Être enfant aujourd’hui en Russie

Une des conséquences des bouleversements économiques de la période post-soviétique est le nombre croissant d’enfants sans domicile fixe. Le gouvernement russe et l’Unesco estiment qu’en 2001 il y avait en Russie jusqu’à 3 millions d’enfants dans ce cas. Certains d’entre eux sont les enfants de parents décédés ou emprisonnés, d’autres ont été abandonnés et d’autres ont fui des familles conflictuelles, maltraitantes et alcooliques. Pour survivre, bon nombre d’entre eux en viennent à mendier, à commettre des délits et à se prostituer.

La consommation de drogues et les suicides constituent également un sérieux problème. Environ 1,5 % des enfants russes sont orphelins. Entre 600 000 et 700 000 enfants (dont 90 % ont encore un parent en vie) vivent en orphelinat. Sur les conditions de vie (la plupart du temps indignes) dans ces institutions, voir le Human Rights Report de 1998.

Ce texte est extrait d’un ensemble de documents venant de Russie publiés à l’occasion d’un projet de loi légalisant le droit pour les parents d’infliger des sévices corporels à leurs enfants (on peut envoyer sur papier ou par courriel l’ensemble de ces textes). Ils émanent d’un sociologue russe Vladimir Sirotin qui se présente comme suit.

« Je m’intéresse beaucoup à la nature de la société soviétique. J’ai compris très tôt qu’il ne s’agissait absolument pas de socialisme. J’ai d’abord pensé que l’URSS et les Etats de ce genre étaient des créations particulières, une nouvelle société de classes, “l’étatisme hiérarchique”, mais par la suite, pendant mes études, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il s’agissait de capitalisme d’Etat. Ainsi, mes idées ont évolué, mais j’ai toujours été de gauche.

J’ai toujours eu envie de travailler sur les droits de l’homme, particulièrement sur les droits des mineurs. Avec quelques amis, j’ai même organisé une “Ligue pour la protection des enfants” clandestine. J’ai participé à la production et à la diffusion illégales d’un manuscrit intitulé Droits de l’enfant (Pravda rebenka). J’ai toujours pensé qu’il est impossible de lutter pour le socialisme sans lutter pour les droits de l’homme, et qu’un véritable socialiste, communiste, ou gauchiste, ne peut que défendre les droits de l’homme dans tous les domaines.

Je suis diplômé de l’Institut culturel. J’ai écrit des articles sur divers sujets, d’abord clandestinement, puis légalement pendant la pe­restroïka. Je vis dans la province de Moscou depuis 1990. Pendant quelque temps, mon travail a paru dans diverses publications, en particulier dans Moscow News, mais par la suite, dans la seconde moitié des années 1990, quand le pays est passé plus à droite politiquement, j’ai perdu cette possibilité de publier dans la presse officielle. J’ai ensuite eu plusieurs emplois ; il y a encore peu de temps, j’étais coursier. A présent, je suis chômeur. »

Vladimir Sirotin est mort à Moscou le 10 janvier 2016 dans des circonstances suspectes lors d’une chute dans les escaliers du métro. Il avait 50 ans.

Quelques observations sur la situation des enfants et des adolescents en URSS/Russie

Le problème des droits des enfants et des adolescents est particulièrement important d’abord parce que ces droits sont inséparables des droits de l’homme en général. Le but principal de l’existence du mouvement de gauche est de les faire pleinement reconnaître et cela n’est possible que dans une nouvelle société, émancipée de toute forme d’oppression et d’exploitation. Très fréquemment, en outre, ce sont les enfants et les adolescents qui ont le moins de droits et subissent l’oppression et la répression les plus fortes, bien qu’ils aient habituellement plus besoin d’être protégés que les adultes.

En ce qui me concerne, ce problème a pour moi une importance particulière parce qu’il a joué un rôle décisif dans la formation de mes convictions de gauche et m’a introduit dans le mouvement dissident alors que j’étais encore à l’école.

Lorsqu’on fait des recherches dans ce domaine, on est frappé par son caractère très systématique : tout changement dans la politique de l’Etat dans quelque direction que ce soit a toujours des conséquences ­radicales et rigoureusement semblables dans le domaine de la pédagogie et de l’éducation.

Voyons cela de plus près.

