Lutter ? Pour ou contre quoi ? Pour ou contre qui ?

Dans tout débat, il faut avant tout considérer ce qui est inévitablement présent et règle l’ensemble des relations que toute lutte implique, tant dans des attitudes individuelles que dans des unités collectives, celles dans lesquelles on est impliqué ou celles que l’on a créées. Cette omniprésence est celle du régime ­capitaliste, un mode de production des biens nécessaires ou pas à la survie de l’espèce humaine. Tant que ce système existe sur le plan mondial, il est présent et ne peut être abstrait, quelles que soient les intentions et les volontés agissantes. Dans toutes les réalisations quelconques cherchant à échapper à cette présence contrainte, il est toujours là en embuscade, détruisant, par la violence ou toute forme ­d’intégration, ces tentatives diversifiées tant par leur forme, leur but limité, leur ­localisation et leur dimension. Tout ce qui se crée dans un monde capitaliste reste finalement soumis à cette emprise.

Mais, dans la période récente, un phénomène englobé sous le terme « réchauffement climatique », dont certains avaient souligné les prémisses dans un isolement total, est venu se superposer à cette emprise du capitalisme. Dans une sorte de revanche de la ­Nature contre l’exploitation du vivant comme de toute matière, les conséquences de cette explicitation ont créé une situation qui ­s’impose au capitalisme lui-même et que, par son fonctionnement même, il est incapable de modifier voire simplement d’endiguer. D’une manière ou d’une autre, tout ce qui vit sur la Terre, y compris le capitalisme, sera contraint de s’adapter ou de disparaître. C’est le grand enjeu de la période présente et si on voit surgir d’innombrables pronostics, en fait personne ne peut dire ce qu’il en sera, même dans une période proche. Et ce ne sont pas les innombrables luttes anciennes ou nouvelles qui permettent d’apporter une réponse quelconque à ce qui touche l’humanité tout entière.

C’est un truisme d’écrire comme le font aujourd’hui les médias que « le monde est en feu ». Parce que, depuis que le capitalisme s’est installé, le monde a toujours été en feu, d’une manière ou d’une autre, depuis les résistances individuelles à la domination ou l’intrusion du capital jusqu’aux conflits armés à l’échelle mondiale, entre grandes unités économiques souvent centrées sur un État plus puissant voulant étendre ou conserver sa domination avant tout économique, même si elle passe par une domination armée. Mais on pourrait dire que la nature du « feu » a changé, passant d’une relative simplicité ­d’affrontements directs à une complexité d’affrontements de toute nature. De tout temps, la distinction s’est imposée entre luttes sociales et luttes politiques, mais la frontière entre les deux catégories était particulièrement poreuse avec des interférences cachées ou ouvertes. Jusqu’à récemment, la lutte ­sociale concernait uniquement la domination du capital dans l’exploitation de la force de travail (l’élément central du mode de production capitaliste). Elle allait des attitudes individuelles de résistance (vol de matériel et de temps, sabotage, absentéisme, turnover), qui pouvaient tout autant être collectives, à toutes les formes de grève, une grève générale dans un secteur clé d’un État se transformant inévitablement en lutte politique. Mais le grand rêve du xixe siècle d’une internationale ,unissant dans une même action les prolétaires du monde entier et conduisant à la fin du mode de production capitaliste, a vécu. Ces formes de luttes directes contre la domination du capital sur les lieux de production et leur extension éventuelle existent toujours, mais elles ne semblent plus avoir pour les protagonistes le même impact et surtout ne portent plus l’espoir d’une sortie du mode de production capitaliste. Pour partie, cela est dû au fait que l’organisation présente de la production à l’échelle mondiale rend difficile et inefficace toute action collective globale, même à l’échelle d’un État. Ce qui conduit à considérer ce que représente, à l’échelle mondiale, par-delà ces formes classiques de lutte, la totalité de ces réactions de toutes sortes – sociales et politiques à la fois – « contre », quel qu’en soit le caractère (individuel ou collectif quelconque) , la forme (pacifique ou violente), le tempo (un seul événement ou une récurrence dans le temps), le mode d’organisation (structuré hiérarchiquement ou refusant toute représentation), l’objet (une cellule administrative et/ou territoriale jusqu’à l’univers tout entier), le but (depuis un point précis jusqu’à un thème global limité ou universel, y compris la fin du mode de production capitaliste).

Si l’on devait classer ­l’ensemble des réactions ­diverses « contre », on pourrait d’abord les diviser en deux catégories selon leur finalité affichée, entre celles tournées vers un futur et celles tournées vers un passé. Les réactions tournées vers le passé, contre les pouvoirs politiques en place et ses conséquences économiques et sociales, visent à contester ce qu’est le capitalisme aujourd’hui au nom d’un passé qui aurait comporté plus de justice sociale, mais surtout le pouvoir de certaines couches sociales, un mode de vie traditionnel et des « valeurs » mises en pièces par la mondialisation, chaque cadre national et tout ce qui est effectivement ­balayé par une internationalisation et une uniformisation des modes de vie.

Elles peuvent se référer à deux sortes d’actions. Soit dans un cadre légal en profitant du mécontentement social pour prendre les rênes du pouvoir national et assumer des ­mesures qui les font entrer en conflit avec les instances internationales. Soit par des guerres ouvertes restant dans un cadre national ou régional, visant à maintenir les intérêts économiques et/ou stratégiques de telles ou telle puissance, ce qui entraîne, comme en Syrie, en Irak, en Afghanistan, en Libye… d’inextricables situations conflictuelles. Soit des guérillas locales ou régionales comme on peut en voir un peu partout dans le monde. Soit dans des mouvements internationalistes comme Daesh dont les pays capitalistes dominants ont du mal à se dépêtrer. Entre le Rassemblement national de Le Pen et Daesh, ce retour aux « valeurs » du passé leur donne un pôle commun de contestation, non pas du capitalisme mais d’une forme de gestion du système, bien qu’ils apparaissent comme des frères ennemis.

Les réactions vers un futur sont celles qui agissent d’une manière ou d’une autre pour modifier le présent vers une autre orientation dans la dynamique sociale globale.

D’un côté par des manifestations diverses, pacifiques ou violentes visant à contraindre les pouvoirs politiques et/ou économiques à modifier leur orientation et leur pratique. On reste ici dans la sphère politique. On peut classer sous ce titre des manifestations très diverses. Certaines, tout en restant plus ou moins catégorielles, ont pris un caractère ­international (elles se sont superposées à des mouvements internationaux existant comme la Journée internationale de la femme, le mouvement « me too ») comme celles des jeunes autour de la lycéenne suédoise Greta Thunberg, ou celles de « Extinction Rébellion ». La plupart de ces oppositions politiques restent dans le cadre national mais, en dehors de leur orientation politique, il est difficile de leur trouver un commun dénominateur. Elles peuvent être orientées vers une contestation globale poussée par un délabrement économique accompagné de corruption des élites dirigeants, comme en Algérie, en Egypte, en Irak… Cela peut être plus complexe comme à Hongkong ou en Bolivie. ­Pacifiques à leur début, elles peuvent devenir violentes par l’effet de la répression, les exemples ne manquent pas. Ce qui complique leur interprétation est que ces mouvements peuvent se diriger contre une dictature, le plus souvent militaire comme au Soudan du Sud, en Algérie ou en Égypte, ou contre des régimes démocratiques comme en Corée du Sud ou dans certains pays d’Europe, y compris la France des « Gilets jaunes ». Le ­caractère politique de l’ensemble de ces mouvements (la revendication d’un changement de gouvernement ou simplement d’une orientation politique) masque souvent le fait que ce n’est que la forme que prend le mécontentement général sur les conditions de vie d’une majorité de la population. Mais il est rare, sauf dans des expressions très limitées, de trouver dans toutes ces revendications politiques une mise en cause du mode de production capitaliste, pourtant responsable à la base des conséquences de son activité présente, tant dans les conditions de vie de tout un chacun que dans les phénomènes globaux comme le réchauffement climatique et les autres formes de destruction de l’environnement.

D’un autre côté, dans le monde entier on peut voir des tentatives, tout autant orientées vers le futur, de « vivre différemment » soit par des attitude de vie individuelles, soit par des orientations ponctuelles de production hors des sentiers battus du capital, soit par des collectivités tentant d’organiser d’autres formes de production et de vie. Si l’ensemble représente indéniablement une généralisation mondiale, il est bien difficile d’en chiffrer l’importance, en regard du poids des multinationales dominant le monde autour du mode de production capitaliste, et en regard du fait que ces cellules qui se veulent hors du système lui sont en fait indirectement soumises. Tant que ce système domine il peut tout autant les intégrer que les combattre.

Il est pourtant un mouvement tourné vers le futur mais que l’on oublie dans ce débat sur les luttes mondiales, et qui est une véritable guerre qui fait plus de morts que les guerres ouvertes. Nous avons déjà abordé ce problème des « migrations » (1). Le titre devrait être élargi car les migrations se font aujourd’hui tous azimuts et pas seulement Sud-Nord bien que ces dernières prennent plus de place dans notre actualité. Les barrières pour tenter – vainement d’ailleurs – d’endiguer ces vagues renaissantes qui, comme la mer, viennent constamment se briser sur elles, ont proliféré depuis 2014. Si on met en rapport ces protections médiévales des pays plus riches avec les protections internes de ces pays riches où les classes dominantes ­s’enferment souvent dans des sortes de forteresses intérieures, on peut y voir que la classe capitaliste dominante se voit assiégée par une vague sociale prenant différentes formes. Plus que tous les autres mouvements futuristes ou passéistes, cette guerre sociale rémanente est la véritable menace contre le mode de production capitaliste.

Mais derrière l’ensemble de ces conflits qui ne sont pas dirigés directement contre le mode de production capitaliste se profile un danger pour le capital lui-même et toute la vie sur la Terre, y compris, bien sûr, l’espèce humaine. L’irrépressible dérèglement climatique – auquel le capital, incapable de le contrôler, est contraint de s’adapter de même que l’humanité – fait que tous les autres problèmes en sont entièrement dépendants et/ou exacerbés (par exemple, accentuation des ­migrations). Ce qui explique que les seuls balbutiements d’une internationalisation de résistance au système viennent de ces luttes contre le réchauffement climatique.

H. S.

(1) « Les parias à l’assaut de la forteresse Nord », Échanges nos 148 et 149 (2014).

« Etcétera » (Barcelone) : 1976-2019, un itinéraire collectif

Comme nous l’indiquions dans notre précédente édition, les camarades du groupe ­Etcétera de Barcelone ont décidé d’arrêter la publication de leur revue. Le n° 59 et dernier est constitué du texte suivant retraçant cette aventure lancée en 1976 et du catalogue des publications, revue et livres

Nous vo­us ­remettons la livraison 59 qui correspond au dernier numéro de la publication périodique en papier Etcétera, correspondance de la guerre sociale, que nous avons débutée en 1983. Il est difficile de parler de ce qui se termine, des dernières choses, elles ne finissent jamais, elles commencent toujours.

Voir la géniale affirmation de Kracauer intitulant son dernier livre (inachevé à sa mort en 1966) L’Histoire des avant-dernières choses (1).

Nous poursuivrons cependant notre itinéraire en misant de nouveau pour une société sans capital et sans État, mais dorénavant sans le bulletin qui faisait état de nos discussions. Nous continuons sur la même page web [https://sindominio.net/etcetera] de critiquer la logique de ce monde, de parler de la nôtre ancrée dans le don, la gratuité, l’aide mutuelle…

Nous continuons aussi de faire connaître ces textes qui nous semblent importants pour comprendre la société dans laquelle nous habitons ou mieux dit « qui nous habite » en continuant la collection de livres que nous avons déjà édité. Voilà, voyons-nous et parlons-en après l’été.

Etcétera, juin 2019

Depuis les lointaines années 60 du siècle dernier, notre collectif a voulu être, et a été, un lieu de rencontre par où de nombreux compagnons de route sont passés. Certains nous ont laissé, d’autres ont suivi différents parcours bien que leurs empreintes soient restées présentes dans notre devenir et d’autres encore continuent dans cet espace à s’interroger et à dénoncer les structures de pouvoir capitaliste. À un moment donné, dans la seconde partie de 1983, on a envisagé d’élaborer ce bulletin pour disposer d’un instrument de communication avec des compagnons proches de nous ou d’autres horizons avec lesquels nous partagions et avec lesquels nous partageons les mêmes préoccupations concernant les relations de domination capitaliste, et ainsi commencer une « correspondance de la guerre sociale ».

Notre parcours a été long, notre réflexion a eu la volonté d’être rigoureuse et partagée sans avoir été exhaustive car, en effet, nous sommes conscients que certains thèmes importants sont restés à quai. Nos réflexions et interrogations, sans dépendre de l’actualité passagère, source de pertinence des média qui marquent l’agenda, ne pouvaient toutefois se soustraire aux « guerres » qui nous environnaient, certaines belliqueuses, et d’autres, sociales.

Aujourd’hui nous mettons une parenthèse, rien de définitif, car nous désirons suivre notre réflexion, nos critiques et notre communication avec tous ceux qui partagent nos questionnements et nos inquiétudes de lutte pour une relation sociale distincte de celle du Capital. Parenthèse concernant la publication périodique de papier du bulletin : il est difficile de maintenir fraîcheur et enthousiasme après tant d’années sans tomber dans la routine, les clichés qui donnent l’impression qu’ils servent pour tout. C’est pour cette raison, alors que le bulletin courait le danger de devenir pour nous une habitude, une obligation, que nous voulons « larguer les amarres » et chercher une nouvelle forme de faire. Le devenir de notre vie au jour le jour et la recherche permanente d’autres manières d’agir à la marge de cette société mercantile marqueront les jalons vers une autre manière d’être et d’exister dans l’instant.

De grands changements ont eu lieu depuis que nous avons commencé à nous rencontrer et nous avons vu comment nos vies, lors de périodes distinctes (le franquisme suivi du pacte de transition et de la « normalisation démocratique »), ont finalement débouché sur un ordre social opposé à nos désirs et intérêts ; sur un monde qui, vu globalement, nous semble tout aussi cruel que celui qui nous avait fait réagir alors (violence, exploitation, guerres, migrations, misères…) ; un monde qui pour l’essentiel continue d’être défini comme capitaliste du fait de son mode de production de valeur qui reste le même. Il faut donc continuer de dénoncer ce qui se passe, les causes du mal-être humain provoqué par les actions prédatrices du capital dans son effort à être le seul ordre à organiser monde. Il faut continuer à nous coordonner avec d’autres personnes, d’autres groupes afin de faire connaître les luttes de résistance qui ont lieu, tâche à laquelle nous nous sommes consacrés à travers notre correspondance de la guerre sociale.

Notes sur le parcours

Dans les premières années de notre trajectoire commençaient à s’infiltrer en ­Espagne les nouveaux courants venus ­d’Europe et d’Amérique du Nord. À Barcelone, du fait de sa proximité, ils venaient de France. Ils étaient chargés de critiques envers la politique et le modèle social et de désirs de liberté individuelle. À ce moment-là, pour la majorité de notre génération, le problème majeur était de nous débarrasser de la dictature franquiste qui continuait sa répression sur n’importe quelle revendication ouvrière ou civile en torturant ou tuant tout opposant.

Nous sommes des enfants grandis dans l’après-guerre. Autrement dit, nous sommes les produits d’une école et d’une ambiance sociale polarisées pour faire de nous des travailleurs dociles au service du système productif précaire du pays. On nous maintenait dans l’ignorance de l’anéantissement que la défaite de la classe ouvrière et des fractions progressistes représenta durant la guerre civile que nos parents avaient vécue. Tout était occulté par la pauvre et mauvaise éducation que dispensaient les collèges religieux ou « nationaux catholiques » et par la génération précédente rendue muette de peur par la ­répression de l’État et ainsi incapable de se révéler face aux injustices subies.

Toutefois, dans les années 1960, les luttes ouvrières et de protestation prirent de l’importance sur les différents fronts de la guerre sociale (centres de travail, enseignement universitaire, etc.) à un tel degré qu’elles ne pouvaient plus être occultées, ouvrant une brèche qui nous permis de respirer. Les grandes grèves (les mineurs dans les Asturies en 1962, les sidérurgistes en 1966, par exemple) et d’autres affrontements dans d’importants centres de travail commençaient déjà à promouvoir le développement d’organisations syndicales et de partis politiques impulsés par des groupes de militants clandestins.

Nous autres, participants du collectif, avons accumulé les expériences dans les luttes qui touchaient les centres de formation, ceux de travail ou les nouveaux quartiers ­ouvriers. Cette pratique nous mena jusqu’à une forme de lutte autonome d’assemblées, contraire aux structures verticales dirigées par des avant-gardes qui tentaient de ­s’imposer partout. La lutte des dockers et la revue La Estiba, modèle d’expression populaire, en sont un exemple. Critiques du syndicalisme et de la démocratie que nous voyions venir, nous promouvions une lutte anticapitaliste qui dépassait l’anti-franquisme. Ce positionnement idéologique, remettant en question radicalement le modèle social, était pour la rupture. C’était dans ces années illusoires où on pouvait encore penser à la possibilité d’un changement social radical.

Nous avons toujours évité d’être étiquetés (de marxistes ou d’anarchistes…) ce qui peut apparaître dans nos textes édités à l’époque. Nous nous sentions bien derrière la définition de « critiques du mode de vie capitaliste pour son dépassement dans un sens communiste et libertaire, pour une société sans Capital et sans État. Pour un monde sans argent ».

Nous collaborions à révéler ce que dissimulaient les mensonges diffusés par les « media » contrôlées, facilitant ainsi la mise au jour tant de la pensée critique occultée comme des textes élaborés à partir de la lutte sociale du moment sur les différents fronts dans les entreprises (les conflits étaient innombrables à la fin du franquisme), dans les institutions d’enseignement et de santé ; des luttes dénonçant la situation au sein des quartiers ouvriers récents avec une urbanisation restreinte, etc.

Entre 1976 et 1978 nous avons publié six numéros du bulletin Quienes no tienen derecho a la palabra la toman ya (Ceux qui n’ont pas droit à la parole la prenne maintenant), tirée à 10 000 exemplaires, dans lesquels nous traitions des différentes répressions dans la vie quotidienne (discrimination des femmes, des enfants, des gitans, des émigrés, des fous…) même si le contenu dénonçait principalement la situation des prisonniers dans les prisons franquistes et se faisait l’écho de la lutte menée par la Copel (Coordination des prisonniers en lutte). Nous avons de même participé aux comités de soutien à la Copel sans oublier de dénoncer le traitement réservé aux internés dans les institutions psychiatriques.

