Ethiopie : précision et compléments

Une réaction à notre article du n° 158 [http://www.echangesetmouvement.fr/2017/04/ethiopie-le-tigre-africain/]

D’un camarade des Côtes-d’Armor (14 avril 2017).

A propos du n° 158 et précisément de l’article sur l’Ethiopie, p. 33, une erreur qui change toute l’argumentation (est-ce Wikipédia ou le Diplo la source de l’erreur?) : 1ha = 10 000 m² et une superficie de 2 ha (20 000 m² donc) est tout autre chose qu’un « grand jardin » – la moyenne des exploitations bretonnes début xxie siècle ne devrait pas dépasser les 5 ha. (…)
J.-P. C.

Réponse d’Echanges

Cher J.-P.

Merci pour ta lettre : elle prouve au moins qu’un des abonnés lit attentivement les articles et qui plus est, ce que nous souhaitons toujours, que ce soit une lecture critique.

Il ne fait aucun doute que moi-même et les correcteurs d’Echanges (pourtant très maniaques) se sont mêlés les pinceaux avec de banales unités de surface du niveau du certificat d’études primaires. Tes observations sont tout à fait correctes, on s’en excuse auprès de toi et de tous, et on rectifie (1).

Ce n’est pas pour nous dédouaner mais nous pensons saisir cette opportunité pour en dire plus sur les conditions d’exploitation du sol en Ethiopie, ce qui n’était guère possible dans un article global déjà assez long comme cela. Même si ces détails paraissent confirmer certaines des assertions de l’article sur ces questions de superficie, n’y vois pas là une échappatoire.

Pour des raisons climatiques et leurs conséquences, à la fin des années 1980, seulement 15 % du sol éthiopien sont cultivés, 51 % ne sont que des pâturages et les forêts n’en occupent plus que 4 % après une déforestation sans précédent dans le siècle écoulé.

Les basses terres, à moins de 1 500 m d’altitude, étant infestées par des insectes ravageurs de cultures et par les moustiques porteurs de la malaria, la plupart des agriculteurs sont concentrés dans la zone montagneuse, entre 1 500 et 3 000 m. Mais là aussi on trouve de grandes différences suivant la qualité du sol (les amendements permettant d’améliorer par exemple les terres argileuses n’étant guère pratiqués). La population paysanne est plus concentrée dans les secteurs favorables, ce qui complique la distribution des terres, vu le nombre de postulants, et crée l’ensemble des problèmes évoqués dans l’article d’Echanges, car les accapareurs étrangers visent essentiellement les terres fertiles et irrigables où sont concentrés les paysans.

A partir du moment où la dictature militaire décidait que la terre appartenait à l’Etat, le problème restait essentiellement celui de l’attribution en gestion de parcelles aux paysans. La réforme de 1975 attribua ainsi un maximum de 10 ha à chaque paysan. Mais pour des raisons techniques (manque de matériel d’exploitation) que coutumières et du nombre de postulants, il se produisit une redistribution locale des parcelles qui entraîna une fragmentation des unités qui auraient pu se constituer. En 1984 l’Etat tenta de promouvoir, comme dans la Russie soviétique, d’un côté des coopératives, de l’autre des fermes d’Etat.

Le résultat de toutes ces incohérences fut qu’en 2000, 87 % des exploitations avaient moins de 2 ha, 64 % moins de 1 ha et 40 % moins de 0,5 ha souvent divisés en 2 ou 3 parcelles (on n’était plus très loin du « grand jardin ») (la moyenne française est de 78 ha, toutes exploitations confondues et pour les fermes céréalières de 114 ha).

Ce n’est que plus tard, à partir de 2004, que le régime décida de se lancer dans les grands investissements dans l’agriculture avec les conséquences que l’article d’Echanges analyse. De 2004 à 2009 plus de 600 000 ha ont été alloués à ces investisseurs souvent étrangers Et plus de 157 projets concernaient des fermes de plus de 1 000 ha. Dans la vallée fertile de l’Omo, 250 000 ha ont été concédés à un consortium entre un fonds d’Etat et un investisseur étranger. 500 000 paysans éleveurs sont expulsés par la mise en valeur de 200 000 ha des pâturages pour la production intensive essentiellement de produits destinés à l’exportation pour la fabrication de carburants synthétiques. En 2014, trois multinationales américaines du textile et une indienne s’associent pour recevoir 3 millions d’hectares de terres pour la production de coton. Et la liste pourrait être bien plus allongée. 

Pour pallier les expropriations résultant de ces réalisations démesurées , une nouvelle réforme, en 2010, visait une « villagisation » avec des déplacements de population évincée dans des zones moins fertiles et l’attribution de parcelles de 3 à 4 ha. Mais pour un tas de raisons dont la corruption, chaque paysan ne reçut dans ces unités rurales reconstituées artificiellement que des parcelles de 0,25 à 0,50 ha (là aussi, pas loin du « grand jardin »). (…)

Bien cordialement et fraternellement

H. S.

(1) Après examen c’est le commentaire « un grand jardin » qui est malheureux. Il s’agit bien de 2 ha (20 000 m2, comme l’indique cet extrait de l’article cité, « Terres volées d’Ethiopie », du Monde diplomatique de décembre 2013 : « La Constitution de 1995 entérine le statut de la terre comme “propriété commune de la nation et du peuple éthiopien” qui, de ce fait, ne peut être ni vendue ni échangée. Cultivateurs et pasteurs se voient garantir l’accès gratuit à la terre et la protection contre l’éviction. L’année suivante, une disposition adoptée par quatre régions — Gambela, Afar, Somali et Benishangul-Gumuz — autorise néanmoins la location ou le crédit-bail (leasing). (…) Les paysans n’obtiennent pas les 10 hectares auxquels ils sont censés avoir droit. “En 2000, 87,4 % des familles rurales disposaient de moins de 2 hectares, indique M. Samuel Gebreselassie, de l’organisation Future Agricultures”. » – (Note d’Echanges)

Ethiopie, « le tigre africain » ?

Ce texte est paru dans Echanges n° 158 (hiver 2016-2017)