En 1918, alors que la révolution présentait encore des traits prolétariens, on adopta une série de lois qui auraient dû assurer la protection des enfants et des adolescents et garantir leurs droits. Outre l’interdiction des punitions à l’école (ceci est plus ou moins bien connu), on interdisait également les châtiments corporels dans la famille (ceci est beaucoup moins connu). Sans doute pour la première fois dans l’histoire, la loi privait même les parents du droit de frapper, de fouetter, et de punir leurs enfants !

Au cours des premiers mois qui suivirent Octobre 1917, l’autogestion fut instaurée et exista réellement dans les écoles et dans les autres institutions éducatives, de même que le contrôle par les travailleurs dans les entreprises. En 1918-1919, le travail des enfants fut interdit et celui des adolescents considérablement limité (et même totalement interdit pendant un moment).

On donna des droits égaux aux élèves et aux enseignants ; il existait même des lois qui privilégiaient les élèves, les enfants, et les adolescents. Après la révolution, la responsabilité pénale des mineurs fut pratiquement abolie.

Cette question va de soi : a-t-on pu observer tout cela dans la vie réelle, et si oui, pendant combien de temps ? Permettez-moi cette réponse immédiate : non, pas toujours, pas partout, et seulement pendant une courte période. On mit rapidement fin à ces expériences pour toutes sortes de raisons : dégénérescence de la révolution, effacement et perte de ses aspects prolétariens, affaiblissement de ses composants démocratiques et renforcement de ses composants bourgeois et autoritaires, arriération de la Russie. Puis vint le temps de la contre-révolution stalinienne.

Comme dans tous les autres domaines, et comme le contrôle de la production par les travailleurs, la démocratie à l’école fut rapidement supprimée. On obligea d’abord les entités ­démocratiques à adopter les décisions qu’exigeaient les patrons, puis on les ferma carrément. On restaura les normes comportementales conservatrices et réactionnaires. On recommença à recruter des mineurs pour divers travaux ; leur travail était très souvent exploité. En très peu de temps, non seulement on cessa de lutter contre les coutumes patriarcales de type Domostroi [texte pratique du xvie siècle traitant de la gestion domestique], mais on les réhabilita dans la pratique. (En fait, le pouvoir des parents sur les enfants avait été restauré encore plus tôt, grâce aux dispositions sur le mariage et la famille du code civil de 1926.) Dans les écoles et les institutions éducatives, l’autoritarisme s’intensifia. On restaura un système de punitions, qui allait jusqu’à l’expulsion. On recommença à imposer l’uniforme à l’école ; il fut obligatoire partout dès 1944.

Pire encore, peu de gens réalisent que dans les années 1930, un certain nombre d’institutions éducatives fermées, et particulièrement à partir des années 1940 certaines écoles en province (1), rétablirent les châtiments corporels, la canne et le fouet ! Cela se fit dans une semi-clandestinité, mais ne fut jamais dénoncé.

On recommença à appliquer des mesures pénales aux mineurs. Pendant les épisodes de répression stalinienne, nombre d’enfants et d’adolescents (en même temps que les adultes) finirent en prison, dans les camps, dans les colonies spéciales, et y moururent, et furent même exécutés. En 1935, on avait officiellement le droit de tirer sur les mineurs de 12 ans et plus ! Pendant la terreur, surtout pendant la seconde partie des années 1930, nombre d’enfants mineurs dont les parents avaient été arrêtés furent envoyés dans des institutions spéciales qui leur étaient réservées, où le régime n’était guère différent (voire pas du tout) de celui des prisons et des camps. Certains y moururent. Les autres furent ultérieurement envoyés en grand nombre dans les camps (2). Les mineurs furent durement punis par le décret du 7 août 1937 (la terrible « loi des cinq épis de blé »), pour des actes délictueux et à la suite d’accusations de nature politique selon le célèbre article 58 (3). Bien entendu, la plupart du temps, ces « crimes » étaient tout à fait imaginaires. La proportion de mineurs s’élevait à 19 % du nombre de prisonniers dans la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) en 1937 et à 15 % en 1939 (4).

En 1940, on assista à l’adoption de la monstrueuse loi « Sur les travailleurs de réserve de l’Etat en URSS », selon laquelle de nombreux écoliers furent envoyés de force dans des écoles professionnelles (écoles de formation au travail en usine FZO), où le régime était souvent semi-militaire. Ceux qui refusaient cette formation se rendaient coupables d’absentéisme, ou qui s’enfuyaient, étaient officiellement punis par la relégation dans un camp de travail. Le régime de Staline se montrait implacable envers toutes les catégories de la population !

