La place des GAFA dans l’économie capitaliste

Cet article, principalement et volontairement composé d’extraits de textes, a pour objet d’attirer l’attention des camarades sur la « nouvelle économie des plateformes ». Actuellement les cris d’orfraie de l’Union européenne (UE) contre les Google-Amazon-Facebook-Apple (GAFA – auxquels s’ajoutent maintenant Netflix) ne con­cernent que la fiscalité (sa répartition) : à aucun moment l’UE ne s’oppose à la pénétration de la « nouvelle économie ». Dans la réalité, les grandes entreprises et les Etats passent des accords avec les GAFA, dont la puissance financière vertigineuse leur permet de se comparer aux Etats, le Danemark venant même d’envoyer un ambassadeur auprès d’entreprises de la Silicon Valley (1). L’Etat français n’est d’ailleurs pas en reste, il a aussi son « ambassadeur pour le numérique » en la personne de David Martinon depuis novembre 2017 (2).
Le simple fait que les Etats s’inquiètent de la pénétration destructrice de « la nouvelle économie » nous oblige à prendre au sérieux les bouleversements qui nous envahissent déjà.

Voici deux acronymes , GAFA et BATX, repris régulièrement par les médias pour signifier la percée financière du « capitalisme de plate-forme » – aux GAFA occidentaux s’ajoutent les géants chinois du numérique Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi. Aussi le journal Challenges, reprenant comme l’ensemble de la presse économique l’agence Xerfi, faisait le constat suivant :
« Début 2017, la capitalisation boursière des GAFA dépassait les 2 000 milliards d’euros. C’est plus que l’ensemble du CAC 40 (1 500 milliards). Leur valorisation équivaut au PIB de la France. Ces entreprises emblématiques du Web trustent d’ailleurs les premières places du top 10 des plus grandes capitalisations mondiales. Apple est l’entreprise la plus chère du monde (752 milliards de dollars) et devance Alphabet, la maison mère de Google. Microsoft complète le podium, suivi de près par Amazon et Facebook, respectivement en quatrième et sixième positions (3). »

Ensuite l’agence Xerficanal prétend, chif­fres à l’appui, que ces nouveaux géants sont des « nains en matière d’emplois » : ce n’est vrai que partiellement car tous les chiffres montrent que les GAFA ne cessent d’embaucher. La question qui reste en suspens est de savoir si ces embauches seront en mesure de compenser les emplois que les GAFA ­détruisent.
Par quel miracle ces plates-formes ont-elles pu accumuler une telle capitalisation boursière, étant donné que le travail salarié utilisé n’est pas en mesure de générer de tels profits ?
Une première explication vient de la fiscalité.
Comme les actifs financiers de ces plates-formes ne valent rien, elles peuvent s’installer sans encombre dans les paradis fiscaux. Quand leurs actifs prennent de la valeur, ils sont hors d’atteinte et comme elles n’ont pas d’actionnaires (4) c’est tout bénéfice pour elles, d’où des décollages boursiers spectaculaires pour ce capitalisme qui se développe en dehors des clous des réglementations établies. Nous ne nous attarderons pas sur ce sujet, qui est un règlement de compte au sein même du capital pour le partage des profits comme en témoignent les textes qui suivent. La presse a largement diffusé les incursions de la commissaire européenne à la concurrence contre les GAFA, imposant une sanction de 13 milliards d’euros à Apple. Elle a ensuite visé le géant américain Amazon, lui demandant de restituer 250 millions d’euros d’aides illégales de l’Etat du Luxembourg. De son côté, Emmanuel Macron s’est lui aussi introduit dans le maquignonnage visant un partage des profits avec le patron d’Apple, Tim Cook, qu’il a reçu à l’Élysée.

La disparition de l’emploi
et du salariat

Nous revenons toujours sur ce qui fut appelé la loi Varga. Dès les années 1920, Eugène Varga (5) va souligner que l’augmentation du capital constant aux dépens du capital variable (du travail vivant) n’est plus une tendance relative du capitalisme, mais permanente. Varga ne considérait plus l’élimination du travail vivant comme un phénomène relatif, il va en souligner le caractère absolu : ainsi diminue la main-d’œuvre active dans l’industrie, alors même que l’augmentation de la production continue.
Dès 1926, Varga signalait l’existence de ce nouveau phénomène, mais c’est au printemps 1929 qu’il le développe : devant le Xe Plenum de l’Internationale communiste, il affirmera qu’il n’a pas été accordé une importance suffisante à la constitution d’un chômage organique, et il en soulignera les aspects nouveaux :
« Le chômage marche parallèlement avec une augmentation formidable du volume de la production en Amérique, en Allemagne, en Grande-Bretagne […] ; il atteint son maximum dans les pays où la rationalisation est le plus accentuée […] ; il existe, dans les pays à capitalisme hautement développé, une tendance à rejeter les forces de travail de la sphère de la production dans celles de la répartition et de la consommation. » (L’Internationale communiste, 1er juin 1929 : extraits du rapport et des conclusions de Varga à la commission préparatoire du plénum du comité exécutif de l’IC.)

