Etats-Unis. L’affaiblissement relatif du « maître du monde »

Paru dans Echanges n° 156 (été 2016)

 

Il est évident que les Etats-Unis tentent de maintenir par tous les moyens leur suprématie  mondiale militaire, politique, financière et économique. Mais il est tout aussi évident que cette domination n’est plus ce qu’elle était avec son affaiblissement économique et financier relatif mais surtout son impossibilité à assumer la suprématie militaire d’autrefois. La part des Etats-Unis dans la production mondiale est passée en quarante-cinq ans de 55 % à 20 %. Depuis l’échec du Vietnam, toutes les opérations militaires des Etats-Unis se sont soldées par des enlisements et des retraits laissant derrière eux un chaos d’instabilité meurtrière. Toute cette politique de « puissance » se traduit sur le plan intérieur par une dégradation générale qui touche non seulement l’ensemble des services publics (1) mais l’ensemble des conditions de vie. Si ceux qui ont pu conserver un travail doivent se battre pour conserver le peu d’avantages qu’ils peuvent encore avoir, les laissés-pour-compte chez les prolétaires ou ex-prolétaires connaissent sans pouvoir y remédier une descente aux enfers qui touche tout autant les « petits blancs » que les minorités noires ou migrantes.
Le quotidien britannique The Guardian (2) citait récemment la revue conservatrice américaine  National Review, comme exemple d’attaque contre « la classe ouvrière blanche » qui serait le cœur de l’électorat de Donald Trump. Dans un article titré « Father Führer », elle décrivait ainsi la situation des prolétaires américains dans les régions les plus déprimées comme les Appalaches et le Rust Belt (3), ce qu’il appelle les « communautés déclassées » dépendant totalement du Welfare (4) :
« Il ne leur est rien arrivé. Ils n’ont pas subi de terrible désastre. Il n’y a pas eu de guerre, de famine, d’épidémie de peste ou d’occupation étrangère… La vérité sur ces communautés dysfonctionnelles tombées en bas de l’échelle est qu’elles méritent de mourir. Economiquement, elles constituent des actifs négatifs. Moralement, elles sont indéfendables. La sous-classe d’Américains blancs est sous l’emprise d’une culture vicieuse et égoïste qui produit principalement la misère et des seringues à héroïne usagées. (5) »
Un autre journaliste de la même revue (6) en rajoute une couche :
« Pour le dire simplement, les Américains blancs prolétaires se suicident et détruisent leurs familles à un rythme alarmant. Personne ne leur impose de le faire. Ce n’est pas l’économie qui leur met une bouteille entre les mains. »

Les communautés déclassées sont partout aux Etats-Unis, pas seulement dans les Appalaches ou le Rust Belt. Depuis trente-cinq ans, la classe ouvrière a été décimée. Les dirigeants des entreprises disposaient des moyens les plus sophistiqués. La classe ouvrière n’avait que ses bras. Elle a tout perdu et ne pouvait compter que sur elle-même.
Les conséquences en sont visibles dans presque chaque ville ou comté rural, et pas seulement dans le Nord industriel ou les collines du Kentucky. Une petite ville de Floride édifiée autour de deux usines de jus d’orange a vu disparaître la première en 1985 et la seconde en 2005.
Dans le quartier de Lackawanna à South Buffalo (Etats de New York), les familles doivent encore se remettre de la fermeture d’une vieille aciérie. Il y en avait bien d’autres autrefois, qui apportaient à la communauté emploi et stabilité. Les usines désaffectées servent maintenant d’entrepôts. A Utica (Etat deNew York), une usine de General Electric est fermée depuis plus de vingt ans, tout comme le bistrot où les ouvriers passaient souvent la nuit. Bien des emplois sont partis ailleurs. Les nouveaux emplois sont moins payés et ne garantissent guère d’avantages sociaux. Les gens sont nombreux à jouer au casino pour tenter de glaner quelques dollars de plus.
Quand on pénètre dans ces communautés déclassées après avoir quitté quelques bulles de prospérité comme Manhattan, Los Angeles, la Virginie du Nord ou Cambridge, il suffit d’écouter les gens qui n’ont que leurs mains pour vivre pour entendre une frustration uniforme et une anxiété permanente. Dans un pays qui recèle tant de richesses, un pourcentage important de la population essaie tout simplement de ne pas sombrer… La frustration n’est pas une nostalgie mal placée – les statistiques économiques le confirment. Au cours des trente-cinq dernières années,  les revenus ont stagné – sauf pour les très riches –, et de plus en plus de gens recherchent des emplois de de plus en plus rares. Les postes de travailleurs manuels dans l’industrie ont été les plus durement touchés, tombant de 18 millions à la fin des années 1980 à 12 millions aujourd’hui.
Ce n’est pas seulement une question de perspectives et d’emploi. Culturellement on assiste au développement de deux types d’Américains qui s’éloignent de jour en jour l’un de l’autre. Cette différence est manifeste dans l’éducation. La seule voie offerte à la classe ouvrière pour sortir de sa condition est une formation supérieure. Pourtant dans les meilleurs établissements on trouve très peu d’étudiants issus des couches sociales à faibles revenus, sauf pour les rares vivant dans des villes comme New York, Los Angeles ou Boston. Les différences sont aussi très marquées dans la santé ainsi que dans le domaine social – mariage, famille et lieu de résidence. Cette différence croissante a alimenté et cautionné les considérations péjoratives concernant la classe ouvrière blanche, la marginalisant et l’isolant encore plus. Si vous fréquentez des bureaux à New York vous pouvez entendre couramment des plaisanteries sur le « white trash » (racaille blanche), le « trailer trash » (racaille de mobile home), les « rednecks » (péquenots). A la télévision, on retrouve les mêmes moqueries vulgaires sur leur comportement, leur habillement, etc.
Alors que leur isolement grandit et que les chances de trouver un boulot diminuent, s’installe l’usage des drogues. Les Etats-Unis, et particulièrement la classe ouvrière blanche, sombrent dans une épidémie de drogue qui tue chaque année de plus en plus de gens. En dix ans, le nombre de morts dus à l’usage des drogues a doublé (7).
D’une certaine façon, on peut dire que les communautés noires ou latinos sont moins concernées par ce type de dégradations de leur situation sociale, accoutumées qu’elles peuvent être à une situation non seulement précaire mais marquée par le racisme et l’ostracisme, qui n’implique pas la perte brutale d’un statut économique et social.

Pourquoi une telle misère n’entraîne-t-elle pas de révoltes soit locales, soit globales, de ceux qui la subissent de concert avec par exemple les précaires dont la situation sociale n’est guère plus enviable ?

Avant de tenter de répondra à cette question il nous semble important de donner quelques chiffres qui relativisent les données que l’on jette ici ou là pour décrire la situation économique et sociale aux Etats-Unis. De 1971 à 2016, en quarante-cinq ans, la population est passée de 210 millions à 320 millions, soit une augmentation de 50 %. Sur cette même période, le PIB global est passé de 1 167 milliards de dollars à 17 500 milliards de dollars, soit quinze fois plus. Ainsi, le PIB par tête sur la même période a été multiplié par 10. Cette augmentation théorique de la richesse individuelle ne correspond nullement à la répartition de ces richesses entre capital et travail et, dans la partie dévolue à ceux qui vendent leur force de travail, à sa répartition entre les différentes couches ­sociales.
Il existe bien une érosion historique du taux d’exploitation du travail à partir de 1965, mais il remonte aux années Clinton. Le taux d’exploitation baisse en période de fin de cycle et de crise (1998-2002 et 2007-2009), mais ne cesse ensuite de se redresser pour rejoindre en 2006 les niveaux des années 1960, puis les dépasser en 2012-2013.
Non seulement le taux de plus-value augmente, mais s’accroît aussi la part de cette plus-value prélevée par le capital. Après exclusion du revenu des salariés les mieux payés du calcul de la masse salariale, la chute de la part du travail est plus marquée aux États-Unis. Dans les années 1990 et 2000, l’érosion de la part du travail est de 6 points en pourcentage (8).
L’ensemble entraîne des déplacements dans la répartition des revenus entre les différentes classes et couches sociales. L’importance de ces mutations dans la population américaine est donnée par une comparaison de la composition sociale d’après les revenus en 1971 et 2015 : la tranche moyenne est passée de 61 % à 50 % (120 millions), celle des revenus inférieurs s’est accrue de 25 % à 29 % (121 millions) et celle des revenus supérieurs de 14 % à 21 % (9).
Si l’on considère l’importance prise au cours des décennies passées par les mutations géographiques des industries et le développement du secteur des services, on peut voir que la délocalisation des emplois a également entraîné les délocalisations de la croissance et du pouvoir d’achat des consommateurs. Tout déplacement des activités industrielles du grand Nord-Est vers le Sud s’accompagne d’une baisse des rémunérations, d’une diminution des avantages sociaux et d’une dégradation des conditions de travail. Le ralentissement de l’économie est tout aussi marqué en 2016 : tous secteurs confondus, le nombre de licenciements a augmenté de 35 % en avril par rapport à mars ; dans les quatre premiers mois de 2016 ces licenciements ont atteint 250 000, le plus haut niveau depuis 2009. Il est difficile d’interpréter les chiffres donnés au jour le jour tant pour le nombre des licenciements que pour le montant des salaires. Après la chute des cinq premiers mois de 2016, près de « 300 000 nouveaux emplois auraient été créés ». Les salaires auraient augmenté de 2,6 % en un an, mais cela pourrait être dû à une pénurie de travailleurs qualifiés. Les économistes tablent sur le risque d’une nouvelle récession au cours des douze prochains mois (10).
« L’économie américaine fut enterrée lorsque les emplois des classes moyennes furent délocalisés et le système financier dérégulé
Les délocalisations ont profité aux cadres supérieurs et aux actionnaires car la baisse des coûts du travail a augmenté les bénéfices. Ces bénéfices sont arrivés jusqu’aux actionnaires sous forme de plus-value tout en profitant aux dirigeants sous forme de “bonus de performance”. Wall Street a quant à elle bénéficié de la hausse sur les marchés engendrée par l’augmentation des bénéfices.
Cependant, la délocalisation des emplois a également entraîné la délocalisation de la croissance et du pouvoir d’achat des  consommateurs. Malgré les promesses d’une “nouvelle économie” et de meilleurs emplois, les emplois de substitution consistent de plus en plus en des postes à temps partiels, des emplois mal payés dans les services, par exemple vendeur, serveuse ou barman.
La délocalisation des emplois industriels et dans les services qualifiés vers l’Asie a stoppé la croissance de la demande aux Etats-Unis, décimé les classes moyennes et engendré des perspectives d’emploi insuffisantes pour les diplômés de l’enseignement supérieur qui sont alors dans l’incapacité de rembourser leurs prêts étudiants. L’échelle de la promotion sociale qu’offraient les États-Unis en tant que “société des opportunités” a été vendue pour des profits à court terme (11). »

