Rojava. Comment un général autoproclamé devient un dictateur

Pour devenir un dictateur reconnu, il suffit d’être l’obséquieux serviteur de puissants intérêts mondiaux. Et l’exécuteur de leurs basses œuvres. Mais ce n’est pas tout, car le général dictateur dont nous parlons ici est aussi un militant fidèle du Parti communiste kurde (PKK) (1), de son leader Öcalan (2) et de l’idéologie présente de cette organisation.
Il peut paraître curieux que cette question du Rojava soit abordée sous l’angle de cette étude personnalisée. Mais, aujourd’hui, cette histoire personnelle est celle du Rojava : c’est lui qui l’a façonnée et la façonne, et les deux itinéraires du général Abdi et du Rojava se confondent.

Géographie du Rojava


Tout part du réchauffement climatique


La région de Rojava, entre le Tigre et l’Euphrate au sud de la Turquie, et frontalière de l’Irak, montre à la fois des plaines et des collines et quelques montagnes.
Le Rojava, c’est dans la fédération de régions de la Syrie (les Gouvernements) une portion indépendante du territoire syrien de 55 000 km² (le dixième de la France, soit à peu près la dimension de la région Grand Est ou celle de toute la Belgique), peuplée de 6 à 7 millions d’habitants, approximativement celle de cette région française mais très inégalement répartie. La majorité de la population est concentrée dans le nord, près de la frontière turque, et est formée essentiellement de paysans produisant (notamment pour l’exportation) des céréales, du coton, des olives et des pistaches. En 2009, ces espaces fournissaient 52 % du blé syrien et 79 % du coton du pays. Entre 50 % et 60 % de la production des hydrocarbures provenaient également de la région. Cette production, évacuée par pipelines dans tout le pays, est traitée avec des capacités de raffinage locales très sommaires et particulièrement polluantes.
Le sud est désertique mais contient l’essentiel des champs pétroliers de l’État. La principale zone peuplée est aussi pour une bonne part une bande de 30 km frontalière avec la Turquie, actuellement occupée par des forces conjointes syriennes, turques et russes pour prévenir toute attaque venant de la Turquie. Ce qui rend encore plus complexe la situation dans cette
région (3).


Il faut rappeler que l’origine du conflit syrien fut une sécheresse exceptionnelle provoquée par le réchauffement climatique et qui a frappé, de 2006 à 2011, une vaste région du nord de l’Irak et de l’Est de la Syrie, provoquant pour la Syrie un exode rural, notamment vers Damas, et une déstabilisation à l’origine des troubles . Ce sont ces mêmes régions désertées, dont le Rojava, qui ont permis l’expansion des islamistes et l’enchaînement des événements dont nous parlons ci-après (4).
Lorsque les États-Unis prirent la tête de l’Alliance pour l’élimination de Daesh et de son État islamique, ce n’est nullement à cause de son extrémisme religieux ou de ses atrocités diverses (ce qui ne les aurait guère gênés car ils ont soutenu et soutiennent ailleurs des régimes similaires), mais parce que cet État avait la maîtrise des champs pétroliers du nord de l’Irak et du Nord-Est de la Syrie et que cela risquait, par une alliance avec l’Iran, de constituer un pôle pétrolier mondial hors de la main-mise américaine et de mettre en difficulté leur contrôle sur les émirats arabes pétroliers.
Les opérations militaires de l’Alliance furent menées au sol par les milices kurde  liées au PKK entraînées par des militaires américains sur le terrain, dotées d’un puissant armement par les États-Unis, et appuyées par une couverture aérienne américaine. Le commandant des milices kurdes impliquées dans ce combat contre Daesch se trouvait à la fin de ces opérations à la tête d’une véritable armée et était devenu un allié indéfectible des États-Unis dans la région. Mais avant de retracer sa carrière, quelques éléments sont nécessaires pour tenter de voir un peu plus clair dans ce chaos du Moyen-Orient.


Un pluralisme ethnique
et religieux

On doit aussi considérer la multiplicité des ethnies et des religions, car le Rojava est un véritable melting pot, source de divisions et d’affrontements. Deux groupes ethniques sont dominants. Les Kurdes ne forment que 55 % de la population du Rojava et le reste est d’une grande diversité : Arabes, Bédouins, Assyriens, Turcs, Arméniens, Irakiens. On trouve la même diversité dans les appartenances religieuses  : sunnites, chrétiens orthodoxes syriens, catholiques, Église assyrienne, religion yazidique (5).
Les séquelles d’une guerre de dix années qui couve toujours
Différents facteurs obèrent sérieusement l’activité économique du Rojava. Les séquelles habituelles d’une agriculture productiviste, avec l’usage intensif des engrais, pesticides, herbicides et autres intrants, se cumulent avec des circonstances locales (pollution des raffineries sommaires), les effets de la guerre, avec parfois des incendies de bâtiments, des destructions de matériel agricole ou une impossibilité de maintenance. Pour cultiver et reboiser le Rojava, les agronomes syriens doivent dépolluer les sols et les cours d’eau. L’explosion des obus, les douilles de balles et les armes chimiques ont non seulement eu un impact écologique démentiel lors de leur utilisation, mais elles résultent également en une pollution sur le long terme. L’utilisation par la coalition internationale de cartouches d’uranium appauvri est la cause de graves problèmes de santé, car leurs résidus contaminent l’environnement pendant très longtemps. Les munitions de mortiers, les roquettes et autres armes explosives contiennent des métaux lourds et de la TNT qui sont cancérigènes. Lorsque ces armes ont été utilisées dans les zones urbaines, par exemple à Kobané et Hesekê, ces substances se sont mélangées à la poussière des décombres et ont ensuite été inhalées par les habitants. Elles se sont également répandues dans l’eau et sur les terres agricoles. L’État islamique allumait des brasiers géants, alimentés en pétrole, en plastique et en déchets divers. Leur objectif était de créer un énorme écran de fumée opaque et noire, pour se dissimuler lors des raids aériens. Ces feux ont fortement pollué l’air, les sols et l’eau. Dans leur fuite, ils ont également piégé de nombreuses zones avec des mines mortelles tant pour les humains que pour la faune. Ajoutons à cela les destructions d’installations industrielles qui ont occasionné la libération de nombreux gaz nocifs et produits chimiques dans l’atmosphère (6).


L’organisation permanente
de l’État syrien


Mais auparavant : en quoi consiste un État ? C’est un ensemble de règles conditionnant une population sur un territoire défini. Pour ce faire le territoire de l’État est divisé en unités administratives dans lesquelles des agents de l’État ou des collectivités publiques (villes, régions…) se voient attribuer des fonctions bien précises concernant la propriété (cadastre et brevets), l‘ordre public (gendarmerie et police), la défense du territoire (armée), l’application du droit (tribunaux) la collecte des impôts directs et indirects, les communications (réseaux routiers et ferroviaires, postes, téléphone, radios), l’enseignement, l’état-civil. Tout cela dans une hiérarchie calquée sur des hiérarchies géographiques qui constitue l’appareil d’État au service très obsédant de l’appareil politique. Ce qui fait que, quelles que soient les vicissitudes de ce pouvoir politique, celui-ci dispose de la permanence de l’ensemble. Pour ne prendre qu’un seul exemple, la même administration de l’État français a fonctionné sans coup férir, mis à part quelques modifications de détail, sous l’ultra conservatisme politique avant 1934, sous le Front populaire, sous Pétain et l’occupation allemande, et sous les ive et ve Républiques. Et il en est de même pour tout État.
Les subdivisions de la Syrie comprennent des gouvernorats (ou « mouhafazas »), divisés en districts (ou « mintakas »), eux-mêmes divisés en sous-districts (ou « nahiés »). Ceux-ci contiennent les villages, qui sont les plus petites unités administratives. Dans chacune de ces divisions administratives, on trouve des fonctionnaires chargés de responsabilités précises (7).
La position géographique du gouvernorat d’Al-Hasaka correspond approximativement à la Djézireh. La Djézireh, Jazîra ou (la) Jezire ( al-jazayra, « l’île » en arabe), est une partie du Nord de la Mésopotamie correspondant la Haute Mésopotamie, et une ancienne province de Syrie située dans le Nord-Est de ce pays, le long des frontières avec la Turquie et l’Irak. Elle correspond quasiment à l’actuel gouvernorat d’Hassaké, aux cantons de Djézireh, Kobané et Afrine.
C’est ce territoire qui constitue « l’entité fédérale démocratique » du Rojava, proclamée en 2013, et qui a conservé tout son appareil administratif avec des fonctionnaires locaux qui continuent d’être payés par le gouvernement de Damas.


