Nuit debout : un patchwork, expression d’un ras-le-bol généralisé

Il est difficile de situer le début d’un mouvement, entre les revendications de tel ou tel groupe et/ou les attributions faciles des médias et des politiques pour qui il faut toujours un leader ou un groupe pour lancer ce qu’ils n’arrivent pas à comprendre. Ce qui est certain, pour tout mouvement du genre de Nuit debout, c’est que si l’idée en a pu venir chez un individu et/ou un groupe, le fait n’a pu naître que d’une situation globale qui s’est établie progressivement, et que le développement d’un tel mouvement vient plus de l’existence de cette situation que de la volonté et de l’activisme des promoteurs initiaux.
Ce serait ainsi qu’à la suite de la projection d’un film, Merci Patron, que les initiateurs et spectateurs seraient convenus, le 23 février, d’une convergence des luttes notamment autour du rejet du projet de réforme des relations de travail connu sous le nom de « loi el Khomri » ou « loi travail ». D’où un appel, relativement suivi dans les milieux  étudiants et lycéens, à des occupations et manifestations qui devinrent relativement importants à partir du 9 février mais restèrent cependant dans certaines limites (par exemple, sur les 188 lycées que compte Paris, une trentaine furent bloqués). Dans la même période, les syndicats organisaient une riposte contre la même loi, mais à leur façon, c’est-à-dire de manière à garder le contrôle des grèves et manifestations. Si le congrès de la CGT qui se tenait au même moment, lança un appel à tenir dans les entreprises des assemblées générales pour décider de la grève ; si cet appel répondait manifestement à une pression de la base et aussi au désir d’être présent dans tout mouvement pouvant surgir sur cette opposition à la « loi travail », il ne fallait pas pourtant se méprendre sur les intentions réelles du syndicat et des autres syndicats qui pouvaient s’y associer. Il y eut une convergence et une participation communes, bien que non mélangées, à la manifestation du 31 mars qui ne réunit pas pourtant les grandes foules ; ce succès tout relatif donna l’opportunité recherchée par les initiateurs du mouvement étudiant-lycéens de lancer, à la fin de cette manifestation, l’occupation nocturne de la place de la République à Paris, une place centrale assez grande pour contenir des foules et symbolique car point de départ historique de nombre de manifestations ouvrières. C’est ainsi que naquit le mouvement Nuit debout qui dure encore plus de soixante jours après son lancement.
Sur cette place où s’est située la première assemblée, ce rassemblement nocturne quotidien a pris une dimension variable dans le temps, sous l’effet de la répression mais aussi de la météo, des tentatives d’appropriation par les plus radicaux, et la lassitude d’une stagnation évidente. Mais, depuis le début s’y retrouvent à la fois ceux qui ont – vaguement mais fortement – un ras-le-bol de leur vie dans cette société et ceux qui dans un domaine spécifique luttent contre les conséquences malfaisantes du système (les « anti » de toutes sortes, des antinucléaires aux anticruauté envers les animaux en passant par le droit au logement ou la révolution verte). Tous ces derniers pensent, par des débats sur le sujet qui les anime, faire prendre conscience de ce problème spécifique, vraisemblablement trouver de nouveaux participants à leur lutte et peut-être espérer qu’une cohérence de l’ensemble intégrera leur combat spécifique dans l’esquisse d’une autre société, qu’un élargissement du mouvement tendrait à définir ou commencer à réaliser.
Tout cela donne une vie particulière à Nuit debout, mais ce patchwork ne semble pas se coaguler en une unité quelconque, au-delà de la volonté évidente de « continuer ». Pour le moment, on ne peut pas dire que quoi que ce soit soit sorti de ces débats généraux ou spécifiques même quant à l’organisation matérielle pour satisfaire les besoins les plus élémentaires des participants qui parfois ont atteint plusieurs milliers.
En cela, Nuit debout s’apparente à tout un ensemble de mouvements d’un type nouveau – à savoir l’occupation permanente d’un espace public – qu’on retrouve internationalement sous des appellations diverses – Révolutions de couleur – Printemps arabe – Occupy… Outre cette récurrence historique on y trouve d’une part une certaine confusion dans l’expression des motivations qui peuvent les caractériser, d’autre part le fait que n’associant pas directement les travailleurs ou leurs organisations ils diffèrent  des processus traditionnels de la lutte de classe ; ce qui entraîne que leurs détracteurs les caractérisent comme actions des classes moyennes.
On doit constater que Nuit debout a présenté rapidement des limites qui l’ont enfermé dans un espace étroit comparé aux occupations d’espaces publics telles que les places Tahrir, Puerta del Sol ou de Catalogne, Occupy Wall Street… en 2011, place Maidan en 2014, etc. Ces limites qui ne semblent pas, pour le moment être franchies relèguent Nuit debout de plus en plus à ce qu’il était dans l’esprit de ses promoteurs, une avant-garde – mais qui n’a nullement joué ce rôle et qui se réduit, quelles que soient les  intentions des participants, à une stagnation. Tout mouvement qui stagne, passée sa période d’essor signe, en général, sa fin. Cet essor et ce déclin sont particulièrement évidents dans la participation aux manifestations organisées par les syndicats, dont les animateurs de Nuit debout pouvaient espérer que leur mouvement s’étendrait à la masse des travailleurs.

