« Gilets jaunes » : revue (thématique) des publications

Bases politiques

Renaud Garcia, dans Acontretemps :

« par sa colère généreuse [le mouvement “gilets jaunes”] a réactivé les bases politiques de l’anarchisme : refus de la représentation et des porte-parole, critique radicale du gouvernement parlementaire, établissement d’un lieu ouvert – les “cabanes” – conférant une matérialité à la communauté, occupation ingénieuse et réhumanisante d’un non-lieu par excellence, le rond-point. Enfin, « conscientisation » par la pratique. On pourrait même dire que le choix du rond-point ou de la barrière de péage fut judicieux parce qu’il a permis, minimalement, à des personnes extérieures de manifester leur solidarité par les coups de klaxon ou les gilets visibles à travers le pare-brise. Pour qui voudrait établir des analogies historiques, tout ceci n’est pas sans rappeler les soupes communistes spontanément organisées lors des grandes grèves à la Belle Époque.

Temps critiques :

un entretien avec Anne Steine [sociologue et historienne, contributions sur le Belleville populaire, les cafés, mais aussi la RAF (“bande à Baader” allemande…] et un journaliste du site Le Media presse paru le 14 janvier. Les analogies et les différences établies par Anne Steiner entre le mouvement des Gilets jaunes et les soulèvements ouvriers ou populaires du début du XXe siècle […] permettent notamment de saisir en quoi l’actuel mouvement se situe dans la continuité des luttes du mouvement ouvrier révolutionnaire historique mais aussi, et surtout, en quoi il s’en écarte ; en quoi les “gilets jaunes” s’affirment comme des hérétiques vis-à-vis des dogmes sur la lutte des classes encore en vigueur chez de nombreux militants de gauche aujourd’hui.

Limites : le nombre

Henri Simon (Mathématiques et “gilets jaunes” [Échanges] :

« On compte 1 320 000 personnes sur le terrain, de diverses façons, au plus haut des estimations montrées ci-dessus, lorsqu’est lancé sur Facebook l’appel “Tous ensemble le 17 novembre 2018 pour le blocage national face à la hausse du prix des carburants”. Cela ne représente, au mieux, que 0,03 % des participants possibles, qui ont osé exprimer leur sympathie pour le mouvement du bout de lèvres, mais pas du tout avec leurs pieds. » u Courant alternatif n° 292 (été 2019) : « Le niveau de fake news qui est déversé quotidiennement est devenu tellement élevé qu’il en perd une partie de son efficacité. Tout le monde a pu percevoir que de samedis en samedis, depuis novembre, le mouvement des gilets jaunes ne faisait que s’affaiblir… On se demande bien pourquoi il fallait encore mobiliser la police… Là où par contre l’efficacité désinformative des medias demeure, c’est pour cacher les mouvements sociaux importants qui ont lieu… »

Limites théoriques

Courant alternatif n° 292 (été 2019) :

« Bien sûr, ces mouvements, que ce soit gilets jaunes ou dans la fonction publique, les grèves pour la régularisation de sans-papiers qui continuent dans le silence médiatique, et on en passe… ont leurs limites. Ce qui est frappant avec les gilets jaunes, c’est qu’autant ce mouvement a déjoué beaucoup de calculs politiciens, autant il s’est affirmé comme une force autonome, des syndicats notamment. Autant il était centré sur des revendications sociales et notamment la question du pouvoir d’achat, autant le cœur du problème, à savoir l’exploitation capitaliste et les salaires de misère responsables de cette situation, a été laissé de côté. Les gilets jaunes ont bien vu et proclamé qu’ils s’attaquaient à un système, mais pas le système capitaliste, entendu comme rapport social d’exploitation. Fruit de 40 ans d’atomisation sur le lieu de travail, de recul des syndicats et d’idéologie citoyenniste et populiste.

Classe ? Quelle classe ? Interclassisme… ou « lutte sans classe »

Temps critiques :

« Avec les “gilets jaunes”, au niveau de “l’impureté” [de classe], on est servi : 33 % se disent employés, 14 % ouvriers, 10 % artisans, commerçants ou auto-entrepreneurs, 10 % professions intermédiaires, 25 % inactifs ou retraités. Mais c’est quand on leur demande, dans des sondages et enquêtes, qu’ils répondent en ce sens, car l’une des caractéristiques premières du mouvement est de ne jamais aborder une discussion par le biais du travail concret effectué, mais par celui des conditions de vie. C’est d’ailleurs comme cela qu’il constitue son unité. Celle d’une commune condition de vie, difficile ou précaire. Par rapport à ces analyses en termes de classes nous pensons justement que la caractéristique du mouvement des GJ est d’être a-classiste, parce que ni l’analyse sociologique ou statistique en termes de catégories socioprofessionnelles ni l’analyse marxiste en termes de bourgeoisie et prolétariat ne sont pertinentes. Il n’y a plus de classes antagonistes au sens de Marx parce que les éléments objectifs (le nombre d’ouvriers et son enfermement dans les forteresses ouvrières et ses quartiers), comme subjectifs (la conscience de classe et de l’antagonisme capital/travail) se sont évanouis avec les restructurations et ce que nous avons appelé la « révolution du capital ». S’il ya donc bien encore lutte, ce n’est plus d’une lutte de classes qu’il s’agit avec sa ou ses théories, ses perspectives inscrites de longue date et sur lesquelles se jouaient diverses partitions, mais avec les mêmes instruments. Une lutte sans classe donc, au sens d’absence d’un sujet historique, même de rechange (l’étudiant, l’immigré, le sans-papiers) plutôt qu’une lutte de classes. (http://blog.tempscritiques.net/)

Troploin :

« Le mouvement des “gilets jaunes” ne s’est pas superposé à des luttes de classes qu’il serait venu affaiblir ou étouffer : il est l’effet d’une résistance prolétarienne à la fois mise en échec et persistante, et qui se défend comme elle le peut dans la confusion ambiante. (…) il était logique qu’une insubordination mise en échec mais obstinée rejette les institutions traditionnelles, et produise un mouvement qui n’est ni l’émanation d’une catégorie, ni même d’une addition de catégories, mais d’abord une expérience collective aussi déterminée que multiple et confuse.  » https://www.troploin.fr/node/97 « Pour autant, la question n’est pas la sociologie des Gilets Jaunes, mais ce qu’ils font et quelle solution ils cherchent. Ils se veulent “travailleurs», et non «prolétaires” : ils ne situent pas dans une confrontation entre salariat et capital. A part les riches oisifs et les chômeurs, tout le monde “travaille”, et le petit libraire répète volontiers qu’il passe plus d’heures par semaine dans son magasin que sa vendeuse. Ici les seuls patrons visés sont les grands patrons, financiers, banquiers, héritiers fortunés, parasites du travail d’autrui. Une originalité des “gilets jaunes”, c’est d’être très majoritairement des prolétaires, mais non un mouvement prolétarien, au sens de réagir en exploité face à un patron. « Jaune, rouge, tricolore, ou : Classe & peuple », https://www.troploin.fr/node/9

Hic Salta :

Dans « Théorie de l’interclassisme », le dixième épisode de leur « feuilleton » sur les classes moyennes « Ménage à trois dans la lutte de classe », Bruno Astarian et R. F. écrivent : « Un (…) exemple est donné en France par le mouvement des “gilets jaunes” (fin 2018-début 2019). Après avoir supporté plusieurs réformes (retraites, droit du travail, fiscalité) réduisant leur niveau de vie, les couches inférieures de la classe moyenne salariée (CMS), du petit capital national, et une large fraction du prolétariat ont explosé de colère pour la raison dérisoire d’une taxe de quelques centimes d’euros sur les carburants. En même temps qu’ils en demandaient le retrait, les “gilets jaunes” ont aligné un grand nombre de revendications typiques des luttes interclassistes, dont la démission du président Macron et la démocratie “vraie” (Référendum d’initiative citoyenne [RIV]. (…) La lutte interclassiste est une lutte où les deux classes – prolétariat et classe moyenne salariée – s’affirment. Elle connaît donc tout le répertoire des pratiques qui caractérisent des classes qui sont séparées des moyens de production : grèves sur le lieu de travail, manifestations de masse, émeutes. Sans entrer dans le détail, disons que ces pratiques se distinguent de pratiques d’affirmation d’au­tres classes ou couches, à première vue semblables, comme les “grèves” de la petite-bourgeoisie indépendante (ce sont en fait des lock-out), les “grèves” étudiantes ou les jacqueries paysannes. » http://www.hicsalta-communisation.com/

Sociologie des Assemblées

Tristan Leoni :