Comment toutes ces catégories d’une classe sociale (ceux qui doivent vendre leur force de travail pour survivre) peuvent-elles maintenir leur position économique et sociale et lutter contre les empiètements constants du capital pour réduire la part de la plus-value concédée aux exploités ou au soutien social de ceux dont nous venons d’exposer la détresse ?
Pour tous ceux qui sont tombés dans la misère la plus noire, la réponse est claire : leur situation et leur dispersion font qu’ils n’ont aucun levier pour promouvoir une quelconque révolte sociale. C’est cette impuissance insurmontable qui les entraîne vers la dégradation sociale qui a été esquissée ci-dessus.
Par contre les travailleurs précaires de toutes sortes tentent au moins d’obtenir une amélioration financière.
Le combat pour 15 dollars
de l’heure
Comme le souligne un commentateur, ce combat est un « symbole de tout ce qui va mal dans l’économie » (12). Commencé il y a quelques années avec des luttes dispersées contre les chaînes de restauration rapide dont la principale était McDonald’s (13), il a culminé le 14 avril 2016 lorsque dans plus de 320 villes américaines les restaurants McDo ont vu des piquets de grève impliquant plusieurs dizaines de milliers d’exploités. Cette lutte s’est peu à peu étendue à tous les précarisés dans toutes les branches d’activité où la paie est souvent largement au-dessous des 15 dollars revendiqués (la recommandation de McDo à ses franchisés est un salaire de 10 dollars de l’heure fin 2016) (14).
Les 12 et 13 août devait se tenir à Richmond (Virginie) un congrès de milliers de travailleurs « bas salaires » qui vont tenter d’unifier le mouvement de tous ces salariés autour de deux revendications : les 15 dollars de l’heure et la constitution de syndicats. Mais les animateurs de ce mouvement (plus ou moins liés au syndicat SEIU) (15) comptent aussi regrouper les laissés-pour-compte de la société américaines qui sont aussi souvent ces exploités à moins de 10 dollars de l’heure dans la précarité la plus totale : les migrants de toutes sortes, protestant contre les violences policières, les Afro-Américains, les Latinos (plus de la moitié des Afro-Américains et les trois quarts des Latinos gagnent moins de 15 dollars de l’heure). « Les emplois précaires sont le reliquat de l’esclavage et ceux qui les occupent n’ont jamais fait partie de la classe moyenne  (16).»
Si la revendication d’un minimum de salaire est relativement simple, dépendant du pouvoir fédéral et/ou de celui des Etats, il n’en est pas de même quant à celle d’une représentation syndicale. Dans le contexte actuel, une telle représentation est pratiquement impossible. Aux Etats-Unis, il n’existe pas de code du travail pas plus que de conventions collectives de branches. Il n’existe, pour un syndicat reconnu comme tel lors d’une procédure complexe, qu’un seul niveau de représentativité, celui de l’entreprise, et encore cette représentativité n’est-elle acquise, pour un seul syndicat, qu’après un vote majoritaire des salariés de l’entreprise. De fait, une telle représentativité ne peut pratiquement pas être acquise dans de très petites unités comme le sont les entreprises franchisées, et encore moins au niveau de la firme délivrant la franchise puisqu’il n’y a aucun lien juridique impliquant les salariés franchisés.
Pour que tous ces précaires puissent gagner une telle représentativité collective, il faudrait remanier le droit du travail aux Etats-Unis. Une telle situation fait que, présentement, le seul recours est la collectivisation de la grève pour contraindre les pouvoirs fédéral ou local à légiférer en imposant légalement le minimum de salaire.
L’avenir dira comment cela peut se développer.
La lutte de ceux
qui ont un emploi couvert par une représentativité syndicale

Pour tous les exploités « protégés » les luttes se situent pour l’essentiel lors du renouvellement du contrat collectif de l’entreprise. Nous avons ci-dessus évoqué cette question : lorsque, à l’issue d’une procédure légale, un seul syndicat est reconnu représentatif dans une unité de travail, il doit ensuite signer avec l’employeur un contrat que s’applique à tous les travailleurs de cette unité. Mais ce contrat est toujours limité dans le temps, souvent entre trois et cinq ans, et il doit, à son terme, être renouvelé. Une telle disposition est favorable à l’entreprise, qui peut tenter de modifier les termes du contrat expiré pour l’adapter aux nécessités financières et économiques qui ont pu évoluer. Cette adaptation fait que dans cette période de crise l’entreprise propose la plupart du temps de réduire les avantages concédés dans le contrat expiré, avec souvent un chantage du genre : acceptez ou je ferme – ou ­délocalise ou sous-traite – tout ou partie de l’activité.
Il y a ainsi une multiplicité de conflits plus ou moins longs avec des grèves limitées ou de plus grande ampleur. Ils sont si fréquents et si nombreux qu’il est impossible de les citer tous, mais ils forment la trame de la lutte de classe aujourd’hui aux Etats-Unis.  En 2016, 8 788 contrats arrivent à expiration, impliquant plus de 2 millions de travailleurs, et une bonne partie d’entre eux seront générateurs de conflits. Deux seuls exemples pour mesurer leur importance : celui des aciéries américaines en 2015-2016 et celui de la multinationale des communications Verizon en 2016.
Nous avons évoqué cette lutte dispersée dans les différentes aciéries du pays, soit dans nos colonnes (17), soit dans le bulletin Dans le monde une classe en lutte :
« 17 février 2016. Les 2 200 travailleurs de l’entreprise sidérurgique Allegheny Technologie Inc. (ATI) répartis dans six implantations différentes sont victimes d’un lock-out depuis six mois. Ils ont refusé un nouveau contrat présenté par le syndicat USW impliquant des concessions telles qu’un des travailleurs sidérurgiste a pu déclarer qu’elles “ramènent à la situation de 1930”. Le conflit s’insère dans un mouvement touchant l’ensemble des aciéries des Etats-Unis. Le syndicat a imposé la signature d’accords distincts, notamment avec la multinationale Arcelor, divisant la lutte unitaire. Seuls restent en lice les travailleurs lockoutés d’ATI et ceux de Sherwin Aluminum, dont les 450 ouvriers sont lockoutés depuis plus d’un an. Le but d’ATI est de sous-traiter plus de 40 % de sa force de travail à des employeurs de travailleurs non syndiqués. Les usines tournent au ralenti avec l’embauche “légale” de “travailleurs de remplacement”. Les grévistes peuvent toucher une allocation de 100 dollars (91 euros) par quinzaine; cette allocation a été divisée par deux fin 2015 ; elle cesserait d’être payée le 21 février 2016, mais un projet de loi de l’Etat pourrait la rétablir sans limitation. Le fonds de grève du syndicat USW alloue aux sections locales 100 dollars par mois distribués à la discrétion des responsables de la section. Le 23 février un accord a été conclu entre ATI et l’USW, mais le contenu n’en a pas été révélé ; il ne peut entrer en vigueur avec la fin du lock-out et de la grève que s’il est approuvé par la majorité des grévistes (18). »