Finalement, en dépit de ces limites dans lesquelles la répression a pu jouer un rôle (bien qu’il y ait une dialectique entre l’amenuisement du mouvement et les possibilités d’action répressive), ce sont les organisations du pouvoir économique, social et politique qui se sont montrées les plus préoccupées par le tour qu’a pris Nuit debout, pas seulement dans sa violence marginale mais dans l’esprit qui l’anime. Confusément mais nettement, la « libre parole » est la négation de toutes les structures de représentation, base même de tout le système de domination capitaliste. Il y a d’ailleurs une certaine contradiction dans la participation aux défilés syndicaux qui font partie intégrante de ces structures de représentation et la tendance confuse du mouvement à vouloir s’en échapper.
Des critiques fréquentes touchent l’utilisation d’un vocabulaire comme « citoyen » ou « démocratie » ou autres qui montreraient que les participants ne sont guère que des réformistes sans l’ambition d’un changement radical ; ces critiques sont mal venues car  ces mots peuvent avoir, dans l’esprit de ceux qui les emploient, un sens beaucoup plus radical – et ils s’en servent car ils ne trouvent pour dire ce qu’ils ressentent aucun autre vocabulaire – et pas, notamment, dans une glose politique d’extrême gauche qu’ils ignorent.
On peut considérer que toutes ces limites apparaissent dans un ensemble de caractéristiques constatées sur le terrain même, essentiellement place de la République à Paris. Ces caractéristiques ne sont pas la cause des limitations relevées ; elles ne sont que l’expression de la difficulté – pour des raisons à rechercher – de trouver, alors qu’il existe un malaise et un ras-le-bol général, qui s’exprime par exemple dans une abstention massive aux processus électoraux, un commun dénominateur qui puisse soulever un mouvement puissant. On ne peut faire un procès aux protagonistes ou aux acteurs de Nuit debout d’avoir échoué, mais on doit avant tout les féliciter d’avoir tenté et posé ainsi un jalon dans un type d’action qui sans nul doute se renouvellera. Chacune des constatations ci-après pose un pourquoi dont on peut discuter car cela peut décrire une situation globale :
– les participants chaque soir étaient en grande majorité des « blancs ». Il n’y avait pratiquement pas d’immigrés, quels qu’ils soient ;
– les participants appartenaient pour la plupart à la génération 25-45 ans. Le mouvement des lycéens beaucoup plus important qui s’est déroulé au même moment a cohabité avec Nuit debout mais ne s’y est pas mêlé, cette catégorie de jeunes ne fut guère présente sur la place. C’est particulièrement marqué pour les jeunes et moins jeunes de banlieue qui avaient participé massivement au mouvement anti-CPE de 2006 ;
– le mouvement n’a pas entraîné de perturbations notoires dans les processus économiques et n’a pratiquement pas associé les travailleurs d’une manière efficace à un soutien quelconque, alors même que le but – l’abandon de la loi – les concernait particulièrement;
– il n’est pas dit que si les participants avaient pu aller plus de l’avant – par exemple parvenir à plus de cohérence et la formuler non dans un programme de revendications mais dans une sorte de réflexion globale, la situation présente aurait pu être différente. Ce qui est évident c’est que le seul thème « abandon de la loi travail » (une loi dont on ne connaît pratiquement pas le contenu actuellement) n’était pas cet élément fédérateur que les protagonistes pouvaient espérer ;
– on doit constater que si des tentatives dues à des initiatives locales (et non heureusement à l’envoi d’agitateurs), ont été faites pour étendre le mouvement à toute la France  elles n’ont pas non plus mobilisé les foules, mis à part dans quelques villes, et ont présenté les mêmes caractères et limites que celles du mouvement parisien.
Que dire de plus ? Comme nous le soulignions au début de cet article, on ne peut même pas avoir une réflexion sur tout ce qui a été échangé au cours de ces mois d’existence tant ces propos révèlent des éléments divergents, des cas individuels et aucune cohésion dans une réflexion plus générale pouvant aller plus profondément dans les causes de la faillite d’un système dont la conséquence la plus marquante est la disparition du consensus nécessaire à sa survie.
Mais, même à travers ses limites et ses faiblesses, l’existence même de ce mouvement Nuit debout apparaît être un témoin et certainement une étape vers une prise de conscience collective de cette faillite d’un système. L’avenir dira sous quelle forme et à quelle dimension.  Dans ce qu’elle sera en fait et pas du tout dictée par l’un ou l’autre, pas par nous en tout cas
H. S.

Hongkong : 2014, la « révolution des parapluies »

Cet article est paru dans Echanges n° 151 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2457)

Fin septembre 2014, les médias occidentaux commencent à relater le déroulement des manifestations de masse à Hongkong en les comparant ou les assimilant aux « révolutions (1) de couleur » dans les ex-pays de l’Est européen, des « printemps arabes », ou des mouvements « occupy » de différents pays de l’Union européenne et aux Etats-Unis. Ce mouvement d’opposition politique de Hongkong, qui avait commencé par une revendication démocratique, met directement en cause les relations de ce territoire avec Pékin et le Parti communiste chinois, relations dont il n’est qu’une péripétie  depuis le rattachement spécifique de ce territoire à la Chine en 1997. Lesdits affrontements, dont les prémices peuvent remonter à quelques années, s’ils ont atteint une certaine dimension dans la mobilisation et dans le temps, n’ont pas été au-delà des affrontements rituels avec la police. Et ils se sont progressivement affaiblis pour s’éteindre à la fin de cette année 2014 en laissant en suspens l’ensemble des problèmes autour d’une gestion démocratique du territoire.
Si, à propos de ces remous, ont fleuri les comparaisons avec les mouvements « occupy », voire avec Tiananmen en 1989, force est de constater que s’il offrait dans la forme une similitude avec tous ces mouvements par le fait d’occuper en permanence un lieu public, il n’a rien d’autre à voir avec ces mouvements, eux-mêmes bien disparates. Il pourrait s’approcher de certains de ces mouvements visant à déstabiliser un régime en place, mais on ne peut que constater, avant d’examiner ce que fut cette « révolution des parapluies », que Hongkong n’est plus qu’en marge d’une Chine en prodigieux développement économique. Et cette révolution, si elle eut la prétention d’influer le cours de la Chine tout entière, ne fut tout au plus qu’une piqûre d’épingle.
Du fait de cette marginalité et d’un statut spécifique temporaire qui favorise les interventions extérieures, Hongkong est devenu un nid d’espions orienté, via surtout des ONG, vers une Chine dominée par le Parti communiste chinois ; une porte entrouverte sur l’immensité de la Chine. Il est évident que, dans une telle situation, les tensions économiques et sociales à Hongkong peuvent être exploitées de toutes les manières pour tenter de contrer l’influence de Pékin, faire ressortir les caractères présents de la domination politique de la Chine, dans l’espoir fallacieux que cela pourrait perturber, voire influer, ce cours politique.
L’évolution économique de Hongkong joue un rôle dans les remous sociaux en question. Sous l’occupation coloniale britannique, Hongkong était un centre économique et financier incontesté dans l’Extrême-Orient et même mondialement. Mais l’essor de la Chine, plus que la fin du statut colonial, a relativisé cette puissance, d’autant plus que la province voisine du Guangdong est la plus riche de Chine, ayant connu un développement économique spectaculaire (en vingt ans, la part de Hongkong dans le PIB global de la Chine est passée de 20 % du PIB chinois à 3 %). Le développement de Shenzhen, à la frontière avec Hongkong, peut illustrer cette évolution (2). Si la Chine a connu encore en 2014, malgré un ralentissement, une croissance annuelle du PIB de 7 %, la croissance du PIB à Hongkong n’a été cette année-là que de 2,3 %, en-deçà de la moyenne de 3,9 % des dix années précédentes. En tant que place financière, Hongkong a été détrônée par Shanghaï et Singapour et est en passe d’être dépassée par Shenzhen.
Sans le prolétariat

