Grèce : la grande illusion

Dans un article présenté en mai 2015 lors du premier des meetings publics que nous avons organisés sur la gestion par la gauche de l’Etat capitaliste, sur les politiques de récupération et sur ce que nous pouvons faire pour satisfaire nos besoins sociaux de prolétaires, nous écrivions  que « l’ennuyeux spectacle des “négociations” de l’Etat grec avec les “partenaires” européens et les réformes intentionnelles partielles introduites par le gouvernement de Syriza avaient fonctionné comme la pilule bleue de l’hibernation (1), une pilule qui avait été avalée par une large part du prolétariat et du mouvement contre une violente dévaluation intérieure. Mais dans le désert du réel, l’état des choses se montrait clairement pour ceux qui osaient regarder les choses en face : les seules négociations qui prennent place présentement sont celles qui se déroulent entre les dirigeants et la base de Syriza, avec les dirigeants tentant de convaincre la base d’accepter le nouveau mémorandum et le paiement de la dette. »
En juin, il était évident que la tactique de Syriza consistant à « chasser deux lièvres à la fois (et n’en attraper aucun) » que nous avions décrit dans « Soixante jours plus tard et toujours plus sombrant dans la dette » (2) ne pouvait plus durer, pas plus que le report de l’application des mesures d’austérité ayant fait l’objet en février 2015 d’un accord entre, d’une part le précédent gouvernement et Syriza, d’autre part la Troïka (BCE, FMI et Commission européenne). Quand la Troïka décida de mettre fin au spectacle des « négociations » en avançant le 25 juin la proposition « à prendre ou à laisser », le Premier ministre grec Alexis Tsipras annonça un référendum qui se tiendrait le 5 juillet, les citoyens grecs devant approuver ou rejeter cette proposition.
On doit relever quelques éléments des propositions qui furent émises par les Grecs et la Troïka avant l’annonce du référendum. Au cours des « négociations » de juin sur un nouveau prêt du Mécanisme européen de stabilité (MES), le gouvernement grec avait adressé à la Troïka une proposition de 47 pages comprenant un certain nombre de mesures drastiques d’austérité et de réformes. Le 22 juin, après quelques séances de négociation, le gouvernement grec avait envoyé à la Troïka une proposition plus concrète, qui comportait des mesures d’austérité pour 8 milliards d’euros. Cette proposition ne fut pas acceptée par la Troïka qui à son tour fit au gouvernement grec une nouvelle proposition (qu’on a appelée la « proposition Junker »). Cette dernière proposition fut présentée comme un ultimatum : si elle n’était pas acceptée par le gouvernement grec, alors le « grexit » (la sortie de la Grèce de la zone euro) devenait inévitable. La vérité était que la proposition du gouvernement grec ne différait pas sensiblement de celle de la Troïka, la principale différence résidant dans la restructuration de la dette. Elle présentait aussi d’autres différences mineures sur des sujets spécifiques, par exemple la période d’application de certaines dispositions (le gouvernement grec voulant différer la mise en œuvre de quelques mesures concernant la réduction des retraites), la libéralisation des licenciements collectifs– proposition que le gouvernement grec rejetait –, ou la privatisation de l’Opérateur indépendant de transport d’énergie (OITE, en grec Admie), dont le gouvernement grec ne voulait pas non plus. Pourtant les deux propositions prenaient la même direction politique, la poursuite de l’austérité, la diminution du salaire réel avec l’augmentation de la TVA, la réduction des retraites, l’élévation de l’âge de la retraite, des diminutions de salaires dans le secteur public, des restructurations futures dans les relations de travail, les privatisations, etc.
Le 27 juin, quatre jours après l’annonce du référendum, Tsipras fit une nouvelle proposition à la Troïka, demandant un nouveau prêt du MES et acceptant presque entièrement la « proposition Juncker ». Cette nouvelle proposition fut rejetée par la Troïka. De sorte que le référendum qui se tint cinq jours plus tard ne concernait réellement que le point d’accepter ou non une proposition que le gouvernement grec avait déjà acceptée.
Pourtant, pour des raisons de relations entre les partis, cette prise de risque hautement politique était absolument cruciale pour les dirigeants de Syriza. Ceux-ci savaient qu’ils n’avaient aucun espoir de convaincre les députés du parti de voter cet accord ultime ou même la propre proposition du gouvernement, sauf à décréter in extremis l’« état d’urgence ». Et c’est ce qui arriva après l‘annonce du référendum. Les banques furent fermées et le contrôle des capitaux fut appliqué. Le mouvement de classe moyenne YES (à tout mémorandum), un mouvement créé en juin par les partis de droite Nouvelle Démocratie, Pasok et Potami, et encouragé par un Syriza timide, eurocentriste, néo-libéral-au-visage-humain, qui avait pris le train en marche. Contrôlant la plupart des médias, ce mouvement entama une propagande guerrière, hystérique en faveur du OUI, interprétant faussement le référendum de façon consciente, comme s’il devait décider si oui ou non la Grèce devait ou non rester dans l’Union européenne. Cette propagande eut un effet contraire : même les supporteurs du Parti communiste de Grèce (KKE) rejetèrent les consignes de leur parti pour fausser le vote et ne pas tomber dans le « faux dilemme » du référendum, et votèrent NON.