« La lente évolution de la sociologie des “gilets jaunes” […] saute aux yeux lorsque l’Assemblée des assemblées de Commercy (26-27 janvier 2019) réunit des représentants plus ou moins bien mandatés par 75 collectifs locaux. Quiconque a fréquenté les ronds-points, les manifestations du samedi et les tribunaux du lundi, et connaît les milieux militants, se pose des questions à la vue des images de cette assemblée : Pourquoi ont-ils l’air différents ? Pourquoi ne s’habillent-ils pas de la même manière ? Pourquoi tant de Franciliens ? Pourquoi cette impression – les chasubles jaunes mises à part, et à quelques exceptions près – qu’il s’agit d’une réunion d’altermondialistes, de militants de la FI ou du NPA ? Les “vrais” “gilets jaunes” le remarquent aussi : “Devant la salle, un jeune plombier, pilier de la cabane de Commercy, assure plus rudement qu’à l’intérieur, ‘ils ne sont pas comme nous’ ”. L’assemblée des assemblées suivante, à Saint-Nazaire, confirme la donne ; les références des “gilets jaunes” sont désormais piochées dans ce qu’il y a de plus confus et spectaculaire en milieu militant, Murray Bookchin, le Chiapas ou même le Rojava… On est très loin du rond-point de Flixecourt [commune de la Somme où, le 20 novembre, des gilets jaunes avaient repéré des migrants dans la cuve d’un camion-citerne et les avaient livrés aux gendarmes – Note d’Échanges]. On renoue, par la bande, avec le connu et le convenu, certains remarquant que, au passage, les micros et les estrades ont désormais tendance à se masculiniser…

Courant alternatif n° 290 (mai 2019) publie,

« les perceptions étant diverses », deux points de vue : les délégations présentes [à l’Assemblée des assemblées de Saint-Nazaire, les 5, 6 et 7 avril] ne reflètent pas la sociologie des « gilets jaunes ». « Cette sociologie qui depuis le 17 novembre 2018 a investi les ronds-points et manifeste encore aujourd’hui tous les samedis, du moins dans nos zones rurales. Alors que ce mouvement [a son] origine majoritairement en province et dans de petites communes, sont présentes en nombre des délégations de grandes villes plutôt représentées par une base militante large, allant de l’extrême gauche au réformiste, à l’aise avec les codes de prise de parole lors des assemblées plénières. » L’autre point de vue souligne que l’ADA (assemblée des assemblées) se place « sous » les assemblées locales, et n’a aucun pouvoir, sauf d’être un symbole. Surtout, l’auteur de ce point de vue examine l‘origine des délégations (chacune piquait d’une punaise sa ville d’origine, sur une carte de France) et constate que Toulouse n’a qu’une délégation, alors qu’elle connaît une virulente mobilisation, mais que Bayonne « en avait quatre, qui se détestaient cordialement, de leurs ronds-points respectifs (ça remplace les clochers) », etc. « On voit ainsi les villes moyennes surreprésentées, partout où un tissu militant existe. (…) Si l’on retient que les positions pro-Rassemblement national sont un peu surreprésentées dans les “gilets jaunes”, on peut y lire une correspondance dans leur absence à Saint-Nazaire, dont les pratiques collectivistes éaient facilement perceptibles. »

Syndicats

Leoni

De très nombreux incidents entraînant une confrontation avec la police, ou l’attaque de bâtiments publics, auraient immédiatement été arrêtés par un SO syndical classique, surtout dans les villes de province. Ce n’est pas pour rien que l’État a accepté au XIXe siècle la légalisation de la grève et des syndicats ; à l’oublier, et à trop les écraser, le capital perd un outil qui a pourtant montré, tout au long du XXe siècle, l’importance de son rôle d’intermédiaire et ses capacités asphyxiantes sur les prolétaires. On sait que ces derniers peuvent, s’ils le veulent réellement, déborder les bureaucrates syndicaux, il n’empêche que les prolétaires attaquent plus « naturellement » préfecture ou commissariat lorsque le SO de la CGT n’est pas là. (Leoni, épisode 6.)

Électeurs

Leoni, épisode 4

«: Les “gilets jaunes” présentent généralement leur révolte comme apolitique, ou apartisane et la politique et les partis sont considérés comme divisant le peuple ; toute expression d’une adhésion partisane est généralement bannie des ronds-points. La question de savoir pour qui on a voté lors des dernières élections ne s’y pose pas, seuls les journalistes et les sociologues la posent. Pourtant, tout le monde sait que parmi les “gilets jaunes” on trouve un grand nombre d’abstentionnistes, mais aussi beaucoup d’électeurs du FN/RN. Cela n’a rien de surprenant puisque les électeurs des classes populaires, notamment les ouvriers, placent en tête de leurs suffrages ce parti. »

« Ce qu’une partie de la gauche ne veut pas voir » : Ni patrie ni frontières n° 62-63 (juillet 2019)

reprend ce texte paru dans Le Nouvel Observateur sous la signature de Sylvain Boulouque. Ce professeur d’histoire aux nombreuses publications sur le communisme et l’anarchisme (Livre noir du communisme, revue Communisme d’Annie Kriegel et Stéphane Courtois… voir sa fiche Wikipedia), est interrogé par BFM TV le 2 décembre 2018 en tant que « spécialiste des mouvements sociaux ». Ce numéro de Ni patrie ni frontières est globalement hostile au mouvement “gilets jaunes”, mettant en avant la présence de l’extrême droite et l’antisémitisme, la bienveillance envers la police…

Les femmes

Courant alternatif n° 290 (mai 2019) :

Toujours dans les délégations, une importante présence de femmes, ce qui fit suite à la constatation de leur présence en forte proportion depuis le début du mouvement des gilets jaunes.

« Femmes gilets jaunes de Paris contre les violences sociales » :

dans Alternative libertaire de juin, un entretien avec Cherifa, du « collectif Femmes gilets jaunes de Paris-Ile-de-France » : « La précarité touche plus de 58 % des femmes. Dans notre groupe nous [venons] de situations sociales variées. L’idée est de mettre ces revendications en avant face aux gilets jaunes majoritairement hommes et souvent un peu trop machistes. » Concrètement ? « Une action a été menées le 27 avril devant la mairie du XIe [arrondissement de Paris] afin de faire pression sur le maire et d’exiger des logements immédiats et de suspendre les expulsions. »

Leoni :

Car il y a tout d’abord les femmes. Elles sont partout. Il s’agit sans doute de l’un des mouvements sociaux les plus mixtes qu’on ait connus (on parle de 40 à 45 % de femmes), sur les ronds-points, dans les manifestations mais aussi parmi les porte-paroles et référents, y compris dans les médias. Certains collectifs de Gilets jaunes se dotent même parfois de porte-paroles paritaires. À un tel niveau, c’est sans doute une première.

Antisémitisme, xénophobie, racisme

Sur ce thème, nous avons déjà signalé les textes réunis dans Ni patrie ni frontières, n° 62-63 (juillet 2019). Le débat est pollué par cette problématiques des « Blancs », des « quartiers », du « communautarisme », sans parler de tous les dérapages de Lieux communs (ci-dessous). u Courant alternatif n° 290 (mai 2019)  : « Dans ses déclaration du 25 avril, Macron a encore ressorti les prétendus antisémitisme et xénophobie de gilets jaunes : ce n’est pas gratuit de sa part, avec des effets recherchés de rejet à l’extérieur, et des encouragements de ces tendances à l’intérieur du mouvement. »

Courant alternatif n° 291 (juin 2019)

ouvre ses colonnes à un « groupe “gilets jaunes”  » de Noisy-le-sSec (banlieue parisienne)« constitué d’une part de militants souvent retraités, d’utre part de plus jeunes rencontréslors des points fixes que nous tenons à la porte des supermarchés et sur le marché ». Ce groupe déplore le « soutien passif » qu’il reçoit : « Cette passivité, cette extériorité à l’idée d’engagement de la plupart des Noiséens, notamment de ceux vivant dans les “quartiers”, est à l’image de la faible force d’entraînement du mouvement des GJ dans les banlieues populaires, qui s’explique au moins autant par un enfermement dans la gestion absorbante du quotidien que par une forme de repli communautaire maintenant une certaine distance avec un milieu politique perçu comme étranger, car à dominante “blanche” ».

Leoni, épisode 4 :

«  Décrire ce mouvement comme étant celui de “blancs”, c’est vouloir faire croire que les “gilets jaunes” excluent ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau, que le mouvement est raciste – soit parce qu’il serait piloté par l’extrême droite, soit parce que, par essence, les prolétaires “blancs” seraient racistes. Le fait que l’une des initiatrices du mouvement, et l’une des trois leaders les plus respectés, soit d’origine martiniquaise devrait pourtant mettre la puce à l’oreille. La fréquentation de ronds-points ou les nombreuses images qui circulent sur le Net montrent que ce n’est pas le cas, la « France de l’immigration » n’est pas absente (Leoni, op. cit., épisode 4).

