Soixante-dix ans de risques radioactifs au Japon et aux États-Unis

Texte de Kevin Kamps (Beyond Nuclear) paru dans Echanges n°156 (été 2016).

 

En août 2010, j’ai été [Kevin Kamps (1)] invité à une série de conférences au Japon. Mes premières étapes furent Ōkuma (2) et Futaba, d’où je pouvais voir la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi (3). Depuis une falaise surplombant le Pacifique, j’ai pu apercevoir ses six réacteurs à trois miles et demi (cinq kilomètres et demi) (4) en direction du Nord, et à la même distance en direction du Sud la centrale de Fukushima Daini avec ses quatres réacteurs.
Le 11 mars 2011, il y avait plus de réacteurs en activité à Daini qu’à Daiichi. Une simple ligne électrique externe a sauvé cette centrale de la catastrophe qui s’est abattue sur Daiichi, où les lignes électriques extérieures avaient été rendues inutilisables par le tremblement de terre et les générateurs d’urgence par le tsunami. Avec six réacteurs (dont trois en opération) et sept piscines de combustibles usagés à Daiichi, les quatre réacteurs en opération et quatre piscines à Daini, plus un réacteur et une piscine à la centrale nucléaire de Tōkai, plus proche de Tōkyō, Kan Naoto (5), alors Premier ministre, et Edano Yukio, alors Secrétaire général du cabinet ont admis qu’ils avaient craint une « réaction en chaîne diabolique » d’une fusion des réacteurs associée à une conflagration dans les piscines. Si ce scénario avait eu lieu, 30 millions de personnes auraient dû être évacuées de Tōkyō, une situation semblable à celle imaginée par le cinéaste Kurosawa Akira dans son film de 1990, Rêves [Yume], dans lequel on voit un réacteur exploser derrière le mont Fuji.
Les réacteurs à Fukushima Daiichi étaient à eau bouillante du type Mark I de General Electric, faisant le lien entre les Etats-Unis et le désastre. Notre rôle dans le nucléaire au Japon remonte à 70 ans au moment où Enrico Fermi lança le premier réacteur atomique au monde, le Chicago Pile-I, dans le cadre du Manhattan Project (6). Le plan original prévoyait de construire un réacteur prototype à 20 miles (une trentaine de kilomètres) du centre de Chicago, là où se trouvait l’Argonne National Laboratory. Mais le temps manquait et Fermi procéda au lancement du réacteur à l’université de Chicago tout près du centre ville. Il n’en informa même pas le président de l’université. Il avait con­vaincu ses supérieurs qu’il n’y avait aucun danger, mais avait tout de même pris certaines précautions : il avait assigné quelques étudiants diplômés à une « équipe suicide » chargée de verser une solution chimique sur la pile en cas de dysfonctionnement, et placé un homme qui devint connu sous le nom de Safety Control Rod Axe Man (SCRAM) (7), muni d’une hache dont il pouvait se servir pour couper la corde maintenant la barre de contrôle à l’aide d’une poulie, entraînant sa chute dans le réacteur hors contrôle. Le terme SCRAM s’est imposé dans l’industrie du nucléaire. Cependant, ainsi que nous l’avons vu à Fukushima, vous pouvez SCRAM un réacteur lorsque survient un tremblement de terre de force 9, mais la chaleur résiduelle suffit à entraîner une fusion si vous êtes incapables de refroidir le cœur de la centrale.
J. Robert Oppenheimer et le général Leslie Groves testèrent la bombe au plutonium, sous le nom de code Trinity, à Alamogordo, Nouveau Mexique, le 16 juillet 1945. Ce fut le précurseur de la bombe larguée sur Nagasaki le 9 août. Ils n’eurent pas besoin de faire des essais pour la bombe à uranium, larguée sur Hiroshima le 6 août, parce qu’il n’y avait aucun doute sur son efficacité. Plus tard, le gouvernement américain enregistra les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki comme « tests », ce qu’ils étaient au sens morbide du terme, d’autant qu’ils n’étaient pas indispensables pour mettre fin à la guerre. D’autres « tests » allaient s’ensuivre.
Les essais dans l’océan Pacifique participèrent de la course aux armements avec les Soviets durant la guerre froide. Eisenhower délivra son discours « Atoms for Peace » aux Nations unies le 8 décembre 1953, qui était simple propagande. Il s’agissait d’extraire du minerai d’uranium, le transformer, le retraiter et l’enrichir à grande échelle ; mais la difficulté résidait dans comment le vendre aux Américains. Finalement, ils apposèrent un smiley (8) sur tout ce qui concernait le nucléaire. C’était un temps où le premier réacteur nucléaire « civil » à Shippingport, Pennsylvanie, sous la direction de Hyman Rickover, n’avait pas encore pris feu (9). Dans le pays, l’uranium a alimenté majoritairement la course aux armements pendant des années, si ce n’est des décennies, avant que l’industrie commerciale ne surgisse au premier plan dans le tableau à la fin des années 1960 et au début des années 1970. C’est alors que l’approvisionnement en uranium passa à servir de combustible à ces réacteurs.
Castle Bravo fut le nom de code pour le premier d’une série d’essais d’une bombe à hydrogène par les Etats-Unis effectués dans divers endroits comme, par exemple, l’atoll de Bikini le 1er mars 1954. L’essai Bravo ne se déroula pas comme prévu. L’un des concepteurs de la bombe, Edward Teller, et les autres scientifiques s’étaient trompés dans leurs calculs de la puissance de l’explosion : ils comptaient sur une explosion de cinq mégatonnes ; elle fut, en fait, de quinze mégatonnes. C’est encore le pire incident de contamination radioactive par des essais de l’arme nucléaire dans l’histoire des Etats-Unis. Un thonier japonais, le Lucky Dragon n° 5 [Dai go fukuryū maru] n’était malheureusement pas très loin (10). Il se trouvait initialement en dehors de la zone d’exclusion qui avait été annoncée, mais les Etats-Unis la replanifièrent et le navire s’est alors retrouvé en pleine zone dangereuse. Avec le temps, la moitié environ de l’équipage de 23 marins sont morts de l’exposition aux radiations. L’un des décès fut l’affaire de quelques mois et déclencha une vague de fond antinucléaire au Japon, donnant lieu à une pétition pour protester contre les essais des bombes atomiques et à hydrogène, qui recueillit des dizaines de millions de signatures, dont un million en provenance de la seule région de Hiroshima. Les Etats-Unis s’inquiétèrent, craignant que l’Union soviétique ou la Chine communiste prennent avantage de la situation et en profitent pour s’attacher le Japon d’après-guerre.
La réponse des Etats-Unis en vue de soutenir la campagne Atoms for Peace consista, pour partie, à déployer la CIA au Japon. Lewis Strauss, le chef de l’Atomic Energy Commission (AEC), et son agence ont tenu le rôle principal dans la minimisation de l’ampleur de la contamination des produits de la mer par la radioactivité au Japon. Shōriki Matsutarō [1885-1969], un ancien criminel de « classe A » et, à ce moment-là, grand manitou des médias connu sous le nom de Citizen Kane japonais, contrôlait un des journaux et une des stations télévisées parmi les plus importants du Japon. Il nourrissait de grandes ambitions politiques et aida à fonder le Parti libéral démocrate qui allait gouverner le Japon pendant un demi-siècle. En 2006, on a découvert qu’il avait collaboré avec la CIA. Une de ses attributions fut de vendre le nucléaire à la population japonaise, et il s’en chargea avec ardeur. Une compagnie pour laquelle Shōriki travaillait fut dans les premières à profiter de la situation. General Dynamics était entrée très tôt dans les affaires nucléaires, mais General Electric ne se trouvait pas loin derrière.
C’est ainsi qu’est né l’infâme « village nucléaire » (11) avec sa mascotte, le Plutonium Boy [Puruto kun en japonais, Petit Pluto en français]. Un complexe composé de l’industrie nucléaire, de compagnies d’appareils électriques, de dirigeants politiques, d’agences gouvernementales promotionnelles et de régulation, de sociétés de relations publiques, d’universitaires, de syndicats ouvriers et de responsables locaux. Il a grossi avec le temps, devenant une des forces politiques et économiques la plus puissante du Japon.
Grâce à des campagnes de propagande abondamment financées s’adressant surtout aux enfants, ce complexe a entretenu le « mythe de la sécurité nucléaire » jusqu’à ce qu’il soit pour toujours ruiné par la catastrophe de Fukushima.
Il y a eu au total jusqu’à environ 140 réacteurs nucléaires commerciaux aux Etats-Unis, dont 100 fonctionnent encore. Il y en a par ailleurs plus de vingt au Canada. Le Japon, est le troisième pays nucléaire après les Etats-Unis et la France qui compte 58 réacteurs. Le Japon possédait 54 réacteurs commerciaux (12) avant que la catastrophe à Fukushima Daiichi ne détruise quatre d’entre eux. Le Japon a aussi un surgénérateur expérimental infecté de problèmes, Mon­ju, ainsi nommé d’après le bodhisattva Manjusri [Monju bosatsu en japonais] afin de s’attirer les faveurs pronucléaires des bouddhistes de la préfecture de Fukui. Fukui, à elle seule, compte un nombre considérable de réacteurs – quatorze sur une petite étendue côtière, le nombre le plus important parmi toutes les préfectures du Japon. Après l’arrêt des centrales du pays à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima pour des contrôles de sécurité et des remises aux normes, leur réapprovisionnement, et/ou des réparations de maintenance, seuls deux réacteurs ont été remis en fonction – à Ōi, dans la préfecture de Fukui – temporairement (13), remarquable reconnaissance du mouvement antinucléaire et de la population japonais. Pendant ce temps, il y a aux Etats-Unis de nombreux réacteurs susceptibles d’être arrêtés définitivement à court terme. Nous devons les arrêter avant qu’ils fondent.