Le nouvel accord (qui devait conduire au troisième mémorandum) qui fut finalement conclu après le référendum est bien pire que les propositions émises auparavant (3). Il est impossible de savoir exactement ce qui s’est déroulé dans les coulisses dans la nuit du dimanche 5 au lundi 6 juillet. Pas plus que ce qu’il s’est passé le lendemain quand un gouvernement d’« unité nationale » fut formé, conduisant à la démission des hauts dirigeants des ministères des finances et de l’économie comme Varoufakis, Manousakis (Woland) et Valavani. Mais ce que nous savons, c’est que la bourgeoisie locale autant que les capitalistes internationaux étaient tous deux embarrassés par le résultat du référendum. Le véritable sens du NON était que 62 % des votants rejetaient sans crainte la mise en œuvre de tout mémorandum et que le gouvernement de Syriza était déterminé à laisser de côté la gêne qu’il éprouvait de ce résultat et à poursuivre la politique de dévaluation interne alignée sur la politique dominante de l’austérité européenne.
Il était pour le moins ironique que non seulement la fermeture des banques, le contrôle des capitaux et le terrorisme du « grexit », exploités par les Européens et les propagandistes locaux (politiciens, journalistes, intellectuels d’Etat), mais aussi le résultat du référendum, aient mené à la nécessaire légitimation de Tsipras et de son gouvernement pour mettre en œuvre le troisième référendum et poursuivre la dévaluation du pouvoir des travailleurs au profit du capital local et européen. Le référendum apparaissait comme un test de tension pour savoir si la base électorale de Syriza croyait encore passivement aux « bonnes intentions » du gouvernement. Le pourcentage plus important que prévu de votes NON venant principalement de la classe ouvrière signifiait seulement que les dirigeants de Syriza devait intensifier la propagande concernant leur image de « bon parti de gauche », qui faisait tout ce qu’il pouvait pour éviter de signer un nouveau mémorandum mais s’en trouvait malheureusement empêché face à l’intransigeance des pouvoirs supérieurs.
La polarisation créée entre d’un côté l’hystérie des médias de masse contre le non et de l’autre l’évolution de la base électorale de Syriza, la gauche extra-parlementaire et une partie du milieu anti-autoritaire soutenant le NON, atteignit un sommet avec ce qui survenait : le NON dévastateur était réellement le point culminant, la fin plutôt que le début d’une protestation conduite par le gouvernement, qui avait épuisé l’énergie de beaucoup dans la lutte contre la politique de dévaluation. Cette polarisation avait aussi jeté un voile sur les développements conduisant à l’opposé du résultat du référendum : comme on le sait, le lendemain matin le premier ministre rencontra les autres leaders politiques pour former cet informel gouvernement d’« union nationale », pour aider à imposer le nouveau mémorandum. La démission de Varoufakis et du leader de l’aile droite du parti aidèrent à ouvrir la voie à ce nouvel alignement.
Avant d’entrer dans l’analyse des mesures de cette nouvelle attaque contre la classe ouvrière, qui était incluse dans les prétendues « actions prioritaires » exigées par les créanciers pour reprendre les « négociations » sur un nouveau programme, nous voulons résumer brièvement les résultats les plus importants de la politique de dévaluation imposée par le précédent Programme d’ajustement structurel (PAS) (4), connu aussi sous le nom de « memorandum » :
u diminution de 30 % du PIB et de 65 % des investissements ;
u destruction de 25 % des petits capitalistes et des entreprises familiales (en valeur absolue la disparition de plus de 300 000 unités de production) ;
u dérégulation du marché du travail avec l’annulation de fait des contrats sectoriels d’emploi et l’abolition de tout accord collectif pour la détermination du salaire minimum ;
u réduction par décret de 22 % du salaire minimum, de 20 % du coût unitaire du travail et de 50 % du pouvoir d’achat des salariés ;
u expansion du travail précaire : l’emploi à temps partiel est passé de 6,50 % à 11,5 % du total de l’emploi. La plupart des nouveaux emplois sont à temps partiel (89,3 % au dernier trimestre de 2014) ;
u violation étendue de la législation du travail par les patrons, par exemple, heures supplémentaires non payées et paiement des salaires retardés ;
u retraites inférieures à 1 000 euros réduites de 16,9 %. Les retraites plus élevées de 48 % ;
u taux de chômage passé de 7,7 % en 2009 à plus de 26 %. En valeur absolue ce dernier chiffre correspond à la disparition d’un million d’emplois. Début 2011, le nombre total des chômeurs et prolétaires sans travail a dépassé le nombre de ceux ayant un emploi, la différence atteignant 1 million courant 2012 ;
u augmentation importante des taxes directes et indirectes concernant la classe ouvrière. En particulier pour les foyers les plus pauvres l’augmentation a été pharamineuse, atteignant 340 % tout compris, impôt sur le revenu et taxes sur la propriété ;
u concernant notre salaire indirect, les dépenses sociales ont diminué depuis 2009, de 35,6 % pour l’éducation, de 38 % pour la santé ;
u presque 40 % de la population totale (20 % employés à plein temps, 37 % en auto-emploi et 52 % à temps partiel [=109%, sic. NDE]) sont en dessous ou près du prétendu « seuil de pauvreté  » ;
u le revenu des 10 % les plus pauvres de la population a été réduit de 86 %, celui des 30 % les plus riches de seulement 17 % à 20 %.

