Les GAFA et la loi de la valeur

Nous sommes d’accord pour dire que les GAFA (les entreprises géantes du web Google, Ap­ple, Facebook, Amazon) ne créent pas de valeur tant qu’elles se positionnent comme une médiation qui n’a pas plus d’importance que la publicité. Encore que cette médiation est bien particulière, du simple fait que ses ramifications pénètrent partout (1) pour prélever de l’information en temps réel, dont les GAFA font ensuite commerce. Nous pouvons dire que l’informatisation de la société est l’infrastructure sur laquelle se greffe celle des GAFA ; que cet ensemble forme « la nouvelle économie ».

Il en résulte que les GAFA se présentent comme les nouveaux donneurs d’ordre du capital, et elles s’apparentent en cela au capital financier, qu’elles semblent menacer du simple fait de leur capacité à accumuler de l’argent très rapidement. Cette masse d’argent, si elle reste en jachère, va tendre à se dévaloriser, ce qui n’est certes pas l’objectif des GAFA, et nous verrons que le trésor de la nouvelle économie ne tardera pas à s’insérer dans le capitalisme historique et à en changer la donne. Il faut entendre par donne la capacité des GAFA à devenir des donneurs d’ordre, des gestionnaires en amont du capital productif de plus-value. L’argent accumulé des GAFA devra inévitablement être investi pour ne pas se dévaloriser. C’est ce qu’elles font, pour élargir et asseoir un peu plus leur situation monopolistique. En mai 2016, Apple annonçait vouloir investir 911 millions d’euros dans l’industrie de pointe sur les 228 milliards d’euros (2) de liquidités dont il dispose.

La tendance inverse se manifeste déjà. Des entreprises du secteur industriel passent des accords et des partenariats avec des start-up afin d’éviter de perdre le contrôle de leur industrie. Une filiale de Google, Waymo, veut lancer une flotte de véhicules sans chauffeur par une commande de milliers de Chrysler Pacifica au groupe Fiat-Chrysler (3). De même entre Volvo et Uber. Le numéro un mondial de l’ameublement Ikéa va racheter la start-up américaine TaskRabbit, qui permet de trouver dans son quartier un bricoleur amateur pour monter une étagère ou repeindre un mur.
L’avionneur Boeing voulait s’associer avec une entreprise du numérique pour développer un satellite relayant l’Internet haut débit, l’objectif étant de couvrir au moindre coût les 70 % du globe non couverts par le réseau à ce jour. D’autres comme SpaceX ou OneWeb proposent de déployer 4 000 petits satellites en orbite basse. Au final, Google s’est payé le fabricant de drones solaires Titan Aerospace (4). Facebook, ne voulant pas rester sur la touche, envisageait de racheter un spécialiste des drones, Tech Crunch. Nous voyons que la « silicolonisation de la planète est en marche » comme une force de destruction créatrice, qui sous des aspects « humanitaires » se présente au niveau politique comme une superstructure étatique mondiale, un trou noir absorbant et réifiant des pans entiers de l’économie mondiale.

La tertiarisation de l’industrie

Un rapport fort intéressant (5) parle de la tertiarisation de l’industrie, du fait justement que ces nouveaux donneurs d’ordre des services prennent le contrôle de la gestion des secteurs productifs et se comportent comme le capital usuraire en captant de la rente énorme pour un capital constant dérisoire, tout en ­s’appuyant sur ce qu’on appelle l’économie ­collaborative.

« Si les Gafa peuvent fournir du service universel, elles prélèvent des rentes massives et sans impôts. C’est un vrai problème pour l’ensemble des Etats où elles développent leurs activités » ( p. 26.)

Nous retrouvons cette angoisse du capital historique dans de nombreux rapports. Le capital financier lui-même s’en trouve affecté et cherche une porte de sortie. En effet le capitalisme qui extrait de la valeur (plus-value) se trouve en difficulté : d’une part par la loi qui le pousse constamment à innover (plus de productivité) pour compenser la baisse du taux de profit par la masse de profit. Pour y parvenir, il est contraint de passer sous les fourches caudines du capital de prêt (manque permanent de liquidités) pour combattre et écraser les concurrents. Le capital de prêt est borgne, il ne voit que l’argent qui doit rapporter de l’argent selon la formule (A-A’). Les nouveaux venus dans l’arène du capital sont de la même espèce, et il ne pourra pas y avoir plusieurs sangsues sur un corps déjà intrinsèquement malade. Par intrinsèquement malade il faut entendre que le capital est son propre ennemi, parce qu’il doit constamment éliminer des forces de travail vivantes qui le font vivre. En somme sa destinée est d’éliminer le plus de force de travail pour rester sur le marché tout en sachant qu’il scie la branche sur laquelle il est assis. « La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même (6). »

Actuellement on nous reparle de la fin du salariat comme du socle de la « nouvelle économie », et les Etats adoptent des lois allant dans ce sens (7). Ils réduisent à néant les « acquis sociaux » et ruinent toutes les espérances de la social-démocratie, des partis socialistes et leur credo de réformes devant mener au socialisme intégral, d’où la grande débandade de ces partis et avec eux de la démocratie parlementaire et du syndicalisme. Les GAFA ne pourront survivre qu’en se coulant et en modifiant les superstructures du capitalisme historique, elles vont s’attaquer à cette tâche en fusionnant leurs services avec l’industrie, c’est-à-dire en les incorporant au tissu industriel.