La polémique au sein de l’IC fut très vive, et Varga dut essuyer les foudres de son principal opposant, Otto Kuusinen, qui va répliquer :
« C’est une chose de constater une diminution du nombre des ouvriers dans certaines branches de la production, voire même dans un pays entier, mais c’en est une autre, tout à fait différente, de parler d’une tendance générale à réduire le nombre des ouvriers. »
Les adversaires de Varga baptisèrent ce phénomène « baisse absolue de la classe ouvrière de loi Varga ».
Après le livre Adieux au prolétariat (6), nous voilà de nouveau confronté à la loi Varga ; celle-ci, avec le chômage chronique des pays de l’OCDE, prend une apparence de vérité. Varga n’avait pas complètement tort quand il disait « il existe, dans les pays à capitalisme hautement développé, une tendance à rejeter les forces de travail de la sphère de la production dans celles de la répartition et de la consommation ». Nous savons comment le secteur tertiaire fut créateur d’emploi jusqu’à nos jours et comment le secteur primaire industriel fut laminé par la concurrence, et délocalisé. L’introduction et le développement des technologies de l’information et de la communication (TIC), se présentent actuellement comme capables d’anéantir un grand nombre d’emplois tertiaires, doublé par ce que l’on appelle « l’économie collaborative ».
« Avec le big data plus les algorithmes, plus le capitalisme de plateforme, nous allons vers la disparition de 5 millions d’emplois dans les dix ans qui viennent en France. Nous sommes, ici et dans l’ensemble des pays développés, sur la pente de la disparition des emplois actuels et même de métiers de l’ordre de 47 % à 50 %, y compris dans des milieux extrêmement qualifiés, par exemple l’exploitation du big data dans les cabinets d’avocats avec les algorithmes qui travaillent sur toutes les jurisprudences qui sont numérisées : là où travaillaient cent avocats, il n’en restera que dix ou quinze. Nous sommes passés d’une situation où, à l’horizon de l’an 2000, un quart des informations produites par notre société était numérisé ; maintenant, nous sommes en France à 98 % de l’information produite et numérisée. » (Yann Le Pollotec, membre de l’exécutif national du PCF chargé de la révolution numérique.)

Tous les pays de l’OCDE à des degrés divers seront touchés par ce rétrécissement de l’emploi tertiaire, qu’en termes marxistes nous appelons les faux frais du capital, un secteur qui fait circuler la plus-value mais n’en produit pas. Le constat de cette situation globale à été fait, rappelons le lors d’une importante réunion de 500 membres de l’élite mondiale, à San Francisco entre le 27 septembre et le 1er octobre 1995 (7).
Les « grands » de ce monde vont s’interroger sur l’avenir de ce qu’ils allaient appeler le 20/80. Pour eux 20 % de la population mondiale peut faire tourner l’économie et il faut se préparer à gérer les surnuméraires. Il y aura bientôt 80 % de la population qui s’avérera superflu, qu’il faudra « occuper ». Pour maintenir la paix sociale, Brezinski avait proposé le « tittytainment », un mélange d’aliment physique et psychologique qui endormirait les masses et contrôlerait leurs frustrations et protestations prévisibles.
Depuis, nous avons vu se développer des revendications d’adaptation au capitalisme, comme le revenu universel, mais aussi le changement législatif de la loi El Khomri mettant dorénavant sur le même plan droit du salarié et droit de la personne, tout cela dans le cadre de l’offensive sur le numérique et du capitalisme de plateforme.

« Le capitalisme de plateforme s’appuie sur le big data c’est-à-dire sur la capacité à gérer des masses énormes de données – des documents, de la géo-localisation… – permet de développer des entreprises qui font ­ce que j’appelle du courtage de travail. Prenez le modèle d’Uber, il emploie zéro chauffeur mais il a recours à 250 000 chauffeurs dans le monde, il emploie 2 000 personnes dans le monde, essentiellement des informaticiens, il met en relation des gens qui ont besoin d’être transportés et des gens qui sont prêts à les transporter, ce qu’on appelle des contractants. Ces gens ne sont pas des salariés d’Uber, ils mettent à la disposition d’Uber leur moyen de production c’est-à-dire leur voiture, leur GPS, leur tablette numérique qui leur permet de trouver le client. Ils dépendent totalement de l’offre ou de la demande de transport et à la fin le paiement passe par Uber qui prend une marge énorme de 20 %. Nous sommes dans une situation de précariat le plus total, tout en donnant aux gens le sentiment qu’ils sont indépendants. Je rappelle la citation de Michel Foucault : « Etre entrepreneur de soi » et cela se multiplie. » (Yann Le Pollotec)