Ce ralentissement de l’évolution économique et financière ne diminue pas seulement l’influence de tout l’establishment de l’ex-colonie mais a aussi des répercussions sur le devenir des classes moyennes, appartenant principalement au secteur des services. Le rôle très actif joué dans les manifestations de l’automne 2014 par les étudiants reflète cette situation : c’est plus le souci de leur avenir qui est en cause que leur opposition à telle ou telle décision politique de Pékin. Avec la montée d’une classe ambitieuse et consommatrice, il y a eu une véritable explosion du nombre d’étudiants dans le secondaire et le supérieur : si le développement économique ralentit, le potentiel de révolte s’accroît d’autant (3). Mais dans tous ces conflits, il importe de souligner que jamais le prolétariat de Hongkong ou de la zone frontalière de Chine ne participèrent, d’une manière ou d’une autre, à ces actions qui restèrent finalement des conflits politiques entre classes dirigeantes. Au cours des trente dernières années, avec la globalisation, la minorité des plus riches s’est encore enrichie, alors que depuis vingt ans les salaires sont stagnants (voir p. 4), que le coût du logement grimpe sans arrêt, que les emplois se raréfient, que la qualité de vie a régressé et que l’inégalité sociale est une des plus importantes du monde – situation qui touche particulièrement les classes moyennes et les jeunes et qui explique que, étudiants ou pas, ils vont être les éléments actifs dans les événements de l’automne 2014 (4).
On ne peut que souligner que ce sont trois « factions » qui gouvernent en fait Hongkong : les plus grosses fortunes (45 % d’entre elles contrôlent 80 % du PIB), les tycoons (magnats des affaires, souvent des parvenus) et les héritiers de la période coloniale. Leur méfiance commune d’un processus démocratique direct peut se résumer dans cette déclaration d’un financier : « Si le gouvernement mettait en place ce que demandent les manifestants, cela aurait pour effet de laisser les plus pauvres de la société dominer les élections ». C’est faux, car la « démocratie » peut très bien protéger les plus riches, mais cela témoigne du fossé entre classes sociales. Les « démocrates » de Hongkong représentent une fraction de l’élite dirigeante qui cherche à maintenir une plus grande autonomie du territoire. Ils craignent que l’intégration à la Chine ne compromette leurs propres affaires et la position du territoire comme centre financier mondial. Mais une autre fraction de cette élite dirigeante a des liens étroits avec les dirigeants chinois politiques et économiques, ce qui lui permet d’étendre son activité économique et financière en Chine continentale et n’est nullement hostile à des liens plus étroits avec elle (5).
Dans la « révolution des parapluies » se sont exprimé deux courants, l’un émanant de l’establishment hongkongais (financier, économique et politique) qui cherche à maintenir ses prérogatives dans le statut temporaire de Hongkong face à Pékin, l’autre émanant précisément de cette base des étudiants inquiets pour leur avenir et qui peuvent apparaître alors comme les « petits soldats » de cet establishment. Si ces deux courants tendent à affirmer une certaine « indépendance » par rapport à la normalisation que le Parti communiste chinois prétend imposer (et qui, de toute façon se fera au terme prévu dans les accords de rétrocession du territoire à la Chine), ils vont s’exprimer par des voies différentes à partir de causes différentes. Dans cette dualité, l’ensemble des mouvements s’inscrivent dans une longue série d’affrontements contre les interventions de Pékin dans le processus d’intégration finale de Hongkong dans le système chinois.
La Chine a promis d’instaurer le suffrage universel, en 2017  pour la désignation du chef de l’exécutif de Hongkong et en 2020 pour le Parlement ; c’est au sujet des conditions mise par la Chine autour de cette « démocratie » que va se cristalliser une tension économique et sociale latente. Pour ne remonter qu’une quinzaine d’années en arrière, en 2002 une manifestation contre l’imposition d’une loi antisubversion qualifiée « Article 23 » mobilise 800 000 participants et en obtient le retrait. En avril 2004, suite au veto opposé par Pékin à un projet de réforme électorale, une manifestation réunit plus de 200 000 participants. Mais parallèlement à ces conflits politiques récurrents entre l’establishment de Hongkong et Pékin, d’autres affrontements, plus concrets, secouent le monde universitaire.
La contestation étudiante

Depuis la fin de la domination coloniale britannique en 1997, l’éducation a été une patate chaude illustrant bien le slogan de cette cohabitation temporaire « un pays, deux systèmes ». Le système éducatif à Hongkong, hérité de la période coloniale, est calqué sur le système britannique et est resté en place jusqu’à présent, sauf que les autorités de Hongkong qui le supervisent doivent négocier en permanence le partage du pouvoir avec Pékin.
La pression de Pékin est de plus en plus forte à mesure qu’avance la normalisation avec le système chinois, notamment sur le contenu des programmes scolaires. Au printemps 2011, jugeant que les quelque 7 millions d’habitants de Hongkong ne sont pas spécialement attachés à « leur patrie » la Chine, Pékin prétend imposer une réforme scolaire pour inculquer les « valeurs »dans un nouveau cursus à tous les échelons intitulé « Education morale et nationale » (6).
Les étudiants de l’ensemble du système universitaire sont représentés à Hongkong par une Hongkong Federation of Students (7). Même si, en cette circonstance, cette fédération syndicale s’affirma carrément hostile à la réforme scolaire, son opposition formaliste fut largement dépassée par un mouvement lycéen qui, parti de rien, finit par être l’élément d’avant-garde très actif de cette résistance. Tout surgit d’un groupe de quelques lycéens entraînés par un adolescent de 15 ans qui, avec une campagne de signatures (100 000 recueillies en quelques semaines) et l’utilisation intensive des réseaux sociaux, parvient à une mobilisation autour d’une organisation nouvelle, Scholarism ; celle-ci, après une grande manifestation en septembre 2012 qui entraîne beaucoup plus largement d’autres étudiants, réussit à obtenir le retrait du projet du cursus suggéré par Pékin. Mais, pour Scholarism, l’action ne doit pas s’arrêter là. Comme le déclare Joshua Wong (8) après un entretien avec Benny Tai (9) (voir ci-après) : « Tai et ses collègues voulaient appeler à une manifestation pacifique dans le Central Business District (CBD) pour le 1er octobre pour simplement envoyer un avertissement au gouvernement. Nous pensions que cela à la fois n’avait pas de sens et était inadéquat. CBD est un terrain très peu favorable pour une manifestation, difficile d’accès et désert pendant le week-end. Aussi, quatre jours plus tôt, le 26 septembre, nous avons démantelé les barrières de sécurité protégeant le Civic Square, au centre du complexe des bureaux du gouvernement, et occupé l’espace ainsi disponible, rapidement encerclé par les forces de sécurité. C’est cette action qui a déclenché le mouvement. J’ai été arrêté avec quelques autres le 27 septembre, pour être relâchés peu après sauf moi qui fut retenu 46 heures. Alors que j’étais encore détenu, la police attaqua les occupants de la place avec des lacrymogènes. Répression policière et arrestations déclenchèrent une vague de solidarité et beaucoup de jeunes employés rejoignirent le mouvement, qui se transforma en occupation de différents lieux de Hongkong pendant une huitaine de jours, avec le soutien actif de la Fédération des syndicats étudiants.
« Occupy Central with love and peace »