La dernière grève importante autour du renouvellement du contrat concerne a multinationale des communications Verizon (téléphone, télécommunications, centres d’appel) qui, sur le territoire américain, exploite 40 000 travailleurs. Le contrat signé par deux syndicats (CWA et IBEW) (19) est parvenu à son terme en août 2015 et c’est seulement en avril 2016 que les syndicats ont finalement donné l’ordre de grève, le 13 avril, plus de huit mois après la fin du contrat. Les propositions de Verizon pour un nouveau contrat comportaient, en face d’une augmentation des salaires de 7,50 % sur plusieurs années, les habituelles restrictions concernant les assurances maladies et la retraite, mais surtout la fermeture de onze centres d’appel, le passage de certaines activités à la sous-traitance et une flexibilité totale de soixante jours par an pendant lesquels tout travailleur pourrait être déplacé dans un autre centre sur le territoire américain.
Le rejet par les travailleurs était évident et la grève s’imposait. Pourtant le délai imposé par les syndicats permit à Verizon de bien se préparer à la grève : la société embaucha 1 300 travailleurs non syndiqués, ouvrit des centres de formation pour les cadres et des jaunes, loua des hôtels pour loger ces derniers, etc. Pour Verizon, le nouveau contrat doit permettre de résoudre le problème posé par les changements de technologies entre le téléphone fixe et le mobile, qui se sont développées séparément avec des conditions de travail et de salaires différentes.
La grève fut très active, même radicale : des piquets de grève furent établis un peu partout dans les centres, y compris à l’hôtel de New York devant héberger les jaunes (mais Verizon obtint un jugement qui ordonna la levée de ce piquet). Verizon signala pas moins de 57 sabotages sans en préciser la nature. Des tentatives furent faites d’une extension auprès des implantations de Verizon à l’étranger. En mai, 1 700 travailleurs de l’entreprise concurrente AT&T de Californie entamèrent une grève de solidarité. C’est peut-être cet ensemble qui amena l’intervention de la Maison Blanche et la désignation d’un médiateur, ce qui conduisit à la signature par les syndicats d’un nouvel accord, sept semaines après le début de la grève.
Cet accord, en regard d’une augmentation de salaires de 11 % sur trois ans et l’annonce qu’il n’y aurait ni licenciement ni poursuites pour faits de grève, annule le projet de flexibilité, prévoit l’embauche de 1 300 travailleurs et le maintien de tous les centres, mais garde la réforme du financement des garantie maladie et retraite au détriment des travailleurs et une adaptation aux changements technologiques qui faciliteront les restructurations.
Habituellement, une fois le nouvel accord signé, la reprise du travail est conditionnée à son acceptation par un vote préalable de la majorité des travailleurs. Mais avant même ce vote, les deux syndicats concernés ordonnèrent la reprise du travail en arguant d’une victoire (de plus, cette précipitation par crainte d’un rejet prend effet au moment où les grévistes pouvaient faire valoir leur droit à des indemnités de chômage, ce qui leur aurait permis de prolonger la grève).
Au cours des six premiers mois de 2016, cette toile de fond des grèves ne s’est pas démentie : chez Boeing deux semaines de grève de 400 travailleurs, aux magasins Macy grève de 500 employés, chez un sous-traitant de DHL 200 travailleurs en grève, à Detroit 1 500 enseignants font la grève « maladie », etc.
Inexpliquée, cette grève sauvage dans le port de New York en janvier 2016. Les ports de New York et de New Jersey qui transfèrent chaque semaine 60 000 conteneurs sont bloqués le vendredi 29 janvier à 10 heures par une grève surprise sauvage de 100 dockers (sur 3 500 alors en activité). Le blocage des ports est total, ainsi que celui de plus de 200 camions (ceux qui amènent et évacuent les conteneurs). La régie portuaire déclare publiquement : « Nous ne savons pas pourquoi ils sont en grève. » De son côté, le syndicat des dockers, l’International Longshoremen’s Association, ordonne la reprise du travail en déclarant que les « différences » seront réglées. Il est en total porte-à-faux car ce sont ses membres qui font grève alors que les accords en cours interdisent la grève. Sous la pression (une enquête est diligentée pour déterminer et sanctionner les « meneurs ») et l’annonce de pourparlers, le travail reprend à 19 heures mais tout le trafic portuaire restera perturbé jusqu’au lundi, ce qui laisse penser que des résistances ont continué.
Les « différences » concernent en fait l’embauche des dockers, à la fois leur nombre et les conditions de recrutement. Cette embauche est soumise depuis des années à une commission spécifique officielle pour combattre l’infiltration de la mafia dans le syndicat et l’embauche des dockers : ce serait cette commission qui répugnerait à de nouvelles embauches qui ne se font qu’au compte-gouttes et aux contrôles poussés sur la vie des postulants. Au-delà, la grève viserait aussi la sous-traitance plus ou moins acceptée par le syndicat.
La montée de mouvements
de résistance divers
mais interdépendants
Le 20 septembre, pour le quatrième anniversaire d’Occupy Wall Street (OWS), les ex du mouvement de 2011 et d’autres nouveaux se sont rassemblés à Zuccotti Park à New York, pas tant pour enterrer les morts que pour tenter de voir quelle pouvait avoir été l’incidence de leur mouvement, qui s’était étendu à l’échelle des Etats-Unis, et ce qu’ils pouvaient revendiquer dans la situation présente du pays.
Une bonne partie des commentateurs soulignent une sorte de convergence d’un tas de mouvements d’opposition qui ont émergé depuis ou ont trouvé un sang nouveau dans un activisme renouvelé. On peut relier, dans une telle perspective aussi bien la forme légale dans la montée politique de Bernie Sanders que le radicalisme d’action directe dans l’assassinat de trois policiers à Bâton Rouge (Louisiane) en représailles des meurtres impunis de jeunes Noirs par des policiers.
Ces commentaires vont jusqu’à attribuer ce qu’ils considèrent comme une reprise des luttes ouvrières à ce que le mouvement OWS aurait diffusé à travers le pays. C’est inverser l’ordre historique des événements.
La crise et l’ensemble des attaques du capital pour protéger et accroître sa rentabilité touchent l’ensemble des classes exploitées mais d’une manière différente. Le mouvement OWS n’est pas l’initiateur des résistances des autres catégories d’exploités : il n’en est qu’une des formes d’expression et d’action d’une partie de ces exploités, ceux que l’on qualifie de « classe moyenne » en raison de ses revenus et de la stabilité d’emploi. Mais la réalité sociale des années écoulées montre que la frontière entre ces classes moyennes et ceux que l’on qualifie de précaires est très ténue et que l’on descend aisément dans la catégorie « inférieure ». Tous ces mouvements sont interdépendants car ils découlent d’une même situation dans le grand processus de l’exploitation de la force de travail.
Le mouvement OWS a pu prendre cette dimension parce qu’il se situait dans un ensemble même s’il était l’expression d’une partie de cet ensemble. Le « sang nouveau » qui effectivement se déverse aujourd’hui dans des secteurs aussi différents ne doit à ce mouvement temporaire que d’avoir exprimé ouvertement ce qui était latent à tous les niveaux de la domination capitaliste. Il n’appartient à aucune de ces fractions d’être l’initiatrice d’un mouvement plus global et plus radical qui peut surgir d’un événement touchant une fraction quelconque des exploités.
L’avenir dira quel sera alors l’élément unificateur.
H. S.

NOTES

(1) Un article du Monde (5 juillet 2016) donne la mesure de cette dégradation de l’état des ponts et des routes. L’Etat du New Jersey, proche de New York, a suspendu, faute de moyens, tous les travaux publics concernant les infrastructures routières. Pour tout le pays, il faudrait 900 milliards de dollars (817 milliards d’euros) pour remettre en état ces infrastructures. L’incidence annuelle de cette situation serait de 160 milliards de dollars (145 milliards d’euros) comprenant 7 millions d’heures perdues dans les retards et embouteillages de tous les transports en commun, lesquels sont eux-mêmes dans une situation financière catastrophique.

(2) The Guardian, Chris Arnade, 24 mars 2016.
(3) Rust Belt (la ceinture de rouille) est le nom donné aujourd’hui à tout le Nord-Est des Etats-Unis comprenant la région des Grands Lacs, New York et les Appalaches – ce fut dans les années 1950 le cœur de l’industrie américaine axée sur le charbon et l’acier, connu alors sous le nom de « Factory Belt ». Son déclin a commencé à la fin des années 1950 et s’est accéléré avec la crise de 2009. Sa population a diminué entre 10 % et 30 %. Les Appalaches sont une chaîne de montagne longue de 2 000 km parallèle à la côte Atlantique qui fut, grâce au charbon et autres ressources minières et ses industries sidérurgiques, un des éléments centraux de cette prospérité disparue.
(4) Le Welfare, système d’aide sociale, est complexe avec des interférences entre un mélange de politique publique et privée aux niveaux fédéral, des Etats et même des comtés. Depuis les années 1980 (présidence de Reagan) la tendance est au transfert des « charges sociales » des services fédéraux vers les Etats et du public vers le privé (celui-ci étant subventionné en partie par l’Etat fédéral et par les Etats, en partie par les fondations). De plus en plus, pauvres et SDF doivent se tourner vers les ONG ou autres « charities» dont l’activité n’est pas seulement une redistribution des revenus mais aussi un moyen de contrôle social. Le Welfare public comprend surtout les aides familiales, la santé pour les vieux (Medicare) et pour les nécessiteux (Medicaid). De plus en plus, le Welfare basé sur le manque de ressources est transféré sur le Workfare qui conditionne les aides à un minimum de travail. C’est ainsi qu’une des pièces maîtresses du Welfare, les Food Stamps (Supplement Nutrition Assistance Programme, tickets de repas) est conditionné depuis 1996 (présidence de Clinton) par l’obligation d’exercer un travail, payé ou bénévole, ou une formation, pendant 80 heures par mois ; l’application stricte de cette mesure dans 21 Etats en janvier 2016 aurait entraîné la radiation de plus d’un million de récipiendaires sur les quelque 5 millions de personnes bénéficiant de cette forme d‘aide sociale dans ces Etats, sur un total national de 25 millions de bénéficiaires.
(5) « Father Führer», National Review, mars 2016.
(6) David French.

(7) The Other Side, film récent (2015) du réalisateur italien Roberto Minervini tourné dans le Deep South, en Louisiane, donne une image saisissante de cette décomposition sociale. Les chiffres officiels du chômage ne correspondent nullement à la réalité. Plusieurs économistes soulignent que le taux de chômage serait, en incluant toutes les personnes « privées d’emploi », de 23 % de la population active (John Williams sur shadowstat.com). En avril 2016, seulement 63 % des Américains en âge de travailler occupent un emploi ou en recherchent un (Le Monde, 9 mai 2016).

(8) Perspective de l’emploi de l’OCDE 2012.

(9) Courrier International, 13 avril 2016.

(10) Le nombre des licenciements tous secteurs confondus a augmenté de 35 % en avril par rapport à mars (Le Monde, 9 mai 2016). Aux Etats-Unis l’emploi repart mais les doutes demeurent (Le Monde, 11 juillet 2016). « Shortage of skilled workers to drive US wages higher as population ages » (Financial Times, 20 avril 2016).