Le rôle rationalisateur des GAFA

De par la situation qu’elles occupent dans l’économie capitaliste, les GAFA agissent en ce moment principalement dans la sphère de circulation du capital, y compris la logistique. S’appuyant sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) (8) qui ont amplement brisé les frontières où les salariés laissaient leur exploitation à la porte de l’entreprise. Avec les TIC le salarié est joignable partout et travaille partout (9). Les GAFA vont amplement utiliser les TIC et même comme Apple devenir un fabricant de smartphones de plus en plus perfectionnés. Les possibilités de communications et d’informations sont immédiatement mondialisées et analysées par ceux qui tiennent pour le moment les manettes des algorithmes.

Certains à juste titre contestent que les GAFA soient un bloc unique, ce qui nous intéresse ici ce n’est pas ce qui les distingue mais ce qu’ils ont en commun. Les GAFA ont en commun de faire partie de la sphère de circulation du capital sur laquelle ils interviennent en cherchant à réduire le temps de circulation aussi bien des marchandises que des services en utilisant l’infrastructure de l’Internet qu’ils veulent contrôler à l’échelle globale et mondiale.
Si nous prenons les GAFA dans leur statique, elles font partie de la sphère de circulation du capital, seulement le capital est capital circulant, c’est son mouvement d’ensemble qui lui permet de se valoriser. A ce niveau de réflexion il nous importe peu de savoir si les GAFA sont créatrices de valeur puisque le problème fondamental pour valoriser le capital c’est son mouvement global, mouvement qui finalement permet de réaliser la plus-value par la vente des marchandises. Les GAFA et tout ce qui caractérise la nouvelle économie, sont entrées dans ce mouvement global comme éléments rationalisateurs de cette circulation du capital. Marx explique clairement les conséquences d’une non-fluidité des deux grandes sections.

« Aussi longtemps qu’il reste dans l’une de ces phases et qu’elle n’est pas fluide– or chacune d’elles a sa durée propre –, il ne circule pas, il est fixé. Aussi longtemps qu’il demeure dans le procès de production, il n’est pas en mesure de circuler, c’est à dire qu’il est virtuellement dévalorisé.

Aussi longtemps qu’il demeure dans la circulation, il n’est pas en mesure de produire ni de créer de la plus-value ; il ne progresse donc pas en tant que capital. Tant qu’il ne peut être jeté sur le marché, il est figé sous la forme de produit ; tant qu’il demeure sur le marché, il est immobilisé sous la forme des marchandises » (Grundrisse ,3 « Chapitre du capital » éd. UGE « 10/18 », p. 197.)

Les GAFA et toute l’infrastructure informatique sur laquelle elles s’appuient apparaissent comme le diable et le bon Dieu pour le capitalisme historique et ses Etats, comme une destruction créatrice dangereuse pour de nombreux secteurs économiques.

La destruction créatrice des GAFA

Visiblement les GAFA américaines ont un effet destructeur qui inquiète : les Etats, le capital financier, le commerce et l’industrie. Les Etats y voient un pompage illégal de leurs recettes fiscales, les banques et les assurances une décomposition de leur métier, et l’industrie une captation en amont de ses compétences. Quant au salariat il attend les dégâts de la machinerie numérique et la précarisation de son statut, voire sa transformation en auto-entrepreneur de soi.

Quelques exemples non limitatifs démontrent cette tension au sein du capital.

Le capital financier aux prises avec la concurrence conjuguée des FinTech (10) et des géants du Web :
« Pour les acteurs financiers traditionnels, la plus grande menace vient des géants de la technologie comme Amazon, Facebook et Google ou GAFA. C’est ce qu’a révélé le rapport du World Economic Forum (WEF). L’on pensait que l’arrivée des Finech dans la finance sonnait le glas des grandes banques. Pourtant force est de constater que malgré le bouleversement qu’elles ont produit en apportant une réelle innovation dans un domaine vieux comme le monde, elles sont encore loin d’accumuler d’énormes parts de marché. Non, le vrai danger vient des grandes entreprises du Web comme Amazon, Facebook et Google. Pour quelles raisons ? Pour l’heure, les entreprises financières à l’instar des assureurs et des banques de Wall Street s’appuient sur ces géants de la technologie pour leurs compétences stratégiques sensibles, a expliqué Jesse McWaters, auteur principal d’une étude du World Economic Forum (WEF). »

Quand les GAFA prennent d’assaut l’industrie bancaire

En apparence il y aurait une contradiction entre le secteur financier et les géants du Web, mais comme ceux-ci participent à la rationalisation du secteur tertiaire c’est-à-dire celui du procès de circulation du capital, les banques et tout le secteur financier les utiliseront « pour leurs compétences stratégiques ». Il faudra simplement qu’ils s’accordent entre eux sur le partage des profits.

En ce qui concerne le salariat du secteur financier, il est « dans le couloir de la mort » condamné par le développement des nouvelles technologie. L’avenir de ses salariés est de devenir des microtravailleurs ou microtâcherons de « l’économie numérique ». Ils sont près de 90 millions dans le monde. En 2017 les licenciements et fermetures d’agences bancaires ont été particulièrement nombreux.

La médiation des GAFA peut-elle durer dans le temps ?

Poser cette question c’est chercher à y répondre, la bourgeoisie puise tout son dynamisme dans la valeur d’échange (l’argent) qui la fait apparaître comme une médiation entre les extrêmes que sont la valeur d’usage et la valeur d’échange. Ce faisant elle se présente comme la synthèse de tous les contraires, pareil au Christ dans la sphère religieuse, qui se présentait comme le médiateur entre Dieu et les hommes, prenant ainsi plus d’importance que Dieu lui-même. L’argent est donc la médiation universelle et à ce titre devient lui aussi le Dieu sur Terre, pour finir par s’autonomiser en capital financier. La valeur d’échange opère toujours comme intermédiaire. Aussi l’argent dans la circulation simple du capital est-il l’intermédiaire entre la production et la circulation.