A ce stade, il est difficile de démêler qui fait quoi et dans quel but, bien qu’en apparence, tout le problème réside dans la mise en place d’un système en vue de l’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel prévue pour 2017, au sujet duquel l’establishment financier et économique de et les courants « démocratiques » de Hongkong veulent des candidats « libres », s’opposant ainsi à Pékin qui veut intervenir dans ce choix (voir p. 8). Au-delà de ce détail politique formel, il est tout aussi difficile de savoir quels sont les intérêts réels en cause, sauf à dire que ce sont des débats et des conflits qui restent étrangers à l’ensemble de la population, dont la situation ne changera guère quel que soit le système en place.
Qui a décidé et qui a poussé un professeur de droit à l’Université de Hongkong, Benny Tai Yiu-ting (voir note 9) à publier le 16 janvier 2013 dans le Hongkong Economic Journal dont il est un collaborateur régulier un article intitulé « Le venin le plus mortel : la désobéissance civile », et à préconiser l’occupation totalement pacifique du « Central business » à Hongkong, après un long processus destiné à amener une prise de conscience chez les Hongkongais pour un soutien de la « démocratie ». D’après lui, le mouvement démocratique reconnu à Hongkong est au trente-sixième dessous et son article, de son aveu, n’intéresse qu’une poignée de lecteurs. Avec deux acolytes, le sociologue Chan Kin-man (10) et le pasteur Chu Yiu-ming (11), il persiste, et signe le 30 janvier un deuxième article prônant de nouveau la désobéissance civile (12). Le révérend anime depuis des années un Democracy Development Network, militant pour une réforme démocratique « modérée », et Chan est un membre influent du Democratic Party (13). Tous trois ont déjà dans le passé été impliqués dans des pourparlers avec Pékin sur le statut de Hongkong. Malgré leur modération, ils sont considérés par les pro-Pékin et les milieux financiers de Hongkong comme des marginaux. Mais ils ont élaboré un plan : d’abord réunir autour d’une pétition au moins 10 000  contestataires, et au final,  une fois que toutes les autres méthodes  pour faire connaître leur projet de suffrage universel pour l’élection de 2017 auront échoué, commencer des occupations pacifiques de rues .
Le 24 mars, Qian Xianyang, président du Law Committee dépendant du National People’s Congress Standing Committee (NPCSC), émanation de Pékin, statue que les candidats à l’élection du chef de l’exécutif devront « aimer la Chine et aimer Hongkong » (voir note 6).
Le plan de campagne des trois compères incluait trois « Jours de délibération » (14), des réunions en des lieux précis auxquelles chaque résident pourrait participer. Sujets de discussion : les règles de la protestation non violente et la propagation du mouvement de désobéissance civile. Le 27 mars 2013, les « trois » lancent lors d’une conférence de presse le mouvement Occupy Central with Love and Peace (OCLP) avec le projet d’une manifestation en juillet 2014 pour que Pékin respecte « les standards démocratiques mondiaux »
Ce qui déclenche l’ire de Pékin, laquelle est relayée en octobre 2013 par un groupe de huit principales organisations patronales de Hongkong qui condamne les leaders d’OCLP à la fois pour leur rencontre avec le mouvement politique Taiwan Independence et pour leurs projets d’agitation  qui perturberait sérieusement l’activité économique.
Six cents Hongkongais participent à l’université de Hongkong au premier Jour de délibération, le 9 juin 2013. Les suivants auront lieu les 9 mars et 6 mai 2014.
Le troisième Jour de délibération a finalement fixé l’organisation d’un référendum du 20 au 29 juin 2014, consultation qui rencontre une participation imprévue de plus de 800 000 Hongkongais (22 % des électeurs inscrits) (15). Mais ce succès apparent dissimule mal la multiplicité des propositions « pour le vote démocratique » du chef de l’exécutif et sur la méthode pour faire pression sur Pékin . Les dirigeants pro-chinois ripostent en organisant une pétition sous l’égide de l’Alliance for Peace and Democracy Campaign, une machine de guerre qui aurait recueilli 1 million de signatures et une participation massive et, savamment orchestrée et manipulée, une manifestation de soutien (16).
La manifestation traditionnelle célébrant le rattachement de Hongkong à la Chine le 1er juillet rassemble plusieurs centaines de milliers de participants et est l’occasion pour le « camp démocratique » de montrer son importance ; mais elle démontre aussi les limites admises par Pékin à de telles actions : une tentative de prolonger la manifestation par l’occupation des espaces publics échoue devant la forte répression policière : plus de 500 arrestations.
Le 31 août 2014, le NPCSC annonce le contenu de la réforme du système électoral avec un contrôle de Pékin sur le choix des candidats, qui bien sûr a l’accord du parti communiste. Les « trois organisateurs » et leur enfant l’OCLP se trouvent alors devant la concrétisation d’une opposition « démocratique » et un mouvement étudiant beaucoup plus radical qui risque de leur voler leur vedette « pacifiste ». On peut d’ailleurs se demander s’ils ne veulent pas, pour leur mandants, contrôler ce dernier mouvement car on semble assister à une sorte de course de vitesse dans les appels à des occupations. D’un côté Tai et ses collègues se trouvent plus ou moins acculés à organiser le rassemblement annoncé, de l’autre ils doivent garder la ligne « pacifiste ». OCLP lance donc un appel à une telle manifestation pour le 1er octobre 2014. Mais c’est trop tard : Scholarism, comme nous l’avons mentionné ci-dessus, a déjà organisé du 22 au 26 septembre une action violente dans un autre quartier de Hongkong et le cycle « action- répression » a déjà débuté. OCLP n’a d’autre solution que de se rallier le 28 septembre à une dynamique qui lui échappe.
Septembre 2014