L’imbrication entre prison et société, la prison comme révélateur de la vérité de la société, était le point de confluence du collectif dans le bulletin dont ils étaient auteurs et éditeurs comme dans les discussions. À partir de la vie quotidienne dans la prison et en dehors d’elle se dévoilait le monde carcéral, la réalité derrière la loi et la justice, son caractère de classe et sa fausseté, montrant sa véritable utilité. Le caractère de classe du code pénal et de toute son institution ­apparaissait clairement et on ne critiquait pas seulement les injustices de la justice mais la justice elle-même. On en tirait les aspects carcéraux de la société : réglementation, surveillance et contrôle à l’école, à l’usine, dans la famille, en internement, etc. La critique de la prison et du système carcéral était ­radicale : nous étions pour l’abolition, pour la fin de toutes les prisons. Nous proclamions que la prison était la source du délit et elle-même le délit majeur en cherchant à comprendre le délit à partir de la société, autoritaire et hiérarchisée, capitaliste.

À mesure que passaient les années de la transition, nous étions poussés à faire la critique des différents pactes qui se succédaient pour camoufler les situations de conflit pendant que se produisaient la reconversion industrielle et la modernisation du Capital…Une période (transition vers la modernité et transaction démocratique, comme nous la ­définissions dans le n° 25 d’Etcétera) de ­réponse de l’État et du Capital à l’extension des luttes qui, du fait de leur caractère ­assembléiste et autonome, ne purent jouer un rôle jusqu’aux pactes imposés de la Moncloa de 1977, pas plus pour l’échec de la tentative de coup d’état en 1981 sur lequel nous avons sorti un tract la nuit même, titrant « Le coup a triomphé », ni pour l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste.

Durant cette époque nous lisions et ­divulguions des textes d’auteurs qui nous ­aidèrent à connaître la pensée critique et à l’interpréter de manière différente de celle qui dominait dans notre entourage, mais aussi à observer les faits historiques d’un autre angle et ainsi à analyser notre monde par des analyses faites depuis une critique indépendante et non instrumentalisée.

En lisant Rubel nous apprîmes à lire Marx, le Marx critique du marxisme : « Si je suis sûr d’une chose c’est que je ne suis pas marxiste », confia-t-il à sa fille Laura. Le Marx critique du capital et de l’État : « L’existence de l’État et de l’esclavage sont inséparables » écrivait-il dans Vorwärts (2), idée qu’il reprit après la Commune de Paris. De Marx, nous avons compris ce qu’est le capital, cette relation sociale dont nous sommes constitués, ce mode de production de marchandises, de valeur d’échange et de production de valeur.

Avec Dézamy, Hess, Bremond, Feuerbach, Proudhon, Bakounine… nous avons pensé la révolution communiste. Stirner, avec L’Unique et sa propriété, nous a permis de discuter à partir de la subjectivité radicale, le déterminisme des conditions économiques et, dans la réplique adressée par Marx avec L’Idéologie allemande, nous vîmes ce qu’il y avait de faux à proposer de changer le monde en modifiant uniquement la conscience qui l’appréhende, cette vieille illusion qui veut que changer les conditions d’existence ne dépend que de la volonté des hommes.

Korsch, Mattick, Brendel, Gorter, Pannekoek, Rosa Luxembourg… nous firent connaître le parcours, pratique et théorique, d’un prolétariat qui s’organise pour lui-même. Connaissance qui nous permit d’entrer dans l’autre histoire du mouvement ouvrier. Mouvement qui débouche sur une expérience autonome et autogérée avec les Soviets en Russie en 1904 et 1917, les conseils dans l’Allemagne de 1919 et les collectivisations en Espagne en 1936.

Dans le Discours de La Boétie, nous avons compris la servitude volontaire ou, plus exactement, le conflit entre le désir de liberté et le désir de servitude.

Ciliga nous apprit la nature de l’URSS comme capitalisme d’État en dehors de sa mystification soutenue par l’« intelligentsia » européenne à qui il a fallu attendre l’entrée des tanks en Hongrie en 1956 pour délaisser ce mythe.

Nous nous sommes familiarisés à la Technique, au phénomène technique, en lisant Mumford, Ellul, Anders. Comme Marx a compris à la source le capital et la nouvelle relation sociale qui s’imposait, analyse qui reste certaine, celle de ces trois analystes de la Technique est aussi valide après plus de soixante-dix ans : la Technique est régie sur le principe de l’efficacité maximale ; c’est une conception du monde ; l’ouvrier devient un engrenage de la machine ; la Technique devient autonome. Ambivalence, tout dépend de son utilisation ou tout est inscrit dans son essence ?

Bien que prétendant à une analyse interdisciplinaire, nous donnions une préférence à la lecture économique que nous modérions par les textes de Nietzsche, Freud et ses déviants : le communiste Reich, le libertaire Gross et par les analyses sur d’autres sociétés sans État dans Sahlins et Clastres.

Plus récents, Vaneigem, Lefebvre, Foucault, Debord, Illich, Garcia Calvo, nous ont aidé dans cette connaissance de la société. Nous les avons lus avec un intérêt critique regroupant ce que nous considérions comme intéressant.

Nous prîmes le nom de Collectif Etcétera en 1976 dans l’intention de faire connaître une série de matériaux que nous considérions intéressant pour critiquer le mode de vie capitaliste. Ainsi nous avons édité des livres dans les collections :

« Critique de la politique » : Gloses critiques marginales pour l’article « Le roi de Prusse et la réforme sociale ». Par un prussien, de Karl Marx ; Un monde sans argent : le Communisme (1) et (2), texte de Les Amis de 4 millions de jeunes travailleurs ; L’Illusion démocratique, de Amadeo Bordiga ; L’État vu par Karl Marx, de Maximilien Rubel et Louis ­Janover ; Discours sur la servitude volontaire, de La Boétie ; Notes sur l’autonomie ouvrière, de différents auteurs ; La Communauté, de Raoul Bremond ; Le Code de la communauté (1) et (2) de Théodore Dézamy ;

– « Histoire Critique » : Fac-similé du journal « El amigo del pueblo » (l’ami du peuple) et divers tracts et textes des « Amigos de Durruti » ; de la revue Bilan : Textes sur la révolution espagnole, 1936-1938 ;

– « Critique de la vie quotidienne » : Sobre la delincuencia, que nous avons signé Colectivo Margen.

Comme nous l’avons déjà dit, en 1983 nous avons édité le numéro 0 de la revue ­Etcétera, correspondencia de la guerra social, en continuité d’une correspondance avec des amis et des collectifs (Échanges et mouvement, La Guerre sociale, Collegamenti, Fifth Estate, entre autres…) dont la finalité était d’échanger l’information sur les luttes et sur la pensée critique qui n’étaient pas diffusés par d’autres moyens. À cette époque de « normalisation démocratique », les médias arrêtèrent de se faire l’écho des conflits ­sociaux qui continuaient de se produire, principalement de ceux qui ne s’ajustaient pas au jeu de négociation des grands syndicats. Ainsi, sans laisser l’édition de livres et de bulletins, nous avons entrepris d’approfondir la connaissance de notre réalité sociale, des changements du mode de production capitaliste, et des luttes autonomes et anticapitalistes provoquant un échange d’information et de réflexion sur les avatars de la lutte de classe.

L’analyse de conjoncture des événements qui pouvaient principalement nous intéresser (Espagne des années 1980, changement politique et reconversion industriel, la Transition, Portugal, Angleterre, Tiananmen, Russie et les pays de l’Est, la crise et le Golfe, les Balkans, Algérie, Mexique), parallèlement à nos discussions sur les questions plus théoriques, nous ont aidé à la compréhension de la situation et à ses possibilités de dépassement (la technique, la culture, le syndicalisme, les médias, le fordisme, la critique du travail et de l’argent, l’immigration, l’urbanisme, la médecine, la religion, le genre, l’approche de l’histoire, la crise…). Des ­réflexions qui avaient pour objectif d’en ­savoir plus sur les processus révolutionnaires et contre-révolutionnaires sur lesquels on avait des informations et qui nous permettaient de critiquer : les idéologies comme credo de la pensée, la démocratie comme une forme de l’État ­dominateur, le nationalisme qui convertit la différence en mythe. Autrement dit, nous effectuions une critique de la politique.

Nous nous sommes intéressés spécialement aux changements produits dans l’organisation sociale : le système productif et le système d’exploitation (l’organisation du travail, la reconversion industrielle, le chômage, la précarité du travail), l’extension du marché capitaliste, la consommation, l’assistance, la vie dans les villes. Nous avons fait la critique de la culture et nous avons aussi abordé ­l’inégalité selon le genre, la médecine, la ­religion. Sur certaines de ces questions, nous avons organisé de larges rencontres avec d’autres amis, ainsi sur la critique de la politique, l’utopie, la technique, la critique du ­travail, la transition.

Tout cela a donné forme aux 58 numéros que nous avons publiés. Une tâche principalement ciblée sur la diffusion de nos ­réflexions, la révélation d’informations qui nous venaient de sources amies et cherchant à se faire l’écho de publications apparentées en privilégiant toujours le travail et la ­réflexion collective pour ensuite présenter des textes signés collectivement. Cette signature pour continuer d’éviter le leadership et les personnalismes. Une façon de faire qui nous a obligé à nous écouter pour comprendre et chercher le consensus devant les différents points de vue, et ainsi respecter les différents niveaux de compromis avec le groupe, dans l’inévitable et spontanée distribution des tâches inhérentes aux éditions artisanales. Un artisanat intentionnel pour éviter la faillite économique dont ont souffert tant de groupes. Cette activité s’est développée tout au long des années autour d’un groupe d’amis, bien loin du militantisme qui est de faire les choses pour les faire, de les faire au nom d’autres ou en représentant à d’autres. En bref, loin de faire de la politique mais avec un engagement qui impliquait une transformation sociale.

En parallèle, à partir de 1997, en plus de la revue nous avons cherché à faire connaître des textes peu ou pas du tout connus d’auteurs que nous avons considérés comme intéressant. En format livre, dans la collection « con.otros », nous avons édité : les Amis de Durruti, Stig Dagerman, Fredy Perlman, Guy Debord, Marta/Marcos, Wilhelm Reich, ­Augustin Souchy, Ricardo Mella, Émile ­Armand, A. Berkman, S. Petrichenko, ­Simone Weil, Lewis Mumford, Eric Mühsam, un texte contre la célébration des Olympiades à Barcelone et le texte « Carcel Modelo : 100 anos bastan » (La prison Modelo : 100 ans ça suffit).

Nous avons aussi impulsé la publication des livres : La Barcelona rebelde (la Barcelone rebelle), Guia de una Ciudad silenciada (Guide d’une ville mise sous silence) en 2003 et Dias rebeldes (jours de rébellions), Cronicas de insumision (Chroniques d’insoumission) en 2009, ces deux derniers élaborés avec des textes venant d’amis internes et externes du collectif.

Mais, sans aucun doute, ce qui est le plus appréciable dans cette tâche de divulgation, ce sont les 87 textes de la collection ­ « Minima » que nous continuons d’éditer.

Les changements qui ont eu lieu

Les changements subis dans notre mode de vie et l’analyse que nous avons menée sur les transformations impulsées par le système capitaliste et par la technique ont aussi ­modifié irrémédiablement notre point de vue sur quelques questions. Cela peut se voir à travers les réflexions publiées tout au long des années. Beaucoup des certitudes sur lesquelles nous nous basions dans les années 1960 ont été fragilisées face aux évidences de certains faits historiques qui nous ont bousculé de façon inespérée (comme la fin du centralisme ouvrier, par exemple), donnant lieu à des interrogations et des doutes sur le présent et l’avenir. Des doutes dont nous nous sommes servis pour continuer à creuser afin de rompre avec la ­sécurité de la pensée fermée, avec ce qui était su : ce qui déconnecte des nouvelles formes de résistances et de lutte et des autres formes d’action. Des doutes qui servent à la pratique de la critique radicale et qui évitent le­­ radicalisme.

Nous avons aussi adopté, néanmoins, quelques certitudes qui nous ont servies et qui nous servent encore. Par exemple, sur la guerre sociale (lutte de classes), thème vertébral de notre revue ; nous continuons de penser que le conflit d’intérêts s’exprime et continue de s’exprimer dans une guerre ­sociale permanente entre les tenants du pouvoir (le Capital) et les spoliés et exploités et que c’est entre les différentes classes que le Capital se recrée. Nous n’oublions pas que le capitalisme est un système qui promeut la constante et quotidienne séparation entre les personnes de classes différentes développant ainsi une société divisée qui ne peut lui faire front.

Nous parlons d’une guerre sociale qui ­devient visible face à une résistance qui prend des formes variées : grèves, sabotages, communautés en lutte pour la défense de leur ­environnement, occupations, mouvements urbains, la défense de la qualité de vie, etc. Des luttes qui freinent sans paralyser les plans ­d’expansion du capital et sa reproduction.

Le fait que dans nos sociétés les plus proches (occidentalisées) les travailleurs aient perdu le pouvoir qui leur donnait une place stratégique dans le cœur du système productif et que ce soit étendu le conformisme qui ­génère l’auto-emploi et les allocations ou ­encore que le travail de fonctionnaire ait augmenté exponentiellement dans les multiples départements de la bureaucratie d’État (centrale, d’autonomie, régionale, municipale, législative, syndicale, des partis et des fondations…), tout cela ne doit pas nous faire oublier que l’exploitation et l’expulsion s’étendent au niveau mondial et qu’en même temps sont apparus de nouveaux cycles de lutte dans les pays d’industrialisation récente tout comme de massives opérations de ­dépossession.

La guerre sociale, comprise comme lutte de classe, est inhérente au capitalisme alors qu’à l’heure actuelle la prédominance du ­modèle néolibéral fait penser que la résistance est impossible.

La politique s’est convertie en spectacle accessoire d’accompagnement au phénomène principal qu’est l’économie. L’économique a colonisé la majorité des sphères et des ­facettes de la vie sociale où chaque action se convertit en conduite mercantile ; c’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle. Alors que nous avions cru que l’État avait tendance à s’étendre, nous avons pu contempler comment lors des dernières décennies du siècle passé et celles de celui-ci, les fonctions de l’État ont été chaque fois plus contrôlées et restreintes par les propres pouvoirs économiques et on assiste maintenant à ce qu’il est et a toujours été réellement : l’État du Capital. Cependant, et bien que les actuels hommes politiques aient la mission d’assurer son rétrécissement, l’État doit se maintenir à tout prix comme appendice au service du pouvoir économique. En effet, sa disparition signifierait la fin du Marché capitaliste. À observer l’État et sa fonction, nous ne pouvons pas oublier le fait que les militaires et leurs forces armées ont une significative prépondérance – l’armée et la guerre constituent une part très importante de la trame économico-politique – tant pour leur étroite relation avec les pouvoirs économiques que pour leur action dans les mécanismes de contrôle et de répression sociale, parties décisives du système capitaliste.

Quant à la nécessité actuelle de faire la critique de la politique, nous sommes convaincus en voyant le pouvoir croissant de propagande des médias qu’il est absolument obligatoire de continuer de démonter les mensonges qui soutiennent la structure du pouvoir de l’État du Capital. L’ordre capitaliste, comme toute forme de pouvoir, se maintient à travers sa rhétorique narrative de ce qui est le meilleur pour l’intérêt commun, que ce meilleur est inévitable et nécessaire. En ­dehors de lui, la barbarie règnerait. La principale tâche de la critique est donc d’insister sur le caractère historique de la société qui répond à un ordre politique conjoncturel qui n’est pas naturel. Ceci la rend modifiable selon la force qui la pousse, selon les intérêts qui la soutiennent. De cet ordre nous n’avons cependant jamais sous-estimé sa puissance ni sa force, et son utilisation en lieu et heure où cela lui convient et où il le considère comme nécessaire, sous forme de guerre, de répression et d’assassinat. Pour cela aussi, nous avons discuté la banalisation avec ­laquelle quelques auteurs et collectifs décrètent depuis des années la fin du capitalisme.

La critique de la politique que nous pensons nécessaire est celle qui dévoile les ­intérêts que cache l’activité des institutions politiques garantes de l’ordre capitaliste, et ainsi nous aide à faire ressortir des possibilités de résistance et d’affrontement et à ­libérer des espaces afin de développer un autre mode de vie libres de la tyrannie du ­capital. Un mode de vie qui, sans être utopique ni idéaliste, serait plus en accord avec nos désirs d’autonomie et satisferait mieux les besoins humains.

Toutefois, la lutte anticapitaliste a, elle, changé, de la même façon qu’a changé le concept de révolution. Chaque fois plus conscient de l’évidence que le pouvoir n’est pas dans l’État, l’anticapitalisme ne le désire plus. Il n’attend plus qu’un soulèvement ­généralisé contre le pouvoir lui permette d’imposer un nouvel ordre social non ­capitaliste. Il a constaté que les révolutions passées et leur prise rapide de l’État, n’ont pas été autre chose qu’un changement d’élites. Il n’y a donc pas à attendre l’événement révolutionnaire du futur. Le pouvoir nous traverse et pénètre la totalité des structures sociales. Il a été démontré qu’on ne pouvait pas changer l’essentiel de l’ordre social depuis l’État vu que ce dernier se conforme à la logique et aux intérêts du Capital. Pour cette raison, il n’est ni possible, ni désirable de prendre le pouvoir. Le pouvoir transforme celui qui s’en approche…Plus que de prendre le pouvoir il s’agit de ne pas être pris par lui. La signification du pouvoir qui nous intéresse, il est dans celui de créer et développer des espaces où dominent d’autres valeurs et d’autres manières de nouer des relations. C’est un pouvoir faire impulsé par d’autres logiques, un autre sens pratique plus à même de satisfaire les besoins humains.

Le nouvel anticapitaliste rejette l’idée du sujet révolutionnaire et accepte la diversité qui oblige à négocier les différences et privilégie l’organisation horizontale et en réseau. Il s’intéresse à toutes les résistances qui ­s’opposent au pouvoir dans le but d’obtenir la liberté de pouvoir faire, de créer et de s’organiser. Il y a mille formes de lutter contre le pouvoir dont chacun souffre : en luttant pour l’autonomie contre l’hétéronomie. La révolution se fait chaque jour, chaque fois que s’ouvre un espace où domine un mode distinct de relations sociales ; de relations horizontales sans structure politique. Ceci n’écarte pas la possibilité d’événements révolutionnaires à certains moments, d’émeutes et de rébellions inévitables contre l’oppression et l’abus de pouvoir concrets. Toutefois, ce n’est que quand la lutte crée des espaces d’autonomie que se crée une faille dans le système capitaliste.

Un monde s’achève, un autre commence

Comme nous l’avons vu tout au long d’Etcétéra, nous avons porté le plus grand intérêt à analyser cette société « nôtre » pour mieux la comprendre et mieux la combattre : régentée par la loi de l’accumulation du ­capital qui établit une corrélation fatale avec l’accumulation de la misère.

Nous comprenons cette société « comme (une) société capitaliste » : mode de production de marchandise dans laquelle ce qui importe n’est pas la valeur d’usage des objets produits mais sa valeur d’échange, la production de valeur. Ce mode de production crée des objets (choses) pour le sujet et des sujets pour l’objet. Société capitaliste qui convertit la force de vie en force de travail et établit entre les humains une relation ­sociale mercantile ; les relations qui s’établissent entre les personnes prennent la forme de relations sociales réifiées. Société qui a initié son parcours de l’usine jusqu’à aujourd’hui (fordisme ; société de consommation ; société d’assistance ; capital financier).