«Tigre africain », c’est le terme inventé par le régime établi en 1995 et qui, à marches forcées et sanglantes, veut faire entrer l’Ethiopie dans le marché mondial de l’exploitation capitaliste moderne, démontrant par là sa politique et ses ambitions. Les faits et méfaits d’une réalité souvent bien cruelle que nous exposons ci-après traduisent indéniablement un essor économique qui doit être relativisé, parce que parti de rien d’un point de vue purement capitaliste mais aussi porteur de fragilités inhérentes à la société éthiopienne elle-même. Les données qui traduisent une situation d’ensemble doivent être maniées avec précaution car d’une part les appareils de mesure sont plutôt primitifs et imprécis et d’autre part, à cause de cet essor économique quelque peu chaotique, des changements rapides peuvent être enregistrés dans certains secteurs. Paradoxalement, les fragilités tiennent d’une part au fait que l’ensemble des structures sociales et économiques ne se transforment pas si aisément mais aussi d’autre part aux conséquences du développement capitaliste mondial, y compris celles de l’essor économique éthiopien (1).
D’une superficie de 1 100 000 km² (deux fois la France), peuplée de 100 millions d’habitants (avec un taux de croissance de la population de 2,5 % soit 2 500 000 habitants de plus chaque année), deuxième pays d’Afrique après le Nigéria, le pays n’a jamais vraiment connu la paix intérieure et/ou extérieure, mais il voit dans ces dernières années les effets directs de son développement économique, dans des troubles internes récurrents d’une grande ampleur dont les conséquences politiques et économiques restent difficiles à prévoir.
Ce pays montagneux, véritable château d’eau, s’étage entre une dépression de moins 120 m dans le désert de Danakil et les 4 00 m du Ras Dashan avec un plateau central oscillant entre 1 800 m et 3 000 m. Ce qui donne à cet Etat un environnement très diversifié : on n’y compte pas moins de 72 microclimats. Ce qui est à l’origine une bénédiction agricole, se transforme dans les néo-colonisations du capital mondial en une calamité pour le monde agricole local (2).
Il est difficile de séparer cette néo-colonisation des évolutions politiques qu’a subies le pays depuis quarante ans, marquées d’une part dans la persistance de populations d’ethnies, de langues et de cultures différentes voire conflictuelles, et d’autre part dans les efforts de modernisation d’une élite politique d’une société qui reste encore aujourd’hui en grande majorité agricole. Comme souvent dans de tels pays, ce sont les militaires qui jouent le rôle moteur de cette modernisation. C’est une junte militaire, le Derg, qui en 1974 détrône le dernier « empereur », Haïlé Sélassié (1892-1975), et qui dirige le pays d’une main de fer jusqu’en 1991. Dans le contexte de la guerre froide, le nouveau régime est largement influencé et soutenu par l’URSS, dans une « République fédérale démocratique », dictature de fait pratiquant ce qui fut appelé « terreur rouge ». Après la chute du régime soviétique, une période d’incertitude politique voit la montée, toujours sous influence militaire, d’un Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (FDRPE), dominé par le Front de libération du Peuple du Tigré qui asseoit définitivement son pouvoir depuis 1996 lui aussi sous la forme d’une véritable dictature.
C’est aussi un entremêlement de conflits coloniaux et postcoloniaux entre l’Angleterre et l’Italie qui peut expliquer la prééminence actuelle dans cette dictature d’une ethnie très minoritaires du Tigré (6 % de la population).
Partenaire des grandes puissances
Le système est fédéral pour tenir compte de la diversité ethnique des populations, sans que cela constitue une délégation du pouvoir central qui impose le contrôle politique de toutes ces régions et autres subdivisions administratives (le pays ne comporte pas moins de 80 groupes ethniques). L’essentiel (plus de 70 %) de la population se trouve dans la partie ouest du pays, divisée, outre le Tigré au nord, entre la région Amhara peuplée principalement par l’ethnie Amhara (30 % de la population totale du pays) et au sud la région Oromia à majorité ethnique d’Oromos (près de 40 % de la population totale du pays). Addis-Abeba, la capitale, se trouve dans cette dernière région aux confins de la région Amhara. Ce détail aura une grande importance dans le déroulement des événements dont nous allons parler. Ils vont être causés principalement par l’expansion territoriale du développement capitaliste autour de la capitale, qui va toucher ces deux régions traditionnellement en conflit ouvert, et les souder dans une même opposition au pouvoir central (3).
Malgré ses faiblesses relatives et son instabilité interne, l’Ethiopie est un partenaire précieux dans la région de la « Corne de l’Afrique » pour l’ensemble des puissances mondiales, non seulement pour son développement économique mais d’abord pour son rôle de gendarme des pays voisins, Somalie, Erythrée et Soudan du Sud et paradoxalement un pays d’accueil des réfugiés des pays limitrophes. Sous cet aspect, l’Ethiopie est un partenaire stratégique des Etats-Unis (voir la visite d’Obama en juillet 2015). Pour l’engagement de 4 000 militaires Ethiopiens dans l’AMISOM (Union des forces africaines) en Somalie, l’Ethiopie reçoit 3,3 milliards de dollars d’aide militaire (4). L’Ethiopie n’ayant plus de débouché sur la mer à cause de la sécession historique de la Somalie et de l’Erythrée, seul le port de Djibouti est un élément vital dans le développement du pays, sa seule ouverture sur la mer grâce à la liaison ferroviaire avec Addis-Abeba, récemment rénovée par les Chinois. Ce qui fait de la minuscule République de Djibouti l’objet de toutes les convoitises : bases militaires  américaine (depuis 2002), japonaise (depuis 2010), bientôt chinoise (fin 2017), française (héritage de l’occupation depuis 1884) avec des antennes militaires dans les pays voisins qui peuvent être activées en bases militaires opérationnelles.
Le 28 avril 2016, Djibouti et l’Ethiopie ont conclu un accord militaire qui autorise le stationnement de troupes éthiopiennes sur le territoire de Djibouti. Cette situation fait que les puissances étrangères occultent les massacres intérieurs du pouvoir, qui de fait se voit ainsi renforcé car il est essentiel que le pays reste un élément de stabilisation dans la Corne de l’Afrique (5).
Présence de la religion
Il est un élément dont on ne parle guère alors qu’il est présent tant sur le plan politique que dans le contrôle social des mœurs et coutumes dans tout le pays. C’est la présence de la religion, essentiellement de la religion chrétienne orthodoxe qui s’impose à près de la moitié de la population, le reste étant partagé entre protestants et musulmans. Religion d’Etat avec d’énormes privilèges et richesses, au temps du Négus, elle a perdu  tout pouvoir temporel et toutes ses possessions après la chute de celui-ci et l’établissement d’un Etat de style soviétique par une junte militaire en 1974 instaurant la séparation des Eglises et de l’Etat. Le deuxième coup d’Etat en 1991 a maintenu l’essentiel de cette politique mais une collaboration de fait s’est établie entre le FDRPE et l’Eglise orthodoxe qui aurait récupéré, avec une partie de ses richesses, tout son prestige et son influence et dont les dirigeants entretiennent avec le parti au pouvoir un climat de compromission. Il est symptomatique que l’un des événements sanglants dont nous parlons ci-après se produisit à l’occasion d’une grande fête religieuse de cette Eglise et que les dirigeants qui tentèrent de prendre la parole durent se retirer alors que l’émeute se déclencha contre la police qui intervenait alors. L’Eglise orthodoxe reste fidèle à sa tradition millénariste ce qui d’une certaine façon cadre avec les perspectives politiques des militaires (6).
Etre femme
On doit aussi considérer – dans l’intrusion des Eglises dans la vie sociale et la main de fer des dominants – la place de la femme dans la société patriarcale éthiopienne malgré quelque évolution. Les pratiques ancestrales restent tenaces avec l’excision (96 % des femmes) ; le mariage précoce (en Amhara 48 % des filles de moins de 15 ans et 26 % des filles de moins de 19 ans sont mariées de force). Le sort des enfants n’est pas plus enviable, 86 % des enfants de 5 à 14 ans et 97 % des moins de 14 ans sont astreints à un travail dans les secteurs domestiques et agricoles ou de l’économie informelle. Pour ce qui concerne l’enseignement, globalement seuls 50 % des enfants sont alphabétisés. Et on ne peut guère évaluer le sort tragique de femmes et enfants sous la domination rigoureuse, pas seulement coutumière mais aussi légale, de la gent masculine, notamment dans des situation trop fréquentes comme le viol (7). Il est quand même symptomatique que le FDRPE, pour tenter d’endiguer les troubles et procédant à un remaniement ministériel, ait admis trois femmes dans le nouveau gouvernement.
Contrôle de masse
Sur les questions identitaires comme sur les questions économiques, il est frappant de constater une méconnaissance profonde des urbains par les ruraux et vice-versa. C’est une des conséquences de la politique du gouvernement relative à la circulation des personnes sur le territoire. Parallèlement aux expropriations et déplacements forcés, il y a une restriction forte des voyages et séjours à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières (toutes les frontières terrestres du pays seraient fermées). Une des voies de contrôle de masse de la population s’incarne dans les autorisations officielles nécessaires pour changer d’Etat fédéral et il est quasiment impossible de s’installer à Addis-Abeba lorsqu’on est un paysan. Les modalités de l’exode rural sont aussi limitées que contrôlées. Les représailles administratives demeurent un outil courant de la rigueur politique, le sentiment d’être dans une grande prison à ciel ouvert est largement partagé dans le pays. A cela s’ajoute une fermeture affichée des canaux d’information et de communication permettant la diffusion d’une sémantique de propagande et de désinformation de la population éthiopienne comme de l’opinion publique étrangère (8).

