France – Capitalisme, mutations, résistances et politique

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2017, http://mondialisme.org/spip.php?article2610)

« La lutte des classes a été en France entre 1995 et 2015, à mon avis, beaucoup plus radicale, beaucoup plus dure qu’auparavant dans l’histoire du capitalisme dans ce pays, et il en résulte aujourd’hui la faillite de la France comme grand pouvoir capitaliste. » Le camarade allemand qui nous écrit cela travaille depuis longtemps sur la lutte des classes en France et plus particulièrement, « en ce moment, sur la centralité et la priorité de la lutte des classes en France depuis 1913 en quatre phases de développement (1). »

Il n’existe pas de statistiques officielles et fiables des jours de grève en France (elles existaient mais ont été arrêtées en 2011) Pourtant, si l’on se fie aux déclarations officielles, celles-ci ne parlent guère que du faible taux de recours à la grève. En explorant les données diverses qui pouvaient justifier ce point de vue, il est apparu que les commentateurs allemands considéraient que la France était en première position en Europe quant aux grèves, avec un taux de grève huit fois plus important qu’en Allemagne, soulignant qu’entre 2005 et 2013 on trouve un taux annuel de 132 jours de grève pour 1 000 travailleurs, soit 3 à 4 millions de jours de grève (2). Ce que confirme avec insistance une économiste ; « La France est entrée en 2016 dans une longue période de conflits sociaux (3). »

Si l’on veut aller au-delà et trouver des chiffres sur ce sujet dans des sources diverses plus ou moins fiables touchant le nombre de grèves dans la période récente : 81 grèves en 2014, 966 en 2015, 800 en 2016. Mais ce décompte ne dit pas grand-chose car il inclut sous une seule unité les grèves locales (les plus nombreuses), les grèves nationales et les grèves générales ; et il en dit encore moins quant au nombre de travailleurs concernés, la durée des grèves et leur niveau de violence.

Mécontentement. Un seul chiffre pour donner une idée de la multiplicité des « petites » grèves : dans une semaine de mai 2017 on dénombre 13 grèves en France dans l’enseignement, les collectivités locales, la santé, la métallurgie, les postes, EDF, la SNCF et autres transports terrestres et aériens (4).

La sécheresse de ces chiffres ne donne aucune indication quelconque, pas plus sur les motivations que sur l’atmosphère et les arrières-plans d’une lutte quelle qu’elle soit. Dans les luttes dans une entreprise, sur un objectif précis, d’autres facteurs, par exemple un ressentiment quant à l’atmosphère générale de la boîte, peuvent donner plus de force et de cohésion à l’action. Il en est de même pour les grèves nationales d’une branche ou une grève générale toutes branches confondues. L’exemple récent le plus marquant est donné par les actions de 2016 contre la loi El Khomri qui procédaient tout autant d’un malaise général du monde du travail qui pouvait aussi apparaître dans d’autres secteurs.

S’il est un domaine où il est particulièrement difficile de faire une évaluation c’est précisément le niveau de mécontentement, d’une part parce que les éléments qui pourraient permettre une approche dépendent des pouvoirs économiques et politiques qui n’ont aucun intérêt à le faire apparaître dans des chiffres, d’autre part parce que les actions ou manifestations qui peuvent en témoigner sont très diverses et parcellaires – les grèves n’en étant qu’une partie.

Population et PIB. Quitte à rester très imparfait dans cette évaluation parce qu’utilisant ces statistiques biaisées (5), on peut tenter une certaine approche de cette question en évaluant la relation entre l’accroissement de la population et l’évolution du PIB ou celle de l’indice de la production industrielle, la seule ­activité engendrant de la plus-value pour le ­capital.

De 1990 à 2017, la population française est passée de 58,5 millions d’habitants à 67 millions, soit une augmentation d’environ 15 % ou une moyenne de 0,40 à 0,50 par an. De 2007 à 2016, le PIB par habitant n’a évolué que de 31 500 euros à 31 800, ce qui montre que le PIB global n’a subi que la même progression de la population. En réalité ces chiffres représentent une régression car le PIB inclut des éléments, notamment financiers, qui n’ont rien à voir avec la production de biens de consommation. De 1990 à 2015, le taux de pauvreté mesuré en pourcentage du revenu moyen d’un salarié est passé à 8 % de la population (pour un revenu à 50 %, le nombre de ces pauvres étant passé de 4 à 5 millions) et à 15 % (pour un revenu à 60 %, le nombre des pauvres, passé de 7,5 millions à 9 millions). Ce dernier chiffre représente environ 3 % de la population âgée de 15 à 64 ans, mais près de 10  % si l’on considère qu’un quart de cette population n’a aucune activité professionnelle.

Si l’on considère les trois millions de chômeurs (10 % de la population active), les 15 % qui sont dans des situations précaires (CDD et intérimaires), le temps partiel qui atteint 20 % des actifs, le million d’auto-entrepreneurs à la situation mouvante et précaire – tous éléments qui s’associent ou se surajoutent à la précarité de l’emploi et à d’autres facteurs pesant sur la vie quotidienne comme la charge du logement –, on peut comprendre pourquoi s’est développée au cours des année l’inquiétude de basculer d’une situation relativement stable dans une des catégories de précarité et de difficultés. Et, corrélativement, la constatation de l’impuissance des politiques à régler les conséquences d’une situation économique mondiale de crise qui s’impose par tous les canaux possibles des relations autour de l’exploitation de la force de travail.

Résistances. En regard d’une telle situation, qui s’exprime directement par une désaffection de la politique en général et l’abandon de toute adhésion aux structures (partis et syndicats) qui étaient supposées adapter les relations de travail aux nécessités du capital, mais qui s’avèrent impuissantes à le faire, quelles résistances se manifestent avec une certaine efficacité ? Car jusqu’à aujourd’hui le capital n’a pas réussi par ses relais politiques à imposer en France une austérité de choc comme celle qui fait florès dans nombre de pays européens. Il est bien évident que ces résistances à l’exploitation de la force de travail (on résiste dès que l’on subit la dictature de l’obligation de vendre cette force), d’une part existent toujours, d’autre part doivent s’adapter constamment, dans une dialectique permanente action-répression.

Cette adaptation dépend de la nature du contrat de travail (on ne résiste pas de la même façon si l’on est salarié en contrat à durée indéterminée [CDI] ou si l’on est auto-entrepreneur) et dans chaque situation en fonction des techniques de production et de l’organisation du travail en découlant (la perruque, largement utilisée lors du travail aux pièces, n’existe plus sur la chaîne automatisée au maximum, qui ouvre d’autres possibilités de résistances). De plus, même si elles n’apparaissent pas liées directement au processus de production, d’autres formes de résistances – contre le fonctionnement global du système – peuvent se faire jour, polarisant un mécontentement et des frustrations qui ne peuvent s’exprimer sur le terrain – en général d’exploitation de la force de travail – où elles se situent.

Grèves. Etant donné que plus de la moitié de la population en âge de se faire exploiter l’est sous la forme de CDI, les formes de résistances peuvent s’apparenter avec toutes les formes de résistances antérieures, mais aussi avec des formes innovantes en relation avec les nouvelles techniques de production, notamment l’automation. La grève reste ainsi une des premières formes de résistance. Elle a pu prendre dans un passé récent la forme de mouvements illimités nationaux, comme en 1995 contre la réforme des régimes de retraite ou en 2006 contre le CPE.

Nous évoquerons ci-dessous la révolte des banlieues de 2005 ou le mouvement contre la loi travail lié à Nuit debout de 2016, qui n’étaient pas liés directement aux relations de travail. Mais ils ont quand même renforcé la prudence des pouvoirs économiques et politiques dans leurs projets d’adaptation des conditions de travail aux nécessités du capital, par crainte d’explosions sociales du style 1995 ou 2006, abandonnant toute attaque frontale pour une sorte de grignotage dans le détail de l’exploitation du travail au niveau des unités de travail. Le résultat est qu’à défaut de mouvements globaux, on se trouve devant toute une série de conflits locaux, spécifiques mais récurrents. Ils forment aujourd’hui la trame des résistances dans ce secteur des relations de travail, comme nous l’avons relevé au début de cet article en soulignant de nouveau que ces mouvements concernent presque tous des travailleurs ayant un emploi fixe, et pour lesquels le recours à la grève n’influe pas sur leur condition de travailleur – bien que dans la période récente, là où le rapport de forces penche du côté des dirigeants, de dures sanctions individuelles aient pu marquer ces conflits locaux (6). Là où la pression managériale – la terreur – se fait trop forte et porte particulièrement sur tel ou tel travailleur, pour les plus fragiles, au-delà de la dépression ou autre effet physique et/ou psychique, certains ne trouvent d’autre issue que dans le suicide, comme à La Poste ou à la SNCF.

Violence. Une autre caractéristique des conflits des vingt dernières années, par-delà les « grandes grèves » évoquées et cette poussière de petites grèves localisées, fut l’irruption d’une violence sociale, souvent sous forme de menace de destruction de l’appareil de production ou l’attaque physique de dirigeants. Cette voie fut ouverte en quelque sorte par le conflit Cellatex en 2000 (7) pour s’étendre dans la période 2009-2010 lors des restructurations conséquentes à la crise mondiale. Dans une période plus récente, ces poussées de violence sociale ont resurgi chez Goodyear à Amiens et chez Air France, pour revenir récemment dans la Creuse chez un sous-traitant de l’automobile, GMS, avec la menace de faire sauter la barraque. Ce qui montre la latence d’une violence qui peut resurgir à tout moment n’importe où.

Productivité. Il ne faut pas, dans l’évaluation de cette conflictualité, négliger les autres aspects de la sacro-sainte productivité qui, à défaut de grandes grèves et de conflits ouverts quels qu’en soient les caractères, s’exprime dans le quotidien de l’exploitation, soit dans des comportements individuels face aux règles de cette exploitation, soit collectivement. Les sociologues ont évalué l’impact de ces comportements sur la formation de la plus-value pour conclure qu’ils étaient infiniment plus efficaces quant à cette résistance que l’ensemble des conflits ouverts comme la grève. C’est pour une bonne part ce qui explique d’une part les évaluations – et les salaires –- du travailleur à la performance, et d’autre part le phénomène auto-entrepreneur (Uber et compagnie…) sur lesquels nous reviendrons.

Dans l’évaluation de la productivité – en fait de la mesure du taux de plus-value –, si le salaire reste un des éléments, d’autres éléments ont tout autant d’importance :
– le temps de travail avec le taux de présence c’est-à-dire l’absentéisme ;
– le rythme du travail lié au degré d’automatisation ;
– la qualification, c’est-à-dire le temps de formation lié au turnover ;
– la récupération qui peut se faire sur tous les éléments précédents comme sur la marchandise elle-même.

L’accent mis dans la période récente sur les salaires, les conditions de travail, la précarisation, l’automatisation, les réseaux sociaux et autres « modernismes », ont quelque peu relégué les problèmes qui étaient récurrents dans les périodes de plein emploi : l’absentéisme, le turnover et les variantes de la récupération.

Mais ils continuent d’exister et même ont pris d’autres formes adaptées à l’évolution des techniques de production et autres sans pour autant laisser pour compte ce qui se pratiquait autrefois.

Absentéisme. Commençons par l’absentéisme qui ne concerne plus que ceux qui sont en CDI ou en CDD. Un taux entre 4 % et 5% n’arrive pas à être réduit malgré la crise, poussé par des problèmes personnels, dont le stress dû aux conditions de travail – en gros des problèmes de vie. Evalué à 4,85 % du temps global de travail en 2010, il se maintient à 4,55 % en 2015 et a coûté 60 milliards d’euros en 2016. Bien sûr, ces chiffres ne concernent nullement le travail intérimaire ou l’auto-entreprise, puisque l’absence de l’intéressé n’est pas payée ; et pourtant cela peut avoir une incidence à cause du turnover incident à cette absence non rémunérée.

Sabotage et cyberattaques. Laissons de côté pour le moment la question du turnover qui recoupe toutes les formes d’exploitation du travail pour évoquer le sabotage qui s’insère entre le conflit ouvert – la grève notamment – et la récupération en bloquant le procès de production, permettant de « gagner » du temps. Il peut être une forme de radicalisation de la grève comme ce sectionnement de câbles dans la Haute-Loire en mai 2016, ou, aux Etats-Unis, pour épauler la grève de Verizon. Il peut être une action individuelle d’un travailleur particulièrement frustré (8). Mais tout comme pour la récupération individuelle dont nous parlons plus loin, ces formes de sabotages individuels, même si elles existent et même si leur  multiplication peut avoir un effet sur la productivité, ne sont que de l’artisanat eu égard aux énormes possibilités que donnent tous les processus informatiques (notamment les cyberattaques dont on a parlé tout récemment). Cela va du piratage (et vente) de données, au transfert de fonds bancaires (les banques sont toujours très discrètes sur l’importance de ce qui se réfère au sabotage et à la récupération) et à la cyberattaque de grande dimension (9).

Voler son employeur. « Voler son employeur, c’est la routine (10) » et cela concernerait un salarié sur trois, quel que soit son statut. (Il est dit aussi que c’est l’arme idéale des faibles.) Se partageraient trois sources de pertes eu égard à la productivité, par tiers pour chacun : le vol par les clients, par les salariés et les carences administratives. Mais là aussi, eu égard à ce qui est soustrait aux banques, cela relève de l’artisanat.

Si la perruque traditionnelle (fabriquer un produit avec la matière première et les machines de son entreprise) est devenue particulièrement difficile – elle s’est réduite avec l’organisation présente du processus de production –, l’introduction dans le secteur des services de l’usage de l’informatique donne certaines possibilités où l’on retrouve le vieux conflit entre le contrôle et le détournement de celle-ci (usage du téléphone, ou de l’ordinateur à des fins personnelles) (11).

Il est particulièrement difficile de chiffrer l’impact sur l’ensemble du procès de production d’autant plus que l’ampleur de la chaîne logistique entre production et distribution est étendue à l’échelle du monde (depuis le piratage maritime, le détournement de conteneurs, le vol de camions et de leur chargement), d’autant plus que l’énorme appareil destiné à prévenir les vols ou sabotages petits ou grands a un coût particulièrement élevé (rien que pour les « petits vols » le contrôle coûte plus cher que les vols eux-mêmes – pour ne pas évoquer le coût des patrouilles maritimes conjointes contre le piratage maritime en Mer Rouge).

Turnover. Etant donné que près de la moitié des travailleurs carburent sous un emploi précaire sous une forme ou sous une autre, le capital a-t-il résolu, en France comme ailleurs, la question du turnover, qui était une de ses plaies avec l’absentéisme dans sa période de prospérité ? On pourrait penser de prime abord, considérant que cette moitié précaire n’est payée que pour le temps de travail fourni et que c’est une variable d’adaptation de la marchandise force de travail aux impératifs de la production, qu’effectivement le capital tire un profit maximum d’une telle situation et particulièrement qu’il a résolu ce vieux problème.

Dans une profession particulièrement touchée par le travail précaire – l’hôtellerie-restauration – le turnover serait trois fois plus élevé qu’ailleurs (12). Ce que confirment d’autres enquêtes. 32 % des salariés pensent changer d’emploi (13). Ce zapping professionnel ferait qu’un précaire changerait d’emploi tous les deux ou trois ans. Un seul ­témoignage peut permettre de situer le problème ; cet intérimaire avec un CAP de ­boulanger-pâtissier a eu une « carrière professionnelle » chez un artisan boulanger-pâtissier, de manœuvre dans une usine métallurgique, puis chez un plâtrier, dans une carrière de minerai de fer, dans une boulangerie industrielle, dans l’enseignement, pour retourner dans l’usine métallurgique toujours comme intérimaire (14).