Il est impossible de décrire dans le détail les événements qui vont se dérouler jusqu’à la fin de l’année à la fois quant à l’interaction des différents protagonistes et à l’auto-organisation qu’impliquait l’occupation permanente de ­certains sites de Hongkong (17). Cet exposé chronologique linéaire peut ainsi paraître insatisfaisant. Signalons auparavant que, préventivement,  une délégation de l’élite financière de Hongkong a été reçue à la mi-septembre par Xi Jinping (18) pour lui affirmer sa fidélité à la ligne définie antérieurement pour la gouvernance de Hongkong. De même, avant que les étudiants descendent dans la rue le 26 septembre, des juristes pro-Pékin tentent de trouver un accord avec l’opposition pro-démocrate au sujet de la désignation des candidats à l’exécutif qui aurait l’agrément de Pékin. Mais le mouvement qui se déclenche fait capoter ces pourparlers.
Remontons aux journées du 22 au 26 septembre au cours desquelles les étudiants boycottent le système scolaire, occupent et envahissent des bâtiments officiels, contraignant OCLP à avancer sa journée de mobilisation et à s’associer – du moins en apparence – au mouvement étudiant. Le 27 septembre, malgré cet appui « pacifique », les étudiants manifestent devant le complexe central du gouvernement et tentent d’envahir certains bâtiments
Les dirigeants du mouvement OCLP sont contraints d’avancer leur projet de manifestation pour le 28 septembre. C’est alors que se déclenche vraiment le mouvement ; plusieurs places de Hongkong (Admiralty, Causeway) et de Kowloon (Mongkok) sont occupées. Le mouvement dépasse les organisateurs à la fois par sa dimension (des dizaines voire des centaines de milliers de personnes), sa persistance (occupation permanente) et son extension (les grandes artères de Hongkong deviennent des campements de centaines de tentes ou sont bloquées par ceux qui y restent en petits groupes dispersés assis sur la chaussée). Dans le courant d’octobre, on assiste à l’action de contre-manifestants qui, soit manifestent, soitlancent des raids violents dans les secteurs occupés ; ces attaques seraient le fait des triades envoyées par les autorités locales ou peut-être de Pékin. Le 22 octobre, alors que les occupations ne faiblissent pas, deux heures de pourparlers entre la fédération des étudiants et les autorités de Hongkong aboutissent à une impasse.
La tournure prise par le mouvement ne correspond pas du tout à ce que voulaient les leaders d’OCLP : Benny Tai et Chan Kin-man se désolidarisent le 28 octobre de ce qui échappe à leur contrôle. Leur retrait coïncide avec d’un côté l’affirmation le 9 novembre par Xi Jinping de son soutien au chef de l’exécutif de Hongkong, Leung Chun-ying (19) lequel vient de déclarer de nouveau son accord avec les propositions de Pékin sur la « transition électorale ». Leur retrait coïncide aussi avec les attaques de la police pour réoccuper l’espace urbain alors que près de 3 000 tentes restent encore piquées sur les places occupées. Peu à peu les principaux lieux d’occupation sont évacués : Admiralty le 18 novembre, « pacifiquement », Mongkok le 25 novembre, après une bataille de deux jours entraînant 150 arrestations dont celle des deux responsables de Scholarism.
Une tentative de la fédération étudiante d’organiser un blocage général des bâtiments publics échoue et le mouvement se délite avec des divisions plus ou moins folkloriques. Le 1er décembre, la police encercle le site d’Admiralty qui a été réoccupé. C’est le moment choisi par les trois compères d’OCLP pour prouver leur souci de rester dans une « légalité » pacifique, en allant le 3 décembre avec  le révérend Chu Yiu-ming et un quatrième, Martin Lee (20), se constituer « prisonniers » auprès de la police (qui refuse de les « accueillir »), annoncer la dissolution d’OCLP et appeler à cesser toute manifestation et occupation, alors que la répression s’est abattue sur ceux qui persistent à occuper les lieux publics. En désespoir de cause, Joshua Wong entame une grève de la faim dans une tente d’un lieu encore occupé, grève qu’il terminera rapidement faute d’un écho quelconque.
Le 8 décembre un tribunal, répondant à la plainte de milieux économiques, ordonne l’évacuation de tous les lieux publics occupés. Les derniers bastions tombent. Admiralty qui est resté occupé pendant onze semaines est pris d’assaut le 11 décembre alors que près de 1 000 occupants résistent : 209 arrestations. Le 15 décembre, l’évacuation de Causeway marque la fin de la « révolution des parapluies ». En tout près de 1 000 occupants auront été arrêtés et, le 15 janvier, 30 feront l’objet de poursuites.
Le 21 avril 2015, le gouvernement de Hongkong publie le dispositif final pour l’élection du chef de l’exécutif du territoire : rien n’a été changé quant au projet qui avait déclenché la « révolution des parapluies », sauf quelques points de détails : Pékin aura toujours le dernier mot alors qu’un dirigeant du parti démocratique déclare : « Le gouvernement nous mène en bateau (21). »
D’autres s’interrogent sur ce que ces journées ont pu apporter à la principale masse de manœuvre, les étudiants. Sans doute ils furent manipulés ; même s’ils auto-organisèrent pour vivre dans la rue, pendant des semaines, jamais ils ne tentèrent de dépasser la ligne rouge d’une contestation sociale, pas par crainte de la répression mais parce que leur origine sociale ne leur faisait rechercher qu’un certain partage du pouvoir politique. Une des preuves en est fournie par le fait que sur les lieux de l’occupation, ils organisèrent des cours pour ne pas interrompre leurs études. C’est à juste titre qu’un article écrit a posteriori s’intitule « Hongkong’s umbrella evolution » contredisant tous les commentaires grandiloquents des médias (22).
Quelques commentaires