Tout tourne finalement toujours autour du pétrole


Avant le début de la guerre en 2011, la Syrie produisait 360 000 barils de pétrole par jour. Elle en produit aujourd’hui environ 60 000.
« Le tournant, indique un militant internationaliste qui est resté au Rojava (8), c’est après la guerre contre Daech, lorsque l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) a refusé aux États-Unis l’accès direct aux champs de pétrole, leur accordant seulement le droit d’acheter du pétrole extrait par les auto-administrations (ce qui permet entre autres aux conseils populaires de financer l’effort de guerre). Trump a alors commencé à discuter avec Erdogan, qui attendait le feux vert des États-Unis pour pouvoir envahir la Syrie, et les zones kurdes en particulier.
L’opération Rameau d’olivier, en 2018, qui a mené à l’occupation de la ville et de la région d’Afrin, découle de cet accord militaire entre Erdogan et Trump. Les États-Unis voulaient prouver aux Kurdes et à toute la population du Rojava que, sans leur appui, elle était condamnée à être vaincue par Bachar el Assad ou par la Turquie. Après l’occupation d’Afrin, les négociations ont continué avec les Américains : ils ont menacé de se retirer du territoire si on ne laissait pas leurs entreprises exploiter les puits de pétrole.
La conséquence en fut le retrait des troupes américaines et l’opération Peace Spring, lancée dans le Nord de la Syrie par l’armée turque et les rebelles de l’Armée nationale syrienne contre les Forces démocratiques syriennes. Ces offensives militaires turques soutenues tacitement par les États-Unis ont ruiné la réputation des présidents américains auprès de la population d’ici. Avant 2018, les civils appelaient affectueusement Obama “Heval Obama” ; aujourd’hui, ils désignent les Américains du sobriquet de “bênamus”(sans honneur). Cela dit, les troupes américaines ne se sont jamais complètement retirées ni de Syrie ni d’Irak.
Aujourd’hui, avec Biden, la volonté de se réimplanter dans la région est très claire. Des nouvelles troupes sont arrivées, de nouvelles bases se construisent et du matériel arrive en masse. Récemment, les troupes américaines ont attaqué les bases d’une milice iranienne en Syrie ; cette attaque était une réponse à une autre attaque d’une milice iranienne visant les troupes américaines en Irak. Ces événements prouvent bien le caractère supranational de la guerre civile en Syrie : une milice iranienne attaque les Américains en Irak, les Américains répondent par une attaque en Syrie. »
Qui est le général (autoproclamé) Abdi ?
Il est temps maintenant de parler de l’homme fort du Rojava qui est aussi « homme lige » des Américains, mais un homme lige qui entend garder l’indépendance de « son » État, qui pourtant indirectement est un élément du fédéralisme syrien.
Mazmoum Abdi n’est qu’un des noms de guerre de Ferhat Abdi Sahin (qui se fait aussi appeler Sahin Cilo et Sualin). Né en 1967 de parents kurdes dans un village proche de Kobané, il fit des études d’ingénieur à l’université d’Alep et rejoignit en 1990 le PKK, dont il devint un militant.
« Il faut remonter au début des années 1980 pour comprendre la révolution du Rojava (9). Dans ces années, les cadres du PKK en exil jettent les bases des organisations populaires dans les communautés kurdes de Syrie. Abdullah Öcalan (dit Apo, ce qui signifie « oncle » en kurde) et ses proches, les « apocis » (celles et ceux qui suivent Apo) vont de ville en ville, de maison en maison, pour recruter et former des militant politiques et constituer une structure populaire révolutionnaire. Petit à petit, des institutions populaires démocratiques ont commencé à émerger un peu partout au Rojava, et même dans les grandes villes syriennes comme Alep ou Damas. Au fur et à mesure ont émergé le mouvement des femmes, le mouvement des jeunes, les partis politiques kurdes et leurs institutions comme les conseils populaires, les coopératives, et autre. Ces mouvements subissent la répression des États impériaux, des dizaines de militants sont enfermés, assassinés ou ont « simplement » disparus.
Ce qui valut à Abdi d’être emprisonné à cinq reprises. Il devint aussi l’ami personnel du leader Öcalan, dont de nombreuses photos montrent une grande fraternité d’arme. Le PKK l’envoya en 1996 faire un travail de recrutement dans la zone rurale de Sendili en Turquie.
On retrouve Abdi avec une mission semblable en Europe (1997-2003), en Irak (2003). Il est promu dans l’équipe dirigeante du PKK en 2005 et dirige l’organisation armée People’s Defence Unit (YPG) de 2009 à 2011. Il revient alors en Syrie pour y implanter les YPG dans la population kurde. En 2010 un groupe de sénateurs américains demandent qu’un visa soit délivré à Abdi pour discuter des relations Syrie-États-Unis, décision critiquée par la Turquie qui considère le PKK et ses émanations comme des organisations terroristes (10).
« En 2011, lors des soulèvements populaires syriens qui secouent le pays pour mettre à bas le régime de Bachar el-Assad, les Kurdes manifestent aux côtés du reste de la population syrienne. En 2012 le régime d’Assad retire ses troupes du Nord-Est syrien. Les supporteurs du régime et en particulier la bourgeoisie (grands propriétaires, industriels) fuient la région pour aller se réfugier sous la protection d’Assad dans les grandes villes de la côte ou en Occident. À ce moment, le mouvement du confédéralisme démocratique a déjà une solide base organisationnelle et populaire (conseils populaires d’auto-administration, coopératives, forces d’auto-défense, système de formation, etc.). Donc quand le régime d’Assad s’est retiré, le mouvement a été capable de lui forcer la main pour qu’il cède certaines ressources (en particulier militaires et économiques) au mouvement. Ça a constitué le point de départ de la déclaration d’autonomie et de la révolution du Rojava qui deviendra plus tard l’AANES. (11) »
Abdi travaille alors en liaison avec Bachar el-Assad et le gouvernement de Damas qui lui confie un rôle clé dans le gouvernement d’Al-Hasaka, et qu’il occupe militairement avec son armée, les Forces démocratiques syriennes (FDS), formées en 2015. C’est à ce titre qu’il signe la charte de l’ONU contre l’enrôlement des enfants dans les forces armées. Suivent des tractations avec Bachar et la Russie pour créer entre le Gouvernement du Rojava et la Turquie une zone tampon avec présence de troupes russes et syriennes pour prévenir toute attaque de la Turquie. Abdi est envoyé en août 2014 aux États-Unis pour négocier avec les États-Unis et l’Iran la formation de l’Alliance pour éliminer l’État islamique. Il prend du galon avec des instructeurs américains et à la fin de cette guerre il se trouve à la tête de 70 000 combattants, commandant en chef – général – des FDS. Pendant cette guerre, les Américains ne fournissent pas seulement la couverture aérienne mais un armement puissant, des instructeurs et des troupes d’appui. Des liens se sont tissés, pas seulement militaires mais aussi personnels, notamment avec les dirigeants militaires et politiques américains.
Lorsque l’opération est terminée, Abdi garde d’excellentes relations avec l’administration américaine qui voient en lui un homme de confiance. Démocrates et Républicains du Congrès insistent unanimement de nouveau pour qu’il puisse venir à Washington, discuter de la situation en Syrie, ceci malgré l’hostilité d’Erdogan. Au printemps 2019, l’État islamique n’existe plus mais Daesch continue la guérilla sur tout le territoire syrien, y compris dans le Rojava. Pendant que les milices combattaient sur le front, les différentes structures du confédéralisme démocratique se développaient et intégraient de plus en plus de gens et de communautés dans leur système politique, en particulier dans les régions anciennement occupées par Daesh (12).
C’est finalement à Davos, le 24 janvier 2020, lors des rencontres annuelles des exploiteurs mondiaux, que Trump rencontre Abdi, venu spécialement dans la station suisse. Mais un incident va faire jaser. Comme à son habitude, Trump se trompe et prend Abdi pour son adversaire kurde d’Irak, Barzani, dont l’organisation fondée sur des structures tribales divergent du PKK léniniste. Cette confusion illustre la politique des États-Unis dans ce secteur pétrolier du Moyen-Orient, jouant sur ces deux tableaux pour éviter une fusion entre ces secteurs pétroliers nationaux. Peu importe car la rencontre reste un symbole alors que dans la coulisse, les experts mettent au point cette question cruciale du pétrole syrien (dont le Rojava détient près de 70 %) (13).


Accord pétrolier


Au cours de l’été 2020, tout se concrétise. Une annonce suscite une levée de boucliers du côté de Damas et d’Ankara, celle d’un accord entre la compagnie pétrolière américaine Delta Crescent Energy LLC et l’administration semi-autonome kurde dans le Nord-Est syrien, zone où se trouvent la plupart des champs pétrolifères et qui échappe en grande partie au contrôle de Bachar el-Assad. Si peu de détails ont filtré sur le contenu du texte, des précisions ont été apportées lors d’une audience de la commission des relations étrangères du Sénat des États-Unis. Affirmant avoir été informé de ce contrat pour « moderniser les champs pétrolifères dans le Nord-Est syrien » par le commandant en chef des FDS, le général Mazloum Abdi, le sénateur républicain Lindsey Graham a saisi l’occasion pour demander au secrétaire d’État américain d’inviter Abdi à Washington. Mike Pompeo, alors secrétaire d’État des États-Unis (chef de la diplomatie américaine), soutenait l’initiative. Coalition militaire majoritairement composée de la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG), les FDS entretiennent des liens étroits avec Washington depuis leur création. « L’accord a pris un peu plus de temps que nous l’avions espéré, et nous en sommes maintenant à sa mise en œuvre », a affirmé le secrétaire d’État, confirmant l’appui de l’administration de Donald Trump. En octobre 2019, Washington avait déjà annoncé qu’il s’apprêtait à déployer des « moyens mécanisés » pour assurer la défense des champs pétrolifères dans la province de Deir ez-Zor, proche de la frontière avec l’Irak, repris des mains des jihadistes de l’EI avec les forces kurdes et où quelque 200 soldats américains étaient alors stationnés (14).
À la fin de l’été 2019, Trump et Erdogan se sont mis d’accord : la Turquie occuperait les territoires frontaliers du nord du Rojava, tandis que les États-Unis auraient un levier pour faire pression sur les conseils d’auto-administration en les forçant à signer des traités plus juteux sur le pétrole. À la suite de ces accords entre les deux gouvernements, Trump a commencé par demander aux institutions militaires du Rojava de retirer leur ligne de défense sur cette frontière nord (tunnels, bunkers, lignes d’armes lourdes positionnées et autres obstacles), assurant en contrepartie un soutien militaire inconditionnel en cas d’invasion turque. Une fois la ligne de défense démontée, Trump a annoncé le retrait de ses troupes. C’était le 6 octobre 2019, et la trahison était consommée. Le 9  octobre, Erdogan lançait l’opération Peace Spring et commençait à envahir le Rojava. La bataille a été rude et a duré deux mois. En même temps, la situation politique en Syrie a changé ; la Russie a profité du vide créé par le retrait des troupes américaines pour remettre son poulain, Bachar el-Assad, dans la course géopolitique de la région. Les auto-administrations ont dû accepter le retour des troupes gouvernementales syriennes dans le Nord-Est syrien pour bloquer l’avancée turque. La Russie a déclaré qu’elle répondrait à toutes les attaques contre les soldats du régime syrien, à tel point qu’il suffisait de hisser le drapeau d’Assad sur certains check-points pour bloquer l’avancée des prodjihadistes turcs. Cet exemple montre assez bien le jeu des États impérialistes ; ils se mettent d’accord pour écraser les acteurs locaux et défendre leurs intérêts économiques et politiques, à n’importe quel prix.