Mis à part le gâchis humain que représente avec sa part d’insatisfaction cette sous-utilisation de capacités professionnelles, la question se pose de savoir quel intérêt le capital peut réellement trouver dans cette solution à l’adaptation étroite de la marchandise force de travail aux nécessités de la production ? Car tout travail non professionnel de manœuvre suppose une adaptation plus ou moins longue pour acquérir assez d’expérience pour pouvoir atteindre le rythme de travail requis. Les plaintes patronales quant au zapping professionnel sont le revers de la situation que l’exploitation dans ces conditions a elle-même développées. Il faut quand même trois heures pour être capable d’ajuster dans le temps requis une portière de voiture sur son châssis. Même accrocher des pièces à galvaniser sur un support suppose une dextérité et une expérience que l’on n’acquièrent qu’après des journées de travail.

On pourrait multiplier les exemples qui montreraient que par son insatisfaction même, l’intérim a son revers qui n’est nullement la productivité recherchée par ailleurs. Comme ce secteur concerne la moitié de la population active, on peut considérer que les résistances ouvrières (c’est-à-dire le travailleur privilégiant son intérêt à celui du capital) font que cette orientation de l’organisation du travail pour résoudre certains problèmes de productivité ne résolvent rien en fait mais créent d’autres problèmes beaucoup plus difficiles à cerner et à résoudre.

Le Journal d’un intérimaire cité (note 14) souligne que dans l’usine les intérimaires ne s’écrasent pas du tout à cause de leur précarité : ils trouvent d’autres possibilités de lutte plus sournoises. Ils biaisent constamment avec le règlement et, en raison du stress, de la fatigue et des mauvaises conditions de travail (et parfois de leur vie personnelle) font un usage constant de tous les dopants possibles et que le tout a des incidences évidentes sur la sacro-sainte productivité. Le vol de petits outils et, lorsque c’est possible, de matériel, le vol de temps en prenant des pauses diverses sévit tout autant qu’ailleurs.

Blocages. Si toutes ces résistances concernent le monde de l’exploitation directe de la force de travail, il est un autre champ de résistance, hors de ce domaine mais qui recoupe les impasses dans lesquelles les tentatives de marche en avant du système en France sont tout autant bloquées. Il est de fait que plusieurs « grands projets » du développement capitaliste se heurte à des résistances telles qu’elles conduisent à des blocages. Chacun peut avoir connaissance des oppositions globales à l’exploitation du gaz de schiste ou à l’expansion du tout-nucléaire ou les « bonnets rouges » en Bretagne, ou de blocages plus ponctuels comme Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon, du site de Bure et autres avec la formation de ZAD. Mais ces oppositions existent également dans le détail de la mise en œuvre locale de politiques touchant tous les secteurs de la vie sociale, dont on n’a connaissance souvent qu’au hasard de contacts personnels (15). Ainsi, le blocage dans l’expansion et la modernisation du ­capital en France rejoint les blocages dus aux résistances ouvrières. Elles contribuent d’une part à faire fuir les industries tant par leurs difficultés d’expansion que par les coûts de production qui ne supportent pas la concurrence étrangère, d’autre part dans la méfiance des investisseurs étrangers devant une réputation amplifiée par la médiatisation mondiale d’incidents sociaux comme ceux de Goodyear ou d’Air France.

Il est évident que la France de 2017 n’est plus la France de 1945. Les structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail ne sont pas du tout ce qu’elles étaient alors : cette exploitation optimum, de la source de la plus-value ou de l‘utilisation d’une partie de cette plus-value entre production et consommation dépend étroitement des structures de l’entreprise capitaliste elle-même et des techniques utilisées à l’intérieur de chaque entreprise.

Gérer : l’exemple des retraites. Prenons un seul exemple : les régimes spéciaux de retraite, un os difficile à digérer pour le capitalisme d’aujourd’hui. En 1945, la nécessité de redresser rapidement le capital en France nécessitait  de favoriser les secteurs clés tant de l’encadrement politique que de l’économie. Les régimes spéciaux devaient s’assurer de la solidité de ces secteurs pour l’ensemble du pouvoir. Ces régimes spéciaux, beaucoup plus favorables que le régime général (lui-même avantageux par rapport à ce qui se faisait auparavant) œuvraient en ce sens. D’un côté, ces régimes spéciaux touchaient l’administration d’Etat et des collectivités, l’appareil de sécurité (policiers et militaires), l’appareil juridique (toutes professions concernant le droit), l’enseignement et la colonne vertébrale d’alors de l’économie (l’énergie – mines et électricité –, les transports dominants – chemins de fer et aérien). Pour ces derniers régimes, la pénibilité du travail pouvait également justifier quelque peu ce « privilège ». Sauf ce qui touche la fonction régalienne de contrôle-répression (eux aussi touchés par l’évolution des techniques) tous les autres régimes spéciaux sont devenus ou inexistants (il n’y a plus de mines) ou totalement anachroniques d’autant plus que, face à la crise et au tarissement des ressources le recours s’est fait de plus en plus important à des travailleurs précaires restant hors du statut privilégié.

On pourrait multiplier les exemples de tels anachronismes dont le coût global impose d’être réduit voire supprimé, car consommant inutilement de la plus-value, ce qui crée d’une part des situations de conflit permanent (on comprend bien que les intéressés défendent bec et ongles leurs « avantages acquis ») et d’autre part constitue une incitation revendicative dans le secteur général. Il est évident que la généralisation de la retraite avec l’institution d’un système de points (déjà pratiqué pour la retraite complémentaire) et son financement par l’impôt lié à l’activité économique serait un formidable coup de pied dans la fourmilière, d’une part dépossédant de tout pouvoir un tas d’institutions de gestion paritaire, dont les syndicats, et d’autre part permettant une simplification et une rationalisation avec la mise en place de toutes les numérisations possibles.

Plus-value. Mais ces régimes spéciaux, pour importants qu’ils soient dans la nécessité d’une réforme de l’ensemble du système, ne sont qu’un des éléments intervenant dans cette nécessité. C’est un des problèmes structurels mais le problème central reste pour le capital en France (et européen de surcroît) d’accroître la part de plus-value extraite dans la production, que celle-ci soit réalisée sur le plan national ou international (à travers les multinationales françaises), et de limiter, comme nous venons de le souligner, la part de celle-ci absorbée par tous les corps intermédiaires en vue de la réalisation de cette plus-value dans la consommation.

Prélèvements sociaux. Ceci explique l’insistance constante sur le taux des prélèvements sur le PIB – en fait sur cette plus-value – pour le fonctionnement de l’Etat et la redistribution sociale (nécessaire tant pour garantir la paix sociale que pour assurer un minimum de fonctionnement au système dans le cadre national voire européen) : ce taux des prélèvements sociaux atteint 46 % et le taux global de la dépense publique atteint 56 % du PIB (la moyenne européenne est de 40 % dont 37 % pour l’Allemagne). La situation démographique spécifique de la France peut, en partie seulement, expliquer ce décalage : une population avec une dominante de vieux et de jeunes, les dépenses de santé et vieillesse d’une part, et d’aide familiale et d’éducation d’autre part, contribuent à cette spécificité française.

Même si elles ont pu subir quelques atteintes, l’ensemble des conditions préservant les « garanties sociales » sont restées intactes, en raison des résistances et de la prudence conséquente des gouvernants, ce qui explique ces différences dans les possibilités de survie en France et, partant, du taux élevé des prélèvements sociaux.

Comme nous l’avons déjà souligné, l’ensemble des résistances de toutes sortes a fait que pas plus la droite que la gauche n’ont voulu les affronter directement, ou leurs rares tentatives ont échoué. Cela non seulement n’a pas permis de réduire le taux des prélèvements alors que les tentatives d’augmenter la plus-value extraite directement (voir toutes les restructurations du cadre de l’exploitation de la force de travail) ne donnaient que des résultats mitigés car soulevant plus de problèmes qu’ils n’en résolvaient et créant d’autres formes de résistance.

L’impasse que nous avons soulignée devient une question de simple survie pour le capital en France et elle implique de réduire drastiquement d’une part les limites à l’exploitation directe de la force de travail (d’où les projets touchant tant les embauches et les licenciements, les facilités de licenciement et leur indemnisation éventuelle) qu’aux accessoires du salaire (financement et réorganisation de la gestion des avantages sociaux). Par ailleurs, ces réformes de fond permettraient une rationalisation de la gestion et de l’ensemble des prélèvements sociaux et autres et l’introduction de méthodes modernes de management. Attendons pour voir.

« Union nationale ». Ce qui se passe sur le plan politique peut s’assimiler d’une certaine façon à une union nationale. Dans le passé, les unions nationales n’ont jamais présagé rien de bon pour l’ensemble de la population et plus particulièrement la classe ouvrière. Il s’agit d’imposer à ceux-ci des sacrifices tels qu’ils apparaissent absolument nécessaires pour leur survie même, comme en temps de guerre. La « Patrie capitaliste française » est-elle si menacée face aux ennemis que représentent les autres capitalismes nationaux et mondiaux ? Mais en fait ce n’est pas de cela qu’il s’agit : dans le sauvetage patriotique de l’union nationale, l’ennemi qu’il s’agit de vaincre est l’ensemble de ceux qui peu ou prou font que le capital en France se sente assez menacé pour lancer cette expérience de sauvetage national.

« Interlocuteurs sociaux ». Il reste une question non négligeable dans tous ces projets, celles des « interlocuteurs sociaux ». Pas seulement les syndicats mais aussi toutes les représentations de la société civile dont l’irruption dans les processus de blocage ont été déterminants mais dont il est difficile de prévoir un avenir tant il s’agit d’un domaine imprécis tant dans ses objectifs que dans ses formes d’action. Par contre le rôle des syndicats dans l’encadrement de la gestion de la force de travail n’est plus à faire, même si ce rôle se limite plus aujourd’hui à une force légale qu’à une force d’adhésion. Qu’ils soient patronaux ou de salariés, les syndicats restent un maillon légal incontournable, au cœur de l’activité économique : ce sont eux qui sont les premiers à être consultés en vue des réformes essentielles.

Certains peuvent regretter la période de l’immédiat après-guerre où la CGT était, sous une forme de capitalisme d’Etat, pratiquement le seul syndicat représentatif, pouvant intervenir à tous les échelons de gestion et de contrôle tant de la force de travail que des termes du contrat de travail. On ne souligne pas suffisamment que les différentes scissions syndicales au cours des soixante-dix années écoulées ont plus représenté la défense d’intérêts spécifiques que les questions politiques ou d’orientation interne (réformisme contre radicalisme) habituellement avancées. On peut pourtant relier ces scissions au mouvement global de transformation des conditions et du contenu de la gestion de la force de ­travail (16).

Ce mouvement global ne permet guère de prévoir quel sera le futur des relations de travail en fonction notamment de l’évolution des techniques et de ses effets sur la productivité du travail. Par exemple un texte récent, Imaginer l’avenir du travail (17), distingue les travailleurs de « l’organisation apprenante », ceux des « plates-formes apprenantes virtuelles », « le superintérim » et le « taylorisme new âge ». Les premiers, qui restent dans le « salariat et le lien de subordination classique », auraient des « perspectives de formation continue et de mobilité ascendante » ; les deuxièmes aussi, mais comme ils perdraient le « lien de subordination » ils iraient, comme ceux des deux dernières catégories, vers des « risques psychosociaux » ; les deux dernières catégories concerneraient des travailleurs peu ou non qualifiés (les intérimaires plutôt dans les services, les tayloristes plutôt dans la production), leur autonomie serait subie plutôt que choisie et ils n’auraient guère de « perspectives de ­mobilité ».

Si les syndicats, dont le pouvoir bureaucratique dans l’entreprise est fortement entamé par cette individualisation des décisions aux mains des représentants élus hors de toute intervention supérieure, si leur pouvoir au sein de toutes les organisations paritaires disparaît du fait de l’élimination radicale de tous ces organismes, que leur reste-t-il en dehors d’une adhésion de leurs membres qui au cours des années seréduit comme une peau de chagrin ? C’est ce qui devient, pour partie, le cœur du débat gouvernemental. Il n’est pas sans intérêt de constater que lors de ces premiers entretiens, les syndicats se soient félicités de l’intention du pouvoir politique visant à « redonner du pouvoir aux syndicats de branche ». Pour monnayer leur soutien à des réformes préjudiciables aux travailleurs ? Echangeraient-ils leur pouvoir légal menacé contre un plat de lentilles ?

Ce ne serait pas nouveau. Tant qu’existe une exploitation de la force de travail, quelles qu’en soient les formes et les conditions, des résistances se développent et si des transformations ont visé à vaincre certaines formes de résistance, d’antres ­naissent à leur tour dans une dialectique résistance-répression qui durera tant que durera l’exploitation de la force de travail par le ­capital.

Qui vivra verra comme dit le proverbe, personne n’est prophète sur ce territoire de la lutte de classe. D’autant plus que l’activité économique sur laquelle se baserait l’essentiel des réformes envisagées dépend entièrement de l’évolution non seulement de l’Europe mais du monde entier, évolution dans laquelle le capital doit faire face à ses problèmes intrinsèques mais aussi de plus en plus aux conséquences de l’impact de son développement sur l’environnement naturel.

H. S.

Notes

(1) Courriel de T. S.
(2) Institut allemand WSI, filiale de la Confédération allemande des syndicats (Deutscher Gewerkschaftsbund).
(3) « 3 millions de jours de grève en France », Manon Meisterman, 31 mars 2016, Fondation iFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques).
(4) Site « C’est la grève, agenda des grèves en France » : http://www.cestlagreve.fr
(5) Voir Annexe ci-dessous.
(6) Pour ne citer que la SNCF, on constate de nombreuses actions locales sur les conditions spécifiques de travail – récemment, Le Bourget gare de triage en janvier, Trappes gare de triage le 27 mars, Libourne et Contras le 24 mai .  Grèves entraînant des menaces de sanctions contre les syndicalistes de base. Révolution permanente, Notre classe, Change.org, Le Parisien, 27 mars 2017.
(7) Voir « A Givet, une nouvelle forme de la lutte de classe ? », Echanges n° 94 (été 2000), « Quelques précisions sur Cellatex », n° 95 (automne-hiver 2000), et  Cellatex, quand l’acide a coulé, un chef-d’œuvre de récupération », n° 97 (été 2001).
(8) Selon une étude évoquée par Le Figaro (2 mars 2016), la France serait le pays où les salariés seraient les moins heureux, globalement insatisfaits, et les moins impliqués dans l’exécution de leur mission. On demande à voir si ce n’est pas aussi le cas dans d’autres pays. Un exemple de ce sabotage individuel est donné par ce qu’on a appelé « l’affaire des chocolats » (10 janvier 2016) où une ouvrière de la confiserie industrielle Lindt d’Oloron -Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques) mettait de petites pièces métalliques dans les crottes de chocolat passant sur la chaîne de production où elle œuvrait (elle a été condamnée à un an de prison avec sursis).
(9) La dernière de ces cyberattaques, d’ampleur internationale a touché la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, le Portugal, le Mexique, l’Australie et la Russie. En France, Renault a été contraint de stopper la production dans plusieurs sites, les robots étant totalement déréglés (rapport de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information [ANSSI] cité par Le Point.fr, 13 mai 2017) (http://www.lepoint.fr/automobile/actualites/cyberattaque-pas-d-entites-francaises-touchees-a-part-renault-anssi-13-05-2017-2127093_683.php).
(10) Catherine Boulay, France Inter, 24 février 2016.
(11) On ne sait si cela peut donner unne mesure de la dimension de cette utilisation personnelle des réseaux sociaux de l’entreprise, mais pour pallier cette forme de détournement, Google autorise ses employés à consacrer 20 % de leur temps de travail à l’usage personnel des instruments de travail.
(12) « Turnover, comment lutter contre ? » Mylène Sackswik, directrice d’une agence d’intérim, L’Hôtellerie-Restauration, 15 février 2017 (http://www.lhotellerie-restauration.fr/journal/emploi/2017-02/Turnover-comment-lutter-contre.htm).
(13) Newsletter Mode d’emploi, avril 2012.
(14) L’Usine nuit et jour, journal d’un intérimaire, de Patrice Thibaudeaux, éd Plein chant, 2016.
(15) « Il n’y a pas de miniluttes », Echanges n°154 (hiver 2015-2016), correspondance sur une lutte locale contre une réforme de l’enseignement public.
(16) « La loi sur la représentativité et l’indépendance des syndicats », Echanges n° 129 (été 2009), « Heurs et malheurs de la réprésentativité syndicale », Echanges nos 133 (été 2010) et 135 (hiver 2010-2011) et, sur la loi El Khomri, « Six mois de lutte, pour qui et pourquoi ? », Echanges n° 156 (été 2016).
(17) Imaginer l’avenir du travail, quatre types d’organisation du travail à l’horizon 2030, de Salima Benhamou, document de travail de France Stratégie (Commissariat général à la stratégie et à la prospective, un laboratoire d’idées (« think tank ») placé auprès du Premier ministre), http://www.strategie.gouv.fr/document-de-travail/imaginer-lavenir-travail-quatre-types-dorganisation-travail-lhorizon-2030