« Révolution des parapluies » pour les uns, « Occupy Central » pour les autres ayant la même spécificité dans le cadre étroit de la réforme constitutionnelle à Hongkong sur la perspective encore lointaine de l’intégration totale du territoire à la Chine, une affaire sino-chinoise en quelque sorte dans laquelle les protagonistes s’affrontent en fait pour des intérêts bien précis.
« L’issue de la contestation était connue à l’avance. La revendication principale des étudiants pour une “véritable” démocratie était irréaliste dès le début. Pékin avait déjà donné sa position sur la “transition démocratique” et il était inconcevable qu’il cède devant une revendication étudiante de ce genre. C’était une sorte de poker menteur. Les banquiers ont toujours le dernier mot. Les véritables négociations entre l’administration de Hongkong et les pro-démocrates vont pouvoir commencer. La comparaison avec Tiananmen est tentante mais erronée. La lutte étudiante n’était pas engagée en fait avec Pékin mais avec les dirigeants locaux (23). »
Il apparaît d’autre part que les milieux économiques et financiers n’ont pas été particulièrement inquiets. Le lendemain de l’imposante manifestation du 1er juillet 2014, la Bourse de Hongkong atteint des sommets et le dollar de Hongkong grimpe contre le dollar américain (24). Ce que confirme un commentaire : « Même si l’action était plus violente, le résultat en serait une administration plus forte de la ville par l’oligarchie financière aux dépens de la population (25). »
Néanmoins, la forme prise par le mouvement (l’occupation permanente d’un espace public) ainsi que la situation sociale de l’ensemble des participants (en grande majorité des classes moyennes sans participation des travailleurs) l’apparentent à tous les mouvements de protestation importants qui se sont déroulés dans le monde dans la dernière décennie.
On peut aussi relever que si ces mouvements ont pu cesser par l’effet d’une répression  sanglante et ayant aussi parfois atteint un but tout éphémère, la plupart du temps ils se sont éteints par leur stagnation et leur non-extension globale nationale ou internationale. Pourtant, sur ce dernier point on ne peut manquer de souligner la récurrence de cette forme de résistance indépendamment de toute liaison ou organisation ; même si l’on pourrait parler de mimétisme ou d’un effet via les réseaux sociaux, les comparaisons s’arrêtent uniquement sur la forme de la protestation et l’auto-organisation qu’elle implique ; une grande diversité de buts qui pourraient être rassemblés sous la vague définition d’une résistance à l’autorité en place (26).
Un autre point commun à tous ces mouvements du style « Occupy », réside dans le rôle des réseaux sociaux, qui dans le cas de Hongkong outre leur rôle traditionnel d’information et de liaison semblent avoir joué un rôle beaucoup plus actif dans les orientations recherchées. Si Chen Yun-chung a pu déclarer que « l’utilisation des réseaux sociaux comme plateforme de liaisons a rendu les participants plus intelligents » (27), différents articles relayant d’autres textes plus généraux concernent le rôle directif favorisant certains intérêts que  peuvent jouer les algorithmes de Facebook ou de Twitter (28).
Ce dernier point nous ramène à une autre controverse : quel a été le rôle des Etats-Unis dans cette « révolution des parapluies » ? On ne peut bien sûr s’empêcher de penser à d’autres mouvements récents où l’intervention des services américains a été avérée, non dans leur genèse mais dans leur exploitation et leur orientation, une fois que les circonstances locales avaient amené l’explosion d’une révolte, par exemple dans les « révolutions de couleur », dans le « printemps arabe » d’Egypte (29) ou plus récemment dans le mouvement de la place Maidan en Ukraine. Comme l’écrit un commentateur : « Le but limité des leaders de la protestation – les élections de 2017 – laissait de tels mouvements ouverts à leur exploitation par des secteurs de l’élite dirigeante de Hongkong et à l’influence des Etats-Unis et de son impérialisme des “droits humains” (30). »
Si Obama a pu le 15 novembre, lors du sommet du G 20 en Australie, réaffirmer la politique américaine contre la Chine et appeler Pékin à limiter la répression, soulignant en même temps l’intervention de la campagne pour les « droits humains », cela n’implique pas une intervention plus ou moins directe des Etats-Unis, bien que nombre d’indices montrent à la fois l’influence d’organisations de propagande américaines chez les leaders du mouvement et l’utilisation à long terme de thèmes comme la « démocratie » pour tenter de déstabiliser le régime politique chinois actuel, une partie de l’orientation nouvelle de la politique mondiale des Etats-Unis pour contenir le développement conquérant de la Chine.
De l’autre côté, sur la base de cette nouvelle orientation, le gouvernement chinois a tout intérêt à dénoncer la « main des Américains » dans la révolte de Hongkong, tout en essayant,  par une censure étroite de l’ensemble des médias et des interdictions de voyage, de limiter  la propagation des manifestations de cette zone spéciale, des appels à la « démocratie » et au suffrage universel. Ces mesures interfèrent avec la propagande officielle qui dénonce la « campagne illicite de l’OCLP, œuvre d’une petite minorité d’extrémistes ».
Pour rester dans le domaine des influences d’organismes américains ou de contacts personnels qui vont à l’adoption de l’idéologie et de schémas venus des Etats-Unis, on peut relever certains points :
– pour Scholarism, la visite de ses leaders à Taiwan et leur rencontre avec un vétéran de Tian­anmen réfugié aux Etats-Unis (voir note 9) ;
– la méthode avancée par Benny Tai pour « propager la démocratie » a été empruntée à une théorie de « la démocratie active » et à un plan de journées de délibération, de référendums et de manifestations pacifiques élaboré par un universitaire américain et diffusé par l’américain James Fishkin (31) avec l’appui du NED et du NDI (32), émanations du gouvernement américain pour propager l’influence américaine dans le monde. Les antennes de ces organismes à Hongkong ont contribué à créer le Center for Comparison and Public Law (CCPL) dont Benny Tai est un collaborateur régulier (voir note 9). De même pour l’organisation d’une section féminine, Women’s Political Participation Network ;
– depuis le retrait des Britanniques en 1997, les deux organisations américaines susvisées ont été particulièrement actives dans l’ex-colonie, avec des stages de formation pour jeunes leaders politiques, des conférences autour de la « démocratie », par la création d’organisations diverses subventionnées avec les fonds alloués par le gouvernement américain. Dans ces contacts et activités diverses, on retrouve les mêmes personnalités politiques de Hongkong qui se trouveront en avant du mouvement Occupy ;
– Martin Lee (voir note 20) et Anson Chan (33), leader du Parti démocrate de Hongkong, débattent en avril 2014 lors d’un voyage aux Etats-Unis avec une commission du Congrès et plus spécialement avec le vice-président des Etats-Unis Joe Biden et la leader démocrate du Congrès Nancy Pelosi du sort de la démocratie à Hongkong. Lee, 76 ans, fondateur du Parti démocrate de Hongkong, est qualifié de « père de la démocratie » par ses partisans et de « chien courant des colonialistes » par Pékin ;
– on peut se demander comment sont parvenues aux occupants de la rue et des places les centaines de tentes (on peut se rappeler les tentes de la révolution orange en Ukraine), les équipements sophistiqués et le ravitaillement de presque trois mois d’action, et qui a financé tout cet ensemble bien organisé (34).
Que reste-t-il ?

« Hong Kong’s umbrella’s evolution » : c’est sous l’ironie decette « evolution » que le Financial Times du 30 avril 2015 tente de faire le bilan de cette prétendue « révolution ». Quelques jours auparavant, le gouvernement de Hongkong avait publié sa décision  pour les élections de 2017, entérinant la sélection par Pékin de trois candidats ; position appuyée par une consultation populaire qui avait réuni 130 000 votes favorables à ce choix.
La résistance d’éléments jeunes des classes moyennes dont la situation sociale se dégrade par l’effet conjugué de l’évolution du capital et de la crise, résistance qui n’arrive pas à mettre en cause le système, même dans de  très limitées revendications, faute de s’étendre à tous les exploités, se tarit et meurt (35). C’est parce que cette « révolution des parapluies », par-delà ses spécificités exprimait plus clairement qu’ailleurs cette marginalité d’un combat social que nous avons cherché à en montrer le déroulement confus.
Il semble se développer depuis la fin de la « révolution des parapluies » une sorte de guérilla à Hongkong. D’un côté une résistance dispersée qui utilise les conflits locaux (le 2 mars un affrontement violent avec la police lors d’une manifestation contre les « touristes économiques » pratiquant une sorte de contrebande avec la Chine entraîne 36 arrestations), multiplie les déprédations diverses ou bien tente de nouveau d’occuper la rue comme le 1er février 2015 où 15 000 « pro-démocrates » se rassemblent devant le Centre civique. De l’autre des arrestations ou des attaques personnelles contre de supposés « leaders », comme ces bombes contre les bureaux et le domicile de Jimmy Lai (36) le 12 janvier ou l’agression contre Kewin Len (38) en février sans compter des menaces personnelles contre nombre d’entre eux, ceci indépendamment d’un pilonnage médiatique constant.
Impossible de prédire si c’est le repli d’un mouvement qui se meurt ou un feu qui couve sous la cendre et que la conjoncture internationale peut raviver à tout moment.
H. S.