Partenariat à long terme


Interrogé par L’Orient-Le Jour (15), Nicholas Heras, responsable du programme de sécurité au Moyen-Orient de l’Institute for the Study of War (ISW), souligne que « l’accord pétrolier offre aux FDS l’occasion de construire une base plus solide pour un partenariat sur le long terme avec les États-Unis ». Montant au créneau le 3 août 2020, le ministère turc des Affaires étrangères a estimé que l’accord entre Delta Crescent Energy LLC et l’administration semi-autonome kurde dans le Nord-Est syrien était « inacceptable » ; et d’affirmer dans un communiqué : « Nous regrettons le soutien américain à ce fait qui ignore le droit international (…) et qui concerne le financement du terrorisme. ». Selon des sources citées par le site al-Monitor, Ankara n’avait pas réagi négativement après avoir été mis au courant de l’accord pétrolier en coulisses, par l’envoyé spécial des États-Unis pour l’engagement en Syrie, James Jeffrey. Ces mêmes sources ont indiqué que la Russie, parraine de Damas, avait aussi été informée et n’avait pas donné d’avis, précisant que certains champs pétrolifères n’avaient pas été inclus dans le texte pour s’assurer que le peuple syrien en dehors des zones kurdes « ne soit pas privé de sa part du pétrole ».
Il est tout autant difficile de savoir ce qui a été conclu pour la Syrie de Bachar, car les livraisons de produits pétroliers du Rojava vers Damas ont repris (pipeline direct existant ou noria de camions citernes ?), mais le fait est que Damas n’est pas perdant dans ces accords.
Après l’élection de Biden fin 2020, il est de nouveau question qu’Abdi soit invité officiellement à Washington. Pour Abdi, « la même équipe [américaine] est toujours en place », répétant que « nos liens militaires avec les États-Unis sont très bons, mais nous considérons que nos relations politiques sont insuffisantes ». Le général refuse de prendre parti dans les relations entre le PKK et le KDD, tout comme dans les relations complexes entre Damas, l’Iran et l’Irak. Un autre problème complique les relations avec la Turquie : la plupart des cours d’eau affluents de l’Euphrate qui irriguent le Rojava naissent en Turquie. Celle-ci dispose ainsi d’un fort pouvoir de pression, d’autant que la sécheresse reste présente et que des cultures importantes comme celle du coton sont gourmandes en eau. Mais, contrairement au pétrole où tout se joue sur le plan mondial, ce problème de l’eau influence seulement les relations du Rojava avec la Turquie (16).

Népotisme


La position dominante d’Abdi dans cette province, autonome mais restant fédérée au sein de la Syrie de Bachar, n’est pas seulement due à la force militaire des FDS, mais à la conquête de tous les postes de pouvoir politique dans les activités économiques (indépendamment des fonctionnaires restés en place) par tous les membres de la famille Abdi, dans un népotisme sans pareil. Dara, un des frères du général, a bénéficié de juteux contrats portant sur plus de 50 millions de dollars pour les fournitures d’approvisionnements alimentaires et de services pour l’armée américaine. Il a tissé lors de voyages en Ukraine des liens avec la mafia locale pour l’exécution de ses contrats. De plus, en juriste de profession, Dara joue un rôle très actif dans le milieu des Conseils. Falza, sœur d’Abdi, est la présidente du Conseil législatif de la région de l’Euphrate. Rosha, une autre sœur, est maire de Kobané. Un plus jeune frère, Kurdo, est directeur de l’hôpital militaire de Kobané. Un cousin se trouve à la tête du département de l’État chargé des constructions et des travaux publics. Un autre cousin dirige un réseau d’entreprises textile et de confection (17).


Prisonniers


En parallèle à tout ça, il y a eu différents problèmes plus spécifiques au Rojava. Un des ces problèmes importants est lié aux dizaines de milliers de soldats de Daech prisonniers, qui sont à la charge des administrations du Rojava. Des milliers d’entre eux sont des étrangers dont personne ne veut. La situation est très compliquée : leur emprisonnement coûte extrêmement cher à une administration qui subit déjà une terrible crise économique, et une bonne partie d’entre eux sont très dangereux (ils assassinent régulièrement leurs gardes).
L’Occident s’offense de leurs conditions de vie, mais refuse en même temps de rapatrier ses citoyens et/ou de financer des structures plus appropriées pour leur détention. À terme, cette situation a obligé les administrations à libérer plusieurs centaines d’anciens militants de Daech. Autant dire que l’impact s’est vite ressenti sur la situation sécuritaire de la région. Attentats, meurtres, fusillades et autres ont repris (18).


La crise économique


« Un autre problème majeur est la crise économique. Depuis quelques années, les prix ont décuplé. Par exemple, 1 dollar valait 500 livres syriennes en 2015. Aujourd’hui, il en vaut plus de 3000. À cette situation s’ajoute un sévère embargo sur la Syrie gouvernementale et la Syrie auto-administrée. Les zones occupées par la Turquie ne sont pas concernées par l’embargo, puisque les marchandises transitent par la Turquie.
Ces derniers mois au Rojava, il y a eu un problème avec le pain. Les conseils ont imposé un prix fixe au pain, pour en assurer l’accès à toute la population. La production est divisée entre entreprises privées et coopératives des auto-administrations. Depuis l’occupation turque, des centaines de tonnes de farine ont été volées par les djihadistes, avec le soutien turc. Cela a fait exploser le prix de la farine importée clandestinement. Les entreprises privées ont arrêté leur production de pain pour protester contre ce prix fixé, ce qui a submergé les coopératives d’une demande qui, jusqu’à récemment, ne pouvait être satisfaite. Actuellement, les coopératives s’organisent pour augmenter leur production en conservant le même prix. Ce n’est qu’un exemple parmi des centaines d’autres liés aux sanctions économiques de l’Occident et aux conséquences de l’occupation turque.
En 2020, on a aussi eu la Covid-19. Au début, la pandémie a été assez restreinte, notamment par le fait qu’il n’y a pas beaucoup de monde qui passe par la Syrie, et donc peu de contaminations venant de l’extérieur. Ensuite, les conseils populaires ont collectivement répondu aux risques liés au virus en produisant et en distribuant du matériel sanitaire. Des désinfections collectives ont aussi été mises en place. Mais il faut dire que la menace directe et concrète est militaire, pas sanitaire. La situation est donc très différente des paranoïas sécuritaires de l’Occident (19). »


Les nouvelles institutions


Mais Abdi n’est pas seulement tout cela. Il reste le militant du PKK, fidèle parmi les fidèles d’Öcalan, appliquant l’idéologie nouvelle de celui-ci lorsqu’il abandonna (pour des raisons tactiques mondiales) un léninisme centralisateur (dont Abdi a gardé les leçons et la pratique) pour la tunique blanche purificatrice du municipalisme de l’Américain Murray Bookchin. Sous la couverture de la dictature militaire d’Abdi, on tente de mettre en place des institutions de vie économique et sociale (ce qui n’est pas contradictoire avec ce qui subsiste de l’administration civile des fonctionnaires syriens qui œuvrent dans un tout autre domaine), le « contrat social de la fédération de la Syrie du Nord ». Ces nouvelles institutions économiques et sociales ne mettent pas non plus en cause ni la propriété (l’article 43 du Contrat social précise que « le droit à la propriété privée est garanti sauf s’il contredit l’intérêt général et il est garanti par la loi » ; de même, l’usage du sol par un métayer est garanti), l’occupation étatique ou pas, ni l’exploitation du travail, ces bases d’un mode de production capitaliste (20).
La « self administration » tant vantée n’est effective que pour les plus bas échelons de l’organisation mise en place au titre de la « communalisation Bookchin » qui ne joue finalement qu’un rôle de complément de la domination du FDS.
Dans son ouvrage La Fascinante Démocratie du Rojava, Pierre Bance est abondamment documenté sur ces nouvelles instructions, en place ou toujours programmées sans être appliquées, sous des prétextes divers. Il fait bien la différence entre perspectives affirmées et réalité ; il souligne notamment (p. 20-21) :
– que les institutions en place ne peuvent encore fonctionner ; que la situation reste prise dans de multiples contradictions : que le processus parlementaire est en panne ; que les règles de la démocratie directe ne sont pas opérantes aux niveaux supérieurs de la décision politique et militaire.
Il est difficile de savoir le fossé entre une base, à laquelle on a concédé quelques pouvoirs sur la vie quotidienne, et des dirigeants relève des véritables intentions du général Abdi et de ses fidèles. Se servent-ils de cette démocratie de base pour répondre à certains espoirs des populations ? ou la situation globale, notamment militaire, peut-elle justifier pour le mainten d’une hiérarchie ?