Du point de vue de la structure des différents facteurs économiques, l’Ethiopie est toujours partiellement une forme de capitalisme d’Etat entièrement dépendant du pouvoir politique ainsi accaparé par une ethnie : outre la terre (on en parle ci-après), l’Etat contrôle les banques, les transports, les télécoms et la distribution, secteurs qui restent fermés aux investissements directs étrangers. Ce qui n’exclut nullement la dévolution à des firmes étrangères par le pouvoir politique de travaux dans ces secteurs, ce qui bien sûr ouvre la porte à toutes les corruptions que l’on puisse imaginer. Les principaux investisseurs sont l’Arabie saoudite, la Chine (notamment dans les infrastructures de transport et dans les télécommunications), l’Union européenne, les Etats-Unis, l’Inde et la Turquie. Mais la plus grosse partie des investissements étrangers va dans l’agriculture, ce qui est normal car l’Ethiopie reste, malgré son développement industriel, un pays agricole (80 % de population rurale, 40 % du PIB contre 15 % pour l’industrie). Sur 49 millions d’actifs, 80 % dépendent de l’agriculture qui assurait en 2015, 83 % des exportations.
Malgré les guerres étrangères (la dernière avec l’Erythrée, de 1998 à 2000, toujours sur le point de renaître) et civiles (la dernière en novembre 2016, une invasion du Tigré par des guérilleros Amhara), malgré les périodes de sécheresse (en 2011, la crise alimentaire aurait fait entre 50 000 et 250 000 victimes, la dernière sécheresse en 2015-2016 particulièrement marquée a affecté un quart de la population et celle qui s’annonce serait encore plus ravageuse), l’Ethiopie, partie de rien, a connu depuis 1995 un essor économique vanté partout et la croissance du PIB atteint environ 10 % chaque année de 2007 à 2013. Cela a même débuté bien avant : par exemple, depuis 2003, l’entreprise suédoise H&M a délocalisé en Ethiopie la totalité de ses usines textiles. Un autre exemple peut donner une idée de l’expansion dans certains secteurs : avant 2005, aucune fleur ne sortait d’Ethiopie, aujourd’hui le pays est, sous l’impulsion des investissements néerlandais, le quatrième producteur mondial et le deuxième exportateur mondial de roses (derrière les Pays-Bas).
Le PIB total est passé de 7,3 milliards de dollars américains en 1980 à 16 milliards en 2006 et à 70 milliards en 2016. Parallèlement le PIB par tête est passé de 215 dollars en 1985 à 702 dollars actuellement. Pour spectaculaires qu’ils soient, ces chiffres sont trompeurs. Considérant ce PIB total, en 2015, l’Ethiopie occupait le 72e rang mondial sur 188 Etats et pour le PIB par tête le 173e mondial sur ces 188 Etats. Encore plus trompeurs si l’on considère l’essor de la population du pays, passée de 35 millions en 1980 à 78 millions en 2006 et à 101 millions en 2016. Ce qui explique pourquoi l’Ethiopie reste un pays pauvre malgré l’essor économique, d’autant plus que le PIB par habitant dissimule les disparités énormes dans la répartition du revenu global de cet essor économique relatif. D’une part, les dominants politiques tigréens s’en attribuent la part du lion, soit directement soit par les prébendes dans l’attribution de concessions aux investisseurs. D’autre part, une nouvelle classe capitaliste nationale a grandi, par un développement industriel, agricole et surtout spéculatif. Ceci se matérialise par l’existence du plus grand nombre de millionnaires et de milliardaires de l’Afrique – 2 700 en 2013 sur les 165 000 recensés pour toute l’Afrique, leur nombre en Ethiopie ayant augmenté de plus de 100 % entre 2007 et 2013 (9). Si la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 45 % en 1995 à 30 % en 2010, son nombre est en fait resté le même en raison de l’augmentation de la population.
Développement industriel
Dans une telle situation, le gouvernement n’a eu aucun mal pour attirer les investisseurs étrangers (et quelques locaux) dans un développement industriel. Ce développement est venu tant par le fait qu’avec les salaires les plus bas du monde, les délocalisations notamment dans le textile et la chaussure se sont déplacées depuis l’Asie (surtout du Bangladesh) et que cet essor a entraîné une certaine croissance d’industries de base, spécialement dans le bâtiment, accompagnée d’une énorme spéculation immobilière. Dans la région d’Addis-Abeba une dizaine de parcs industriels exploitent chacun entre 30 000 et 60  000 esclaves pour des salaires souvent inférieurs à 30 euros par mois. Les plus « favorisés » sont les fonctionnaires : un enseignant peut gagner jusqu’à 100 euros par mois (10). Ce développement se fait dans une situation assez chaotique quant aux infrastructures. La faiblesse de la productivité (due en partie à la condition physique des exploités) est aggravée par exemple par des coupures d’électricité (d’où la mise en eau récente d’un énorme barrage hydro électrique sur le Nil Bleu) (11) et la carence des transports. D’où une nécessité de financement de différents projets d’adaptation où interviennent non seulement le FMI, la Banque mondiale, la BCE mais surtout des emprunts chinois. En septembre 2016, la BCE a consenti un prêt de 200 millions de dollars américains pour la construction de deux parcs industriels. Le voyage récent de Merkel, la chancelière allemande, en Ethiopie notamment, visait à restreindre l’émigration vers l’Europe par un développement local. La crise mondiale et les contrecoups de la sécheresse récente (la pire sécheresse depuis cinquante ans) ont largement grevé l’économie du pays et contraint au recours à un financement international qui, ajouté à ces difficultés intérieures et à leur impact sur les échanges internationaux, a pour conséquence une inflation dépassant 10 % et un taux de chômage avoué de 20 %, situation qui n’est pas sans avoir joué un rôle dans les événements dont nous allons parler.
Auparavant, on peut souligner que ce qui se passe en Ethiopie du point de vue de son développement économique est un problème identique, avec les spécificités nationales, à celui de tous les pays en développement. Le problème de toujours, celui du capital : la transformation des paysans en prolétaires pour l’exploitation de leur force de travail dans des unités capitalistes de production. Dans le cas de l’Ethiopie se conjuguent, avec la complicité du pouvoir politique, d’une part l’accaparement des terres, essentiellement par des investisseurs étrangers, qui prive les paysans de leur source de vie, d’autre part le développement d’infrastructures qui aboutit à des résultats identiques par l’expropriation directe et la facilité donnée à la pénétration du capital dans tout le pays. Tous les conflits présents vont tourner autour de cette question de propriété du sol.