Leoni, épisode 4 :

« Les témoignages évoquant la mixité qu’on peut croiser sur certains ronds-points sont pourtant fréquents. Tout peut y coexister, aussi bien un barbecue halal qu’un autre qui l’est moins (Rouen). Un Gilet jaune des Cévennes remarque que c’est « un mouvement où [il n’a] jamais vu les blacks et les rebeux et les femmes mis à l’écart de la lutte ou considérés comme autre chose que des Gilets jaunes ». Un Gilet jaune ardéchois explique : « Je suis descendu de ma montagne, parce que dans ma ville c’était la première fois qu’il y avait ensemble les Arabes, les Gitans, les Français, des gens du RN, des gens de la FI, des communistes. » https://ddt21.noblogs.org/?page_id=2309

Parfois c’est le commentateur qui tombe dans son propre racisme, comme Lieux communs dans cet étrange passage de sa brochure n° 24 Le Mouvement des gilets jaunes, surgissement populaire et démocratie directe en germe (décembre 2018) : « C’est le grand patronat qui pille le pays et saigne à blanc les salariés ; c’est l’oligar­chie médiatique et po­litique qui accompagne en souriant le chaos social, culturel et écologique ; ce sont les classes aisées ur­baines et leur haine politi­quement correcte du populo. Et ce sont évidem­ment tous les bénéficiaires choyés du pré­tendu “multiculturalisme” ; élus ­clientélistes, in­di­génistes revanchards, communautaristes racistes, islamistes sécessionnistes, gangs barbares, mafias in­ternationales, faux réfugiés, etc. Ces prédateurs et opportunistes de partout et de nulle part es­croquent les finances publiques et la solidarité gé­nérale » (souligné par Échanges) Ne serait-ce pas Lieux communs qui versent dans ces thèmes d’extrême droite ? Ou encore : « Rien ne permet de qualifier [d’extrême droite] le mouvement des gilets jaune […] Par contre, il est évident que ce mouvement réintroduit massivement la question sociale et ses revendications de justice et d’égalité pour tous à l’intérieur d’un cadre national, (souligné par Échanges) compris comme seul espace existant où peut s’étayer aujourd’hui une solidarité effective, une souveraineté collective et une identité commune. Ces positions contrarient frontalement toutes les politiques menées depuis trente ou quarante ans, qui visaient à diviser les luttes sociales en conflits de corporations et de lobbys, et à scinder les populations en communautés mises en concurrence. Les “gilets jaunes” sont donc une critique implacable et en acte, du modèle « multiculturel », c’est-à-dire de la gestion ethno-religieuse de la société qui s’est imposée sans jamais avoir été discutée. Ils annoncent la fin de la complaisance médiatique, politique, judiciaire et du financement massif sous couvert de « diversité » du séparatisme musulman, du racisme communautaire, de la délinquance et de la néo-immigration massive, qui poussait à tous les amalgames et à la partition du pays. » L’idée de « partition» du pays consécutive à l’immigration est reprise par Lieux communs à propos de la répression du mouvement GJ : « Les forces de répression auxquelles ils font déjà appel, police et armée, ne leur sont plus aussi acquises que par le passé, ce qui est une nouveauté absolue en France depuis au moins un siècle. Autre nouveauté, beaucoup plus lugubre : le recours possible à une répression « à l’orientale », fût-ce en laissant faire, en utilisant une communauté contre une autre. C’est évidemment tout le réservoir de violence et de brutalité qui gît dans les milieux du banditisme, dans une partie des populations immigrées, principalement en banlieue, animées par le ressentiment post-colonial et biberonnées aux doctrines de l’extrême-droite musulmane, à l’offensive depuis des décennies et bénéficiant de soutiens internationaux. Cette perspective cauchemardesque n’est malheureusement plus une simple spéculation, et le rapport de force nous sera de moins en moins favorable au fil des basculements démographique à l’œuvre et du morcellement du territoire. » !!! (ibidem, p. 15.)

Leoni, épisode 4 :

« début décembre, quelques incidents mis bout à bout ont pu laisser craindre que le mouvement ne prenne une orientation anti-immigration, voire anti-immigrés, cela n’a pas été le cas. (…) le refus de l’immigration n’est pas inscrit dans une mauvaise nature humaine ; il peut surgir quand les conditions de concurrence entre prolétaires s’exacerbent, s’accroître en période de crise, y compris chez les travailleurs eux-mêmes issus de précédentes vagues d’immigration. Il ne s’agit donc pas d’un sentiment de « rejet de l’autre », immoral, qu’une dose d’éducation (nationale, civique ou militante) contribuerait à corriger. Certains lecteurs trouveront peut-être que cette vision étrangement « pessimiste » alors que, par ailleurs, nous décrivons des ronds-points où les descendants d’immigrés sont les bienvenus. Mais ces derniers ne sont justement pas, ou plus, des « étrangers ». Dès lors, englober sous le terme de « racisme » des notions comme xénophobie, patriotisme ou le nationalisme, ne nous aide pas à y voir plus clair. Nous ne croyons pas par exemple que les descendants d’immigrés soient, comme par essence, plus enclins que les autres à l’accueil de nouveaux arrivants. Le proverbe n’énonce pas fortuitement que, “en France, le dernier arrivé ferme la porte”. L’immigration (…) ne pourrait qu’entraîner de vifs débats, des divisions, du « politique » et, de ce fait, elle est esquivée par les Gilets jaunes. » (Leoni, épisode 4).

Spontanéité

Leoni, épisode 4 :

« le caractère spontané et auto-organisé du mouvement, son refus de tout encadrement syndical […] est vu d’un très bon d’œil » [en général].

Leoni, épisode 5 :

« d’emblée présents sur l’ensemble du territoire et par-delà les catégories professionnelles, les “gilets jaunes” surprennent et réjouissent par le caractère spontané de leur mobilisation et par une volonté évidente de prendre leurs affaires en main. De fait, leur mouvement se construit en dehors de tout cadre organisationnel préexistant, syndical, politique ou autre, refuse toute hiérarchie ou toute forme de médiation […] Ce qui est au départ un mode de fonctionnement adopté spontanément se formalise, s’impose à lui-même telle une norme considérée comme suffisante pour lui assurer pérennité et authenticité. » (ibid.., épisode 5).

« Le mouvement gilets jaunes a été souvent présenté comme spontané. Ce n’est pas si sûr » (Henri Simon, Mathématiques et gilets jaunes, p. 13) ; voir dans cette brochure d’Échanges les développements sur les groupes ”Colère”, une des origines des “gilets jaunes”.

Réseaux sociaux

Raoul V.

« Le mouvement des GJ, en particulier au niveau de son autonomie par rapport aux organes d’encadrement que sont les partis politiques et les syndicats, a été rendu possible en grande partie par les nouvelles technologies de la communication. Internet, les réseaux sociaux ont été déterminants. Répondre à la question “que proposez-vous ?” devra tenir compte non seulement de ces nouveaux moyens de communication mais aussi de toute la révolution technologique actuelle qui bouleverse et bouleversera le processus même de production. Une révolution qui permet l’émergence sous forme embryonnaire de rapports non marchands, de façon pure ou hybride, au sein même des aspects les plus modernes de la production, celle des biens digitaux. » (Raoul, 25 janvier 2019, http://blog.tempscritiques.net/)

« [l’auto-organisation] est bâtie sur l’utilisation massives des réseaux sociaux […]cette mobilisation n’est pas que virtuelle, elle se couple, sur le terrain, avec l’activation de réels réseaux de sociabilité familiaux, amicaux, ou de proximité (boulot, sport, associations, etc.) (Leoni, épisode 5). On peut noter que, paradoxalement, cette absence de structuration et d’encadrement explique sans doute l’inhabituelle longévité (sans équivalent) du mouvement : personne n’a en effet d’autorité suffisante pour dire qu’il faut s’arrêter. Au contraire, il y a toujours quelqu’un sur Facebook pour fixer un rendez-vous au samedi suivant – alors que dans un mouvement classique il suffit généralement aux syndicats de ne pas appeler à une nouvelle manifestation pour qu’il s’arrête. (Ibid.)