(11) « The US Economy Has Not Recovered and Will Not Recover », article de l’économiste Paul Craig Roberts (ancien sous-secrétaire au Trésor de l’administration Reagan), publié le 18 février 2016 sur son blog www.paulcraigroberts.org/2016/02/18/expanded-version-the-us-economy-has-not-recovered-and-will-not-recover/ – Voir une traduction intégrale sous le titre « La vérité glaçante sur les Etats-Unis » sur http://www.insolentiae.com

(12) The Washington Post, 2 juillet 2016.
(13) « McDonald’s hit by mass pickets over wages » (Financial Times, 15 avril 2016).
(14) Cette lutte était difficile à cause du système de franchises qui fait que chaque unité peut avoir des conditions différentes de travail et de salaire. On n’est pas salarié de McDo mais d’un employeur X qui a la franchise d’exploitation sous l’étiquette McDonald’s.
(15) Service Employees International Union (SEIU) fait partie de l’organisation Change to Win qui avec les Teamsters et United Farm Workers, s’est retirée en 1950 de la confédération AFL-CIO et n’y est toujours pas revenu.  Ce syndicat joua un rôle important dans la grève des employés d’hôtels, résidences et d’entretien de bureaux qui, partie de Californie, s’étendit en 2006 à tous les Etats-Unis.
(16) « Minimum wage crusaders are holding convention to talk about racism », de Jim Tankersley (The Washington Post, 21 juillet 2016).

(17) « Acier et charbon, sidérurgie et mines, un nouveau contrat social », Echanges n°155 (printemps 2016).

(18) Dans le monde une classe en lutte, avril 2016.
(19) CWA : Communication Workers of America, IBEW : International Brotherhood of Electrical Workers.

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A LIRE AUSSI :

Etats-Unis
– «Les Américains les plus pauvres ont cessé de faire les courses, sauf pour le strict nécessaire » :
http://www.zerohedge.com/news/2016-07-08/26-million-americans-are-now-too-poor-shop-study-finds
Une nouvelle étude révèle que près de 26 millions  d’Américains restent «trop pauvres pour faire des courses ».
Ces 26 millions d’ Américains doivent jongler avec deux à trois emplois, gagnant juste autour de 27 000 $ par an.
Près de la moitié de tous les Américains n’ont pas vu une augmentation de salaire depuis cinq à sept ans. 28 % des Américains ont vu leur salaire net réduit des déductions d’assurance médicale plus fortes ou d’emplois à temps partiel…

Acier et charbon, sidérurgie et mines : un nouveau contrat social ?

Paru dans Echanges n° 155 (printemps 2016.

 

La crise mondiale touche toutes les activités dans le procès de production, de circulation et de consommation des marchandises. Mais pas de la même façon. Dans la distribution, la réduction de la consommation n’entraîne qu’une diminution des commandes, ou leur annulation en cas de faillite. Cette réduction et/ou annulation des commandes signifie, pour les fabricants de ces produits de consommation, la réduction du volume des matières premières consommées dans la production d’un produit fini. Dans le cas où une matière première est un des principaux éléments pour la fabrication de ce produit, le ralentissement est répercuté essentiellement sur le fournisseur, et celui-ci s’ajoute à la réduction des commandes des entreprises utilisant la même matière première. Cet effet cumulatif place ainsi les fournisseurs de matières premières dans une situation beaucoup plus précaire. Plus une manière première est utilisée dans un grand nombre de produits finis, plus cet effet cumulatif est important.
La médiatisation et l’irruption dans le quotidien des innovations de l’informatique et des péripéties financières a quelque peu relégué, dans la perception individuelle et collective de la crise, la production de produits de base. On en oublie ainsi souvent le rôle joué toujours dans l’économie moderne par le charbon et l’acier, alors qu’en 1952 la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) fut la première pierre de l’Union européenne, précédant de quelques années le Traité de Rome qui créa le Marché commun.
Il suffit de se pencher un peu sur notre quotidien pour voir que, dans le monde moderne, globalisé et mondialisé, ces deux produits interdépendants – le fer sous toutes ses formes (fonte, fer, acier et aciers spéciaux) et le charbon – sont les piliers de l’économie par leur omniprésence en proportions diverses dans d’innombrables produits de consommation et dans d’imposantes réalisations. De la trottinette à la fusée spatiale en passant par la voiture, de la poêle à frire à la cuve de centrale atomique, de l’aiguille à coudre au viaduc de Millau, de la Kalachnikov au char d’assaut, de la barque de pêche au porte-avions, du lampadaire à la tour Eiffel, du fil de fer aux fers à béton, le fer et ses succédanés sont partout.
C’est la raison pour laquelle l’industrie prenant le fer comme matériau, avant la crise fut l’objet d’investissements importants tant dans les pays déjà industrialisés que dans les pays en développement : avec son corrélatif nécessaire, l’exploitation charbonnière (1), la sidérurgie était et reste l’ossature de la puissance économique des Etats.

CHINE

La crise, par l’effet cumulatif que nous avons évoqué, a frappé sidérurgie et charbon en raison de cette universalité d’utilisation. Cet effet a été d’autant plus marqué dans les pays en développement les plus importants qu’ils avaient misé plus particulièrement sur ces industries pour assurer leur indépendance économique et les nécessités de leur développement accéléré dans tous les secteurs, particulièrement ceux qui consommaient le plus les produits ferreux – infrastructures et matériel de transport terrestre et maritime. C’est ainsi que ces branches industrielles ont pris un essor particulièrement fulgurant en Chine. Alors qu’en 1990 la Chine n’assurait que 10 % de la production mondiale d’acier, elle est devenue, vingt-cinq ans après, le premier producteur mondial, assurant 50 % de la production mondiale (en 1875 la Grande-Bretagne en assurait 40 %) (2). En raison de cette position dominante, la Chine a subi de plein fouet les effets de la crise, et elle doit impérativement réduire sa production d’acier et par contre-coup sa production charbonnière. Mais comme cela ne peut se produire en un jour, elle doit aussi écouler son surplus d’acier avant que les effets des restructurations se fassent sentir (3).
C’est là que le système capitaliste d’Etat, du moins dans les prises de décisions concernant des problèmes essentiels, montre sa supériorité sur le capitalisme libéral. Schématiquement on peut dire que, même s’il y a des conflits internes entre les différents secteurs du parti contrôlant telle ou telle industrie, tout peut être assez rapidement réglé, sans trop se soucier des conséquences possibles en raison du contrôle social étroit. Comme le secteur étatique couvre encore 40 % de la production industrielle – dont la sidérurgie –, le début d’une crise comme celle de l’acier déclenche presque immédiatement des restructurations dans le secteur considéré.
Depuis vingt ans, le secteur dual interconnecté du charbon et de l’acier a connu d’importantes restructurations. De 1998 à 2003, des réductions de capacité et les modernisations ont amené le licenciement de 28 millions de travailleurs. Le 4 avril 2016, le gouvernement chinois a publié un nouveau plan prévoyant de licencier près de 2 millions de travailleurs dans les mines et la sidérurgie et près de 6 millions dans ces mêmes secteurs dans les années à venir. Comme nous en parlerons ci-après, ces mutations n’ont pas été et ne sont pas sans résistances, et même pas sans remous politiques dans le Parti communiste. La Chine compte plus ou moins 150 000 entreprises d’Etat exploitant 30 millions de travailleurs. La plupart de ces « zombies companies » sont maintenues artificiellement en vie par les autorités locales pour pallier les pertes de revenu et éviter d’accroître le chômage local.
Mais cela ne résout pas le problème immédiat de la surproduction présente et des stocks qui s’accumulent car, nous venons de le voir, cette production ne peut s’arrêter ni même se réduire aussi brutalement. La Chine commence à exporter massivement ses surplus : elle propose sur le marché mondial en 2015 à 200 livres sterling [environ 261 euros] la tonne d’acier qui valait 400 livres sterling en 2012. C’est plus que du dumping, et les clients affluent. En 2015, elle a exporté 112 millions de tonnes d’acier, plus que toute la production américaine annuelle et dix fois plus que celle de la Grande-Bretagne. Depuis, la Russie est entrée aussi dans ce même jeu.
Cette braderie a sur le plan mondial une double conséquence.
Pour les pays qui n’ont pas de production d’acier, c’est pratiquement l’élimination des concurrents américains et européens.
Pour les pays producteurs, c’est la ruine pour les entreprises qui ne peuvent s’adapter, au moins dans un futur proche : d’un côté, pour l’immédiat l’établissement de droits de douane, d’un autre côté, pour le plus long terme, des restructurations notamment par des fusions d’entreprises  afin de parvenir à des économies d’échelle. C’est ainsi que les Etats-Unis établissent des droits de douane de 236 % sur les aciers chinois alors que la Grande-Bretagne ne peut compter que sur un maigre et ineffectif 16 %. Toutes les puissances hors Chine sont coincées : l’OMC, à laquelle la Chine a adhéré récemment, et les accords commerciaux entre les Etats-Unis et l’Union européenne (UE) et à l’intérieur de l’UE proscrivent les barrières protectionnistes que constituent les droits de douane. D’autre part, l’établissement de ces barrières nationales visant un seul pays expose à des mesures de rétorsion. Cet effet non prévu de la mondialisation et de la libération des échanges est en totale contradiction avec ce qui était prôné et plus ou moins pratiqué jusqu’alors. On peut noter que ce retour à des barrières protectionnistes et à un patriotisme économique coïncide avec l’établissement d’autres barrières – matérielles celles-là – pour entraver la libre circulation des personnes tout au moins au sein de l’Union européenne. On voit ainsi, économiquement et politiquement, l’évolution mondiale d’une industrie amener une contradiction entre les intérêts des multinationales et ceux des nations concernées.
La Chine n’a pas ce problème, mais le problème social classique de l’affrontement direct entre les travailleurs concernés et le capital. Depuis un an la Chine connaît une nette recrudescence de grèves, entre 30 % et 40 % de celles-ci dans le secteur des mines et de la sidérurgie. Entre le 1er décembre 2015 et le 8 février 2016 (un peu plus de deux mois), plus de 1 000 grèves ont été recensées dans toute la Chine contre 1 300 pour tout 2014 et 800 pour tout 2015. Une bonne partie de ces conflits récents concernent le paiement d’arriérés de salaires et les indemnités de licenciements suite à la concentration et aux fermetures d’entreprises minières et sidérurgiques. Quelques exemples récents :
F 29 février et 1er mars : des centaines de mineurs manifestent à Pingxiang (Jiangxi) pour paiement des salaires. Ils sont violemment réprimés par les flics, des blessés. Pour « maintenir l’ordre social » et assurer la stabilité de la production dans les mines, depuis les manifestations les autorités ont pris des mesures « pour garantir l’harmonie y compris  par l’envoi de gens sûrs avec des armes pour patrouiller dans les zones sensibles, recueillir des informations sur les troubles et résoudre les conflits ».
F 9 mars : pendant plusieurs jours, des dizaines de milliers de mineurs du Heilongjiang LongMay Mining Holding Group (le plus grand trust charbonnier  d’Etat, qui exploite 40 mines) manifestent à Shuangyashan, proche de la frontière russe. Ils réclament les ­salaires impayés (certains de ces impayés remontent jusqu’à 2014), et protestent contre des réductions de salaire et contre le projet de 100 000 licenciements dans le secteur minier (40 % de l’effectif total). Les grèves et manifestations se poursuivant, police et armée patrouillent dans le secteur. Les autorités ont  menacé d’être particulièrement fermes contre toute tentative de blocage des communications et occupations.
F Mars : les travailleurs de Tonghua Iron and Steel à Jilin protestent contre le non-paiement des salaires.
F 15 mars : dans le Guangzhou, des centaines d’ouvriers bloquent les entrées d’une aciérie.
Pour tenter de prévenir ces troubles, le gouvernement central a décidé d’accorder des subventions aux industries de l’acier et minières à hauteur de 15 milliards de dollars pour leur permettre d’assurer des mises à la retraite anticipées, des centres de formation et des prêts à la création d’entreprises.