Suite à la mort de Staline et au xxe Congrès du parti, on abandonna ou adoucit certaines de ces pratiques les plus odieuses. On relâcha et réhabilita de nombreux mineurs (ainsi que des adultes). Les cruelles lois sur le recrutement forcé (travailleurs de réserve) et sur le rattachement au lieu de travail furent annulées. On démantela les colonies spéciales. Le recours systématique à la violence diminua dans les écoles et même dans les institutions éducatives fermées et dans les colonies.

Toutefois, les fondements du régime ne furent pas modifiés, non plus que sa politique, sa théorie et sa pratique dans le domaine de l’éducation et de la pédagogie. Le conservatisme autoritaire, l’idée que l’obéissance et la soumission importent par-dessus tout et que la désobéissance doit être réprimée, demeurèrent le principe de base de la pédagogie ­soviétique.

Les encyclopédies pédagogiques et nombres d’ouvrages pédagogiques publiés en Union soviétique condamnaient et ridiculisaient les concepts de « droits des enfants » et de « droits des adolescents », en les qualifiant carrément de « bourgeois » ! En dépit des discours démagogiques sur l’humanité de notre système d’éducation et de la condamnation officielle des châtiments corporels, on insistait sur la nécessité de l’obéissance, de l’exécution inconditionnelle de toutes les exigences ou ordres des éducateurs, des enseignants, des parents, et des autres adultes. On condamnait fermement le « libéralisme » dans l’éducation.

En outre, certains ouvrages littéraires, certaines publications consacrées à l’éducation approuvaient les punitions corporelles, en tant que « moyens sévères d’exercer son influence ». Je l’ai constaté plusieurs fois, par exemple dans la revue Chelovek i zakon (L’Homme et la Loi – il s’agissait en vérité d’une revue très conservatrice même selon les critères soviétiques.) Double et fonctionnant sur plusieurs niveaux, la moralité de la société soviétique est restée fidèle à elle-même dans toutes les sphères de la vie humaine !

Mais la vie continuait. A partir des années 1970, à mesure que le mouvement dissident émergeait et s’étendait, de plus en plus d’enfants et d’adolescents étaient enclins à défendre leurs droits et à rejeter la pédagogie punitive, l’autoritarisme, et l’obéissance inconditionnelle.

Avec le temps, ce phénomène s’étendit suffisamment pour commencer à inquiéter sérieusement les dirigeants soviétiques. Permettez-moi d’évoquer un fait peu connu mais exact. Pendant une réunion de l’exécutif du KGB à la fin des années 1970 ou au début des années 1980, plaisantant à demi, un général suggéra qu’il serait peut-être bon de dresser la liste des catégories de la population les plus « dangereuses » pour le régime. Les autres reprirent cette idée avec beaucoup d’intérêt. En bref, cette idée atterrit sur le bureau d’Andropov lui-même (5). Ordre fut donné de faire la liste des éléments les plus « indésirables » et les plus « dangereux » de notre société, les gens qui posaient le plus de problèmes graves pour le régime. Voici cette liste :
1) les dissidents ;
2) les enfants désobéissants et les adolescents difficiles ;
3) les membres des « mauvais » groupes ethniques (d’abord les Juifs, bien sûr, ainsi qu’un certain nombre d’autres groupes, en particulier ceux réprimés sous Staline) ;
4) les acteurs et entrepreneurs de l’économie souterraine ;
5) les criminels et autres.

J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit ni d’une plaisanterie ni d’une invention. Je l’ai découvert dans plusieurs sources indépendantes les unes des au­tres. Et en dé­pit du secret qui l’entourait, cette information fuita en Occident. (D’ailleurs, c’était plaisant de figurer en si bonne place parmi les ennemis du régime, nous en étions très fiers.)

Des associations et des cercles apparurent, qui prenaient la défense des droits des enfants et des adolescents. Ils étaient malheureusement peu nombreux, mais ils existaient. Certains publiaient même des ouvrages manuscrits. Par exemple, notre groupe de Kharkov publiait une collection intitulée « Droits de l’enfant ».
Bien entendu, on continua à réprimer brutalement les droits de l’homme en général et les droits de la génération montante (et dans certains cas, ceux-ci en particulier). A tous les niveaux !