« Comme (une) société technique » : régie par le principe de l’efficacité maximale. ­L’efficacité comme unique critère de vérité. Il est certain qu’il n’y a pas de société sans technique mais actuellement la technique a cessé d’être un moyen pour devenir une fin, l’homme devenant un instrument de la technique au service de ce qu’il a lui-même créé. La technique est ambivalente, nous ne pouvons séparer ses aspects néfastes de ses aspects positifs.

« Comme (une) société médiatique » : l’image souveraine. Seul est réel ce qui sort sur l’écran. L’écran n’apparaît pas comme un reflet de la réalité, c’est la réalité qui ­apparaît comme un reflet des écrans qui moulent la réalité à leur guise et lui donne leur « vérité ». Société basée chaque fois plus dans la production de signes, d’images. Le support est le message. L’information se ­réduit à de la propagande. Elle possède aussi un autre visage : l’accumulation de données sur nous tous (Big Data). Des données qui facilite une information stratégique pour les affaires du capital. Une information que nous facilitons nous-mêmes, chaque fois plus forcés à utiliser la « Toile », ce qui nous convertit à des intérêts et des comportements ­dirigés et conditionnés.

« Comme (une) société occidentale » : avec ses propres catégories, société ancrée dans le temps présent (shizophrénie, A = A, sans passé ni futur, sans mémoire ni rien à suivre). Un présent tautologique, espace sans temps (Joseph Gabel). Sans ouverture à l’avenir, ce qui est à suivre doit modifier le présent en notre faveur. Pour nous, l’avenir n’est pas une utopie, toujours inatteignable, hors du monde et du temps, c’est plutôt comme ce qui ne serait pas encore présent mais qui est présent sous la forme d’absence.

« Et bien entendu, comme (une) société patriarcale » : cette caractéristique recouvre et vient en soutien du monde que nous connaissons. Le monde de la domination et de l’exploitation des forts sur les faibles ; de l’homme sur la femme et leurs enfants en l’occurrence. Une domination qui a occulté et occulte toujours les travaux de la femme dans ses tâches fondamentales pour le soutien à la vie et qui bénéficie au système capitaliste par deux aspects : en libérant l’homme des charges familiales afin de mieux le soumettre aux longues journées de travail, et aussi en utilisant la femme comme travailleuse sous-payée pour les activités économiques réalisées en dehors du foyer. Cette structure est basée sur la différence, renforcée au long de l’histoire par les récits des idéologues chargés de justifier cette inégalité. Ces idéologues liés aux doctrines religieuses si utiles pour le contrôle social de toute la population. Des religions qui ne disparaissent pas malgré les changements de mode de vie qui se développent à travers le monde.

Cette société techno-capitaliste, aujourd’hui hégémonique, est traversée par la contradiction qui est d’avoir un développement illimité (grâce à la technique) dans un monde fini ; traversée aussi par une limite interne, l’économique, qui se manifeste par la difficulté de reproduction du Capital due à la tendance de baisse du taux de profit qu’il est impossible de valoriser sans la force de travail, et une limite externe, l’écologique, dont l’origine est la dégradation de la planète (réchauffement, contamination, disparition d’espèces…). Société régie par la loi du profit et de l’efficacité maximum, elle tend à ­remplir tout l’espace et à tout convertir en marchandise.

Cette tendance à tout convertir en marchandise est impossible à atteindre : il restera toujours une valeur d’usage pour soutenir la valeur d’échange, il restera toujours des ­activités humaines, malgré le travail salarié et en lui-même. La relation sociale capitaliste est aujourd’hui hégémonique mais pas totale ; il existe un « en dehors » de cette relation ­sociale, des relations non mercantiles existent en dehors des relations mercantiles, des ­relations humaines restent au-delà des relations réifiées. Si cet en-dehors n’existait pas, si tout était conforme à la relation sociale ­capitaliste, si l’aliénation était totale, il n’y aurait pas d’espaces de révoltes ni de ­réformes, tout serait récupérable par le ­capital.

Si la relation sociale capitaliste occupait tout l’espace, nous serions dans l’obligation d’attendre sa chute pour pouvoir développer d’autres relations sociales non capitalistes. N’importe quel changement serait suspendu à la fin du capitalisme. Et cette fin serait mesurée à la nécessité historique d’attendre les conditions objectives de maturité. Le « Ya basta » (« maintenant ça suffit ») serait impossible, il ne pourrait intervenir comme événement impromptu dans l’histoire.

Un déterminisme déjà critiqué par Marx après qu’il eut étudié les relations de propriété en Russie. Dans sa correspondance avec Véra Zassoulitch sur les formes archaïques de la propriété, Marx avait refusé l’accusation qui lui était faite de présupposer une fin fatale au capitalisme en affirmant que la commune rurale russe pourrait se convertir en un point de soutien de la révolution sociale en Russie et ceci sans nécessité de passer par le capitalisme (3).

La contradiction qui traverse la société capitaliste lui impose donc une limite qu’il est plus difficile de voir dans la société technique. Si, comme l’affirme, Dennis Gabor : « Tout ce qui peut se faire, se fera » définit la technique, ce à quoi Anders ajouta : « Tout ce que nous sommes capables de produire, nous devons le produire » et si, à la différence des utopistes qui pouvaient imaginer plus que ce qu’ils pouvaient faire, au contraire de nous qui pouvons faire plus que nous imaginons, il est alors difficile de voir la limite au progrès technique. La société techno-capitaliste pourrait donc cesser d’être capitaliste tout en continuant à être technique.

À partir de la crise de 2007, les écrits sur la fin du capitalisme ont proliféré et ceci sans définir ce qui était entendu par « capitalisme ». Quelques critiques suffisaient sur la corruption que ce système facilite, sur ­l’injustice qui se généralise… pour proclamer la nécessité de sortir du capitalisme. De cette façon, on réduit le capitalisme à un système injuste et corrompu. On fait référence alors à un capitalisme moins dévastateur, à un ­capitalisme plus humain. C’est ainsi qu’on banalise ce mode de production de marchandises en le réduisant à une forme extrême de corruption et de malversation sans montrer que le capitalisme est une relation sociale, que ce qui se produit, ce ne sont pas des objets mais bien des marchandises. Autrement dit, ce type d’analyse prétendait sortir du capitalisme tout en y restant.

Rébellion se confondait avec révolution ­(anticapitaliste) mais tout en étant certain qu’oppression va avec rébellion, une révolution qui établit d’autres relations sociales est tout autre chose. Nous parlons d’une ­révolution qui génère des sociétés sans État et sans production de marchandises où la ­solidarité, l’aide mutuelle, la gratuité ­s’imposent à la concurrence, à l’efficacité et au profit.

Il est toujours possible de contempler la fin du capitalisme, plus insensé serait de penser qu’il va continuer éternellement. Mais alors, comment ? Quand, dans quelle circonstance ? Beaucoup a été théorisé par le milieu anticapitaliste : effondrement, autodestruction… Dans cette théorie, il y a celle qui persiste à associer la fin du capitalisme à la contradiction même du capital : une fois ­atteint un niveau de développement historique, il s’autodétruit (sujet historique, ­nécessité historique).

Il existe une autre façon de considérer la fin du capitalisme, qui est de l’opposer dès maintenant à d’autres formes de société, à d’autres relations sociales qui questionnent la relation sociale capitaliste aujourd’hui ­hégémonique. Le changement révolutionnaire vient alors des différents modes de production et d’échange qui se construisent contre lui (comme exemple les différentes unités zapatistes ou encore l’actuelle réalité du Rojava) en érigeant d’autres relations sociales d’échanges non mercantiles : des espaces ­libérés.

Nous parlons d’espaces libérés parce qu’il y a un extérieur au capitalisme. Parler ­d’espaces libérés c’est aussi parler de violence. Les maîtres de ces espaces ne vont pas se laisser faire. Ces espaces libérés doivent être défendus, ce qui en fait des espaces de combat.

Nous vivons la vie dans une situation d’extrême violence : la lutte pour le travail et ce travail même une fois obtenu, l’atmosphère dans laquelle nous vivons nous tue littéralement – air, aliments, radiations, ­déforestations. Ce sont les États modernes qui ont opté ou qui ont cédé pour ce modèle de civilisation développée. Par ailleurs la multitude de « petites guerres » – aucune guerre n’est petite de même qu’aucune mort – tissent un holocauste qui à travers la durée et parfois du fait de sa moindre intensité ­paraît éloigné d’une grande guerre. Les énormes masses de migrants qui se déplacent sont parquées et emmenées à un éternel désert dans lequel la mort les accompagne ; nous sommes tous entourés d’armes létales, petites et grandes et ce qui se fait aujourd’hui en Libye, en Syrie, au Kurdistan ou en Palestine, pourrait se faire demain sur nous. Quand toutes les réponses « démocratiques » ont été dépréciées et que l’inutilité de tout geste ­pacifiste a été constatée, surgit l’affirmation de Günther Anders qui impose la légitime défense. Devant l’extrême violence qui est en train d’en finir ou qui est en mesure de le faire : à quoi pourrait servir un appel à la ­violence ?

Tout autant, pour en revenir à Anders, nous devons prendre en compte l’observation qu’il ne suffit pas de transformer le monde, c’est ce que fait le capitalisme bien malgré nous, il faut encore interpréter cette transformation, précisément pour que le monde ne continue pas à changer sans et contre nous et qu’il ne se transforme pas finalement en un monde sans nous.

Quand nous parlons de révolution anticapitaliste, nous parlons d’une révolution qui ouvre la porte à des sociétés sans capital et sans État, des sociétés hors la tyrannie mercantile et étatique.

Sans capital : un autre mode de production (non mercantile, en dehors de la valeur) et de distribution (de chacun selon ses possibilités, à chacun selon ses besoins). Une nouvelle forme sociale en faveur de la satisfaction de nos besoins. Les produits cessent d’être des marchandises pour devenir des biens sociaux.

Sans État : d’autres formes d’être ­ensemble, d’assurer le lien social. Nous comprenons l’État comme la fiction d’un espace séparé de la vie réelle où nous serions tous égaux, sans différences de classes, en maintenant la relation sociale que le capital génère et fait de nous des citoyens hétéronome… La nouvelle forme sociale remplace l’État par une organisation antiétatique, non hiérarchique, antiautoritaire, non représentative, autonome (on pourrait se référer au rôle des clubs lors de la révolution de 1848, au rôle des sections pendant la révolution en France en 1792, au rôle des conseils ouvriers en ­Allemagne en 1919 et à celui des collectivités en Espagne en 1936…).

Un monde s’achève, un autre commence, la société cesse d’être capitaliste. Qu’elle cesse d’être capitaliste ne veut pas dire qu’elle soit communiste, une autre tyrannie pourrait s’imposer. Ce qui nous pousse à miser pour une société sans argent (tant qu’il y a de l’argent cela ne sera que des miettes), vient de la question de l’accumulation d’un petit nombre qui appauvrissent la majorité, sans maître par une organisation partant de la base à partir d’assemblée décisionnelle qui garantit la participation de tous et fait avorter la tyrannie du vote de parti ; sans État où s’expérimentent d’autres formes possibles d’organisation sociale ; sans capital, sans le fétichisme des marchandises où d’autres formes plus humaines d’activités pour le ­développement individuel et collectif dépassent le travail salarié comme unique forme de droit à la vie. Des sociétés avec un langage propre : aide mutuelle, don, gratuité amitié, solidarité. Des sociétés que nous ne considérons pas utopiques, déplacées, mais « eutopiques », à leur place, et celles vers lesquelles nous nous rapprochons non comme des illusions ou comme espoir mais bien comme un pari justifié.

Justifié par l’échec de ce mode de production et de vie capitaliste traversé par la crise, interne et externe, qui met en crise la Nature et nous-mêmes ; un mode de production de valeur basé sur le travail salarié et qui, dans les pays les plus « développés », ne peut donner du travail à ses travailleurs : justification suffisante. Justifié encore par ­l’expérience et l’observation faite des nouvelles formes sociales d’activité et d’échange. Justifié toujours par la vie que nous connaissons au-delà de ce nous voyons sur les écrans : résistances, rébellions… de gens normaux plus enclins à la rébellion qu’à la soumission, plus rapides au refus spontané de l’injustice et de n’importe quelle forme de pouvoir.

Etcétera, juin 2019

(traduit de l’espagnol par J.-L. G.)

Correspondance: Etcétera Cera, 1 bis. 08001 Barcelona

etcetera@sindominio.net

www.sindominio.net/etcetera

NOTES

(1) Stock, 2006. Siegfried Kracauer (1889-1966): journaliste, sociologue, critique de films. . Ami de W. Benjamin et T. Adorno.Etcétera a publié,  de Lewis Mumford et S. Kracauer : La Fotografía. (Note d’Échanges.)

(2) Vorwärts, journal du Parti social-démocrate des travailleurs d’Allemagne, de 1876 à 1933. (Note d’Échanges.)

(3) Voir La Question agraire dans la révolution russe, de Loren Goldner, Échanges et mouvement, 2018, pp.8 à 10. (Note d’Échanges.)

« “Gilets jaunes” : et maintenant ? Et après ? » : les « Gilets jaunes » vus d’Allemagne

 

« “Gilets jaunes” : et maintenant ? Et après ? », un article de la revue « Wildcat » n°103 (hiver 2018-2019).

Le 26 janvier a eu lieu le « 11e Acte » du mouvement qui se réunit dans les rues de France – jusqu’à 2 000 en­droits différents au même moment – depuis le 17 novembre 2018. Ont lieu en plus le blocage des ronds-points omniprésents sur les routes françaises, quoiqu’on ne puisse pas exactement parler de blocages, mais plutôt de lieux de rencontre, le trafic est seulement ralenti. Leur signe de reconnaissance est le gilet autoréfléchissant jaune que tout conducteur doit obligatoirement avoir dans son véhicule. Les « gilets jaunes » (traduit souvent en allemand par « Gelbwesten ») ont une préhistoire : les défaites de la lutte de classe qui se succèdent depuis des années, les mobilisations syndicales avortées ou qui s’émoussent, la dégradation des conditions de vie. Depuis sa prise de fonction en mai 2017, Emmanuel Macron a mis en place un nouveau droit du travail favorable au patronat, partiellement privatisé la SNCF, société de chemin de fer d’État, supprimé 120 000 postes de fonctionnaires dans la fonction publique, ou encore rendu plus difficile l’accès à l’université. Il a supprimé l’impôt sur le revenu et a compensé ce manque de rentrées financières par une augmentation des prélèvements sur les retraites et des taxes sur le carburant et la diminution de l’aide au logement (APL) de cinq euros. Son arrogance fut la cerise sur le gâteau : la construction d’une luxueuse piscine pour sa résidence d’été, de la nouvelle vaisselle pour le palais de l’Elysée, ou ses sorties méprisantes (« Vous n’êtes rien », « Il n’y a qu’à traverser la rue pour trouver du travail », etc.)…

Fin mai 2018, Priscilla Ludosky, jeune femme noire de 33 ans habitant la banlieue parisienne et tenant un magasin en ligne de cosmétiques naturels, lance une pétition en ligne. Ayant fait le calcul, elle démontre que les taxes constituent plus de la moitié du prix du carburant, elle exige qu’elles soient réduites. Quelques mois plus tard, Éric Drouet, routier, lui aussi âgé de 33 ans, découvre la pétition et la relaie sur Facebook. Le nombre de signataires passe de 200 000 à 1,15 million. Drouet appelle alors à une manifestation pour le 17 novembre. 300 000 personnes répondent à son appel. Aucun syndicat, aucun parti n’y avait appelé, pas même la Fédération des agriculteurs (FNSEA), et malgré cela, des manifestations et des blocages se déroulent à travers toute la France. Dans ces manifestations, nul podium ni orateur.

Le mouvement a pu prendre une telle ampleur à travers tout le pays parce qu’il avait connu un épilogue au début de l’été lors des mobilisations contre la réduction de la vitesse sur les départementales. Il a aussi des prédécesseurs, comme le soulèvement des Forconi en décembre 2013 en Italie (1). Peu avant, à l’automne 2013, une mobilisation semblable avait eu lieu en Bretagne, celle des Bonnets rouges. Les travailleurs de l’industrie agro-alimentaire, paysans et petits entrepreneurs s’étaient réunis contre la taxe écologique. (Macron, alors conseiller de François Hollande pour la politique économique et financière, les avait appelés « les illettrés de notre époque ».) Ces mouvements réagissent à la politique de l’État, faisant en sorte que la « question sociale » ne soit pas perçue comme étant celle du niveau des salaires, mais celle du poids des impôts. Depuis des années en France, c’est ainsi que les élections sont remportées : Sarkozy avait promis en 2007 la défiscalisation des heures supplémentaires ; Hollande, lui, avait promis en 2012 d’imposer à 75 % les revenus supérieurs à 1 million d’euros ; Macron avait annoncé pendant la campagne électorale la suppression de la taxe d’habitation… Les élections gagnées, ces promesses s’avérèrent curieusement toutes « impossibles à met­tre en œuvre ». A cela s’ajouta en France une succession de grands scandales : en 2010, il fut révélé que la femme la plus riche de France bénéficiait d’une réduction d’impôts de 100 millions d’euros et qu’elle avait soutenu financièrement et illégalement la campagne électorale de Sarkozy ; le ministre du Budget de Hollande, responsable de la lutte contre la fraude fiscale, dut reconnaître en 2013 avoir déposé 600 000 euros sur un compte caché en Suisse. Puis s’ensuivirent les diverses révélations suite aux Luxleaks, Swissleaks, Panama et Paradise Papers… Aucun des puissants criminels, des super-riches et des personnalités pris dans ces scandales n’eut à aller en prison.

Depuis la crise européenne, des mouvements semblables ont eu lieu dans d’autres pays d’Europe : par exemple, en mai 2013, des dizaines de milliers de personnes avaient manifesté au Portugal contre les augmentations d’impôts. En 2014, les « Indignados » espagnols avaient mobilisé contre la politique financière et fiscale. Les mobilisations suivant la crise en Grèce sont connues… Dans l’ensemble, ces mouvements ne remplirent pas leurs objectifs. En Italie par exemple, le Mouvement 5  étoiles a pu se nourrir d’eux, et faire accéder finalement les fascistes de la Ligue au pouvoir (2).

De telles luttes ont également eu lieu dans d’autres parties du monde : les émeutes à Haïti contre la suppression des subventions sur les carburants, les protestations dites « Gazolinazo » qui se répètent au Mexique, les émeutes contre l’augmentaiton du prix des transports en commun au Brésil…

Traditionnellement, la gauche a du mal avec ce type de mobilisations. Les conflits autour de l’impôt furent rarement un thème « de gauche » au xxe siècle. En France, ce furent les professions libérales, les travailleurs indépendants et les paysans qui se mobilisèrent après la Première guerre mondiale contre l’impôt progressif ; et les poujadistes dans les années 1950. Toutes ces initiatives, suivant ce préjugé, s’en prennent seulement à la répartition « secondaire » et non à la « répartition primaire des revenus » (salaires et profits). Dans cette répartition secondaire, la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) est un impôt manifestement des plus injustes qui constitue en France la moitié des entrées de l’État, les impôts sur le revenu et le salaire, eux, « seulement » un quart !