« Entrepreneur de soi » Marx en parle dans Un chapitre inédit du Capital :
« Dans le système capitaliste, un certain nombre de travaux produisant des marchandises continuent d’être effectués de la même manière que dans les modes de production antérieurs, où le rapport capital-salariat n’existait pas encore, de sorte qu’il n’est pas possible de leur appliquer la notion de travail productif et improductif correspondant au capitalisme. Toutefois, même s’ils ne sont pas encore soumis véritablement aux rapports dominants, ils le sont idéellement : par exemple, le travailleur qui est son propre employeur, est aussi son propre salarié, tandis que ses propres moyens de production lui font face comme capital… dans son esprit. De telles anomalies offrent un terrain bienvenu aux discussions oiseuses et à l’ergotage sur le travail productif et improductif. » (Un chapitre inédit du Capital, éd. 10/18, 1971, p. 230.)
Un chamboulement du système d’exploitation est en marche, et il faut essayer de l’appréhender.
Depuis quelques années, nous entendons régulièrement le capitalisme prôner la fin proche du salariat ou son au-delà. En Occident, du fait des nombreuses délocalisations et de la concurrence chinoise, il y a un semblant de vérité, qui maintenant prend un nouvel envol avec les nouvelles technologies.
Le n° 94 de La Gazette de la société et des techniques est intéressant en ce sens qu’il donne quelques chiffres sur la « fin du ­salariat » :
« Nous ne vivons pas la fin du salariat
Le travail “à la tâche” est aujourd’hui de plus en plus visible : livraison, prestations intellectuelles, services à la personne, etc. L’essor des plateformes, dont la plupart font appel au travail non-salarié, conduit d’ailleurs certains à parler d’ubérisation de l’économie. Pourtant, le salariat est loin de disparaître. Il n’a même presque jamais été aussi majoritaire : il représentait 56 % de l’emploi total en 1900, 65 % en 1950, 85 % en 1989 et 89,65 % au 31 décembre 2015 (8). Durant les vingt-cinq dernières années, la proportion des non-salariés dans l’emploi total n’a pas évolué de manière significative, même si, après 2009, on peut observer un très léger regain (8,79 % de l’emploi total, point bas historique, en 2001, contre 10,35 % en 2015) . Si on considère les pourcentages par secteurs d’activité, on observe que ce faible mouvement est essentiellement lié à la contribution du secteur tertiaire à l’emploi non-salarié : 5,30 % de l’emploi total en 2001, 7,11 % en 2015.
Mais, en réalité, cette variation est largement due au développement du secteur tertiaire dans l’économie, et non à une modification de la structure d’emploi. La part des non salariés au sein du secteur tertiaire marchand en 2015 est d’ailleurs identique à celle de 1996 (cf. graphique de la p. 11). La part de l’emploi non-salarié ne se développe réellement, entre 2009 et 2015, que dans la construction.
Constater que la proportion de travailleurs non-salariés est stable ne permet toutefois pas de conclure à l’absence de mutations dans le monde du travail. Au contraire, les changements économiques et culturels sont profonds, tant dans les entreprises que pour les travailleurs.

Un besoin des entreprises de plus de flexibilité

Au sein du salariat, de nouveaux types de contrats et de nouvelles catégories de travailleurs sont apparus depuis les années 1980. Alors que le CDI (contrat à durée indéterminée) à temps plein était la norme du salariat depuis les Trente Glorieuses, il a progressivement cédé sa place à des formes “atypiques” d’emploi salarié : intérim, CDD, stage et apprentissage. Si le CDI est aujourd’hui encore très représenté dans le salariat, c’est surtout une question de stock. Aujourd’hui, les périodes d’emploi de moins de trois mois en CDD et intérim représentent près de neuf embauches sur dix, contre seulement une sur deux en 1982. La pluriactivité se développe : 1,4 million de travailleurs (9) déclarent travailler pour plusieurs employeurs, voire exercer plusieurs professions.
L’évolution du monde de l’entreprise est une cause des mutations du travail. Le xxe siècle a été marqué par la civilisation de l’usine, où fordisme et taylorisme ont façonné l’organisation du travail selon des principes d’organisation scientifique. Dans les années 1980, le capitalisme financier amorce le développement du modèle de plateforme. Avec lui, l’actionnariat diffus tient une place centrale dans la gouvernance et la rentabilité à court terme prend une importance croissante. L’entreprise est appréhendée comme un centre de contractualisation entre diverses parties prenantes pour concourir à la fourniture d’un produit ou d’un service. On assiste alors à des vagues d’externalisations, de recentrages stratégiques et, dans une moindre mesure, au recours massif à l’intérim ou aux contrats courts.
Les technologies numériques ne sont pas le support indispensable de cette stratégie d’entreprise ni des modèles de plateformes. Elles les facilitent cependant, notamment parce qu’elles permettent de faire baisser les coûts de transaction.
Ainsi, les entreprises tendent à employer et à fidéliser de moins en moins et à contractualiser de plus en plus à la tâche ou, dans le meilleur des cas, à la mission. Elles ne détiennent parfois que très peu de capital au regard de leur chiffre d’affaires, pour des raisons qui peuvent varier : difficultés à le mobiliser (10), recherche de structures plus légères et agiles, stratégie financière… A l’extrême, l’entreprise ne façonne et n’organise plus le travail. Elle le divise en tâches et optimise la mise en relation entre offreurs et demandeurs. »