Malheureusement, hormis les dissidents bien sûr et quelques membres de la gauche, les marxistes et les groupes anarchistes accordaient très peu d’attention à la défense spécifique des droits des enfants et des adolescents. L’académicien Sakharov a décrit quelque part comment le système éducatif épuisait les élèves sans leur fournir une compréhension réelle ; il déplorait aussi que les jeunes soient élevés dans le respect excessif des figures d’autorité. On trouvait parfois quelque chose dans les écrits d’autres démocrates bourgeois. Toutefois, ils ne tenaient guère compte de ces problèmes, et certains niaient carrément ces droits, s’y opposaient ou promouvaient leur restriction. Ce genre de comportement ne concernait pas du tout uniquement la fraction antidémocratique et la plus à droite du mouvement dissident.

Suite à l’irruption de la Perestroïka, on a commencé à aborder en public (surtout à partir de 1988) le sujet des droits des enfants et de leurs fréquentes violations. Mais d’une part, on n’en a pas dit assez. Et d’autre part, rien n’a changé de manière significative en dépit de la condamnation des méthodes d’éducation punitives et autoritaires dans la presse et dans les autres médias de masse.

On a dévoilé des statistiques choquantes. Par exemple, nous avons appris que chaque année dans notre pays, deux millions d’enfants étaient sévèrement battus par leurs parents. Environ 200 000 d’entre eux étaient gravement blessés, et dans plusieurs milliers de cas ces blessures étaient mortelles. Naturellement, ces chiffres ne tenaient pas compte des châtiments corporels « légers » ou des corrections « modérées ».

On a commencé à publier des enquêtes qui montraient la fréquence des corrections, des punitions et des humiliations subies par les enfants et les adolescents dans leurs familles. Selon l’une de ces enquêtes, effectuée fin 1987 et publiée dans le magazine Semya (Famille) (1988, n°3), au moins 60 % de parents ont recours au fouet, aux corrections, ou à d’autres châtiments corporels. (7 000 écoliers entre la 3e classe et la 10e classe (6) ont été interrogés de manière anonyme dans plusieurs villes du pays)

Cependant, la presse officielle ainsi que certaines publications pédagogiques ont périodiquement condamné l’éducation répressive et les exigences d’obéissance inconditionnelle, mais souvent sans beaucoup de constance, et parfois avec des réserves.

Après la chute de l’URSS, la situation a de nouveau changé dans le mauvais sens en Russie post-soviétique. De plus en plus souvent, on a vu apparaître des déclarations et des recommandations issues du Domostroi ou d’autres travaux de ce genre. Dans nombre de cas, la littérature pédagogique a commencé à faire ouvertement l’éloge de la « sévérité », des méthodes punitives et répressives, et des châtiments corporels. Tout à fait ouvertement. Les « travaux » de nombre de réactionnaires, y compris des pédagogues, étaient largement répandus : auteurs de différents pays et de différentes époques, de Jean Chrysostome et du prêtre Sylvestre (l’auteur du Domostroi) au célèbre obscurantiste américain, le Dr James Dobson (qui pourrait bien, en fait être mieux connu et plus respecté ici en Russie qu’en Occident ou aux États-Unis) (7).

La propagande officielle s’est à nouveau concentrée exclusivement sur l’« obéissance », l’autorité, etc. C’était déjà le cas sous Eltsine, et cela s’est accentué quand Poutine est arrivé au pouvoir. Le thème de la protection des droits des enfants et des adolescents a pratiquement disparu même dans des médias « démocratiques » comme le journal Novaya Gazeta et la station de radio Ekho Moskvy, et il est en réalité devenu l’exclusivité d’un tout petit nombre de publications spécialisées dans les droits de l’homme.

Mais la réalité demeure très inquiétante. Comme par le passé, quelque deux millions d’enfants sont sévèrement battus par leurs parents chaque année.

Selon des organisations pour les droits de l’homme, le nombre de suicides d’enfants et d’adolescents a doublé au cours des années 1990 ! Au cours des années 1980, il y avait environ 2 000 suicides par an d’enfants de moins de 12 ans dans l’ensemble de l’URSS. (Il faut savoir que la population de la Russie ne comprend qu’un peu plus de la moitié de celle de l’URSS.) Les mêmes sources selon lesquelles 16 % des écoliers subissent des violences physiques de la part des enseignants (beaucoup plus que pendant la « période de stagnation » ou de la Perestroïka), tandis que 22 % sont régulièrement soumis à de fortes pressions morales et psychologiques.