On peut établir plusieurs parallèles dans l’histoire des accidents nucléaires aux Etats-Unis et au Japon :

Surexposition de travailleurs. En 1981, trois cents ouvriers ont été exposés à des niveaux excessifs de radiation après qu’une barre de combustible se fut rompue à la centrale nucléaire de Tsuruga dans la préfecture de Fukui. Rappelant un incident qui s’était passé dans les années 1970 quand une barre d’un mélange d’oxyde de plutonium (MOX) s’était rompue dans un réacteur expérimental à Big Rock Point dans le Michigan, relâchant une grande quantité nocive de radioactivité. Un incident similaire est survenu en 2009 dans l’une des plus grosses centrales d’Amérique du Nord, le générateur nucléaire de Bruce, proche des Grands Lacs au Canada : des centaines d’ouvriers sans protection respiratoire ont été exposés à des radiations de particules alpha alors qu’ils travaillaient au milieu de tuyaux contaminés. Il y a actuellement neuf réacteurs sur le site et son propriétaire, Ontario Power Generation, propose d’y installer en plus une décharge pour les déchets radioactifs « de niveaux bas et intermédiaire » en provenance de l’ensemble des vingt réacteurs de l’Ontario, à moins d’un mile (1,6 kilomètre) du lac Huron. En outre, une demi-douzaine de villages, habités pour la plupart par des travailleurs de Bruce, se sont portés volontaires pour accueillir une décharge de déchets hautement radioactifs en provenance de tout le Canada. Ces propositions menacent les Grands Lacs, qui contiennent 20 % de l’eau douce mondiale de surface et fournissent de l’eau potable à 40 millions de personnes en Amérique du Nord.

Embrasements de sodium. Monju a subi un important incendie en 1995, à l’origine d’un vaste scandale public quand il apparut que la Power Reactor and Nuclear Fuel Development Corporation [Dōryokuro kakunenryō kaihatsu jigyōdan], l’agence semi-gouvernementale alors en charge de Monju, avait essayé de cacher l’étendue de l’accident et des dégâts. La tricherie était allée jusqu’à falsifier des rapports, réaliser des vidéos trompeuses prises immédiatement après l’accident et ordonner aux employés de se taire. La Fermi Unit 1, dans le comté de Monroe, Michigan, célèbre pour la fusion partielle du cœur de son réacteur le 5 octobre 1966, a aussi subi un incendie de sodium et une fuite de tritium en 2008. Il est à noter que cette unité avait totalement fermé en 1972 et que ces accidents sont dus à son démantèlement. La fusion de 1966, elle, a été occultée pendant près d’une décennie jusqu’à ce que John G. Fuller publie son livre We Almost Lost Detroit (14).

Accidents dans les usines de retraitement. Le 11 mars 1997, 40 ouvriers (15) de l’usine de retraitement de Tōkaimura (16) ont été exposés à des radiations. Aux Etats-Unis, une usine de retraitement à usage commercial et militaire, en fonction entre 1966 et 1972 à Buffalo dans la West Valley, Etat de New York, subit tant d’incidents : incendies, fuites et surexposition de travailleurs, qu’elle ne parvint à produire que la valeur d’une année de minerai retraité. Le coût du nettoyage du site est estimé entre
10 et 27 milliards de dollars et s’il n’est pas nettoyé, la pollution finira par contaminer les lacs Erié et Ontario.