 

NOTES

(1) Comme dans tous les mouvements auxquels nous nous référons, dans ce texte ou dans d’autres concernant des événements de même nature, le terme « révolution », au sens où nous l’entendons, paraît particulièrement insolite et inapproprié, victime d’une certaine dévalorisation, même dans le sens déjà limité d’un changement de régime politique, et de la fin du système capitaliste. Si le parapluie est devenu le symbole du mouvement hongkongais, c’est que dans les premiers jours de l’action étudiante des orages avaient entraîné des précipitations abondantes qui rendaient obligatoire l’emploi de cet ustensile, hors de toute autre utilisation et, contrairement à ce qui a pu être avancé, de bien peu d’efficacité contre les bombes à poivre ou lacrymogènes.

 

(2) Shenzhen est devenu en 2013 le troisième port mondial pour le trafic des conteneurs, détrônant Hongkong. Sur la concurrence des autres places financières, voir « Singapour eyes Hongkong’s financial crown », Financial Times, 17 octobre 2014.
(3) Ce sont les classes moyennes et principalement les étudiants, presque tous issus de cette classe, qui sont touchés par la crise à laquelle s’ajoute pour Hongkong le déclin relatif et les incertitudes politiques. De plus, la perspective d’une intégration à la Chine renforcera la compétition dans l’ascension sociale. Mais les prolétaires ne s’associeront nullement au mouvement « occupy » . Les seuls syndicats qui s’associèrent au mouvement de l’automne 2014 furent les syndicats d’enseignants, ce que l’on peut aisément comprendre vu les causes du conflit récent sur les programmes scolaires.
(4) « Student Movement, analysis of human geography », Geopolitical Weekly, 14 octobre 2014.

(5) La présence chinoise à Hongkong est fort diverse. Pour se concilier les milieux financiers et économiques, la Chine a coopté certains membres de l’élite financière et économique au Parlement chinois. A travers la Democratic Alliance for Betterness and Progress of Hongkong (DAB) tout un réseau d’assistance notamment aux vieux a été construit ; l’influence chinoise se manifeste officiellement à travers un Bureau de liaison, plus secrètement par des agences spécialisées, par des membres clandestins du Parti communiste et par les triades (organisations du crime). Mais les liens les plus solides sont économiques et financiers. Hongkong a hérité du système de corruption des Anglais et cela s’accorde bien avec le système de corruption chinois. D’un côté les hommes d’affaires de Hongkong peuvent opérer sur le territoire chinois à travers des liens avec de hauts dirigeants de Pékin et des chefs d’entreprise chinois (c’est nécessaire pour qui veut investir en Chine). De l’autre, les trust chinois pénètrent économiquement à Hongkong, ce qui limite l’influence de tycoons (voir Le Monde, 10 octobre 2014. et « China leaders and their relatives have a strong interest in maintaining Hongkong’s financial‘success », Financial Times, 4 octobre 2014).

(6) C’est exactement ce que Deng Xiaoping avait défini pour Hongkong en 1984 en vue de la rétrocession de Hongkong à la Chine : « Des exigences et des définitions devront être établies au sujet de l’administration des affaires de Hongkong par ses habitants. On doit veiller à ce que les patriotes forment la majorité des administrateurs, c’est-à-dire le futur gouvernement de la région spéciale de Hongkong. Bien sûr on devra y inclure d’autres Chinois tout comme des conseillers étrangers. Qu’est-ce qu’un patriote ? Un patriote est celui qui respecte la nation chinoise, qui soutient sincèrement le rétablissement de la souveraineté chinoise à Hongkong et ne cherche pas à perturber sa prospérité et sa stabilité. Ceux qui acceptent cela sont des patriotes, qu’ils croient dans le capitalisme, le féodalisme ou même l’esclavage. Nous ne leur demandons pas d’approuver le système socialiste chinois, nous leur demandons seulement d’aimer la mère patrie et Hongkong » (« The big lie of Occupy Central with Love and Peace », commentaire de « China’s crack down in Hongkong », New York Times, 29 septembre 2014).
(7) La Hongkong Federation of Students regroupe les syndicats étudiants de différentes universités ; elle a été fondée en 1958 et jusqu’à la Révolution culturelle autour de1968 l’explosion de Tiananmen en 1989 militait pour le rattachement de Hongkong à la Chine (une insurrection principalement étudiante en 1967 fut réprimée dans le sang et se solda par 50 morts), pour promouvoir après la fin de l’occupation coloniale en 1997 une vision démocratique pour Hongkong et la Chine, restant quand même dans le cadre légal.

(8) Scholarism, fondée en 2011 dans la foulée du mouvement de 120 000 lycéens qui obtint le retrait de la réforme du cursus éducatif que Pékin prétendait imposer, s’affirme de nouveau le 22 juin 2013 à propos de la réforme électorale. Son « leader », intronisé par les médias, est caractéristique des étudiants de Hongkong : issu d’un milieu classe moyenne et élevé dans le giron du protestantisme, Joshua Wong est aussi l’enfant du siècle lorsqu’il déclare « Facebook is my library ». Il est difficile de dire si lui-même ou ses proches collaborateurs ont participé à différents centres de formation de Hongkong financés par les organisations américaines Nation Endowment for Democracy (NED) et sa filiale National Democratic Institute (NDI), ou bien quelles relations ils ont pu avoir avec le Centre for Comparison and Public Law (CCPL) fondé par NDI et animé par Benny Tai (voir note 9). Wong a aussi effectué un voyage à Taïwan où il a rencontré Wang Dan, un des leaders du mouvement étudiant de Tiananmen de 1989 réfugié aux Etats-Unis. Mais dans ses commentaires, après ces rencontres, il critique le fait que ces personnages appartiennent au passé alors que lui est dans le présent – ce qui est caractéristique de ceux qui vont être les éléments dynamiques de la « évolution des parapluies ». ( « Joshua Wong , Scholarism on the march », New Left Review 92, March-April 2015.)
(9) Beny Tai Yiu-ting, professeur de droit à l’Université de Hongkong. Wikileaks révèle son association avec Martin Lee et Jimmy Lai (voir note 36) dans Next Media et dans le CCPL, organisation associée et financée par le NED et le NDI américains (voir note 32). Voir un entretien avec Beny Tai par Li Xueying, The Straits Times – Asia, 29 avril 2015.