Henri Simon [dans « Gilets jaunes, et après ? », Échanges 166] prend la défense du mouvement face à ces critiques : selon lui, ce mouvement est hétérogène mais pas autant influencé par les petits entrepreneurs et petits commerçants que les mouvements semblables qui eurent lieu dans les années 1950 et 1960. Quoiqu’il en soit, il s’exprime aussi de manière «  hétérogène » et vague, il est beaucoup question de « peuple », de « citoyens ». Les « gilets jaunes » s’adressent à l’État, le plus souvent même, personnalisé dans Macron, et exigent de lui des choses qu’ils auraient dû sinon acquérir en luttant contre les capitalistes.

Cela exprime une faiblesse, et ce, même si le mouvement a une composante prolétaire, et que des travailleurs y prennent naturellement aussi part, mais à quelques exceptions près, ils y prennent part en tant qu’individus. Le simple fait de ne plus pouvoir être en lutte sur son lieu de travail permet d’expliquer ce mouvement.

D’un point de vue sociologique

Les analyses sociologiques sur les « gilets jaunes » foisonnent. Selon elles, leur salaire moyen serait de moins de 1 600 euros par mois, très souvent même, le SMIC. Ils seraient de nombreux jeunes, mais aussi une grande proportion de retraités, et des actifs qui ne peuvent pas se permettre de faire la grève. Depuis fin novembre, une équipe de plus de soixante-dix scientifiques suit le plus grand nombre possible de manifestation et de blocages à travers toute la France, élabore une cartographie des actions menées et interroge les participants. Ils observèrent en décembre, d’une part un élargissement « vers le bas » (plus de chômeurs et de SDF prirent part au mouvement), et d’autre part, l’arrivée de syndicalistes et d’activistes politiques. Par ailleurs, en décembre, les lycéens sont également entrés dans le mouvement. Il mobilise de nombreuses personnes qui n’ont pas été présents lors des derniers mouvements sociaux. Presque la moitié des sondés n’avaient jamais pris part à une manifestation, et encore moins n’avaient d’expérience de la grève.

La proportion de femmes est relativement élevée. En moyenne, furent dénombrés 54 % d’hommes et 45 % de femmes. Les femmes seraient en majorité de la classe des travailleurs, un groupe social qui sinon se mobilise rarement.

Le mouvement vient avant tout de ce qu’on appelle la « France profonde », des campagnes (à la grande différence de Nuit Debout en 2016, qui était resté limité à Paris et à quelques autres grandes villes). L’expansion urbaine en France est bien plus accrue qu’en Allemagne. Les lieux d’habitation, de travail et de loisirs sont séparés par de longues distances. La désertification des campagnes remonte aux années 1950, remarque Henri Simon (3) : « La mécanisation de l’agriculture… a mené à un exode important des ouvriers agricoles vers l’industrie ds villes:l’extinction du petit commerce et de l’artisanat est venue directement du tarissement de la clientèle du petit commerce rural. » Ce développement a connu une accentuation avec la fermeture de nombreuses lignes de train, de bureaux de postes et d’établissements bancaires. Les personnes vivant à la campagne ont besoin de leur voiture pour se rendre à leur travail, pour aller faire les courses. Le pôle des dépenses pour la voiture est l’un des plus élevés dans leur budget (comparable aux loyers dans les villes).

« Pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, les travailleurs ne vivent plus là où l’activité est créée (4). »

« Que les gros payent gros et que les petits payent petit » (5)

La force du mouvement c’est sa détermination, sa solidarité et l’aptitude à s’unir dans l’action. Cette dernière est surprenante vu son hétérogénéité. Si la population est très favorable au mouvement, elle reste par ailleurs plutôt passive.

Les “gilets jaunes” expriment la grande défiance qui règne en France vis-à-vis des instances de médiation que sont les partis et les syndicats. Et à plusieurs reprises, les « gilets jaunes » se sont ralliés à d’autres luttes. À Toulouse, avec une manifestation contre les violences faites aux femmes, à Marseille contre la politique catastrophique de la ville en termes de logement, à Paris avec le comité contre les violences policières dans les banlieues (Comité Vérité et Justice). Ils ont soutenu les salariés d’Amazon en lutte et ont bloqué l’usine Monsanto à Trèbes, près de Carcassonne (Aude), l’une des deux usines les plus grandes de préparation d’engrais avec du glyphosate. Lors du « 4e Acte », ils manifestèrent à Lyon et Montpellier ensemble avec les manifestants réunis contre la politique climatique, avec pour slogan « Social, climat, même combat ».

En comparaison de sa composition hétérogène, le consensus existant sur de nombreuses revendications est étonnant. Après que le Premier ministre eut « invité au dialogue » les « gilets jaunes », quelques groupes au sein du mouvement procédèrent à un sondage interne auquel auraient participé près de 30 000 personnes, et publièrent fin novembre une liste de 42 revendications :

indexation des salaires et des aides sociales sur l’inflation ; augmentation des aides aux personnes handicapées ; plafonnement des loyers ; renationalisation des entreprises énergétiques et baisse du prix de l’électricité ; départ à la retraite à 60 ans, voire 55 pour les métiers physiquement difficiles ; établissement du minimum vieillesse à 1 200 euros ; interdiction de faire du profit sur les soins à la personne ; augmentation de l’impôt sur la fortune ; en général, application plus sévère, d’un point de vue fiscal, du principe suivant lequel les plus petits payent moins et les gros, plus ; préférence pour le transport de marchandises par train ; imposition du kérosène et du carburant pour les bateaux ; établissement pour tous les représentants politiques d’un salaire moyen ; éta­blissement de référendums populaires pour tous les projets de loi ; abolition des CDD ; abolition des travailleurs détachés (statut particulier des travailleurs européens) ; salaire minimum de 1 300 euros pour tous ; plafond de revenu à 15 000 euros ; interdiction des délocalisations ; développement des voitures à hydrogène (les voitures électriques ne sont pas écologiques) ; en finir avec la politique austéritaire ; traiter les problèmes qui mènent à l’exil forcé ; les demandeurs d’asile doivent être bien traités ; les demandeurs d’asile déboutés doivent être ramenés dans leur pays d’origine ; quiconque vient en France doit recevoir des cours de langue et d’histoire et être intégré ; le même système social pour tous ; plus de fonds pour les hôpitaux psychiatriques ; l’arrêt immédiat de la fermeture des petites lignes de chemin de fer, bureaux de poste, écoles et de maternité : payer leurs heures supplémentaires aux flics ; une limite de 25 élèves par classe ; etc. (6).

Un autre point de la liste des revendications s’appelle « Lutte contre la concentration médiatique ». « Nous n’acceptons plus que 90 % des médias appartiennent à une poignée de milliardaires qui les utilisent comme instruments de propagande pour protéger leurs intérêts (7) » (les médias dominants sont entre les mains des dix plus riches Français).

Cette liste de revendications a été présentée comme contradictoire, hasardeuse, etc. En réalité, elle est cohérente : il s’agit de mesures d’améliorations concrètes de la vie, et cette base a été essentielle pour que la mobilisation perdure ainsi.

Les « gilets » jaunes remettent le débat sur l’écologie sur ses pieds, ils font « de l’écologie une question sociale », comme l’a constaté, bouleversée, la Taz (8). « Avant, on ne parlait pas d’écologie », écrivent des intellectuels français dans une contribution commune, avec parmi eux, Annie Ernaux : « Sur les barrages, chaque heure tout le monde en cause, et tombe d’accord : réduire les pollutions, c’est taxer les entreprises polluantes, taxer le kérosène, baisser le prix des voitures propres, refaire des lignes de train de proximité au lieu de les réduire, baisser les billets des transports publics, les rendre gratuits parfois, refaire des services publics de proximité au lieu de les détruire… Autrement sans voiture, on fait comment ? (9) ». En effet, c’est ce que demandent les « gilets jaunes » : Comment devons-nous faire, s’il-vous-plaît, sans voiture ? Dans la campagne ? Où les bus ne passent que deux fois par jour et où la ligne de train a été supprimée ? (10).

Ce que les médias en disent : « Des temps troubles »

Entre-temps, tout le monde y a mis son grain de sel. Même des gens qui ont déserté depuis des années le mouvement social s’expriment à présent. Selon Henri Simon, le flux d’informations agit d’une manière ou d’une autre sur l’opinion publique, mais il est difficile d’évaluer quelle influence cette loghorrée a sur le mouvement ; les fake news, si elles se propagent, n’auraient cependant eu aucune ­influence sur lui.

La presse allemande ne peut semble-t-il que dénoncer, ignorer ou alors crier quand elle croit avoir identifié une menace révolutionnaire. Tout d’abord, par réflexe, on l’a comparé au mouvement Pegida (11). Même dans la « gauche allemande » (si l’on compte Riexinger, Cohn-Bendit et autres parmi eux) la réserve était de mise en novembre. Guillaume Paoli a par exemple analysé en détail les prises de position de Cohn-Bendit, ça vaut le détour ! (12)

Mais depuis le début, il y a une différence fondamentale avec Pegida. Les “gilets jaunes” se dressent explicitement contre la situation économique et non contre les migrants.

Nombreux furent ceux qui changèrent d’avis, en janvier. Le mouvement était alors devenu « du jamais vu dans les pays industrialisés occidentaux : un coming-out sociétal de la classe moyenne basse » (Georg Blume, le 20 janvier 2019 dans le Spiegel [13]), d’autres y ont vu à l’œuvre une rupture radicale allant mener à un changement de société : « Des temps troubles s’annoncent. Les professeurs prévoient de se mettre en grève le mois prochain. Des classes d’école primaire bloquent une autoroute dans le Sud de la France. Une mairie est incendiée. La puissante FNSEA menace de blocages avec des tracteurs. Les “gilets jaunes” qui sont invités par le Premier ministre sont menacés de mort : la France est dans une situation exceptionnelle comme en 1995, lorsqu’une grève générale avait paralysé les écoles et les trains pendant plus de trois semaines. (…) les “gilets jaunes” ne demandent rien de moins qu’une autre société (14). »

Georg Blume est même allé jusqu’à comparer le mouvement après le « 3e Acte » du 1er décembre à la révolution de juillet 1830 (15). La comparaison pèche pour plusieurs raisons : les révoltes du xxe siècle était la forme de combat que prenaient des travailleurs en grève ; elles se déroulaient dans leur propre quartier. Par contre, le 1er décembre à Paris, les manifestants sont allés dans les riches quartiers du Nord de Paris. Mais comme, actuellement, une discussion sérieuse a lieu entre les « radicaux » de la gauche allemande pour déterminer si le G20 de Hambourg a été un « soulèvement primaire », il est important de s’attarder un peu sur ce point (16).

Soulèvement ?

Les pillages qui ont eu lieu à Paris le 1er décembre comptent parmi les plus massifs depuis le légendaire Mai 68, et, au même moment, il y avait, dans plus d’une vingtaine de villes, de violents affrontements. Henri Simon voit en cela une conséquence logique du fait que le mouvement n’arrive pas à devenir massif. S’il y avait des centaines de milliers de personnes dans les rues, et même trois cent mille au début, il a été rapidement clair que cela ne se transformerait pas en millions. Le seul moyen alors de se faire remarquer, c’est de dégrader. L’attaque de la Marianne le 1er décembre était même bien inspirée (17) !

Le chercheur en science social Samuel Hayat écrit dans un article qui vaut le détour : « Certains ont pu parler d’émeutes ou de situation insurrectionnelle. C’est possible, et pourtant rien ne ressemble à ce qui a pu avoir lieu durant les insurrections de 1830, 1832, 1848 ou 1871 (18). »

Henri Simon s’accorde également sur ce point : ce n’est pas un soulèvement si l’on retourne ensuite travailler comme si de rien n’était ; il n’y a pas de soulèvement qui n’a lieu qu’une fois par semaine.

Samuel Hayat saisit le mouvement des « gilets jaunes » avec le concept d’économie morale avec lequel E. P. Thompson avait étudié les luttes de la classe ouvrière anglaise au XVIIIe siècle (19). Le concept est semblable à celui de Beverly Silver (20) , qui distingue entre les mouvements de types marxistes, et ceux de types polanyiens : les premiers projettent de dépasser vers l’avant le monde actuel, les seconds, de « revenir » à quelque chose, à un monde où « le marché » ne dictait pas tout. Selon Hayat, l’« économie morale » des « gilets jaunes » s’exprime au mieux par leur slogan « Que les gros payent gros et que les petits payent petit ». Cela montre qu’ils souhaitent protéger les plus faibles (SDF, handicapés, etc.), estiment que les travailleuses doivent être rémunérées « correctement », que les fraudeurs fiscaux doivent être punis, que chacun devrait contribuer à hauteur de ses possibilités et défendent les prestations d’aide sociale. Cette « économie morale des sous-classes » est en prise directe avec la doctrine économique néolibérale (donner encore plus aux riches, magnifiquement exprimé par la formule de Macron « soutenir les premiers de cordée »), ce qui expliquerait la large approbation dans la population, et la capacité des “gilets jaunes” à pouvoir, sans aucun parti ou syndicat, mobiliser dans la France entière et surtout à agir collectivement.

Cependant, cette « économie morale » est, selon Hayat, simultanément un pacte avec les dominants, et reste ainsi dans le cadre des rapports de pouvoir donnés. Les dominants ont sans cesse brisé ce « pacte » avec leurs mesures anti-sociales et Macron est perçu comme incarnation de cette « trahison ». Mais comme le contremaître dans la fabrique joue un rôle productif pour le capital, quand il est maltraité par les ouvriers, Macron, pour le protéger, essuie les coups que le capital devrait prendre, et ce tant que le mouvement se fixe comme objectif sa démission. Les révoltes qui reposent sur les conceptions d’une économie morale veulent rétablir le pacte implicite, ce qu’elles visent, « c’est avant tout un retour à l’ordre, pas une transformation révolutionnaire. » (Hayat) (21). En conclusion de son texte, Hayat nous signale cependant que quelques groupes locaux de « gilets jaunes » dépassent cette « économie morale » et formulent une critique du capitalisme et une perspective émancipatrice. Ainsi, tout est encore possible.

Répression

L’État a frappé particulièrement fort. Même pour les proportions françaises, la répression juridique a dépassé toute mesure. Chaque samedi, seulement à Paris se furent des centaines (et dans la première moitié de décembre, on a dépassé le millier) de personnes arrêtées, la plupart d’entre elles retenues ensuite en garde à vue, parmi elles, même des mineurs. La réaction des policiers fut encore plus drastique : il y a la volonté de faire mal et de blesser. Pour exemple, un manifestant sans arme, les bras levés se place devant une ligne de policiers, à bonne distance, et reçoit pour réponse un tir de balle de caoutchouc dans le ventre. Les tirs à la tête de flash balls, dont témoignent les images de têtes ensanglantées, ont montré qu’il était très risqué de venir. Le Monde rapporte que les journalistes eux-mêmes étaient visés à la tête par les lanceurs de LBD (22).

Le journaliste David Dufresne a rapporté plus de trois cents « incidents » au ministère de l’Intérieur. Le site internet Désarmons-les a listé plus de cent blessés ; parmi eux certains ont perdu un œil, d’autres une main, beaucoup leurs dents.

En France, les flash balls sont particulièrement violents, ils ont été, depuis les émeutes de 2006, remplacés par une nouvelle arme, elle aussi prétendument « non-létale ». Les bien nommées « Balles de Défense » sont tirées par un lanceur (LBD-40) sur lequel peut être fixé un viseur laser, et qui peut projeter à une vitesse de cent mètres à la seconde des boules de caoutchouc de 40 mm de diamètre. Le constructeur, l’entreprise suisse Brüger & Thomet, garantit une « très bonne précision à 40 mètres ». Le site Désarmons-les affirme qu’elle est létale en dessous de 25 mètres. Le 23 décembre, le gouvernement français a commandé 1 280 nouveaux LBD.

Par ailleurs, des lanceurs de grenades ont été utilisés. L’usage de la violence policière avait un but. Des personnes qui n’étaient violentes d’aucune façon ont eu des blessures graves, dans le but de faire peur, et Internet regorge de vidéos montrant ces incidents.

Macron fait un pas en arrière

Au début, Macron avait essayé de présenter les « gilets jaunes » comme un mouvement dont les ficelles étaient tirées par l’extrême droite, et n’avait pas pris publiquement position à leur sujet. Le gouvernement a tablé sur un essoufflement pendant les fêtes de Noël, comme cela s’était souvent déjà passé lors des dernières décennies. Après le grand pillage du 1er décembre, Macron avait déposé des fleurs au pied de l’Arc de triomphe, et avait parlé de souillure. Le lendemain, les lycéens entraient en lutte. Leur traitement par la police a suscité un élan d’indignation : le 6 décembre, à Mantes-la-Jolie, des dizaines de lycéens sont en rang, agenouillés, mains derrière la tête, entourés de forces de l’ordre cagoulées lourdement armées. Au « 4e Acte », le 8 décembre, ce sont à nouveau 136 000 personnes (chiffres officiels) qui descendent dans les rues, malgré la répression policière. Le 10 décembre au soir, à la télé, Macron s’adresse à son peuple : augmentation du salaire minimum, pas d’augmentation des prélèvements sociaux sur les plus petites retraites, défiscalisation des heures supplémentaires, prime de début d’année demandée aux employeurs ; il était déjà revenu auparavant sur l’augmentation de la taxe sur le diesel. Il déclara « l’état d’urgence économique et social », mais ne revenait pas sur la suppression de l’impôt sur la fortune. « Objectivement, le président dit aux mécontents des campagnes : Vous êtes pauvres, voici de l’argent », commenta assez justement Nadia Pantel dans la Süddeutsche Zeitung (23).

Mais le « monde » regardait le précipice avec ses « économistes experts » de toujours et se demandait, effrayé : « Est-il possible que ce soit le dernier chapitre de la fable libérale en laquelle plus personne ne veut croire ? » Et puis, il constata que ces mesures allaient coûter quelques 8 ou 10 milliards d’euros, que la France allait devoir augmenter sa dette pour cela, et puis, ô, mon dieu : ne pas respecter les critères de Maastricht !

Le jour suivant l’allocution présidentielle, le 11 décembre, un islamiste tue plusieurs personnes à Strasbourg.

Les manifestations devinrent moins massives, mais se maintinrent. Même si les promesses de Macron n’apportaient pas grand-chose, en France, aucun mouvement n’avait réussi à atteindre cela depuis des années. Même vis-à-vis de Macron, qui, avec l’habitude de se présenter comme seul face à l’adversité, avait affirmé, ne jamais céder à « la pression de la rue » !