Situations critiques dues à la négligence. Fermi Unit 2, le plus grand réacteur au monde de type General Electric Mark I à eau bouillante – de même conception qu’à Fukushima Daiichi, presque aussi vaste que Daiichi et Daini mis ensemble – a connu une situation critique suite à une négligence en 1985. Michael Keegan, de l’association Don’t Waste du Michigan, révéla l’accident et le réacteur fut arrêté pendant trois ans car il n’avait même pas l’autorisation de fonctionner. Par chance, il n’y eut aucun blessé.
Le 18 juin 1999, pendant une inspection, on demanda à des employés d’introduire une barre de contrôle d’urgence à l’unité n° 1 de Shika, préfecture d’Ishikawa. Par suite d’une erreur dans la procédure, au lieu d’introduire une barre dans le réacteur, on en retira trois. Durant les quinze minutes suivantes, le réacteur s’est retrouvé dans une situation critiquement dangereuse. L’événement fut occulté, et ne fut pas révélé avant le 15 mars 2007. Un deuxième accident nucléaire, dû lui aussi à la négligence mais beaucoup plus sérieux, mortel, a eu lieu à Tōkaimura le 30 septembre 1999 lors de la préparation par trois ouvriers d’une petite quantité de combustible pour un surgénérateur expérimental (17). Deux ouvriers en sont morts et des centaines d’autres travailleurs et d’habitants ont été exposés à des doses de radiation supérieures aux niveaux censés être autorisés.

Dissimulations. En 2000, trois dirigeants(18) de Tepco [acronyme pour Tokyo Electric Power Company en anglais ; Tōkyō denryoku en japonais] ont été contraints de démissionner après que fut révélé en 1989 que la compagnie avait ordonné à un employé d’effacer une vidéo faisant état de fissures sur des conduites de vapeur dans une usine nucléaire. En août 2002, le scandale d’une vaste tricherie amena la compagnie à arrêter temporairement la totalité de ses 17 réacteurs : des officiels de Tepco avaient fasilfié des rapports d’inspection et tenté de cacher des fissures sur les enceintes de confinement de la cuve de treize réacteurs. Mais Tepco obtint rapidement l’autorisation de relancer ses réacteurs. Selon Aileen Mioko Smith, de l’organisation japonaise Gurīn Akushion (Green Action), une autre dissimulation fut mise en lumière au Japon par le mouvement antinucléaire japonais : en 1999, du combustible MOX est arrivé au Japon en provenance du British Nuclear Fuels avec une documentation d’assurance falsifiée, causant un retard dans le chargement du combustible au Japon. Malheureusement, le MOX a été chargé dans l’unité n° 3 de Fukushima Daiichi juste six mois avant la catastrophe du 11 mars. L’unité n° 3 est celle qui a essuyé la plus grosse explosion de toutes.
Un autre incident a été dissimulé aux Etats-Unis, à Davis-Besse, Ohio, en 2002 où il s’en est fallu de trois seizièmes d’inch (un peu moins de cinq millimètres) que le couvercle de son réacteur en fonte de sept inch (17,70 centimètres) d’épaisseur, qui avait un trou dû à une corrosion massive, ne se rompe. Une vidéo fut rendue publique avant que la Nuclear Regulatory Commission (NRC) ne constate ce qui s’était passé, mais la commission possédait des preuves photographiques d’un ruissellement ressemblant à une coulée de lave constituée de cristaux d’acide borique et de rouille sur tout le long du couvercle. Malgré tout, personne ne prit aucune mesure de régulation. Les empreintes de l’ancien président de la NRC, Richard Meserve, se retrouvent partout sur ce quasi-désastre. Des inspecteurs subalternes de la NRC voulaient fermer l’usine pour inspection, mais Meserve et d’autres hauts dirigeants autorisèrent le réacteur à continuer de fonctionner. Le bureau de l’inspecteur général a rédigé plus tard un rapport dans lequel il confirmait que la NRC avait donné la priorité aux profits de la compagnie au détriment de l’intérêt public.
Meserve a démissionné peu après mais est encore consulté jusqu’à aujourd’hui en matière de sûreté nucléaire, jusqu’à Tōkyō. Il a participé à différentes commissions légales et scientifiques pendant des années, dont plusieurs organisées par les Académies nationales des Sciences (National Academy of Sciences, NAS) et des Arts et métiers (National Academy of Engineering, NAE). Beyond Nuclear, informé sur la participation de ­Meserve aux conseils d’administration de deux entreprises nucléaires com­merciales – Pacific Gas & Electric, propriétaire de la centrale nucléaire de Diablo Canyon en Californie, et Luminant, propriétaire de Commanche Peak au Texas – a demandé avec succès sa récusation du conseil chargé d’étudier les risques de cancer des populations vivant à proximité de centrales ­nucléaires.

Explosions de vapeur. A Mihama 3, dans la préfecture de Fukui, quatre ouvriers ont été tués par une explosion de vapeur en 2004, le jour anniversaire du largage de la bombe sur Nagasaki. Les investigations qui s’ensuivirent révélèrent des carences significatives dans la systématisation des inspections des centrales nucléaires japonaises.
La centrale de Surry en Virginie a subi deux accidents différents en 1972 et 1986. Le premier a tué deux ouvriers, le second quatre – la plus importante perte en vies humaines dans une centrale nucléaire aux Etats-Unis en une seule fois. Surry est aussi défavorablement connue pour ses expériences dans le stockage de divers types de fûts en béton moulés à sec (dry cask). Un fût scellé, et probablement un second, ont connu des fuites de gaz inertes de refroidissement. Un défaut d’étanchéité aurait permis à de l’oxygène de pénétrer dans le fût et conduit à une surchauffe des déchets, entraînant la corrosion ou la détérioration du combustible nucléaire irradié contenu dedans.

Dégagements de vapeur radioactive non mortels. En 2006, Fukushima Daiichi avait déjà subi un dégagement de vapeur radioactive. En 2012, c’est la centrale de San Onofre en Californie du Sud qui a été touchée par un incident, plus controversé, lorsque la conduite défectueuse d’un générateur a relâché de la vapeur radioactive, entraînant l’arrêt des deux unités de San Onofre. On a alors découvert de sérieuses dégradations sur plusieurs conduites de presque tous les récents générateurs de vapeur qui remplaçaient les anciens et avaient coûté 671 millions de dollars. La responsabilité en fut imputée à Mitsubishi Heavy Industries of Japan [Nihon no Mitsubishi jūkōgyō] qui les avait conçus et fabriqués, et en juin 2013 Southern California Edison a annoncé l’arrêt définitif des deux réacteurs. Le coût total de ce fiasco atteint maintenant des milliards de dollars et les tribunaux devront déterminer qui payera.