Au moins un million d’enfants travaillaient pendant les années 1990.

Beaucoup d’écoles ont réintroduit le port obligatoire de l’uniforme, ou sont en train de le faire. Il avait été aboli au début des années 1990.

Avec Poutine, on a assisté au renouveau d’une mesure aussi ignoble et répugnante que le couvre-feu pour les adolescents : entre 21 heures et 6 heures, les mineurs n’ont pas le droit d’être dans la rue ou dans les « endroits publics » à moins d’être accompagnés par des adultes. Dans certaines régions de Russie, c’était le cas depuis longtemps. Ainsi à Moscou, le couvre-feu est officiellement effectif depuis 2003. Toutefois, il est à présent appliqué de manière plus rigoureuse.

Cette pratique existait aussi en URSS, depuis l’époque de Staline, mais au moins pendant la période de stagnation, elle nt pas appliquée strictement. Le couvre-feu commençait à 21 heures pendant la période scolaire ou à 22 heures pendant les vacances et prenait fin à 6 heures. Je me souviens que nous l’enfreignions constamment et que, pour autant que je sache, personne n’a jamais été arrêté pour cela. Vers la fin de la Perestroïka, cette mesure avait été abolie par la loi.

Récemment, et déjà sous Medvedev, les autorités régionales étaient autorisées à instaurer des couvre-feux, et ces autorisations venaient souvent d’en haut, sous le prétexte cynique de protection des droits des mineurs ! Il est difficile d’être plus ignoble et plus cynique ! Un certain nombre de régions ont dorénavant légalisé cette mesure.

La charge de travail moyenne dans les écoles et dans les institutions éducatives s’est alourdie. Elle était déjà très lourde à l’époque soviétique, plus lourde qu’en Occident. En même temps, les autorités font tout ce qu’elles peuvent pour s’assurer que seule l’élite reçoive une excellente éducation ! C’est principalement ce qui explique l’instauration de l’Examen unique d’Etat, l’augmentation des frais d’inscription à l’université, la séparation des bachelors et des masters, et beaucoup d’autres choses.

Pendant ce temps, l’état de santé de la population en général, et celui des écoliers en particulier, s’est sérieusement détérioré pendant les années 1990 et 2000, par rapport à ce qu’il était à la fin de la période soviétique. Le taux de mortalité des mineurs s’est considérablement élevé dans la plupart des domaines. Il y a eu dans ce pays beaucoup plus de détresse sociale au cours des dernières 17 années qu’au cours des décennies précédentes et cela, bien entendu, concerne aussi les enfants et les adolescents..

La chute du niveau de vie déjà bas suite à des « réformes » criminelles a eu de graves conséquences pour la majorité des gens, et particulièrement pour les enfants et les adolescents. La politique criminelle de l’Etat russe et de la classe dirigeante n’a vraiment aucune limite !

V. S.

(Traduit de l’anglais par A. G.)

(1) Pendant la période de « géorgianisation » forcée de l’Abkhazie, les enseignants géorgiens frappaient les enfants abkhazes qui parlaient leur langue maternelle.
(2) Les enfants pouvaient y échapper s’ils étaient recueillis par des parents ou des voisins.
(3) D’après la « loi des cinq épis de blé », un paysan mourant de faim qui prenait quelques grains dans un champ était passible d’emprisonnement ou de mort. L’article 58 du Code pénal concernait les « activités contrerévolutionnaires ».
(4) Voir V. Zheromskaya, Demograficheskaya istoryia Rossii v 30-e gody. Vzglyad v neizvestnoe (2001).
(5) Secrétaire général du PCUS (successeur deBrejnev) de novembre 1982 à fébrier 1984.
(6) L’école est obligatoire et gratuite à partir de 6/7 ans jusqu’à 16/17 ans et elle est répartie sur 11 classes. Les enfants dont parle ce sondage seraient donc âgés de 9 à 15 ans.
(7) Dobson est diplômé en psychologie de l’enfant ; il se fait passer pour un expert de la famille. Il est également évangéliste et d’extrême droite. Sa recommandation de la fessée a déclenché des polémiques.