Comme le temps de circulation représente une limitation de la productivité du travail et augmente le temps de travail nécessaire, il diminue l’extraction de la plus-value. Ces faux frais du capital sont une véritable barrière à l’autovalorisation du capital, barrière que les GAFA contribuent à faire tomber. Comme nous l’avons déjà dit, tant que les GAFA agissent dans la sphère de circulation, ils ne sont aucunement créateurs de plus-value, tout au plus contribuent-ils à réduire les faux frais du capital dans cette sphère.

Les débats sur ce que nous pouvons appeler la nouvelle économie sont encore loin de se terminer, il faudra y revenir sur de nombreux aspects et plus particulièrement dans nos prochains articles sur les conséquences pour le salariat et le monde du travail en général.

Gérard Bad
avril 2018

NOTES

(1) Aujourd’hui, les Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) inondent les marchés, dans presque tous les secteurs. Et là où elles passent, tout semble trépasser. Pour cause, Carrefour et Publicis ont, par exemple, enregistré les plus fortes baisses du CAC 40 pour cette année. Les Gafa mènent la vie dure à ces entreprises dites traditionnelles. Comment expliquer ce bouleversement ? Comment appréhender cette nouvelle tendance ?

(2) La dette publique trimestrielle de la France, mesurée selon les critères de Maastricht, s’établit à 2 226,1 milliards d’euros au troisième trimestre 2017.

(3) https://www.usine-digitale.fr/ 30 janvier 2018.

(4) Les drones de Titan fonctionnent à l’énergie solaire et sont capables de se maintenir pendant cinq ans à une vingtaine de kilomètres d’altitude. Ils peuvent remplir la plupart des tâches confiées à des satellites géostationnaires, mais sont moins coûteux. Google a déjà effectué des tests dans le passé pour un projet baptisé Loon, où des montgolfières servent de relais pour apporter Internet dans des régions en étant dépourvues.
https://lexpansion.lexpress.fr/ – 2 juin 1204.

(5) Les Nouveaux Rapports industrie/services à l’ère du numérique, avis du Conseil économique, social et environnemental présenté par Marie-José Kotlicki, rapporteure, octobre 2015. – http://www.lecese.fr/

(6) Marx, Le Capital, Livre III, in Œuvres, Economie, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 1031-1032). »

(7) En France, loi travail et ordonnances Macron.

(8) Un exemple caractéristique de cette pénétration est l’utilisation dans certains pays d’Afrique de l’unité téléphonique comme monnaie d’ échange (M-Pesa, M pour mobile et pesa, argent en swahili)

(9) En France, certains travaillent dans le TGV pendant leur temps de trajet, d’autres chez eux, d’autres en télétravail…

(10) Le nom FinTech est la contraction de « finance» et de « technologie ». Il désigne toutes les entreprises, souvent des start-ups, dont l’activité se situe dans le monde de la finance, de la banque ou de l’assurance. Aujourd’hui on entend de plus en plus parler de ces entreprises de la FinTech.

Les nouveaux barbares – Les bouleversements internes du capital : quelques exemples non limitatifs

Le 7 mai Emmanuel Macron, l’ancien ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique du gouvernement Valls II, est élu président de la franchouillardise tricolore. Il ne se cache pas, comme ses prédécesseurs, de vouloir créer des emplois en liquidant plus d’emplois et de vouloir précariser le salariat pour créer des emplois avec des contrats de travail liés à la personne, en fait d’adapter les structures juridiques à la précarisation en cours.

Notre nouveau président fut l’initiateur de la libéralisation du transport routier en août 2015 : les « cars Macrons » devaient créer à terme 20 000 emplois, tout en transportant la jeunesse et les vieux indigents. Le résultat ne fut pas brillant puisque Mégabus a fait faillite en novembre 2016, licenciant 175 salariés.

Le nouveau président veut mettre le paquet avec « les barbares » sur la « destruction créatrice » que les nouvelles technologies devraient engendrer. Il a derrière lui une petite armée d’adeptes qui visent à monter des plates-formes numériques et « créer de la valeur avec rien ».

Ces plateformes ne sont pas créatrices de valeur au sens marxiste du terme, elles se présentent symboliquement comme une sangsue technologique sur leurs utilisateurs.

Comme les actifs financiers de ces platefor­mes ne valent rien, elles peuvent s’installer sans encombre dans les paradis fiscaux. Quand leurs actifs prennent de la valeur, ils sont hors d’atteinte et comme elles n’ont pas d’actionnaires c’est tout bénéfice pour elles, d’où des décollages boursiers spectaculaires pour ce capitalisme qui se développe en dehors des clous des réglementations établies. Les valeurs captées par ces nouveaux venus du xxie siècle sont concentrées dans les paradis fiscaux et dans la Silicon Valley. Leurs capacités à phagocyter l’économie productive de plus-value est telle que les géants du Web, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) auxquels s’ajoutent maintenant les NATU (Netflix, AirBnB, Twitter, Uber…) deviennent une menace interne au ­capital historique.

La numérisation a pour le moment fait sa principale pénétration dans le domaine des services, mais désormais, elle déborde et s’étend à des secteurs qui semblent plus difficiles à phagocyter du fait de barrières réglementaires, que les Barbares veulent soumettre (voir le cycle de conférences « Les Barbares attaquent » http://barbares.thefamily.co/), et agissent pour que tous les secteurs passent sous les fourches caudines et monopolistes des GAFA.