ANNEXE

Les statistiques économiques, un outil biaisé

La critique de cet instrument que sont les statistiques économiques n’est plus à faire. Dès le milieu du xixe siècle, le premier ministre britannique Disraeli émettait cette célèbre constatation : « Il y a trois sortes de mensonges : le mensonge ordinaire, le parjure et la statistique » (« « Lies, damned lies, and statistics »). Plus récemment un autre premier ministre britannique, Churchill, donnait une précision intéressante : « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées. » Et cet autre aphorisme : « Les statistiques c’est comme le bikini, ça montre tout mais ça cache l’essentiel. » Si le sujet vous intéresse : La Statistique ou une autre façon de représenter une nation, d’Emmanuel Didier (La Découverte, 2011) ou un entretien avec l’auteur de ce livre dans La Croix : « Il faut avoir une lecture critique des statistiques » (http://www.la-croix.com/Economie/France/Emmanuel-Didier-Il-faut-avoir-lecture-critique-statistiques-2016-05-01-1200757084).

Le moindre frémissement est commenté, récupéré par des politiques qui ne racontent plus d’autre histoire que celle des chiffres. Pourtant la réalité économique et sociale ne se résume pas à l’arithmétique. C’est là un débat permanent : les statistiques sont-elles des données objectives au service de la décision politique ? Ou bien des outils qu’on manipule pour servir une idéologie ? Sans doute un peu des deux. Il faut peut-être commencer par revenir aux origines mêmes du mot « statistique » forgé au xviiie siècle à partir du terme italien statista, l’homme d’Etat. C’est donc bien, dès le départ, un outil au service du gouvernement.

Ce qui a évolué, c’est que les statistiques sont devenues une fin autant qu’un moyen. La culture de l’évaluation, appliquée à l’action publique, a fait son chemin.

Grève chez Amazon Pologne : chronologie

Voir http://www.echangesetmouvement.fr/2016/07/le-reve-americain-pour-2-dollars-de-lheure%e2%80%86-luttes-ouvrieres-chez-amazon-pologne/

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Chronologie des événements chez Amazon à Poznan-Sady (février 2014 -février 2016)

Eté 2014

  • Amazon commence à embaucher à Poznan, d’abord des chefs d’équipe, puis d’autres employés, avec des contrats de trois mois.
  • Discussions entre les militants Inicjatiwa Pracownicza (IP) de Poznan : travailler et intervenir chez Amazon.

Septembre 2014

  • Le FC Amazon de Poznan-Sady ouvre le 15 (les deux FC de Wroclaw deux semaines plus tard).

Octobre 2014

  • Début des embauches d’intérimaires.

Novembre 2014

  • Beaucoup d’heures supplémentaires, premiers conflits avec la direction.
  • Des travailleurs prennent contact avec IP à Poznan pour former une section syndicale.
  • 20 novembre : première rencontre entre les employés d’Amazon et les militants d’IP dans le local d’IP.

Décembre 2014

  • 8 décembre : les premiers embauchés avec des contrats de trois mois passent en CDI.
  • 8 et 18 décembre : distribution de tracts sans le logo IP aux arrêts de bus de l’entreprise.
  • 16 décembre, sur le parking d’Amazon : formation d’une section syndicale.
  • 23 décembre : la direction d’Amazon est informée de l’existence de la section syndicale IP.
  • Enregistrement officiel de deux délégués parmi les employés.
  • La plupart des intérimaires doivent partir après la période de pointe qui a précédé Noël.
  • La plupart des employés ayant des contrats de trois mois passent en CDI.

Janvier 2015

  • Début janvier : Solidarność ouvre une section syndicale au FC de Wroclaw.
  • Première pétition des employés du FC de Poznan-Sady contre le travail le 6 janvier (jour férié) ; elle reçoit 100 signatures.
  • 9 janvier : première réunion publique de la section IP d’Amazon (à l’extérieur du FC).
  • 16 janvier : tract IP dénonçant le non-paiement des primes de décembre.
  • Mi-janvier : première réunion d’IP avec la direction, on parle des salaires amputés, de la confusion sur les primes, des bulletins de salaire illisibles, du rôle des agences de travail temporaires.
  • Premières discussions pour contacter les travailleurs en grève en Allemagne, doutes au sujet de l’engagement de Verdi.
  • Premier contact avec les travailleurs d’Amazon et leurs soutiens (Bad Hersfeld, Berlin, Leipzig) par courriel.
  • Fin janvier : IP compte plus de 80 adhérents au FC de Poznan-Sady.

 

Février 2015

  • 2 février : distribution d’un tract expliquant comment le syndicat fonctionne.
  • 20 février : assemblée générales des adhérents d’IP chez Amazon et choix des délégués.

 

Mars 2015

  • La section IP d’Amazon devient une section inter-entreprises afin de couvrir les intérimaires qui travaillent chez Amazon.
  • 6 mars : la section IP d’Amazon distribue aux travailleurs un tract de 4 pages sur les problèmes au travail et le travail de syndicalisation.
  • 19 mars : les travailleurs d’Amazon à Poznan-Sady rencontrent ceux de Bad Hersfeld et les militants de blockupy à Francfort.
  • 23 mars : première réunion de la section de Wroclaw avec Solidarność. On parle de la caisse d’aide sociale.
  • Fin mars : pétition des employés contre le travail le lundi de Pâques (Amazon donne son accord : ce jour sera chômé).
  • Fin mars, IP a plus de 150 adhérents au FC de Poznan.

 

Avril 2015

  • 2 avril : pétition de 53 employés pour une journée de travail plus courte (jusqu’à 12 h 30) le samedi de Pâques (4 avril) ; Amazon refuse sous prétexte qu’il est « trop tard ».
  • Bad Hersfeld 24-26 avril : première rencontre transfrontalière « officielle » entre les travailleurs d’Amazon de Poznan-Sady, Bad Hersfeld, Leipzig et Brieselang.
  • Fin avril : IP déclare officiellement sept délégués.

 

Mai 2015

  • 15 mai : pétition signée par 400 employés contre l’élévation des normes et les bas salaires.
  • 15 mai : réunion IP avec la direction au sujet de la pétition, la mauvaise qualité des bus de l’entreprise, l’exigence d’un calendrier répartissant le travail longtemps à l’avance, la caisse d’aide sociale, demande d’informations sur la compétitivité dans la région et les augmentations de salaires possibles.
  • Poznan 22 mai : rencontre des travailleurs Amazon de Poznan-Sady, Bad Hersfeld et Brieselang.
  • Varsovie 23 mai : participation de ces travailleurs d’Amazon à la manifestation IP contre le travail précaire.

 

Juin 2015

  • 3 juin : Amazon prend contact avec IP au sujet des premiers licenciements de ceux qui n’ont pas atteint les quotas, IP s’y oppose, les employés restent.
  • Poznan 13 juin : rencontre des travailleurs de Poznan-Sady, Bad Hersfeld et Brieselang
  • 23 juin : IP diffuse une enquête signée par 550 travailleurs pour protester contre les prévisions de modification des horaires d’équipe.
  • 24-25 juin des dizaines de travailleurs commencent une grève perlée sauvage au FC de Poznan-Sady contre les heures supplémentaires, en liaison avec une grève en Allemagne.
  • Cinq femmes sont mises à pied à cause de la grève perlée du 25 juin. Deux d’entre elles sont licenciées ultérieurement.
  • 25 juin : IP diffuse un tract sur les grèves à Amazon en Allemagne et une banderole de soutien est suspendue à un pont près du FC de Poznan-Sady.
  • 26 juin : IP fait part de ses revendications et annonce officiellement le début d’un processus de négociation collective (pour le 1er juillet).
  • 28 juin : Amazon commence une série d’entretiens de ceux qui ont participé à la grève perlée ; les délégués IP n’y sont pas admis. IP informe les travailleurs de leurs droits.
  • Fin juin : IP a plus de 200 adhérents et 10 délégués au FC de Poznan-Sady.

Juillet 2015

  • 7 juillet : Solidarność attaque IP dans un communiqué de presse à propos de la grève perlée.
  • 9 juillet : IP répond à l’attaque de Solidarność.
  • Poznan 10 juillet : début des premières négociations collectives sur une liste de revendications.
  • 10 juillet : IP diffuse un tract devant les deux FC Amazon de Wroclaw.
  • 15 juillet : conférence de presse d’IP à l’occasion du vingtième anniversaire de la création d’Amazon.
  • Fin juillet : IP compte plus de 240 adhérents au FC de Poznan.

Août 2015

  • 11 août : deuxième session de négociations collectives sur les revendications d’IP.
  • Fin août : ouverture du deuxième service de préparation des commandes au FC de Poznan-Sady.

Septembre 2015

  • Poznan 11-13 septembre : deuxième rencontre transfrontalière « officielle » des travailleurs d’Amazon.
  • 11 septembre : IP diffuse des tracts au FC de Poznan-Sady
  • 12 septembre : rassemblement au centre-ville de Poznan en liaison avec la rencontre transfrontalière.
  • 15 septembre : troisième séance de négociations avec la direction ; IP reconnaît l’échec des négociations.

Octobre 2015

  • Début octobre : Amazon emploie 1 700 « badges bleus » (CDI) et 1 600 « badges verts » (intérimaires) à Poznan.
  • En prévision des fêtes de Noël, des centaines de nouveaux intérimaires sont embauchés chaque semaine.
  • 22 octobre : IP diffuse un tract sur les problèmes des intérimaires au FC de Poznan-Sady.
  • 28 octobre : IP organise un piquet de grève devant l’agence Adecco de travail temporaire à Poznan.

Novembre 2015

  • 18 novembre : IP distribue un tract au FC de Poznan-Sady annonçant « un million d’articles en magasin ».
  • 20 novembre : distribution de tracts IP dans l’un des FC de Wroclaw (WRO2).
  • 24 novembre : Amazon met fin à la médiation dans le cadre du processus de négociations collectives.
  • 26 novembre : Solidarność émet un autre communiqué de presse attaquant IP et ses menaces de grève.
  • 29 novembre : diffusion de tracts au nouveau FC Amazon de Dobrovice, en République tchèque.

Décembre 2015

  • Leipzig 9 décembre : rencontre des travailleurs de Poznan-Sady et de Leipzig et de leurs soutiens.
  • Deuxième semaine de décembre : pétition des caristes du FC de Poznan-Sady exigeant des salaires plus élevés et des primes.
  • Rassemblements IP en soutien des intérimaires devant les bureaux de l’agence de travail temporaire Adecco à Poznan et à Varsovie.
  • 16 décembre : piquet de grève IP devant Amazon à Poznan-Sady, diffusion d’un tract de solidarité rédigé par les travailleurs d’Amazon de Leipzig.
  • De nombreux licenciements d’intérimaires débutent à la mi-décembre (fin de la période de pointe qui précède Noël).

Janvier 2016

  • Amazon emploie 1 700 « badges bleus » et 2 400 « badges verts » à Poznan-Sady ; et 700 responsables, 1 600 « badges bleus » et 1 000 responsables, 2 000 « badges verts » dans les deux FC de Wroclaw.
  • FC de Poznan-Sady 21 janvier : distribution de tracts d’information sur les activités d’IP, invitant les travailleurs à adhérer.
  • 25 janvier : Adecco propose des emplois chez Amazon alors que de nombreux intérimaires viennent d’être licenciés.

Février 2016

  • 2 février : procès aux prud’hommes d’un travailleur licencié à cause de la grève perlée au FC de Poznan-Sady.
  • Berlin 18-21 février : troisième rencontre transfrontalière « officielle » des travailleurs Amazon de Poznan-Sady, Bad Hersfeld, Brieselang et Leipzig.
  • 19 février : diffusion d’un tract IP devant le FC de Brieselang (près de Berlin) en liaison avec la rencontre transfrontalière.

 

Le rêve américain pour 2 dollars de l’heure ! Luttes ouvrières chez Amazon Pologne

Amazon fait partie des plus gros vendeurs de livres, distributeurs et hébergeurs du Web – célèbre pour ses vastes réseaux de logistique et d’entrepôts où des travailleurs prennent et transportent rapidement les articles qu’ils envoient aux clients.
Contrairement à ce que prétend Amazon, et que les médias répètent comme des perroquets, Amazon n’a pas révolutionné la vente et la distribution de marchandises, elle s’est bornée à associer les nouvelles possibilités du commerce en ligne aux pratiques anciennes de la vente à distance. Elle a réduit les coûts et les délais de livraison en mécanisant, taylorisant et standardisant les processus logistiques, créant ainsi dans ses entrepôts du monde entier un environnement de travail qui en fait un exploiteur, avec des centaines de milliers d’emplois non qualifiés, pénibles et ennuyeux.
Arrêts de travail, grèves perlées, et autres actions prouvent que les travailleurs n’endurent pas passivement leur exploitation, mais qu’ils résistent. Un exemple récent de ces luttes est celle de l’entrepôt mazon qui s’est ouvert en septembre 2014 à Sady, dans la banlieue de Poznan, dans l’Ouest de la Pologne. Cet article a pour but d’exposer les conditions de travail et les tentatives des travailleurs pour s’organiser et résister et de définir les enjeux et les problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs et les militants qui les soutiennent (2).
Une entreprise globalisée
Amazon a commencé par vendre des livres aux Etats-Unis en 1994, mais elle propose aujourd’hui toutes sortes de produits dans nombre de pays, de l’électronique à l’alimentation, par le biais de son propre réseau d’entrepôts ; et elle fonctionne comme une plate-forme de distribution, où d’autres producteurs et entreprises commerciales peuvent proposer leurs produits (3). Amazon produit et vend également des appareils électroniques (Kindle, Echo…), se lance dans le streaming de films et de musique, et gère un service hébergeur et Cloud sur le Web, son secteur le plus dynamique en ce moment (4). Aux Etats-Unis, elle fournit également un service B2B (d’entreprise à entreprise), c’est-à-dire la vente de machines et de fournitures entre ­entreprises (5).
Amazon a étendu son réseau d’entrepôts en Europe en 1999, d’abord au Royaume-Uni et en Allemagne, puis en France, en Italie et en Espagne. Depuis 2004-2005, elle a des entrepôts au Japon et en Chine (6), et elle est en train de s’étendre rapidement en Inde (7). Actuellement, Amazon possède dans le monde entier plus de 200 centres de distribution, de triage et de centres dits logistiques (FC : fulfillment centers) (8).
L’entreprise n’a pas encore réalisé beaucoup de bénéfices parce que – selon sa politique de gestion – la plus grande partie du surplus a été investi dans sa croissance : nouveaux centres logistiques, nouvelles lignes de produits, nouvelles technologies, etc. (9). Avec un revenu net de plus de 107 milliards de dollars en 2015, Amazon est l’un des plus grands distributeurs mondiaux, bien qu’il se place loin derrière Walmart et ses 490 milliards de dollars (10). Cependant, alors que Walmart compte environ 2,2 millions d’employés au début de 2015, Amazon n’en possède qu’environ 150 000 (auxquels il faut en ajouter 100 000 pendant la période des soldes à la fin de l’automne) (11).
Amazon en Pologne