Voir dans Échanges n° 167 (printemps 2019) notre revue des publications « Intelligence cognitive” ou “cybercrétinerie” ? »

Violence

« Quant à la violence, tout le monde comprend que sans elle les “gilets jaunes” auraient obtenu moins encore que les miettes concédées par le gouvernement. (https://www.troploin.fr/node/97)

« Les violences n’ont pas lieu “en marge” mais au cœur des manifestations des “gilets jaunes”, elles en font la force. » (Leoni, épisode 6)

… Antonin Grégoire, du site ligne de crêtes, a la même idée, mais en négatif : « Ce qui frappe c’est à quel point personne ne se parle, c’est l’anomie. Sans la violence les “gilets jaunes” ne savent pas pourquoi ils sont là. Ils montent et descendent les Champs-Élysées, ils regardent passer la manifestation des chômeurs et précaires, ils regardent au loin dans la direction d’où les flics vont venir… Les gilets jaunes attendent la violence. Ils sont là pour ça. Ils pensent que c’est par la violence qu’on fait changer les choses. Alors ils attendent. Dans l’anomie, le silence. C’est surement différent sur les barrages où les gens se rencontrent. Toujours dans la violence car bloquer des gens dans leurs voitures ne peut qu’amener à des situations de violence extrême. A Paris c’est encore pire. Les “gilets jaunes” sont là, comme des zombies, regardant dans le vide en direction des flics qui ne sont pas là. Il ne se passe rien. Puis un petit groupe de gilets jaunes fasciste arrive. Ils montent une barricade. Une barricade ultra violente, on ne se contente pas de barrières de chantier ou d’éléments mobiles, on met réellement à contribution la destruction. Là les gilets jaunes s’animent, ils vont défendre la barricade pendant que le petit groupe d’extrême droite repart ailleurs. » https://www.lignes-de-cretes.org/gilets-jaune-violence-et-anomie/ Ce texte figure dans Ni patrie ni frontières n° 62-63

A contrario, Garcia :

« La force des manifestations du samedi, de ce point de vue, tient dans la possibilité de discuter, hors de toute carapace idéologique, avec des personnes qui, pour certaines d’entre elles, ont probablement voté Le Pen à la dernière présidentielle. »

La Mouette enragée :

« Le premier principe qui circule, avant le départ du cortège est : c’est une première manif on la joue cool pour l’instant mais si les flics agissent, on ne cède pas. S’ils font obstacle, on s’arrête, on reste soudé-e-s, on ne fuit pas, on n’agresse pas. Mais déjà, des manifestant-e-s expriment l’idée que si flics sont là, c’est pour nous stopper et il n’en est pas question, on avance et advienne ce que devra. » (“Gilets jaunes” : Acte X en centre-ville à Boulogne- sur-Mer », lamouetteenragee.noblogs.org, 22 janvier 2019.

Ni patrie ni frontières :

« Ne croyez pas qu’il y ait la moindre contradiction entre la participation musclée de l’extrême-droite française à des simulacres de barricades ou à des affrontements sérieux avec les flics. Ces brutes peuvent parfaitement admirer la Police et l’Armée et en même temps se fritter avec elles dans la rue, pour s’entraîner, se prouver leur virilité, monter des provocations politiques ou même préparer un coup d’État en s’appuyant sur les éléments fascistes de l’armée et de la police. […] À la différence de certains gauchistes radicaux qui aiment casser du flic pour le fun, mais n’ont aucun projet politique, ces cogneurs professionnels et “apolitiques” ont un but précis : s’appuyer sur le mouvements des “gilets jaunes”, qu’ils ont eux-mêmes suscité sur les réseaux sociaux, pour diffuser […] leurs idées réactionnaires, fascisantes ou fascistes. » (Y. C., «  Du “CRS = SS” de Mai 68 au “CRS avec nous” des “gilets jaunes”, Ni patrie ni frontières n° 62-63. »

autistici.org

« Il n’y a pas que Paris qui brûle. (…) Des manifestants qui rompent un cordon policier. Des manifestants qui lancent des pierres sur les CRS jusqu’à ce que ces derniers prennent la fuite. Des manifestants arborant le drapeau tricolore qui chantent à tue-tête la Marseillaise. Des manifestants qui organisent une barricade pour piller les magasins de luxe. Des images redondantes qui reflètent la nature confuse et contradictoire du mouvement. https://www.autistici.org/tridnivalka/il-ny-a-pas-que-paris-qui-brule/ »

Symboles

Troploin :

« La seule identité serait donc d’appartenir à un peuple travailleur. Cela permet à beaucoup, indifférents voire hostiles aux grèves par exemple, de se reconnaître « Gilets Jaunes », et même sans participer à leurs actions de s’identifier à eux. La grève divise, or le peuple ne connaît pas de division, sinon, il n’est plus peuple, et risquerait la guerre civile. Si politique traditionnelle, partis et même syndicats sont des facteurs de désunion, qu’est-ce alors qui réunit ? D’ordinaire, les mouvements sociaux étouffent sous les mythes (1793, 1830, 1848, la Commune, Juin 36, voire 68). Ici une référence domine : la France républicaine, la république sociale, et au lieu du drapeau rouge, le tricolore. Un peuple a besoin de figures fédératrices, et il lutte pour ses symboles.

Menaces

Garcia :

« A mon sens, il convient que nous nous interrogions, nous, les “ libertaires”, sur le défaut de nos grands principes qui ne s’appliquent peut-être plus sans autre précision à la réalité de la société capitalisée contemporaine. Par exemple en ce qui concerne la question du dialogue des cultures, de la diversité et de l’attachement à une tradition, il serait nécessaire de tout reprendre calmement, à la base, en écoutant ceux qui redoutent de perdre leur appartenance ou sentent leurs habitudes culturelles menacées. Non pas en s’empressant de leur donner raison ou tort, mais pour rattacher un tel sentiment au développement d’un même processus global, celui du nivellement capitaliste, qui s’attaque à toute identité culturelle (et non pas à la mienne davantage qu’à celle du voisin) et subvertit la communauté d’intérêts qui devrait naître entre les membres de ces cultures-là, face au même ennemi. Je pense que c’est ici que doit porter l’effort. Et il prend du temps, car cela nécessite de la réflexion, de l’écoute, et un peu de culture. Précisément tout ce qui tend à disparaître à l’ère des réseaux sociaux. Ce n’est pourtant que de cette façon qu’au juste constat des effets s’ajoutera une claire compréhension des causes.

Militants

Leoni :

À partir du début de l’année, on constate aussi, par endroits, l’arrivée (ou le retour) de membres de la petite classe moyenne cultivée, de militants de gauche plus classiques, voire de citoyennistes que les discussions stériles autour du RIC commencent à attirer

Garcia :

« Il incombait – et c’est encore le cas – aux anarchistes, aux socialistes libertaires et plus largement à tous les gens saisis par l’événement de se montrer présents, de prendre position et de diffuser des idées permettant de combattre pied à pied des orientations nationalistes ou xénophobes, évidemment très tôt soulignées par les médias. »

Alternative libertaire

veut « structurer la colère » (n° 289, décembre 2018) et dans un texte en ligne : « Syndicalistes, écologistes et libertaires dans le mouvement des gilets jaunes », propose «  quatre enjeux » : « 1. faire prévaloir une orientation sociale voire révolutionnaire ; 2. réconcilier la contestation sociale et l’impératif écologique ; 3. faire front contre le gouvernement et le patronat ; 4. que le mouvement se structure pour progresser » : où l’on voit que les «  libertaires » d’AL n’ont pas compris que les « gilets jaunes » ne veulent pas de partis, de porte-parole ni de représentants.

Lejardinier - Grand Large :

« Face à ce mouvement prolétarien, autonome, allant vers une politisation, contenant des éléments anti-capitalistes, et donc, fondamental pour le développement de la conscience politique du prolétariat, on ne peut que s’interroger face au silence ou aux critiques formulées par le milieu révolutionnaire. Je pense qu’ils sont à attribuer à la vision qu’on a de la lutte de classe et du rôle des révolutionnaires. Ma compréhension actuelle du rôle des révolutionnaires est celle d’un accompagnement de notre classe dans toutes ses expériences de confrontations à la classe dominante, et d’une contribution à la réflexion politique sur le fonctionnement du monde actuel et les perspectives d’un nouveau monde. Ceci passe par une réflexion politique et critique, par une dénonciation de la classe dominante et de ses manœuvres de récupérations. Mais c’est bien à l’encontre de la classe dominante que doivent s’adresser ces critiques et non à notre classe.» « Contribution à la réflexion des “gilets jaunes”, https://grandlargecritiques.org/?p=341, juillet 2019

« Convergence »

Alors que les commentaires soulignent le peu d’importance voire l’échec des tentatives de « convergence des luttes », l’auteur du texte « Lyon : point de vue d’un “gilet jaune” publié par Courant alternatif n° 291 (juin 2019) cite le soutien des “gilets jaunes” au mouvement lycéen « très ancré dans les quartiers populaires », et parle de salariés grévistes menant des actions où des «gj se sont pontés, et l’action fur victorieuse » (un magasin de vêtements, Primark, un Carrefour, des éboueurs : «Cette jonction de gilets jaunes avec des secteurs en grève a été nue réelle réussite », souligne l’article, sans qu’on sache en quoi consistaient, ni les actions, ni les réussites…

Garcia :

« je dois bien constater, en tant que professeur de base, que la jonction avec des professions qui auraient toutes les raisons de refuser en bloc leur transformation à venir en “humains superflus” ne s’est pas faite. C’est assez déprimant, surtout lorsque la raison principalement évoquée renvoie à la différence de composition sociologique. Une manière polie de traduire un simple mépris de classe. » https://acontretemps.org/spip.php?article729.)