La numérisation de l’industrie n’est pas une évidence

La grande crainte des industriels est de voir s’introduire les trublions de la Silicon Valley dans le partage des profits. En effet il suffit de voir comment le phénomène des « plateformes » (1) est devenu une véritable sangsue sur certaines professions. Les plus marquantes concernent l’industrie touristique et plus particulièrement l’hôtellerie et la concurrence déloyale d’Uber. En tant qu’intermédiaire, la plateforme s’impose comme une infrastructure indispensable visant une position monopolistique. Il y a une résistance assez globale à l’expansion des plateformes, les procès sont nombreux (2) et des luttes dans les rues se manifestent, les taxis contre Uber… mais aussi l’industrie hôtelière qui s’est rendu compte de l’inconvénient de transférer de plus en plus ses activités sur Internet. Il en est de même pour les banques et assurances.

Il a été effectivement aisé pour les GAFA de gagner leurs procès contre les hôteliers et autres, mais dès qu’ils se sont attaqué aux banques et assurances le vent a tourné.

« Plus important encore : Google n’a pas réussi à convaincre les grands assureurs et les grandes banques de participer au projet, ceux-ci n’ayant aucune envie de partager leurs profits avec les champions de la Silicon Valley. Les internautes ne pouvaient donc comparer les prix que de petits acteurs. Les banques et assureurs étant de gros annonceurs sur Google, celui-ci n’a pas forcément voulu prendre le risque de les froisser avec ce nouveau service. »
(https://www.lesechos.fr/24/02/2016/)

Contrairement à la France, l’Allemagne la championne des biens d’équipements et de l’industrie mécanique se tenait à l’écart de la dite « révolution 4.0 » et même la négligeait. Seulement la numérisation tout comme l’informatisation ne connaissent pas de frontières, elles pénètrent partout dans la société civile et même sur les êtres vivants l’homme compris.

Malgré leur réticence, les industriels allemands se trouvent contraints bon gré mal gré d’entrer dans la danse de l’innovation numérique. Une des caractéristiques de ses innovations est la mise en réseau de tous les éléments du processus de production afin de construire l’usine ultraconnectée du futur. Autrement dit, l’industrie 4.0 reposerait sur l’interconnexion de machines intégrées dans un univers éclaté, parcellisé mais globalisé dit système Cyber physique (3) qui impose d’avoir une approche globale et transversale des différents domaines techniques. Une sorte d’architecture toile d’araignée s’autorégulant à l’échelle mondiale. Les machines, les pièces usinées ayant la capacité d’interagir et de se reconnaître mutuellement par pilotage intégré. Une superstructure gigantesque dite « système productif cyber-physique » qui agit mondialement par le truchement des communications radio, l’emploi de capteurs, de puces RFID…

Les entraves au Cyber-physique.

Les industriels allemands craignent d’être phagocytés :

« Néanmoins la vraie menace, l’épouvantail de chaque manifestation Industrie 4.0 en Allemagne reste Google, présenté comme le concurrent n°1. Les industriels allemands craignent qu’à l’aune d’autres secteurs comme l’édition ou l’hôtellerie, les géants de l’Internet n’imposent une relation exclusive avec le client final. Détenant l’accès aux données d’usage et des ­interfaces guidant le choix des consommateurs, ils seraient alors en position de force pour capter une part importante de la marge, quand ils ne chercheraient pas directement à concurrencer les industriels, à l’image de la voiture autonome. »

(La Numérisation de l’industrie dans les entreprises du Mittelstand allemand, étude de BPI France)

Récemment le constructeur automobile Porsche a pris les devants :
« Selon Lutz Meschke, l’essor de l’autopartage et des services de type VTC (voiture de transport avec chauffeur) devrait à terme, d’ici sept à dix ans, rendre l’utilisation à temps partagé d’une voiture “aussi commode que le fait d’en posséder une”. Une tendance qui d’après lui devrait impacter le volume des ventes de véhicules neufs. »

Plus récemment nous apprenons que des patrons viennent de saisir la commission européenne sur le sujet.

Le 5 mai 2017, « ce sont quelques-unes des plus belles réussites de la tech européenne qui ont pris la plume : les emblématiques licornes Deezer et Spotify, l’investisseur allemand Rocket Internet, mais aussi LeKiosk, Qobuz… Dix patrons qui, dans un courrier adressé à à la Commission européenne et que Les Echos ont pu lire, dénoncent les pratiques des plateformes en ligne. Sans jamais nommer explicitement Google et Apple, ils appellent l’exécutif européen à sévir contre les Gafa. (Les Echos)

L’Europe des 15 ou des 27 n’est pas une entité fiable et solide et Mitterrand en avait conscience, il avait surtout conscience du poids de l’administration américaine sur l’Europe, tant sur son économie que sur ses capacités militaires. Dans ces circonstances il serait bien étonnant que l’UE s’attaque aux GAFA (un des objectifs d’Emmanuel Macron). La puissance de corruption des GAFA est à la hauteur de sa puissance financière et monopoliste ; ils sont élevés au rang d’une puissance diplomatique : le Danemark vient de nommer un ambassadeur auprès des GAFA.

L’Irlande et le Luxembourg sont les repaires fiscaux de ces nouveaux pirates, Apple y est installé ainsi que Google et Facebook, Amazon est domiciliée au Luxembourg.

Le 4 février 2016 la valorisation de ces GAFA était de 1 650 milliards de dollars

A titre de comparaison, leur valorisation est à peu près égale au PIB de la France, 6e puissance mondiale derrière le Royaume-Uni.