 

Dans le cadre de son expansion en Europe, Amazon a installé trois nouveaux centres logistiques en Pologne à la fin de l’été 2014, un à Sady près de Poznan et deux à proximité de Wroclaw – avec l’aide de subventions de l’Etat (12). Pour le moment, Amazon n’a pas de plate-forme polonaise de vente en ligne. Ses centres de logistique polonais desservent l’Europe de l’Ouest et principalement le marché allemand qui est le deuxième marché d’Amazon dans le monde  (13). Les centres de logistique polonais sont tous des investissements entièrement nouveaux, situés en périphérie d’une ville dans  des zones industrielles reliées à l’Allemagne par des autoroutes et des aéroports proches. Les villes de Poznan et de Wroclaw ont toutes deux très peu de chômage – phénomène radicalement différent selon la région en Pologne – et Amazon doit attirer des travailleurs dans un rayon de 50 à 60 kilomètres et organiser leur transport par bus.
A Poznan-Sady, en septembre 2014, Amazon a d’abord embauché directement des travailleurs avec des contrats de trois mois. En prenant leur service, ils n’avaient bénéficié que d’une formation courte de quelques jours. Nombre d’entre eux ont obtenu des CDI en décembre. Des intérimaires ont été embauchés dès octobre par le biais d’agences de travail temporaire – Manpower, Randstad, et Adecco.
Amazon utilise le dualisme de sa force de travail dans le but de diviser les travailleurs : ceux qui bénéficient d’un CDI se repèrent à leur badge bleu (celui de l’entreprise), les intérimaires, qui ont des contrats de quelques semaines ou de quelques mois, arborent un badge vert pour montrer que leur statut est différent (14). Jusqu’à présent, les intérimaires constituaient au moins la moitié des effectifs de tous les travailleurs des entrepôts de Poznan-Sady pendant les périodes creuses, et leur nombre doublait ou triplait pendant les périodes de pointe (15). Il y a un nombre égal de travailleurs masculins et féminins, bien que certains services emploient plus d’hommes et d’autres plus de femmes. La plupart sont soit jeunes (la vingtaine) soit plus âgés (plus de 45 ans), ce qui concorde avec la situation du marché du travail : pour les travailleurs jeunes, il s’agit d’un travail saisonnier ou l’un de leurs premiers emplois, pour les travailleurs plus âgés c’est une dernière chance tardive d’obtenir un emploi déclaré (16). Il y a quelques travailleurs étrangers, notamment ukrainiens. Ceux d’entre eux qui ont un permis de travail et une connaissance suffisante du polonais travaillent dans l’entrepôt, d’autres travaillent à la cantine et au nettoyage, ces deux postes étant sous-traités (17).

Hier, il m’a fallu cinq minutes pour aller à la cantine,
où j’ai dû attendre mon repas pendant vingt minutes.
En comptant cinq minutes
pour le retour, il me restait zéro minute pour manger (18).

Dans l’entrepôt de Poznan, le travail s’organise en deux équipes – équipe de jour et équipe de nuit. Chaque semaine, les employés font quatre jours de dix heures – auxquelles s’ajoute une pause de trente minutes non rémunérée, et peut-être des heures supplémentaires. La semaine de travail va généralement du dimanche au mercredi, du lundi au jeudi, ou du mercredi au samedi, et on change d’équipe toutes les quatre semaines : quatre semaines dans l’équipe de jour, puis quatre dans l’équipe de nuit.
Comme dans d’autres entreprises de logistique, les services sont divisés entre « réception » et « expédition ». A la « réception », les employés déchargent les camions avec des chariots élévateurs, déballent, scannent les reçus et entreposent les marchandises.
L’expédition consiste à prendre les marchandises sur les étagères, c’est-à-dire à réunir les articles d’une commande, puis à les emballer et à les expédier, c’est-à-dire à les mettre dans les camions. Les machines sont des tapis roulants, des scanners, et des ordinateurs. L’essentiel du travail s’effectue « à la main », sauf lorsqu’il s’agit de ranger ou de prendre avec des chariots éléva­teurs (19).

Lorsque je travaille trop lentement, je reçois une sorte
de SMS sur mon scanner : « Travaillez plus vite ! » (20)

Comme nous l’avons dit, ce type de travail n’est pas du tout entièrement nouveau. D’autres centres de distribution et de logistique travaillaient de la même manière, même avant l’introduction de systèmes contrôlés par ordinateur, par exemple dans les entrepôts des entreprises de vente par correspondance qui envoyaient des catalogues à des clients qui commandaient par téléphone ou par courrier (21). Amazon s’est servie de la standardisation des systèmes de transport (containers), du potentiel des services en ligne (commandes sur des plates-formes en ligne centralisées), de la taylorisation et de la restructuration du travail logistique (surveillance numérisée, codes de scan, tapis roulants commandés par ordinateur, robots capables de ranger ou de saisir les marchandises, etc.).
Tous les services du FC de Poznan-Sady imposent des quotas de travail ou normes (nombre d’articles que le travailleur est censé manipuler en une heure ou pendant son service d’équipe), le travail est plus rapide et les quotas plus rigides dans le service des expéditions car il s’agit des commandes des clients, plus tenues par les délais de livraison que l’emmagasinage dans le service réception.
Amazon tente fréquemment d’élever les quotas. Les dirigeants prétendent calculer une performance minimum individuelle basée sur la production moyenne des 90  % des travailleurs les plus productifs. Ce « minimum » est utilisé pour faire directement pression sur des travailleurs individuels et les menacer de licenciement. Celui qui n’atteint pas le « minimum » requis doit avoir un entretien de soi-disant « feed-back » avec les cadres, et à l’issue de plusieurs de ces entretiens, les travailleurs peuvent être ­licenciés (22).
La manière dont la direction établit l’« objectif » collectif, c’est-à-dire le quota exigé de tous les travailleurs, reste obscure. Ce n’est que lorsque cet « objectif » est atteint par l’ensemble de l’entrepôt que tous les travailleurs obtiennent une prime sur leur salaire (23).
La rapidité du travail, la pression, et dans nombre de cas le travail manuel lui-même, créent des conditions difficiles et ont des conséquences sur la santé des travailleurs (24), et le mécanisme des quotas que nous avons décrit engendrerait encore plus de pression en raison des niveaux de productivité en augmentation constante – si les travailleurs ne résistaient pas.
Le salaire de départ des employés de l’entrepôt du FC de Poznan-Sady était de 13 PLN (zloties) de l’heure (25). Pour un mois, le salaire de base plus les primes s’élève à environ 2 000 PLN net (480 US$, soit 450 €). En 2015, le salaire minimum dans toute la Pologne était de1 750 PLN brut par mois (420 US-$/390 €) (26). Chez Amazon, les chefs d’équipe touchent environ 20 % à 25 % de plus que les travailleurs de base, les intérimaires touchent le même salaire de base mais n’ont pas droit aux primes.
A Poznan et à Wroclaw, les salaires d’Amazon sont légèrement plus élevés que ceux d’autres entreprises parce qu’elle a constamment besoin d’attirer de nouveaux employés dans ces régions où le chômage est relativement bas, en particulier des intérimaires pour la saison de pointe. Mais si 2 000 PLN net par mois peuvent permettre à une personne seule de s’en sortir, cela ne permet pas de nourrir et de loger une famille avec des enfants en ­Pologne.
Organisation et lutte
à Poznan-Sady
Avant l’ouverture en Pologne des entrepôts d’Amazon à la fin de l’été 2014, les principaux médias polonais ne parlaient pas seulement de l’importance des investissements et du nombre d’emplois créés, mais également des conditions de vie misérables dans les entrepôts d’Amazon dans d’autres pays. A Poznan-Sady, les employés étaient en partie formés par des chefs d’équipe d’Amazon venus de l’étranger, et les chefs d’équipe polonais allaient se former dans des FC au Royaume-Uni et en Allemagne. Ils connaissaient donc tous les niveaux de salaire et les conditions de travail à l’étranger.

Amazon nous dit : Vous êtes les meilleurs travailleurs d’Europe ! Nous demandons : Pourquoi, alors, avons-nous les salaires les plus bas d’Europe ? (27)

Après quelques semaines de travail, certains employés et chefs d’équipe du FC de Poznan-Sady commencèrent à discuter de leur mécontentement au sujet des conditions de travail et des possibilités de s’organiser et de revendiquer des améliorations. Une de leurs propositions était de former une section syndicale dans l’entrepôt avec l’aide de l’un des syndicats polonais existants. Pour plusieurs raisons, ces travailleurs n’aiment guère le gros syndicat Solidarność. Ils le considèrent comme une organisation plutôt passive qui s’intéresse plus à des questions réactionnaires d’ordre religieux et nationaliste qu’aux luttes des travailleurs. Il y a également une différence culturelle entre ces travailleurs, jeunes pour la plupart, dont certains ont fait des études et ont travaillé en Europe de l’Ouest, et ceux de Solidarność qu’ils voient comme « de vieux syndicalistes à moustaches » (28).
Ils ont donc recherché des alternatives sur l’Internet et trouvé le syndicat de base Inicjatywa Pracownicza (IP, Initiative des Travailleurs) à Poznan. Ils ne connaissaient rien de ce syndicat mais ils ont lu sur son site les comptes rendus des luttes militantes de base auxquelles il prenait part – et le chat noir rebelle sur le logo du syndicat IP leur plaisait. Une première rencontre entre les travailleurs d’Amazon et les militants d’IP fut organisée par courriels et appels téléphoniques pour la mi-décembre. Un travailleur se souvient qu’avant cette rencontre dans le local d’IP, les travailleurs avaient décidé que si le bureau était situé dans un énorme immeuble haut de gamme, ils sauraient qu’ils auraient affaire à des « voleurs » et s’en iraient. Heureusement, le local d’IP est une pièce minuscule dans un vieil immeuble (29).
Quelques militants d’IP qui avaient contribué à organiser des campagnes de soutien avaient déjà eux-mêmes commencé à travailler chez Amazon à la fin de l’été 2014 (30).
Sans connaître les travailleurs qui avaient ils avaient distribué des tracts sur les conditions de travail chez Amazon à l’automne –  sans utiliser le nom ni le logo du syndicat.

Ce ne serait pas un mauvais travail si je n’étais pas obligé de travailler de nuit tous les deux mois. Quand je rentre chez moi, je ne dors pas. Il faut que j’emmène les enfants à l’école, fasse le ménage et pense au déjeuner. Juste après 15 heures, je dois être à l’arrêt du bus. Je dors dans le bus (31).

Les deux groupes – les employés mécontents et les quelques militants qui travaillaient chez Amazon – se rencontrèrent sur le parking de l’entrepôt du FC de Poznan-Sady le 16 décembre 2014, dans le but de former une section syndicale IP chez Amazon. Par la suite, le travail d’organisation fut impulsé par l’activité et l’énergie des travailleurs qui n’avaient aucune expérience de ce genre de mobilisation, et par les quelques militants qui fournirent les compétences et l’infrastructure nécessaires à l’enregistrement de la section, à la rédaction et à l’impression des tracts, et au travail syndical face à la direction, etc.
Cette collaboration était possible parce que tous partageaient la même expérience quotidienne d’exploitation sur le terrain, et l’on peut y voir l’exemple d’un processus dialectique de militantisme et de compétence des travailleurs et des militants basé non seulement sur une situation commune mais également sur le but commun consistant à lutter pour obtenir des améliorations, et sur le principe d’une auto-organisation non hiérarchique.
En l’espace d’un an, la section IP chez Amazon à Poznan était passée de 20 membres à environ 350 (mi-février 2016), majoritairement des travailleurs de base en CDI, avec une petite minorité d’intérimaires et très peu de chefs d’équipe. La direction d’Amazon ne connaît que les noms d’environ 15 délégués élus que le code du travail polonais interdit de licencier. Les noms de tous les autres membres d’IP sont inconnus de la direction, afin de leur éviter des pressions (32). Au cours des premiers mois de 2015, la section IP rédigea et distribua plusieurs tracts donnant la parole aux employés sur les problèmes qu’ils rencontraient au travail, des informations sur leurs droits, et plus encore. Les travailleurs, dont certains n’étaient pas membres du syndicat, lancèrent une série de pétitions – qui furent signées par des centaines d’employés. Les motifs reflétaient les principales revendications : contre l’augmentation des quotas, contre les modifications des horaires des équipes, contre le travail les jours fériés – ils reflétaient également la colère engendrée par les bas salaires et la pénibilité du travail par équipes en général.
En étudiant la stratégie d’Amazon face à la syndicalisation aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, et en Allemagne, on voit qu’elle va du mépris et du désir d’éviter la confrontation ouverte à des tentatives d’isoler l’activité syndicale et à des manœuvres anti-syndicales (33).
Mais, dans tous les cas, Amazon n’a fait aucune concession officielle. C’est également ce qui s’est produit en Pologne. Puisque IP est officiellement le syndicat représentatif des travailleurs Amazon de Poznan-Sady, Amazon est tenue d’informer la section IP de certains problèmes concernant les ressources humaines, comme par exemple le licenciement d’un employé en CDI, ou des problèmes de sécurité et de santé (34).
Bien qu’Amazon respecte plus ou moins la loi ici, elle évite de reconnaître ouvertement que ses agissements sont liés aux exigences ou aux actions d’IP. En outre, Amazon a commencé à promouvoir son propre organe de représentation de tous ses employés en organisant des comités et des réunions – sorte d’imitation d’un syndicat « jaune » intitulé Forum Pracownicze (Forum des employés) dans l’intention d’affaiblir d’autres formes d’organisation des travailleurs.
Travailler en réseau en Pologne et au-delà
La section IP d’Amazon a gagné des centaines d’adhérents dans le FC de Poznan-Sady et y est devenue le représentant légal de la force de travail, mais elle est peu présente dans les deux autres FC près de Wroclaw où Solidarność compte environ 100 adhérents et représente les employés. En Pologne, tous les FC appartiennent à une seule entreprise, il serait donc logique, quels que soient leurs désaccords politiques, qu’IP et Solidarność travaillent ensemble sur des problèmes comme les prestations sociales ou les problèmes de sécurité et de santé. La section IP d’Amazon essaie de rester en contact avec les travailleurs et les délégués de Solidarność qui travaillent chez Amazon, mais leurs relations demeurent tendues.
Solidarność a fait plusieurs déclarations publiques dans lesquelles il reprochait à IP d’être « agressif » et « irresponsable » tout en se présentant lui-même comme un syndicat ouvert au dialogue et collaborant avec la direction pour le bien de l’entreprise (35) .
Pendant ce temps, Amazon ne fait pas de différence entre Solidarność et IP, du moins officiellement.
Parce que les FC en Pologne desservent principalement le marché allemand, la section IP d’Amazon a tenté d’entrer en contact avec des travailleurs des entrepôts Amazon en Allemagne dès janvier 2015 (36). Le grand syndicat allemand des services Verdi organise des grèves à court-terme depuis 2013. Sa principale revendication consiste à demander à Amazon de signer le protocole d’accord collectif de Verdi avec les employés de l’industrie allemande de commerce de détail et par correspondance. Cela entraînerait une augmentation des salaires chez Amazon puisque, selon les dires d’Amazon, ceux-ci sont alignés sur le niveau des salaires du secteur logistique allemand. Bien qu’Amazon ait, de fait, augmenté les salaires depuis le début des grèves, elle refuse toujours de signer un accord collectif avec Verdi.
Verdi est connu pour sa politique de « partenariat social », pour sa mainmise sur les mobilisations des travailleurs, et pour y mettre fin dès que ces derniers menacent de le déborder (37). La position de Verdi dans le commerce de détail s’est affaiblie en raison d’une diminution du nombre de syndiqués (comme à Karstadt ou à Quelle) et de l’essor d’autres détaillants comme Amazon ou Zalando où la syndicalisation fait peu de progrès ou qui résistent à la syndicalisation (38).
En même temps, ses adhérents sont de plus en plus mécontents de la manière dont Verdi mène ses luttes dans les entreprises et se tournent vers des syndicats de secteurs différents (par exemple dans les chemins de fer, les aéroports et les compagnies aériennes). Verdi a besoin d’une campagne de mobilisation et de grèves chez Amazon pour prouver qu’il peut encore obliger les employeurs à « négocier » des accords et montrer aux travailleurs qu’il est réellement prêt à faire grève et à soutenir de longues affrontements (39). Les grèves chez Amazon n’ont jamais été totales, il s’agit plutôt de grèves courtes très espacées, épargnant le fonds de solidarité de Verdi.
Lorsque les militants d’IP ont contacté les FC Amazon allemands, ils ne savaient pas à quoi s’attendre, compte tenu, également, du fait que Verdi est partenaire de Solidarność par le biais de l’organisation intersyndicale Uniglobal (40).
Cependant, les travailleurs (adhérents de Verdi) des FC de Bad Hersfeld, de Brieselang (près de Berlin) et de Leipzig se sont dits intéressés par une rencontre avec ceux de la section IP ainsi qu’à la création de liens directs entre travailleurs. Les travailleurs Amazon de Bad Hersfeld, en particulier, semblent avoir défendu leur autonomie face à la bureaucratie de Verdi et ont déjà établi des contacts avec des groupes de militants à l’extérieur d’Amazon et des syndicats, par exemple, avec la campagne blockupy dans la ville proche Francfort (41).