(« Vers la fin du salariat », d’Alexandre Chevallier et Antonin Milza, ingénieurs des mines, La Gazette de la société et des techniques, n° 94, novembre 2017) (11).

Les GAFA sont-ils une menace pour le capitalisme historique ?

Effectivement les GAFA ne semblent pas être dans les clous du capitalisme historique, celui créateur de valeur, les GAFA ont un profil proche de celui du capital financier, ils se sont autonomisés au sein du mode de production capitaliste, comme un pôle ayant les capacités de drainer des masses énormes de capitaux. De véritables sangsues allant jusqu’à mettre sous sa dépendance les secteurs créateurs de plus-value.
En témoigne la Gazette de la société et des techniques n° 93 :
« Le danger de captation de la chaîne de valeur par des acteurs du numérique
L’entrée fracassante d’acteurs du numérique (Google, Uber, Baidu…) de taille mondiale et possédant des capacités financières colossales entraîne un déplacement substantiel de la chaîne de valeur. Le principal risque est d’aboutir à des partenariats entre géants du numérique et constructeurs qui soient totalement déséquilibrés, dans lesquels le rôle du constructeur se limiterait au seul déploiement du système d’exploitation qu’un Google, par exemple, aurait développé. C’est précisément la stratégie qu’a choisie Google en s’associant avec Fiat. Le constructeur italien fournit uniquement les véhicules et laisse toute la responsabilité de l’intelligence artificielle et de la gestion des données à Google (12).
La chaîne de valeur (13) va donc se trouver progressivement réorientée en faveur des plateformes de services d’usage de véhicules comme en témoignent les partenariats noués récemment entre Google et Fiat, Google et Lyft, Uber et Ford, Daimler et Volvo, Lyft et General Motors… Carlos Ghosn l’a très bien compris en annonçant dès 2014 : « Nous ne voulons pas juste devenir des fournisseurs de carrosserie. » Si les constructeurs accumulent trop de retard, ils pourraient alors se voir contraints de se fournir davantage auprès d’équipementiers souhaitant remonter la chaîne de valeur. Le risque est de perdre davantage encore de la valeur ajoutée quand on sait que plus de 80 % de cette valeur ajoutée est déjà passée dans les mains des équipementiers. »

(« Véhicules autonomes, ne ratons pas la révolution  !», d’Alexandre Houle et Hugo Lévy-Heidmaznn, ingénieurs des mines, La Gazette de la société et des techniques, n° 93, septembre 2017).

Ce que confirme l’Institut Friedland :
« Pourtant, la puissance des business models de ces nouveaux géants porte bien en germe l’installation d’une économie à deux vitesses, avec une subordination croissante de l’ancienne à la nouvelle économie. À terme, c’est à un transfert massif de valeur qu’on pourrait assister dans un rapport de force de plus en plus défavorable à l’ancienne économie.
Face à ces transformations, les États européens dénoncent surtout les stratégies agressives d’optimisation fiscale des entreprises numériques américaines, qui menacent d’éroder leurs bases fiscales. Or, contrer ces pratiques ne suffira pas : ce qui est en jeu, c’est une “délocalisation” croissante hors d’Europe de la valeur créée, ce qui induira, à terme, une attrition des bases fiscales et, plus grave,conduira à un appauvrissement du continent. »

En effet la puissance des GAFA provient de leurs capacités à s’imposer comme la nouvelle infrastructure de la mondialisation.
« Qu’est-ce que le succès des plate-formes américaines remet en cause ? Non seulement l’organisation légale et sociale des pays européens mais également le développement économique du continent. Le risque étant que ces plateformes, essentiellement les GAFA, finissent par constituer des monopoles, évinçant de potentiels concurrents européens (p 37). »
(Création de valeur dans un monde numérique. Transformer l’action économique, de Jean-Luc Biacabe, chef économiste, et Corinne Vadcar, analyste senior, janvier 2017.)