Les médias ne cessent de dénoncer, les GAFA et les tribunaux européens d’exiger, de Google et Apple des milliards d’arriérés d’impôts, rien n’y fait et la pieuvre continue d’étendre ses tentacules.

Ce texte vise essentiellement à attirer l’attention des camarades sur les contradictions du capital et l’influence des nouvelles technologies sur le monde du travail. A terme, les réformes visant les codes du travail, les retraites, l’achèvement de ce qui reste de l’Etat providence et la préparation à une gestion généralisée de la précarisation-paupérisation desdites classes moyennes, d’où une mutualisation dite universelle, des revenus, des ­retraites…

G. Bad mai 2017

(1) Qu’est-ce qu’une plateforme ? « Il s’agit, sur le plan général, d’une infrastructure numérique permettant l’interaction entre deux ou plusieurs groupes d’utilisateurs ». Elle se positionne comme intermédiaire rassemblant des utilisateurs différents : clients, publicitaires, prestataires de services, producteurs, fournisseurs, voire objets physiques.
(2) Saisi par Uber, le Tribunal des affaires de sécurité sociale a annulé pour vice de forme le redressement de cotisations de 5 millions d’euros et la requalification des chauffeurs en salariés que réclamait l’Urssaf (qui fait appel).
(3) Selon la définition de la Plateforme Industrie 4.0, « les systèmes cyber-physiques (SCP) regroupent des systèmes embarqués qui utilisent des capteurs pour récupérer des données et qui agissent sur des processus physiques au moyen d’actionneurs. Ils sont connectés les uns aux autres via des réseaux digitaux, utilisent toutes données et services disponibles mondialement et bénéficient d’interfaces hommes-machines multimodales. »

Acier et charbon, sidérurgie et mines : un nouveau contrat social ?

Paru dans Echanges n° 155 (printemps 2016).

La crise mondiale touche toutes les activités dans le procès de production, de circulation et de consommation des marchandises. Mais pas de la même façon. Dans la distribution, la réduction de la consommation n’entraîne qu’une diminution des commandes, ou leur annulation en cas de faillite. Cette réduction et/ou annulation des commandes signifie, pour les fabricants de ces produits de consommation, la réduction du volume des matières premières consommées dans la production d’un produit fini. Dans le cas où une matière première est un des principaux éléments pour la fabrication de ce produit, le ralentissement est répercuté essentiellement sur le fournisseur, et celui-ci s’ajoute à la réduction des commandes des entreprises utilisant la même matière première. Cet effet cumulatif place ainsi les fournisseurs de matières premières dans une situation beaucoup plus précaire. Plus une manière première est utilisée dans un grand nombre de produits finis, plus cet effet cumulatif est important.
La médiatisation et l’irruption dans le quotidien des innovations de l’informatique et des péripéties financières a quelque peu relégué, dans la perception individuelle et collective de la crise, la production de produits de base. On en oublie ainsi souvent le rôle joué toujours dans l’économie moderne par le charbon et l’acier, alors qu’en 1952 la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) fut la première pierre de l’Union européenne, précédant de quelques années le Traité de Rome qui créa le Marché commun.
Il suffit de se pencher un peu sur notre quotidien pour voir que, dans le monde moderne, globalisé et mondialisé, ces deux produits interdépendants – le fer sous toutes ses formes (fonte, fer, acier et aciers spéciaux) et le charbon – sont les piliers de l’économie par leur omniprésence en proportions diverses dans d’innombrables produits de consommation et dans d’imposantes réalisations. De la trottinette à la fusée spatiale en passant par la voiture, de la poêle à frire à la cuve de centrale atomique, de l’aiguille à coudre au viaduc de Millau, de la Kalachnikov au char d’assaut, de la barque de pêche au porte-avions, du lampadaire à la tour Eiffel, du fil de fer aux fers à béton, le fer et ses succédanés sont partout.
C’est la raison pour laquelle l’industrie prenant le fer comme matériau, avant la crise fut l’objet d’investissements importants tant dans les pays déjà industrialisés que dans les pays en développement : avec son corrélatif nécessaire, l’exploitation charbonnière (1), la sidérurgie était et reste l’ossature de la puissance économique des Etats.