BRÈVE DESCRIPTION
DES MESURES INITIALES
DE LA PHASE NOUVELLE
DE L’ATTAQUE DU CAPITAL

Les mesures initiales du nouveau programme ont été codifiées comme « actions prioritaires pour engager les négociations » ; elles concernent cinq champs spécifiques dans le contexte d’une attaque générale contre la classe ouvrière :
1) taxation, 2) salaires sur le marché du travail, 3) changement du code de procédure civile en faveur des banques par exemple facilitant les saisies) ,4) retraites et 5) accumulation par expropriation (accumulation primitive continue).
1. Système
de taxation – dépenses de l’Etat
u Augmentation du taux de la TVA pour un grand nombre de produits de première nécessité de 13 % à 23 % (ce taux était de 9 % avant 2009) : café, thé, sucre, chocolat, biscuits, conserves en boîte, légumes, veau et un grand nombre d’autres produits. On estime que si l’augmentation de la TVA passe dans le prix des produits et que le niveau de consommation de 2015 reste le même que celui de 2014, le fardeau additionnel moyen annuel pour chaque foyer atteindra 157 euro s ;
u augmentation du taux de TVA, là aussi de 13 % à 23 %, pour les transports publics (bus et bateaux, taxis…), les hôtels, les restaurants et traiteurs, les écoles de langues ;
u suppression de 30 % de la réduction de taxe dans les îles ;
u augmentation de la prétendue « surtaxe de solidarité » pour les revenus supérieurs à
30 000 euros, alors qu’elle reste au même taux pour les petits revenus ;
u maintien au même niveau, au moins pour 2015 et 2016, de la taxe sur la propriété (ENFIA) que Syriza avait promis d’abolir ;
– réduction de 50 % des dépenses de l’Etat pour une allocation de chauffage ;
u augmentation importante de la taxe sur les fermiers et suppression de subventions diverses. On doit noter que les mesures touchant les fermiers – sauf l’augmentation de la TVA sur les engrais, la nourriture pour le bétail et divers insecticides et pesticides, etc. – ont été différées jusqu’en septembre en raison des craintes de défection dans les votes au Parlement, pas seulement dans l’« opposition de gauche » au sein de Syriza, mais aussi de Nouvelle Démocratie et du Pasok, partis qui soutiennent habituellement Syriza pour le vote des nouvelles réformes.
2. Salaires et relations
de travail
u « Revue et modernisation des procédures de licenciement collectif, des actions sociales et des discussions collectives prenant en compte les meilleures pratiques observées ailleurs en Europe », c’est-à-dire abolir des restrictions sur les licenciements collectifs, rendre les grèves plus difficiles et autoriser le lock-out comme réponse à la grève, déréguler la législation des discussions collectives ;
u dépolitisation de l’administration publique, c’est-à-dire limitation du droit de grève, des activités syndicales et de la participation syndicale à la gestion du secteur public ;
u réduction supplémentaire du coût de l’administration publique en conformité au plan établi avec les créanciers, c’est-à-dire réduction des salaires, nouveau train de licenciements, etc. ;
u retrait de la législation qui avait été introduite pour contrer les effets du mémorandum précédent (c’est-à-dire retrait de la réouverture d’ERT [la radio-télévision publique], de la réembauche des agents du nettoyage, des enseignants et du personnel administratif de l’université et de l’introduction d’équivalents compensatoires) ;
u abolition du dimanche férié pour les commerces de détail pendant toute l’année et « libéralisation » de la période des soldes (c’est-à-dire autorisation aux boutiques de lancer des soldes quand elles le veulent). Cette mesure spécifique vise à promouvoir une concentration du capital par la destruction du petit commerce. Elle permet aussi la concentration dans toute la sphère de la circulation (logistique et transport) et dans la production agricole ;
u ouverture des professions réglementées (ingénieurs, notaires, pharmaciens, huissiers) et « libéralisation » des locations pour touristes et des transports par ferry ;