(10) Chan Kin-man, professeur de sociologie à l’Université de Hongkong, docteur de l’université de Yale aux Etats-Unis.
(11) Chu Yiu-ming, pasteur baptiste, fondateur de « Hongkong Human Rights » financé par le NED , président du « Kong democracy development network ».
(12) Des sondages révèlent l’importance du soutien des Hongkongais à l’opposition sur la réforme électorale et aux méthodes préconisées : d’avril 2013 à octobre 2013 environ 45 % des habitants seraient d’accord avec la revendication « démocratique » mais seulement 25 % soutiennent l’action pacifique d’OCLP dans cette même période. (Ming Pao soutient « Survey on CE election and OCLP campaign », 15 octobre 2013). « La société de Hongkong est profondément conservatrice, même les plus pauvres des prolétaires sont de droite. Ce qui est de “gauche” est associé au Parti communiste chinois. Les revendications qui peuvent apparaître parmi les prolétaires concernent les conditions de travail. Les étudiants ne sont nullement attirés par les problèmes sociaux. Ils veulent tout juste plus de “démocratie”, ce qui signifie plus de libéralisme mais pas plus d’égalité sociale. Il est difficile de trouver un soutien populaire, même pour les plus modestes revendications sociales. » (Entretien avec Joshua Wong, New Left Review, op. cit.)
(13) Le Democratic Party est un des principaux partis politiques de Hongkong œuvrant pour promouvoir un régime libéral « démocratique » et est un de principaux animateurs de l’opposition à Pékin. Son président Martin Lee (voir note 20) en fut un des fondateurs en 1994.

 

(14) Ces « jours de délibération » sont manifestement empruntés à Fishkin , un universitaire américain qui entend rénover le démocratie ( voir note 31).

(15) « Quand les protestations de masse ont débuté, la principale préoccupation des pro-démocrates a été d’empêcher qu’elles n’engendrent un mouvement plus large de protestation… Les leaders étudiants malgré leur attitude moins conciliante partageaient la même vision de classe. Ils limitaient étroitement leur revendication à la question de la nomination du chef de l’exécutif et ne lancèrent aucun appel concernant le mécontentement de l’ensemble des jeunes, et plus largement aucun appel à la classe ouvrière aux sujets du chômage, des inégalités sociales, du manque de logement et de l’emploi » (« Hong Kong police shut down protests », Peter Symonds, wsws.org, 2014.
(16) Tous les moyens classiques auraient été employés pour « faire nombre » tant pour les signatures que pour la participation au rassemblement : pressions diverses sur ceux dont le travail dépend des autorités, transports depuis des secteurs éloignés, y compris de la Chine voisine.

(17) « Hongkong plan power », Financial Times, 4-5 octobre 2014.

 

(18) « Occupy Central roils Hongkong markets », Hisatsugu Nagao, Nikkei Asian Review.
http://asia.nikkei.com/magazine/20140717-The-victor-s-dilemma/Politics-Economy/Occupy-Central-roils-Hong-Kong-markets

 

(19) Leung Chun-ying, chef actuel de l’exécutif de Hongkong, membre du bloc pro-Pékin, magnat de l’immobilier qui est resté lié avec Zhu Rongji qui fut premier ministre de la République populaire de Chine, antérieurement son associé dans les affaires immobilières et toujours en contact privé et professionnel avec lui. On nage en pleine corruption.

 

(20) Martin Lee, avocat, un des fondateur du « Democratic Party », proche du NED. Celui-ci sera rejoint quelques jours plus tard par le cardinal Joseph Zen Ze-kiun, lui-même pro-démocrate opposant de longue date à Pékin.
(21) Financial Times, 9 octobre 2014. Ce texte est contradictoire avec ce titre du Monde du 30 septembre 2014 : « Insurrection pacifique de Hongkong contre Pékin ».

 

(22) « Hongkong ‘s umbrella evolution », David Pilling, Financial Times, 30 avril 2015.
(23) « Hongkong sticks to Pékin principles to elect chief official », Financial Times, 21 avril 2015.

(24) « Do Occupy protests hurt Hongkong’s economy » Global Risks insight », Nicolas Jenny, 28 novembre 2014.
(25) « Hongkong, police shut down protests », Peter Symonds, 12 décembre 2014.
(26)« Le mouvement Occupy se mondialise », David Gruber et Yuk Hui, Le Monde, 14 octobre 2014.

(27) « Les manifestations “mutantes” de Hongkong défient Pékin et l’exécutif local », Florence de Changy, Le Monde du 1er octobre 2014. Chen Yun-chung est professeur de sociologie à l’université baptiste de Hongkong après avoir reçu ses diplômes à Taiwan. Il intervient de différentes façons sur le terrain dans le mouvement « Occupy ».
(28) Sur le rôle qu’aurait pu jouer Facebook, voir « US military studied now to influence twitter users in DARPA (Defence Advanced Research Project Agency) », Ben Quinn et James Ball , The Guardian, 8 juillet 2014, et « Did Facebook manipulate Occupy Central’s participation ? » Apple Lam, Marketing, 10 octobre 2014.
(29) Voir Echanges n°136 : « Egypte une insurrection, pas une révolution », note p 13 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article1652

(30) Peter Symonds, op.cit. Il est difficile de démêler le vrai du faux dans ce qui ressort d’une influence (ou plus) sur les événements de Hongkong, notamment dans les articles de Tony Cartalucci, un personnage sulfureux maniant la théorie du complot et qui, d’après certains ne serait qu’un nom collectif au service de la propagande chinoise. Voir « US Role in 0ccupy Central Exposed » et autres articles (www.mintpressnews.com). Aussi : « Is the US secretly egging on UK protesters ? » G. Washington ,10 octobre 2104. « So it is not beyond the realm of possibility that the USA (and the UK) egged on democracy protests in Hongkong in order to try to shake up the Chinese. » « Color revolution : Hongkong’s umbrella are made in USA », F.William Endahl, New Eastern Outlook, 24 octobre 2014.

 

(31) James Fishkin, professeur à l’université Stanford, directeur du Stanford Center for Deliberation Democracy auteur de Democracy and Deliberation, ouvrage prônant un « renouvellement » de la démocratie pour compenser la désaffection générale pour la politique.
(32) Le National Endowment for Democracy (NED) et sa filiale National Democratic Institute (NDI) sont des émanations du Congrès américain liées étroitement aux deux grand partis et ayant des antennes dans presque tous les pays du monde pour propager – au minimum – la culture politique américaine. Tout le clan politique autour de Benny Tai est étroitement lié à ces institutions et œuvre pour la « démocratie » à Hongkong au sein de différents organismes, un écheveau qu’il est difficile de démêler.

(33) Anson Chan fut, sous l’occupation britannique,  comme secrétaire d’Etat, le second responsable exécutif du territoire.
(34) « Sous le parapluie la place », Florence de Changy, Le Monde, 11 novembre 2014.
(35) « Hongkong sticks to Pékin principles to elect chief official », Financial Times, 21 avril 2015.
(36) Jimmy Lai Chee-ying, homme d’affaires, patron du groupe de presse Next Media, aux positions pro-démocrates et anti-Pékin affirmées.
(37) Kewin Len, journaliste pro-démocrate dont les enquêtes sur une mort suspecte et sur les placements étrangers de différents leaders du parti chinois lui ont valu d’être débarqué de ses fonctions en janvier 2014 et d’être agressé le 26 février suivant.