Tunisie. La misère de Kasserine

Des  manifestations ont eu lieu partout en Tunisie  deux jours après la mort d’un chômeur, Ridha Yahyaoui, à Kasserine, le 16 janvier 2016. Le jeune homme de 28 ans s’est électrocuté, après être monté sur un poteau près du siège du gouvernorat pour protester contre son retrait d’une liste d’embauches dans la fonction publique. Pour comprendre la situation économique en Tunisie, j’ai analysé la condition socio-économique de la ville la plus émergée  en Tunisie : Kasserine.

Le gouvernorat de Kasserine est situé au centre-ouest de la Tunisie, tout au long de la frontière algérienne sur 220 km. Il s’étend, du nord au sud, de la région de Thala à la steppe semi-aride de Mejel Bel Abbès. De l’est à l’ouest, il s’élève graduellement des confins du Kairouanais au massif du djebel Chambi, le point culminant de la Tunisie (1 544 m). Il est limité au nord par le gouvernorat du Kef, à l’est par les gouvernorats de Seliana et Sidi Bouzid, au sud par le gouvernorat de Gafsa, à l’ouest par la wilaya de Tbessa en Algérie.
Créé en 1956, lors du premier découpage administratif de la Tunisie indépendante, le gouvernorat avait pour chef-lieu la ville de Sbeïtla. Depuis 1965, celui-ci a été transféré à Kasserine. Il est constitué de treize délégations : Kasserine Nord ; Kasserine Sud ; Sbeïtla ; Sbiba ; Jedliène ; Ayoun ; Thala ; Ezzouhour ; Haidra ; Foussana ; Feriana ; Mejel Bel Abbes et Hassi Frid. Ses principaux centres urbains sont Kasserine ville (19,7 % de la population), Sbeïtla (17 %), Sbiba et Feriana.
Abandon scolaire
Il comptait 43 9243 habitants en 2014, cette population connaissant un taux de croissance annuel de 0,64 % et une densité caractérisée par de forts contrastes – en moyenne 53 habitants au km2, la moyenne nationale étant de 67 habitants au km2. Kasserine est une région où 50 % des habitants n’ont pas de niveau d’instruction : 20,5 % sans aucun niveau, 37 % le niveau primaire. Ces proportions effrayantes nous ont fait rechercher des chiffres au niveau des délégations, mais la situation s’aggrave : à Feriana, le taux de réussite au baccalauréat recule de 51,7 % en 2008-2009 à 11,1 % en 2010 -2011. Une problématique sociale évidemment marquée par l’espérance de la vie scolaire entre les sexes, entre délégations et entre catégories sociales.
Beaucoup de questions ont été soulevées en face de l’abandon scolaire, telles les conditions et les situations dans lesquelles les élèves accèdent au savoir, les types de supports pédagogiques et les équipements informatiques et sportifs existant dans les établissements. D’autres questions rejoindront l’aspect qualitatif de l’encadrement éducatif au niveau régional.
Selon les focus, groupes organisés en mars 2015 par des organisations de la société civile (OSC) à Kasserine, les causes de l’abandon scolaire s’expliquent par la faiblesse au niveau de l’infrastructure des établissements d’enseignement : la majorité est mal équipée. Les régions rurales souffrent d’un nombre insuffisant d’enseignants, d’absence d’eau potable, d’éclairage et de moyens de transport alloués aux élèves. La dégradation de la qualité de l’enseignement public a favorisé l’installation des établissements d’enseignement privés et dont l’accès est trop cher, ce qui pose la question : Peut-on encore parler du droit à une éducation gratuite ?
Bien que l’abandon scolaire complique encore la condition régionale du marché de l’emploi à Kasserine, la formation professionnelle reste l’un des chemins alternatifs de l’insertion professionnelle. Mais ce qui est remarquable est la faible capacité de formation qui ne couvre qu’un tiers des demandes. Les 28 centres, dont 7 publics et 21 privés localisés dans 5 délégations, ne forment que 50 % des personnes qui y ont accès. D’autre part, une nécessité de développer le modèle de formation (alternance : entreprise + centre) s’impose surtout face au déclin de certains programmes comme la menuiserie /l’artisanat ou la formation en textile, insuffisante par rapport aux besoins. Ceci est clairement justifié lorsqu’on aborde l’emploi par niveau d’instruction : les employés appartiennent essentiellement au niveau primaire avec un pourcentage qui atteint 38 % dont 19 % sont des femmes. On note également que le taux d’analphabétisme chez les femmes est égal à 41,6 %. L’insertion professionnelle en milieu rural occupe 58,3 % du marché de l’emploi dans la région de Kasserine.