u « libéralisation » des licences de transport par camion, de la production des boissons et de l’alcool, des pharmacies, des laiteries et boulangeries, et des points de vente des produits pharmaceutiques hors prescription.
3. Code de procédure civile
u Le code doit être modifié pour rendre les expulsions et saisies plus rapides et plus faciles même pour la résidence principale d’un débiteur. Le prix minimum d’enchère sera défini en fonction du prix du marché (qui diminue rapidement depuis 2009) et un discount de 50 % sera appliqué si la première enchère n’a donné aucun résultat ;
u en cas de faillite d’une entreprise capitaliste, le remboursement aux banques sera prioritaire devant les dettes de salaire ou aux organismes de sécurité sociale et pour les impôts et taxes. On doit noter que ces modifications dans le code de procédure civile ont été rejetées en novembre 2014 par les avocats à une majorité de 94 % lors d’un référendum tenu au barreau d’Athènes, mais il semble qu’un référendum n’a plus aucun sens en Grèce.
4. Système des retraites
Les « conditions préalables » pour le système de retraite – qui font partie des mesures de la réforme actuelle, déjà prévues pour être approuvées au plus tard à l’automne et qui doivent être considérées comme la suite des réformes précédentes (comme la « réforme Giannisti » de 2001 ou la « réforme Loverdos » de 2012) – comprennent :
u l’âge de la retraite porté à 67 ans ;
u l’unification des fonds de pension (initialement prévu seulement pour les retraites complémentaires) et l’ajustement à la baisse qui s’ensuit des retraites complémentaires, avec l’application de la condition de zéro déficit ;
u l’abolition graduelle du fonds de solidarité subsidiaire pour les retraités (EKAS) à partir de 2019. Plus de 200 000 retraités reçoivent aujourd’hui ce supplément de retraite EKAS ;
u la décote en cas de retraite anticipée passe de 6 % à 16 % par année d’anticipation ;
u la réduction globale des dépenses de retraite atteindra 2,5 à 3 milliards d’euros dans la période 2015 -2016 ;
u le gel des subventions de l’Etat aux fonds de pension au niveau nominal d’aujourd’hui jusqu’en 2021 en dépit de l’augmentation du nombre des retraités ;
u le transfert d’une partie des dépenses de santé à la charge des bénéficiaires ;
u la restructuration du système de pensions visant à une connexion plus resserrée des contributions diverses, signifiant une transformation graduelle du système de retraite d’une formule fondamentalement redistributive en un système de plus en plus compensatoire.
5. Accumulation
par dépossession (privatisations et investissements)
Une partie importante de l’accord se réfère à la poursuite des privatisations ou, en d’autres termes, à une « accumulation par dépossession ». Entre bien d’autres, on prévoit :
u l’Autorité grecque des statistiques (EL.STAT), la gestion des banques grecques et le Fonds hellène de stabilité financière (HFSF) seront pratiquement placés sous le contrôle des créanciers et des capitalistes internationaux. En ce sens, ce sont ces créanciers qui contrôleront les réserves monétaires centrales, les emprunts, etc. ;
u la recapitalisation des banques avec l’injection de 25 milliards d’euros, ce qui accroîtra d’autant plus la dette grecque ;
u cela s’ajoutera aux 38 milliards d’euros déjà donnés par l’Etat pour le renflouement des banques grecques après l’accord PSI (5). Le schéma de la nouvelle recapitalisation entraînera une concentration ultérieure du secteur bancaire, le licenciement massif des employés et le rétrécissement simultané du réseau d’agences dans les Balkans ;
u l’application de la Directive européenne sur le redressement et la résolution des crises bancaires (BRRD) qui définit la procédure obligatoire pour la liquidation des banques en faillite (par exemple les procédures de renflouement) ;