Une économie de guerre


Il est bien évident que le Rojava vit dans une économie de guerre car, même si l’État islamique n’existe plus, Daesh est toujours vivant et très actif, ne connaissant pas de frontières. Parallèlement aux contingences de toutes sortes imposées par Damas, la Turquie, la Russie et les États-Unis, Daesh et des organisations clandestines turques pratiquent une guérilla qui se traduit non seulement par des attentats armés, mais aussi par des incendies des champs de céréales ou le sabotage d’installations de transformation alimentaire (moulins, huileries coupures de l’alimentation en eau).
Il est difficile de dire l’impact économique de cette guerre larvée mais elle peut obérer les exportations agricoles, une source de revenus pour l’État. Et, comme nous l’avons souligné, elle sert aussi de justificatif pour faire que les réformes tant vantées dans le milieu ultragauche restent pratiquement lettre morte, sauf pour quelques éléments de base, ce qui s’insère facilement dans le système de cette dictature militaire (22).


Assemblées


Il importe de revenir sur certains aspects juridiques du contrat social de la FDS, qui est censée régler pour le présent en partie et pour le futur pour l’essentiel la vie sociale du Rojava. Tout le système social est organisé sur une base territoriale hiérarchisée : communes, cantons, régions, État. Ce qui, comme nous l’avons déjà souligné, est, sous un autre vocable, exactement celle qui existait dans la Syrie avant le conflit : districts (villages), sous-district (cantons), gouvernorat (régions), État.
Pour chacune de ces divisions, dans le contrat social il est question d’assemblées, qui sont une sorte de corps électoral dont seulement 60 % sont élus par la population concernée, les 40  % restant étant désignés par des organismes supérieurs. Elles sont censées fixer à leur niveau des orientations sociales dont l’exécution dépend d’un conseil de coordination élu par cette assemblée. Ainsi, dans chacune de ces unités territoriales, on se trouve dans une situation bien connue en France : une sorte de conseil municipal (déjà dans ce cas élu dans des conditions pas du tout démocratique) en face d’un ensemble de fonctionnaires, chargés des fonctions régaliennes sur lesquelles il n’a aucun pouvoir et ne pouvant régler que des problèmes d’intendance locale.
Quand on sait de plus qu’aujourd’hui, seulement les échelons des assemblées et conseils en question, déjà bien peu démocratiques, ont été mis en place, on peut se faire une idée de ce qu’est cette « démocratie locale du Rojava  » tant vantée dans certains cercles. C’est dire aussi la dominance quasi totalitaire des échelons supérieurs et la puissance du clan Abdi (23).

Les coopératives


Par-delà cette question sociale, ce qui est bien plus essentiel est la situation économique. Mise à part cette pléthore de fonctionnaires et de militaires, le Rojava a toujours été et est encore un monde de paysans et de petites industries œuvrant dans la transformation de produits agricoles (moulins, huileries, conditionnement) ou de matériel agricole (du forgeron de village au mécanicien de machines agricoles). Il faut considérer à part les raffineries quasi-artisanales particulièrement polluantes.
Production et transformation sont le domaine des coopératives. En fait, le mouvement coopératif tant vanté ne concerne encore, avec ses 10 000 coopératives, que 1,4 % de la population, pour une place très réduite dans l’économie du pays. Au Rojava, le mouvement coopératif reste modeste à l’échelle du pays. Salvador Zana, ancien membre du comité économique du canton de Cirer, en 2017, estime à 100 000 le nombre de coopérateurs sur les 5 à 6 millions d’habitants de la Fédération et considère que « la réception du modèle coopératif actuel a été quelque peu mitigée ». Les exploitations industrielles, artisanales ou agricoles sont, elles aussi, de taille modeste, elles peuvent compter de moins de 10 à 150 coopérateurs. D’autres sources précisent que les coopératives rurales fournissent une grande proportion de la production agricole et que le mouvement coopératif toucherait la construction, les usines, l’énergie, l’élevage, la pistache. Les marchés publics concerneraient les trois quarts de l’ensemble de la propriété.
Dans le chaos des dix dernières années avec les exodes massifs, la sécheresse, les destructions, les expropriations forcées, il est difficile aujourd’hui d’avoir une idée sur la structure réelle du monde paysan – entre les grandes propriétés et les petits paysans. Ce secteur a connu de si grands chamboulements qu’on a peine à trouver des statistiques précises. Une seule chose est certaine : l’activité paysanne, bon an mal an, n’a jamais cessé.
C’est bien connu que, quelles que soit les formes de domination politique ou militaire, y compris dans cette bande de 30 km de profondeur qui longe toute la frontière avec la Turquie, les paysans cultivent « leur » terre suivant les traditions rurales et doivent, pour subsister, vendre leur production. En France, sous l’occupation allemande, les campagnes ont continué leur production habituelle même dans des conditions difficiles. La vente de la production se fait sur le marché, par essence capitaliste, d’autant plus qu’une partie de leur production est exportée. Quel que soit le rôle de l’État dans cette mise sur le marché, finalement c’est le marché international capitaliste qui impose ses règles, et cela d’autant plus que, n’ayant pas d’industrie, l’ensemble des équipements doit être importé. Mais ce marché qui pèse sur les coûts de production, impose aux paysans l’utilisation intensive de tous les intrants, une source capitale de destruction des sols et de dégâts écologiques. Il semble que sur ce point le Rojava ait été dans le passé particulièrement gâté, laissant un héritage destructeur peut-être aussi important que celui de la guerre.


L’activité économique


Quelle que soient les vicissitudes politiques du Rojava, son existence et sa survie dépendent uniquement de son activité économique. Qu’en est-il présentement ?
Les principales sources de revenus de l’État de Rojava sont les taxes directes et indirectes sur les personnes ou les entreprises de la région, mais les différentes administrations gèrent la taxation des différentes productions agricoles. L’ensemble s’applique de cette façon :
– revenu des propriétés publiques : silos à grains, huileries et pétrole
– droits de douanes
– services de distribution comme les postes
– paiements différés de la Turquie et de l’Irak.
Les productions de pétrole et de nourriture sont essentielles, de même que les exportations. Celles-ci concernent principalement les moutons, les céréales et le coton. Cela sert à financer les importations des produits alimentaires et des pièces pour tous engins mécaniques. Ces échanges sont particulièrement difficiles car ils doivent se faire principalement à travers une Turquie hostile.
« Sous le régime syrien, les monocultures du blé et du coton étaient l’activité principale dans le nord de la Syrie, et à part le textile dans le canton d’Afrîn, il n’y avait quasiment pas d’industries. Soumise à l’embargo de la Turquie et du gouvernement régional du Kurdistan (KRG) en Irak, dominé par le PDK de Massoud Barzani allié à Erdogan et hostile à l’AANES, celle-ci peine à développer son économie. Le matériel nécessaire aux secteurs énergétique, alimentaire ou éducatif ne peut être importé. Les hôpitaux n’ont pas d’équipements sophistiqués et les médicaments manquent, tributaires du bon vouloir du régime syrien. Les grandes organisations internationales affirment ne pas pouvoir soutenir l’AANES, celle-ci n’étant pas un État reconnu officiellement. Une grande part de l’économie est encore consacrée à l’effort de guerre. L’embargo empêche matériellement le développement faute de matières premières, et occasionne une flambée des prix, notamment sur les produits alimentaires, que tente de contrôler l’AANES. Il favorise aussi l’apparition du marché gris et l’enrichissement d’hommes d’affaires et d’anciens fonctionnaires du régime qui utilisent leur réseau de contacts pour acheminer des produits depuis ou vers les zones sous contrôle du régime, ou de l’opposition pro-turque, afin d’alimenter le marché (24). »
Les projets de socialisation de la terre ont été facilement mis à l’écart, à la fois pour éviter d’en faire dictature foncière du pouvoir mais parce que bien peu de Kurdes sont propriétaires fonciers. Si l’idéologie reste que la terre, l’eau et l’énergie soient des biens publics qui peuvent être gérés et contrôlés par les nouvelles autorités locales, il n’en reste pas moins que des structures parallèles continuent d’exister dans les procès de production agricole avec des compagnies privées œuvrant avec les coopératives et les assemblées. Les propriétaires fonciers utilisent les prix du marché et les assemblées ne tiennent nullement à exproprier ces coalitions privées et la question principale est celle du niveau et du contenu d’une collaboration. Au Rojava, 30% des profits venant de l’agriculture vont aux assemblées pour l’entretien des services publics (25).
Quels que soit les avantages de la transformation sociale, qui tendent à résoudre la production des denrée agricoles, des carences surgissent dans l’ensemble des capacités de transformation de ces produits de base que les Kurdes majoritaires ne contrôlent pas. Pas assez de moulins pour faire de la farine, pas assez de raffineries pour faire du diesel avec le brut. 70 % de toute la production va dans l’effort de guerre. Ce qui rend dérisoire les quelques efforts faits pour se conformer pour se conformer aux prescriptions des thèses de Bookchin et fait que les structures traditionnelles autour de la propriété persistent. »
Un régime politique, quel qu’il soit, ne peut subsister longtemps s’il ne satisfait pas les revendications sociales d’une majorité de la population. Une dictature militaire est soumise à cette règle, ne serait-ce que pour assurer le niveau nécessaire de l’activité économique. Abdi et son clan doivent donc répondre aux exigences de presque la moitié non kurde du Rojava et à des situations sociales.
Si une démocratie de base figure dans le contrat social FDS, c’est la condition requise par la multiplicité des ethnies et des religions (presque 50 % de la population) qui tiennent une bonne part des productions de base.
Si l’émancipation des femmes prend une si large place dans ce contrat social et dans tout le Rojava, c’est parce que, les hommes étant ailleurs (en fuite, dans l’armée ou morts), elles doivent assumer tout ce qui était auparavant l’apanage des hommes.
Si les coopératives trouvent droit de cité et fleurissent un peu partout, c’est parce que face au manque de matériel (destruction, manque de pièces détachées, difficultés d’approvisionnement) cette mise en commun permet de résoudre en partie ces problèmes (26).
Tout au Rojava n’est donc pas un seul problème d’application d’une idéologie, toutes les mesures tant vantées ailleurs ne sont finalement que la réponse obligée aux innombrables questions qui se posent à partir du moment où ce territoire s’érige en État souverain. Il n’y a dans cela ni révolution, ni avancées, ni même application (volontaire ou pas) du municipalisme de Bookchin, mais seulement un État qui doit se sortir d’un chaos persistant dans un monde capitaliste dont il dépend totalement. Après tout, les échelons de base du Rojava s’apparente aux municipalités et cantons d’ici, ici aussi les coopératives de toutes sortes fleurissent depuis longtemps et la France n’est pas du tout dans une révolution mais bien ancrée dans le capitalisme mondial. Et alors, le Rojava, une révolution ? (27.)
H. S.