CHINE

La crise, par l’effet cumulatif que nous avons évoqué, a frappé sidérurgie et charbon en raison de cette universalité d’utilisation. Cet effet a été d’autant plus marqué dans les pays en développement les plus importants qu’ils avaient misé plus particulièrement sur ces industries pour assurer leur indépendance économique et les nécessités de leur développement accéléré dans tous les secteurs, particulièrement ceux qui consommaient le plus les produits ferreux – infrastructures et matériel de transport terrestre et maritime. C’est ainsi que ces branches industrielles ont pris un essor particulièrement fulgurant en Chine. Alors qu’en 1990 la Chine n’assurait que 10 % de la production mondiale d’acier, elle est devenue, vingt-cinq ans après, le premier producteur mondial, assurant 50 % de la production mondiale (en 1875 la Grande-Bretagne en assurait 40 %) (2). En raison de cette position dominante, la Chine a subi de plein fouet les effets de la crise, et elle doit impérativement réduire sa production d’acier et par contre-coup sa production charbonnière. Mais comme cela ne peut se produire en un jour, elle doit aussi écouler son surplus d’acier avant que les effets des restructurations se fassent sentir (3).
C’est là que le système capitaliste d’Etat, du moins dans les prises de décisions concernant des problèmes essentiels, montre sa supériorité sur le capitalisme libéral. Schématiquement on peut dire que, même s’il y a des conflits internes entre les différents secteurs du parti contrôlant telle ou telle industrie, tout peut être assez rapidement réglé, sans trop se soucier des conséquences possibles en raison du contrôle social étroit. Comme le secteur étatique couvre encore 40 % de la production industrielle – dont la sidérurgie –, le début d’une crise comme celle de l’acier déclenche presque immédiatement des restructurations dans le secteur considéré.
Depuis vingt ans, le secteur dual interconnecté du charbon et de l’acier a connu d’importantes restructurations. De 1998 à 2003, des réductions de capacité et les modernisations ont amené le licenciement de 28 millions de travailleurs. Le 4 avril 2016, le gouvernement chinois a publié un nouveau plan prévoyant de licencier près de 2 millions de travailleurs dans les mines et la sidérurgie et près de 6 millions dans ces mêmes secteurs dans les années à venir. Comme nous en parlerons ci-après, ces mutations n’ont pas été et ne sont pas sans résistances, et même pas sans remous politiques dans le Parti communiste. La Chine compte plus ou moins 150 000 entreprises d’Etat exploitant 30 millions de travailleurs. La plupart de ces « zombies companies » sont maintenues artificiellement en vie par les autorités locales pour pallier les pertes de revenu et éviter d’accroître le chômage local.
Mais cela ne résout pas le problème immédiat de la surproduction présente et des stocks qui s’accumulent car, nous venons de le voir, cette production ne peut s’arrêter ni même se réduire aussi brutalement. La Chine commence à exporter massivement ses surplus : elle propose sur le marché mondial en 2015 à 200 livres sterling [environ 261 euros] la tonne d’acier qui valait 400 livres sterling en 2012. C’est plus que du dumping, et les clients affluent. En 2015, elle a exporté 112 millions de tonnes d’acier, plus que toute la production américaine annuelle et dix fois plus que celle de la Grande-Bretagne. Depuis, la Russie est entrée aussi dans ce même jeu.
Cette braderie a sur le plan mondial une double conséquence.
Pour les pays qui n’ont pas de production d’acier, c’est pratiquement l’élimination des concurrents américains et européens.
Pour les pays producteurs, c’est la ruine pour les entreprises qui ne peuvent s’adapter, au moins dans un futur proche : d’un côté, pour l’immédiat l’établissement de droits de douane, d’un autre côté, pour le plus long terme, des restructurations notamment par des fusions d’entreprises  afin de parvenir à des économies d’échelle. C’est ainsi que les Etats-Unis établissent des droits de douane de 236 % sur les aciers chinois alors que la Grande-Bretagne ne peut compter que sur un maigre et ineffectif 16 %. Toutes les puissances hors Chine sont coincées : l’OMC, à laquelle la Chine a adhéré récemment, et les accords commerciaux entre les Etats-Unis et l’Union européenne (UE) et à l’intérieur de l’UE proscrivent les barrières protectionnistes que constituent les droits de douane. D’autre part, l’établissement de ces barrières nationales visant un seul pays expose à des mesures de rétorsion. Cet effet non prévu de la mondialisation et de la libération des échanges est en totale contradiction avec ce qui était prôné et plus ou moins pratiqué jusqu’alors. On peut noter que ce retour à des barrières protectionnistes et à un patriotisme économique coïncide avec l’établissement d’autres barrières – matérielles celles-là – pour entraver la libre circulation des personnes tout au moins au sein de l’Union européenne. On voit ainsi, économiquement et politiquement, l’évolution mondiale d’une industrie amener une contradiction entre les intérêts des multinationales et ceux des nations concernées.
La Chine n’a pas ce problème, mais le problème social classique de l’affrontement direct entre les travailleurs concernés et le capital. Depuis un an la Chine connaît une nette recrudescence de grèves, entre 30 % et 40 % de celles-ci dans le secteur des mines et de la sidérurgie. Entre le 1er décembre 2015 et le 8 février 2016 (un peu plus de deux mois), plus de 1 000 grèves ont été recensées dans toute la Chine contre 1 300 pour tout 2014 et 800 pour tout 2015. Une bonne partie de ces conflits récents concernent le paiement d’arriérés de salaires et les indemnités de licenciements suite à la concentration et aux fermetures d’entreprises minières et sidérurgiques. Quelques exemples récents :
F 29 février et 1er mars : des centaines de mineurs manifestent à Pingxiang (Jiangxi) pour paiement des salaires. Ils sont violemment réprimés par les flics, des blessés. Pour « maintenir l’ordre social » et assurer la stabilité de la production dans les mines, depuis les manifestations les autorités ont pris des mesures « pour garantir l’harmonie y compris  par l’envoi de gens sûrs avec des armes pour patrouiller dans les zones sensibles, recueillir des informations sur les troubles et résoudre les conflits ».
F 9 mars : pendant plusieurs jours, des dizaines de milliers de mineurs du Heilongjiang LongMay Mining Holding Group (le plus grand trust charbonnier  d’Etat, qui exploite 40 mines) manifestent à Shuangyashan, proche de la frontière russe. Ils réclament les ­salaires impayés (certains de ces impayés remontent jusqu’à 2014), et protestent contre des réductions de salaire et contre le projet de 100 000 licenciements dans le secteur minier (40 % de l’effectif total). Les grèves et manifestations se poursuivant, police et armée patrouillent dans le secteur. Les autorités ont  menacé d’être particulièrement fermes contre toute tentative de blocage des communications et occupations.
F Mars : les travailleurs de Tonghua Iron and Steel à Jilin protestent contre le non-paiement des salaires.
F 15 mars : dans le Guangzhou, des centaines d’ouvriers bloquent les entrées d’une aciérie.
Pour tenter de prévenir ces troubles, le gouvernement central a décidé d’accorder des subventions aux industries de l’acier et minières à hauteur de 15 milliards de dollars pour leur permettre d’assurer des mises à la retraite anticipées, des centres de formation et des prêts à la création d’entreprises.