Tremblements de terre. Le 16 juillet 2007, un grave tremblement de terre mesurant 6,8 sur l’échelle de Richter toucha la région où se trouve la centrale nucléaire Kashiwazaki-Kariwa de Tepco. De l’eau contaminée s’est répandue dans la mer du Japon, un transformateur a pris feu, des conteneurs de déchets radioactifs ont été ébranlés et renversés. Cette centrale, avec sept réacteurs, est la plus grande au monde pour une centrale unique. Quelques réacteurs avaient été remis en service le 11 mars 2011, mais la centrale a été totalement fermée peu de temps après et demeure à l’arrêt depuis. Témoignant de la résistance de la population au niveau local et du rude travail d’un mouvement antinucléaire naissant à l’origine d’inhabituelles manifestations par leur fréquence et le grand nombre de participants, certaines pouvant compter jusqu’à plusieurs centaines de milliers de personnes. Mais, en dépit des risques, le Premier ministre Abe reste déterminé à relancer les réacteurs.
La centrale nucléaire d’Entergy à Indian Point à Buchanan, Etat de New York, se trouve directement attenante à des lignes de faille découvertes longtemps après sa construction. Des sismologues de la Columbia University ont confirmé leur existence en 2008. La NRC a alors été forcée d’admettre que cette centrale est probablement la plus vulnérable aux tremblements de terre de toutes celles situées aux Etats-Unis puisqu’elle n’a pas été construite pour y résister. Les réacteurs de Diablo Canyon en Californie eux aussi, sont vulnérables aux tremblements de terre mais de construction plus robuste, parce que les ingénieurs avaient connaissance de la proximité de la faille de San Andreas. On a toutefois, de même, découvert ces dernières années des lignes de faille à proximité immédiate de Diablo Canyon dont on n’avait pas connaissance autrefois.

Fragilisation de la cuve de pressurisation du réacteur. La fragilisation des cuves de pressurisation du réacteur, concernant spécifiquement les réacteurs à eau pressurisée, présente un autre danger à cause du bombardement aux neutrons de la cuve d’une épaisseur d’environ 8 inch (une vingtaine de centimètres) pendant des années et des décennies. Des impuretés dans le revêtement métallique peuvent occasionner des micro-fissures susceptibles de s’élargir et amoindrir par là la résistance du métal. Dans le cas où les systèmes de refroidissement du cœur du réacteur sont activés, en dernière ligne de défense avant une fusion, le choc thermique d’une baisse de température combinée à une très haute pression peut fracturer ces cuves comme un verre chaud sous l’eau froide. La perte de liquide de refroidissement serait alors irréparable. Et il n’y aurait aucun moyen d’empêcher une fusion du cœur du réacteur. Genkai 1 dans la préfecture de Saga, dans le Kyūshū, et Palisades d’Entergy, dans le Michigan, possèdent les cuves de pressurisation les plus fragiles, respectivement au Japon et aux Etats-Unis.