NOTES


(1) Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) créé en 1978, lance en 1984 une lutte armée pour y renoncer au cours des années 1990 (Wikipédia, 6 mai 2021).
(2) Abdullah Öcalan, Wikipédia (consultée le 6 mai 2021). Arrêté en 1999 mis dans une prison dorée, au contraire des autres prisonniers en Turquie, avec un régime de faveur qui lui permet, par l’intermédiaire des avocats, de continuer à diriger le PKK et d’en définir l’idéologie. C’est lui qui fit passer le PKK sous la bannière du libertaire Murray Bookchin (comment en était-il informé ?) pour que le PKK échappe à la condamnation comme terroriste.

(3) La Banque mondiale, 10 juillet 2017. Les dégâts provoqués par la guerre en Syrie sont massifs, mais le pire est probablement à venir.
(4) On peut trouver d’innombrables textes sur les conséquences économiques, sociales et politiques de l’intense sécheresse qui a frappé le Nord-Est de la Syrie (en particulier le Rojava) et le Nord de l’Irak de 2007 à 2011 .Par exemple, le signet « Effondrement-Le réchauffement climatique » du site JeeP on line renvoie aux travaux de Jean-Marc Jancovici (ingénieur, militant de la lutte contre le réchauffement climatique, partisan du nucléaire), qui « pense que la guerre de Syrie (et les autres printemps arabes) est directement liée à l’augmentation de la température du globe : canicule en Russie, baisse du rendement des céréales, plus d’exportation vers les pays arabes, faim, révolte.
– Voir aussi https://theconversation.com/la-syrie-une-guerre-climatique-les-liens-complexes-entre-secheresse-migration-et-conflit-81858 – ou, pour une interprétation différente, https://www.lorientlejour.com/article/ 1172992/deconstruire-le-mythe-des-guerres-climatiques-du-soudan-a-la-syrie.html

(5) « Un champ d’action régionalisé ? Le PKK et ses organisations sœurs au Moyen-Orient », Sciences Po, dossiers du CERI, 2014.

(6) https://blog.defi-ecologique.com/agriculture-guerre-make-rojava-green-again/

(7) Mouvements des idées et des luttes, « Rojava, une économie en temps de guerre » India Ledeganck.

(8) « Entretien avec un internationaliste », https://renverse.co/infos-d-ailleurs/article/nouvelles-du-rojava-entretien-avec-un-internationaliste-2972

(9) « Entretien avec un internationaliste », article cité.

(10) « Conflit international en Irak et Syrie », Wikipedia – « L’engagement américain en Syrie depuis 2011 », Le Point, 7 octobre 2019.


(11) « Entretien avec un internationaliste », article cité.


(12) Mazloum Abdi, Wikipedia et Who’s who.

(13) La Fascinante Démocratie du Rojava, de Pierre Bance, éd. Noir et Rouge 2020, voir ci-dessous note 21.

(14) https://www.lorientlejour.com/article/1228134/laccord-petrolier-offre-aux-fds-un-partenariat-sur-le-long-terme-avec-les-etats-unis.html

(15) https://www.lorientlejour.com, article cité.

(16) « Et si l’accord du pétrole ne concernait pas vraiment le pétrole », Kurdistan-au-feminin.fr, 3 septembre 2020.
Et aussi : « L’eau n’est pas une arme, l’eau c’est la vie », https://rojinfo.com

(17) « Corruption in Kobane,the Abdi dynasty », Iranian Kurdistan Human Rights Watch (IKHRW) 2020.

(18) D’une part les camps de prisonniers (« situation explosive dans les camps de prisonniers des djihadistes  » lexpress.fr), d’autre part les camps où sont parqués les habitants des villes totalement détruites (« Rojava », Wikipedia).

(19) « Entretien avec un internationaliste », https://renverse.co/, article cité.

(20) Le texte intégral du contrat social de la FDS figure dans les annexes ((p. 509) du livre La Fascinante Démocratie du Rojava (voir ci-dessous note 21).


(21) La Fascinante Démocratie du Rojava, le contrat social de la Fédération de la Syrie du Nord, de Pierre Bance, éd. Noir et Rouge), 2020.
Présentation de ce livre, table des matières et introduction peuvent être consultées sur le site  www.autrefutur.net/Parution-de-LA-FASCINANTE-DEMOCRATIE-DU-ROJAVA-par-Pierre-Bance
« Rojava, une révolution auscultée », note de lecture, dans Courant alternatif n° 309 (avril 2021).

(22) Make Rojava green again, commune internationaliste du Rojava, Atelier de création libertaire, 2019 (http://www.atelierdecreationlibertaire.com/Make-Rojava-Green-Again.html).

(23) La Fascinante Démocratie du Rojava, op. cit., p. 20 : « Le processus parlementaire est en panne (…), les règles de la démocratie directe ne sont pas opérantes aux niveaux supérieurs de la décision politique et militaire. »

(24) https://www.ritimo.org/Le-Rojava-une-alternative-democratique-et-communaliste-au-nord-de-la-Syrie
(25) La Fascinante Démocratie du Rojava, op. cit.

(26) « Rojava, une économie en temps de guerre », http://kurdistan-au feminin.fr , 20 juin 2020.
(27) Parmi les textes consacrés au Rojava, on retiendra et lira avec profit Califat et Barbarie (en trois parties, 2015-2016), sur http://ddt21.noblog.org



Une guerre à l’échelle du monde ? (II)

La première partie de ce texte, paru dans Echanges n° 153 (automne 2015), a été publiée dans Echanges n° 150 (hiver 2014-2015), p. 43.

 