États-Unis

C’est une situation similaire que l’on retrouve aux Etats-Unis où, sous le poids de la concurrence chinoise, on assiste d’une part à un processus de concentration et d’autre part, en partie conséquence de ces concentrations, comme en Chine, soit des fermetures d’usines et de mines avec leur cortège de licenciements soit, à l’occasion du renouvellement des contrats collectifs de branche ou d’entreprise, de tentatives de rogner sur l’ensemble des conditions de travail (classiquement sur les garanties maladies et retraite). Tout au long de 2015, on a assisté, sous l’égide du syndicat United Steelworkers (USW), à des grèves en ordre dispersé, qui se sont toutes terminées par des accords plus ou moins défavorables aux travailleurs. La dernière de ces grèves, qui avait duré jusqu’alors par l’obstination des travailleurs d’ATT lockoutés dès le début de la grève il y a plus d’un an, s’est terminée le 15 mars 2016 par un accord plus favorable.
Mais cela n’empêche nullement les restructurations de se poursuivre et les licenciements de mettre sur le pavé des centaines de travailleurs. En janvier, un des grands de l’acier américain, la multinationale US Steel, ferme une aciérie employant 614 travailleurs et une cokerie en exploitant 300. En février, ArcelorMittal a mis à pied 700 travailleurs. On peut avoir une idée des ravages de ces restructurations par un seul exemple, celui d’East Chicago (banlieue de Chicago à la frontière entre l’Illinois et l’Indiana), centre sidérurgique qui comptait 60 000 habitants en 1960 et n’en a plus que 30 000 en 2016, avec un taux de pauvreté de 36 %. Finalement les travailleurs de ces secteurs minier et sidérurgique, aussi bien chinois qu’américains, sont coincés dans la défense même de leur position : ou bien ils se plient aux propositions de réformes draconiennes de leurs conditions d’exploitation pour maintenir en vie une industrie nationale aux dépens de tous les travailleurs du monde des mêmes industries, ou bien ils résistent et participent à l’élimination de leur propre exploiteur et à leur licenciement, ce qui peut se faire tout autant dans les fusions et restructuration de ces secteurs. En avril, la principale entreprise minière américaine, Peabody, a dû se déclarer en faillite à cause de la concurrence du gaz dans les centrales thermiques et de la crise de l’acier.
Ce dilemme contraint pour les travailleurs   se retrouve encore plus complexe dans l’Union européenne où, faute d’une décision collective à l’échelle de l’Union, chaque Etat se voit confronté aux décisions des multinationales qui ont pris le contrôle des plus importantes aciéries nationales. Les luttes des travailleurs pour le maintien de leur emploi coïncident de manière particulièrement ambiguë avec les impératifs nationaux voire patriotiques opposés aux décisions des multinationales axées uniquement sur la rentabilité devant la concurrence chinoise. Il n’y a pas vraiment de politique européenne dans ce domaine tant les intérêts nationaux prennent le pas sur les nécessités économiques de l’Union. La question objet de cet article doit être examinée quant aux principaux pays européens producteurs d’acier.

Royaume-Uni

En 1980 sous Thatcher, la sidérurgie a connu une vague de restructurations qui dura huit ans et fit tomber les effectifs de cette industrie de 668 000 à 130 000. L’entreprise d’Etat British Steel, privatisée, passa sous le contrôle de Petrus en 1999, pour être reprise par la multinationale indienne Tata en 2006. De 1991 à 2015, les effectifs tombèrent de 38 000 à 18 000 alors que les importations de produits ferreux couvraient 60  % des besoins du pays. Il ne reste aujourd’hui que 11 usines sidérurgiques qui représentent seulement 40 000 emplois directs et indirects.
Tata Steel, perdant de l’argent pour ses aciéries britanniques, annonce en avril qu’il les brade au plus offrant. Une partie d’entre elles viennent d’être vendues pour une livre sterling à un consortium, Greybull Capital, sous condition d’une réduction de 3 % des salaires et des contributions patronales retraite pendant une année et nouvelles discussions après, conditions acceptées par les travaillleurs concernés le 20 avril. Ces nouveaux patrons ont pu ainsi remercier publiquement les syndicats pour leur collaboration. Des pourparlers sont en cours avec d’autres multinationales de l’acier, dont l’allemand Thyssen Krupp . Le gouvernement britanique pris dans sa politique libérale refuse une nationalisation, même provisoire, tout comme l’instauration de droits de douane élevés au niveau européen. Mais il décide quand même le 21 avril, dans un plan de soutien à la sidérurgie nationale, de consacrer des millions de livres au soutien du repreneur éventuel de Tata Steel.

Allemagne

La plus importante sidérurgie de l’Union européenne exploite directement 87 000 travailleurs et indirectement plus de 3 millions. Face à l’important impact de cette crise de l’acier, les réactions de la base contraignent le syndicat IG Metall à organiser des manifestations pour prévenir ou limiter  toute restructuration sur le dos des travailleurs. Le 11 avril,
45 000 sidérurgistes manifestent dans toute l’Allemagne, dont 6 000 à Duisbourg dans la Ruhr. Ces protestations ont reçu l’appui du ministre de l’économie, soulignant l’union nationale patrons et syndicats dans la défense d’une industrie nationale . Les manifestations sont essentiellement dirigées contre un projet de restructuration qui pourrait résulter de la fusion en discussion entre Tata et Thyssen Krupp.

France

La France ne semble pas particulièrement touchée par tous ces remous.
On peut trouver deux raisons à cette situation. D’une part ces restructurations sont déjà accomplies avec de nombreux conflits dans le passé (dans les années 1980 plus de 10 000 emplois ont été supprimés chaque année dans la sidérurgie ce qui fait qu’en 1990 le nombre de salariés du secteur avait été divisé par trois) ; les effectifs actuels avoisinent 25 000. D’autre part, une bonne partie des aciéries françaises se sont spécialisées sur des créneaux porteurs d’aciers spéciaux. Là aussi ces dernières années ont vu une légère chute d’activité et des fusions, mais pas d’une ampleur telle que cela puisse engendrer des luttes.

Le dilemme
de l’Union Européenne

Dans cette sorte de guerre où s’affrontent les multinationales et les Etats autour des préférences et des protections nationales, c’est la plus grande confusion. Dans l’UE, certains Etats sont pour l’établissement de droits de douanes sur l’acier chinois jusqu’à 300 %. D’autres s’y opposent et on voit la multinationale US Steel accuser l’UE et la Grande-Bretagne de « négligence ». Des manifestations sont organisées à Bruxelles dans la plus parfaite concorde sociale comme le 15 avril : les entreprises de l’acier ont organisé le déplacement de 5 000 travailleurs de 18 pays devant le siège de la Commission européenne, de concert avec les syndicats pour que soient prises des mesures protectionnistes. On retrouve ainsi à l’échelle européenne ce que l’on voit à l’échelle des entreprises : une union patrons et syndicats pour imposer aux travailleurs les mesures qui obèrent sérieusement les conditions d’exploitation en les contraignant à choisir entre ces mesures ou le licenciement. Les Etats, c’est-à-dire les politiques nationales, tentent de trouver des solutions plus ou moins œcuméniques pour conserver ces industries de base sur le territoire national, mais leur intérêt ne coïncide pas avec celui des entreprises sidérurgiques dont le seul intérêt est le profit et qui n’attendent des Etats que des facilités financières (sous forme de subventions, d’exonérations diverses et de mesures rendant plus facile l’exploitation des travailleurs).
Et la lutte de classe ?