u la création d’un Fonds de privatisation indépendant (« Sovereign Wealth Fund ») selon le modèle suivi par l’Etat allemand et son « Treuhandanstalt », l’agence qui fit la promotion de la dépossession massive et de la privatisation du capital fixe et autres biens immobiliers de l’ex-RDA. Le Fonds de privatisation sera constitué d’actifs bancaires (par exemple des subventions, des biens immobiliers, des hypothèques, etc.) et de tous les avoirs qui ont déjà été transférés au Fonds de développement des biens de la République hellénique (Taiped) lors des précédents memorandums, comme les participations de l’Etat (par exemple les participations dans Telecommunications Company, l’Autorité des ports du Pirée et de Thessalonique, OSE Railway Co., Aéroport d’Athènes, etc.), diverses infrastructures (aéroports, marinas, ports régionaux) et les propriétés de l’Etat (par exemple l’ex-aéroport d’Athènes Elliniko, différents immeubles, terres, etc.).
Les participations de l’Etat dans les banques grecques figurent aussi dans ces avoirs bancaires qui peuvent être transmis à ce fonds. Le but de ce fonds de privatisation est de réunir 50 milliards d’euros « par des privatisations et tous autres moyens » au cours des trente prochaines années. Pour autant, en en jugeant d’après les expériences locales (par exemple l’aéroport Elliniko, la loterie d’Etat, le terminal n°2 du port du Pirée, les aéroports régionaux, etc.) et l’expérience globale de ces opérations, les avoirs ainsi privatisés sont toujours artificiellement sous-évalués. Ainsi le but de 50 milliards d’euros correspond à des avoirs d’une valeur bien supérieure. 25 millions d’euros devraient être utilisés pour le remboursement échelonné de la recapitalisation des banques. Des ressources ainsi espérées, 12,5 milliards devront être affectés à la diminution de la dette nominale et le restant sera orienté vers des investissements productifs dans le but de transférer encore plus de notre force de travail dévaluée vers la logique de l’auto-valorisation du capital global. On doit noter ici que le nouveau cycle de privatisations (en fait « accumulation par dépossession ») particulièrement en ce qui concerne la sphère de circulation des marchandises (privatisations des chemins de fer, des aéroports, « libéralisation du marché » pour les routes et les transports maritimes selon la boîte à outil de l’OCDE, etc.) est d‘une importance primordiale, ses conséquences affectant la reproduction des relations capitalistes de façon beaucoup plus large.
En ciblant les dépenses de l’Etat (6) – dont la plus grande partie était financée par les fonds structurels de l’UE –, les capitalistes grecs visaient à synchroniser leur rythme avec les capitalistes chinois, qui aujourd’hui investissent massivement dans le développement des infrastructures (par exemple dans la modernisation de la liaison ferroviaire Belgrade-Budapest pour faire passer sa capacité de 500 trains journaliers à 2 000 ou 2 500 d’ici 2018, la construction de terminaux dans la distribution des marchandises comme de centres commerciaux en Hongrie).
Le but commun vise à réaliser une chaîne d’approvisionnement nouvelle et plus efficace – la Grèce étant devenue la plus importante plate-forme (hub) de ce réseau grâce à ses ports. Avec ces nouveaux axes de développement, les temps de circulation et de turnover seront réduits, desservant la plupart des pays européens, particulièrement ceux qui constituent les zones satellites de la productive et consommatrice Allemagne en Europe centrale et orientale (CEE), où les impressionnants et durables surplus nets externes de l’Allemagne sont déversés plutôt que d’être «  perdus » dans les marchés du Sud de l’UE, ou dans un accroissement de la consommation domestique au moyen de concessions salariales aux prolétaires allemands. A vrai dire, c’est vers ces zones d’Europe centrale et orientale qui ont une force de travail bon marché, disciplinée et bien éduquée que la production de biens essentiels orientés vers l’exportation a été constamment réorientée depuis le début des années 1970 , partie d’une programmation plus générale que l’Etat allemand a poursuivie inlassablement.