Dans la première partie de « Une guerre à l’échelle du monde ? », nous soulignions l’extrê­me confusion à la fois des faits examinés, des débats à leur sujet et de toutes sortes d’instrumentalisations de tel ou tel fait dans le seul souci d’associer tout ou partie de la population, plus spécialement la force vive du système, les travailleurs, à des combats qui ne sont pas du tout les leurs.
Il n’y a guère à ajouter à ce que nous écrivions alors, sinon tenter de voir et d’analyser comment les pions de ce sanglant jeu d’échecs entre de nombreux protagonistes se sont déplacés. On ne peut que souligner ce qui déjà apparaissait et s’est de plus en plus confirmé ; le pragmatisme des acteurs, qui fait que dans un conflit mondial – cette guerre qui se mène par proxys, ces logiciels informatiques facilitant ou surveillant les échanges entre des interlocuteurs – implique de plus en plus les grandes puissances, recoupant en même temps d’autres conflits qui peuvent interférer les uns avec les autres. Ce qui fait que les différentes forces organisées sur le terrain peuvent être alliées aujourd’hui pour se combattre demain et se retrouver de nouveau dans une autre forme de collaboration le surlendemain.
Même si la coalition arabo-occidentale de 22 pays disparates, menée par les Etats-Unis, affiche bien sa volonté de détruire cette entité qu’on nomme Daech ou Etat islamique (EI) (1), son intervention vise aussi à l’élimination de Bachar al Assad. Parallèlement, une coalition réunissant la Russie, l’Iran et le régime syrien du même Bachar al-Assad, se trouve associée avec Israël (ennemi affiché de l’Iran et allié des Etats-Unis) et la Jordanie (elle-même alliée des Etats-Unis) avec pour but immédiat de sécuriser le sud de la Syrie, maintenir ledit Bachar à la tête de ce qui reste de son Etat, et maintenir les positions russes en Syrie (2). Ce simple exposé d’une évolution récente peut donner un aperçu de la complexité de la situation dans tout le Moyen-Orient.
Ces deux coalitions, si elles reflètent autant que la guerre « contre le terrorisme » l’affrontement entre deux puissances dans cette partie du monde, se heurtent en Syrie à l’impuissance à maîtriser sur le terrain à la fois la dimension de l’EI et les rivalités entre les différents groupes de combattants, tant du gouvernement que de ses opposants politiques et d’autres groupes « terroristes ».
Par rapport à ces derniers, l’EI dispose d’une supériorité évidente car il joue sur deux tableaux :
– une base territoriale étendue qu’il a réussi à maintenir jusqu’à maintenant ;
– un champ mondial d’actions, fait tant d’allégeance de groupes « terroristes » bien implantés que de groupes ou individualités « dormants » qui peuvent être réactivés à tout moment, s’insérant dans une stratégie globale dépassant largement les frontières géographiques mouvantes de l’EI et qui lui sert de base de recrutement pour ses combattants.
Des raisons plus spécifiques ont pu être avancées pour expliquer la réaction des sunnites face à la force ascendante du chiisme dans la région qui exprimerait :
– un Etat puissant cultivé et militairement moderne, l’Iran ;
– une revanche historique sur les sunnites
– un monde sunnite fragmenté entre l’EI, Al Qaïda et les Frères musulmans (3).
Certains commentateurs pensent que même si la base géographique de l’EI était éliminée, l’EI n’en disparaîtrait pas pour autant, tirant sa force de cette dispersion mondiale. Toute une partie de la stratégie de l’EI ne vise pas à conquérir des territoires qu’il aurait du mal à contrôler (principalement pour des raisons religieuses) et où il ne peut espérer un soutien populaire, mais à recourir dans ces territoires « à une stratégie de provocation extrême bien pensée qui vise à miner la fragile cohésion » du pays visé (4). Il s’agirait dans cette stratégie de créer des abcès de fixation de déstabilisation et de zones libres, situation qui pourrait s’appliquer aussi bien à la Jordanie, au Liban, à une partie de l’Irak et même à la Turquie. Pour ce faire, la base territoriale de l’EI reste quand même aujourd’hui essentielle.
Qu’en est-il de cette situation sur le terrain dont on parle moins, l’actualité étant centrée sur les frappes aériennes de la coalition occidentale : l’intervention de la Russie et les palabres qui visent non seulement la Syrie mais un rééquilibrage du Moyen-Orient  ?
Dans Echanges n° 150, nous avons souligné que s’ériger en Etat ne serait qu’un mot si le territoire de cet Etat, au-delà d’une présence militaire, n’avait pas de ressources régulières suffisantes pour financer armée et administration, faisant régner un certain ordre dans le cadre d’un ensemble de lois réglant tant les relations entre individus que les relations économiques et sociales. De plus, il est nécessaire que ces ressources soient, pour la régularité de leur renouvellement, assises essentiellement sur une activité économique.
Rappelons que géographiquement l’EI couvre un territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak, de taille équivalant presque à la Grande-Bretagne. Ses limites se sont quelque peu modifiées au gré des opérations militaires, mais les concessions qu’il a dû faire ont été compensées par de conquêtes importantes. Son activité économique assure une régularité de financement des dépenses de l’Etat. Elle concerne :
– la consommation intérieure
– les exportations
– les transports
– les mouvements financiers.
0n parle beaucoup dans les médias de ressources financières exceptionnelles comme la capture de réserves bancaires ou d’or dans les territoires conquis, ou le produit du racket, ou encore celui du pillage des antiquités. Ce sont des ressources exceptionnelles qui ne peuvent remplacer le renouvellement des ressources d’un Etat lié à l’activité économique.
Les frappes aériennes américaines visent plus à asphyxier les ressources de l’EI qu’à un soutien aux forces qui s’y opposent sur le terrain. De ce point de vue les quelque 6 800 frappes depuis l’été 2014 ont complètement échoué dans leurs objectifs économiques. Par contre, frappant indistinctement plus de 25 % des civils, leurs conséquences sont soit l’émigration soit le soutien à l’EI (5).
Quelles sont les ressources qui contribuent au financement régulier de l’EI et comment peuvent-elles être écoulées à l’extérieur sans trop de problèmes ? Pour le moment, l’EI dispose de grandes réserves de matériaux divers (richesses évaluées à plus de 2 000 milliards de dollars). L’EI contrôle 60 % du pétrole syrien et moins de 10 % du pétrole irakien, 40 % de la production de blé et 53 % de l’orge produits en Irak, les greniers à blé de Syrie sont sur des territoires tenus par l’EI. En 2014, le PIB atteint 3 milliards de dollars (6). Les recettes viennent pour partie des impôts, pour partie des exportations. L’EI aurait procédé à des privatisations d’une partie des nombreuses entreprises d’Etat.
Le pétrole représente 38 % des exportations (soit 1 milliard de dollars en 2014, 600 millions de dollars en 2015, cette baisse s’expliquant par les frappes aériennes de la coalition) les phosphates 10 %, le ciment 10  %  les céréales 7 %. Quant au coton, il assurerait entre 20 et 100 millions de dollars par an à l’organisation (7). Les impôts (sur les particuliers, les commerçants et industriels et la dîme sur les camions de toutes sortes qui doivent transiter à travers les territoires contrôlés par l’EI) (8) fournissent 17 % des ressources. Les rançons et le trafic des antiquités ne fournissent guère plus de 10 % des recettes budgétaires (9).
On sait peu de choses sur les dépenses nécessaires au fonctionnement de l’EI. Un des premiers postes est sans doute l’entretien de l’armée, c’est-à-dire ce qui est absolument indispensable pour le maintien et l’extension éventuelle de l’Etat mais aussi pour le « maintien de l’ordre » sur son territoire (armée et police). L’armée de l’EI compterait entre 100 000 et 125 000 combattants dont environ 15 000 viendraient de l’étranger, mais ces chiffres sont très variables selon les sources. Le financement des combattants aurait coûté en 2014 environ 10 millions de dollars par mois ; les 30 000 djihadistes étrangers recevraient 1 000 dollars par mois (10). Un double problème se pose à la mesure des frappes aériennes : le renouvellement des effectifs et du matériel. Les frappes américaines depuis l’été 2014 auraient détruit 200 véhicules de l’EI mais dans le même temps, l’EI en aurait récupéré 2 000 (11). De même, la chute de Ramadi, potentiellement une victoire stratégique pour l’EI (contrôle de la province d’Anbar permettant la jonction de la zone irakienne avec la zone syrienne) lui a permis de récupérer un stock très important d’armes (12).
Un autre problème est le financement de l’administration des territoires contrôlés par l’EI. Il paraît vraisemblable que l’EI a laissé en place les structures administratives existantes mais leur financement semble assez diversifié. A Palmyre (70 000 habitants), les fonctionnaires sont appelés à rester en place avec le même salaire et aux mêmes conditions, avec peu de changements dans l’exercice de leur fonction – sauf la contrainte religieuse. Dans la ville de Mossoul, on trouve une situation paradoxale : le gouverneur appointé par le gouvernement de Bagdad a été destitué, mais continue de mandater et de payer les salaires des fonctionnaires restés en place et qui assurent les services publics (13).
Une partie importante des ressources venant des exportations, le transfert de l’argent vers l’EI est au centre du financement de l’Etat. Le recours aux transferts bancaires étant impossible pour des raisons évidentes, ce sont les circuits parallèles clandestins qui sont utilisés : le « hawala » et les « bitcoins » (14). L’EI contrôle près de 130 banques. La création d’une monnaie spécifique à l’été 2015 – le dinar islamique – permet au régime de garantir dans une certaine mesure une circulation monétaire à l’abri des pressions financières internationales ; mais en même temps le fragilise car d’une part notamment les pièces d’or et d’argent et de cuivre peuvent fuir suivant le cours international de ces métaux et d’autre part elle dépend étroitement quand même des activités économiques et des rentrées de devises étrangères (voir encadré p. 7).
Un Etat ne peut maintenir sa domination sur la population que si celle-ci accorde un minimum d’adhésion à la politique des gouvernants. Tous les Etats ont recours à la violence plus ou moins ouverte couverte par une idéologie. Aux exécutions spectaculaires ne correspond pas, dans la vie dans les territoires contrôlés par l’EI, à ce que les propagandes occidentales tentent d’accréditer : la charia n’y est pas plus féroce que dans d’autres pays arabes (notamment l’Arabie saoudite) et semble un élément de stabilité chez une population plongée depuis des années dans une insécurité totale. Les mesures prises par l’EI lors de l’occupation d’une ville visent le plus souvent à une normalisation de la vie quotidienne destinée à obtenir un certain soutien populaire. Occupant Palmyre par exemple, l’EI fait sauter la prison, rétablit l’électricité et Internet, fait fonctionner les services ­publics (15).
L’effet des frappes américaines pourrait être, à cause de la manière indiscriminée dont elles sont menées, d’entraîner un ralliement supplémentaire à l’EI, d’autant plus que l’efficacité de ces frappes est mise en doute par les Américains eux-mêmes, notamment en raison de la capacité d’adaptation de l’ensemble des structures assurant le fonctionnement de cet Etat. Il a été relativement facile de pallier la destruction limitée des raffineries et des silos à grains ; pour ces derniers, d’autres formes de stockage plus individualisés peuvent être mis en place rapidement ; pour les raffineries, l’EI se contente de les laisser hors de son territoire, se contentant de prélever une dîme sur leur activité et sur le transport par camions citernes. Cette « délocalisation » du risque est pratiquée systématiquement : les centres administratifs sont transférés dans des immeubles d’habitation au sein de quartiers résidentiels, les camions citernes mêlés à la circulation dans les zones hors EI ; les chars ne sont plus engagés comme tels dans des opérations militaires mais chargés d’explosifs envoyés au dernier moment sur un objectif précis face à des combattants munis d’armes légères. Les gros convois militaires ont été bannis avec l’utilisation de petites voitures circulant dans le trafic local.
L’activité de l’EI montre aussi une grande habileté d’utilisation de l’ensemble des medias modernes. Une des vidéos les plus populaires de l’EI, « Le choc des épées », démontre la capacité inégalable de l’EI à produire un film de propagande et de recrutement de qualité en adéquation avec les cibles qu’elle vise. Pour ses communications, l’EI utilise l’outil le moins contrôlé – Zello, une application cryptée qui permet de partager des messages audio. Cette application transforme un téléphone portable en talkie-walkie.
L’expansion de l’EI peut se mesurer par trois composantes sur lesquelles la coalition qui se dessine tente d’agir avec des succès relatifs :
– son assise territoriale, à cheval sur la Syrie et le nord de l’Irak ;
– son recrutement mondial, qui assure à la fois un renouvellement relatif des combattants sur le terrain de l’Etat et les actions ponctuelles stratégiques des cellules actives ou dormantes dans le monde ;
– l’allégeance ou l’alliance avec des groupes similaires, principalement au Moyen-Orient et en Afrique.
En ce qui concerne l’assise territoriale aux frontières quelque peu mouvantes (16), elle restent pour l’instant, en gros, sans modifications notables. Un général français définit comme suit ces attaques sur le terrain : « Ce n’est pas parce qu’on possède la force que l’on domine la guerre… la guerre est désormais au sein des populations et elle le restera (17 ). » Si une coalition globale comme celle qui semble se dessiner réussit à se mettre en place et à coordonner des actions militaires au prix de compromis politiques, on peut penser que l’assise territoriale de l’EI éclaterait. Mais les autres composantes de l’EI n’en resteraient pas moins en place et les exemples de l’Afghanistan et de l’Irak sont là pour montrer que la domination par la force conduisant à l’élimination de bases territoriales ne fait nullement disparaître un tel mouvement mondial dont les bases profondes subsistent entièrement. Il paraît évident que jusqu’à l’intervention russe en Syrie, les frappes américaines n’avaient guère modifié la situation : si 6 000 militaires de l’EI avaient été tués, 22 000 nouvelles recrues avaient rejoint l’organisation, qui contrôlait plus de territoire (la moitié de la Syrie et le quart de l’Irak et trois capitales provinciales au lieu de deux) (18 ).
Il est difficile de mesurer le recrutement mondial de l’EI dans les engagements individuels. Ils semblent de quelques dizaines de milliers, ce qui est relativement faible. Mais il semble que dans les allées et venues des « combattants volontaires » on assiste à la fois à un renouvellement de ceux-ci et à des implantations dans leur pays d’origine de ces cellules dormantes. Comme a pu le dire le chercheur Olivier Roy, les jeunes qui rejoignent le « djihad » seraient pris dans un «  mouvement générationnel », marqué par une forme de nihilisme : « Dans les messages que certains laissent, ils disent : “J’avais une vie vide, sans but.” La vie telle qu’ils l’appréhendent dans leur famille “ne vaut pas d’être vécue”. Ma génération choisissait l’extrême gauche, eux le djihad, car c’est ce qu’il y a sur le marché. » Et il ajoute : « On ne veut pas voir que Daech est un produit de notre modernité » ; dans le même article du Monde, Samir Amghar, chercheur à l’université du Québec, estime qu’« on rejoint moins la Syrie pour combattre Assad que pour montrer qu’on est capable de partir. C’est une posture. Ces jeunes sont le produit d’une société occidentale où l’image est centrale et où il est difficile de vivre dans l’engagement. Même sans trop de talent, on peut devenir une vedette… (19) » Sur ce terrain les Etats sont particulièrement désarmés et doivent développer des moyens de contrôle étendus mais plutôt impuissants, qui à la fois grèvent les budgets nationaux et inquiètent les populations par l’ampleur des restrictions qui leur sont imposées. Vu sous cet angle, l’afflux des émigrés syriens pose d’autres problèmes dans les Etats déjà concernés par la « chasse aux terroristes ». Sans le vouloir comme tel, on peut dire que par les multiples conséquences mondiales de son action sur différents plans, l’EI entraîne une déstabilisation interne des Etats. Pour ne prendre que la France, les réactions récentes des policiers et des militaires rejoignent les mutations politiques et les problèmes financiers découlant de cette « guerre contre les terroristes ».
L’extension de l’EI hors de son aire géographique est particulièrement diversifiée et il est difficile de discerner la nature de cette relation entre la revendication occasionnelle, une alliance de circonstance et l’obédience totale. Des groupes actifs de l’EI existeraient aussi bien en Indonésie qu’en Egypte alors que les bras de la pieuvre englobent la Libye, la Turquie, le Liban, l’Arabie Saoudite, le Yémen, l’Afrique subsaharienne (notamment avec Boko Haram) (20), la Tchétchénie.
Tout cet ensemble apparemment hétéroclite procède pourtant d’une stratégie globale qui ne vise pas tant à défendre ou étendre son territoire qu’à porter le fer à l’extérieur pour répandre son influence, déstabiliser ses voisins et exporter la terreur. L’EI aurait une politique étrangère concertée avec un département planifiant les attaques extérieures. Comme le souligne un spécialiste britannique de l’antiterrorisme : « Nous verrons l’action de loups solitaires continuer – car ce modèle a réussi – mais je pense que nous aurons à l’avenir une menace plus diversifiée, avec des attaques directes plus structurées de la part de l’EI (21). » Ce qu’exprime d’une autre façon le général Desportes, déjà cité : « L’EI associe le meilleur de la symétrie et le pire de l’asymétrie, avec d’un côté l’affrontement conventionnel (les chars Abrams volés aux forces irakiennes, et de l’autre la plus haute sophistication de l’horreur (22 ). »
Face à cette expansion de l’EI et à ses conséquences, non seulement dans les rapports de forces internationaux mais aussi dans les politiques internes de chaque Etat, des actions collectives – des coalitions de plus en plus élargies – se précisent, dont l’effet direct pourrait s’avérer aussi illusoire que les interventions en Afghanistan ou en Irak, mais qui pourraient avoir aussi pour conséquence d’unir autour de l’EI les forces dispersées du « terrorisme » mondial. Etant donné que ces derniers temps tout évolue rapidement, modifiant les données de ce que nous venons d’exposer, nous renvoyons à un prochain article l’ensemble des mesures prises par le reste du monde pour endiguer ce qui ne sont que les conséquences des politiques antérieures de ces mêmes Etats.
H. S.