« “Gilets jaunes” : et maintenant ? Et après ? » : les « Gilets jaunes » vus d’Allemagne

 

« “Gilets jaunes” : et maintenant ? Et après ? », un article de la revue « Wildcat » n°103 (hiver 2018-2019).

Le 26 janvier a eu lieu le « 11e Acte » du mouvement qui se réunit dans les rues de France – jusqu’à 2 000 en­droits différents au même moment – depuis le 17 novembre 2018. Ont lieu en plus le blocage des ronds-points omniprésents sur les routes françaises, quoiqu’on ne puisse pas exactement parler de blocages, mais plutôt de lieux de rencontre, le trafic est seulement ralenti. Leur signe de reconnaissance est le gilet autoréfléchissant jaune que tout conducteur doit obligatoirement avoir dans son véhicule. Les « gilets jaunes » (traduit souvent en allemand par « Gelbwesten ») ont une préhistoire : les défaites de la lutte de classe qui se succèdent depuis des années, les mobilisations syndicales avortées ou qui s’émoussent, la dégradation des conditions de vie. Depuis sa prise de fonction en mai 2017, Emmanuel Macron a mis en place un nouveau droit du travail favorable au patronat, partiellement privatisé la SNCF, société de chemin de fer d’État, supprimé 120 000 postes de fonctionnaires dans la fonction publique, ou encore rendu plus difficile l’accès à l’université. Il a supprimé l’impôt sur le revenu et a compensé ce manque de rentrées financières par une augmentation des prélèvements sur les retraites et des taxes sur le carburant et la diminution de l’aide au logement (APL) de cinq euros. Son arrogance fut la cerise sur le gâteau : la construction d’une luxueuse piscine pour sa résidence d’été, de la nouvelle vaisselle pour le palais de l’Elysée, ou ses sorties méprisantes (« Vous n’êtes rien », « Il n’y a qu’à traverser la rue pour trouver du travail », etc.)…

Fin mai 2018, Priscilla Ludosky, jeune femme noire de 33 ans habitant la banlieue parisienne et tenant un magasin en ligne de cosmétiques naturels, lance une pétition en ligne. Ayant fait le calcul, elle démontre que les taxes constituent plus de la moitié du prix du carburant, elle exige qu’elles soient réduites. Quelques mois plus tard, Éric Drouet, routier, lui aussi âgé de 33 ans, découvre la pétition et la relaie sur Facebook. Le nombre de signataires passe de 200 000 à 1,15 million. Drouet appelle alors à une manifestation pour le 17 novembre. 300 000 personnes répondent à son appel. Aucun syndicat, aucun parti n’y avait appelé, pas même la Fédération des agriculteurs (FNSEA), et malgré cela, des manifestations et des blocages se déroulent à travers toute la France. Dans ces manifestations, nul podium ni orateur.

Le mouvement a pu prendre une telle ampleur à travers tout le pays parce qu’il avait connu un épilogue au début de l’été lors des mobilisations contre la réduction de la vitesse sur les départementales. Il a aussi des prédécesseurs, comme le soulèvement des Forconi en décembre 2013 en Italie (1). Peu avant, à l’automne 2013, une mobilisation semblable avait eu lieu en Bretagne, celle des Bonnets rouges. Les travailleurs de l’industrie agro-alimentaire, paysans et petits entrepreneurs s’étaient réunis contre la taxe écologique. (Macron, alors conseiller de François Hollande pour la politique économique et financière, les avait appelés « les illettrés de notre époque ».) Ces mouvements réagissent à la politique de l’État, faisant en sorte que la « question sociale » ne soit pas perçue comme étant celle du niveau des salaires, mais celle du poids des impôts. Depuis des années en France, c’est ainsi que les élections sont remportées : Sarkozy avait promis en 2007 la défiscalisation des heures supplémentaires ; Hollande, lui, avait promis en 2012 d’imposer à 75 % les revenus supérieurs à 1 million d’euros ; Macron avait annoncé pendant la campagne électorale la suppression de la taxe d’habitation… Les élections gagnées, ces promesses s’avérèrent curieusement toutes « impossibles à met­tre en œuvre ». A cela s’ajouta en France une succession de grands scandales : en 2010, il fut révélé que la femme la plus riche de France bénéficiait d’une réduction d’impôts de 100 millions d’euros et qu’elle avait soutenu financièrement et illégalement la campagne électorale de Sarkozy ; le ministre du Budget de Hollande, responsable de la lutte contre la fraude fiscale, dut reconnaître en 2013 avoir déposé 600 000 euros sur un compte caché en Suisse. Puis s’ensuivirent les diverses révélations suite aux Luxleaks, Swissleaks, Panama et Paradise Papers… Aucun des puissants criminels, des super-riches et des personnalités pris dans ces scandales n’eut à aller en prison.

Depuis la crise européenne, des mouvements semblables ont eu lieu dans d’autres pays d’Europe : par exemple, en mai 2013, des dizaines de milliers de personnes avaient manifesté au Portugal contre les augmentations d’impôts. En 2014, les « Indignados » espagnols avaient mobilisé contre la politique financière et fiscale. Les mobilisations suivant la crise en Grèce sont connues… Dans l’ensemble, ces mouvements ne remplirent pas leurs objectifs. En Italie par exemple, le Mouvement 5  étoiles a pu se nourrir d’eux, et faire accéder finalement les fascistes de la Ligue au pouvoir (2).

De telles luttes ont également eu lieu dans d’autres parties du monde : les émeutes à Haïti contre la suppression des subventions sur les carburants, les protestations dites « Gazolinazo » qui se répètent au Mexique, les émeutes contre l’augmentaiton du prix des transports en commun au Brésil…

Traditionnellement, la gauche a du mal avec ce type de mobilisations. Les conflits autour de l’impôt furent rarement un thème « de gauche » au xxe siècle. En France, ce furent les professions libérales, les travailleurs indépendants et les paysans qui se mobilisèrent après la Première guerre mondiale contre l’impôt progressif ; et les poujadistes dans les années 1950. Toutes ces initiatives, suivant ce préjugé, s’en prennent seulement à la répartition « secondaire » et non à la « répartition primaire des revenus » (salaires et profits). Dans cette répartition secondaire, la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) est un impôt manifestement des plus injustes qui constitue en France la moitié des entrées de l’État, les impôts sur le revenu et le salaire, eux, « seulement » un quart !

Henri Simon [dans « Gilets jaunes, et après ? », Échanges 166] prend la défense du mouvement face à ces critiques : selon lui, ce mouvement est hétérogène mais pas autant influencé par les petits entrepreneurs et petits commerçants que les mouvements semblables qui eurent lieu dans les années 1950 et 1960. Quoiqu’il en soit, il s’exprime aussi de manière «  hétérogène » et vague, il est beaucoup question de « peuple », de « citoyens ». Les « gilets jaunes » s’adressent à l’État, le plus souvent même, personnalisé dans Macron, et exigent de lui des choses qu’ils auraient dû sinon acquérir en luttant contre les capitalistes.

Cela exprime une faiblesse, et ce, même si le mouvement a une composante prolétaire, et que des travailleurs y prennent naturellement aussi part, mais à quelques exceptions près, ils y prennent part en tant qu’individus. Le simple fait de ne plus pouvoir être en lutte sur son lieu de travail permet d’expliquer ce mouvement.