La reproduction réussie de cette force de travail disciplinée et bon marché dans les pays CEE fait partie des présuppositions en vue de la poursuite ouverte de la politique mercantile lancée par le capital allemand et son Etat dans le but d’exporter les conséquences de la crise (permanent depuis 1973) dans le reste des pays de l’UE. La politique mercantile dépend essentiellement à la fois de la mystification du travail domestique non salarié global (principalement féminin) et de la pérennité d’importations massives de biens de consommation bon marché du Sud-Est asiatique (7). Respectivement, le processus « d’annihilation de l’espace dans le temps » qui dépend d’infrastructures efficientes et de l’exploitation de travailleurs disciplinés, permettent le rapide approvisionnement en biens d’équipement que l’Allemagne et ses pays satellites exportent sur les marchés asiatiques en développement. On ne doit pas s’étonner si les prochaines installations de production de voitures dans les pays de la CEE (principalement Slovaquie et République tchèque) seront orientées dans les prochaines années vers le Mexique, la Chine et les Etats-Unis (8).
Ce que ces aspects spécifiques de ce tout nouveau mémorandum, plus dur, démontrent clairement, c’est que le rôle du crédit et du système bancaire n’est pas limité à un « simple » recyclage d’une suraccumulation du capital par l’achat d’obligations d’Etat et à faire du profit au moyen d’une simple spéculation usuraire, gonflant au surplus des bulles de capital fictif. En fait, simultanément « il n’y a aucune trace de la concurrence qui existe entre les producteurs ; ils sont confondus en une masse et sont simplement des emprunteurs devant le capital, qui a ce moment est absolument indifférent à l’application à laquelle il peut être destiné et est uniquement le capital commun de la classe figurant dans un phénomène d’offre et de demande (9) ». C’est dû au fait que le crédit et le système bancaire s’engagent dans un rôle critique de définition, d’organisation et de supervisation des (pré)conditions de la reproduction capitaliste comme un tout. C’est la fonction du nouveau PAS, actuellement expérimenté en Grèce, qui affectera aussi les prolétaires d’autres pays de l’UE – mais pas seulement. C’est finalement pour cette raison que notre réponse doit être totale et internationale ou bien elle ne sera rien. En d’autres termes, c’est seulement par des luttes prolétariennes communes en Asie et dans l’Union européenne qu’à la fois la normalité de l’usine sociale et la totalité du capital social avec ses nombreuses transformations et médiations peuvent être l’objet de nos attaques les plus violentes.
Un point final sur la situation politique en Grèce avant et après le référendum ; la plus grande partie des votes pour Syriza en janvier (2015) était un vote passif, « un vote de revanche contre un gouvernement de droite dont les durs programmes d’austérité avaient eu des conséquences désastreuses sur la vie de chacun », comme nous l’avons écrit dans notre premier texte sur Syriza (10). Mais une autre partie importante de ces votants étaient des activistes impliqués dans les mouvements anti-austérité des années précédentes (comme nous l’avons expliqué dans la première partie du même texte). Les mêmes personnes, quoique impliquées exactement dans les mêmes formes d’organisation récupérables (assemblées populaires, partis politiques municipaux, structures locales de solidarité, etc.) ont récemment formé de nouveaux comités « NON, à la fin » (sic), formé essentiellement de dissidents de Syriza et d’autres membres pro-drachme des partis de gauche. Ce qui signifie : 1) que les besoins du prolétariat social sont encore médiatisés par des formes populistes d’organisations interclassistes et 2) que la base de masse d’un nouveau parti populiste style Syriza d’escroquerie politique est en formation. Savoir s’il réussira à attirer l’électorat désillusionné de Syriza est une question à laquelle il est trop difficile de trouver une réponse pour le moment (11).
TPTG, juillet 2015
(traduit de l’anglais par H. S.)

