicales » mais, compte tenu des difficultés auxquelles s’exposent ceux qui luttent, elles sont le signe, malgré la violence de la répression, d’une colère qui monte de la base.

Le régime contre-attaque
Le régime réagit avec vigueur contre ces luttes au moyen de ses organes de sécurité et de ses tribunaux. Dans la raffinerie de pétrole de la ville de Bandar Abbas, les forces de sécurité ont utilisé contre les ouvriers grévistes des canons à eau qui ont causé d’importants dommages. Un rassemblement de mineurs à Zarand, qui avaient bloqué une des routes d’accès à la mine, a été dispersé par des gaz lacrymogènes et un travailleur, pris d’un malaise, est mort peu après. Des unités spéciales ont attaqué un rassemblement d’ouvriers de l’aciérie d’Ahwaz et sévèrement blessé un ouvrier.
Une statistique montre que le régime et le patronat ont licencié 1 167 travailleurs trop remuants dans vingt-trois entreprises, en quatre mois seulement. La justice islamique, elle aussi, prononce des peines très lourdes contre les protestataires ouvriers. Cinq mineurs de Tschador Malu, par exemple, ont été condamnés à une année de prison et à des coups de fouet ; c’est seulement en considération de leur âge et de leurs longues années de travail à la mine que le châtiment corporel a été commué en une amende et une condamnation à cinq ans de prison avec sursis.
Les militants et militantes ouvriers subissent une répression et des représailles pires encore sous le nouveau gouvernement. Ils sont nombreux à redouter que le régime profite de l’atmosphère favorable qui suit l’accord sur le nucléaire, non seulement pour isoler mais aussi pour persécuter plus fortement le mouvement ouvrier, et le détruire. Le régime est d’ailleurs parvenu jusqu’à maintenant à maintenir ces luttes séparées les unes des autres.
Au cours de ces dix dernières années, les militants ouvriers ont essayé plusieurs fois de fonder des syndicats indépendants, par exemple dans la raffinerie de sucre de canne à Haft-Tappeh ou bien chez les conducteurs de bus ; il y a eu de nombreux congrès de fondation. Les relations de ces petits syndicats avec les syndicats mondiaux n’ont pas permis d’imposer leur présence ; elles ont, au contraire, mené à des conflits entre leurs initiateurs et à une perte de confiance du côté des travailleurs. Notons que les ouvriers et ouvrières organisent aujourd’hui manifestations et grèves plutôt sur le mode de l’action directe et cherchent de plus en plus à sortir de l’usine, à propager leurs luttes dans les quartiers ouvriers où les habitants se solidarisent activement avec eux.

(traduit de l’allemand par J.-P. V.)

NOTES

(1) Voir Wildcat n° 86 [article traduit dans le n° 132 d’Echanges, p. 37 : « 1979, la révolution iranienne » (NDT)] : à la fin 2010, Ahmadinejad a supprimé les subventions, une exigence du FMI et de la Banque mondiale depuis vingt ans que les précédents gouvernements avaient toujours refusée. Elles ont été remplacées par une compensation financière minime à la population : dans les premiers temps, l’Etat a versé 40 000 toman mensuels [11,74 euros] à environ 90 % de la population, alors que le prix de l’essence augmentait de 400 %, l’électricité de 300 % et le pain de 200 %.

(2) La production automobile a crû de 997 240 unités en 2007 à 1 648 505 en 2011 selon des données de l’OICA [Organisation internationale des constructeurs d’automobiles (NDT)]. Depuis, elle est entrée en récession : en 2012, elle s’est effondrée à 989 110 unités et en 2013 à 743 680. Il semble qu’elle ait quelque peu récupéré en 2014 avec une production de 1 090 846 véhicules. A cause de la faiblesse de la demande le cours des actions de l’industrie automobile a chuté de 24 % ces neuf derniers mois.

(3) En décembre 2015, 1 euro = 3 965 toman. En 2010, il valait 1 400 toman.

(4) Les Etats-Unis utilisent de plus en plus une section jusqu’alors peu connue de leur ministère des Finances, l’Office of Terrorism and Financial Intelligence (TFI), pour imposer les sanctions. Le TFI, soutenu à l’international, a banni plus de vingt institutions financières iraniennes du système bancaire mondial. Ce qui, à la fin 2011, a entraîné une dévaluation d’environ 30 % du rial [toman est l’ancien nom de la monnaie iranienne, devenue le rial en 1932, mais reste couramment utilisé. 1 toman équivaut à 10 rial (NDT)] iranien. Selon le ministère des Finances américain, l’Iran a perdu autour de 120 milliards de dollars de revenus depuis le début de l’application renforcée des sanctions en 2010. Le New York Times évaluait les mesures du TFI comme « le moyen de pression jusqu’à maintenant le plus efficace » (Telepolis, 23 juin 2014). Après les nouvelles sanctions mises en place par l’UE, les exportations de pétrole de l’Iran vers l’UE ont cessé totalement à partir de juillet 2012 ; des sanctions supplémentaires ont visé la banque centrale iranienne dont les comptes ont été gelés en Europe.

* Castine (de l’allemand Kalkstein) : pierre calcaire que l’on mélange au minerai de fer pour en faciliter la fusion. [NDT.]