Début 2019 est, en plus de cela, entrée en vigueur une ordonnance qui prévoit de plus fortes sanctions encore pour les chômeurs : si un rendez-vous à Pôle emploi est manqué, les indemnités sont automatiquement totalement suspendues pour un mois ; au deuxième rendez-vous manqué, pour deux mois, au troisième, quatre mois. Et elles sont aussi complètement suspendues si l’on refuse seulement une seule « proposition raisonnable de travail ».

Que restera-t-il ?

Henri Simon constate que l’économie ­capitaliste a continué son chemin presque sans broncher, en particulier vers son développement logistique. Et c’est pourquoi le mouvement devrait, d’après lui, s’essouffler tôt ou tard. Mais il aura donné une voix à la France des villages, et brisé l’isolement quotidien. C’est ce qui est important, et même si tout d’abord cela est resté confiné aux ronds-points et à des réunions locales. Dans tous les cas, aucune perspective n’a été ouverte au-delà du capitalisme ; c’est pourquoi toutes ces conquêtes vont bientôt retomber dans les rails des rapports sociaux capitalistes. Mais il faut tout de même avoir de l’espoir quant à ces liens qui ont été créés et les débats qui ont eu lieu.

En fait, il ne se passe pas une année en France sans de grandes mobilisations sociales. Qu’aussi rapidement puissent être mis sur la table des contenus revendicatifs communs, qu’on sache se défendre face à un immense déploiement policier, que les débats puissent avoir lieu dans une ambiance productive, en voici l’expression. En RFA, il y a eu et il y a toujours de grandes mobilisations : Stuttgart 21, Willkommenskultur, Hambacher Forest, etc. (24). Mais aucune de ces mobilisations ne thématise les conditions sociales, elles laissent cela à la droite. Que cela soit différent en France donne des raisons d’espérer.

Au « 11e Acte » [26 janvier], le nombre de participants a reculé ; d’après le ministère de l’Intérieur, il y en avait 69 000, la semaine précédente, 84 000. Comme toujours, les chiffres absolus sont très controversés : le syndicat France Police-Policiers en colère annonçait 330 000 à 19 h 30. Mais par rapport au samedi précédent, il y en avait tout de même moins…

(Traduit de l’allemand par Ivan Jurkovic)

NOTES

(1) Voir « Drei Tage Volksaufstand in Turin » (« Trois jours de soulèvement populaire à Turin »), Wildcat n° 97, recensé dans Échanges n° 151 (printemps 2015, p. 24)  : « Italie. Indépendants, travailleurs quand même. »

(2) Voir «Das Laboratorium Italien » (Le laboratoire italien) et « Italien: Die soziale Opposition in Zeiten der grün-gelben Regierung » (L’opposition sociale aux temps du gouvernement vert-jaune [le vert est la couleur de la Ligue et le jaune celle du Mouvement 5 étoiles]), Wildcat n° 102 (automne 2018).

(3) Voir « Gilets jaunes, et après ? », Échanges n° 165 (automne 2018), p. 4-5.

(4) Voir « Aufstand der Peripherie » (Soulèvement de la périphérie), par Christophe Guilly, Freitag, n°  49, 6 décembre 2018 – traduction d’un article paru en anglais dans The Guardian du 2 décembre sous le titre « France is deeply fractured. “Gilets jaunes” are just a symptom ») ; Christophe Guilly, géographe, est l’auteur notamment de La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014), et de No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (Flammarion, 2018).

(5) Citée en français dans le texte, cette phrase fait référence à l’une des 42 revendications (« Que les gros [McDo, Google, Amazon, Carrefour…] payent gros et que les petits (artisans, TPE, PME) payent petit »).

(6) Voir le document complet sur www.francetvinfo.

(7) Voir https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA

(8) Die Tageszeitung (Le quotidien, dite Taz) est un journal berlinois, proche des Verts et qui assure notamment la publication en Allemagne de la version allemande du Monde diplomatique.

(9) « Gilets jaunes, verts, rouges, roses, convergeons ! », tribune publiée par Libération du 4 décembre 2018, signée par Jacques Bidet, philosophe, Patrick Chamoiseau, écrivain, Laurence De Cock, historienne, Annie Ernaux, écrivaine, Gérard Noiriel, historien, Barbara Romagnan, ex-députée, Mathilde Larrère, historienne, Christine Delphy, féministe, Philippe Boursier, professeur de SES, Stéphanie Chevrier, éditrice et Willy Pelletier, sociologue.

Citée dans « Der Knoten platzt » (La marmite déborde), article d’Elsa Koester, Freitag du 6 décembre 2018,.

(10) « Der Knoten platzt », art. cit.

(11) Les « Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes », abréviation Pegida), « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident » sont un mouvement de droite populiste (rechtspopulistisch) contre l’immigration musulmane en Allemagne, lancé en octobre 2014.

(12) Guillaume Paoli, « Anatomie einer Desinformationkampagne », voir http://guillaumepaoli.de, 11 décembre 2018 (en allemand).

(13) Georg Blume dirige depuis 2013 le bureau de l’hebdomadaire allemand Die Zeit à Paris. Il était déjà correspondant en France dans les années quatre-vingt pour Die Tageszeitung avant de diriger les bureaux de Die Zeit au Japon, en Chine et en Inde de 1992 à 2013. Il a publié récemment L’Ami indésirable, la fin d’une histoire ? (éd. Saint-Simon) sur les relations franco-allemandes.

(14) « Revanche der Enttäuschten » (la révolte des frustrés), Die Zeit on line, 4 décembre 2018, par Annika Joeres, journaliste installée dans le Sud de la France.

(15) Georg Blume, « Franzosen : Volk der Revolte », Spiegel-online, 9 décembre 2018.

(16) Ce même numéro 103 de Wildcat comporte, sous le titre « G20 – Hauptsache es knallt…?! » (l’essentiel, c’est le bordel…?), une critique du livre Riot, Was war da los in Hamburg ?, Theorie und Praxis der kollektiven Aktion (Laika Verlag, avril 2018).

(17) Laissons le symbole, même si la statue dont les émeutiers de 2018 ont brisé le visage n’est pas une « Marianne », figure de la République honnie par le régime de Louis-Philippe qui commanda cette sculpture de guerrière guidant les soldats de l’An II (La Marseillaise, en fait).

(18) Samuel Hayat, « Les “gilets jaunes”, l’économie morale et le pouvoir »  – Aussi en anglais, sur https://ediciones-ineditos.com.

(19) La Formation de la classe ouvrière anglaise [« The Making of the English Working Class »], Gallimard-Le Seuil, 1988; éd. Points, 2012.

(20) Forces of Labor: Workers’ Movements and Globalization Since 1870, de Beverly J. Silver (Cambridge University Press, 2003). Nous avons publié « Les mouvements ouvriers t la mobilité du capital », chapitre 2 de ce livre, dans Échanges nos 122 (automne 2007, p.56) et 129 (été 2009, p. 41). Une traduction française, Forces du travail. Les mouvements ouvriers et la globalisation depuis 1870, est annoncée (sous format e-book en accompagnement de La Frontière comme méthode ou la multiplication du travail) par les éditions de l’Asymétrie, coll. « La cause est l’effet », pour juillet 2019.

(21) Samuel Hayat, « Les “gilets jaunes”, l’économie morale et le pouvoir », art. cit.

(22) https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2019/

(23) « Macrons Blumenstrauß für die Franzosen  » (le bouquet de fleurs de Macron aux Français), de Nadia Pantel, 11 décembre 2018. – https://www.sueddeutsche .de/politik/frankreich-macron-gelbwesten-1.4248269

(24) Stuttgart 21 est une mobilisation autour d’un grand projet de ligne ferroviaire Stuttgart-Ulm qui suscite depuis 2010 une forte hostilité ds populations. Voir par exemple « Stuttgart 21, le train de la discorde qui traverse toute l’Allemagne » (La Tribune du 15 mars 2013) ; Willkommenskultur est un mouvement de soutien aux exilés ; Hambacher Forest, une forêt menacée de destruction par l’entreprise minière RWE depuis 1977. Elle fut occupée, d’abord en 2012, puis depuis 2014, les activistes dressant des barricades et vivant dans des cabanes dans les arbres. Une des tentatives récurrentes d’expulsion par la police fut interrompue en septembre 2018 après la mort accidentelle d’un documentariste.

#balancetonboss

Toutes les tentatives de « normaliser» les rapports sociaux
ne changent pas fondamentalement une société dominée
par le capital et la recherche du profit dans l’exploitation
de la force de travail

«#balancetonporc», s’il a ouvert toutes grandes les portes jusqu’alors bien closes qui cachaient les abus sexuels masculins, n’a guère fait diminuer la domination sociale masculine et la misogynie.
Le mariage pour tous et ses accessoires éventuels n’ont guère fait diminuer l’homophobie en paroles et en actes.
Les lois réprimant l’antisémitisme en écrits, paroles et actes n’ont guère diminué l’antisémitisme sous toutes ses formes.
De même les lois réprimant le racisme n’ont guère fait réduire les discriminations raciales et autres propos ou agissements violents contre ceux qui sont « autres », à commencer contre les immigrés de tous bords.
Si l’on pouvait lancer « #balanceton boss », cela permettrait peut-être de mettre sur la place publique les faits et méfaits des dirigeants dans le quotidien de l’exploitation, depuis le contremaître jusqu’aux plus hauts échelons de la maîtrise. Mais celui ou celle qui se déciderait à une telle dénonciation publique de pratiques déstabilisantes, parfois sournoises et cruelles, risquerait gros car, comme d’ailleurs pour le harcèlement sexuel dans les relations de travail, mais plus encore dans ce cas, le licenciement ou autres sanctions pourraient venir de la haute autorité ­patronale.
Si cette autorité pouvait prendre le parti de la victime de harcèlement sexuel, la pratique d’une grande rigueur dans le travail, parfois jusqu’à l’épuisement physique et/ou nerveux, est presque une norme pour la « bonne marche de l’entreprise ».
Mais il ne faut pas trop se bercer d’illusions. Toutes ces tentatives de « normaliser » les rapports sociaux ne changent pas fondamentalement une société dominée par le capital et la recherche du profit dans l’exploitation de la force de travail. Si certains pays comme le nôtre, la France, peuvent se permettre une approche d’une telle « normalisation » (avec toutes les réserves que nous avons pu faire), celle-ci est toute relative dans d’autres pays d’Europe et bien loin d’être même seulement envisagée dans le monde entier, où la règle est souvent à son opposé : servitude totale de la femme, racisme, homophobie, antisémitisme, etc. sont souvent la loi commune et un des moyens de domination politique et sociale.
Le système capitaliste qui couvre le monde entier de ses tentacules s’en accommode fort bien au point que l’on peut dire que la « normalisation » des mœurs dans les pays « avancés » est payée par le maintien de toutes ces exclusions violentes diverses dans la plus grande partie du monde.

«#balancetonboss », même réussi, ne serait qu’un des éléments de la lutte de classe. Mais s’il prenait une dimension identique à « #balancetonporc », cela signerait le développement dans la sphère de l’exploitation d’une forme d’internationalisme spontané qui était déjà apparu dans des événements des dix dernières années, tels que le printemps arabe ou le mouvement « Occupy ». Il y a quelques décennies, l’internationalisme était encore porté par des partis politiques à vocation internationale, s’appuyant sur la lutte de classe : c’est ainsi que l’Histoire révèle des Première, Deuxième, Troisième et Quatrième Internationales, et même une Internationale situationniste. Aujourd’hui toutes ces Internationales, mis à part des morceaux de la Quatrième, ne sont plus que des vestiges d’un passé qui privilégiait des organisme centralisés dominés par un bureau politique, une sorte d’Etat-Major qui lancerait les troupes à l’assaut de la forteresse capitaliste. Bien peu, pour des raisons diverses, croient encore à un tel avenir privilégiant le combat des travailleurs contre le capital, et cela quelles que soient les perspectives offertes par des théoriciens politiques pour un monde communiste, une société sans exploitation de la force de travail.
Les nuisances du capital sont devenues si exponentielles que l’exploitation de la force de travail n’est plus qu’un chapitre dans la domination totale et illimitée du capital sur tout ce qui existe sur la terre, le minéral, le liquide, l’aérien et le cosmos, comme le vivant sous toutes leurs formes. Certaines de ces nuisances prennent une forme violente, hors de toute possibilité de contrôle et hors de toute capacité du système d’en réguler les causes que les autres luttes, notamment celles des travailleurs contre leur exploitation, ne se limitent plus qu’à l’aménagement d’un quotidien qui reste puissamment dominé par des forces sur lesquelles ils n’ont aucun ­pouvoir.
Cette situation a une conséquence : elle associe à l’échelle du monde, dans la même perception de perspectives d’un dangereux avenir, et forge ainsi une internationale de fait, indépendamment de toute organisation ou parti quelconques. C’est le sens de ces mouvement spontanés que l’on constate, parfois limités nationalement, parfois plus étendus internationalement avec des caractéristiques identiques. Ils disparaissent pour renaître ailleurs mais sous des formes identiques et « #balancetonporc », n’est que la dernière manifestation d’une forme nouvelle d’internationalisme, et sans doute pas la ­dernière.
Une telle situation n’est pas sans échapper aux dirigeants capitalistes. Les cercles des dirigeants capitalistes les plus puissants financièrement expriment une angoisse devant les conséquences de leur propre domination économique, devant le fossé grandissant des inégalités sociales et le profond mécontentement social que cela engendre dans tous les pays. Dans un entretien au Wall Street Journal, l’un des dirigeants du plus grand fonds d’investissement mondial constate que plus de 60 % de la population mondiale ne disposent d’aucune épargne, comptent un taux de mortalité beaucoup plus important que les autres 40 %, et savent que leurs enfants seront déclassés par rapport à leurs parents. Il voit en ceci une menace latente pour la stabilité du système…
La vaste opération menée pour sauver l’oligarchie financière globale des conséquences de ses propres divagations et lui assurer un accroissement des profits se fait sur le dos de la classe ouvrière. L’austérité, les baisses de salaires et l’accroissement de l’intensité du travail sont mis en œuvre pour abaisser le niveau de vie et les conditions sociales de la plus grande partie de la population L’intensité et l’efficacité de cette offensive de la classe dominante s’exprime dans la croissance constante de la valeur des actions.
H. S.

La place des GAFA dans l’économie capitaliste

Cet article, principalement et volontairement composé d’extraits de textes, a pour objet d’attirer l’attention des camarades sur la « nouvelle économie des plateformes ». Actuellement les cris d’orfraie de l’Union européenne (UE) contre les Google-Amazon-Facebook-Apple (GAFA – auxquels s’ajoutent maintenant Netflix) ne con­cernent que la fiscalité (sa répartition) : à aucun moment l’UE ne s’oppose à la pénétration de la « nouvelle économie ». Dans la réalité, les grandes entreprises et les Etats passent des accords avec les GAFA, dont la puissance financière vertigineuse leur permet de se comparer aux Etats, le Danemark venant même d’envoyer un ambassadeur auprès d’entreprises de la Silicon Valley (1). L’Etat français n’est d’ailleurs pas en reste, il a aussi son « ambassadeur pour le numérique » en la personne de David Martinon depuis novembre 2017 (2).
Le simple fait que les Etats s’inquiètent de la pénétration destructrice de « la nouvelle économie » nous oblige à prendre au sérieux les bouleversements qui nous envahissent déjà.

Voici deux acronymes , GAFA et BATX, repris régulièrement par les médias pour signifier la percée financière du « capitalisme de plate-forme » – aux GAFA occidentaux s’ajoutent les géants chinois du numérique Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi. Aussi le journal Challenges, reprenant comme l’ensemble de la presse économique l’agence Xerfi, faisait le constat suivant :
« Début 2017, la capitalisation boursière des GAFA dépassait les 2 000 milliards d’euros. C’est plus que l’ensemble du CAC 40 (1 500 milliards). Leur valorisation équivaut au PIB de la France. Ces entreprises emblématiques du Web trustent d’ailleurs les premières places du top 10 des plus grandes capitalisations mondiales. Apple est l’entreprise la plus chère du monde (752 milliards de dollars) et devance Alphabet, la maison mère de Google. Microsoft complète le podium, suivi de près par Amazon et Facebook, respectivement en quatrième et sixième positions (3). »

Ensuite l’agence Xerficanal prétend, chif­fres à l’appui, que ces nouveaux géants sont des « nains en matière d’emplois » : ce n’est vrai que partiellement car tous les chiffres montrent que les GAFA ne cessent d’embaucher. La question qui reste en suspens est de savoir si ces embauches seront en mesure de compenser les emplois que les GAFA ­détruisent.
Par quel miracle ces plates-formes ont-elles pu accumuler une telle capitalisation boursière, étant donné que le travail salarié utilisé n’est pas en mesure de générer de tels profits ?
Une première explication vient de la fiscalité.
Comme les actifs financiers de ces plates-formes ne valent rien, elles peuvent s’installer sans encombre dans les paradis fiscaux. Quand leurs actifs prennent de la valeur, ils sont hors d’atteinte et comme elles n’ont pas d’actionnaires (4) c’est tout bénéfice pour elles, d’où des décollages boursiers spectaculaires pour ce capitalisme qui se développe en dehors des clous des réglementations établies. Nous ne nous attarderons pas sur ce sujet, qui est un règlement de compte au sein même du capital pour le partage des profits comme en témoignent les textes qui suivent. La presse a largement diffusé les incursions de la commissaire européenne à la concurrence contre les GAFA, imposant une sanction de 13 milliards d’euros à Apple. Elle a ensuite visé le géant américain Amazon, lui demandant de restituer 250 millions d’euros d’aides illégales de l’Etat du Luxembourg. De son côté, Emmanuel Macron s’est lui aussi introduit dans le maquignonnage visant un partage des profits avec le patron d’Apple, Tim Cook, qu’il a reçu à l’Élysée.

La disparition de l’emploi
et du salariat

Nous revenons toujours sur ce qui fut appelé la loi Varga. Dès les années 1920, Eugène Varga (5) va souligner que l’augmentation du capital constant aux dépens du capital variable (du travail vivant) n’est plus une tendance relative du capitalisme, mais permanente. Varga ne considérait plus l’élimination du travail vivant comme un phénomène relatif, il va en souligner le caractère absolu : ainsi diminue la main-d’œuvre active dans l’industrie, alors même que l’augmentation de la production continue.
Dès 1926, Varga signalait l’existence de ce nouveau phénomène, mais c’est au printemps 1929 qu’il le développe : devant le Xe Plenum de l’Internationale communiste, il affirmera qu’il n’a pas été accordé une importance suffisante à la constitution d’un chômage organique, et il en soulignera les aspects nouveaux :
« Le chômage marche parallèlement avec une augmentation formidable du volume de la production en Amérique, en Allemagne, en Grande-Bretagne […] ; il atteint son maximum dans les pays où la rationalisation est le plus accentuée […] ; il existe, dans les pays à capitalisme hautement développé, une tendance à rejeter les forces de travail de la sphère de la production dans celles de la répartition et de la consommation. » (L’Internationale communiste, 1er juin 1929 : extraits du rapport et des conclusions de Varga à la commission préparatoire du plénum du comité exécutif de l’IC.)