 

NOTES

(1) Allusion au film Matrix dans lequel le héros doit choisir entre une pilule rouge qui lui permettra de « voir la réalité telle qu’elle est » ou une pilule bleue  qui lui fera « connaître un bonheur artificiel ».

(2) Voir Echanges n° 151 (printemps 2015) et ci-dessus p. 10.

(3) Quoique tous les détails du nouvel accord ne soient pas encore finalisés [au moment où nous écrivons], il est clair que Syriza est tombé d’accord avec un programme d’austérité de trois ans en contrepartie d’un prêt de 86 milliards d’euros. De cet emprunt de taille, 80 milliards seront utilisés pour la recapitalisation des banques et le service de la dette, et le reste – 6 milliards d’euros – pour la dette de l’administration publique envers le secteur privé (par exemple l’équipement hospitalier et les fournisseurs de drogues, etc.).

(4) Deux des nombreux Programmes d’ajustement structurel (PAS) ont été brutalement lancés contre le prolétariat global au cours des années. On doit mentionner que certaines réformes que la Troïka a tenté avec persistance d’imposer au prolétariat grec ont été une simple copie des PAS antérieurs. Le dernier représente la réponse notoire à la prétendue « crise de la dette » et aux luttes de classe locales des années 1980, lorsque bien des pays d’Afrique et d’Amérique ne purent régler leurs dettes, en  conséquence des fluctuations extrêmes du prix de pétrole. Les PAS furent élaborés par les technocrates du FMI et mis en œuvre par les
capitalistes locaux, ceux qui ont, après tout, lié leur pays au flot international de la suraccumulation de capital au moyen d‘émission d’obligations d’Etat, qui étaient alors utilisées pour financer l’expansion capitaliste et moderniser les régimes locaux d’accumulation. C’était, et c’est encore, à travers l’application de ces PAS que l’utilisation directe de la force militaire par les « centres » impérialistes contre les colonies d’alors de la « périphérie » a été dissimulée et transformée en utilisation indirecte de la force financière contre les (actuelles) ex-colonies, sous prétexte de « crise souveraine de la dette ».

 

(6) On peut mentionner ici le développement du terminal n° 2 du port du Pirée ( celui maintenant loué au groupe chinois de fret maritime Cosco) et le terminal n° 3 en construction, le centre logistique Thriasio Field, le chemin de fer connectant le port du Pirée avec Thriasio Field, la modernisation de la ligne ferroviaire Athènes –Thessalonique, etc.

(7) Cosco [le groupe chinois de fret sur les rangs pour le rachat du port du Pirée, NDE] a déjà signé des accords importants avec Hewlett Packard et d’autres multinationales pour transporter leurs produits vers la zone CEE. Un précédent historique d’une telle stratégie est donné par le flot de produits bon marché du Sud-Est asiatique vers les Etats-Unis, basé sur l’expansion impressionnante de la dette américaine privée et nationale, qui a permis la stagnation – et même la diminution – du salaire direct aux Etats-Unis depuis les années 1980.

 

(8) Le déplacement vers d’autres localisations que la Chine, même si ce pays reçoit encore la part du lion des nouveaux investissements dans l’automobile, doit être relié à l’augmentation du coût du travail en Chine et au coût (encore) élevé du transport et de la logistique.
(9) C’est nous qui soulignons (TPTG). Karl Marx, Le Capital, t. III, section 5, chapitre XXII, www. marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_21.htm
Autre traduction (Catherine Cohen-Solal et Gilbert Badia, Editions sociales, 1976, p.343) : « Le caractère que le capital industriel prend seulement dans le mouvement et la concurrence entre les diverses sphères, à savoir le caractère de capital commun à une classe, se manifeste ici effectivement, dans toute sa force, dans l’offre et la demande de capital. »

(10) « Sur Syriza et sa victoire aux élections récentes en Grèce », Echanges n° 150 (hiver 2014-2015).
(11) Pour une autre sorte d’initiative mais au potentiel très limité, voir  : http://synelefsi-syntagmatos.espivblogs.ne