Fuites de déchets radioactifs. Le principal risque de fuite de déchets radioactifs se situe actuellement pour le moment dans l’unité n° 4 de Fukushima Daiichi. Le bâtiment abritant le réacteur est sévèrement endommagé depuis l’explosion d’hydrogène en mars 2011 et est sur le point de s’effondrer. Si cela devait arriver, les centaines de composants de combustible irradiés entreposés dans la piscine pourraient déclencher un enfer radioactif. La libération d’éléments radioactifs pourraient alors détruire tout ce qui, dans l’environnement, avait été jusqu’alors épargné. Notons que les piscines de rétention de déchets hautement radioactifs aux Etats-Unis contiennent plusieurs fois la quantité de déchets radioactifs présents dans l’unité n° 4 de Fukushima Daiichi ; une conflagration de ces déchets hautement radioactifs pourrait provoquer aux Etats-Unis une catastrophe puisque, comme au Japon, ces piscines ne sont pas intégrées dans des structures de confinement anti-radioactivité.
Il y a déjà eu des fuites de déchets hautement radioactifs aux Etats-Unis. Le Département de l’énergie américain a révélé que six silos souterrains où sont entreposés des déchets hautement radioactifs laissaient s’échapper 1 000 gallons (3 785 litres [19]) de liquides et de boues par an à proximité de la rivière Columbia à la fontière entre les Etats de Washington et de l’Oregon. Ces déchets proviennent du recyclage de matériel militaire et de l’arsenal nucléaire américain datant de la guerre froide. Hanford héberge un total de 177 silos contenant 53 millions de gallons (200 millions de litres) de déchets liquides hautement radioactifs. Sur ces 177, 149 ne comportent qu’une simple paroi, ce qui signifie que les déchets s’échappent directement dans l’environnement. Le restant comporte une double coque, mais eux aussi commencent à fuir. Les déchets hautement radioactifs de Hanford doivent être transférés dans de nouveaux silos à double coque fabriqués dans les règles de l’art. Il faudrait avant toutes choses assurer la vitrification (solidification dans des blocs de verre) des liquides et des boues afin de stabiliser à long terme ces déchets hautement radiocatifs.
Du côté commercial, la liste des fuites confirmées de tritium et autres radionucléides dangereux pour la santé en provenance de déchets hautement radioactifs a atteint un niveau alarmant. Des documents signalent des écoulements dans les sols, les nappes phréatiques et l’eau de surface en provenance des piscines de rétention de combustible usagé suivantes : Hatch, Géorgie ; Indian Point, Etat de New York ; Palo Verde, Arizona ; Salem, New Jersey ; Brookhaven National Lab’s High Flux Beam reactor, Etat de New York ; BWX Technologies, Virginie ; San Onofre, Californie ; Seabrook, New Hampshire ; et Watts Bar, Tennessee.
La NRC admet que des piscines de rétention de déchets hautement radioactifs aux Etats-Unis ont fui, mais assure que « l’eau échappée de ces piscines a été retenue dans les systèmes de recollection des eaux desdites piscines ». Ainsi à Crystal River, Floride ; Davis-Besse, Ohio ; Diablo Canyon, Californie ; Duane Arnold, Iowa ; et Hope Creek, New Jersey. D’autres fuites ont été signalées à Kewaunee, Wisconsin, mais la NRC note simplement « des dépôts d’acide borique blanc, avec probabilité de présence d’acide borique même, observés sur le mur et le plafond du hangar où sont entreposés les déchets, contigu à la piscine de combustible usagé ».
D’autres fuites dans les sols, les nappes phréatiques et les eaux de surface ont été rapportées dans la plupart des réacteurs en activité, selon Paul Gunter de Beyond Nuclear dans son rapport de 2010, Leak First, Fix Later (Laisser fuir, puis réparer). Un autre rapport de Beyond Nuclear, Routine Radioactive Releases from US Nuclear Power Plants (Rejets radioactifs de routine des centrales nucléaires américaine), démontre comment les rejets radioactifs dans l’atmosphère et l’eau sont «  autorisés » et « normalisés » à chaque stade de la chaîne de la combustion d’uranium, même pour les réacteurs atomiques. Il ne faut pas confondre, cependant, « autorisé » ou « permis » avec « sûr ». Toute exposition à la radioactivité, peu importe que la dose soit basse ou non, accroît le risque pour toute personne de développer un cancer et les risques s’accumulent tout au long de la vie. La National Academy of Sciences l’a confirmé dans de nombreux rapports depuis des décennies.
Les fausses solutions au dilemme des déchets abondent. La seule véritable solution au problème, c’est tout d’abord d’arrêter d’en produire. Toute relance des réacteurs nucléaires au Japon a été bloquée – mis à part celui de Ōi dans la préfecture de Fukui (20) –, ce qui  implique qu’aucun déchet radioactif n’y a été produit depuis maintenant un moment. Aux Etats-Unis, les arrêts définitifs de Kewaunee, Wisconsin, Crystal River, Floride, et San Onofre 2 et 3 en Californie, plus la fermeture prévue pour la fin 2014 de Vermont Yankee, signifient que tous ces sites ne généreront plus de déchets hautement radioactifs. Ces premières fermetures de réacteurs aux Etats-Unis depuis quinze ans sont le fruit de l’inlassable activisme du mouvement antinucléaire.
Quant aux déchets hautement radioactifs existants, les groupes environnementaux américains appellent depuis longtemps à la mise en place de stockage en dur sur site (hardened on-site storage, HOSS) en tant que mesure transitoire afin de vider les piscines de rétention de combustible usagé dangereuses et de mettre aux normes les fûts en béton coulé à sec pour prévenir toute possibilité d’attentat et empêcher les fuites à l’avenir. HOSS a aussi pour but d’éviter les risques inutiles d’entreposage provisoire centralisé, y compris le retraitement.
Pendant ce temps, l’industrie nucléaire américaine tente de reporter la responsabilité des déchets hautement radioactifs sur le contribuable américain. Des sénateurs tels que Ron Wyden (démocrate, Oregon), Dianne Feinstein (démocrate, Californie), Lamar Alexander (républicain Tennessee), Lisa Murkowski (républicaine, Alaska) et Angus King (indépendant, Maine), ainsi que le Département de l’énergie et sa commission du Ruban bleu sur l’avenir nucléaire de l’Amérique (Blue Ribon Commission on America’s Nuclear Future) proposent un « stockage transitoire consolidé » pour 2021, qui créera un nombre sans précédent de risques sous formes de camions, trains et barges transportant du combustible nucléaire irradié à travers plusieurs Etats.
Avec le plan de décharge de Yucca Mountain, que l’administration Obama a sagement annulé, le Département de l’énergie proposait de transporter par barges cent onze conteneurs de déchets hautement radioactifs, du réacteur de Oyster Creek jusqu’à Newark, en remontant le littoral de Jersey après Staten Island. Cinquante-huit barges devaient transporter des déchets hautement radioactifs en descendant la rivière Hudson depuis Indian Point jusqu’à la ville de Jersey, en passant tout près de Manhattan. Quarante-deux autres devaient transporter des déchets, eux aussi hautement radioactifs, depuis le Connecticut jusqu’à New Haven en longeant Long Island Sound.
Le site de Savannah River en Caroline du Sud et l’Usine pilote de séparation des déchets (Waste Isolation Pilot Plant) dans le Nouveau-Mexique – qui croule déjà sous le fardeau de déchets radioactifs militaires contaminés auxquels elle sert de poubelle – sont en tête de liste pour servir de décharge à des combustibles nucléaires commerciaux irradiés. De même pour des réserves d’autochtones (Native American), un exemple flagrant de racisme radioactif. La centrale de Dresden, au sud-ouest de Chicago à Morris, Illinois, pourrait aussi servir de candidate puisqu’elle accueille déjà près de trois mille tonnes de combustible nucléaire irradié dans ses trois réacteurs et est à proximité immédiate du bassin de rétention du combustible usagé de Morris de General Electric et Hitachi – une usine de retraitement qui n’est jamais entrée en service à cause de défauts dans sa conception.
Si le combustible nucléaire irradié était confiné sur le site de Savannah River, il serait beaucoup plus simple à retraiter. Pour le moment, aux Etats-Unis, une ample coalition regroupant des gens de diverses origines s’oppose aux vastes tentatives de relance du retraitement, invoquant les risques de prolifération des armes nucléaires, les risques pour l’environnement et ses coûts exhorbitants. Des chercheurs et militants japonais, tels que Takubo Masafumi (21) et le Dr Katsuta Tadahiro, ont aussi cherché des alternatives au retraitement comme le stockage dans des fûts en béton moulés à sec.
Les Etats-Unis et le Japon ont en commun des réacteurs Mark I et II. Tous réacteurs à eau bouillante de conception General Electric, catastrophiquement défectueux. Pour des raisons de réduction des coûts, les protections contre les radiations sont sous-dimensionnées et trop faibles, ainsi qu’on l’a vu clairement à Fukushima Daiichi. Cela fait longtemps que plusieurs personnes ont averti de leurs défauts : par exemple, l’officier de sécurité de l’AEC, Stephen Hanauer, en 1972 ; les « Trois de GE », lanceurs d’alertes, Gregory C. Minor, Richard B. Ubbard et Dale G. Bridenbaugh en 1976 ; et Harold Denton, un officiel de haut rang de la NRC, en 1986.
Et pourtant, 23 réacteurs Mark I et 8 réacteurs Mark II de même conception sont encore en activité aux Etats-Unis. Il faut les fermer avant qu’ils fondent, particulièrement, quand on sait qu’une investigation indépendante de la Diète japonaise a désigné la collusion entre le gouvernement et l’industrie nucléaire au Japon comme étant à l’origine du désastre de Fukushima. Il existe exactement la même collusion aux Etats-Unis entre l’industrie nucléaire, la NRC et des élus. Gene Stilp, un résident de Harrisburg, Pennsylvanie, qui suit de près le nucléaire depuis longtemps, participait en 1999 à une manifestation antinucléaire dans le Michigan avec une pancarte qui disait « Three Mile Island, Tchernobyl. Qui sera le suivant ? » La réponse est maintenant évidente : c’est Fukushima.
Kevin Kamps
(traduit de l’anglais par J.-P. V.)

NOTES

(1) « Seventy Years of Radioactive Risks in Japan and America », intervention de Kevin Kamps à un colloque tenu les 11 et 12 mars 2013 à la New York Academy of Medicine, extrait de Crisis Without End. The Medical and Ecological Consequences of the Fukushima Nuclear Catastrophe, sous la direction de Helen Caldicott, The New Press, 2014. Cet ouvrage, rassemblant plusieurs interventions, a été traduit en japonais par Kawamura Megumi sous le titre Owarinaki kiki (Une crise sans fin). Un bandeau publicitaire annonce : « Nihon no media ga tsutaenai, sekai no kagakusha ni yoru. Fukushima genpatsu jiko kenkyū hōkokusho » (Ce que les médias japonais n’ont pas dit, révélé par des scientifiques internationaux. Comptes rendus des recherches sur l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima), éditions Bukkumansha (Bookman-sha), 2015. Selon une note en fin de volume, Kevin Kamps est « un spécialiste de la gestion et du transport des déchets à hauts risques à Beyond Nuclear » (p. 240). The New Press se présente comme une association à but non lucratif basée aux Etats-Unis. Contacts : The New Press, 120 Wall Street, 31st floor, New York, NY 10005, USA ; www.thenewpress.com et Helen Caldicott : http://nuclearfreeplanet.org (Toutes les notes sont du traducteur).
(2) Les noms propres ont été corrigés suivant le système Hepburn modifié.
(3) Daiichi signifie n° 1 en français. Il y a deux centrales à Fukushima ; la deuxième se dit Daini en japonais.
(4) Les distances géographiques sont exprimées en miles dans le texte : un mile (américain) = 1609,34 mètres ; les mesures de longueur, en inch : une inch = 2, 54 centimètres ; et de capacités, en gallon : un gallon (américain) = 3,785 litres. Par souci d’exactitude, j’ai laissé les mesures dans leur original et les ai converties en arrondissant à l’unité inférieure ou supérieure entre parenthèses immédiatement après.