D’un point de vue sociologique

Les analyses sociologiques sur les « gilets jaunes » foisonnent. Selon elles, leur salaire moyen serait de moins de 1 600 euros par mois, très souvent même, le SMIC. Ils seraient de nombreux jeunes, mais aussi une grande proportion de retraités, et des actifs qui ne peuvent pas se permettre de faire la grève. Depuis fin novembre, une équipe de plus de soixante-dix scientifiques suit le plus grand nombre possible de manifestation et de blocages à travers toute la France, élabore une cartographie des actions menées et interroge les participants. Ils observèrent en décembre, d’une part un élargissement « vers le bas » (plus de chômeurs et de SDF prirent part au mouvement), et d’autre part, l’arrivée de syndicalistes et d’activistes politiques. Par ailleurs, en décembre, les lycéens sont également entrés dans le mouvement. Il mobilise de nombreuses personnes qui n’ont pas été présents lors des derniers mouvements sociaux. Presque la moitié des sondés n’avaient jamais pris part à une manifestation, et encore moins n’avaient d’expérience de la grève.

La proportion de femmes est relativement élevée. En moyenne, furent dénombrés 54 % d’hommes et 45 % de femmes. Les femmes seraient en majorité de la classe des travailleurs, un groupe social qui sinon se mobilise rarement.

Le mouvement vient avant tout de ce qu’on appelle la « France profonde », des campagnes (à la grande différence de Nuit Debout en 2016, qui était resté limité à Paris et à quelques autres grandes villes). L’expansion urbaine en France est bien plus accrue qu’en Allemagne. Les lieux d’habitation, de travail et de loisirs sont séparés par de longues distances. La désertification des campagnes remonte aux années 1950, remarque Henri Simon (3) : « La mécanisation de l’agriculture… a mené à un exode important des ouvriers agricoles vers l’industrie ds villes:l’extinction du petit commerce et de l’artisanat est venue directement du tarissement de la clientèle du petit commerce rural. » Ce développement a connu une accentuation avec la fermeture de nombreuses lignes de train, de bureaux de postes et d’établissements bancaires. Les personnes vivant à la campagne ont besoin de leur voiture pour se rendre à leur travail, pour aller faire les courses. Le pôle des dépenses pour la voiture est l’un des plus élevés dans leur budget (comparable aux loyers dans les villes).

« Pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, les travailleurs ne vivent plus là où l’activité est créée (4). »

« Que les gros payent gros et que les petits payent petit » (5)

La force du mouvement c’est sa détermination, sa solidarité et l’aptitude à s’unir dans l’action. Cette dernière est surprenante vu son hétérogénéité. Si la population est très favorable au mouvement, elle reste par ailleurs plutôt passive.

Les “gilets jaunes” expriment la grande défiance qui règne en France vis-à-vis des instances de médiation que sont les partis et les syndicats. Et à plusieurs reprises, les « gilets jaunes » se sont ralliés à d’autres luttes. À Toulouse, avec une manifestation contre les violences faites aux femmes, à Marseille contre la politique catastrophique de la ville en termes de logement, à Paris avec le comité contre les violences policières dans les banlieues (Comité Vérité et Justice). Ils ont soutenu les salariés d’Amazon en lutte et ont bloqué l’usine Monsanto à Trèbes, près de Carcassonne (Aude), l’une des deux usines les plus grandes de préparation d’engrais avec du glyphosate. Lors du « 4e Acte », ils manifestèrent à Lyon et Montpellier ensemble avec les manifestants réunis contre la politique climatique, avec pour slogan « Social, climat, même combat ».

En comparaison de sa composition hétérogène, le consensus existant sur de nombreuses revendications est étonnant. Après que le Premier ministre eut « invité au dialogue » les « gilets jaunes », quelques groupes au sein du mouvement procédèrent à un sondage interne auquel auraient participé près de 30 000 personnes, et publièrent fin novembre une liste de 42 revendications :

indexation des salaires et des aides sociales sur l’inflation ; augmentation des aides aux personnes handicapées ; plafonnement des loyers ; renationalisation des entreprises énergétiques et baisse du prix de l’électricité ; départ à la retraite à 60 ans, voire 55 pour les métiers physiquement difficiles ; établissement du minimum vieillesse à 1 200 euros ; interdiction de faire du profit sur les soins à la personne ; augmentation de l’impôt sur la fortune ; en général, application plus sévère, d’un point de vue fiscal, du principe suivant lequel les plus petits payent moins et les gros, plus ; préférence pour le transport de marchandises par train ; imposition du kérosène et du carburant pour les bateaux ; établissement pour tous les représentants politiques d’un salaire moyen ; éta­blissement de référendums populaires pour tous les projets de loi ; abolition des CDD ; abolition des travailleurs détachés (statut particulier des travailleurs européens) ; salaire minimum de 1 300 euros pour tous ; plafond de revenu à 15 000 euros ; interdiction des délocalisations ; développement des voitures à hydrogène (les voitures électriques ne sont pas écologiques) ; en finir avec la politique austéritaire ; traiter les problèmes qui mènent à l’exil forcé ; les demandeurs d’asile doivent être bien traités ; les demandeurs d’asile déboutés doivent être ramenés dans leur pays d’origine ; quiconque vient en France doit recevoir des cours de langue et d’histoire et être intégré ; le même système social pour tous ; plus de fonds pour les hôpitaux psychiatriques ; l’arrêt immédiat de la fermeture des petites lignes de chemin de fer, bureaux de poste, écoles et de maternité : payer leurs heures supplémentaires aux flics ; une limite de 25 élèves par classe ; etc. (6).

Un autre point de la liste des revendications s’appelle « Lutte contre la concentration médiatique ». « Nous n’acceptons plus que 90 % des médias appartiennent à une poignée de milliardaires qui les utilisent comme instruments de propagande pour protéger leurs intérêts (7) » (les médias dominants sont entre les mains des dix plus riches Français).

Cette liste de revendications a été présentée comme contradictoire, hasardeuse, etc. En réalité, elle est cohérente : il s’agit de mesures d’améliorations concrètes de la vie, et cette base a été essentielle pour que la mobilisation perdure ainsi.

Les « gilets » jaunes remettent le débat sur l’écologie sur ses pieds, ils font « de l’écologie une question sociale », comme l’a constaté, bouleversée, la Taz (8). « Avant, on ne parlait pas d’écologie », écrivent des intellectuels français dans une contribution commune, avec parmi eux, Annie Ernaux : « Sur les barrages, chaque heure tout le monde en cause, et tombe d’accord : réduire les pollutions, c’est taxer les entreprises polluantes, taxer le kérosène, baisser le prix des voitures propres, refaire des lignes de train de proximité au lieu de les réduire, baisser les billets des transports publics, les rendre gratuits parfois, refaire des services publics de proximité au lieu de les détruire… Autrement sans voiture, on fait comment ? (9) ». En effet, c’est ce que demandent les « gilets jaunes » : Comment devons-nous faire, s’il-vous-plaît, sans voiture ? Dans la campagne ? Où les bus ne passent que deux fois par jour et où la ligne de train a été supprimée ? (10).

Ce que les médias en disent : « Des temps troubles »

Entre-temps, tout le monde y a mis son grain de sel. Même des gens qui ont déserté depuis des années le mouvement social s’expriment à présent. Selon Henri Simon, le flux d’informations agit d’une manière ou d’une autre sur l’opinion publique, mais il est difficile d’évaluer quelle influence cette loghorrée a sur le mouvement ; les fake news, si elles se propagent, n’auraient cependant eu aucune ­influence sur lui.

La presse allemande ne peut semble-t-il que dénoncer, ignorer ou alors crier quand elle croit avoir identifié une menace révolutionnaire. Tout d’abord, par réflexe, on l’a comparé au mouvement Pegida (11). Même dans la « gauche allemande » (si l’on compte Riexinger, Cohn-Bendit et autres parmi eux) la réserve était de mise en novembre. Guillaume Paoli a par exemple analysé en détail les prises de position de Cohn-Bendit, ça vaut le détour ! (12)

Mais depuis le début, il y a une différence fondamentale avec Pegida. Les “gilets jaunes” se dressent explicitement contre la situation économique et non contre les migrants.

Nombreux furent ceux qui changèrent d’avis, en janvier. Le mouvement était alors devenu « du jamais vu dans les pays industrialisés occidentaux : un coming-out sociétal de la classe moyenne basse » (Georg Blume, le 20 janvier 2019 dans le Spiegel [13]), d’autres y ont vu à l’œuvre une rupture radicale allant mener à un changement de société : « Des temps troubles s’annoncent. Les professeurs prévoient de se mettre en grève le mois prochain. Des classes d’école primaire bloquent une autoroute dans le Sud de la France. Une mairie est incendiée. La puissante FNSEA menace de blocages avec des tracteurs. Les “gilets jaunes” qui sont invités par le Premier ministre sont menacés de mort : la France est dans une situation exceptionnelle comme en 1995, lorsqu’une grève générale avait paralysé les écoles et les trains pendant plus de trois semaines. (…) les “gilets jaunes” ne demandent rien de moins qu’une autre société (14). »

Georg Blume est même allé jusqu’à comparer le mouvement après le « 3e Acte » du 1er décembre à la révolution de juillet 1830 (15). La comparaison pèche pour plusieurs raisons : les révoltes du xxe siècle était la forme de combat que prenaient des travailleurs en grève ; elles se déroulaient dans leur propre quartier. Par contre, le 1er décembre à Paris, les manifestants sont allés dans les riches quartiers du Nord de Paris. Mais comme, actuellement, une discussion sérieuse a lieu entre les « radicaux » de la gauche allemande pour déterminer si le G20 de Hambourg a été un « soulèvement primaire », il est important de s’attarder un peu sur ce point (16).