Il est très possible que nous réussissions à expédier 800 000 commandes ! Rendez-vous compte, c’est un événement ! Les Allemands, les Anglais et les Français vont nous envier ! (Annonce d’Amazon au FC de Poznan-Sady) (42)

Depuis mars 2015, plusieurs de ces réunions « transfrontalières » de travailleurs Amazon ont été organisées en Pologne et en Allemagne, réunissant entre 10 et 30 employés de Poznan-Sady, Bad Hersfeld, Brieselang et Leipzig – et des militants qui les soutiennent. Il a été décidé d’un commun accord que ces réunions ne seraient pas des rendez-vous officiels d’IP ou de Verdi et se dérouleraient à l’écart de la hiérarchie du syndicat, c’est-à-dire qu’elles seraient de véritables réunions de travailleurs.
Les effets de ces petites réunions de la base ne doivent pas être sous-estimés. Au FC de Poznan-Sady, elles ont changé la perception qu’on avait des employés Amazon en Allemagne, car ils n’apparaissent plus seulement comme des travailleurs bien payés ou même comme des concurrents, mais comme des travailleurs ayant des problèmes similaires (quotas, pression, etc.) et qui sont même en grève contre la même direction. En Allemagne, les travailleurs militants ont fait état d’évolutions similaires : lors de l’ouverture des FC polonais, nombre d’employés Amazon en Allemagne craignaient qu’Amazon délocalise tous ses entrepôts en Pologne « où les salaires sont bas », mais après avoir pris contact avec les travailleurs en Pologne et devant leur militantisme, ils ont appris à les considérer comme des alliés potentiels contre un ennemi commun (43).
La grève perlée
de juin 2015
L’incident le plus surprenant à ce jour est lié au fait que les travailleurs « transfrontaliers » voient les choses sous un jour nouveau. Fin juin 2015, Verdi a déclenché une nouvelle grève dans les FC allemands, et la direction d’Amazon à Poznan-Sady a demandé aux employés de faire une heure supplémentaire chacun pendant deux jours à la fin de leur travail en équipe. Lorsqu’il y a des grèves en Allemagne, Amazon délocalise fréquemment le traitement des commandes dans d’autres FC, comme elle le fait en cas de problèmes d’approvisionnement ou de livraison (dus à la météo, par exemple).
Grâce à leurs nouveaux contacts transfrontaliers, les travailleurs de Poznan savaient que leurs heures supplémentaires étaient dues à la grève en Allemagne, et la section IP a largement diffusé cette information sur son tableau d’affichage et sur des tracts. Au FC de Poznan-Sady, la tension montait depuis des mois, et les pétitions ainsi que la mobilisation réussie d’IP avaient déjà engendré un savoir et une expérience collectifs. Plusieurs jours avant les heures supplémentaires prévues, les travailleurs et les chefs d’équipe savaient qu’il allait se passer quelque chose. Au travail, dans les bus de l’entreprise, et même sur Facebook, les travailleurs échangeaient des idées sur la manière de ralentir le processus de travail. La direction était donc prévenue. Lors de l’équipe de nuit du 24 au 25 juin, les délégués IP sont arrivés en portant des T-shirts de grève Verdi qu’ils venaient de recevoir du FC de Bad Hersfeld. Dans l’espoir de se débarrasser des meneurs potentiels, les cadres envoyèrent certains délégués IP dans un cours de formation.
Pendant ce temps, d’autres travailleurs étaient déterminés à poursuivre leur action. Ils avaient découvert un goulot d’étranglement dans le flux de travail qui pourrait servir à accroître les effets de cette action. Dans une section du service de préparation des commandes, les travailleurs doivent placer les articles dans un container et le placer sur un tapis roulant. Ce soir-là, au lieu de mettre quelques articles dans chaque container, ils commencèrent par n’en mettre qu’un seul par container. Par la suite, pendant l’heure supplémentaire de l’équipe de nuit, le tapis roulant fut couvert de containers ne comportant qu’un seul article qui finirent par bloquer le tapis et en tomber. Lorsqu’il y eut un tas de containers et d’articles, il fallut arrêter le tapis roulant – tout cela sous les yeux du cadre de service qui – s’attendant à quelque chose ce soir-là, était arrivé tard. Des actions similaires se produisaient en même temps dans d’autres sections du FC.
Cette grève perlée était sauvage et n’était pas officiellement organisée par la section IP. Il s’agissait d’une action de désordre auto-organisée par des travailleurs mécontents, sans annonce officielle et sans liste de revendications. Elle impliquait des dizaines de travailleurs, dont bon nombre n’étaient pas adhérents d’IP et n’avaient aucune expérience de ce genre de lutte. Selon les travailleurs qui y ont participé, la grève perlée était l’expression de leur colère qu’engendraient les problèmes du FC de Poznan-Sady, et elle exprimait leur solidarité avec la grève qui se déroulait au même moment en Allemagne. Ils insistaient sur le fait qu’ils ne voulaient pas agir comme des « briseurs de grève ».
La nouvelle se répandit rapidement dans l’entrepôt, créant une grande excitation puisque les travailleurs avaient prouvé, à eux-mêmes autant qu’à la direction, qu’ils n’allaient dorénavant plus accepter tous ses ordres (44).
Cet incident est remarquable dans la mesure où il s’agit d’un exemple rare de solidarité transfrontalière, et non d’une déclaration de solidarité désincarnée émanant des bureaucrates d’un syndicat ou sous la forme d’un petit rassemblement de militants devant les bureaux d’une entreprise, mais d’une action directe de travailleurs sur leur lieu de travail qui ont pris des risques et montré leur détermination à résister. En Allemagne, les travailleurs d’Amazon qui avaient participé aux rencontres transfrontalières en furent à la fois stupéfaits et heureux. Depuis, on a parlé d’un soutien identique des FC allemands pour les actions des collègues de Poznan-Sady, mais jusqu’à présent il ne s’est rien passé.
Les médias polonais et certains médias étrangers ont parlé de la grève perlée comme de la première expression de militantisme ouvrier dans les FC polonais d’Amazon (45). La direction de Poznan-Sady commença à interroger les employés qui avaient pris part à l’action, en mit cinq à pied puis en licencia deux autres. D’autres employés cédèrent à la pression pour signer  des accords mettant fin à leur contrat de travail. La direction ne s’attaqua pas directement aux militants connus mais essaya de les isoler en s’attaquant à des travailleurs non organisés. Il n’empêche qu’une femme qui avait participé à l’action a déclaré pendant son interrogatoire : « Je recommencerai si on nous oblige à nouveau à faire des heures supplémentaires ! » Deux employés attaquent Amazon aux prud’hommes en exigeant leur réintégration et sont soutenus par IP (46).
Comme nous l’avons déjà dit, la grève perlée n’a pas été officiellement reconnue par IP, le faire était courir le risque d’être attaqué au tribunal en raison du caractère « illégal » de l’action. Cela n’a pas empêché la section Solidarność des FC de Wroclaw d’attaquer IP et son action dans une déclaration à la presse quelques jours plus tard, ce qui prouve qu’après tout, les travailleurs ne peuvent espérer aucune solidarité de la part de Solidarność (Solidarité en polonais) (47). Suite à ces événements, l’attitude d’Amazon à l’égard d’IP s’est faite plus hostile. Au cours d’une assemblée de tous les employés (« tous à la réunion ») au FC de Poznan-Sady, le PDG d’Amazon déclara que l’entreprise « préférerait parler directement aux employés plutôt que par le biais du ­syndicat ».
IP avait officiellement engagé un processus de négociation collective avec Amazon le lendemain de la grève perlée et avait présenté les revendications des travailleurs, y compris pour une augmentation des salaires (16 PLN de l’heure) et des pauses plus longues. A la fin de l’été et au début de l’automne 2015, plusieurs réunions de négociation n’aboutirent pas parce que la direction d’Amazon n’envisageait pas sérieusement de satisfaire les revendications, de faire le moindre compromis, ni même de simplement  signer un accord officiel avec IP.
Amazon déclara que la médiation suivante, qui venait de débuter, était un échec. Il semble qu’il s’agissait d’empêcher IP de déclencher une grève légale de deux heures, en manière d’avertissement, pendant la durée de la médiation. Il aurait été facile d’organiser une telle grève et elle aurait permis de mobiliser les travailleurs. Parce que le processus de médiation est officiellement terminé, IP devra s’engager dans le processus légal qu’exige l’organisation d’une grève formelle : un vote majoritaire en faveur de la grève dans tous les FC polonais, y compris ceux de Wroclaw. Pour l’instant, il n’est pas certain que la section d’IP Amazon s’engage dans cette voie. Elle n’est pas sûre d’obtenir suffisamment de soutien dans l’entreprise, et il lui faudra probablement obtenir l’aval de Solidarność pour remporter un vote en faveur de la grève.
Entre-temps, les discussions entre les travailleurs de la section IP d’Amazon se concentrent sur leur présence quotidienne dans l’entreprise et une activité fréquente (pétitions, tractage…) plutôt que sur une grève formelle. D’une part, cela s’explique par le fait que les actions de grèves en Allemagne n’ont entraîné aucun accord avec Amazon. D’autre part, une présence quotidienne et une pression constante sur Amazon semblent essentielles, puisque les actions et les efforts de mobilisation passés ont, de fait, produit des résultats. Amazon a fait passer le salaire horaire à 14 PLN (à la fois à Poznan et à Wroclaw) quelques semaines après la grève perlée et augmenté le montant des primes à la fin de l’automne 2015. Dans les deux cas, en prétendant que ces augmentations n’avaient rien à voir avec les actions des travailleurs. Dans d’autres cas, elle a annulé ou retardé certaines décisions, par exemple, les changements d’horaires, après que les employés eurent ouvertement exprimé leur mécontentement.
Enjeux auxquels est confronté
le syndicat des travailleurs
de Poznan-Sady
Au début 2016, après la période de pointe qui précède Noël et un an après le début de la tentative de mobilisation, les travailleurs de la section IP d’Amazon sont confrontés à plusieurs problèmes épineux concernant le statut d’IP en tant que syndicat, la situation au FC de Poznan-Sady, et la stratégie à utiliser face à la direction d’Amazon :

1. Communications et assemblées :
il n’est guère possible aux travailleurs IP d’Amazon de se réunir en assemblée générale. D’abord, en raison du système d’équipes, il n’existe pas de jour de congé commun qui le leur permette ; ensuite, après dix heures de travail et quatre heures passées dans les transports, les travailleurs sont épuisés – et certains n’ont pas terminé leur journée, il y a les enfants, etc. ; troisièmement, nombre de travailleurs n’habitent pas à Poznan ou à proximité et ne possèdent pas de voiture.
Ces assemblées sont nécessaires, particulièrement en raison du fait que les adhérents d’IP sont concentrés dans une équipe et dans quelques services du FC de Poznan-Sady. La mobilisation des travailleurs de l’autre équipe et d’autres services a un peu progressé au FC de Poznan et, dernièrement, également dans celui de Wroclaw, mais l’équilibre n’est pas encore rétabli.
Des centaines de salariés ont déjà été licenciés d’un jour sur l’autre, et le reste vit dans l’insécurité permanente puisqu’ils ne savent pas s’ils continueront à être employés. Les travailleurs refusent qu’on les divise en bons et mauvais employés (48).

2. Rapports entre les employés en CDI et les intérimaires :
la majorité des des travailleurs de la section IP sont employés par Amazon en CDI, alors que les intérimaires, une fraction importante de la main d’œuvre totale, sont sous-représentés.
Cependant, à quelques exceptions près, la plupart des intérimaires travaillent chez Amazon pour de courtes périodes. Ils n’ont pas beaucoup de temps pour s’engager dans des mobilisations, et ils disent eux-mêmes ne pas vouloir adhérer à IP parce que leur emploi n’est que temporaire.
Nombre d’entre eux sont mécontents de leurs conditions de travail et de leur statut précaire, mais nombre d’entre eux espèrent également obtenir un emploi en CDI chez Amazon, ce qui les pousse à travailler dur et à faire monter les quotas. Cela entraîne parfois des conflits avec les travailleurs en CDI, donc moins précaires, et qui ont plus de « contrôle » sur les quotas.
Ces rapports se sont encore compliqués pendant la période de pointe qui a précédé Noël, lorsque les travailleurs en CDI ont obtenu des postes « plus faciles » sans quotas, puisque les intérimaires étaient embauchés pour tenir les postes « plus durs » avec plus de pression. Au début de 2016, la pression sur les travailleurs en CDI s’est accrue, et on leur a distribué des tâches assorties de quotas. S’ils travaillent trop lentement ou font des erreurs, ils peuvent être pénalisés. Dans certains cas, les travailleurs des agences de travail temporaire supervisent même le travail des employés en CDI.
La section IP d’Amazon s’est emparée du problème de précarité des intérimaires et organise des rassemblements devant les bureaux des agences de travail temporaire Adecco à Poznan et à Varsovie (49).
Elle exige aussi qu’Amazon limite le nombre d’intérimaires par rapport à l’ensemble de la main-d’œuvre, sans donner de chiffres précis, et Amazon n’a pas réagi. De toute évidence, Amazon veut continuer à diviser la main-d’œuvre ; grâce au contingent d’intérimaires la direction peut embaucher et licencier au gré des fluctuations des ventes, et grâce aux CDI elle peut conserver le savoir et les compétences nécessaires au fonctionnement des entrepôts. En outre, Amazon continuera à employer des intérimaires pour accélérer le rythme de travail et mettre la pression sur les permanents – aussi longtemps que les travailleurs, qu’ils soient en CDI ou intérimaires, ne mettront pas fin à cette pratique (50).