(5) Dans le texte américain, les noms de personnes japonaises ont été écrits le prénom suivi du nom de famille ; je les ai remis dans l’ordre qui prévaut au Japon, le nom de famille suivi du prénom afin d’éviter toute confusion. Pour les autres noms propres (entreprises, organisations, etc.), américains et japonais je les ai souvent laissés en anglais. Pour les noms américains, je les ai parfois donnés en français quand ils étaient courants dans notre langue, avec le nom original entre parenthèses. Quant aux entreprises, organisations, etc. japonaises, qui sont généralement connues internationalement sous leurs noms anglais, j’ai rajouté, en italiques entre crochets, les noms originaux en japonais.

 

(6) Manhattan Project (plus exactement, Manhattan District Project) : en 1939, Albert Einstein et plusieurs scientifiques avertissent le président Roosevelt que les Nazis étaient en train de faire des expériences sur la fission atomique et qu’ils auraient sans doute bientôt les capacités de produire une bombe nucléaire. Ils lui conseillent vivement de commencer à travailler sur ce type d’armement ; Roosevelt donne alors secrètement son aval au Manhattan District Project afin de développer une arme atomique. Sous la direction d’Enrico Fermi, Italien de naissance, la première réaction en chaîne nucléaire provoquée par l’homme a lieu dans un laboratoire à l’université de Chicago en 1942. Le succès de l’expérience inaugure l’ère de l’atome. Une équipe de physiciens construit ensuite la première bombe atomique à Los Alamos, Nouveau Mexique, qui explose avec succès le 16 juillet 1945. (Richard C. Wade, Howard B. Wilder, Louise C. Wade, A History of the United States, Houghton Mifflin Company – Boston, 1968, p. 739-740). Le Projet Manhattan dura de 1939 à 1946 et eut à sa tête le général Leslie Groves de 1942 à 1946.

(7) Safety Control Rod Axe Man : littéralement, « homme muni d’une hache chargé de la sécurité de la barre de contrôle ». L’acronyme SCRAM est passé dans le langage technique courant utilisé dans l’industrie nucléaire. En français, on le traduit par « personne chargée de la sécurité des barres de contrôle » ; il désigne maintenant la personne habilitée à appuyer sur un bouton d’arrêt d’urgence, ou parfois ce bouton même.

 

(8) Smiley : le terme est laissé en anglais puisque aujourd’hui tout le monde le comprend. Dans le texte original, il y a « smiley face ».
(9) Shippingport, Pennsylvanie : la construction de cette centrale nucléaire (à eau pressurisée) a été décidée en septembre 1954, après le discours d’Eisenhower « Atoms for Peace ». Elle est devenue opérationnelle en décembre 1957 et a été arrêtée définitivement en 1982. Elle était située à environ 40 km de Pittsburgh. Fondée et dirigée par l’amiral Hyman G. Rickhover qui jouait en même temps un rôle important dans la Atomic Energy Commission. En 1974, une panne de la turbine génératrice entraîna la fermeture temporaire de la centrale ; je n’ai pas trouvé de renseignements plus précis sur l’incident mentionné par Kevin Kamps. Elle était située près de l’actuelle centrale nucléaire Beaver Valley Nuclear Generating Station, toujours active, que l’on continue à appeler Shippingport.

 

(10) Dai go fukuryū maru : voir, par exemple, Ralph
E. Lapp , The Voyage of the Lucky Dragon. The true story of Japanese fishermen who were the first victims of the H-Bomb, A Penguin Special, 1958 (1re édition, américaine : 1957).

(11) Village nucléaire : genshiryoku mura en japonais, désigne le lobby pronucléaire au Japon. Ce lobby a élaboré de nombreuses mascottes (objets et images), prinicpalement destinées aux enfants, toutes plus rassurantes les unes que les autres. On en trouve des illustrations sur Google en tapant « genshiryoku mura ».

(12) D’autres sources, par exemple en japonais (No Nukes Magazine bessatsu [supplément], 1er novembre 2014) et en français (Le Monde), donnent un total de 18 centrales et 56 réacteurs.
(13) Ōi : la centrale nucléaire de Ōi compte 4 réacteurs. Le premier a été arrêté le 10 décembre 2010, avant Fukushima ; le deuxième, le 16 décembre 2011 ; le troisième, le 2 septembre 2013 ; et le quatrième, le 15 septembre 2013 (source : Kansai denryoku, Electricité du Kansai). L’unique centrale actuellement en fonction est celle de Sendai (deux réacteurs) située dans la préfecture de Kagoshima ; le premier réacteur a été remis en marche le 11 août 2015, le second le 15 octobre de la même année. Aucun autre n’a été relancé depuis (source : Nishi Nihon shinbun, [Ouest-Japon]). Les 14 et 16 avril 2016, la préfecture de Kumamoto, voisine de celle de Kagoshima, dans le Sud du Japon, a subi deux tremblements de terre respectivement de magnitude 6 et 7, suivis de nombreuses répliques.

(14) John G. Fuller, We Almost Lost Detroit, Reader’s Digest Press, New York, 1975.

(15) Dans la traduction en japonais de ce texte dont les références ont été données dans la note 1, le chiffre est de 37 ouvriers (p. 175) sans qu’aucune explication ne soit donnée pour cette divergence.

(16) Tōkaimura : cette centrale, située dans la préfecture d’Ibaraki à environ 140 kilomètres au nord-est de Tōkyō « est un vaste complexe nucléaire qui compte deux réacteurs, une usine de retraitement, des installations de fabrication de combustible, etc. » (Le Monde, 2 octobre 1999). Tōkaimura avait été choisi en 1956 pour héberger l’Institut de recherche nucléaire du Japon après le lancement, en 1954, du programme nucléaire au Japon par Nakasone Yasuhiro, futur Premier ministre dans les années 1980. C’est aujourd’hui principalement un centre de recherche nucléaire (Nihon genshiryoku kenkyū kaihatsukikō). Une usine de retraitement (Nihon gennen) se trouve dans le village de Rokkashomura, préfecture d’Aomori, au nord de l’île principale de Honshū.