On peut souligner ici que la couverture végétale du sol éthiopien a été largement modifiée en cinquante ans. 98 % des forêts ont disparu (la couverture forestière du pays est passée de 40 % de la superficie totale du pays à 2,7 %) (12), soit pour la création d’espaces de pâturages et/ou de culture et l’utilisation du bois comme seul combustible domestique (ce qui est encore le cas aujourd’hui) (13) et la construction (14) ; cet espace déforesté devient « libre » pour toute culture et contribue indirectement largement à la politique agricole présente.
Elimination économique…
Dans les années 1970 une réforme agraire a transféré l’ensemble des terres agricoles en « biens collectifs », propriété de l’Etat, dont l’usage de parcelles de moins de 10 ha (10 000 m²) était concédée à chaque paysan. Mais cette réforme n’a guère été appliquée : en 2000, 87 % des familles n’exploitaient qu’une superficie de moins de 2 ha (2 000 m², un grand jardin) (15). La pression démographique est telle que les lopins de terre diminuent. En 2008, la taille moyenne d’une exploitation était de 0,8 hectare. Dans le processus de « modernisation » entrepris à partir de 1995, le gouvernement, ayant pratiquement les mains libres quant à l’attribution des terres, a de plus en plus concédé les plus fertiles à des investisseurs étrangers ou locaux, en d’incroyables dimensions, éliminant les paysans qui n’en avaient que l’usage, contraignant ceux-ci, soit à émigrer vers les villes (d’où un taux de chômage dépassant 20 % de la population active), soit à se replier sur les terres les moins fertiles et les moins irrigables.
Le processus va tous azimuts, par exemple pour une production intensive d’hydrocarbures ou pour la culture du khat (dans la zone administrative du Harrarge Est) permettant à la fois une manne financière pour l’Etat qui exporte cette drogue dans les pays consommateurs voisins (Erythrée, Soudan, Somalie, etc.) et le maintien dans une forme de dépendance d’une partie de la population. Les terres dévolues aujourd’hui à la culture du khat ont remplacé les cultures maraîchères et vivrières, poussant les familles rurales à consommer des aliments achetés au marché et dépendant des fluctuations des prix. Cette situation expose d’autant plus les populations à l’insécurité alimentaire et nutritionnelle. En 2008, de 60 à 80 millions d’hectares de terres fertiles avaient ainsi été arrachées aux paysans locaux, dont 3 millions d’hectares rien qu’en 2008. Un homme d’affaires indien s’est vu ainsi concéder d’un seul coup 310 000 ha de terres (la moitié du département de Seine-et-Marne). Actuellement sur 77 millions d’hectares de terres arables, les paysans éthiopiens n’exploitent plus que 17 millions d’hectares.
Des plans successifs ont visé à accélérer la transformation des structures économiques ; toute une partie de ces plans concernaient précisément l’attribution des terres par l’Etat à des fins diverses. Fin 2015 est publié un nouveau plan d’urbanisme concernant la région d’Addis-Abeba, avec maintes expropriations qui empiètent notamment sur la région Oromo dans laquelle se situe la capitale.
« … Il y a depuis quelques années, une accélération de la politique de développement agricole et industriel, qui passe par l’encouragement d’investissements capitalistiques soit intérieurs soit extérieurs, passant par une grande facilitation d’accès à du foncier pour les entreprises investissant en Ethiopie, et, avec des phénomènes massifs de captations foncières, d’expropriations de populations paysannes. Comme toute la périphérie d’Addis-Abeba est habitée par des populations oromos, ce sont elles qui ont les premières fait les frais de ces processus d’expropriations massives… (16). »
Une recherche récente montre dans quelles conditions cela se passe sur le ­terrain :
– il existe un réel décalage entre la position officielle des autorités (lois, politiques publiques, politiques agricoles, procédures…) et les réalités de terrain. Selon la Constitution, les paysans ont droit à des compensations (rémunérations) en cas de l’expropriation de terres. Mais en pratique, peu de paysans reçoivent ces compensations. Bien au contraire, certains sont expulsés manu militari de leurs terres ;
– les investissements et les octrois sont réalisés sans aucune limite sur l’utilisation d’eau, aucune étude d’impact environnemental ou contrôle environnemental, ce qui a des conséquences sur la préservation de l’écosystème et risque d’affecter l’économie éthiopienne fortement dépendante de l’agriculture ;
– de nombreux cas d’accaparement des terres impliquent non pas de gros investisseurs étrangers mais des petits investisseurs locaux ou issus de la diaspora.
…et massacres
Il est un aspect dont cette recherche ne parle guère en mentionnant simplement l’expulsion brutale des paysans ainsi évincés, dans une politique meurtrière délibérée. Les Amharas en ont été victimes, particulièrement dans le sud du pays…. Selon l’agence centrale des statistiques, le nombre d’Amharas vivant en Ethiopie est inférieur de 2,7 millions aux dernières projections. Pour les Amharas, il y a un écart difficilement explicable. Si bien que les Ethiopiens commencent à se demander où sont passés ces 2,7 millions d’Amharas.
Des massacres ont par ailleurs été mentionnés contre les Anuaks du Gambella en 2003… Un réfugié, établi au Kenya, témoigne :
« Les Anuaks sont partis en 2003-2004, après le massacre. Certains sont restés pour protéger la terre, afin qu’elle ne soit pas désertée. La délocalisation est difficile. J’ai été déplacé de la terre où mes ancêtres vivaient. J’ai été déplacé dans un nouvel endroit qui n’est pas fertile. Pour justifier la délocalisation, ils invoquent un meilleur accès aux services sociaux. Mais ça ne s’est jamais produit. Les gens meurent de maladies. Durant la délocalisation menée par les militaires, il y avait des meurtres. Des gens étaient torturés et battus. […] Alors, les gens ont préféré partir pour rejoindre leurs parents réfugiés au Kenya. […] Nous venons de terres fertiles. Nous habitions près des rivières, où il y avait du poisson. Maintenant, nous sommes jetés dans le désert pendant que des gens venus de l’étranger récoltent nos terres. »
En 2007, le Front de libération du Peuple du Tigré (FLPT) a encore conduit des opérations de nettoyage ethnique contre les peuples de l’Ogaden, dans les villages de Fik, Qoreh, Gode, Degehabur et Wardheer. Dans des raids meurtriers, les troupes de Zenawi ont massacré des milliers de paysans et ont violé les femmes. Voilà la face cachée du programme de location des terres (17).