La polémique au sein de l’IC fut très vive, et Varga dut essuyer les foudres de son principal opposant, Otto Kuusinen, qui va répliquer :
« C’est une chose de constater une diminution du nombre des ouvriers dans certaines branches de la production, voire même dans un pays entier, mais c’en est une autre, tout à fait différente, de parler d’une tendance générale à réduire le nombre des ouvriers. »
Les adversaires de Varga baptisèrent ce phénomène « baisse absolue de la classe ouvrière de loi Varga ».
Après le livre Adieux au prolétariat (6), nous voilà de nouveau confronté à la loi Varga ; celle-ci, avec le chômage chronique des pays de l’OCDE, prend une apparence de vérité. Varga n’avait pas complètement tort quand il disait « il existe, dans les pays à capitalisme hautement développé, une tendance à rejeter les forces de travail de la sphère de la production dans celles de la répartition et de la consommation ». Nous savons comment le secteur tertiaire fut créateur d’emploi jusqu’à nos jours et comment le secteur primaire industriel fut laminé par la concurrence, et délocalisé. L’introduction et le développement des technologies de l’information et de la communication (TIC), se présentent actuellement comme capables d’anéantir un grand nombre d’emplois tertiaires, doublé par ce que l’on appelle « l’économie collaborative ».
« Avec le big data plus les algorithmes, plus le capitalisme de plateforme, nous allons vers la disparition de 5 millions d’emplois dans les dix ans qui viennent en France. Nous sommes, ici et dans l’ensemble des pays développés, sur la pente de la disparition des emplois actuels et même de métiers de l’ordre de 47 % à 50 %, y compris dans des milieux extrêmement qualifiés, par exemple l’exploitation du big data dans les cabinets d’avocats avec les algorithmes qui travaillent sur toutes les jurisprudences qui sont numérisées : là où travaillaient cent avocats, il n’en restera que dix ou quinze. Nous sommes passés d’une situation où, à l’horizon de l’an 2000, un quart des informations produites par notre société était numérisé ; maintenant, nous sommes en France à 98 % de l’information produite et numérisée. » (Yann Le Pollotec, membre de l’exécutif national du PCF chargé de la révolution numérique.)

Tous les pays de l’OCDE à des degrés divers seront touchés par ce rétrécissement de l’emploi tertiaire, qu’en termes marxistes nous appelons les faux frais du capital, un secteur qui fait circuler la plus-value mais n’en produit pas. Le constat de cette situation globale à été fait, rappelons le lors d’une importante réunion de 500 membres de l’élite mondiale, à San Francisco entre le 27 septembre et le 1er octobre 1995 (7).
Les « grands » de ce monde vont s’interroger sur l’avenir de ce qu’ils allaient appeler le 20/80. Pour eux 20 % de la population mondiale peut faire tourner l’économie et il faut se préparer à gérer les surnuméraires. Il y aura bientôt 80 % de la population qui s’avérera superflu, qu’il faudra « occuper ». Pour maintenir la paix sociale, Brezinski avait proposé le « tittytainment », un mélange d’aliment physique et psychologique qui endormirait les masses et contrôlerait leurs frustrations et protestations prévisibles.
Depuis, nous avons vu se développer des revendications d’adaptation au capitalisme, comme le revenu universel, mais aussi le changement législatif de la loi El Khomri mettant dorénavant sur le même plan droit du salarié et droit de la personne, tout cela dans le cadre de l’offensive sur le numérique et du capitalisme de plateforme.

« Le capitalisme de plateforme s’appuie sur le big data c’est-à-dire sur la capacité à gérer des masses énormes de données – des documents, de la géo-localisation… – permet de développer des entreprises qui font ­ce que j’appelle du courtage de travail. Prenez le modèle d’Uber, il emploie zéro chauffeur mais il a recours à 250 000 chauffeurs dans le monde, il emploie 2 000 personnes dans le monde, essentiellement des informaticiens, il met en relation des gens qui ont besoin d’être transportés et des gens qui sont prêts à les transporter, ce qu’on appelle des contractants. Ces gens ne sont pas des salariés d’Uber, ils mettent à la disposition d’Uber leur moyen de production c’est-à-dire leur voiture, leur GPS, leur tablette numérique qui leur permet de trouver le client. Ils dépendent totalement de l’offre ou de la demande de transport et à la fin le paiement passe par Uber qui prend une marge énorme de 20 %. Nous sommes dans une situation de précariat le plus total, tout en donnant aux gens le sentiment qu’ils sont indépendants. Je rappelle la citation de Michel Foucault : « Etre entrepreneur de soi » et cela se multiplie. » (Yann Le Pollotec)

« Entrepreneur de soi » Marx en parle dans Un chapitre inédit du Capital :
« Dans le système capitaliste, un certain nombre de travaux produisant des marchandises continuent d’être effectués de la même manière que dans les modes de production antérieurs, où le rapport capital-salariat n’existait pas encore, de sorte qu’il n’est pas possible de leur appliquer la notion de travail productif et improductif correspondant au capitalisme. Toutefois, même s’ils ne sont pas encore soumis véritablement aux rapports dominants, ils le sont idéellement : par exemple, le travailleur qui est son propre employeur, est aussi son propre salarié, tandis que ses propres moyens de production lui font face comme capital… dans son esprit. De telles anomalies offrent un terrain bienvenu aux discussions oiseuses et à l’ergotage sur le travail productif et improductif. » (Un chapitre inédit du Capital, éd. 10/18, 1971, p. 230.)
Un chamboulement du système d’exploitation est en marche, et il faut essayer de l’appréhender.
Depuis quelques années, nous entendons régulièrement le capitalisme prôner la fin proche du salariat ou son au-delà. En Occident, du fait des nombreuses délocalisations et de la concurrence chinoise, il y a un semblant de vérité, qui maintenant prend un nouvel envol avec les nouvelles technologies.
Le n° 94 de La Gazette de la société et des techniques est intéressant en ce sens qu’il donne quelques chiffres sur la « fin du ­salariat » :
« Nous ne vivons pas la fin du salariat
Le travail “à la tâche” est aujourd’hui de plus en plus visible : livraison, prestations intellectuelles, services à la personne, etc. L’essor des plateformes, dont la plupart font appel au travail non-salarié, conduit d’ailleurs certains à parler d’ubérisation de l’économie. Pourtant, le salariat est loin de disparaître. Il n’a même presque jamais été aussi majoritaire : il représentait 56 % de l’emploi total en 1900, 65 % en 1950, 85 % en 1989 et 89,65 % au 31 décembre 2015 (8). Durant les vingt-cinq dernières années, la proportion des non-salariés dans l’emploi total n’a pas évolué de manière significative, même si, après 2009, on peut observer un très léger regain (8,79 % de l’emploi total, point bas historique, en 2001, contre 10,35 % en 2015) . Si on considère les pourcentages par secteurs d’activité, on observe que ce faible mouvement est essentiellement lié à la contribution du secteur tertiaire à l’emploi non-salarié : 5,30 % de l’emploi total en 2001, 7,11 % en 2015.
Mais, en réalité, cette variation est largement due au développement du secteur tertiaire dans l’économie, et non à une modification de la structure d’emploi. La part des non salariés au sein du secteur tertiaire marchand en 2015 est d’ailleurs identique à celle de 1996 (cf. graphique de la p. 11). La part de l’emploi non-salarié ne se développe réellement, entre 2009 et 2015, que dans la construction.
Constater que la proportion de travailleurs non-salariés est stable ne permet toutefois pas de conclure à l’absence de mutations dans le monde du travail. Au contraire, les changements économiques et culturels sont profonds, tant dans les entreprises que pour les travailleurs.

Un besoin des entreprises de plus de flexibilité

Au sein du salariat, de nouveaux types de contrats et de nouvelles catégories de travailleurs sont apparus depuis les années 1980. Alors que le CDI (contrat à durée indéterminée) à temps plein était la norme du salariat depuis les Trente Glorieuses, il a progressivement cédé sa place à des formes “atypiques” d’emploi salarié : intérim, CDD, stage et apprentissage. Si le CDI est aujourd’hui encore très représenté dans le salariat, c’est surtout une question de stock. Aujourd’hui, les périodes d’emploi de moins de trois mois en CDD et intérim représentent près de neuf embauches sur dix, contre seulement une sur deux en 1982. La pluriactivité se développe : 1,4 million de travailleurs (9) déclarent travailler pour plusieurs employeurs, voire exercer plusieurs professions.
L’évolution du monde de l’entreprise est une cause des mutations du travail. Le xxe siècle a été marqué par la civilisation de l’usine, où fordisme et taylorisme ont façonné l’organisation du travail selon des principes d’organisation scientifique. Dans les années 1980, le capitalisme financier amorce le développement du modèle de plateforme. Avec lui, l’actionnariat diffus tient une place centrale dans la gouvernance et la rentabilité à court terme prend une importance croissante. L’entreprise est appréhendée comme un centre de contractualisation entre diverses parties prenantes pour concourir à la fourniture d’un produit ou d’un service. On assiste alors à des vagues d’externalisations, de recentrages stratégiques et, dans une moindre mesure, au recours massif à l’intérim ou aux contrats courts.
Les technologies numériques ne sont pas le support indispensable de cette stratégie d’entreprise ni des modèles de plateformes. Elles les facilitent cependant, notamment parce qu’elles permettent de faire baisser les coûts de transaction.
Ainsi, les entreprises tendent à employer et à fidéliser de moins en moins et à contractualiser de plus en plus à la tâche ou, dans le meilleur des cas, à la mission. Elles ne détiennent parfois que très peu de capital au regard de leur chiffre d’affaires, pour des raisons qui peuvent varier : difficultés à le mobiliser (10), recherche de structures plus légères et agiles, stratégie financière… A l’extrême, l’entreprise ne façonne et n’organise plus le travail. Elle le divise en tâches et optimise la mise en relation entre offreurs et demandeurs. »

(« Vers la fin du salariat », d’Alexandre Chevallier et Antonin Milza, ingénieurs des mines, La Gazette de la société et des techniques, n° 94, novembre 2017) (11).

Les GAFA sont-ils une menace pour le capitalisme historique ?

Effectivement les GAFA ne semblent pas être dans les clous du capitalisme historique, celui créateur de valeur, les GAFA ont un profil proche de celui du capital financier, ils se sont autonomisés au sein du mode de production capitaliste, comme un pôle ayant les capacités de drainer des masses énormes de capitaux. De véritables sangsues allant jusqu’à mettre sous sa dépendance les secteurs créateurs de plus-value.
En témoigne la Gazette de la société et des techniques n° 93 :
« Le danger de captation de la chaîne de valeur par des acteurs du numérique
L’entrée fracassante d’acteurs du numérique (Google, Uber, Baidu…) de taille mondiale et possédant des capacités financières colossales entraîne un déplacement substantiel de la chaîne de valeur. Le principal risque est d’aboutir à des partenariats entre géants du numérique et constructeurs qui soient totalement déséquilibrés, dans lesquels le rôle du constructeur se limiterait au seul déploiement du système d’exploitation qu’un Google, par exemple, aurait développé. C’est précisément la stratégie qu’a choisie Google en s’associant avec Fiat. Le constructeur italien fournit uniquement les véhicules et laisse toute la responsabilité de l’intelligence artificielle et de la gestion des données à Google (12).
La chaîne de valeur (13) va donc se trouver progressivement réorientée en faveur des plateformes de services d’usage de véhicules comme en témoignent les partenariats noués récemment entre Google et Fiat, Google et Lyft, Uber et Ford, Daimler et Volvo, Lyft et General Motors… Carlos Ghosn l’a très bien compris en annonçant dès 2014 : « Nous ne voulons pas juste devenir des fournisseurs de carrosserie. » Si les constructeurs accumulent trop de retard, ils pourraient alors se voir contraints de se fournir davantage auprès d’équipementiers souhaitant remonter la chaîne de valeur. Le risque est de perdre davantage encore de la valeur ajoutée quand on sait que plus de 80 % de cette valeur ajoutée est déjà passée dans les mains des équipementiers. »

(« Véhicules autonomes, ne ratons pas la révolution  !», d’Alexandre Houle et Hugo Lévy-Heidmaznn, ingénieurs des mines, La Gazette de la société et des techniques, n° 93, septembre 2017).

Ce que confirme l’Institut Friedland :
« Pourtant, la puissance des business models de ces nouveaux géants porte bien en germe l’installation d’une économie à deux vitesses, avec une subordination croissante de l’ancienne à la nouvelle économie. À terme, c’est à un transfert massif de valeur qu’on pourrait assister dans un rapport de force de plus en plus défavorable à l’ancienne économie.
Face à ces transformations, les États européens dénoncent surtout les stratégies agressives d’optimisation fiscale des entreprises numériques américaines, qui menacent d’éroder leurs bases fiscales. Or, contrer ces pratiques ne suffira pas : ce qui est en jeu, c’est une “délocalisation” croissante hors d’Europe de la valeur créée, ce qui induira, à terme, une attrition des bases fiscales et, plus grave,conduira à un appauvrissement du continent. »

En effet la puissance des GAFA provient de leurs capacités à s’imposer comme la nouvelle infrastructure de la mondialisation.
« Qu’est-ce que le succès des plate-formes américaines remet en cause ? Non seulement l’organisation légale et sociale des pays européens mais également le développement économique du continent. Le risque étant que ces plateformes, essentiellement les GAFA, finissent par constituer des monopoles, évinçant de potentiels concurrents européens (p 37). »
(Création de valeur dans un monde numérique. Transformer l’action économique, de Jean-Luc Biacabe, chef économiste, et Corinne Vadcar, analyste senior, janvier 2017.)

Mais encore l’avis du Conseil économique et social ci-dessous :
« Trois ruptures essentielles caractérisent ce bouleversement issu du numérique.
L’hybridation des métiers. Le passage d’un système industriel différencié à un écosystème hybride se construit autour des usages, comme par exemple la voiture connectée issue de l’industrie automobile, des technologies de la communication ou du secteur des assurances, ou de l’articulation entre ces trois métiers, mais imaginée par Google.
La remise en cause complète de la chaîne de valeur. Elle se déplace vers l’aval, entraînée par un type inédit de relation avec le client et la façon dont les entreprises répondent et anticipent cette nouvelle manière de consommer. Pour permettre la pérennité du secteur industriel lui-même, il faudra marier cette technicité du produit avec les services qui lui sont liés : l’innovation servicielle.
La création de monopoles géants très capitalistiques : le Big Data et ses avatars à venir. Cette nouvelle révolution industrielle à travers le Big Data est accaparée par des sociétés supranationales. Sa partie émergente est constituée par les Gafa (…), entreprises capables de concentrer la masse exponentielle des données de leurs clients, de les analyser et de les utiliser. Leur puissance repose sur cette capacité et sur les enseignements qu’ils en tirent en matière de conception des produits, d’innovation, de relations commerciales et de marges bénéficiaires. Par exemple, Google , avec la création de son moteur de recherche, capitalise des informations à partir des requêtes des utilisateurs, ce qui lui permet de vendre des liens sponsorisés et de dégager des recettes.
Le Big Data participe aussi à la création de nouvelles technologies qui font émerger de nouveaux usages permettant de capter de nouvelles données et ainsi de suite…
En fait, les millions de clients, leurs milliards de données constituent l’énergie qui permet à ces Gafa de fonctionner et de créer les nouvelles technologies qui permettent d’inventer de nouveaux besoins.
Ainsi, les Gafa sont stratégiques pour la rénovation des métiers existants et la création d’écosystèmes innovants. Ils se sont donnés les moyens de prendre le contrôle de secteurs étrangers à leur activité d’origine, que ce soit le secteur de la presse ou l’hôtellerie, où les Gafa ont déstabilisé des pans entiers de l’industrie. Par exemple, dans l’hôtellerie : les systèmes de réservation par Internet captent des devises qui ne rentrent pas sur le territoire, même si la France reste attractive pour les touristes. Plus insidieuse encore, l’habitude donnée aux internautes d’avoir accès gratuitement à l’information sur les kiosques. Or les kiosques qui en autorisent l’accès, prélèvent au passage 30 % de marge, sans communiquer aux journaux d’informations sur leurs lecteurs. Ils coupent les éditeurs de leurs clients, les laissant à la merci de leur propre politique commerciale.
Mais la prise de contrôle des données, véritable chaîne de valeur, implique d’investir des sommes considérables que seuls les Gafa sont capables de mobiliser. Ce sont les nouveaux magnats de l’Internet, après ceux du pétrole ou de la presse. Ces sommes considérables sont ensuite utilisées pour créer de nouveaux objets ou produits en dehors des circuits industriels traditionnels.
En février 2015, les Gafa pesaient autant que les entreprises du CAC 40. Depuis, l’écart n’a cessé de se creuser. L’indice CAC 40 vaut 1 131 milliards de dollars, alors que les Gafa affichent 1 675 milliards de dollars sur la balance ! Les Gafa battent aussi le Nasdaq + 9,2 % depuis le 1er janvier 2015. Mais les Natu (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) « quatuor emblématique d’une nouvelle vague qui parcourt le segment digital » (Patrick Fray, Les Echos, 23 janvier 2015), ont pour objectif d’entrer dans la course du Big Data. Selon Aurel BGC, elles valent autant que 10 % du CAC 40, contre un peu plus de 6 % début 2014 et 3 % début 2013 (non encore cotées en Bourse à l’époque).
La révolution Big Data se met en place beaucoup plus rapidement, et s’affirme beaucoup plus capitalistique.
Les Gafa et des acteurs du même type peuvent déjà dicter leur loi à des pans entiers de l’économie. Ils deviennent de grands « prédateurs » supranationaux avec des impacts sociaux importants ; d’autant qu’ils contournent les règles et sont régulièrement accusés de pratiques anticoncurrentielles, d’optimisation fiscale, de non-respect de l’utilisation des données privées.
Ces entreprises prospèrent aussi grâce aux paradis fiscaux où elles délocalisent des profits de leurs activités mondiales. Elles se développent en tant que « passagers clandestins de réseaux physiques » (Benoit Thieulin, journée de rencontres « Le numérique, l’entreprise et le travail » (28 janvier 2015) pratiquant du dumping économique et fiscal et entravant les règles de la concurrence libre et non faussée.
Comment alors les faire participer au financement des infrastructures et des réseaux qu’elles utilisent ? A ce stade de la révolution numérique, la question de la légitime protection et du respect les vies privées s’impose. Sans régulation/législation, le risque est d’aboutir à un système à deux vitesses : les plus modestes devront payer l’accès à Internet par la renonciation à la protection de leur vie privée, tandis que la population plus aisée, sur un modèle payant aura droit au respect de ses données privées.
Si les Gafa peuvent fournir du service universel, elles prélèvent des rentes massives et sans impôts. C’est un vrai problème pour l’ensemble des États où elles développent leurs activités. »

(« Les nouveaux rapports industrie/services à l’ère du numérique » [p. 26], avis du Conseil économique, social et environnemental, présenté par Marie-José Kotlicki, rapporteure.)