(17) Selon le quotidien Le Monde du samedi 2 octobre 1999, l’accident à Tōkaimura est le septième survenu dans l’industrie nucléaire au Japon depuis 1995 et le plus grave au monde après celui de Tchernobyl en 1986. Des ouvriers chargés de fabriquer de l’oxyde d’uranium enrichi à 20 % ont introduit environ 16 kilogrammes d’uranium dans une cuve remplie d’eau et d’acide nitrique alors qu’ils n’auraient dû en introduire que 2,3 kilogrammes. Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1999, des « (…) employés de la Japan Nuclear Fuels Conversion Company (JCO) transvasaient à la main avec des seaux en inox, l’uranium liquéfié dans la cuve de décantation. » (Le Monde, 6 octobre 1999) A l’époque, le gouvernement avait simplement conseillé aux riverains de se calfeutrer chez eux.
(18) Le texte japonais donne 2002 pour date et cinq pour le nombre de dirigeants (p. 177).

(20) Voir note 13.

(21) Le texte anglais donne « Masa Takubo », corrigé dans le texte japonais.

 

Manifestation antinucléaire devant l’assemblée nationale du Japon. Témoignage et réflexions

Cet article est paru dans Echanges n° 152 (Eté 2015 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458)

 

Il n’est plus possible de croire sur aucun événement rien de ce qui n’a été connu par soi-même directement, tout événement étant amplifié, délibérément ou non, par la caisse de résonance qu’est devenu Internet. C’est pourquoi, ayant lu dans les journaux et certaines revues militantes, français et étrangers, que de grands rassemblements antinucléaires se déroulaient tous les vendredis soirs, de 18 h 30 à 20 heures, devant l’Assemblée nationale à Tōkyō, j’ai voulu, profitant d’un bref séjour dans cette ville, entre le 8 et le 20 juin 2015, m’y rendre constater de visu ce qu’étaient ces manifestations et à combien de participants se montait l’assistance.
A la lecture d’une mention de foules participant à ces manifestations, j’avais eu des doutes. Le programme nucléaire, « civil » comme il convient de le préciser, a été lancé officiellement par Nakasone Yasuhirō en 1954 ; ensuite de quoi, fut créé un Institut de recherche nucléaire du Japon (Nihon genshiryoku kenkyūsho) à Tōkaimura (préfecture d’Ibaraki, nord-est de Tōkyō), devenu depuis Centre de recherche nucléaire du Japon (Nihon genshiryoku kenkyū kaihatsukikō) ; enfin, une première centrale fut mise en fonction commerciale en 1963 dans cette même ville. Et, alors qu’en 1960 le monde entier s’enthousiasmait devant les images de manifestants se battant à coups de bâtons avec la police pour protester contre le renouvellement du traité de sécurité entre les Etats-Unis et le Japon (1), je n’ai pas souvenir de la même combativité contre le lancement du programme nucléaire japonais.
Sortant du métro le 12 juin 2015 un peu après 18 h 30, j’ai vu d’abord des dizaines de cars de police et au milieu des uniformes, une petite centaine de manifestants pour la plupart âgés (cinquante ans et plus) sagement agglutinés derrière des barrières Vauban, répétant à l’envi après chaque appel fait au haut-parleur « Genpatsu yamero » (« Fermez les centrales nucléaires »). Les foules n’étaient pas au rendez-vous et le mot d’ordre m’a semblé tenir plus de la déclaration d’intention que d’une volonté d’agir contre le nucléaire, ne constituer qu’une de ces révoltes convenues dont l’histoire ne manque pas d’exemples.
L’approvisionnement énergétique sous le capitalisme pose les questions de la surconsommation et de l’influence des lobbies. Au Japon, par exemple, il serait possible d’utiliser la géothermie (le pays possède de nombreux volcans en activité et de nombreuses sources d’eau chaude), le solaire, l’éolien ou l’hydraulique (rivières, torrents, mer) comme sources d’énergie, mais les industriels du nucléaire s’y opposent et, après l’arrêt des centrales nucléaires à la suite de l’accident de Fukushima, ont préféré, par calcul (pollution, chèreté, etc.), favoriser le charbon et jouer sur une supposée pénurie d’électricité. Par ailleurs, la centralisation des ressources par l’Etat, dans tous les pays et pas uniquement au Japon, empêche la production et la consommation individuelles, sauf autorisations marginales et contrôlées. La production et la consommation énergétique sous le capitalisme se heurtent à la fois au gaspillage et au centralisme.
L’histoire récente du Japon ne manque pas de scandales dus à la corruption et la concussion entre milieux d’affaires et politiciens, endémiques depuis l’entrée du pays dans le concert capitaliste en 1868. En 1891 déjà, la pollution des terres et des rivières alentour des mines de cuivre d’Ashio (préfecture de Tochigi, au nord-ouest de Tōkyō) constitue un des premiers exemples de pollution industrielle au Japon. Parce qu’elles appartenaient à la puissante famille des Furukawa, et que Hara Takashi (1856-1921), ministre de l’Intérieur en 1907, y possédait des intérêts, la question de l’interruption de la production dans ces mines constituait une menace pour l’Etat. Comme dans tous les pays actuellement au cœur de l’économie ­capitaliste, la fin de la deuxième guerre mondiale a entraîné au Japon une croissance économique exponentielle : « les trente glorieuses », selon l’expression du sociologue Jean Fourastié (1907-1990) (2), furent une période d’intense exploitation de la force des travailleurs et de vastes mouvements migratoires des campagnes vers les villes. Cette centralisation exige une offre d’énergie que le patronat ne peut laisser entre les mains des particuliers.
Je crois bon aussi de rappeler, parce que beaucoup de gens l’ont oublié, au Japon même, qu’en 1999 il y avait eu une fuite radioactive, dans la nuit du 29 au 30 septembre à Tōkaimura, due au centre de recherche ; les conseils donnés par les autorités à la population avaient été de se calfeutrer chez soi. En 2000, les mêmes autorités signalaient une autre fuite radioactive à Fukushima. On ne peut donc pas dire que la dangerosité du nucléaire soit une nouveauté au Japon, ni nulle part ailleurs dans le monde.
Dans ce même temps où je séjournais à Tōkyō, survenait le cinquantième anniversaire de ce que les Japonais appellent Minamata 2, un cas d’empoisonnement au mercure qui s’est déroulé dans la préfecture de Niigata (nord-ouest du Japon). L’appellation « Minamata » provient de l’empoisonnement par méthylmercure diagnostiqué par des médecins en mai 1956 parmi des riverains de la baie de Minamata (île méridionale de Kyūshū), dont l’origine fut identifiée, en 1959 seulement, dans les rejets de mercure de l’usine chimique Chisso (3).