***

La question de la terre est un sujet sur lequel on s’écharpe depuis des siècles. Un projet d’extension de la capitale et l’expulsion de dizaines de milliers de fermiers oromos ont mis le feu aux poudres. La région de l’Oromia abrite plusieurs millions de paysans oromos, le groupe ethnique le plus important du pays. Mais en  2016, toute l’Ethiopie est concernée par des émeutes de tous genres. Une autre source de tension se situe dans le nord du pays. Les habitants des régions de Gondar et Bahar Dar dans le nord de l’Éthiopie ont quant à eux rejoint le mouvement de lutte suite à une demande de la communauté de Welkait-Tegede de voir leur région administrée par les Amharas et non plus par les Tigréns. En effet, il y a vingt-cinq ans, lorsque le FDRPE est arrivé au pouvoir, une loi fédérale sur le découpage des régions se basant sur le langage s’est vu appliquée. Les Welkait-Tegede, malgré leur évidente appartenance à l’ethnie Amhara, se sont alors vu rejoindre l’administration Tigréenne malgré leur vive désapprobation (18).
Les agriculteurs ne cessent de se révolter, comme le montrent les récents incendies de fermes horticoles où sont cultivées les roses, un des sujets épineux de la révolte. Ces fermes horticoles, se trouvant dans la région des lacs de la partie nord de la vallée du Rift (immense faille qui traverse la corne de l’Afrique du nord au sud), sont soumises à de nombreuses controverses : assèchement des lacs, déversement massif de pesticides, conditions de travail des salariés extrêmement précaires, mais aussi accaparement des terres par les multinationales…(19). « Un paysan éthiopien à qui l’on prend sa terre, il est toujours prêt à se battre. Surtout quand il voit se construire dessus des immeubles dans lesquels il ne pourra jamais habiter, ou quand son terrain est vendu à des gros investisseurs (20). »
La révolte des Oromos
Ce n’est pas la première fois que les Oromos manifestent. Ils l’avaient déjà fait en 2014 lors de la présentation de la précédente version du plan d’expansion d’Addis-Abeba. La police avait alors ouvert le feu et tué des dizaines de manifestants (21). Le parti au pouvoir sentant le danger de la situation a engagé des pourparlers avec les Oromos pour aménager le programme d’agrandissement de la capitale.
Mais aujourd’hui les Oromos manifestent contre la nouvelle version du projet d’agrandissement de la capitale. De fait, le programme urbain oblige les fermiers oromos à quitter leurs terres. Depuis plusieurs années, la capitale fédérale est en proie à une explosion démographique inédite empiétant progressivement sur le territoire oromo. Au cours de la décennie écoulée, 150 000 fermiers oromos ont été obligés de quitter leurs villages sans recevoir de compensations financières adéquates. Pour les militants du mouvement oromo, il s’agit d’un véritable accaparement de leurs terres ancestrales, dont le but serait de modifier radicalement la configuration démographique et culturelle de la région.
Le nouveau cycle de manifestations a commencé en novembre 2015 à Ginchi, à 80 km à l’ouest d’Addis-Abeba, quand les autorités locales ont voulu réquisitionner un terrain de foot appartenant à une école pour le mettre à disposition de promoteurs immobiliers et permettre ainsi l’extension de la capitale. Les étudiants sont immédiatement descendus dans la rue. Leur mouvement a bien sûr été rapidement réprimé avec des morts et des blessés (22).
Les manifestations de Ginchi ont été la première étincelle, et l’opposition aux autorités locales et fédérales n’a pas tardé à prendre de l’ampleur : les ONG de défense des droits de l’homme affirment qu’au moins 140 personnes ont été tuées entre novembre 2015 et janvier 2016. A Sululta (au nord d’Addis-Abeba), les usines nouvellement construites et les programmes de logements empiètent déjà sur les terres agricoles. La ville fait partie de la trentaine de localités qui se sont soulevées en décembre 2015 : des paysans ont quitté leurs collines et sont venus à cheval se joindre aux étudiants qui manifestaient en nombre – ils ont été accueillis par des tirs et des grenades de gaz lacrymogènes. Ailleurs, des postes de police et des symboles de l’Etat ont été attaqués. Par endroits, des entreprises privées ont été prises pour cible (23).
Des manifestations généralement pacifiques ont touché les villes importantes de l’Oromia comme Jarso, Walliso et Robê.
Le 1er janvier 2016, on peut considérer que tout le nord de la province Oromia est en dissidence depuis la mi-novembre 2015. On pourrait diviser un peu artificiellement d’un côté les émeutes qui mettent en cause directement le pouvoir politique dans l’application des plans économiques ou urbains avec comme corollaire l’attaque des symboles immobiliers du pouvoir, de l’autre celles qui attaquent les usines ou installations agricoles modernes dont la présence atteste l’éviction des terres (et assimiler de telles attaques au luddisme, ce qu’on est tenté de faire lorsque l’on sait que 40 000 de ces ex-paysans sont exploités dans ces installations agricoles et industrielles ultramodernes).