Les conditions de vie des individus et des ménages sont le résultat des stratégies des politiques publiques (en matière d’infrastructures, d’éducation, de culture…) et des comportements de divers acteurs tels que les entreprises, les associations. L’insuffisance en matière d’infrastructures caractérise le territoire de Kasserine : 121 espaces de l’enfance, 44 espaces du sport et de la jeunesse, 20 espaces culturels, pour une population qui atteint les 400 000 personnes. Pas plus de 1,3 % des Kasserinois ont accès à Internet. Cela peut être inutile devant le poids de la demande d’une population très jeune.
Pour les ménages, les principaux indicateurs de condition de vie sont mieux développés dans le milieu communal ; le taux de branchement en eau potable est de 27,7 % pour les ménages non communaux face à un taux de desserte en eau potable qui est égal à 95 % ce qui pose des problèmes d’accès à ces infrastructures, et de la qualité de l’eau.
Les enjeux dans le domaine de la santé retiennent de plus en plus l’attention à Kasserine. 3 200 personnes en moyenne se partagent un seul médecin et 366 lits (source : Le gouvernorat de Kasserine, ministère du Développement et de la Coopération internationale, 2012). Le taux de prise en charge par médecin ainsi que la qualité du traitement dépensé renvoient à des situations de vulnérabilité, de précarité, d’insécurité, de pauvreté et d’exclusion. L’activité économique en est affaiblie, alors que la croissance et le bien-être doivent se connecter à des conditions sanitaires convenables.
Récapitulons l’ensemble des équipements et des établissements de santé : un seul hôpital régional, six hôpitaux de circonscription, 106 centres de santé de base, 7 centres de PMI et 13 laboratoires d’analyses dont un est privé, 199 médecins dont 29,6% spécialistes travaillant dans le secteur privé, un cadre paramédical composé de 995 agents dont 28,1% de techniciens supérieurs, plus de 909 000 consultations enregistrées dans le secteur public, c’est-à-dire deux consultations par citoyen et par an.
Les ressources humaines constituent la ressource primordiale que le système de santé doit mobiliser pour créer les conditions nécessaires à une amélioration de l’état de santé de la population. La ville de Kasserine souffre d’une insuffisance aiguë en personnel soignant,  déficit quantitatif autant que qualitatif.
Dans la majorité des régions de la Tunisie, il existe des déséquilibres significatifs entre les hommes et les femmes sur le marché du travail. A Kasserine le taux de chômage durant l’année 2010 s’est élevé à 27,5 % chez les femmes. L’analyse de la répartition des employés par sexe montre que le taux des employés masculins a atteint 81 %.
Cette problématique du genre a des origines dans l’éducation ; l’accès des femmes à l’éducation reste difficile, surtout dans les milieux ruraux qui connaissent un taux d’analphabétisme de 30 % en 2010, taux qui est de 18,4 % chez les hommes et de 41,6 % chez les femmes.
Activité industrielle
La population active à Kasserine est répartie principalement sur le secteur des services  – 45 % des actifs dont 20 % dans les services non-marchands du secteur public. L’agriculture reste le premier secteur générateur d’emplois avec 29 % des actifs pour cette population à caractère fortement rural (59,3%).
Avec un taux d’activité faible qui ne dépasse pas 41,2 %, le gouvernorat de Kasserine est classé au niveau national dans les derniers rangs (18e place sur 24), bien que l’activité industrielle soit riche et diversifiée. Dès 1963, le gouvernorat a connu l’installation du complexe cellulosique qui présente la première industrie de papier à base d’alpha en Tunisie, la Société Tuniso-Andalouse de ciment blanc (Sotacib, située à Fériana), la société Interchaux (à Thala), la Marbrerie de l’Ouest (à Thala) et la Céramique de l’ouest privatisées par la suite, et divers autres unités créées par des investisseurs privés comme la Société de papiers fins, la Société de papiers cartonnés, la minoterie de Sidi Tlil , le Blanc minéral de Tunisie , la société de peinture Ripolin, la société Poly plastique, la Société de céramique de Sbeïtla et les entités Benetton de textiles.