 

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NOTES

 

(1) Rappelons que Daech est l’acronyme arabe de l’Etat Islamique en Irak et au Levant – ISIS en anglais. Ou plus simplement Etat Islamique, EI, sigle que nous utiliserons ici. Le titre de cet article n’apparaît pas vraiment surfait alors que le roi de Jordanie qualifie la lutte contre l’EI de « troisième guerre mondiale, une guerre à l’intérieur de l’Islam » (au cours d’un entretien avec Obama à Washington, le 5 décembre 2014). Voir Le Piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, de Pierre-Jean Luizard (La Découverte, « Cahiers libres », février 2015). Rappelons que l’EI est issu d’un « comité consultatif des moudjahidines  [combattants] » auquel Al Qaida fut associé un moment, et qui se transforma en octobre 2006 en Etat Islamique d’Irak (EII) puis en 2013 Etat Islamique en Irak et au Levant (EI).

 

(2) « Syrie : la Jordanie va coordonner ses activités militaires avec la Russie », Le Figaro du 24 octobre 2015.

 

(3) « La guerre des deux islams », par Bernard Guetta, Libération du 31 mars 2015.
(4) C’est ce que développe Pierre-Jean Luizard et qu’il résume dans son titre Le Piège Daech (op. cit.). Le Financial Times décrit bien cette stratégie : FT  des 28 septembre et 15 octobre 2015).

 

(5) « Jihadis generate 500 millions de dollars from oil as US-led air strikes miss target » (La vente du pétrole rapporte 500 millions de dollars aux djihadistes alors que les frappes américaines manquent leur cible) (Financial Times du 15 octobre 2015).

 

(6) Sur les 193 Etats de l’ONU, une trentaine ont un PIB inférieur à 3 milliards de dollars (liste de la Banque mondiale [2013 ou 2014] exhaustive publiée par Wikipedia).
(7) Selon Le Monde du 21 septembre 2015, ce chiffre se monte à 136 millions de dollars par an. 6 % des importations de coton de Turquie viennent presque totalement (à 90 %) des territoires sous le contrôle de l’EI  de sorte que les tee-shirts importés en France de Turquie contribuent au financement de l’EI. Daech détient environ 60 % de la production pétrolière syrienne et moins de 10 % de la production irakienne. Les islamistes possèdent 20 à 30 puits de pétrole, en Irak et en Syrie (chiffres estimés par le Centre d’analyse du terrorisme, un think tank européen, ou par le consultant Jean-Charles Brisard, voir Challenges du 19 février et du 8 octobre 2015).
(8) Le droit de passage pour les camions peut varier de 300 à 1 000 dollars suivant la nature de la cargaison. En 2012 on décomptait au moins 4 000 passages par jour sur le territoire occupé par l’EI.
(9) Challenges du 19 février 2015.