Soulèvement ?

Les pillages qui ont eu lieu à Paris le 1er décembre comptent parmi les plus massifs depuis le légendaire Mai 68, et, au même moment, il y avait, dans plus d’une vingtaine de villes, de violents affrontements. Henri Simon voit en cela une conséquence logique du fait que le mouvement n’arrive pas à devenir massif. S’il y avait des centaines de milliers de personnes dans les rues, et même trois cent mille au début, il a été rapidement clair que cela ne se transformerait pas en millions. Le seul moyen alors de se faire remarquer, c’est de dégrader. L’attaque de la Marianne le 1er décembre était même bien inspirée (17) !

Le chercheur en science social Samuel Hayat écrit dans un article qui vaut le détour : « Certains ont pu parler d’émeutes ou de situation insurrectionnelle. C’est possible, et pourtant rien ne ressemble à ce qui a pu avoir lieu durant les insurrections de 1830, 1832, 1848 ou 1871 (18). »

Henri Simon s’accorde également sur ce point : ce n’est pas un soulèvement si l’on retourne ensuite travailler comme si de rien n’était ; il n’y a pas de soulèvement qui n’a lieu qu’une fois par semaine.

Samuel Hayat saisit le mouvement des « gilets jaunes » avec le concept d’économie morale avec lequel E. P. Thompson avait étudié les luttes de la classe ouvrière anglaise au XVIIIe siècle (19). Le concept est semblable à celui de Beverly Silver (20) , qui distingue entre les mouvements de types marxistes, et ceux de types polanyiens : les premiers projettent de dépasser vers l’avant le monde actuel, les seconds, de « revenir » à quelque chose, à un monde où « le marché » ne dictait pas tout. Selon Hayat, l’« économie morale » des « gilets jaunes » s’exprime au mieux par leur slogan « Que les gros payent gros et que les petits payent petit ». Cela montre qu’ils souhaitent protéger les plus faibles (SDF, handicapés, etc.), estiment que les travailleuses doivent être rémunérées « correctement », que les fraudeurs fiscaux doivent être punis, que chacun devrait contribuer à hauteur de ses possibilités et défendent les prestations d’aide sociale. Cette « économie morale des sous-classes » est en prise directe avec la doctrine économique néolibérale (donner encore plus aux riches, magnifiquement exprimé par la formule de Macron « soutenir les premiers de cordée »), ce qui expliquerait la large approbation dans la population, et la capacité des “gilets jaunes” à pouvoir, sans aucun parti ou syndicat, mobiliser dans la France entière et surtout à agir collectivement.

Cependant, cette « économie morale » est, selon Hayat, simultanément un pacte avec les dominants, et reste ainsi dans le cadre des rapports de pouvoir donnés. Les dominants ont sans cesse brisé ce « pacte » avec leurs mesures anti-sociales et Macron est perçu comme incarnation de cette « trahison ». Mais comme le contremaître dans la fabrique joue un rôle productif pour le capital, quand il est maltraité par les ouvriers, Macron, pour le protéger, essuie les coups que le capital devrait prendre, et ce tant que le mouvement se fixe comme objectif sa démission. Les révoltes qui reposent sur les conceptions d’une économie morale veulent rétablir le pacte implicite, ce qu’elles visent, « c’est avant tout un retour à l’ordre, pas une transformation révolutionnaire. » (Hayat) (21). En conclusion de son texte, Hayat nous signale cependant que quelques groupes locaux de « gilets jaunes » dépassent cette « économie morale » et formulent une critique du capitalisme et une perspective émancipatrice. Ainsi, tout est encore possible.

Répression

L’État a frappé particulièrement fort. Même pour les proportions françaises, la répression juridique a dépassé toute mesure. Chaque samedi, seulement à Paris se furent des centaines (et dans la première moitié de décembre, on a dépassé le millier) de personnes arrêtées, la plupart d’entre elles retenues ensuite en garde à vue, parmi elles, même des mineurs. La réaction des policiers fut encore plus drastique : il y a la volonté de faire mal et de blesser. Pour exemple, un manifestant sans arme, les bras levés se place devant une ligne de policiers, à bonne distance, et reçoit pour réponse un tir de balle de caoutchouc dans le ventre. Les tirs à la tête de flash balls, dont témoignent les images de têtes ensanglantées, ont montré qu’il était très risqué de venir. Le Monde rapporte que les journalistes eux-mêmes étaient visés à la tête par les lanceurs de LBD (22).

Le journaliste David Dufresne a rapporté plus de trois cents « incidents » au ministère de l’Intérieur. Le site internet Désarmons-les a listé plus de cent blessés ; parmi eux certains ont perdu un œil, d’autres une main, beaucoup leurs dents.

En France, les flash balls sont particulièrement violents, ils ont été, depuis les émeutes de 2006, remplacés par une nouvelle arme, elle aussi prétendument « non-létale ». Les bien nommées « Balles de Défense » sont tirées par un lanceur (LBD-40) sur lequel peut être fixé un viseur laser, et qui peut projeter à une vitesse de cent mètres à la seconde des boules de caoutchouc de 40 mm de diamètre. Le constructeur, l’entreprise suisse Brüger & Thomet, garantit une « très bonne précision à 40 mètres ». Le site Désarmons-les affirme qu’elle est létale en dessous de 25 mètres. Le 23 décembre, le gouvernement français a commandé 1 280 nouveaux LBD.

Par ailleurs, des lanceurs de grenades ont été utilisés. L’usage de la violence policière avait un but. Des personnes qui n’étaient violentes d’aucune façon ont eu des blessures graves, dans le but de faire peur, et Internet regorge de vidéos montrant ces incidents.

Macron fait un pas en arrière

Au début, Macron avait essayé de présenter les « gilets jaunes » comme un mouvement dont les ficelles étaient tirées par l’extrême droite, et n’avait pas pris publiquement position à leur sujet. Le gouvernement a tablé sur un essoufflement pendant les fêtes de Noël, comme cela s’était souvent déjà passé lors des dernières décennies. Après le grand pillage du 1er décembre, Macron avait déposé des fleurs au pied de l’Arc de triomphe, et avait parlé de souillure. Le lendemain, les lycéens entraient en lutte. Leur traitement par la police a suscité un élan d’indignation : le 6 décembre, à Mantes-la-Jolie, des dizaines de lycéens sont en rang, agenouillés, mains derrière la tête, entourés de forces de l’ordre cagoulées lourdement armées. Au « 4e Acte », le 8 décembre, ce sont à nouveau 136 000 personnes (chiffres officiels) qui descendent dans les rues, malgré la répression policière. Le 10 décembre au soir, à la télé, Macron s’adresse à son peuple : augmentation du salaire minimum, pas d’augmentation des prélèvements sociaux sur les plus petites retraites, défiscalisation des heures supplémentaires, prime de début d’année demandée aux employeurs ; il était déjà revenu auparavant sur l’augmentation de la taxe sur le diesel. Il déclara « l’état d’urgence économique et social », mais ne revenait pas sur la suppression de l’impôt sur la fortune. « Objectivement, le président dit aux mécontents des campagnes : Vous êtes pauvres, voici de l’argent », commenta assez justement Nadia Pantel dans la Süddeutsche Zeitung (23).

Mais le « monde » regardait le précipice avec ses « économistes experts » de toujours et se demandait, effrayé : « Est-il possible que ce soit le dernier chapitre de la fable libérale en laquelle plus personne ne veut croire ? » Et puis, il constata que ces mesures allaient coûter quelques 8 ou 10 milliards d’euros, que la France allait devoir augmenter sa dette pour cela, et puis, ô, mon dieu : ne pas respecter les critères de Maastricht !

Le jour suivant l’allocution présidentielle, le 11 décembre, un islamiste tue plusieurs personnes à Strasbourg.