***

En fait, ce sont les mêmes, paysans menacés ou déjà évincés, prolétarisés en partie, qui tentent de contester le pouvoir dans sa politique et ses réalisations. On ne peut qu’en faire une longue liste qui se déroule tout au long de l’année 2016 :
25 avril 2016. 14 morts dans des affrontements intercommunautaires à Gambella à la frontière avec le Soudan du Sud.
26 septembre. Dans un bidonville proche d’Addis-Abeba, sommairement érigé par ses 30 000 occupants, 3 000 logements sont détruits en vue d’opérations immobilières. La résistance des habitants fait six morts et de nombreux blessés. Vingt policiers auraient été tués dans l’affrontement.
Juillet. Nouvelles protestations dans la région de Gondar proche du Tigré, plusieurs morts.
Dès cet été 2016, on constate que la vieille rivalité entre les Oromos et les Amharas disparaît devant les problèmes communs d’accaparement des terres et de répression sanglante : « Le sang qui coule en Oromia est notre sang aussi », déclarent maintenant les Amharas. C’est le plus grand danger pour la minorité qui tient le pouvoir politique car ces ethnies forment à elles deux près des trois quarts de la population.
« L’effacement de l’antagonisme Oromos-Amharas est quelque chose de fondamental, c’est pour cela que le régime a si peur. Il a bien conscience que la révolte est en train de dépasser le simple cadre régional et de menacer ses fondements (24). »
Pour la première fois cet été, les Oromos, historiquement opprimés, et les Amharas, ancienne élite de l’Ethiopie, ont donc manifesté simultanément dans leurs régions respectives, les deux plus grandes du pays. Cette démonstration de solidarité est inédite. La répression a été d’autant plus brutale. Non seulement les forces de sécurité ont ouvert le feu sur la foule, mais elles traquent les étudiants oromos « chez eux, dans les écoles, et jusque dans les hôpitaux », notait Human Rights Watch dans un rapport publié en juin.
« J’ai vécu ici toute ma vie et je n’ai jamais vu ça. Chaque famille a au moins un de ses enfants qui a été arrêté, témoignait dans ce document un fermier oromo de 52 ans. Cette génération est en train d’être décimée. Mes quatre fils ont disparu, ma fille de 12 ans a trop peur pour aller à l’école. Moi-même, je crains d’être arrêté à tout moment. »
De nombreux cas d’arrestations extrajudiciaires, de tortures et de disparitions forcées ont été documentés par l’ONG (25).
6 et 7 août. La région de Bahir Dar est en état de siège alors que des manifestations éclatent un peu partout dans les régions Oromia et Amhara, laissant plus de cent morts et des centaines de blessés.
12 août. Les habitants terrés chez eux tout un week-end à Shashamam alors qu’ont lieu des affrontements armés avec la police.
15 août. Depuis novembre 2015 la répression a fait plus de 400 morts et entraîné des dizaines de milliers d’arrestations.
Septembre. Des dizaines de membres de l’ethnie Konso assassinés par les forces gouvernementales dans la région autonome Konso près d’Arba Minch sur le lac Anhora, dans le sud-est du pays lors de protestations sur des limites territoriales (26).
2 octobre. Le festival religieux annuel Ireecha, qui regroupe près de 2 millions de fidèles à Bishoftu près d’Addis-Abeba, se transforme en manifestation politique lorsque les participants empêchent les représentants des partis officiels et les pontes religieux de prendre la parole aux cris de « Nous voulons la liberté », « Nous voulons la justice », et commencent à lapider les forces de l’ordre. Celles-ci tirent et chargent dans la foule. Il y aurait eu plus de cent morts (plusieurs centaines diront certains), par balles ou par noyade dans la panique qui s’ensuivit, et d’innombrables blessés. Il y aurait eu depuis un an plus de 600 tués dans des affrontements très divers dans tout le pays (27).
6 octobre. Destruction totale d’un complexe touristique, Le Lodge, au bord du lac Langano. Le même jour, sabotage et incendie de 11 entreprises textiles et de plastique par des milliers de manifestants. De même, incendie d’une usine nigérienne de câbles électriques à Sebeta, à 35 km au sud-ouest de la capitale, d’une usine textile turque et d’une cimenterie. Le même jour, dans la capitale, une femme américaine est tuée, lapidée par des manifestants alors qu’elle circule en minibus (28).
9 octobre. Face à une telle situation de troubles qui s’étendent dans tout le pays, le gouvernement décrète l’état d’urgence pour une période de six mois. Les mesures sont particulièrement strictes : couvre-feu étendu, contrôle de tous les médias et fermeture d’Internet, interdiction aux diplomates et journalistes de se déplacer dans le pays à plus de 40 km de la capitale (29), etc.
Le même jour le gouvernement annule le nouveau plan d’urbanisme ; cela n’arrête pas pour autant le déchaînement de la violence anti-gouvernementale.
L’émeute devant cette forme de répression mortelle de toute manifestation de masse se transforme en se répartissant dans tout le pays avec les attaques des sites de l’investissement de possesseur de terres. On ne les compte plus, seules quelques-unes réussissent à franchir les barrières des contrôles médiatiques.
22 octobre. Incendie d’une ferme horticole néerlandaise, bâtiments et véhicules divers, à Adama au sud d’Addis-Abeba par des centaines de manifestants, accompagné de pillage (plus d’une trentaine de telles fermes « modernes » auraient été ainsi attaquées).
29 novembre. Les combattants de Ginbot  et des unités d’autodéfense Amhara sont rentrés dans la région du Tigré par le sud-ouest de la région. Ils ont mené des attaques contre des installations militaires et économiques du Tigré. Ces attaques ont causé des dommages importants, spécialement dans deux villes, Bourkouta et Adi-Ramets. Les civils tigrés ont payé le plus lourd tribut dans cette guerre (30).
27 décembre. Conflit armé autour de la dépossession de terres dans la région de Benshangul Gomez (Amhara).
10 janvier 2017. Attaques d’hôtels à Gondar et Bahir Dar, quatre morts et 30 blessés (31).
Il est difficile de savoir quelle est la situation réelle en Ethiopie au moment où cet article est écrit. Le tableau ci-dessous (p. 40) pourrait laisser penser que le gouvernement aurait repris le contrôle et maîtrisé la rébellion dans l’ensemble du pays (32).
Mais les hauts et les bas montrés dans ce recensement des épisodes de violence collective depuis octobre 2015 démontrent que rien n’est acquis à ce sujet et que tout peut rebondir.
D’une part, la répression est toujours présente et au 26 janvier 2017 on décompte officiellement 24 000 détenus dont une partie sont internés dans des camps pour « formation » (33). D’autre part, les années de violence tendent à décourager les investisseurs, réduisent les possibilités d’emplois déjà bien maigres, alors que la poursuite de la politique de « récupération » des terres qui accompagnerait inévitablement la reprise de ces investissements et la modernisation des infrastructures créerait de nouvelles contestations. Une autre menace peut accroître la misère et réveiller les révoltes latentes : une nouvelle vague de sécheresse dans l’Est de l’Ethiopie, qui serait pire que celle de l’hiver 2015-2016, toucherait plus 6 millions d’Ethiopiens (34).
« Dans cette crise, la grille de lecture ethnique ne suffit pas. Même si les marches se construisent, bien sûr, en fonction des liens identitaires. Ce n’est pas le cadre ethno-fédéral si particulier à l’Ethiopie qui est remis en cause. Les manifestants font d’ailleurs souvent référence à la Constitution et demandent qu’elle soit appliquée. Le plan d’extension d’Addis-Abeba est jugé anticonstitutionnel par les Oromos, car il remet en cause les équilibres territoriaux prévus dans le texte fondamental (35). »
Quant aux Amharas, « leurs revendications portaient à l’origine sur un morceau de  territoire qui a été rattaché en 1991 au Tigré. »
« Encore une fois, on est à l’intersection des deux thèmes cruciaux pour l’Ethiopie : la terre et l’identité régionale. Il est impossible de séparer les deux problématiques (36). »
L’Ethiopie peut néanmoins continuer sa répression dans un concert de silence mondial car l’Ethiopie est considérée par les Occidentaux comme un allié clé dans la lutte contre l’extrémisme islamiste dans la Corne de l’Afrique. Les Etats-Unis ont appelé « le gouvernement d’Ethiopie à permettre que des manifestations pacifiques aient lieu et à ouvrir un dialogue constructif pour faire face à des doléances légitimes ». Le régime éthiopien sait qu’il y a peu de risque que ces appels soient suivis d’action. Même l’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, est demeurée étrangement silencieuse jusqu’ici sur le massacre des Oromos qui se passe quasiment sous ses fenêtres. Le premier ministre déclare que depuis novembre 2015 il y aurait 500 morts mais ses ministres précisent qu’il y aurait plus de 20 000 détenus, alors que les activistes soulignent que ces chiffres restent largement en dessous des estimations réelles (37).
« Le risque, c’est que la crise stoppe les investissements dont le régime a besoin pour poursuivre le développement. L’Ethiopie est un marché gigantesque, de 100 millions d’habitants. En réprimant si durement, le gouvernement fait un mauvais calcul économique et politique. Il ne va bientôt plus avoir le choix : il doit au plus vite partager le pouvoir et mettre en place un système de redistribution économique (38). »
Le boom ne s’est pas pour autant accompagné d’une libéralisation du pays, qui reste très dirigiste, selon un modèle « à la chinoise ». Le parti hégémonique reste omniprésent à tous les niveaux de la société. Une situation devenue insupportable pour une partie de la jeunesse, de plus en plus éduquée et connectée, et fortement touchée par le chômage.
La violation de tout droit humain envers les populations omoro et amhara a lieu dans un environnement totalement fermé. Les activistes de la société civile trouvent de plus en plus de difficultés pour atteindre les zones des conflits pour y chercher des informations et où ils risquent arrestation et persécution. Journalistes, blogueurs et autres médias encourent harcèlement et intimidation. Le gouvernement reste sourd à tous les appels internationaux pour une enquête quelconque et encore moins pour tempérer la répression la plus dure contre toutes les oppositions.
En fait, le contrôle de la population, l’impossibilité de se déplacer d’une province à l’autre, empêchent de connaître l’extension et la récurrence des troubles. L’omniprésence de l’Etat se manifeste, entre autres, par un service des renseignements particulièrement anxiogène, maintenant une certaine méfiance entre les habitants, jusqu’à l’intérieur des familles. « Un Ethiopien sur trois renseigne le gouvernement », entend-on fréquemment. Parallèlement toute forme d’organisation et d’association de défense des droits est proscrite, rendant inévitables des formes de résistance plus radicales et plus clandestines (39). Le cycle manifestation-répression qui secoue le pays depuis huit mois pourrait pourtant empirer.
« Les mouvements d’opposition ne contrôlent pas la révolte. Elle se nourrit de la violence du parti au pouvoir, désormais ouvertement contesté dans les slogans, les chants, les discours publics. Le plan du gouvernement, qui consiste à diriger le pays à travers un parti totalement verrouillé, sans aucun partage du pouvoir entre ethnies et groupes politiques, a échoué. Le problème est qu’il n’y a pas, pour le moment, d’alternative à ce système en Ethiopie (40). »
On se trouve dans une situation paradoxale, plutôt ubuesque, dramatique et incertaine. Ce n’est pas un des moindres de ces paradoxes de voir l’Ethiopie être, du fait de la politique de ses dirigeants un des réservoirs mondiaux d’émigration (plus d’un million à ce jour) et en même temps une terre d’accueil de ses voisins (plus de 800 000 Somaliens, Erythréens et Soudanais croupissent dans des camps en Ethiopie). Ce n’est pas un des moindres paradoxes de voir un gouvernement pratiquer une répression sanglante contre sa population et dans le même temps envoyer des troupes pour endiguer la violence des guérillas islamistes en Somalie et pacifier ce pays. De telles situations ne font que confirmer l’instabilité de toute cette région, ce qui interdit tout pronostic sur un futur qui ne dépend pas des pays concernées mais de l’évolution du monde capitaliste.
H. S.