(10) A titre de comparaison, les différentes armées paieraient chaque combattant de 250 à 600 dollars (armée régulière syrienne), de 500 à 600 dollars (Al Nostra), voire 700 dollars (EI débutants). L’EI offrirait à ses combattants un logement pour leur famille. On ne peut vérifier si, comme certains articles l’affirment, une partie des combattants passeraient d’une armée à l’autre comme des mercenaires par intérêt financier plus que pour des raisons politiques ou religieuses. Difficile de savoir si et pourquoi l’EI aurait dû début 2015 réduire les salaires des combattants et l’utilisation du carburant (Financial Times du 28 février 2015).
(11) L’EI apprécie particulièrement les pick-up Toyota qui forment l’essentiel de sa flotte à des dizaines de milliers d’exemplaires et qu’il se procure partout dans le monde à travers un réseau complexe de relations et de corruption sans que les tentatives d’entraver leur renouvellement puissent être efficaces.
(12) Libération du 2 juin 2015 ; M6, émission « Capital  », 14 juin 2015.

 

(13) Financial Times du 21 mai 2015, Le Monde du 19 mai 2015.
(14) Les paiements de l’EI se font grâce au  Hawala, système financier apparaissant au VIIIe siècle dans des textes de droit musulman. L’argent transite grâce à des réseaux de change : une personne confie de l’argent à un agent qui se met en relation avec un autre agent proche du destinataire de la somme. C’est lui qui verse alors l’argent moyennant une commission. Le terme bitcoin désigne à la fois un système de paiement à travers le réseau Internet et l’unité de compte utilisée par ce système. Ce système n’utilise pas les monnaies traditionnelles. Son principe est de tenir à jour sur un très grand nombre de nœuds du réseau, un registre à la fois public et censément infalsifiable de toutes les transactions exprimées en unité de compte bitcoin. Les transactions sont validées par les signatures cryptographiques correspondantes. Les bitcoins figurant dans les transactions dont un compte est bénéficiaire, peuvent être réutilisés par le titulaire de ce compte dans des transactions dont il sera l’émetteur.

(15) Libération du 2 juin 2015, M6, « Capital »,14 juin 2015.

 

(16) Les cartes indiquant les territoires occupés par l’EI en Syrie et en Irak ne représentent pas en général une entité territoriale mais une sorte de patchwork de zones plus étendues reliées par des couloirs qui correspondant aux vallées. On ne sait trop si une telle présentation est intentionnelle pour démontrer que le territoire de l’EI n’est pas un territoire continu et ne forme pas un Etat.

 

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ANNEXES

 

1. Battre monnaie
L’EI a commencé fin août 2015 à procéder à la saisie de toutes les devises étrangères à Mossoul, capitale de la province irakienne de Ninive, et de les remplacer par le dinar or  (fr.sputniknews. com/international/20150831/1017873595.html, repris par de nombreux sites Internet) qu’il a commencé de frapper.
La nouvelle monnaie imite celle utilisée à l’époque du règne du troisième calife de l’islam, Othman ibn Affan (644–656). Les dinars de l’EI seront échangés dans quatre bureaux de banque de Mossoul. L’EI comptait introduire son dinar sur l’ensemble de la province de Ninive au cours du mois de septembre. La population de la province a été mise en garde contre la poursuite de l’utilisation de dinars irakiens. Selon les médias, un dinar or de l’Etat islamique équivaudrait à 139 dollars américains. La nouvelle monnaie ne comporte que des pièces métalliques d’or, d’argent et de cuivre, à l’exclusion de la monnaie papier.
« Si l’Etat islamique avait décidé d’imprimer des billets, ils n’auraient eu aucune valeur, estime Jérôme Héricourt, économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), interrogé par le magazine Challenges (www.challenges.fr/monde /moyen-orient/20150901.CHA8892/pourquoi-l-etat-islamique-frappe-sa-propre-monnaie-en-or.html). Ce n’aurait été que du papier que personne n’aurait pris au sérieux car le billet pour être respecté doit être ancré dans les conventions sociales. L’or ou l’argent ont en revanche une valeur réelle. Une pièce en or a toujours de la valeur. »
Celle-ci sera cependant dépendante du cours mondial des matières premières.

 

2. Un pacte électrique
L’EI et Assad restent des ennemis sur le terrain mais leurs besoins d’électricité les contraint à un pacte diabolique.
L’électricité distribuée en Syrie provient à 90 % de centrales thermiques fonctionnant au gaz et l’EI autant que la Syrie d’Assad doivent se mettre d’accord pour leur approvisionnement : pas d’électricité, pas de gaz ni de pétrole, et pas de gaz pas d’électricité.
L’EI contrôle au moins huit centrales électriques, dont trois centrales hydrauliques et la plus importante des centrales à gaz.
Le régime d’Assad contrôle les sociétés publiques et privées dont font partie les techniciens de maintenance des centrales.
On a souvent accusé le régime d’Assad d’avoir des accords secrets ave l’EI qui contrôle la quasi-totalité des puits pétroliers et gaziers (dont ceux appartenant à la multinationale américaine Conoco).
Le ministre syrien du pétrole et des ressources naturelles admet du bout des lèvres que les employés des compagnies  pétrolières et gazières travaillent sous l’autorité de l’EI et ajoute : « Çà ressemble au Chicago des années 1920 : on combat et on tue pour modifier le contrat, mais le contrat est toujours là. »
Une des compagnies privées, Hexo, qui exploite le champ pétrolier de Tuweinan, paie une redevance mensuelle de 50 000 dollars à l’EI pour la « protection » de ses puits, l’EI participant aussi à la gestion de ce champ pétrolier. L’ensemble est surveillé par un « émir » dont les patrouilles contrôlent à la fois l’exécution des contrats et la surveillance religieuse des opérateurs. Un des directeurs qui n’avait pas respecté les engagements envers l’EI a eu la tête coupée Une partie des travailleurs ont réussi à fuir : sur les 1 500  qui y œuvraient antérieurement il n’en reste que 300.
(« Syrian regime locked in “mafia-style” pact with jihadis to keep gas flowing – Employees of state-run energy companies in areas controlled by the militants find themselves pawns in a deadly game », Financial Times du 16 octobre 2015.)

 

3. Une guerre économique sous couvert de guerre religieuse

L’islam comporte, comme toutes les religions, nombre de sectes distinctes interprétant différemment les textes sacrés.
Parmi tous ceux qui dans le monde se réclament de cette religion, les sunnites,  représentant une certaine orthodoxie, regroupent environ 90 % des croyants et les chiites seulement 10 %. Mais les chiites occupent un Etat, l’Iran, et une branche sunnite, les wahhabites, occupent un autre Etat, l’Arabie saoudite. Ces deux Etats sont des ennemis jurés et leur rivalité tourne autour du pétrole et du contrôle territorial du Moyen Orient ; dans cette rivalité, dans la coulisse s’affrontent les autres puissances mondiales autour des stratégies pétrolières, économiques  et territoriales.
Comment l’EI, apôtre du wahhabisme, a-t-il pu parvenir à cette situation de force au-delà de l’Arabie Saoudite qui se réfère également à cette variante islamiste ?
La montée du wahhabisme  remonte au XVIIIe siècle avec l’irruption sur la scène tribale de la péninsule arabique d’un illuminé, Mohammed Ibn Al Wahhab (1703-1792). Sans doute en réaction contre le mode de vie des gens de sa tribu il développe une forme puritaine très stricte de l’Islam, prenant le Coran à la lettre et faisant de la  charia la règle absolue des rapports sociaux. Il proscrit toute représentation d’êtres vivants (humains et animaux), l’art, le tabac, le haschich, les noblesses égyptienne et ottomane qui passent par la péninsule arabique pour gagner le pèlerinage de La Mecque. Il tente de s’infiltrer dans les cercles salafistes qui revendiquent le retour à l’islam des origines.
En 1741, expulsé de sa tribu bédouine, il est accueilli par Ibn Séoud, un petit chef de tribu qui vit dans le désert Nedj de la péninsule arabique. L’alliance du prophète et du chef de tribu fait qu’en 1790 ils contrôlent pratiquement toute la péninsule, ayant soumis les autres tribus  et se permettent des raids sur la Syrie, l’Irak. Dans les territoires qu’ils occupent les populations doivent se convertir ou mourir.
L’expansion se poursuit jusqu’au début de 1800 lorsque la réaction des Egyptiens et des Ottomans entraîne la destruction de leurs bases et la capture de leur capitale Dariya. Cette situation dure jusqu’à la fin de la première guerre mondiale avec la dislocation de l’empire ottoman. Le vide politique est comblé par la tribu Al Saoud, toujours alliée aux wahhabites et qui reconquière toute la péninsule arabe, devenant en 1932 un Etat avec pour roi le chef de la tribu, Abd al Aziz al Saoud. Mais cela ne peut se faire qu’avec l’appui d’abord des deux puissances Grande-Bretagne et France, plus tard de la puissance américaine, et des intérêts pétroliers qui commandent dès lors toutes les données stratégiques et politiques du Moyen-Orient.
L’argent du pétrole saoudien donne un essor au wahhabisme qui implante des mosquées et des écoles coraniques de cette obédience dans le monde  entier, y compris en Europe.
L’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui deviendra l’EI est une réaction contre ce que le wahhabisme est à ses yeux devenu dans la péninsule. Le rigorisme du royaume (dont on connaît bien des aspects, mais dont on dit peu par exemple qu’il procède à la même destruction des traces du passé que l’EI) lui est insuffisant, et il prône une religion encore plus pure et dure rejetant la domination des Saoudiens. Il s’oppose aussi à toutes les autres formes de la religion musulmane, à commencer par les chiites. Sa contradiction fondamentale étant qu’il doit sa force au commerce pétrolier qui implique des relations avec tout ce qu’il rejette d’un point de vue religieux.