Les GAFA savent très bien que leur statut juridique, n’est pas tenable à terme car il provoquerait la ruine du capital productif de valeur, déjà sous la coupe du capital de prêt, c’est à dire d’un capital qui pense que l’argent peut rapporter de l’argent sans passer par la production de valeur. Les GAFA vont donc essayer de pénétrer dans les conseils d’administration des secteurs créateurs de valeur, comme donneurs d’ordres, transformant les anciens donneurs d’ordre en sous-traitant. Comme nous l’avons souligné p. 13, Carlos Ghosn l’a très bien compris.
Amazon est bien connu pour être un centre d’exploitation de la force de travail particulièrement redoutable, tant pour ces concurrents que pour le monde du travail. Ne parlons pas d’Uber , qui lui aussi nage dans le bonheur des vides juridiques.
Dans un prochain texte, nous aborderons la relation en les GAFA et la loi de la valeur, et plus amplement « l’économie collaborative » et « la nouvelle économie ».
G.Bad
le 20 janvier 2018

NOTES

(1) http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/02/ 07/le-danemark-va-envoyer-un-ambassadeur-numerique-au-pays-de-google-et-facebook_5076124_4832693.html
(2) https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/diplomatie-numerique/evenements/article/nomination-de-david-martinon-au-poste-d-ambassadeur-pour-le-numerique-22-11-17

(3) Analyse de Xerficanal, reprise sur les sites de la Tribune, Challenges, (https://www.challenges.fr/media/gafa/ google-facebook-et-amazon-comptent-a-peine-plus-de-salaries-que-carrefour_468169), etc.

(4) Mais dès qu’ils sont cotés en bourse ils ont des actionnaires. Parmi les GAFA, seul Apple distribue des dividendes, les autres réinvestissent leurs bénéfices .
(5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Varga

(6) Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme, d’André Gorz, Seuil, 1981, 246 pages.

(7) Cette réunion du Fairmont se déroule dans le cadre de la fondation de Mikhaïl Gorbatchev. Elle a une grande importance historique. Elle fait intervenir George Bush père, George Schultz, Margaret Thatcher, Ted Turner de l’entreprise CNN, John Gage de l’entreprise Sun Microsystems, des dizaines d’autres personnalités de tous les continents … et bien sûr l’incontournable Zbigniew ­Brzezinski.

(8) Source INSEE.

(9) « Les pluriactifs : quels sont leurs profils et leurs durées de travail ? », Dares Analyses 2016-60.

(10) Certaines success story ont d’ailleurs commencé ainsi. Brian Chesky, fondateur d’Airbnb, a publié les refus des capitaux-risqueurs qu’il a essuyés. Michael Dell décrit que le modèle de son entreprise éponyme résulte du fait qu’il n’avait que 1 000 dollars, capital minimum autorisé par l’État du Texas lorsqu’il l’a créée.

(11) Téléchargeable sur http://annales.org/gazette/2017/gazette_94_11_17.pdf

(12) Voir le rapport parlementaire de la mission d’information sur « L’offre automobile française dans une approche industrielle, énergétique et fiscale », présidée par Sophie Rohfritsch, présenté par Delphine Batho, octobre 2016.

(13) Désigne l’« ensemble des activités productives réalisées par les entreprises en différents lieux géographiques au niveau mondial pour amener un produit ou un service du stade de la conception au stade de la production et de la livraison au consommateur final » (OCDE et Gereffi, 2011).

La question agraire dans la révolution russe. De la communauté matérielle au productivisme, et retour.

Texte de Loren Golner, titre original : The Agrarian Question in the Russian Revolution: From Material Community to Productivism, and Back
http://breaktheirhaughtypower.org/the-agrarian-question-in-the-russian-revolution-from-material-community-to-productivism-and-back/

Traduction du Garap, revue et corrigée par Echanges et Mouvement, février 2018.

Introduction

« Si la Russie

continue sur le chemin qu’elle a emprunté en 1861, elle perdra la plus belle occasion que l’histoire ait jamais offerte à un peuple, pour se soumettre ainsi à toutes les vicissitudes funestes du système capitaliste […].
Elle en subira, comme les autres nations
profanes, les lois inexorables ».

Marx, Lettre à Nicolaï Mikhaïlovski, novembre 1877 [1].

« Le socialisme a démontré son droit à la victoire, non dans les pages du Capital […] non dans le langage
de la dialectique, mais dans le langage de l’acier, du ciment et de l’électricité. »

Trotsky, La Révolution trahie, 1937.

Enfouie sous près d’un siècle d’idéologie, la « question russe », autrement dit celle de la signification historique de la défaite de la Révolution russe, est de celles dont on ne vient jamais à bout. Depuis les années 1970, le capitalisme mondial est plongé dans une crise sans fin, mais l’idéologie dominante, en dépit de tous les vents mauvais qu’elle traverse depuis l’ef­fondrement de 2007-2008, continue de proclamer : « Mettez-le vous bien dans le crâne : il n’y a pas d’alternative au capitalisme. » Et pourtant, pour quiconque réfléchit une alternative à ce monde, dont la désintégration est partout visible, et même dans l’in­son­dable amnésie du présent, la question « Qu’est-ce qui a mal tourné en Russie ? » reste toujours en suspens.
Le présent texte n’a pas pour objectif de reprendre les débats des années 1960 et 1970 au sujet de la « nature de classe de l’Union soviétique », aussi importants que ces débats aient été et, d’une certaine manière, continuent à l’être. Au cours des quatre décennies qui suivirent, c’est tout un cadre de discussion communément partagé à propos de cette question qui s’est perdu dans le monde contemporain façonné par la post-histoire, le post-modernisme, les politiques identitaires, le Forum social mondial et les ONG. Ce cadre a été abandonné, manifestement parce qu’il ne paraissait plus constituer un guide valable pour comprendre le monde contemporain, en particulier après 1989-1991.
Cet article est tiré d’une série de conférences sur les révolutions russe, allemande, chinoise et espagnole que j’ai données à l’été 2013 [2]. La relecture de mes interventions m’a conduit à réfléchir à la façon dont le vide politique des quarante dernières années influence notre capacité à relier ces révolutions aux évolutions actuelles. Plus encore, cela m’a poussé à me pencher sur tous les courants alternatifs – l’anarchisme, l’anarcho-syndicalisme, le syndicalisme révolutionnaire, les IWW, le communisme de conseils – qui furent effectivement supplantés par le bolchevisme et le succès de la IIIe Internationale durant toute une période, qui se termina aux alentours de 1968. En réalité, cet article était initialement conçu comme la première d’une série de trois parties ordonnée comme suit :
1) la période révolutionnaire de 1917-1923 et l’influence internationale de la révolution russe, incarnée dans les très précoces Partis communistes français, allemand, italien et américain, qui s’est révélée désastreuse ;
2) les résurgences infructueuses du « parti d’avant-garde » (trotskysme, maoïsme) dans la période s’étendant de 1968 à 1977 ; et
3) la recomposition en cours de la classe ouvrière mondiale, et ses formes d’organisation et d’auto-organisation présentes et à ­venir.

En réfléchissant au quasi-oubli historique des « projets pour une société différente » non bolcheviques, je me suis heurté à la question (à peine originale) de savoir pourquoi le marxisme révolutionnaire, qui avait (apparemment) été adopté (au moins dans sa variante idéologisée de la IIe Internationale) par des centaines de milliers, voire des millions de travailleurs dans des mouvements de masse dans des pays occidentaux, des années 1880 aux années 1920, s’était réduit, après le milieu des années 1920, à la perspective de « généraux sans armée », de petites sectes, petites sectes en tout genre existant aux marges des mouvements de masse des années 1930 et 1960, sans être aucunement hégémoniques à la façon dont avait semblé l’être le marxisme révolutionnaire juste avant et après la première guerre mondiale. Rosa Luxemburg, durant cette première période, avait tenu des discours dans toute l’Allemagne devant de larges foules ; de même, Angelica Balabanoff raconte [3] qu’elle a parlé régu­lière­ment devant des assemblées de plus de 5 000 personnes dans plusieurs petites villes d’Italie à la même époque.
Une grande partie (au moins) de la réponse à cette énigme est liée à la « question russe ». Pas simplement (au risque de me répéter) au travers des débats qui se sont achevés il y a quarante ans et qui visaient à déterminer si l’Union soviétique était un État capitaliste ou un collectivisme bureaucratique ou encore un État ouvrier dégénéré ; le problème est plus profond. Pratiquement tous les protagonistes de ces débats semblaient assumer im­plicitement que la Russie en 1917 était proche d’une société européenne pleinement capitaliste, certainement très arriérée, mais finalement inscrite dans un continuum avec le capitalisme [4]. Trotsky – dont l’approche, plus que n’importe quelle autre, a façonné, consciemment ou non, les débats entre partisans et opposants de l’Union soviétique (au moins au sein de la plupart des courants révolutionnaires antistaliniens) – ne décrit-il pas cette Russie tsariste, où les usines les plus grandes et les plus modernes du monde s’érigeaient au milieu d’une vaste popu­lation de petits paysans producteurs [5] ? Les deux dizaines de bolcheviks les plus célèbres en 1917 (quand Staline était totalement inconnu, bien que déjà incontournable dans l’appareil souterrain [6]) ne venaient-elles pas de passer des décennies d’exil en Europe?
Le calendrier semblait trop parfait : le marxisme, y compris dans sa forme idéologique, disparut en tant que phénomène de masse dans la plupart des « pays capitalistes avancés » durant la décen­nie qui suivit 1917, consécutivement à
1) la révolution russe,
2) l’émergence de mouvements de masse de travailleurs et encore plus de paysans dans le monde semi-colonial et colonial, de la Chine et du Vietnam jusqu’en Afrique en passant par l’Inde, et, dernier phénomène mais pas des moindres
3) la transition de la domination formelle à la domination réelle du mode de production capitaliste, qui renvoie à ce que certains appellent la décadence du mode de production.

Dans ses mémoires [Love And Revolution (1964)], évoquant l’état d’esprit radical à Green­wich Village avant 1914, le com­muniste américain Max Eastman écrivait : « Nous vivions dans ces temps innocents d’avant la guerre mondiale, du fascisme, du nazisme, le soviétisme, le Führerprinzip, l’État totalitaire. Rien de ce dont nous parlions n’avait encore été essayé. Nous consi­dérions la démocratie politique avec ses droits et ses libertés élémentaires comme de bonnes choses, à jamais acquises. Rivés sur cette base solide, nous proposions de passer à la démocratie industrielle ou “réelle” [7]. » Nous pouvons ajouter à ce tableau, là où se trouvait le marxisme occidental (à quelques excep­tions près), « les temps innocents » d’une victorieuse insurrection de masse de trois millions d’ouvriers russes fortement appuyés par cent millions de paysans qui, en fait, n’étaient pas – n’en déplaise à la totalité des marxistes russes, à commencer par Lénine – des petits producteurs capitalistes mais vivaient principalement de l’économie domestique, laquelle n’était reliée au marché que de façon marginale ; « les temps innocents » des mouvements similaires en Chine, au Vietnam ou en Inde, avec des classes ouvrières encore plus ré­duites et des paysanneries encore plus importantes ; ou, à notre propre époque, des mouvements de masse dans le monde mu­sul­man combattant ostensiblement (c’est un euphémisme) pour l’avè­nement d’une république islamique ou même la restau­ration du califat.
En résumé, le marxisme d’avant 1920, en tant que mouvement de masse en Occident, s’est brisé sur les hauts fonds de la « ques­tion russe » et, au-delà, sur la réalité de ces vastes populations paysannes du monde, dans des pays où le capitalisme était encore moins implanté qu’il ne l’était en Russie et où, après 1914, arrivèrent peu de développement réel et beaucoup de franche ­régression.
Si l’on considère le passé, il semble clair que la transfor­ma­tion de l’œuvre de Karl Marx en idéologie de modernisation pour des pays en développement ou sous-développés, dans les mains de ses fervents partisans – les mêmes qui l’avaient poussé à s’ex­clamer « Je ne suis pas marxiste » – porte une impor­tante res­ponsabilité dans cet effondrement. (Je devrais préciser que je n’affirme aucunement que les marxistes du courant dominant de la IIe Inter­nationale « avaient les mauvaises idées ». Leurs « idées » faisaient partie intégrante de leur fonction consis­tant à propulser le capital de sa phase de domi­nation formelle à celle de sa domination réelle, point que l’on développera plus loin.)
Nous savons aujourd’hui, plus clairement encore que dans les années 1960 et 1970, que Marx lui-même était déjà très intéressé par le monde non-occidental [8], qu’il précisa que les thèses contenues dans Le Capital et dans Théories sur la plus-value n’étaient valides que pour l’Europe de l’Ouest et les États-Unis, et que les autres parties du monde pouvaient tout à fait suivre « d’autres chemins ». L’écroulement du stalinisme, l’émergence après 1978 d’un capitalisme dynamique en Chine, de même que le reflux du « marxisme-léninisme », du maoïsme et des idéo­logies de développement tiers-mondistes dans une grande partie de l’Asie, du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Amérique latine ont révélé tant la grande diversité que l’adaptabilité des for­mations sociales dans ces endroits du monde que masquait jusque-là l’apparente marche vers la « modernisation » menée par le Shah d’Iran, par Nasser, Nehru, ou Sékou Touré.
Ce n’est qu’en 2010 que la population rurale dans le monde est passée en dessous des 50 % de la population totale. La grande majorité de ceux qui restent dans les campagnes sont les petits paysans, les artisans et les travailleurs ruraux prolétaires. En ne considérant que l’Inde et la Chine, qui à elles deux regroupent près de 40 % de la population mondiale, il est clair que la « question agraire », à l’échelle globale, demeure centrale pour toute possibilité de création d’un communisme renouvelé. Cela est d’autant plus urgent à la lumière du million de personnes qui arrivent chaque jour de la campagne pour s’installer dans les villes du monde, car le capitalisme rend impossible leur mode de vie et les conduit vers un avenir incertain dans les bidonvilles de la planète [9]. Il en est de même au regard des 270  millions d’ouvriers migrants en Chine.
Se reconnecter avec les réalités sociale et politique de la population rurale mondiale, à la fois au point de vue historique et pour le présent, dans la perspective de façonner un marxisme viable, non-développementaliste, pour le monde de l’après-stalinisme, maoïsme et tiers-mondisme, nous ramène également à une autre dimension de Marx largement oubliée : la critique de la séparation de la ville et de la campagne comme aliénation fondamentale, la séparation des producteurs de leurs moyens de production aux xvie et xviie siècles comme « l’aliénation originale » devant être dépassée dans un futur « développement d’une individualité riche, aussi universelle dans sa production que dans sa consommation, et dont le travail n’apparaît plus comme travail, mais comme plein développement de l’activité » (Grundrisse) [10], l’appel de Marx pour une « répartition plus uniforme de la population sur la surface de la Terre » (Manifeste du Parti communiste) quand les villes, qui tiennent leur existence de la centralisation du capital, pourront être remplacées et, tout aussi essentielle, la question toujours plus pressante de l’environnement.
Toutes ces questions sont ici examinées au travers d’une enquête sur la question agraire dans la révolution russe.

I. Karl Marx, Friedrich Engels et la commune paysanne russe.
Aux origines d’une idéologie

Dans les années 1870, Karl Marx commença à s’intéresser sérieusement au mouvement révolutionnaire russe, suite (initialement) au surprenant retentissement de son propre travail [11] dans un pays qu’il considérait jusque-là comme le colossal « gendarme de l’Europe », intérêt qui allait être confirmé au contact des populistes russes, en raison à la fois de leurs impressionnantes actions [12] et de la correspondance qu’ils eurent avec lui, sollicitant ses conseils en matière de stratégie et de tactique.
En peu de temps, Marx mit de côté son travail sur les volumes II et III du Capital, apprit par lui-même le russe, et consacra une bonne partie des dix dernières années de sa vie à étudier l’agri­culture russe. Il cacha à son collaborateur de longue date, Engels, ce tournant dans son travail. Mise à part son importante correspondance avec les révolutionnaires russes, il n’écrivit jamais de texte d’en­vergure à propos de ce nouvel intérêt, mais laissa à sa mort deux mètres cubes de notes sur la Russie.
Ce qui se produisit alors fut une étape cruciale dans le pro­cessus de transformation de l’œuvre de Marx en une idéologie, dont l’in­fluence se répandit jusqu’aux années 1970. Quand Engels découvrit ces matériaux après la mort de Marx, il réalisa qu’ils constituaient la raison pour laquelle Marx n’avait pas achevé Le Capital, il devint furieux, et voulut apparemment les brûler [13].
Marx, dans ses recherches sur la Russie (mais aussi sur d’autres pays et régions non-occidentaux [14]) avait écarté son affirmation selon laquelle il ne pouvait exister qu’une seule trajectoire de développement du capitalisme mondial, où « l’Angleterre présentait au monde le miroir de son propre avenir », et avait reconnu que la validité du travail qu’il avait mené jusque-là était limitée aux conditions de l’Europe de l’Ouest.
Au centre de la « route russe » [15] de Marx se situait la com­mune paysanne, ou mir (appelé également obtchina). Le mir avait été étudié de près au début des années 1840 par le baron allemand Haxthausen, dont les Etudes sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales de la Russie publiées en 1847 déclenchèrent une controverse en Russie concernant sa signi­fication, impliquant chaque courant intellectuel russe, des slavo­philes nostalgiques aux occidentalistes, en passant par l’exilé Alexandre Herzen [16]. La commune devint le cœur de l’affir­mation des populistes selon laquelle la Russie pouvait, ou devait, sauter « l’étape » capitaliste de développement. Ce sentiment fut renforcé par la préface de Marx à la traduction parue en 1882 du Manifeste communiste [17], sans parler de la description des conditions réelles en Angleterre que ces mêmes populistes découvrirent dans Le Capital. A travers sa découverte de cette commune russe toujours actuelle, Marx renouait avec ses écrits de 1840 portant sur la « communauté » (« Gemeinwesen » en allemand) [18]. Il réaffir­mait que, selon lui, le communisme consistait avant tout en une « com­munauté matérielle humaine », et non en une industri­a­lisation à marche forcée ni non plus en des plans quinquennaux productivistes [19].
Ce débat entre les marxistes autodidactes de toutes sortes et les populistes « romantiques » « subjectivistes » à propos de la viabilité du mir se prolongea jusqu’au début des années 1900, et fut franchement faussé par l’escamotage par Engels des études russes de Marx [20]. Même quelques-uns des populistes qui avaient reçu les lettres de Marx concernant les possibilités uniques de la Russie résultant du mir, et qui étaient devenus marxistes eux-mêmes, participèrent presque à cette occultation [21]. Plus tard, les socialistes-révolutionnaires (SR), rivaux des bolcheviks et dont beaucoup de membres se considéraient eux-mêmes comme marxistes, pré­tendirent être les véritables héritiers de Marx sur la base de ses lettres disparues portant sur le mir [22].
On ne devrait pas idéaliser le mir ; Tchernychevski, qui l’avait bien connu aux alentours de la ville de province de son enfance, était réticent à l’idée de considérer le mir comme un prototype de socialisme. Néanmoins, il fut l’un des premiers, dans les années 1850, à défendre l’idée que le mir, combiné avec la technologie occidentale après qu’une révolution en Europe eut triomphé, pourrait être la base d’un « développement com­muniste », tel que Marx et Engels l’affirmèrent par la suite, en 1882.
Comment les paysans russes vivaient-ils l’expérience du mir ? Franco Venturi, auteur de l’étude de référence du mouve­ment populiste russe du XIXᵉ siècle  [voir note 24], a écrit sur la façon dont le mir s’inscrivait dans les plans de modernisation de l’État tsariste, avant l’émancipation des serfs de 1861, qui visaient à mettre la Russie sur le chemin du développement capitaliste. Il a ainsi esquissé différents thèmes qui allaient perdurer jusqu’à la des­truction du mir par Staline durant ses collectivisations de 1929-1932 :
« L’enquête de 1836 avait montré combien l’esprit d’égalité, latent dans les différentes formes du servage et de la tradition paysanne, avait été en fait compromis par la montée en puissance d’un groupe de riches fermiers qui commença à avoir une influence considérable sur la vie entière de l’obtchina [ou mir – LG]. Ces agriculteurs, par exemple, ont fait pencher la balance de la redistribution périodique en leur faveur et […] ont placé sous leur contrôle la communauté des paysans plus pauvres. Mais l’enquête avait aussi montré à quel point ces formes traditionnelles étaient profondément implantées. Les inspecteurs assidus étaient souvent choqués par le désordre, la vulgarité et la violence qui prévalaient dans les réunions du mir, et aussi par les nombreuses injustices flagrantes qui s’y manifestaient. Né­anmoins, c’était bien au sein de l’obtchina et du mir que les paysans exprimaient ces idées sur la propriété terrienne qui avaient tant impressionné et irrité Kiselev et Périer [23]. C’était au travers de ces organisations, les seules à sa disposition, que la société paysanne se défendait. Les communautés différaient naturellement d’un district à l’autre, reflétant la gamme entière de la vie paysanne. […] Pourtant, malgré toute cette variété, il y avait un facteur commun ; l’obtchina représentait la tradition et l’idéal des masses paysannes. Comment pouvait-elle alors être brisée ? [24] »