3. Les travailleurs en CDI sont épuisés :
au cours de l’année écoulée, certains travailleurs en CDI, actifs dans la section IP d’Amazon, ont déjà quitté leur travail parce qu’ils ne pouvaient plus le supporter ou parce qu’ils ont trouvé mieux. Nombre de ceux qui restent actifs dans la section travaillent chez Amazon depuis plus d’un an, c’est-à-dire qu’ils travaillent quatre semaines en équipe de jour et quatre semaines en équipe de nuit, ils sont fatigués et épuisés. Comme pour tous les employés en CDI, le taux d’arrêts maladie s’est envolé, particulièrement pendant la période de pointe qui précède Noël.
Plusieurs travailleurs de la section IP d’Amazon n’ont pas travaillé à ce moment-là et cela a entraîné des difficultés pour la mobilisation et la lutte. Par exemple, peu de travailleurs ont participé au rassemblement organisé devant le FC de Poznan-Sady à la mi-décembre 2015 (51).

4. Stratégies efficaces contre limites légales :
la section IP d’Amazon s’est engagée dans un processus de mobilisation qui non seulement l’a préparée au conflit collectif ouvert avec la direction – ce qui n’a entraîné aucune concession de la part de l’entreprise – mais lui a fourni également la base d’actions sauvages telle la grève perlée.
IP ne peut pas se déclarer responsable de ce genre d’actions « en tant que syndicat » tandis que les mesures qu’elle peut prendre « en tant que syndicat » semblent avoir peu d’effet. Les travailleurs Amazon à Poznan-Sady ont conclu que des actions comme la grève perlée permettent d’exercer une pression directe et immédiate sur Amazon même si elles comportent plus de risques pour les travailleurs qui y participent. C’est l’une des leçons des grèves chez Amazon en Allemagne. Lors d’une rencontre à Poznan, l’un des militants du FC de Bad Hersfeld a insisté sur le fait que selon leur expérience, les actions spontanées de travailleurs dans l’entreprise interrompaient le flux de travail et gênaient la direction d’Amazon qui ne pouvait pas, sans préparatifs, reprogrammer les commandes dans d’autres FC – comme elle l’avait fait avant et pendant les grèves annoncées. En outre, la cohésion des travailleurs de la section Verdi du FC de Bad Hersfeld et l’imprévisibilité de certaines de leurs actions y avaient entraîné une amélioration de leurs conditions de travail (52).
Reste la question plus générale, qui ne concerne pas que les employés d’Amazon : comment établir une stratégie de lutte à long terme et efficace contre une entreprise comme Amazon – étant donné d’une part les limites et la prévisibilité des actions des syndicats officiels, et d’autre part l’efficacité des actions sauvages ?

5. Amazon attaque :
en règle générale, la stratégie d’Amazon face aux syndicats oscille entre l’indifférence à la mobilisation et aux exigences des travailleurs et une politique antisyndicale active. L’activité de la section IP d’Amazon n’a pas entraîné de perturbations plus durables dans le processus de travail, mais la grève perlée de juin 2015, le processus de négociation collective et le conflit qui s’en sont suivis, les conflits ouverts lors des assemblées des employés d’Amazon, et une série d’articles critiques dans les médias avec la participation d’IP, engendrent de plus en plus de tensions entre la direction d’Amazon et les délégués IP, et l’on peut s’attendre à des conflits plus nombreux au cours des mois à venir. Par exemple, selon la législation syndicale polonaise, un employeur est obligé de fournir au syndicat un bureau dans l’entreprise, mais Amazon tente de maintenir l’activité syndicale hors de ses entrepôts et a fourni un bureau à l’extérieur ; et alors que jusqu’à présent, les délégués pouvaient utiliser leurs « heures syndicales » pour se rencontrer sur le lieu de travail, Amazon ne les y autorise plus ; et, au cours des dernières semaines, plusieurs délégués IP ont été mutés et rétrogradés, c’est-à-dire qu’on leur a donné des tâches plus pénibles (53).
Si les travailleurs sympathisants d’IP réussissent à maintenir la pression sur Amazon, il se pourrait que la direction redouble d’agressivité.
Extension de la lutte
Amazon agrandit encore son réseau d’entrepôts et de centres logistiques en Europe de l’Est, en ouvrant un nouveau FC à Dobrovice près de Prague à l’automne 2015 (54), et, récemment, en annonçant les projets d’un autre FC en Pologne (55).
Il est plus important que jamais de faire progresser la lutte des travailleurs, la mobilisation transfrontalière et la solidarité.
Actuellement, la collaboration entre les travailleurs d’Amazon de Poznan-Sady et ceux des différents FC en Allemagne est prometteuse. Les secrétaires syndicaux du syndicat allemand des services Verdi tentent cependant fréquemment de l’affaiblir et d’y mettre fin, faisant valoir, entre autres choses, qu’IP ne fait pas partie de l’organisation intersyndicale Uniglobal, ce qui n’est pas le cas de Solidarność (56).  En réalité, il semble que les dirigeants de Verdi craignent que leurs propres militants soient « contaminés » par le syndicalisme de base d’IP. Verdi ne peut guère ignorer le fait que, sur le terrain, IP a plus de succès pour mobiliser chez Amazon que Solidarność, en dépit du soutien d’Uniglobal à ce dernier. Pendant ce temps, Solidarność considère IP comme un concurrent et l’attaque en public pour ses positions et sa politique « radicales » (57).
Les travailleurs devront repousser ces tentatives des dirigeants syndicaux d’affaiblir leur capacité d’auto-organisation.
La dernière rencontre transfrontalière des travailleurs d’Amazon – y compris des travailleurs venus de Pologne et d’Allemagne – s’est tenue à Berlin du 18 au 21 février 2016. On tente actuellement d’entrer en contact avec les entrepôts Amazon dans d’autres pays comme la France, l’Italie, la République tchèque et l’Espagne, mais cela n’a pour l’instant pas abouti à une mobilisation des travailleurs dans ces pays (58).
Les travailleurs de la section IP d’Amazon à Poznan-Sady insistent sur le fait qu’il est essentiel d’entrer également en contact avec encore plus de travailleurs dans d’autres pays possédant de grands entrepôts Amazon : les Etats-Unis, le Royaume-Uni, le Japon et la Chine.

 

Ralf R. (mars 2016)
(traduit de l’anglais par A. G.)

 

NOTES

(1) « Le rêve américain pour 8,5 zloty de l’heure », c’est le titre d’un article du journal polonais Gazeta Wyborcza du 6 juillet 2015 : « Bunt w polskim Amazonie. Amerykański sen za 8,5 zł za godzinę » (8,5 PLN valent à peu près 2,05 US-$, taux de change du 24 janvier 2016): http://wyborcza.biz/biznes/1,100896,18305728,Bunt_w_polskim_Amazonie__Amerykanski_sen_za_8_5_zl.html

 

(2) Une traduction en allemand d’une version de cet article doit être publiée dans Sozial.Geschichte Online. L’article se base sur l’expérience collective des travailleurs de l’entrepôt Amazon de Poznan-Sady et sur les discussions que l’auteur a eues avec eux depuis l’été 2014 où ils se sont organisés et ont commencé à résister. Cependant, les informations et les interprétations données n’engagent que l’auteur. L’article se borne à documenter l’activité des travailleurs de cet entrepôt Amazon, tandis qu’une discussion politique et stratégique des tentatives d’organisation et des aspects plus généraux de la lutte de classe dans la région, ainsi qu’une analyse exhaustive du développement d’Amazon dans d’autres pays comme l’Allemagne et, par exemple, des conflits entre les travailleurs et le syndicat allemand des services, Verdi, reste à faire.

 

(3) Actuellement, Amazon prévoit de prendre aussi (partiellement) en charge le transport, en montant sa propre flotte de véhicules, d’avions et peut-être de drones. Voir par exemple, http://www.seattletimes.com/business/amazon/amazon-in-talks-to-lease-20-jets-to-launch-air-cargo-business
(4) Pour les services hébergeur et cloud, voir :
https://aws.amazon.com/?nc1=h_ls
(5) Pour la plate-forme entreprises, voir :
http://www.amazon.com/b?node=11261610011

 

(6) En Chine, Amazon éprouve des difficultés à s’étendre en raison de la forte position d’Alibaba, et elle gère même une boutique en ligne sur le site web d’Alibaba taobao.com, voir :  http://blogs.wsj.com/digits/2015/03/06/amazon-opens-store-inside-alibabas-tmall-in-china; https://amazon.world.tmall.comhttp://blogs.wsj.com/digits/2015/03/06/amazon-opens-store-
(7) Voir : https://angryworkersworld.wordpress.com/ 2015/11/11/amazon-in-india-the-e-commerce-jungle-and-workers-reality
(8) Pour une liste des entrepôts d’Amazon, voir : http://www.mwpvl.com/html/amazon_com.html. Les FC d’Amazon sont conçus pour remplir les commandes des clients ; il s’agit d’un système d’espaces d’entreposage reliés par des tapis roulants et de milliers de postes de travail pour recevoir, entreposer, préparer, emballer et expédier les marchandises.
(9) Ceci vient de changer, peut-être de manière temporaire, car Amazon a réalisé des profits en 2015, en partie grâce au succès de ses services web ; voir : http://www.wired.com/ 2015/10/get-used-to-amazon-being-a-profitable-company

 

(18) Employé Amazon de Poznan-Sady, cité par Gazeta Wyborcza.

 

(19) Dans certains entrepôts, Amazon utilise des robots dans certains services, mais uniquement sur des tâches spécifiques. En conséquence, l’essentiel de l’activité des travailleurs est du travail non qualifié, il s’agit de prendre rapidement, de scanner, de courir, de vérifier l’information sur un écran, etc.
(20) Employé Amazon de Poznan-Sady, cité par Gazeta Wyborcza, 17 décembre 2015.
(21) L’auteur a participé à une enquête à Leipzig, en Allemagne, au milieu des années 1990. L’une des entreprises étudiées était l’entrepôt et le service expédition de la grande entreprise de vente par correspondance Quelle. L’organisation et le déroulement du travail y étaient très similaires à ceux des FC d’Amazon aujourd’hui. Pour voir le rapport : Wildcat. « Im Quelle-Versandzentrum: Code Town Fun Club », in Wildcat-Zirkular n° 23, janvier 1996.

 

(22) En fait, personne n’a été licencié à Poznan-Sady à la suite de tels entretiens jusqu’à présent, mais les travailleurs en sont souvent menacés. Avant de licencier un travailleur (pour des infractions, absence de performance (…), la direction d’Amazon met en général la pression sur ce travailleur afin de lui faire signer un « accord » mettant fin à son contrat.
(23) Selon un document Amazon daté du  1er août 2014, la prime sur le salaire de tous les employés est variable : si l’entrepôt atteint entre 95 % et 97,9 % de l’objectif, la prime est de 1 % du salaire individuel, si il atteint entre 98 % et 99,9 %, la prime est de 3 %, s’il atteint entre 100 % et 104 %, la prime est de 5 %, et au-dessus de 105 %, elle est de 7 %.
(24) Voir, par exemple : http://www.theguardian.com/ technology/2015/aug/18/amazon-regime-making-british-staff-physically-and-mentally-ill-says-union

 

(25) Le salaire était de 12,50 PLN de l’heure dans les deux entrepôts de Wroclaw. Ensuite, les salaires horaires des FC polonais sont passés à 14 PLN. Actuellement, 14 PLN équivaut à environ 3,50 US-$ ou 3,20 €. Les salaires horaires d’Amazon en Allemagne et aux États-Unis sont trois ou quatre fois plus élevés : 10-11 US-$ (environ 9-10 €) aux États-Unis et 10-12 € en Allemagne (environ 11-13 US-$ ; taux de change du 27 février 2016).
(26) Le salaire minimum polonais est passé à 1,850 PLN en janvier 2016. Après les déductions, il reste aux travailleurs 1,300-1,400 PLN : : http://www.wageindicator.org/ main/salary/minimum-wage/poland. Chez Amazon, les salaires varient selon les endroits car l’entreprise compare son niveau de salaire avec les salaires locaux et l’ajuste automatiquement.

(27) Tract des travailleurs d’Amazon Poznan, 16 décembre 2015, on peut le voir sur : http://ozzip.pl/teksty/informacje/ogolnopolskie/item/2019-pikieta-przed-amazonem

 

(28) Expression utilisée par l’un des travailleurs.
(29) IP est un syndicat légal d’environ 1 000 membres. Il s’est constitué en 2004 sous l’impulsion de travailleurs militants de gauche qui étaient mécontents de Solidarność et des autres syndicats, et de militants anarchistes qui avaient commencé à participer à des luttes ouvrières. Il est organisé selon les principes de la démocratie directe et n’a pas de permanents rémunérés. Plus de renseignements sur : http://ozzip.pl http://ozzip.pl . Pour la participation d’IP à des luttes antérieures voir cet article sur : http://www.gongchao.org/en/texts/2013/strike-in-chinese-company-in-polish-sez
http://www.gongchao.org/en/texts/2013/strike-in-chinese-company-in-polish-sez
(30) Pour plus de renseignements à ce sujet, voir l’entretien avec un militant d’IP/travailleur chez Amazon dans Wildcat, n° 99 (hiver 2016) – Voir Echanges n° 154, p. 51.

(31) Employée Amazon de Poznan-Sady, citée par Gazeta Wyborcza, 17 décembre 2015.

 

(32) Il arrive souvent que des entreprises licencient des syndiqués en dépit du code du travail. Les tribunaux de prud’hommes en Pologne sont lents à traiter les cas de licenciements illégaux et, en général, les entreprises s’en tirent en payant les salaires sans réintégration.
(33) Sur la politique anti-syndicale d’Amazon aux Etats-Unis, voir, par exemple :
http://www.seattletimes.com/business/small-group-of-amazon-workers-seeks-union-representation et http://www.bloomberg.com/bw/articles/ 2014-01-15/amazon-employees-vote-to-reject-union.  En Allemagne,  des groupes d’employés soi-disant “Pro Amazon” se sont ouvertement opposés à la campagne du syndicat des services allemand Verdi, apparemment avec le soutien de la direction, voir par exemple :  http://www.zeit.de/wirtschaft/2014-01/verdi-amazon-streik-loehne, http://www.augsburger-allgemeine.de/wirtschaft/Pro-Amazon-Bewegung-Glueckliche-Mitarbeiter-oder-alles-nur-PR-id28354242.html
(34) Selon le code du travail polonais, un syndicat est représentatif si le nombre de ses adhérents représente au moins dix pour cent de la force de travail ou s’il est le seul et plus puissant syndicat en termes d’adhérents.