Mais encore l’avis du Conseil économique et social ci-dessous :
« Trois ruptures essentielles caractérisent ce bouleversement issu du numérique.
L’hybridation des métiers. Le passage d’un système industriel différencié à un écosystème hybride se construit autour des usages, comme par exemple la voiture connectée issue de l’industrie automobile, des technologies de la communication ou du secteur des assurances, ou de l’articulation entre ces trois métiers, mais imaginée par Google.
La remise en cause complète de la chaîne de valeur. Elle se déplace vers l’aval, entraînée par un type inédit de relation avec le client et la façon dont les entreprises répondent et anticipent cette nouvelle manière de consommer. Pour permettre la pérennité du secteur industriel lui-même, il faudra marier cette technicité du produit avec les services qui lui sont liés : l’innovation servicielle.
La création de monopoles géants très capitalistiques : le Big Data et ses avatars à venir. Cette nouvelle révolution industrielle à travers le Big Data est accaparée par des sociétés supranationales. Sa partie émergente est constituée par les Gafa (…), entreprises capables de concentrer la masse exponentielle des données de leurs clients, de les analyser et de les utiliser. Leur puissance repose sur cette capacité et sur les enseignements qu’ils en tirent en matière de conception des produits, d’innovation, de relations commerciales et de marges bénéficiaires. Par exemple, Google , avec la création de son moteur de recherche, capitalise des informations à partir des requêtes des utilisateurs, ce qui lui permet de vendre des liens sponsorisés et de dégager des recettes.
Le Big Data participe aussi à la création de nouvelles technologies qui font émerger de nouveaux usages permettant de capter de nouvelles données et ainsi de suite…
En fait, les millions de clients, leurs milliards de données constituent l’énergie qui permet à ces Gafa de fonctionner et de créer les nouvelles technologies qui permettent d’inventer de nouveaux besoins.
Ainsi, les Gafa sont stratégiques pour la rénovation des métiers existants et la création d’écosystèmes innovants. Ils se sont donnés les moyens de prendre le contrôle de secteurs étrangers à leur activité d’origine, que ce soit le secteur de la presse ou l’hôtellerie, où les Gafa ont déstabilisé des pans entiers de l’industrie. Par exemple, dans l’hôtellerie : les systèmes de réservation par Internet captent des devises qui ne rentrent pas sur le territoire, même si la France reste attractive pour les touristes. Plus insidieuse encore, l’habitude donnée aux internautes d’avoir accès gratuitement à l’information sur les kiosques. Or les kiosques qui en autorisent l’accès, prélèvent au passage 30 % de marge, sans communiquer aux journaux d’informations sur leurs lecteurs. Ils coupent les éditeurs de leurs clients, les laissant à la merci de leur propre politique commerciale.
Mais la prise de contrôle des données, véritable chaîne de valeur, implique d’investir des sommes considérables que seuls les Gafa sont capables de mobiliser. Ce sont les nouveaux magnats de l’Internet, après ceux du pétrole ou de la presse. Ces sommes considérables sont ensuite utilisées pour créer de nouveaux objets ou produits en dehors des circuits industriels traditionnels.
En février 2015, les Gafa pesaient autant que les entreprises du CAC 40. Depuis, l’écart n’a cessé de se creuser. L’indice CAC 40 vaut 1 131 milliards de dollars, alors que les Gafa affichent 1 675 milliards de dollars sur la balance ! Les Gafa battent aussi le Nasdaq + 9,2 % depuis le 1er janvier 2015. Mais les Natu (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) « quatuor emblématique d’une nouvelle vague qui parcourt le segment digital » (Patrick Fray, Les Echos, 23 janvier 2015), ont pour objectif d’entrer dans la course du Big Data. Selon Aurel BGC, elles valent autant que 10 % du CAC 40, contre un peu plus de 6 % début 2014 et 3 % début 2013 (non encore cotées en Bourse à l’époque).
La révolution Big Data se met en place beaucoup plus rapidement, et s’affirme beaucoup plus capitalistique.
Les Gafa et des acteurs du même type peuvent déjà dicter leur loi à des pans entiers de l’économie. Ils deviennent de grands « prédateurs » supranationaux avec des impacts sociaux importants ; d’autant qu’ils contournent les règles et sont régulièrement accusés de pratiques anticoncurrentielles, d’optimisation fiscale, de non-respect de l’utilisation des données privées.
Ces entreprises prospèrent aussi grâce aux paradis fiscaux où elles délocalisent des profits de leurs activités mondiales. Elles se développent en tant que « passagers clandestins de réseaux physiques » (Benoit Thieulin, journée de rencontres « Le numérique, l’entreprise et le travail » (28 janvier 2015) pratiquant du dumping économique et fiscal et entravant les règles de la concurrence libre et non faussée.
Comment alors les faire participer au financement des infrastructures et des réseaux qu’elles utilisent ? A ce stade de la révolution numérique, la question de la légitime protection et du respect les vies privées s’impose. Sans régulation/législation, le risque est d’aboutir à un système à deux vitesses : les plus modestes devront payer l’accès à Internet par la renonciation à la protection de leur vie privée, tandis que la population plus aisée, sur un modèle payant aura droit au respect de ses données privées.
Si les Gafa peuvent fournir du service universel, elles prélèvent des rentes massives et sans impôts. C’est un vrai problème pour l’ensemble des États où elles développent leurs activités. »