Un tableau de la répartition des entités industrielles témoignerait de la forte présence du secteur de textiles et d’habillement par rapport aux autres types d’industrie. En effet la société de textile Benetton a lancé en 2007 un partenariat avec de jeunes promoteurs tunisiens, dans le cadre de contrats de sous-traitance financés par la Banque de l’Habitat (BH). Cet accord s’inscrit dans le cadre de la politique gouvernementale qui offre des avantages supplémentaires à toute entreprise choisissant de s’implanter dans une région défavorisée pour y créer des emplois. Environ 33 unités de production ont été créées employant 3 000 salariés et apprentis, à 90 % des femmes pour un salaire qui ne dépasse pas 257 dinars/mois c’est à dire 5,5 euros/jour, un salaire qui ne dépasse pas le taux des salaires minimums garantis (Smig) en Tunisie. Le paysage économique a été transformé après 2007, l’arrivée de Benetton a laissé dans l’abandon une population rurale caractérisée par le pourcentage de chômage le plus élevé en Tunisie. Sans tradition en confection Kasserine se trouve face à un secteur fragile caractérisé par la non-durabilité et la main-d’œuvre à faible coût (1).
L’alfa est une plante naturelle qui constitue un pilier de première importance dans le développement régional à travers la transformation industrielle qui contribue à la diminution du taux de chômage au niveau urbain et qui occupe des milliers de personnes dans le milieu rural. La valorisation de cette plante peut s’appuyer sur le secteur de l’artisanat, qui présente aussi une activité utile à un milieu pauvre. L’exploitation artisanale de cette plante consiste en la fabrication et la confection des couffins et des tapis.
Pour un tissu économique peu varié et dominé par les activités traditionnelles basées sur l’exploitation des ressources naturelles qui sont peu créatrices d’emploi et de valeur ajouté, la plante de l’alfa constitue un pilier de première importance économique dans la région de Kasserine et s’impose comme une évidence économique. La Société nationale de cellulose et de papier alfa (SNCPA), premier employeur dans la région, représente actuellement une menace susceptible de détruire l’environnement sur des kilomètres à la ronde, aussi capable de provoquer des pathologies respiratoires et digestives chez les habitants. Six unités rassemblent la production de la pâte d’alfa, la fabrication des produits chimiques, la fabrication de papiers, une usine de fabrication de chaux, deux chaudières et une dernière pour l’assainissement des eaux sont à l’origine de dégagements de fumées contenant une grande quantité de chlore qui provoque des maladies pulmonaires chroniques. Des centaines de malades souffrent d’une diminution de capacité physique. la question qui se pose est de savoir si SNCPA est prête à s’impliquer dans la responsabilité sociétale vis-à-vis des effets de ses activités sur la société et sur l’environnement.
Toutes les délégations du gouvernorat de Kasserine sont classées en zones de développement régional prioritaire, c’est-à-dire bénéficiant du maximum d’encouragements prévus par le code de l’investissement, mais cette discrimination positive ne semble pas avoir produit un impact significatif concernant l’attractivité de l’investissement privé. Le gouvernorat de Kasserine a bénéficié pendant la période 1992-2010 de 1 253 millions de dinars, soit 2,1 % de l’ensemble des investissements privés réalisés dans le pays occupant ainsi la 11e position par rapport à l’ensemble des 24 gouvernorats. L’analyse de l’investissement privé par habitant confirme également le retard enregistré par le gouvernorat de Kasserine dans ce domaine : avec un montant moyen par habitant de 2 856 dinars, ce gouvernorat enregistre un ratio largement faible par rapport à la moyenne nationale (5 742 dinars). Par conséquent, le paysage socio-économique régional reste entre deux voies : un ralentissement de la croissance de la population et un taux de chômage élevé, ce qui produit la migration des habitants vers les régions littorales, surtout celle des femmes qui travaillent dans le textile (PREDD).
Beaucoup de questions à poser sur plusieurs paradoxes en termes d’objectifs, de logique et d’approche. La planification économique était plutôt verticale, émanant des pouvoirs publics centraux et non régionaux .
H. H.

NOTE

(1) www.jeuneafrique.com/207413/societe/kasserine-fait-sa-r-volution-avec-benetton – Voir aussi www.webdo.tn/2011/ 07/06/benetton-sous-paie-les-petites-mains-de-kasserine/