 

 

NOTES

(1) « L’Ethiopie, tigre africain », Class International, 23 juin 2016.

(2) Wikipedia-Ethiopie. France Diplomatie, présentation de l’Ethiopie. Expert-comptable international info, « Ethiopie, le contexte économique », FMI, World Economic Outlook Database, août 2016.

(3) Jeune Afrique, 21 août 2016, René Lefort : « La configuration actuelle est importante avec le contestation commune Oromo et Amharas pour le régime. La contestation n’est pas structurée ; les manifestations sont spontanées. »

(4) Libération,11 octobre 2016 ; « L’Ethiopie, partenaire
stratégique des Etats-Unis », Classe Internationale, 23 juin 2016.

(5) « Les militaires étrangers à Djibouti »,  BBC Afrique (http://www.bbc.com/afrique/region/2015/06/150619_djibouti_bases) ; « La stratégie militaire des Etats-Unis en Afrique », Agence d’Info d’Afrique Centrale, 2 mai 2016.

(6) « Religions en Ethiopie », Wikipédia. « L’Ethiopie tendra les mains vers dieu, 2000 ans d’Etat éthiopien », Alain Gascon, https://espacepolitique.revues.org/1257, 2009

(7) « La place des femmes en Ethiopie », http:// allaingraux.over-blog.com/2014/07/la-place-des-femmes-en-ethiopie.html ; « Etre une fille en Ethiopie », Fernand Denis ; http://www.lalibre.be/culture/cinema/difret-etre-une-fille-en-ethiopie-5588fe 643570172b1238f30f, 23 juin 2015. Unesco, Education fonctionnelle des adultes, 2016.

(8) Témoignage de C. E., qui a séjourné à plusieurs reprises comme humanitaire en Ethiopie.

(9) « L’Ethiopie pays des millionnaires africains » http://geopolis.francetvinfo.fr/l-ethiopie-pays-des-millionnaires-africains-111947, Pierre Magnan, 18 juillet 2016 ; ce site contient une vidéo sur un de ces millionnaires : « Portrait d’un entrepreneur à succès en Ethiopie » qui montre également un développement urbain pour riches, un abîme en comparaison avec l’habitat hors de la capitale.
(10) « Les salaires en Ethiopie » Journal du Net, Banque Mondiale, 2012. L’importance de la filière cuir a incité Huajian, fabricant de chaussures chinois, à s’installer en 2011 dans une banlieue d’Addis-Abeba, où il emploie
3 500 personnes. Des ouvriers payés entre 50 et 60 euros par mois. Dix fois moins élevés qu’en Chine, ces salaires font tout l’attrait de l’Ethiopie.
(11) Le Point, 25 mai 2015 : « Grands travaux : ce barrage pharaonique qui fâche » F. Thérin . Ce « barrage de la Renaissance » sur le Nil Bleu, le plus grand d’Afrique, a provoqué une tension diplomatique avec l’Egypte. L’ex-président égyptien Morsi a déclaré : « Si une seule goutte du Nil est perdue, notre sang sera la seule alternative. » Son successeur Sissi préfère la voie diplomatique. On peut mesurer l’abîme de développement entre les Etats-Unis et un pays comme l’Ethiopie lorsque l’on sait que les lumières de Noël aux Etats-Unis (0,2  % de la consommation totale annuelle) consomment plus d’électricité que l’Ethiopie en un an (Belga, 23 décembre 2015).

(12) « Déforestation en Ethiopie », Wikipédia.

(13) Le bois, souvent véhiculé sous la forme de fagots, est la principale source de chauffage. On peut trouver sur Internet des photos de la cuisine faite à terre dans des installations de fortune et le transport de fagots à dos de femmes, y compris dans la capitale Addis-Abeba.

(14) On peut voir dans le récit « Un vagabond en roue libre, Ethiopie », juin 2016 (https://1vagabondenrouelibre.wordpress.com/) des photos montrant dans les campagnes des habitations entièrement construites en bois. Ce texte donne aussi un témoignage direct des conditions de vie dans l’Ethiopie profonde.