 

 

Si on considère la situation dans laquelle se trouvent les travailleurs de la sidérurgie d’avoir à choisir entre la fermeture ou une aggravation des conditions d’exploitation – participant ainsi, par des accords syndicats-patrons ou par un référendum d’entreprise – on peut voir qu’elle se rattache à tout un ensemble de mesures dans les relations de travail pries pour permettre au capital de surmonter la crise. Ce qui se passe à l’échelle mondiale (particulièrement pour les Etats-Unis et l’UE, les deux premières puissances économiques mondiales) se retrouve à l’autre bout du processus de production dans l’unité de production dans la même option offerte aux travailleurs d’accepter une modification drastique de leurs conditions d’exploitation ou de se retrouver sur le pavé (une réalité sociale que les projets législatifs englobés sous la « loi du travail » tentent d’encadrer et de légaliser).
Tout cela, vu sous l’angle de la lutte de classe, peut être considéré comme une régression importante qui donne aux dirigeants d’entreprise tout pouvoir sur ces conditions d’exploitation et fait du travailleur un pur objet malléable aux impératifs économiques. Mais on doit considérer un autre aspect dont on voit mal l’incidence dans l’évolution de la conscience ouvrière et du rapport de forces au sein de l’entreprise. Le fait d’appeler les travailleurs à décider du sort de l’entreprise (et en même temps de leur propre sort) modifie profondément les rapports traditionnels d’autorité, même si ce sont les dirigeants qui en fixent les termes. Que signifie cette mutation et quels en seront les effets ?  L’avenir le dira car  il est trop tôt pour pouvoir analyser les conséquences de ce processus en cours.
H. S.

 

 

NOTES

(1) Dans le processus traditionnel, la fonte (haute teneur en carbone) sort du haut fourneau où l’on a mélangé minerai de fer et coke (obtenu par distillation du charbon) et autres adjuvants. Cette fonte liquéfiée dans un convertisseur voit réduire sa teneur en carbone pour produire de l’acier puis du fer. Pour modifier les qualités de l’acier on y ajoute d’autre métaux en quantité diverses pour donner des aciers spéciaux. D’autres procédés sont utilisés pour le recyclage de la ferraille (four électrique) ou la réduction directe du minerai.
(2) Sur la production mondiale de 1 800 000 tonnes d’acier en 2015, la Chine en a assuré presque la moitié, les Etats-Unis 10 %, l’Union européenne 10 % (l’Allemagne 5 %, la France 1,5 % et la Grande-Bretagne 1,5 %).
(3) Plusieurs raisons s’opposent à un arrêt immédiat d’une aciérie à cause du caractère même de cette production. Un haut fourneau doit fonctionner en continu donc être approvisionné régulièrement sans arrêt. Un arrêt le met pratiquement hors d’usage et tout son revêtement intérieur doit être reconstruit avant toute remise en route. D’autre part, pour assurer ce fonctionnement constant, des contrats à long terme pour le minerai et le charbon ont été conclus qui ne peuvent être rompus immédiatement, et au prix de dédits financiers. La crise laisse donc, avant toute réduction ou arrêt, un surplus qui doit être écoulé.

Etats-Unis. A Baltimore, la prochaine fois, le feu*

Texte paru dans Echanges n° 152 (été 2015).

 