(« Les nouveaux rapports industrie/services à l’ère du numérique » [p. 26], avis du Conseil économique, social et environnemental, présenté par Marie-José Kotlicki, rapporteure.)

Les GAFA savent très bien que leur statut juridique, n’est pas tenable à terme car il provoquerait la ruine du capital productif de valeur, déjà sous la coupe du capital de prêt, c’est à dire d’un capital qui pense que l’argent peut rapporter de l’argent sans passer par la production de valeur. Les GAFA vont donc essayer de pénétrer dans les conseils d’administration des secteurs créateurs de valeur, comme donneurs d’ordres, transformant les anciens donneurs d’ordre en sous-traitant. Comme nous l’avons souligné p. 13, Carlos Ghosn l’a très bien compris.
Amazon est bien connu pour être un centre d’exploitation de la force de travail particulièrement redoutable, tant pour ces concurrents que pour le monde du travail. Ne parlons pas d’Uber , qui lui aussi nage dans le bonheur des vides juridiques.
Dans un prochain texte, nous aborderons la relation en les GAFA et la loi de la valeur, et plus amplement « l’économie collaborative » et « la nouvelle économie ».
G.Bad
le 20 janvier 2018

NOTES

(1) http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/02/ 07/le-danemark-va-envoyer-un-ambassadeur-numerique-au-pays-de-google-et-facebook_5076124_4832693.html
(2) https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/diplomatie-numerique/evenements/article/nomination-de-david-martinon-au-poste-d-ambassadeur-pour-le-numerique-22-11-17

(3) Analyse de Xerficanal, reprise sur les sites de la Tribune, Challenges, (https://www.challenges.fr/media/gafa/ google-facebook-et-amazon-comptent-a-peine-plus-de-salaries-que-carrefour_468169), etc.

(4) Mais dès qu’ils sont cotés en bourse ils ont des actionnaires. Parmi les GAFA, seul Apple distribue des dividendes, les autres réinvestissent leurs bénéfices .
(5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Varga

(6) Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme, d’André Gorz, Seuil, 1981, 246 pages.

(7) Cette réunion du Fairmont se déroule dans le cadre de la fondation de Mikhaïl Gorbatchev. Elle a une grande importance historique. Elle fait intervenir George Bush père, George Schultz, Margaret Thatcher, Ted Turner de l’entreprise CNN, John Gage de l’entreprise Sun Microsystems, des dizaines d’autres personnalités de tous les continents … et bien sûr l’incontournable Zbigniew ­Brzezinski.

(8) Source INSEE.

(9) « Les pluriactifs : quels sont leurs profils et leurs durées de travail ? », Dares Analyses 2016-60.

(10) Certaines success story ont d’ailleurs commencé ainsi. Brian Chesky, fondateur d’Airbnb, a publié les refus des capitaux-risqueurs qu’il a essuyés. Michael Dell décrit que le modèle de son entreprise éponyme résulte du fait qu’il n’avait que 1 000 dollars, capital minimum autorisé par l’État du Texas lorsqu’il l’a créée.

(11) Téléchargeable sur http://annales.org/gazette/2017/gazette_94_11_17.pdf

(12) Voir le rapport parlementaire de la mission d’information sur « L’offre automobile française dans une approche industrielle, énergétique et fiscale », présidée par Sophie Rohfritsch, présenté par Delphine Batho, octobre 2016.

(13) Désigne l’« ensemble des activités productives réalisées par les entreprises en différents lieux géographiques au niveau mondial pour amener un produit ou un service du stade de la conception au stade de la production et de la livraison au consommateur final » (OCDE et Gereffi, 2011).

Les nouveaux barbares – Les bouleversements internes du capital : quelques exemples non limitatifs

Le 7 mai Emmanuel Macron, l’ancien ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique du gouvernement Valls II, est élu président de la franchouillardise tricolore. Il ne se cache pas, comme ses prédécesseurs, de vouloir créer des emplois en liquidant plus d’emplois et de vouloir précariser le salariat pour créer des emplois avec des contrats de travail liés à la personne, en fait d’adapter les structures juridiques à la précarisation en cours.