(15) « Agriculture en Ethiopie »Wikipédia ; « Terres volées d’Ethiopie », Le Monde diplomatique, décembre 2013 ; « Profil fourrager Ethiopie », http://www.fao.org/ag /agp/agpc/doc/counprof/PDF%20files/Ethiopia-French. pdf.

(16) Le plan GTP II (2015-2020) entend ainsi poursuivre l’industrialisation du pays (et le développement des exportations) en misant sur le développement du secteur manufacturier, qui devrait atteindre 8 % du PIB d’ici 2020. Pour réaliser cet objectif, le principal vecteur du gouvernement est le déploiement de parcs industriels intégrés et tournés vers des industries exportatrices et intensives en main-d’œuvre (textile, chaussures, etc.). Trois parcs industriels sont désormais opérationnels (Addis Village, Bole Lemi et Hawassa). La construction de neuf nouveaux parcs ainsi que de quatre parcs agro-industriels intégrés devrait débuter sous peu (France, ministère des Finances, 23 septembre 2016).

(17) « Anuak people », Wikipédia, et, pour le témoignage : http://www.investigaction.net/lethiopie-a-la-croisee-des-chemins-33-lapartheid-de-zenawi/

(18) « Une répression (presque) ignorée en Ethiopie » Mediapart, 1er septembre 2016.

(19) « Une répression (presque) ignorée… », art. cité.

(20) Alain Gascon, géographe, in « Ethiopie, la colère réprimée à huis clos », Macé et BIG, 22 août 2016, site Libération (http://www.liberation.fr/planete/2016/ 08/19/ethiopie-la-colere-reprimee-a-huis-clos_1473535).

(21) « Ethiopia’s gains tainted by violent repression », Financial Times, 5 août 2017.

(22) « Les manifestations actuelles font écho aux événements sanglants d’avril et mai 2014, quand les forces fédérales avaient tiré sur des manifestants oromos largement pacifiques, en tuant des dizaines » : Human Rights Watch citée par Le Monde Afrique dans l’article  « Ethiopie :au moins 75 manifestants tués par la police », lemonde.fr 19 décembre 2015.

(23) « Ethiopian riots in Oromia as Oromo students protest » : https://www.siitube.com/ethiopia-riot-in-oromia-as-oromo-students-protest_1e760e591.html ;
« Protest update for Sululta, Ethiopia », par W. Davison, 20 décembre2015 :
http://mereja.com/forum/viewtopic.php?t=108355

(24) Il y a non pas un, mais deux mouvements de protestation. Le principal, ce sont les Oromos, qui manifestent contre la marginalisation et les persécutions dont ils sont victimes, surtout ces vingt-cinq dernières années. Le deuxième mouvement de protestation, mené par les Amharas, est beaucoup plus récent. Ces derniers forment le deuxième groupe ethnique en Ethiopie. Historiquement, ils ont dirigé le pays jusqu’à ce que le Front de libération du peuple tigréen prenne le pouvoir et qu’ils soient relégués à l’arrière-plan. Traditionnellement ces deux groupes ethniques ont toujours été des adversaires, mais – et c’est le développement le plus significatif de ces dernières semaines – on a vu l’expression croissante d’une forme de solidarité entre Amharas et Oromos. La coalition au pouvoir a toujours tout fait pour attiser l’antagonisme entre les deux peuples, pour asseoir son pouvoir. « Et le fait qu’ils puissent dire désormais, “nous sommes les victimes d’un même système” marqué par la mauvaise gouvernance et l’oppression, c’est quelque chose qui peut changer la donne », explique le docteur Awol Allo, chercheur à la London School of Economics. « Ethiopie, la colère réprimée à huis clos », Macé et Big, site Libération, art. cit.

 

(25) « A year of protest in Ethiopia », The Rift Valley Reform, novembre 2016. « Never again ? Inside Ethiopian’s “etraining” program for thousands of detained protesters », Kalkidan Yibeltal, Ethiopian Media Forum, 26 janvier 2017.

(26) « En Ethiopie, la lutte acharnée des fermiers konso pour leur autonomie. »
www.lemonde.fr/…/en-ethiopie-la-lutte-acharnee-des-fermiers-konso-pour-leur-autonomie

(27) « En Ethiopie, une cérémonie religieuse dégénère en manifestation… » (http://fr.euronews.com/2016/10/02/ ethiopie-plusieurs-personnes-ont-ete-tuees-dans-un-mouvement-de-foule-lors-d)
(28) fr.africatime.com/ethiopie/ethiopie?page=5 ; « Le Lodge est complètement détruit, incendié à 100 % », AFP.
La lapidation (caillassage) semble coutumière dans tout le pays. Voir le récit d’un voyage en vélo en Ethiopie : https://1vagabondenrouelibre.wordpress.com/2016/06/19/ethiopie/
(29) « L’Ethiopie décrète l’état d’urgence après plusieurs mois de violences… », www.rfi.fr/…/20161009-ethiopie-decrete-etat-urgence-apres-plusieurs-mois-violences

(30) « Ethiopie: la guerre civile a débuté depuis le mardi 29 novembre 2016 au Nord de l’Ethiopie », par Hassan Cher (http://webcache.googleusercontent.com/search ?q= cache:CNjn18q5S68J:www.hch24.com/actualites/11/2016/ethiopie-la-guerre-civile-a-debute-depuis-le-mardi-29-novembre-2016-au-nord-de-lethiopie/+&cd=1&hl=fr&ct =clnk&gl=fr&client =firefox-b)
(31) http://securehotel.us/hotel-attacks, 17 janvier 2016.
(32) African Arguments, 27 septembre 2016.

(33) «  The State of Emergency in Ethiopia has resulted in many derogations that fail to meet international human rights law », Oromian Economist, 5 février 2017
(https://oromianeconomist.com/2017/02/05/).

(34) En Somalie et dans la zone éthiopienne proche, les récoltes sont réduites de 70 % entraînant une hausse importante des prix des denrées alimentaires de base. « Ethiopia faces nex drought seeks urgent aid for 5 millions », 28 janvier 2017, Associated Press.

(35) Jean-Nicolas Bach, politologue à Sciences-Po Bordeaux, cité par Libération, art. cit. (http:// www.liberation.fr/ planete/2016/08/19/ethiopie-la-colere-reprimee-a-huis-clos_1473535)

(36) « Éthiopie : Existe-t-il un projet secret de déclaration d’indépendance de la région Tigré ? » HCH24, 16 février 2017.

(37) « Des nouvelles d’Ethiopie », Le Club de Mediapart – Blog Mediapart https://blogs.mediapart.fr/agnes-druel/blog/201216/des-nouvelles-dethiopie
« Ethiopia ‘s gins tainted by violent repression » Financial Times, 5 février 2017.

(38) « Le climat de violences en Ethiopie fait douter les investisseurs »,  http://www.lemonde.fr/afrique/article/ 2016/09/12/le-climat-de-violences-en-ethiopie-fait-douter-les-investisseurs_4996289_3212.html#bx0VejmuW0USq9GU.99
(39) Témoignage de C. E.
(40) « Ethiopie : la colère réprimée à huis clos », Libération., art. cit. – http://www.investigaction.net/lethiopie-a-la-croisee-des-chemins-33-lapartheid-de-zenawi/#sthash.Fp WpNTRb.dpuf