Le 27 avril 2015, Baltimore a été le théâtre de ce que l’on pourrait désigner comme les pires émeutes urbaines dans une grande ville américaine (1) depuis celles de Los Angeles en 1992. Des centaines de bâtiments ont été pillés et brûlés, et il y a eu tant d’incendies que la ville en est venue à manquer d’équipements pour les éteindre et a dû faire appel aux pompiers des comtés voisins. Le gouverneur du Maryland a fait intervenir la Garde nationale, et le maire de Baltimore a décrété un couvre-feu nocturne (de 22 heures à 5 heures) jusqu’au dimanche 3 mai.
Les causes et le déroulement de l’émeute sont familiers et connus de longue date, mais s’y ajoutent des aspects nouveaux qui n’étaient pas apparus en 1992 à Los Angeles. A Baltimore-Ouest, épicentre de l’émeute, les taux de mortalité infantile sont au niveau de ceux du Belize et de la Moldavie, d’après une étude réalisée par la John Hopkins School of Public Health (2). Les habitants des quartiers les plus pauvres de Baltimore ont une espérance de vie inférieure de vingt ans à celle des quartiers aisés (3). Un trafic de drogue violent et florissant déferle sur cette misère sociale.
Pendant des années, le trafic de drogue à Baltimore a été le fait de gangs locaux qui se disputaient un territoire. Mais au cours de la décennie écoulée, le trafic de drogue s’est organisé avec l’arrivée de cartels plus importants et plus ambitieux. L’un d’eux, la Black Guerilla Family (BGF), dont le nom évoque un groupe nationaliste noir de l’époque trouble des années 1970 qui sévissait dans les prisons californiennes, a monté une opération sophistiquée qui, de manière remarquable, impliquait la présence de groupes lui servant de couverture pour infiltrer des groupes d’action communautaires et a publié un manifeste pour apprendre à devenir entrepreneur indépendant qui lui a valu les éloges dithyrambiques des autorités académiques locales (y compris ceux d’un ancien candidat à la mairie) qui ignoraient leurs lien avec le gang (4).
De manière plus significative, le BGF (c’est ainsi qu’on l’appelle dans la rue ici) a pris le contrôle de la prison de la ville, le centre de détention de Baltimore, en enrôlant des gardiens pour y introduire de la drogue, des téléphones portables et de l’argent. L’un des principaux chefs du BGF a eu des enfants avec deux gardiennes, qui ont fait tatouer son nom sur leur bras. Le centre de détention a fini par faire l’objet d’un raid et le contrôle de l’Etat a été rétabli, mais cet épisode témoigne de la portée et de l’ambition du BGF. (Une femme que je connais et qui travaillait aux entrées du centre de santé du centre de détention pendant la prise de pouvoir du BGF m’a raconté qu’elle avait compris que quelque chose allait se passer lorsqu’elle s’est aperçue de la présence de prisonniers soi-disant SDF, qui étaient en réalité des policiers clandestins. Elle reconnaissait toujours les infiltrés à leurs chaussettes toujours propres même si leurs vêtements étaient sales et usés [5]).
La police et les gangs de la drogue ont une relation symbiotique. Pour la police, les gangs sont devenus un moyen de réclamer plus de fonds, plus d’hommes et plus d’autorité. Les gangs utilisent la police pour « cafeter » leurs rivaux dans le but de s’emparer d’un marché à leurs dépens. La corruption est très répandue au sein de la police et bon nombre d’agents touchent des pots-de-vin ou même vendent de la drogue.
La brutalité policière est également bien documentée : la ville a dû payer 5,7 millions de dollars de dommages et intérêts aux victimes entre 2011 et 2014, et il ne s’agit probablement que de la partie émergée de l’iceberg car peu de victimes ont assez de persévérance et de moyens pour défendre leur cas face à un système dont la plupart d’entre eux pensent, avec raison, qu’il les défavorise. Au nombre de ces victimes figurait une grand-mère dont l’épaule avait été cassée lorsqu’un flic l’avait jetée à terre et arrêtée (6). Entre juin 2012 et le 15 avril de cette année, le centre de détention de la ville de Baltimore a refusé 2 600 personnes arrêtées et amenées par la police au motif que leurs blessures et leurs maladies étaient trop graves pour être soignées en prison. Il est vrai que nombre d’entre elles dataient d’avant l’arrestation. Mais 123 de ces blessures étaient des traumatismes crâniens, signes révélateurs de maltraitance policière (7).
A cela s’ajoutent une violence de rue d’un niveau peu commun – bousculer quelqu’un accidentellement dans la rue peut vous valoir une balle – et des fusillades aléatoires et inexplicables ont affecté presque toutes les familles noires des quartiers défavorisés de Baltimore et quelques-unes à l’extérieur : des membres de la famille du maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, et de Bernard « Jack » Young, le président du conseil municipal, ont été abattus lors d’épisodes de violence de rue (8).
Tout le monde assiste à ces fusillades, mais lorsqu’il s’agit de témoigner ou d’identifier les tireurs, personne n’a rien vu. Les raisons en sont à la fois compliquées et faciles à comprendre. Non seulement les gens redoutent la vengeance des gangs – crainte qui n’est pas sans fondement comme le prouve la bombe incendiaire qui a tué sept membres de la famille Dawson dans East Preston Street parce que la mère s’était élevée contre le trafic de drogue dans son quartier – mais ils redoutent également la police. Ils ne savent jamais quel flic ripoux va les dénoncer aux dealers. Parmi les rumeurs, dont certaines sont fondées et d’autres fictives, tant sont nombreux ceux qui, dans l’ombre, ont intérêt à encourager la désinformation, ce remous qui balaie les rues de Baltimore-Ouest, qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est « trivial » ?
Par conséquent, on se méfie à juste titre de la police. La police, à son tour, voit de la complicité dans ce refus de coopérer. En traitant tous les résidents comme des collaborateurs potentiels, la police en vient à agir à Baltimore-Ouest, et ailleurs, comme les troupes américaines au Vietnam lorsqu’elles pacifiaient les villages : tout le monde devient un ennemi potentiel. Les conséquences d’une arrestation et d’une condamnation n’attentent pas seulement à votre dignité dans l’immédiat, mais elles ont des effets durables sur vos possibilités d’emploi, notamment dans le secteur des services. la police n’est qu’un aspect de l’absence généralisée de confiance en la société qui agit à la fois comme un mécanisme de survie et de défense, et elle s’exerce également contre l’action politique ou collective au sens habituel, y compris contre la politique de la gauche.
Cette confiance s’exprime de multiples manières dans la vie quotidienne. J’ai travaillé avec une femme qui refusait les virements sur son compte bancaire,  car elle ne pouvait pas savoir si « ils » n’allaient pas tenter de la voler  ? Elle exigeait un chèque, par souci de sécurité. Là où je travaille actuellement, les émissions les plus populaires auprès des Afro-américaines d’une cinquantaine d’années sont des « documentaires » relatant des crimes réels, tel le bien-nommé « Crains ton voisin  » qui remet en scène des crimes impliquant des proches : l’amant qui se transforme tout à coup en meurtrier, les voisins qui sont en réalité des violeurs ou des tueurs en série, les pasteurs mariés de longue date qui s’enfuient soudain avec les fonds de leur église pour financer l’addiction au crack d’une petite amie adolescente dont personne ne soupçonnait l’existence. C’est ce qu’on peut entendre dans le cri tourmenté d’une femme que j’ai entendue hurler de toutes ses forces un jour dans le métro de Baltimore : « La famille vous mettra encore plus dans la merde que les amis. »
Le côté aléatoire de toutes ces morts prématurées dans la rue explique en grande partie la colère qui se déverse sur les cas de brutalité policière. Comme l’a déclaré au Wall Street Journal Hanifa Shabazz, conseillère municipale à Wilmington (Delaware) : « On ne sait jamais ce qui va se passer ni qui sera la prochaine victime (9). » Avec la police, au moins, on est face à quelqu’un qui peut rendre des comptes. Quand il s’agit des fusillades aléatoires ou des règlements de comptes qui font partie de la vie des quartiers défavorisés, on ne peut désigner ou accuser personne. C’est ainsi que protester contre la brutalité policière devient un mode de vie à part entière ; c’est l’un des nombreux scénarios sous-jacents qui expliquent les émeutes de Baltimore.
Les pressions sur les plus jeunes augmentent de façon irréversible. Sur les chaînes de la BET et de la VH1 (10), les émissions téléréalité de hip-hop mettent en scène la richesse fabuleuse des magnats du hip-hop tels Kanye et Rick Ross, leurs nombreuses demeures et voitures de luxe, leur soirées dans les clubs de striptease d’Atlanta où ils boivent du cognac, un monde de richesses et de plaisirs sans fin hors de portée à Baltimore quand bien même on y vivrait douze vies.
Baltimore-Ouest est envahi par de jeunes rappeurs ambitieux qui tentent de vendre au coin des rues les CDs qu’ils fabriquent chez eux, font du mixage dans le sous-sol de leurs grand-mères où ils dorment, dealent un peu d’herbe ou de coke pour arrondir leurs fins de mois, en rêvant à leur jour de chance. Car, contrairement à ce qui se passait au cours de la génération précédente, où ceux qui ne chantaient pas comme David Ruffin (11) se contentaient d’un travail bien payé, quoique monotone, à l’usine Chrysler, le hip-hop, par le biais de la démocratisation de la technologie musicale, fait une star potentielle de tous ceux qui sont assez débrouillards et assez chanceux. Car, après tout, il n’y a pas grande différence entre les capacités d’un P. Diddy ou d’un Jay Z et celles d’un gamin de Baltimore-Ouest. Et en fin de compte, tout le monde sait qu’il n’existe plus de travail comme chez Chrysler, qu’il n’y a plus que des petits boulots précaires,  dévalorisants et mal payés dans des fast-food ou des hôtels pour riches touristes. Et puisque, de toute manière, on sera mort à 25 ans, pourquoi ne pas vivre tout de suite ? Les émeutes de Baltimore n’étaient pas uniquement celles de l’armée de réserve du travail. Ces émeutes étaient également, voire encore davantage, selon l’expression bouleversante d’un criminologue britannique celles de l’armée de réserve des consommateurs.
On ne sait pas très bien ce que font miroiter ces noms de marques et de produits. D’une part, d’une certaine manière, ils représentent le désir, même s’il est perverti, d’obtenir plus de la vie. D’autre part, ils représentent la captation personnelle de ce désir de quelque chose de mieux. On prend ce qu’on veut et tant pis pour les autres. Cela fait alors partie de la lutte individuelle pour la survie et la réussite. Tout gauchiste qui croit que le pillage est dirigé contre la propriété privée serait promptement détrompé s’il s’avisait de reprendre son butin à un pilleur.
La gauche est complètement à côté de la plaque en exigeant du « travail » et la réouverture des centres de loisir fermés (à Baltimore, bon nombre de centres de loisir ont été vendus ou fermés ces dernières années) où les gamins peuvent jouer au ping-pong, alors qu’en réalité ceux-ci ne veulent que leurs propres Nintendos et leurs propres Game-Boys. Bien sûr, la pauvreté, le chômage et toutes les autres causes profondes jouent un rôle dans cette agitation. Mais ces facteurs matériels sont filtrés à travers des rêves et des espoirs qui ne seraient même pas satisfaits s’il leur tombait du ciel un travail payé 25  dollars de l’heure et proposant de bonnes prestation sociales. Cette impatience et cette insatisfaction font le lit d’autres conflits à venir, des conflits qui pourraient aboutir à plus d’agitation dans la rue. Ou tout aussi aisément se transformer, par le biais de l’Internet,  en bagarres entre bandes rivales de Baltimore-Est ou de Baltimore-Ouest à Inner Harbor.
Les plus âgés vivent les choses autrement. Tous ceux qui ont la cinquantaine et plus se souviennent des dégâts causés par les émeutes de 1968, des longues décennies de désinvestissement qui ont frappé Pennsylvania Avenue, West Baltimore Street et Gay Street à l’est, où les magasins incendiés et les vitrines aveugles ont perduré et perdurent encore dans certains quartiers. Et ceux qui sont encore plus âgés se souviennent de l’époque où dans Pennsylvania Avenue, la 125e Rue (12) de Baltimore, se trouvaient d’excellents établissements tels le Royal Theater où se produisaient Moms Mabley, Red Foxx et Pigmeat Markham. Ou que leurs pères, qui travaillaient dans les fours à charbon de Bethlehem Steel, l’endroit le plus dangereux de Sparrows Point où étaient consignés les travailleurs noirs, partaient toujours au travail vêtus d’un costume et d’une cravate, par souci de dignité. Aux yeux des plus âgés, les jeunes semblent s’être engouffrés sur la voie de l’autodestruction.
A tout cela, il faut ajouter l’absence totale d’espoir et la dureté de l’environnement, le dépérissement de toutes les institutions sociales intermédiaires tels les syndicats et les groupes communautaires, et la transformation des autres, telles les églises dont les racines plongeaient dans le gospel de la société sudiste, comme le montre la progression d’énormes églises et de pasteurs médiatiques comme T.D. Jakes. Cette église devient une version hyper métastatique de l’ « encerclement de force » qu’Earl Shorris décrivait dans New American Blues, son livre sur les Américains pauvres au début des années 1990. S’inspirant de la manière dont les animaux acculés par leurs prédateurs renoncent et n’essaient pas de s’échapper, Shorris comparait la situation désespérée des Américains pauvres à un « encerclement » permanent.
Voici donc une vue partielle du contexte qui a produit l’explosion sociale de Baltimore après la mort de Freddie Gray le soir du 11 avril dans un fourgon de police, et au cours des années à venir ce climat changera encore de tonalité. Gray a été soumis à ce que l’on appelle « une balade rodéo », pendant laquelle on transporte les accusés à grande vitesse et au hasard des rues dans le but de les réduire à l’impuissance et de les pousser à coopérer. A un moment que personne n’est capable de préciser, la colonne vertébrale de Freddie Gray s’est brisée. La mort de Gray est venue après d’autres, telle celle de Tyrone West en 2012, mort d’un problème cardiaque au cours d’une lutte avec la police. Cela donnait généralement lieu à de petites manifestations de colère, et le silence retombait.
On ne sait toujours pas pourquoi la mort de Gray a déclenché des émeutes. Mais la couverture médiatique des émeutes de Ferguson y est sans doute pour quelque chose. Tout à coup, affronter la police dans la rue n’était plus une idée abstraite, mais une chose vue à la télévision toute l’année précédente. En découdre avec la police devenait au moins normal, sinon socialement acceptable. Dans les heures qui ont suivi les funérailles de Gray, les jeunes réagirent en utilisant les médias sociaux pour organiser un rassemblement éclair à Mondawmin, une galerie marchande plus ancienne à la lisière de Baltimore-Ouest.
Des critiques hostiles soutiennent qu’il n’y avait rien de politique dans ces émeutes car depuis plusieurs années, on assistait à une série de rassemblements éclair indétectables pour piller des magasins, pour s’attaquer à des passants pris au hasard, ou pour se battre (13). Cette vision des choses n’est peut-être pas totalement erronée, mais elle échoue à montrer que si l’élan initial était apolitique, quelle que soit la définition de ce terme, sitôt qu’il eut lieu, l’affrontement devant Mondawmin devint soudain très politique, en dépit des mobiles des émeutiers.
Dans les heures qui suivirent, des jeunes livrèrent à la police, qui n’y était pas préparée, une bataille acharnée à coups de pierres, de briques, de bouteilles, de tout ce qui leur tombait sous la main. Les portes de la galerie marchande furent forcées et les magasins pillés. Cette nuit-là, dans toute la ville, on assista à de grosses batailles de rue et à des incendies volontaires. Des voitures de police furent brûlées et des magasins pillés. Certes, les émeutes de 2015 n’ont pas eu l’envergure de celles de 1968, qui réduisirent de vastes pans de Baltimore en ruines fumantes. Mais on a fait intervenir la Garde nationale, on a décrété un couvre-feu, et, comme on l’a appris plus tard, le FBI a même organisé en secret une surveillance aérienne des troubles. Le décompte final fait état de 200 entreprises cambriolées, de 200 arrestations et de 150 incendies, y compris celui d’une nouvelle maison de retraite pour les personnes âgées à bas revenus qui était sur le point d’ouvrir, ce qui a déclenché la colère de nombreux vieux résidents (14).
Il est difficile de savoir comment cela a touché les jeunes de Baltimore-Ouest qui ont déclenché les émeutes. Pour la plupart, ils continuent à être inaudibles, en dépit de la couverture médiatique. Les représentants que les médias choisissent pour parler au nom des jeunes sont le plus souvent des étudiants noirs un peu plus âgés, ceux qui ont organisé les manifestations de Ferguson et pour Eric Garner (15) et savent donc mieux traiter avec les médias, même s’ils ne faisaient pas eux-mêmes partie des émeutiers.
Mais tout à coup, on entendait les jeunes de Baltimore, ne serait-ce qu’à travers leurs actions. La société dressait l’oreille. CNN leur demandait ce qu’ils pensaient. De jeunes anarchistes leur distribuaient des bouteilles d’eau et leur dispensaient des informations sur l’aide légale. Dans d’autres villes, des étrangers manifestaient en leur nom. Pour beaucoup, ce fut certainement une expérience enivrante et transformatrice, de celles qui se diffuseront lentement dans le tissu social pendant des années.
Au cours de cette semaine de tensions, la police s’est discréditée encore davantage, lorsque le commissaire de police Anthony Batts a déclaré que des « agitateurs extérieurs », mystérieux et anonymes, avaient envahi Baltimore dans le but d’exciter les quartiers émeutiers et qu’il avait des informations révélant que des gangs rivaux tels le BGF et les Crips menaçaient de s’unir et de « descendre » des policiers pour venger la mort de Gray. (Il s’avère que le BGF et d’autres rencontraient alors les responsables des églises locales et des fonctionnaires municipaux afin d’inciter au calme) (16).
Plus tard dans la semaine, le procureur de Baltimore a annoncé la mise en examen des six flics concernés. Cette mise en examen a été à juste titre interprétée comme une victoire et les rassemblements se sont tout à coup transformés en fêtes spontanées. Quelques jours plus tard, Rawlings-Blake a demandé au Département de la Justice d’intervenir et d’enquêter sur les violations systématiques de la loi par la police. Ces deux interventions ont mis fin aux manifestations. Le lendemain des mises en examen, une marche nationale à laquelle avait appelé Malik Shabazz, de l’association des Avocats noirs pour la Justice et ancien dirigeant du Nouveau Parti des Black Panthers, n’a attiré que quelques milliers de personnes, bien que Shabazz ait annoncé que 10 000 manifestants descendraient dans Baltimore-Ouest. Le 16 mai, un rassemblement en faveur de l’amnistie de tous les émeutiers n’a attiré que quelques dizaines de personnes. Pour le moment [en juin, NDE], les rues sont calmes.
Mais par le biais des mises en examen ainsi que des enquêtes du Département de la Justice, la classe politique noire qui gouverne Baltimore, prise au dépourvu, essayait de reprendre le contrôle en faisant des concessions. Au cours des mois à venir, elle organisera sans doute des événements, telles les conférences d’« Emancipation de la Jeunesse » dans le but de « soigner » la ville et d’avancer dans un sens « positif » (c’est-à-dire en élisant plus de Démocrates).
Toutefois, cela fait apparaître l’un des aspects les plus importants des émeutes de Baltimore que peu d’observateurs ont remarqué. Ces émeutes étaient la première révolte d’une grande ville gouvernée par des Noirs. Baltimore n’était pas Ferguson, où une faction politique blanche gouverne une majorité de Noirs privés de leur droit de représentation. Cette ville est gouvernée par une majorité noire depuis plus de dix ans.
Mais dans des quartiers comme Baltimore-Ouest, peu de choses ont changé au cours de la lente ascension de la classe politique noire dans le parti Démocrate. De fait, la situation a empiré et on a rarement tenté d’atténuer la brutalité systématique et l’impunité de la police. Dans l’ensemble, la classe dirigeante noire de Baltimore a détourné les yeux et s’est occupée de ses propres intérêts en tant que courtiers chargés de représenter la « communauté noire ». Comme Adolph Reed l’a pressenti en 1979 dans sa note Telos sur le concept de « communauté noire », « Révision de la spécificité noire » : ces classes dirigeantes ont tendance à extrapoler leurs propres intérêts puisqu’ils voient que leur légitimité et leur intégrité sont liées à une vision monolithique de la vie des Noirs. En réalité, cette conception est apparue dans la mythologie Unitarienne du nationalisme noir de la fin des années 1960. La représentation de la communauté noire en tant que sujet collectif a opportunément masqué le système hiérarchique qui servait de médiateur entre les « dirigeants » et les « dirigés » (17).
A Baltimore, cela a abouti à la mise en examen et à la destitution de l’ancien maire Sheila Dixon, habile populiste qui savait aussi bien flatter les hommes d’affaire du centre-ville que serrer les mains dans les rues des quartiers défavorisés,  pour avoir volé dans un refuge une poignée de cartes-cadeaux destinées à des enfants sans domicile.
Il est trop tôt pour savoir si on retiendra cette leçon, à savoir que nous serons trahis par les élites noires comme par les blanches. Mais le 11 avril, le fait que les tortionnaires de Freddy Gray représentent parfaitement la « diversité » (trois Blancs et trois Noirs, hommes et femmes) n’a pas servi à grand-chose. En fin de compte, ils se sont tous comportés comme le leur dictait leur rôle social.
Curtis Price
3 juin 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