Notre nouveau président fut l’initiateur de la libéralisation du transport routier en août 2015 : les « cars Macrons » devaient créer à terme 20 000 emplois, tout en transportant la jeunesse et les vieux indigents. Le résultat ne fut pas brillant puisque Mégabus a fait faillite en novembre 2016, licenciant 175 salariés.

Le nouveau président veut mettre le paquet avec « les barbares » sur la « destruction créatrice » que les nouvelles technologies devraient engendrer. Il a derrière lui une petite armée d’adeptes qui visent à monter des plates-formes numériques et « créer de la valeur avec rien ».

Ces plateformes ne sont pas créatrices de valeur au sens marxiste du terme, elles se présentent symboliquement comme une sangsue technologique sur leurs utilisateurs.

Comme les actifs financiers de ces platefor­mes ne valent rien, elles peuvent s’installer sans encombre dans les paradis fiscaux. Quand leurs actifs prennent de la valeur, ils sont hors d’atteinte et comme elles n’ont pas d’actionnaires c’est tout bénéfice pour elles, d’où des décollages boursiers spectaculaires pour ce capitalisme qui se développe en dehors des clous des réglementations établies. Les valeurs captées par ces nouveaux venus du xxie siècle sont concentrées dans les paradis fiscaux et dans la Silicon Valley. Leurs capacités à phagocyter l’économie productive de plus-value est telle que les géants du Web, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) auxquels s’ajoutent maintenant les NATU (Netflix, AirBnB, Twitter, Uber…) deviennent une menace interne au ­capital historique.

La numérisation a pour le moment fait sa principale pénétration dans le domaine des services, mais désormais, elle déborde et s’étend à des secteurs qui semblent plus difficiles à phagocyter du fait de barrières réglementaires, que les Barbares veulent soumettre (voir le cycle de conférences « Les Barbares attaquent » http://barbares.thefamily.co/), et agissent pour que tous les secteurs passent sous les fourches caudines et monopolistes des GAFA.

La numérisation de l’industrie n’est pas une évidence

La grande crainte des industriels est de voir s’introduire les trublions de la Silicon Valley dans le partage des profits. En effet il suffit de voir comment le phénomène des « plateformes » (1) est devenu une véritable sangsue sur certaines professions. Les plus marquantes concernent l’industrie touristique et plus particulièrement l’hôtellerie et la concurrence déloyale d’Uber. En tant qu’intermédiaire, la plateforme s’impose comme une infrastructure indispensable visant une position monopolistique. Il y a une résistance assez globale à l’expansion des plateformes, les procès sont nombreux (2) et des luttes dans les rues se manifestent, les taxis contre Uber… mais aussi l’industrie hôtelière qui s’est rendu compte de l’inconvénient de transférer de plus en plus ses activités sur Internet. Il en est de même pour les banques et assurances.

Il a été effectivement aisé pour les GAFA de gagner leurs procès contre les hôteliers et autres, mais dès qu’ils se sont attaqué aux banques et assurances le vent a tourné.

« Plus important encore : Google n’a pas réussi à convaincre les grands assureurs et les grandes banques de participer au projet, ceux-ci n’ayant aucune envie de partager leurs profits avec les champions de la Silicon Valley. Les internautes ne pouvaient donc comparer les prix que de petits acteurs. Les banques et assureurs étant de gros annonceurs sur Google, celui-ci n’a pas forcément voulu prendre le risque de les froisser avec ce nouveau service. »
(https://www.lesechos.fr/24/02/2016/)

Contrairement à la France, l’Allemagne la championne des biens d’équipements et de l’industrie mécanique se tenait à l’écart de la dite « révolution 4.0 » et même la négligeait. Seulement la numérisation tout comme l’informatisation ne connaissent pas de frontières, elles pénètrent partout dans la société civile et même sur les êtres vivants l’homme compris.

Malgré leur réticence, les industriels allemands se trouvent contraints bon gré mal gré d’entrer dans la danse de l’innovation numérique. Une des caractéristiques de ses innovations est la mise en réseau de tous les éléments du processus de production afin de construire l’usine ultraconnectée du futur. Autrement dit, l’industrie 4.0 reposerait sur l’interconnexion de machines intégrées dans un univers éclaté, parcellisé mais globalisé dit système Cyber physique (3) qui impose d’avoir une approche globale et transversale des différents domaines techniques. Une sorte d’architecture toile d’araignée s’autorégulant à l’échelle mondiale. Les machines, les pièces usinées ayant la capacité d’interagir et de se reconnaître mutuellement par pilotage intégré. Une superstructure gigantesque dite « système productif cyber-physique » qui agit mondialement par le truchement des communications radio, l’emploi de capteurs, de puces RFID…

Les entraves au Cyber-physique.