 

(35) Les travailleurs adhérents d’IP à Poznan-Sady ont déclaré au cours d’une réunion à Berlin en février 2016 que des travailleurs adhérents de Solidarność à Wroclaw leur avaient dit qu’ils aimeraient soutenir leurs actions et leurs revendications, mais qu’ils ne pouvaient pas prendre ce genre de décisions puisqu’elles étaient prises par les cadres régionaux de Solidarność.
(36) Pendant ce temps, les FC en Pologne et en République Tchèque sont devenus extrêmement importants pour Amazon Allemagne. Selon des délégués de Verdi, environ 50 % du volume total de livraisons sur le marché allemand étaient traités dans ces FC, et pendant la période de pointe avant Noël, les cinq FC allemands ne traitaient que les commandes urgentes (« Prime » et « Express ») tandis que toutes les autres commandes étaient traitées à Poznan, Wroclaw et Prague (discussion lors d’une réunion à Berlin, février 2016).
(37) Des exemples nous sont fournis avec les grèves des travailleurs du commerce de détail depuis 2008 ainsi que la grève des travailleurs de la petite enfance et celle des postiers en 2015. Pour des vidéos des grèves des travailleurs du commerce de détail auxquelles Verdi a participé, voir : http://de.labournet.tv/6760/streiks-im-einzelhandel ; à propos de la tactique douteuse de Verdi pendant la grève des travailleurs de la petite enfance et celle des postiers,  voir par exemple :
http://www.taz.de/Kommentar-Verdi/!5202355/
(38) De 2001 à 2014, Verdi a perdu environ 750 000 adhérents et est passé de 2,8 millions à environ 2 millions d’adhérents, voir : http://www.zeit.de/wirtschaft/2014-01/verdi-amazon-streik-loehne
(39) Il n’y a pas assez de place ici pour analyser les grèves chez Amazon Allemagne en détail. Elles ont commencé par des actions plutôt improvisées et partiellement auto-organisées de travailleurs mécontents, comme pendant la courte grève dans le FC de Leipzig en 2011 et des actions plus militantes lors de la campagne de mobilisation de Verdi dans le FC de Bad Hersfeld en 2011 et 2012. Plus tard, les secrétaires du syndicat professionnel ont empêché les actions qu’ils trouvaient trop radicales. Sur fond de la syndicalisation réussie des neuf FC Amazon en Allemagne et de grèves ponctuelles dans huit d’entre eux depuis 2013 – c’est la première fois qu’Amazon était confrontée à des grèves – il y a un conflit latent entre les militants de base et les secrétaires de Verdi. Un travailleur dans un FC allemand a déclaré que les secrétaires « n’écoutent pas les travailleurs » mais prennent leurs propres décisions. Au moins dans les FC de Leipzig et de Bad Hersfeld les travailleurs actifs sur le terrain réussissent fréquemment à arracher des concessions à Verdi, mais les décisions qui concernent les tactiques et les dates des grèves continuent à être prises par le comité central de Verdi et non par les grévistes eux-mêmes.
(40) http://www.uniglobalunion.org/
(41) Sur la campagne blockupy, voir :
http://blockupy.org ; sur la réunion avec les travailleurs d’Amazon, voir : http://www.notroika.org/artikel/blockupy-meets-amazon-strikers-bad-hersfeld
(42) Vu dans Gazeta Wyborcza, 17 décembre 2015 : http://wyborcza.pl/duzyformat/1,149485,19353708,jak-sie-pracuje-w-amazonie-polak-picker-doskonaly.htmlbre 2015:
http://wyborcza.pl/duzyformat/1,149485,19353708,jak-sie-pracuje-w-amazonie-polak-picker-doskonaly.html

(43) Voir le film sur labournet.tv :
http://en.labournet.tv/video/6925/amazon-workers-meeting-poznan

(44) Le lendemain, en prévision de l’heure supplémentaire, certains travailleurs se firent porter pâles ou prirent un jour de congé pour ne pas agir en « briseurs de grève ». Toutefois, il faut reconnaître que tous les employés ne soutenaient pas cette grève, et que certains soutinrent plus tard qu’elle était mal préparée, leur faisait courir des risques, etc.
(45) Par exemple : http://poznan.wyborcza.pl/poznan/ 1,36001,18280312,W_podpoznanskim_Amazonie_sie_zbuntowali__Czy_bedzie.html et https://www.jungewelt.de/ 2015/07-25/027.php. Il n’est pas inintéressant que certains médias polonais continuent à parler de la situation à Amazon à Poznan et à Wroclaw de manière critique en ce qui concerne les conditions de travail et les salaires, et même qu’ils parlent avec plus ou moins de sympathie de l’activité d’IP en dépit du fait que l’image et la terminologie radicales de ce syndicat le classent parmi les syndicats d’obédience anarchiste.
(46) La session des prud’hommes s’est ouverte en février 2016, mais n’a pas encore pris de décision.
(47) Voir : http://poznan.wyborcza.pl/poznan/ 1,36001, 18317836,amazon-Solidarność-krytykuje-inicjatywe-pracownicza.html

 

(48) Rapport IP sur le rassemblement au FC de Poznan, 16 décembre 2015 :
http://ozzip.pl/teksty/informacje/ogolnopolskie/item/2019-pikieta-przed-amazonem

 

(49) Voir  http://ozzip.pl/teksty/informacje/wielkopolskie/item/1979-adecco-wyzyskuje-amazon-zyskuje-protest-w-poznaniu; http://ozzip.pl/teksty/informacje/mazowieckie/item/2018-solidarnosciowy-protest-pod-adecco-poland-w-warszaw

 

(50) Il restera sans doute difficile de mobiliser les intérimaires dans la section IP d’Amazon en raison de leurs contrats courts, et les mobiliser au niveau d’une unique entreprise n’est pas forcément une bonne idée. Une analyse du travail temporaire et de la situation, des intérêts et des luttes des intérimaires dans toute la région pourrait servir de base à la formation d’un cadre (supplémentaire) pour la mobilisation et la lutte des intérimaires au-delà des limites d’une entreprise.

 

(51) Malgré tout, les médias en ont fait grand cas : http://poznan.wyborcza.pl/poznan/1,36037,19357237,amazon-protest-pod-poznaniem-pracownicy-przechodza-20-km.html)) et ont poussé Amazon à réagir à certains problèmes soulevés par IP, par exemple le statut des intérimaires.

 

(52) Voir le film sur labournet.tv:
http://en.labournet.tv/video/6925/amazon-workers-meeting-poznan

 

(53) Officiellement, les transferts s’expliquent par des variations dans les charges de travail, mais les managers ont clairement indiqué que les rétrogradations dépendaient des ordres de la direction (conversation avec des employés d’Amazon à Poznan, février 2016).

 

(54) http://www.praguepost.com/realty/49666-amazon-center-in-dobroviz-starts-operation
(55) http://wyborcza.pl/1,91446,19399591,amazon-planuje-rozbudowe-sieci-centrow-logistycznych-w-polsce.html
(56) Le coordinateur de Verdi pour Amazon, par exemple, a qualifié les rencontres transfrontalières de « contreproductives » et déclaré qu’elles renforceraient la direction d’Amazon (d’après un travailleur au cours d’une réunion à Berlin en janvier 2016).

 

(57) Ceux qui font campagne en Allemagne pour la solidarité veulent également éviter une rupture avec Verdi.
Il leur arrive à des degrés divers de critiquer la direction de Verdi, mais ils sont incapables d’imaginer des luttes autonomes de travailleurs hors des partis et des syndicats puissants. Certains sont sur des positions trotskistes, d’autres simplement payés par Verdi, d’autres par des syndicats DGB (association de syndicats allemands) ou par le parti social-démocrate Die Linke.
Ce parti a déjà tenté d’utiliser l’activité des travailleurs chez Amazon en Pologne pour ses propres manœuvres politiques. Au cours d’un atelier sur les luttes internationales des travailleurs chez Amazon, organisé avec Verdi et Solidarność à Berlin en octobre 2015, il a fait en sorte que les actions « spontanées » et les formes autonomes de mobilisation n’apparaissent pas sur l’ordre du jour.
(58) Pour plus d’informations, voir le site Rencontre transfrontalière des travailleurs d’Amazon :
https://amworkers.wordpress.com

 

 

Barcelone La « nouvelle politique » et la grève des transports

Comme les an­nées précédentes, à l’occasion de la réunion du Mobile World Con­gress, quelques syndicats (CGT, CNT, COS, USOC, etc.) des transports métropolitains de Barcelone, ont appelé en 2016 à des journées de grève pour la négociation de la convention. Les syndicats dits majoritaires (CCOO et UGT), comme d’habitude, se sont démarqués de cet appel.
La grève se répète chaque année parce que le Mobile World Congress (MWC) donne un relatif avantage aux travailleurs quant à leur capacité à faire pression sur les administrations et en particulier sur l’entreprise qui gère les transports métropolitains.
Le MWC, qui a eu lieu du 22 au 25 février, est le rendez-vous mondial le plus important des entreprises qui fabriquent de la téléphonie mobile et des applications. D’après les prévisions du lobby touristique de l’hôtellerie et du commerce barcelonais, quelque 75 000 congressistes étaient attendus, qui allaient laisser plus de 356 millions d’euros et créer 7 200 postes de travail temporaires. Pour garantir la sécurité des congressistes, on allait renforcer le nombre des agents de police à 1 900.
Bien entendu, les bénéficiaires de l’affaire sont les chaînes hôtelières, agences de voyage, boutiques de luxe, etc. liées en bonne partie à des capitaux internationaux, ainsi que le business florissant de la prostitution et du trafic de drogues. Dans l’ensemble, toutes ces activités jouent un rôle toujours plus important dans la sphère économique de la ville, dont la justification renvoie indéfectiblement à la formule magique de la création d’emplois. Des emplois précarisés à un point incroyable, où on voit de plus en plus le système de contrat de disponibilité totale envers le patron, qui ne garantit pas un minimum d’heures de travail mais exige la disponibilité immédiate du travailleur.
Par ailleurs, la ville de Barcelone étant spécialisée dans le tourisme de masse, en plus d’être une destination de croisières méditerranéennes et de grands événements (foires internationales et festivals de musique, etc.) a fait du secteur des transports et de la mobilité le point névralgique de la ville-business. Les autorités administratives sont particulièrement sensibles à tout incident pouvant affecter le tourisme et, tout spécialement, la mobilité. Il y a trois ans, la simple menace d’une grève des chauffeurs de taxis de paralyser la voie d’accès à l’aéroport, a suffi pour que la mairie retire un projet qui lésait le secteur des taxis. Quoi qu’il en soit, seul le secteur des transports métropolitains semble profiter de l’occasion du MWC pour essayer de satisfaire ses revendications.
Le motif du conflit était la négociation de la convention avec, en toile de fond, la mise en question de la gestion et de la fonction qu’exerce l’entreprise municipale  Transports Metropolitans de Barcelona (TMB) en tant que « refuge doré » des politiciens professionnels qui, après avoir assumé des fonctions publiques dans l’administration municipale, trouvent des sinécures bien rémunérées dans cette entreprise. Ce n’est qu’un exemple, parmi beaucoup d’autres, de la stratégie des partis, catalans en l’occurrence – JxSí (1), PSC, ICV, ERC, etc. – de paiement des services rendus, en accord avec le plan de pillage général des fonds publics dont se chargent les professionnels du système de représentation politique en Catalogne, comme dans les autres communautés autonomes.
Le gouvernement de la Generalitat a fixé des services minimaux, que les syndicats ont qualifié d’abusifs, dans la lignée de la stratégie de l’administration centrale tendant à éliminer dans la pratique le droit de grève (service minimum de manière à ce qu’on ne remarque qu’à peine l’incidence de la grève et la criminalisation des piquets d’information) et à présenter le conflit de telle sorte que les travailleurs des services publics apparaissent comme des irresponsables opposés aux intérêts des citoyens, des consommateurs/usagers.

salaires,Parmi les faits que dénoncent les grévistes se trouve le manque de transparence de la gestion de TMB, qui cherche à occulter les hautes rémunérations des chargés de la direction. Entre les autobus et le métro il y a 7 844 emplois, dont 598 « hors convention », c’est-à-dire une formule qui permet, d’un côté, de précariser la situation des nouveaux embauchés et, de l’autre, de maintenir l’opacité sur les salaires élevés des directeurs. Par exemple, tant la section des autobus que celle du métro ont un conseil de direction composé d’une vingtaine de personnes qui touchent autour de 97 500 euros bruts annuels, auxquels il faut ajouter des compléments de salaires pour chaque personne de plus de 12 000 euros par an. Il existe en plus des directeurs de service qui touchent entre 85 000 et 87 000 euros par an, avec des compléments individuels de 15 000 euros. C’est-à-dire que l’entreprise métropolitaine des transports TMB est constituée par une bureaucratie avec des cadres de direction bien rémunérés qui viennent de la politique. Eh bien ! la maire de Barcelone, pour disqualifier les grévistes, a déclaré que les travailleurs touchaient une moyenne de 33 000 euros par an, affirmation qu’elle s’est vue obligée de démentir une fois que les syndicats ont rendu public que la moyenne de leurs revenus est de 25 000 euros. Cette « indiscrétion » est généralement un recours dialectique insidieux, amplement utilisé ces dernières années devant chaque conflit, insinuant que les travailleurs ont des conditions privilégiées, c’est-à-dire comme toute personne qui a un travail et touche un salaire.
Par ailleurs, les autorités municipales ont manœuvré pour essayer de minimiser l’impact de la grève ; elles ont encouragé le rôle de « jaunes » des chauffeurs de taxis, en libéralisant le service les jours de grève des transports publics, ce qui permettait aux chauffeurs de taxis de travailler pendant les journées de repos obligatoire. Cependant, certains syndicats des taxis ont dénoncé ces manœuvres. De leur côté, quelques plateformes présentes dans différents quartiers qui luttent contre la hausse des tarifs, Stop pujades (Stop aux hausses – des tarifs), ont mené des actions de solidarité avec les ­grévistes.
Malgré tout cela, après les jours de grève qui coïncidaient avec le MWC, le TBM continuait à ignorer les revendications des travailleurs, raison pour laquelle ils ont fait une nouvelle journée d’arrêt de travail (avec des services minimum également abusifs), le 2 avril.
Indépendamment de ce que sera le dénouement final du conflit, trois aspects sont à mettre en relief. Le premier concerne le changement radical qui a eu lieu dans la structure économique – et dans la vie quotidienne – de la ville de Barcelone ces dernières années, par l’imposition des intérêts du lobby touristique hôtelier et commercial sur la gestion de la vie urbaine. Le deuxième concerne la vulnérabilité du modèle barcelonais qui, basé sur la garantie de mobilité, offre des opportunités d’intervention et d’éventuelles alliances tactiques entre différents segments de la population salariée, les chômeurs et les exclus.
Le troisième aspect concerne la courte durée de ce que l’on présente comme la « nouvelle politique », après le virage vers les institutions de ceux qui se réclament héritiers du mouvement du 15-M Indignés (le mouvement lancé le 15 mai 2011 par les Indignés). L’attitude de la maire de Barcelone devant le conflit du métro a mis en évidence la réalité de la gestion municipale. La gestion municipale est soumise aux déterminations du capital touristique, commercial, immobilier (2), etc.
On voit comment, après les « pièges » (3) tendus à la maire, la « nouvelle politique » est devenue la même politique de toujours. Le volontarisme qui encourage l’« illusion démocratique » de la génération émergente, qui prétend rénover l’élite politique, se dissout dans la réalité de la machinerie bureaucratique (municipale, autonomiste ou étatique) au service de la classe dominante et sa logique de gestion. Ceci devrait faire réfléchir ceux qui préconisent des stratégies de changement social basées sur des changements au sein du système de représentation.
Corsino Vela
Barcelone, 3 avril 2016
(traduit de l’espagnol par M. D.)