Texte paru dans The Brooklyn Rail. http://www.brooklynrail.org/2015/06/field-notes/baltimores-fire-next-time

 

NOTES

 

* La prochaine fois le feu est le titre d’un recueil d’essais de l’écrivain afro-américain James Baldwin (1963) (NdT).
(1) Baltimore (Maryland), ville portuaire située à une soixantaine de kilomètres de Washington, compte 620 000 habitants (NDE). Son agglomération 2,7 millions.

(2) Dan Diamond (2015) : « Why Baltimore Burned », Forbes, 28 avril 2015. http://www.forbes.com/sites/dandiamond/2015/04/28/why-baltimore-burned/

(3) Ibid.

(4) Justin Fenton & Sara Neufeld, « Educators endorse Black Guerrilla Family gang leader’s book », Baltimore Sun, 9 mai 2009, http://www.baltimoresun.com/news/maryland/crime/blog/bal-educators-endorse-black-guerrilla-family-gang-leaders-book-20130424-story.html.
(5) Justin Peters : « Comment un gang intitulé Black Guerilla Family a pris le contrôle des prisons de Baltimore », Slate, 24 avril 2013. Voir le site : www.slate.com/blogs/crime/2013/04/24/black_guerilla_family_how_a_gang_took_over_baltimore_s_jails.html3.
(6) Conor Friedersdorf, « Brutalité de la culture policière à Baltimore », Atlantic, 22 avril 2015. http://www.theatlantic.com/politics/archive/2015/04/the-brutality-of-police-culture-in-baltimore/391158/

(7) « La prison de la ville de Baltimore refuse de recevoir 2 600 suspects blessés, mettant en doute les méthodes de la police »,  reportage du New York Daily News, 2015.
(8) Luke Boradwater & Justin Fenton, « Le cousin du Maire est tué par balle », Baltimore Sun, 9 mai 2013. http://articles.baltimoresun.com/2013-05-09/news/bs-md-ci-homicides-20130509_1_northwest-baltimore-gun-violence-baltimore-sun

(9) Scott Calvert : « Les luttes des plus grandes villes du Delaware ayant un taux de meurtres élevé », Wall Street Journal, 19 février 2015. http://www.wsj.com/articles/delawares-biggest-city-struggles-with-high-murder-rate-1424376328

(10) BET : Black Entertainment Television ; VH1 : chaîne de télévision musicale.

(11) David Ruffin (1941-1991) : chanteur principal des Temptations.

 

(12) A New York, la 125e Rue est la principale artère de Harlem, comptant aujourd’hui de nombreux commerces ouverts aux touristes, symbole de la « renaissance » de ce quartier (NDE).

 

(13) Heather McDonald, « Baltimore brûle », City Journal, 28 avril 2015.
http://www.city-journal.org/2015/eon0428hm.html

(14) Natalie Sherman, « Suite au nettoyage des émeutes de Baltimore, certains craignent des conséquences économiques à long terme », Baltimore Sun, 19 août 2015.  http://www.baltimoresun.com/business/bs-bz-economic-impact-riots-20150501-story.html#page=1

(15) Eric Garner, Noir mort à New York le 17 juillet 2014 suite à son arrestation violente par un policier.
(16) Mark Puente & Erica Green, E. « Le Maire et le commissaire de police dénoncent l’action d’agitateurs extérieurs », Baltimore Sun, 19 août 2015. http://www.baltimoresun.com/news/maryland/politics/bs-md-freddie-gray-march-pressers-20150425-story.html
J. Fenton, J. (2015) : « La police de Baltimore déclare que des gangs sont en train de “se former” pour abattre des policiers », Baltimore Sun, 27 avril 2015. http://www.baltimoresun.com/news/maryland/crime/blog/bs-md-ci-freddie-gray-gang-threat-20150427-story.html
Doug Donovan, Mark Puente et Luke Broadwater, «  Les experts mettent en doute l’intervention des gangs dans les émeutes », Baltimore Sun, 28 avril 2015.

 

(17) Adolph L. Reed Jr : « Révision de la spécificité noire », Telos 39, printemps 1979. https://libcom.org/library/black-particularity-reconsidered-adolph-l-reed-jr
dans les publications

– « Black lives matter ! » (« Les vies noires comptent »), dans Alternative libertaire n° 251 (juin 2015). Un texte de First of May Anarchist Alliance, créé en janvier 2011 – m1aa.org/
– « Chroniques des révoltes anti-police dans le Missouri et à travers les Etats-Unis (août 2014 /mars 2015) » brochure,  htttp://lechatnoiremeutier.noblogs.org/?s=Etats-Unis
– Dans Le Prolétaire n° 515 (mars-mai 2015), « Les émeutes de Baltimore » et « La colère noire fait trembler les piliers vermoulus de la “civilisation” bourgeoise et démocratique » (Amadeo Bordiga).
– Sur Ferguson un texte : Missouri USA – Solidarité avec les émeutiers de Ferguson, 11-12 août 2014, en français, copie à Echanges ou aussi http://www.lechatnoiremeutier.antifa-net.fr/missouri-usa-solidarite-avec-les-emeutiers-de-ferguson-11-et-12-aout-2014/