États-Unis

C’est une situation similaire que l’on retrouve aux Etats-Unis où, sous le poids de la concurrence chinoise, on assiste d’une part à un processus de concentration et d’autre part, en partie conséquence de ces concentrations, comme en Chine, soit des fermetures d’usines et de mines avec leur cortège de licenciements soit, à l’occasion du renouvellement des contrats collectifs de branche ou d’entreprise, de tentatives de rogner sur l’ensemble des conditions de travail (classiquement sur les garanties maladies et retraite). Tout au long de 2015, on a assisté, sous l’égide du syndicat United Steelworkers (USW), à des grèves en ordre dispersé, qui se sont toutes terminées par des accords plus ou moins défavorables aux travailleurs. La dernière de ces grèves, qui avait duré jusqu’alors par l’obstination des travailleurs d’ATT lockoutés dès le début de la grève il y a plus d’un an, s’est terminée le 15 mars 2016 par un accord plus favorable.
Mais cela n’empêche nullement les restructurations de se poursuivre et les licenciements de mettre sur le pavé des centaines de travailleurs. En janvier, un des grands de l’acier américain, la multinationale US Steel, ferme une aciérie employant 614 travailleurs et une cokerie en exploitant 300. En février, ArcelorMittal a mis à pied 700 travailleurs. On peut avoir une idée des ravages de ces restructurations par un seul exemple, celui d’East Chicago (banlieue de Chicago à la frontière entre l’Illinois et l’Indiana), centre sidérurgique qui comptait 60 000 habitants en 1960 et n’en a plus que 30 000 en 2016, avec un taux de pauvreté de 36 %. Finalement les travailleurs de ces secteurs minier et sidérurgique, aussi bien chinois qu’américains, sont coincés dans la défense même de leur position : ou bien ils se plient aux propositions de réformes draconiennes de leurs conditions d’exploitation pour maintenir en vie une industrie nationale aux dépens de tous les travailleurs du monde des mêmes industries, ou bien ils résistent et participent à l’élimination de leur propre exploiteur et à leur licenciement, ce qui peut se faire tout autant dans les fusions et restructuration de ces secteurs. En avril, la principale entreprise minière américaine, Peabody, a dû se déclarer en faillite à cause de la concurrence du gaz dans les centrales thermiques et de la crise de l’acier.
Ce dilemme contraint pour les travailleurs   se retrouve encore plus complexe dans l’Union européenne où, faute d’une décision collective à l’échelle de l’Union, chaque Etat se voit confronté aux décisions des multinationales qui ont pris le contrôle des plus importantes aciéries nationales. Les luttes des travailleurs pour le maintien de leur emploi coïncident de manière particulièrement ambiguë avec les impératifs nationaux voire patriotiques opposés aux décisions des multinationales axées uniquement sur la rentabilité devant la concurrence chinoise. Il n’y a pas vraiment de politique européenne dans ce domaine tant les intérêts nationaux prennent le pas sur les nécessités économiques de l’Union. La question objet de cet article doit être examinée quant aux principaux pays européens producteurs d’acier.

Royaume-Uni

En 1980 sous Thatcher, la sidérurgie a connu une vague de restructurations qui dura huit ans et fit tomber les effectifs de cette industrie de 668 000 à 130 000. L’entreprise d’Etat British Steel, privatisée, passa sous le contrôle de Petrus en 1999, pour être reprise par la multinationale indienne Tata en 2006. De 1991 à 2015, les effectifs tombèrent de 38 000 à 18 000 alors que les importations de produits ferreux couvraient 60  % des besoins du pays. Il ne reste aujourd’hui que 11 usines sidérurgiques qui représentent seulement 40 000 emplois directs et indirects.
Tata Steel, perdant de l’argent pour ses aciéries britanniques, annonce en avril qu’il les brade au plus offrant. Une partie d’entre elles viennent d’être vendues pour une livre sterling à un consortium, Greybull Capital, sous condition d’une réduction de 3 % des salaires et des contributions patronales retraite pendant une année et nouvelles discussions après, conditions acceptées par les travaillleurs concernés le 20 avril. Ces nouveaux patrons ont pu ainsi remercier publiquement les syndicats pour leur collaboration. Des pourparlers sont en cours avec d’autres multinationales de l’acier, dont l’allemand Thyssen Krupp . Le gouvernement britanique pris dans sa politique libérale refuse une nationalisation, même provisoire, tout comme l’instauration de droits de douane élevés au niveau européen. Mais il décide quand même le 21 avril, dans un plan de soutien à la sidérurgie nationale, de consacrer des millions de livres au soutien du repreneur éventuel de Tata Steel.

Allemagne

La plus importante sidérurgie de l’Union européenne exploite directement 87 000 travailleurs et indirectement plus de 3 millions. Face à l’important impact de cette crise de l’acier, les réactions de la base contraignent le syndicat IG Metall à organiser des manifestations pour prévenir ou limiter  toute restructuration sur le dos des travailleurs. Le 11 avril,
45 000 sidérurgistes manifestent dans toute l’Allemagne, dont 6 000 à Duisbourg dans la Ruhr. Ces protestations ont reçu l’appui du ministre de l’économie, soulignant l’union nationale patrons et syndicats dans la défense d’une industrie nationale . Les manifestations sont essentiellement dirigées contre un projet de restructuration qui pourrait résulter de la fusion en discussion entre Tata et Thyssen Krupp.