La presse japonaise n’a pas beaucoup parlé de l’anniversaire de ce Minamata 2, mais s’est répandue sur celui des bombes atomiques larguées par le gouvernement américain sur Hiroshima (6 août 1945) et Nagasaki (9 août). Je n’ai personnellement jamais entendu un Japonais exprimer une quelconque empathie envers les milliers de Coréens, travailleurs volontaires ou forcés, victimes à Hiroshima ou Nagasaki. Et si la mémoire des bombes atomiques reste vive au Japon, elle reste aussi totalement déconnectée des souffrances infligées par le Japon aux populations asiatiques.
Des commentateurs, plus ou moins avisés, de la société japonaise soulignent sa complexité, les Japonais en premier. C’est sans doute exact pour qui ne lirait pas le japonais. Il se passe en effet des choses troublantes entre un ouvrage en japonais et sa traduction dans une autre langue, souvent l’anglais américain. Les exemples abondent ; je n’en donnerai ici qu’un en français : je me souviens que Ishihara Shintarō, célèbre nationaliste au Japon et gouverneur de Tōkyō de 1999 à 2012, et Morita Akio, ancien président de Sony, avaient publié en 1989 un ouvrage intitulé No to ieru Nihon (Le Japon qui dit non) (éditions Kōbunsha), violemment anti-américain ; évidemment l’ambassade américaine au Japon s’est empressée de traduire ce pamphlet en anglais. Immédiatement après la traduction américaine, les auteurs japonais ont affirmé que la version anglaise était mauvaise et Ishihara a réécrit l’ouvrage avant d’en autoriser une version anglaise conforme à cette nouvelle mouture ; Morita, ayant les intérêts économiques que le monde entier connaît, a refusé de signer cette nouvelle mouture. En français, l’ouvrage a été traduit sous le titre Le Japon sans complexe (Dunod, 1991), d’après la seconde version, donc sous le seul nom de Ishihara, édulcorée comme il convient.
Il en est ainsi depuis longtemps au Japon  : une version japonaise pour les Japonais et une autre version pour les gaijin (mot japonais pour désigner les étrangers qui signifie les gens du dehors). Je suppose que cette façon de faire des Japonais a pour objectif principal de cacher certaines informations. Sinon, comment comprendre qu’il faille donner des informations différentes aux gaijin simplement parce qu’ils sont gaijin ? Serions-nous, non-Japonais, idiots à ce point de ne pas pouvoir comprendre les mêmes informations que les Japonais ? Ce n’est pas la société japonaise qui est complexe mais les commentaires sur cette société par ceux qui ne veulent pas dire la vérité, et ils sont nombreux.
Quant à moi, je n’avais aucun désir de participer à cette manifestation antinucléaire du vendredi 12 juin devant l’Assemblée nationale japonaise ; je fuis, déjà en France, toutes manifestations, les considérant pour la plupart comme des promenades inutiles destinées uniquement à fatiguer les participants qui auraient eu l’envie de dépenser plus utilement leur énergie, à épuiser leur combativité éventuelle. Je ne suis donc pas rentré dans les rangs, outre que mon physique d’Européen m’aurait facilement indiqué comme proie pour la police. La contestation qui marche au pas ne me concerne pas ; j’apprends d’ailleurs que ces rassemblements devant l’Assemblée nationale, qui durent depuis 2011 tous les vendredis, sont sans effet puisque le gouvernement vient de décider, ce 11 août 2015, de relancer une des plus anciennes centrales, celle de Sendai (4) (préfecture de Kagoshima, île de Kyūshū). Bien sûr, les habitants de cette région protestent ; à la manière de ce qui se passe à Tōkyō si l’on en croit les propos d’une protestataire rapportés par un journaliste du quotidien Le Monde dans son numéro du 12 août : « On se débrouille, même si on n’est pas assez nombreux pour tout organiser. »
Pendant mon bref séjour à Tōkyō, il y eut plusieurs autres manifestations où je ne suis pas allé parce que je n’ai appris leur déroulement qu’après coup. Les manifestants se donnent certainement rendez-vous par l’intermédiaire des réseaux dits sociaux ; en tous cas, les médias ordinaires, télévision et journaux, n’en annonce pas la tenue et la télévision n’en rend pas compte, de ce que j’ai pu en juger.
Le dimanche 14 juin, par exemple, une manifestation a parcouru les rues du quartier de Shibuya pour protester contre le projet du gouvernement d’Abe Shinzō de revoir l’article 9 de la Constitution (selon Le Monde du 17 juillet 2015, « La réforme controversée de la défense [a été] adoptée par la Chambre basse ») afin de pouvoir envoyer les Forces d’autodéfense (Jieitai ; euphémisme pour désigner l’armée au Japon depuis la fin de la deuxième guerre mondiale), dans des zones de conflit hors du Japon ; protestation précédée d’une mise en scène au Japan Press Club à Tōkyō le vendredi 12 juin par quatre anciens dirigeants politiques : Yamasaki Taku (ex-vice-président du Parti libéral démocrate, Jiyū minshutō), Kamei Shizuka (ex-leader du Nouveau Parti du peuple, Kokumin shintō), Fujii Hirohisa (ex-président député du Parti démocrate du Japon, Minshutō) et Takemura Masayoshi (ex-leader du Nouveau Parti sakigake, Shintō sakigake).
Ces manifestations demeurent locales et leurs participants ne peuvent pas, ou ne cherchent pas, à joindre leurs forces. Ceci s’explique par la pression des communautés dans les villages et au sein des grandes villes, bien qu’en déclin dans les plus grandes, qui conservent de l’importance au Japon. Le poids du collectif et la répression de toute expression individuelle sortant de ce cadre collectif  font que, pour la plupart, les protestations restent essentiellement passives ; une passivité qui s’étend du retrait du geek, au suicide des plus jeunes et des plus vieux ou à l’acte de folie, inquiétant à la fois gouvernants et patronat plus que les quelques défilés bien ordonnés dans les rues ou devant l’Assemblée nationale.
J.-P. V

 

NOTES

(1) En 1951, les Etats-Unis et le Japon signent un traité de sécurité ; renégocié en 1960, il donnera lieu à de fortes manifestations au Japon. On sait aujourd’hui que des navires munis d’ogives nucléaires ont accosté au Japon au moins depuis la guerre de Corée (1950-1951), sinon auparavant, malgré les dénégations de tous les gouvernements japonais successifs.

 

(2) Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la Révolution invisible de 1946 à 1975, Fayard, 1979.

 

(3) Abréviation de Shin Nitchitsu, elle-même abréviation pour Shin Nihon chisso hiryō kabushiki kaisha (Société anonyme des engrais aux nitrates du nouveau Japon).

(4) A ne pas confondre avec une ville du même nom mais dont les idéogrammes sont distincts située dans le Nord-Est du Japon.