Les manifestations devinrent moins massives, mais se maintinrent. Même si les promesses de Macron n’apportaient pas grand-chose, en France, aucun mouvement n’avait réussi à atteindre cela depuis des années. Même vis-à-vis de Macron, qui, avec l’habitude de se présenter comme seul face à l’adversité, avait affirmé, ne jamais céder à « la pression de la rue » !

Début 2019 est, en plus de cela, entrée en vigueur une ordonnance qui prévoit de plus fortes sanctions encore pour les chômeurs : si un rendez-vous à Pôle emploi est manqué, les indemnités sont automatiquement totalement suspendues pour un mois ; au deuxième rendez-vous manqué, pour deux mois, au troisième, quatre mois. Et elles sont aussi complètement suspendues si l’on refuse seulement une seule « proposition raisonnable de travail ».

Que restera-t-il ?

Henri Simon constate que l’économie ­capitaliste a continué son chemin presque sans broncher, en particulier vers son développement logistique. Et c’est pourquoi le mouvement devrait, d’après lui, s’essouffler tôt ou tard. Mais il aura donné une voix à la France des villages, et brisé l’isolement quotidien. C’est ce qui est important, et même si tout d’abord cela est resté confiné aux ronds-points et à des réunions locales. Dans tous les cas, aucune perspective n’a été ouverte au-delà du capitalisme ; c’est pourquoi toutes ces conquêtes vont bientôt retomber dans les rails des rapports sociaux capitalistes. Mais il faut tout de même avoir de l’espoir quant à ces liens qui ont été créés et les débats qui ont eu lieu.

En fait, il ne se passe pas une année en France sans de grandes mobilisations sociales. Qu’aussi rapidement puissent être mis sur la table des contenus revendicatifs communs, qu’on sache se défendre face à un immense déploiement policier, que les débats puissent avoir lieu dans une ambiance productive, en voici l’expression. En RFA, il y a eu et il y a toujours de grandes mobilisations : Stuttgart 21, Willkommenskultur, Hambacher Forest, etc. (24). Mais aucune de ces mobilisations ne thématise les conditions sociales, elles laissent cela à la droite. Que cela soit différent en France donne des raisons d’espérer.

Au « 11e Acte » [26 janvier], le nombre de participants a reculé ; d’après le ministère de l’Intérieur, il y en avait 69 000, la semaine précédente, 84 000. Comme toujours, les chiffres absolus sont très controversés : le syndicat France Police-Policiers en colère annonçait 330 000 à 19 h 30. Mais par rapport au samedi précédent, il y en avait tout de même moins…

(Traduit de l’allemand par Ivan Jurkovic)

NOTES

(1) Voir « Drei Tage Volksaufstand in Turin » (« Trois jours de soulèvement populaire à Turin »), Wildcat n° 97, recensé dans Échanges n° 151 (printemps 2015, p. 24)  : « Italie. Indépendants, travailleurs quand même. »

(2) Voir «Das Laboratorium Italien » (Le laboratoire italien) et « Italien: Die soziale Opposition in Zeiten der grün-gelben Regierung » (L’opposition sociale aux temps du gouvernement vert-jaune [le vert est la couleur de la Ligue et le jaune celle du Mouvement 5 étoiles]), Wildcat n° 102 (automne 2018).

(3) Voir « Gilets jaunes, et après ? », Échanges n° 165 (automne 2018), p. 4-5.

(4) Voir « Aufstand der Peripherie » (Soulèvement de la périphérie), par Christophe Guilly, Freitag, n°  49, 6 décembre 2018 – traduction d’un article paru en anglais dans The Guardian du 2 décembre sous le titre « France is deeply fractured. “Gilets jaunes” are just a symptom ») ; Christophe Guilly, géographe, est l’auteur notamment de La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014), et de No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (Flammarion, 2018).

(5) Citée en français dans le texte, cette phrase fait référence à l’une des 42 revendications (« Que les gros [McDo, Google, Amazon, Carrefour…] payent gros et que les petits (artisans, TPE, PME) payent petit »).

(6) Voir le document complet sur www.francetvinfo.

(7) Voir https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA

(8) Die Tageszeitung (Le quotidien, dite Taz) est un journal berlinois, proche des Verts et qui assure notamment la publication en Allemagne de la version allemande du Monde diplomatique.

(9) « Gilets jaunes, verts, rouges, roses, convergeons ! », tribune publiée par Libération du 4 décembre 2018, signée par Jacques Bidet, philosophe, Patrick Chamoiseau, écrivain, Laurence De Cock, historienne, Annie Ernaux, écrivaine, Gérard Noiriel, historien, Barbara Romagnan, ex-députée, Mathilde Larrère, historienne, Christine Delphy, féministe, Philippe Boursier, professeur de SES, Stéphanie Chevrier, éditrice et Willy Pelletier, sociologue.

Citée dans « Der Knoten platzt » (La marmite déborde), article d’Elsa Koester, Freitag du 6 décembre 2018,.

(10) « Der Knoten platzt », art. cit.

(11) Les « Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes », abréviation Pegida), « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident » sont un mouvement de droite populiste (rechtspopulistisch) contre l’immigration musulmane en Allemagne, lancé en octobre 2014.

(12) Guillaume Paoli, « Anatomie einer Desinformationkampagne », voir http://guillaumepaoli.de, 11 décembre 2018 (en allemand).

(13) Georg Blume dirige depuis 2013 le bureau de l’hebdomadaire allemand Die Zeit à Paris. Il était déjà correspondant en France dans les années quatre-vingt pour Die Tageszeitung avant de diriger les bureaux de Die Zeit au Japon, en Chine et en Inde de 1992 à 2013. Il a publié récemment L’Ami indésirable, la fin d’une histoire ? (éd. Saint-Simon) sur les relations franco-allemandes.

(14) « Revanche der Enttäuschten » (la révolte des frustrés), Die Zeit on line, 4 décembre 2018, par Annika Joeres, journaliste installée dans le Sud de la France.

(15) Georg Blume, « Franzosen : Volk der Revolte », Spiegel-online, 9 décembre 2018.

(16) Ce même numéro 103 de Wildcat comporte, sous le titre « G20 – Hauptsache es knallt…?! » (l’essentiel, c’est le bordel…?), une critique du livre Riot, Was war da los in Hamburg ?, Theorie und Praxis der kollektiven Aktion (Laika Verlag, avril 2018).

(17) Laissons le symbole, même si la statue dont les émeutiers de 2018 ont brisé le visage n’est pas une « Marianne », figure de la République honnie par le régime de Louis-Philippe qui commanda cette sculpture de guerrière guidant les soldats de l’An II (La Marseillaise, en fait).

(18) Samuel Hayat, « Les “gilets jaunes”, l’économie morale et le pouvoir »  – Aussi en anglais, sur https://ediciones-ineditos.com.

(19) La Formation de la classe ouvrière anglaise [« The Making of the English Working Class »], Gallimard-Le Seuil, 1988; éd. Points, 2012.

(20) Forces of Labor: Workers’ Movements and Globalization Since 1870, de Beverly J. Silver (Cambridge University Press, 2003). Nous avons publié « Les mouvements ouvriers t la mobilité du capital », chapitre 2 de ce livre, dans Échanges nos 122 (automne 2007, p.56) et 129 (été 2009, p. 41). Une traduction française, Forces du travail. Les mouvements ouvriers et la globalisation depuis 1870, est annoncée (sous format e-book en accompagnement de La Frontière comme méthode ou la multiplication du travail) par les éditions de l’Asymétrie, coll. « La cause est l’effet », pour juillet 2019.

(21) Samuel Hayat, « Les “gilets jaunes”, l’économie morale et le pouvoir », art. cit.

(22) https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2019/

(23) « Macrons Blumenstrauß für die Franzosen  » (le bouquet de fleurs de Macron aux Français), de Nadia Pantel, 11 décembre 2018. – https://www.sueddeutsche .de/politik/frankreich-macron-gelbwesten-1.4248269

(24) Stuttgart 21 est une mobilisation autour d’un grand projet de ligne ferroviaire Stuttgart-Ulm qui suscite depuis 2010 une forte hostilité ds populations. Voir par exemple « Stuttgart 21, le train de la discorde qui traverse toute l’Allemagne » (La Tribune du 15 mars 2013) ; Willkommenskultur est un mouvement de soutien aux exilés ; Hambacher Forest, une forêt menacée de destruction par l’entreprise minière RWE depuis 1977. Elle fut occupée, d’abord en 2012, puis depuis 2014, les activistes dressant des barricades et vivant dans des cabanes dans les arbres. Une des tentatives récurrentes d’expulsion par la police fut interrompue en septembre 2018 après la mort accidentelle d’un documentariste.