Les industriels allemands craignent d’être phagocytés :

« Néanmoins la vraie menace, l’épouvantail de chaque manifestation Industrie 4.0 en Allemagne reste Google, présenté comme le concurrent n°1. Les industriels allemands craignent qu’à l’aune d’autres secteurs comme l’édition ou l’hôtellerie, les géants de l’Internet n’imposent une relation exclusive avec le client final. Détenant l’accès aux données d’usage et des ­interfaces guidant le choix des consommateurs, ils seraient alors en position de force pour capter une part importante de la marge, quand ils ne chercheraient pas directement à concurrencer les industriels, à l’image de la voiture autonome. »

(La Numérisation de l’industrie dans les entreprises du Mittelstand allemand, étude de BPI France)

Récemment le constructeur automobile Porsche a pris les devants :
« Selon Lutz Meschke, l’essor de l’autopartage et des services de type VTC (voiture de transport avec chauffeur) devrait à terme, d’ici sept à dix ans, rendre l’utilisation à temps partagé d’une voiture “aussi commode que le fait d’en posséder une”. Une tendance qui d’après lui devrait impacter le volume des ventes de véhicules neufs. »

Plus récemment nous apprenons que des patrons viennent de saisir la commission européenne sur le sujet.

Le 5 mai 2017, « ce sont quelques-unes des plus belles réussites de la tech européenne qui ont pris la plume : les emblématiques licornes Deezer et Spotify, l’investisseur allemand Rocket Internet, mais aussi LeKiosk, Qobuz… Dix patrons qui, dans un courrier adressé à à la Commission européenne et que Les Echos ont pu lire, dénoncent les pratiques des plateformes en ligne. Sans jamais nommer explicitement Google et Apple, ils appellent l’exécutif européen à sévir contre les Gafa. (Les Echos)

L’Europe des 15 ou des 27 n’est pas une entité fiable et solide et Mitterrand en avait conscience, il avait surtout conscience du poids de l’administration américaine sur l’Europe, tant sur son économie que sur ses capacités militaires. Dans ces circonstances il serait bien étonnant que l’UE s’attaque aux GAFA (un des objectifs d’Emmanuel Macron). La puissance de corruption des GAFA est à la hauteur de sa puissance financière et monopoliste ; ils sont élevés au rang d’une puissance diplomatique : le Danemark vient de nommer un ambassadeur auprès des GAFA.

L’Irlande et le Luxembourg sont les repaires fiscaux de ces nouveaux pirates, Apple y est installé ainsi que Google et Facebook, Amazon est domiciliée au Luxembourg.

Le 4 février 2016 la valorisation de ces GAFA était de 1 650 milliards de dollars

A titre de comparaison, leur valorisation est à peu près égale au PIB de la France, 6e puissance mondiale derrière le Royaume-Uni.

Les médias ne cessent de dénoncer, les GAFA et les tribunaux européens d’exiger, de Google et Apple des milliards d’arriérés d’impôts, rien n’y fait et la pieuvre continue d’étendre ses tentacules.

Ce texte vise essentiellement à attirer l’attention des camarades sur les contradictions du capital et l’influence des nouvelles technologies sur le monde du travail. A terme, les réformes visant les codes du travail, les retraites, l’achèvement de ce qui reste de l’Etat providence et la préparation à une gestion généralisée de la précarisation-paupérisation desdites classes moyennes, d’où une mutualisation dite universelle, des revenus, des ­retraites…

G. Bad mai 2017

(1) Qu’est-ce qu’une plateforme ? « Il s’agit, sur le plan général, d’une infrastructure numérique permettant l’interaction entre deux ou plusieurs groupes d’utilisateurs ». Elle se positionne comme intermédiaire rassemblant des utilisateurs différents : clients, publicitaires, prestataires de services, producteurs, fournisseurs, voire objets physiques.
(2) Saisi par Uber, le Tribunal des affaires de sécurité sociale a annulé pour vice de forme le redressement de cotisations de 5 millions d’euros et la requalification des chauffeurs en salariés que réclamait l’Urssaf (qui fait appel).
(3) Selon la définition de la Plateforme Industrie 4.0, « les systèmes cyber-physiques (SCP) regroupent des systèmes embarqués qui utilisent des capteurs pour récupérer des données et qui agissent sur des processus physiques au moyen d’actionneurs. Ils sont connectés les uns aux autres via des réseaux digitaux, utilisent toutes données et services disponibles mondialement et bénéficient d’interfaces hommes-machines multimodales. »