France

La France ne semble pas particulièrement touchée par tous ces remous.
On peut trouver deux raisons à cette situation. D’une part ces restructurations sont déjà accomplies avec de nombreux conflits dans le passé (dans les années 1980 plus de 10 000 emplois ont été supprimés chaque année dans la sidérurgie ce qui fait qu’en 1990 le nombre de salariés du secteur avait été divisé par trois) ; les effectifs actuels avoisinent 25 000. D’autre part, une bonne partie des aciéries françaises se sont spécialisées sur des créneaux porteurs d’aciers spéciaux. Là aussi ces dernières années ont vu une légère chute d’activité et des fusions, mais pas d’une ampleur telle que cela puisse engendrer des luttes.

Le dilemme
de l’Union Européenne

Dans cette sorte de guerre où s’affrontent les multinationales et les Etats autour des préférences et des protections nationales, c’est la plus grande confusion. Dans l’UE, certains Etats sont pour l’établissement de droits de douanes sur l’acier chinois jusqu’à 300 %. D’autres s’y opposent et on voit la multinationale US Steel accuser l’UE et la Grande-Bretagne de « négligence ». Des manifestations sont organisées à Bruxelles dans la plus parfaite concorde sociale comme le 15 avril : les entreprises de l’acier ont organisé le déplacement de 5 000 travailleurs de 18 pays devant le siège de la Commission européenne, de concert avec les syndicats pour que soient prises des mesures protectionnistes. On retrouve ainsi à l’échelle européenne ce que l’on voit à l’échelle des entreprises : une union patrons et syndicats pour imposer aux travailleurs les mesures qui obèrent sérieusement les conditions d’exploitation en les contraignant à choisir entre ces mesures ou le licenciement. Les Etats, c’est-à-dire les politiques nationales, tentent de trouver des solutions plus ou moins œcuméniques pour conserver ces industries de base sur le territoire national, mais leur intérêt ne coïncide pas avec celui des entreprises sidérurgiques dont le seul intérêt est le profit et qui n’attendent des Etats que des facilités financières (sous forme de subventions, d’exonérations diverses et de mesures rendant plus facile l’exploitation des travailleurs).
Et la lutte de classe ?

 

 

Si on considère la situation dans laquelle se trouvent les travailleurs de la sidérurgie d’avoir à choisir entre la fermeture ou une aggravation des conditions d’exploitation – participant ainsi, par des accords syndicats-patrons ou par un référendum d’entreprise – on peut voir qu’elle se rattache à tout un ensemble de mesures dans les relations de travail pries pour permettre au capital de surmonter la crise. Ce qui se passe à l’échelle mondiale (particulièrement pour les Etats-Unis et l’UE, les deux premières puissances économiques mondiales) se retrouve à l’autre bout du processus de production dans l’unité de production dans la même option offerte aux travailleurs d’accepter une modification drastique de leurs conditions d’exploitation ou de se retrouver sur le pavé (une réalité sociale que les projets législatifs englobés sous la « loi du travail » tentent d’encadrer et de légaliser).
Tout cela, vu sous l’angle de la lutte de classe, peut être considéré comme une régression importante qui donne aux dirigeants d’entreprise tout pouvoir sur ces conditions d’exploitation et fait du travailleur un pur objet malléable aux impératifs économiques. Mais on doit considérer un autre aspect dont on voit mal l’incidence dans l’évolution de la conscience ouvrière et du rapport de forces au sein de l’entreprise. Le fait d’appeler les travailleurs à décider du sort de l’entreprise (et en même temps de leur propre sort) modifie profondément les rapports traditionnels d’autorité, même si ce sont les dirigeants qui en fixent les termes. Que signifie cette mutation et quels en seront les effets ?  L’avenir le dira car  il est trop tôt pour pouvoir analyser les conséquences de ce processus en cours.
H. S.

 

 

NOTES

(1) Dans le processus traditionnel, la fonte (haute teneur en carbone) sort du haut fourneau où l’on a mélangé minerai de fer et coke (obtenu par distillation du charbon) et autres adjuvants. Cette fonte liquéfiée dans un convertisseur voit réduire sa teneur en carbone pour produire de l’acier puis du fer. Pour modifier les qualités de l’acier on y ajoute d’autre métaux en quantité diverses pour donner des aciers spéciaux. D’autres procédés sont utilisés pour le recyclage de la ferraille (four électrique) ou la réduction directe du minerai.
(2) Sur la production mondiale de 1 800 000 tonnes d’acier en 2015, la Chine en a assuré presque la moitié, les Etats-Unis 10 %, l’Union européenne 10 % (l’Allemagne 5 %, la France 1,5 % et la Grande-Bretagne 1,5 %).
(3) Plusieurs raisons s’opposent à un arrêt immédiat d’une aciérie à cause du caractère même de cette production. Un haut fourneau doit fonctionner en continu donc être approvisionné régulièrement sans arrêt. Un arrêt le met pratiquement hors d’usage et tout son revêtement intérieur doit être reconstruit avant toute remise en route. D’autre part, pour assurer ce fonctionnement constant, des contrats à long terme pour le minerai et le charbon ont été conclus qui ne peuvent être rompus immédiatement, et au prix de dédits financiers. La crise laisse donc, avant toute réduction ou arrêt, un surplus qui doit être écoulé.