 

NOTES

 

(1) JxSí (Junts pel Sí) [Ensemble pour le Oui] est la nouvelle coalition formée par Convergència Democràtica de Catalunya et Esquerra Republicana de Catalunya [Convergence démocratique de Catalogne et Gauche républicaine de Catalogne] qui gouverne en Catalogne à la place de l’ancienne coalition CiU (Convergencia i Unió) après le départ de Unió Democrática [Union Démocratique]. C’est une opération de lifting, vu que Convergencia a été impliquée dans la vague de corruption du système politique catalan et espagnol. Et, très particulièrement, la figure seigneuriale et de père de la patrie catalane moderne, Jordi Pujol, qui, avec plusieurs de ses fils, fait l’objet de poursuites judiciaires pour délits de fraude fiscale, trafic d’influences et opérations financières illégales.
(2) Barcelone vit une nouvelle bulle immobilière qui affecte autant les loyers que les prix de vente des logements, entre autres parce que c’est un centre d’attraction de fonds d’investissements transnationaux, qui achètent des appartements et des immeubles pour les reconvertir en hôtels, appartements touristiques, etc., comme « refuge » dans un contexte marqué par des taux d’intérêt négatifs.
(3) Son mandat de maire de Barcelone à peine commencé, Ada Colau et son équipe de gestion municipale ont dû faire face à des problèmes que le maire précédent, Xavier Trias (CiU / Convergence et Union), lui avait préparés (avec la police municipale, les spéculateurs touristiques, sur le moratoire sur la construction d’hôtels, et sur les vendeurs ambulants).

Le 17 juin 1953 en RDA

Cette note de lecture du livre d’Arnulf Baring « Der 17. Juni 1953 » (Cologne, 1965) est parue dans ICO n° 43 (novembre 1965).

 

Le 17 juin 1965, c’était jour de vacances en Allemagne de l’0uest ; comme chaque année depuis onze ans, on profite du soleil (quand il y en a) pour aller saucissonner à la campagne. A peine écoute-t-on au transistor les discours officiels tant il est bon de se promener sous les arbres, et le soir on rentre à la maison. Sur les routes de l’Ouest, on aura laissé beaucoup plus de morts dans les voitures calcinées qu’il n’y en eut en tout, au cours du soulèvement de l’Allemagne de l’Est, le I7 juin I953, jour, que cette fête nationale est censée commémorer. Selon l’auteur de ce récent. petit livre, ce chiffre est estimé à vingt et un morts connus pour les I6 et I7 juin I953.

Arnulf Baring a voulu dissiper certaines légendes sur cet événement. En effet, en Allemagne de l’0uest, les discours officiels proclament rituellement que le soulèvement fut une levée en masse de tout un peuple, avide de liberté, de démo- cratie et de réunification allemande. C’est faux, et les documents le montrent bien. Les cadres, les petits-bourgeois (commerçants, artisans) et les paysans restèrent à l’écart du mouvement (en tout cas à l’échelle de masse). Le soulèvement eut un caractère strictement ouvrier et limité à certaines villes et branches profession- nelles. Selon les sources, on estime le nombre des participants à la grève du I7 juin I953 à 5 % ou 7 % du total des salariés. Certes, il est possible que la proportion réelle fût supérieure ; mais en tout, cas, ce pourcentage exprime un ordre de grandeur très vraisemblable.

Rappelons très brièvement le cadre et le cours des événements (1). L’un .des problèmes qui ont toujours suscité le plus de difficultés aux dirigeants de l’Est en général, c’est l’élévation de la productivité du travail. Aux champs., à l’usine, les travailleurs n’ont qu’une seule préoccupation : se débrouiller (chaparder, couler les temps..,) et se réserver des forces pour pouvoir ensuite, qui cultiver son lopin personnel, qui travailler au noir. Si la productivité en général, est basse, c’est aussi parce que la production de biens de consommation est (mais la situation commence à changer) basse.

En 1952, les dirigeants de l’Allemagne de l’Est (ci-après RDA) amorcent un tournant. On va réviser les normes, c’est-à-dire augmenter les cadences et la durée du travail, réduire les salaires et comprimer le niveau de vie de la population en général : voilà ce que réclame l’accumulation socialiste (sic) du capital. Cette campagne se poursuit dans la presse, les réunions, etc. Toute l’année 1952 et en 1953, par paliers, la révision est introduite dans les entreprises, non sans rencontrer des résistances dans toutes les couches de la société. Tandis qu’à l’échelle internationale se produit un événement spectaculaire, la mort de Staline (le 5 mars 1953) et que les négociations da paix prennent en Corée un tour décisif, le gouvernement recule et adopte un « cours nouveau » qui favorise quelque peu les paysans, les commerçants et les cadres, etc., mais cependant (comme toujours dans un pays capitaliste) néglige les ouvriers : la révision des normes sera poursuivie.

Cette politique est accueillie de plus en plus mal, en particulier par les ouvriers maçons qui bâtissent à Berlin-Est les immeubles destinés à border une avenue triomphale, la Stalinallee. Ces maçons sont parmi les ouvriers les mieux payés de RDA (5 à 9 marks de l’heure, contre 3 au manœuvre ). On veut leur imposer des normes plus élevées, 10 %, tout de suite, mais bientôt 150 %, 200 % et même 300 %, si l’on en croit le ministre de la construction ( de 1950 à 1953, les coûts de construction ont augmenté de 35 % à 40 % et à Berlin l’entreprise d’Etat fonctionne avec de très grosses pertes ; la pénurie de main-d’œuvre qualifiée est très importante dans ce secteur).

A partir d’ avril, des assemblées de fonctionnaires du parti et du syndicat décident d’augmenter les normes et de réduire les salaires dans le bâtiment ; des brigades de travailleurs le· décident aussi « volontairement », mais l’agitation croît sur les chantiers de l’avenue Staline. Une grève y éclate le 15 juin ; le 16 au matin un cortège·se forme, d’abord d’ouvriers qui veulent aller chercher du travail ailleurs ; mais, bientôt grossi, il vient manifester devant la Maison des Syndicats puis devant le siège du gouvernement. Les ouvriers veulent que le président de la République , Grotewohl, et le président du Conseil, Ulbricht, viennent s’adresser à eux. Mais on leur envoie des sous-fifres ; de calme qu’elle était la manifestation devient de plus en plus houleuse. Finalement, les ouvriers retournent sur les chantiers en appelant à la grève générale. Ils décident de se retrouver le lendemain pour manifester de nouveau. La radio du secteur américain diffuse ces nouvelles à 16 h 30; mais les autorités militaires américaines lui recommandent d’en rester là et de n’inciter ni à la grève ni à la manifestation (les occupants français chercheront en vain à interdire aux manifestants de passer par le secteur qu’ils contrôlent).

Le I7 juin, le mouvement gagne un grand nombre de villes, des régions entières. Dans l’ensemble les manifestants sont uniquement des ouvriers et presque toujours des jeunes. La participation des membres des autres classes est exceptionnelle, d’après notre auteur. Le moμvement, de plus, est limité aux grands centres industriels : Berlin-Est (61 000 grévistes), Allemagne centrale (121 000), Magdebourg (38 000), et puissant surtout dans les grandes usines de produits chimique : Leuna (28 000 gévistes) ou Buna (12 000) et certains bassins miniers (Mansfeld).

Les comltés de grève sont composés de jeunes ouvriers (25 à 40 ans), et souvent aussi d’anciens militaires, sous-officiers en général ( 8 % à 10 % des membres des comités dans certains cas ). Selon Baring,

« au 17 juin, les· ouvriers considéraient – à juste titre – les cadres de leur entreprise comme une fraction de la nouvelle classe dirigeante, que le régime· cherchait à se gagner en “l’achetant” par de fortes incitations matérielles. »

De même , le grand complexe industriel de Stalinstadt (aujourd’hui Eisenhüttenstadt, dans le Brandebourg) sur l’0der (frontière polonaise), ne se joignit pas au mouvement. Le régime portait tous ses efforts sur ce nouveau centre, monté de toutes pièces et_les travailleurs, des réfugiés de l’Est pour la moitié, y bénéficiaient des salaires les plus élevés du pays ; même les maçons de Stalinstadt ne cessèrent pas le travail (alors qu’ailleurs le bâtiment faisait grève par solidarité avec Berlin-Est). En Saxe, la présence des armées russes, qui effectuaient leurs grandes manœuvres, empêcha les mineurs du charbon et de l’uranium de participer massivement à la grève et aux manifestations. Ces activités entraînèrent donc surtout des travailleurs du bâtiment, des mines et des industries de· base.

A Berlin-Est, les manifestants contrôlaient apparemment la rue. Comme la veille, rassemblés devant le siège du gouvernement, ils réclament l’apparition de Grotewohl et d’Ulbricht réunis en Conseil de cabinet. Un ministre, dit-on, demanda à Ulbricht de prendre la parole pour calmer les grévistes. Ulbricht refusa et comme l’autre insistait, il lui répondit qu’il pleuvait et que par conséquent les manifestants n’allaient pas tarder à se disperser (2).

Quelles sont les revendications de ces masses ? A Berlin-Est comme dans les autres centres, c’est pour l’essentiel :

1) paiement des salaires d’après les anciennes normes et révisions des contrats collectifs d’entreprise ;

2) baisse des prix des produits de grande consommation ;

3) élections libres et au scrutin secret ;

4) pas de représailles contre les grévistes.

Les manifestants défilent dans les rues, tiennent des meetings où leurs orateurs reprennent les revendications économiques et politiques du mouvement. Dans certaines villes, les délégations ouvrières exigent et obtiennent la libération de prisonniers dont elles donnent le nom ; mais le 17 dans l’après-midi, la tension augmente et des « masses incontrôlées » brisent les portes des prisons et libèrent des détenus de droit commun en même temps que des « politiques ». La propagande officielle exploitera ce fait, de même que de petits pillages (de locaux du PC), incendies (des archives de la justice) ou lynchages (de flics. Mais la subversion n’ira pas plus loin et, les démonstrations terminées, les manifestants rentrent chez eux, ou reviennent sur leurs lieux de travail.

Le gouvernement répond aux « désordres » en faisant appel aux troupes russes. Face à des masses désarmées – contrairement à la Hongrie de 1956 où l’armée nationale passera du côté des grévistes – ces troupes agiront de manière pacifique : tirant en l’air et dispersant les attroupements avec des tanks. En général les policiers est-allemands n’étaient pas disposés à marcher contre les grévistes et, du moins dans la plupart des cas, discutaient avec eux avant de laisser passer leurs cortèges ; mais il semble probable que si le mouvement avait changé de caractère ils auraient participé à la répression.

En bref, au soir du 17 juin, « l’ordre » est rétabli; certes les discussions vont se poursuivre sur les chantiers et dans les usines, mais elles n’iront plus jusqu’au point d’explosion. Le gouvernement va faire des promesses : amélioration du niveau de vie et retour aux anciennes normes ; · il va tout de suite commencer de les grignoter et finira par imposer ses exigences. Il autorisera aussi l’expédition de colis de vivres occidentaux en RDA à la fois pour calmer le mécontentement et pour obscurcir la volonté de lutte ouvrière. La répression se fera petit à petit : 1 300 condamnations , dont 7 à la peine de mort , 4 à la réclusion à vie et le reste à des peines de prison plus ou moins longues.

A l’Ouest, le ministre des affaires panallemandes demanda par radio dès le 16, à la population de RDA « de ne pas se laisser entraîner à des actions irréfléchies… dangereuses. » Les dirigeants sociaux-démocrates et syndicaux de Berlin crurent bon de faire ou de préparer quelques appels radiodiffusés, invitant la population de RDA et les soldats russes à se montrer solidaires des maçons de Berlin-Est. Mais ces appels furent désavoués par la direction du parti socialiste comme des « provocations extrêmement dangereuses et d’une inconcevable irresponsabilité ». D’ailleurs les postes de radio, sous contrôle militaire allié, ne les diffusèrent pas (sauf un, le 16 en fin d’après-midi ) ; et les bonzes socialistes locaux s’en tinrent là. La police militaire alliée et la police allemande de Berlin-Est (aux ordres des socialistes) refoulèrent les curieux venus pour observer les événements (à la lisière des deux Berlin) et peut-être pour y participer. Mais il n’y eut aucune grève de solidarité en Allemagne de l’Ouest. Les seuls groupes à faire preuve d’énergie furent des groupes plus ou moins dans la main de certains services secrets américains. Gros appoint pour la propagande de RDA.

Quant à l’appareil de propagande occidental, qui fit tant de bruit après coup, il se borna pendant l’action à transmettre les informations. Ce faisant il a –semble-t-il – contribué à l’extension du mouvement, mais sans l’encourager par ailleurs.

Notons encore que le chef social-démocrate Willy Brandt a soutenu que « les couches pur-sang du vieux mouvement ouvrier syndicaliste et politique » ont influencé les événements de façon très sensible (3). Selon Baring, si le fait est possible, les rapports qu’il a eu en mains ne lui permettent pas de conclure en ce sens. Le soulèvement, dit-il, eut lieu dans les régions qui élisaient des députés communistes comme [dans] les autres. En tout cas, dans la rue, la « tradition » incarnée par les « anciens » était absente (il ne faut pas oublier que les sociaux-démocrates de Weimar, puis les nazis, et enfin le Guépéou assassinèrent pratiquement tous les militants ouvriers actifs).

D’après Baring, dont l’exposé a été ici très résumé et un peu complété, les Occidentaux auraient dû intervenir plus efficacement en juin 1953. Cette inaction a mené la population de RDA à se résigner, à chercher à « s’arranger » avec le régime. Maintenant, dit-il, l’heure est passée des révolutions, on en est à l’évolution. Dans sa préface, le Herr Professor Richard Löwenthal (4) déplore lui aussi « l’occasion manquée du 17 juin ». Cette attitude est celle de politiciens qui regrettent de ne pas avoir pu exploiter la faille de l’adversaire. Utopie ! En réalité, les Occidentaux ne tenaient pas à appuyer les grévistes. Certes, ils s’intéressaient auu mouvement comme un patron peut rêver d’exploiter les difficultés qu’un patron concurrent éprouve avec son personnel, mais sans ignorer qu’il lui faut être discret et prudent.

En définitive, le soulèvement du 17 juin apparaît comme une immense grève sauvage, instinctive, spontanée, qui s’étend rapidement et so résorbe aussi vite. Elle n’a touché que certains secteurs d’une énorme entreprise, sans entraîner de solidarité au dehors. Elle a ébranlé pendant quelques jours de 300 000 à 400 000 hommes sans armes, qu’aucune grande lutte antérieure n’avait préparé matériellement et spirituellement, et qui ne pouvaient donc s’en tenir qu’à la surface des choses. Le mélange de prudence et de puissance extrêmes dont usa le gouvernement de RDA contribua également à désamorcer l’explosion. Dans d’autres conditions, dans la Hongrie de 1956, une grève sauvage, somme toute analogue au début, prit ensuite un caractère absolument différent.

C. B.

 

Notes

(I) La meilleure étude en français sur ce sujet reste celle de Benno Sarel : « Combats ouvriers sur l’avenue Staline », Les Temps modernes, n° 95 (octobre 1953), repris dans La Classe ouvrière en Allemagne orientale, Editions Ouvrières, Paris 1958.

(2) Gustave Noske, lui aussi, au début de la Révolution allemande, comptait sur la pluie pour faire rentrer les manifestants chez eux (cf. Noske, Von Kiel bis Kapp, 1920, p.17).

(3) Même opinion par exemple, chez Vega, « Signification de la révolte de juin en Allemagne orientale », Socialisme ou Barbarie n° 13 (janvier-mars 1954 – http://archivesautonomies.org/IMG/pdf/soub/SouB-n13.pdf), qui invoque « l’expérience » des insurrections communistes de 1919 et 1921 !

(4) Autrefois théoricien de la « nouvelle classe » sous le nom de Paul Soring, au- jourd’hui historien d’Etat, spécialisé dans les études soviétiques.