Cette dernière question allait continuer de contrarier les plani­ficateurs tsaristes jusqu’en 1917 et, d’une manière dif­fé­rente, allait être la barrière contre laquelle différents plans bolcheviques d’industrialisation allaient tout autant se briser dans les années 1920.
D’Engels à Plékhanov, « le père du marxisme russe », de Kautsky à Lénine, la vision linéaire, évolutionniste, « matière-mouvement » du « matérialisme dialectique » se répandit de par le monde en tant qu’orthodoxie de la IIe Internationale. Avec la consolidation du stalinisme, elle fut identifiée au « socialisme réellement existant » lui-même. Le « matérialisme dialectique » était en fait une récapitulation vulgaire du maté­rialisme bourgeois du XVIIIᵉ siècle, et ce ne fut pas accidentel­lement qu’il fut promu par des mouvements et régimes qui, comme leur modèle du XVIIIᵉ siècle, tendaient à parachever la révolution bourgeoise par l’éradication de l’agriculture pré-capi­taliste, quels que fussent leur idéologie et leurs objectifs déclarés. Des éléments de cette idéologie persistent aujourd’hui dans divers types de productivisme qui confondent les tâches des révolutions bourgeoise et socialiste [25].
Mais un contexte encore plus vaste a façonné ce dévelop­pement idéologique postmarxiste : la transition globale entre la domination formelle et la domination réelle du capital. Dans la phase formelle, le capital s’empare de la production pré-capi­taliste (par exemple, les guildes, la coopération, la fabrique) sans les modifier matériellement ; dans la phase réelle, le capital réduit tous les aspects de la production, de la reproduction et de la vie en général à sa forme adéquate de capitalisme. Dans l’industrie, les « mouvements de rationalisation » (c’est-à-dire l’innovation à forte intensité de capital) allemand et américain des années 1920 ont constitué la pointe avancée de cette époque de « matérialisation d’une relation sociale [26] »; dans l’agri­culture, cela a pris, en fin de compte, la forme de l’agro-industrie de style cali­fornien et des développements comparables chez d’autres grands exportateurs de céréales tels que le Canada et l’Australie [27], ainsi que celle de l’agriculteur professionnel formé en agronomie qui a remplacé les paysans classiques de l’Europe de l’Ouest depuis la seconde guerre mondiale. Dans l’arc qui s’étend des États-Unis à la Russie, jusqu’aux plus pe­tites agricultures de la France, de l’Italie et de l’Allemagne, on trouve les vestiges de l’agriculture pré-capitaliste sous une forme presque pure, c’est-à-dire l’agriculture de la domination formelle (symbolisée par le paysan propriétaire terrien individuel qui émergea avec la Révo­lution française) et, plus tard, les partis communistes : plus forte est l’agriculture pré-capitaliste, plus forts sont les partis de la IIIe Internationale après 1917 [28]. La social-démocratie d’avant 1914 et le communisme post-1917 ont été les formes adé­quates de l’organisation de la classe ouvrière pour impulser cette transition, mais furent particulièrement marginales dans des pays comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne, où cette tâche était achevée. Nous pouvons donc être d’accord avec Lars Lih quand il affirme [29] que Lé­nine était un « social-démocrate erfurtien », dans les conditions extrêmes de l’autocratie tsariste, pourvu que nous admettions que la social-démocratie erfurtienne en Allemagne [30], comme le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) des bolche­viks et des mencheviks, était l’express­ion organi­sationnelle de cette transition. On pourrait esquisser les deux phases comme ceci :

Domination formelle Domination réelle
(Accumulation extensive) (Accumulation intensive)

1. Syndicats combattus 1. Syndicats tolérés, promus
2. Parlementarisme 2. Bureaucratie d’État
3. Non-militariste 3. Militariste
4. Colonialisme 4. Impérialisme
5. Professions libérales 5. Professions techniques
6. Paysans en ouvriers 6. Expansion du secteur tertiaire
7. État consommateur minimal 7. État consommateur maximal
8. Capitalisme du laisser-faire 8. Concentration, régulation
9. Rôle secondaire du capital financier 9. Hégémonie du capital financier
10. Ratio d’interrelations 10. Ratio d’interrelations
financières bas [31] financières élevé
11. Or monnaie standard 11. Monnaie « fiat » (fiduciaire)
(Ricardo) (Hjalmar Schacht, J.M. Keynes)
12. Classe ouvrière classe paria 12. « Communauté du travail  » [33]
13. Urbanisation 13. Suburbanisation
14. Plus-value absolue [32] 14. Plus-value relative
15. Accumulation primitive 15. Accumulation primitive par
sur les petits producteurs l’écrasement interne
des salaires
16. Le travail conserve 16. Rationalisation, taylorisme
l’aspect artisanal
17. Grèves ouvrières pour réduire 17. Intensification technique de la durée de
la journée de travail procès de travail

Les racines de la « social-démocratie erfurtienne », entendue comme projet de pouvoir d’État, se situaient, en dernière analyse, dans l’État absolutiste des XVIe-XVIIIe siècles qui en Angleterre, à l’ère Tudor (1485-1603) avait lancé le processus de dépopulation des campagnes [34], processus qui allait s’étendre au con­ti­nent, dans la France des Bourbon avec ses taxes sur les paysans, ainsi qu’au sein de l’État prussien, avec les réformes par le haut de Stein-Hardenburg pendant et après les guerres napoléo­niennes [35]. Ainsi, la vision du monde évolutionniste « matière-mouvement » développée par Engels, Plékhanov, Kautsky et dont Lénine hérita, en opposition à la découverte par Marx d’une « autre voie » pour la Russie, combinant le mir avec une révo­lution ouest-européenne, a abouti à une idéologie contemporaine de « modernisation » pour les pays encore en prise avec l’agri­culture pré-capitaliste, soutenant une « révolution bourgeoise de substitution » où la classe ouvrière joue un rôle clé, une conti­nuation de la révolution bourgeoise mais sous drapeaux rouges. Cela, pour des raisons évidentes, ne fut guère reconnu ou articulé à l’époque, et exigeait un déploiement historique sur des décennies à travers des variantes américaine, allemande et russe pour devenir enfin visible. Ces résultats ne constituent pas non plus un « telos » de formulations antérieures (lassaliennes, sociales-démocrates, ou bolcheviques) sur l’organisation ; le chemin était aussi escarpé qu’étroit, et des défaites majeures de la classe furent nécessaires pour porter le phénomène à maturité.
Néanmoins, observé dans une perspective comparatiste, cette route est bel et bien là, telle qu’elle émergea dans le monde d’a­vant 1914, quand le capitalisme convertissait les paysans et les fermiers en travailleurs de la production dans le secteur avancé [36], alors qu’après la première guerre mondiale et encore plus après la deuxième guerre mondiale, il recourait de façon croissante à la haute productivité afin de soutenir l’aug­men­tation rapide de la population de consommateurs impro­ductifs dans le « secteur des services », avec des travailleurs productifs dont le pourcentage au sein de la force de travail totale n’a cessé de ­décliner.
Il est à peine surprenant de constater qu’aussi bien l’agri­culture russe que la vaste paysannerie (85 % à 90 % de la population en 1917) constituent le facteur décisif qui décida du sort de la révolution, dès lors que la révolution mondiale anti­cipée qui devait aider la Russie retardataire ne réussit pas à se matérialiser. Les Rouges gagnèrent finalement la guerre civile parce qu’ils bénéficièrent du soutien, accordé à contrecœur, d’une partie significative de la paysannerie contre les Blancs, parce que ces derniers, étant étroitement liés à l’ancien régime, ne pouvaient se résoudre à accepter une réforme agraire. Staline triompha au cours des débats des années 1920, qui se focalisaient sur la question agraire [37]. La collectivisation stalinienne de 1929-1932 ruina irréversiblement l’agriculture russe, le régime faisant payer à la paysan­nerie sa vieille réticence, ce qui se traduisit par 10 millions de morts et la destruction de 40 % de l’ensemble du stock vivant (chevaux, vaches et cochons) par les paysans eux-mêmes. Durant les six décennies restantes de l’Union soviétique, l’agriculture russe, qui avant 1914 figurait parmi les grands exportateurs céré­aliers mon­diaux, ne s’est jamais complètement rétablie, rendant de ce fait impossible une réduction décisive du prix de l’alimen­tation proportionnellement à l’ensemble de la consommation de la classe ouvrière, qui avait ouvert la voie aux biens durables de consommation à l’Ouest,
– si bien que la Russie se trouva elle-même obligée d’importer des céréales au milieu des années 1950.
La plupart des tentatives faites de l’extérieur pour analyser le mode de production de l’Union soviétique, à l’exception de taille de la gauche communiste italienne (qui comportait d’autres dé­fauts), adoptaient le même biais urbain-industriel que la IIe Internationale. Celui-ci était axé sur les relations entre le Par­ti, l’État et la classe ouvrière, tout en négligeant la paysannerie. Chacune à sa manière, ces tentatives contenaient des éléments des hypothèses linéaires-évolutionnistes qui sous-tendaient la vision du monde d’Engels, Plékhanov et Kautsky, qui put s’im­poser après l’occultation des études de Marx sur la Russie.

II. La question agraire
au sein de la IIe Internationale et en Russie

L’ouvrage de Karl Kautsky La Question agraire [38], paru en 1899, établit la position du « marxisme officiel » à ce sujet pour le mouvement socialiste mondial d’avant la première guerre mondiale. La focalisation de toute une sensibilité sur l’industrie explique que le livre ait été largement oublié en une décennie, et ce, en dépit des longs commentaires antérieurs de Marx sur le monde agricole dans les volumes I et III du Capital [39] et dans Théories sur la plus-value, particulièrement sur la question de la rente foncière, où il insistait (à l’encontre de ce qui a été monnaie courante au sein de la gauche jusqu’à nos jours) sur le fait qu’il y avait bien trois classes dans la société : les capi­talistes (qui vivent du pro­fit), les prolétaires (qui vivent des salaires) et les pro­priétaires terriens (qui vivent de la rente foncière). Selon Marx, tel qu’indiqué en intro­duction, la violente séparation « dans le feu et le sang » de la paysannerie anglaise d’avec ses moyens de pro­duction, au tra­vers de l’accumulation primitive, était la sépa­ration originale que le communisme se devait d’abolir, de sorte que la « répartition plus égale de la population sur la surface de la Terre » (Manifeste communiste) constituerait le dépassement de l’alié­nation fondamentale (et aussi largement oubliée) entre la ville et la campagne.
L’ouvrage de Kautsky avait avant tout pour objet de polé­miquer (sans mentionner de noms) contre certains membres de l’extrême-droite du SPD, tels que les Bavarois Eduard David et Georg von Voll­mar, qui dès le début des années 1890 (le Parti étant de nouveau autorisé en 1890) militaient en faveur d’un programme paysan.
Kautsky s’est fait connaître comme le « Torquemada » [40] du SPD, à partir de La Question agraire, dont le message était que le mouvement ouvrier n’avait rien à dire aux paysans petit-bourgeois, une classe condamnée à disparaître dans la pola­risation entre d’un côté une bourgeoisie rurale et de l’autre un prolétariat salarié agricole. Les paysans pouvaient au mieux avoir hâte d’intégrer des coopératives une fois que la classe ouvrière aurait pris le pouvoir. Une part significative de la petite production paysanne était destinée à la consommation do­mestique, et le secteur représentait une source importante d’accumulation primitive pour l’ensemble du système. Dans ses premières formulations, Kautsky soutenait avec force que dans l’agriculture comme dans l’industrie, le plus gros était le mieux, et par conséquent il doutait de la capacité de survie des fer­mes familiales hautement productives. La tâche des so­cia­listes était de neutraliser la paysannerie comme force so­ciale, pas de la mobiliser.
Fait intéressant, les factions à l’intérieur du SPD qui se des­sinèrent autour de la question d’un programme paysan n’étaient pas alignées selon le spectre classique, de la droite vers la gauche, qui apparut à la fin des années 1890 avec les débats sur le révisionnisme ou plus tard. Les extrêmes-gauchistes Bebel et Wilhelm Liebknecht étaient tous deux aux côtés de Vollmar pour défendre un programme agraire au congrès du parti de 1895, mais le parti se rangea derrière Kautsky. La vieille formulation de Ferdinand Lassalle selon laquelle toutes les classes, sauf celle des travailleurs, forment « une seule même masse réactionnaire » – une vision attaquée par Marx dans la Critique du programme de Gotha – constituait un arrière-fond de la discussion.
Sur le long terme, l’idée de Kautsky d’une petite paysan­nerie inévitablement vouée à disparaître fut réfutée par l’exis­tence de fermes modernes prospères dans des pays tels que l’Autriche ou le Danemark [41]. Cette idée devint encore plus problématique quand Lénine l’appliqua en Russie.
Dans les années 1890, Lénine partageait les positions de Kautsky à propos des paysans (comme sur le reste). Ceci est particulièrement curieux, puisqu’il passa les années 1888-1893 (après l’exécution de son frère aîné pour son implication dans un complot visant à assassiner le Tsar), dans plusieurs villes de pro­vince où, apparemment, les derniers survivants du groupe popu­liste et terroriste Zemla i Volya (à qui Marx avait exprimé de la sympathie pendant leurs années de pointe d’activité, 1878-1881 [42]) et les marxistes se sont côtoyés dans des formes proches de la camaraderie. (Il est significatif qu’à cette époque, le terme « narodnik », qui plus tard allait être employé stricte­ment et péjorativement pour désigner un romantique subjec­tiviste pro-paysan, idéalisant la commune et minimisant l’avan­cée du capi­talisme en Russie, désignait à l’origine quiconque s’intéres­sait aux affaires du peuple ; ce fut seulement après les polémiques de la dernière époque du populisme qu’il prit cette tonalité négative.) Lénine, s’opposant même à son mentor Plékhanov, se distingua lui-même pendant la famine de 1891-1892 par ses attaques contre les tentatives d’aide humanitaire aux paysans victimes de la faim qu’assuraient les cercles pro­gres­sistes. Il réaffirmait ainsi la position supposée marxiste selon laquelle la paysannerie était une classe sociale condamnée, dont la disparition ne devait pas être empêchée afin que le capi­talisme puisse accomplir son œuvre [43].
Ceci est particulièrement parlant, car il n’y a aucun doute sur le fait que Lénine avait lu à fond les auteurs de la tradition popu­liste russe, revisitant les écrits des années 1850-1860 de Tchernychevski [44] et Dobrolioubov [45]. Selon différentes per­sonnes qui l’ont connu intimement, Lénine lut plusieurs fois le roman réaliste proto-socialiste de Tchernychevski Que faire ? [46]. Ce lourd roman, intentionnellement anti-esthé­tique, raconte l’histoire de jeunes gens de la génération des années 1860 qui rompent avec leurs familles bourgeoises pour vivre en communauté, s’assumant eux-mêmes au travers de collectifs artisa­naux fouriéristes. Dans l’oppression étouffante de la Russie tsariste, cet ouvrage inspira des dizaines de milliers de lecteurs qui allaient conformer leurs choix de vie à ce modèle. Plus signi­ficatif encore est le personnage de Rakh­metov, un véritable prototype de Lénine, un révolutionnaire austère à temps plein. Le titre du pamphlet de Lénine paru en 1902, Que faire ?, est un hommage évident au livre de Tchernychevski, bien que le contenu soit très différent [47].
Lénine passa plusieurs années d’exil en Sibérie, à la fin de la décennie 1890, période pendant laquelle il écrivit son premier ouvrage majeur, Le Développement du capitalisme en Russie (1899), où il se trompe souvent par ses considérations définitives sur les paysans, même si celles-ci allaient considérablement évo­luer sous le poids des événements. Dans cet ouvrage, Lénine s’efforce de démontrer que, contrairement aux vues persistantes des populistes, le capitalisme a pleinement triomphé en Russie. L’œuvre est profondément endommagée par sa vision assimilant large­ment le capitalisme au marché (en opposition à la valeur). Le mir, qui à cette époque recouvrait les quatre cinquièmes de toute la surface cultivée en Russie européenne, est à peine men­tionné, puisque pour Lénine il était avant tout une « contrainte juridique » de l’État tsariste [48]. Les grands prêts étrangers et le rapide développement industriel sous la direction du ministre des finances Serge de Witte ne sont pas plus mentionnés [49]. Lénine conclut que 51 % de la population russe sont composés de prolé­taires salariés et que la polarisation des paysans capi­talistes riches et des travailleurs ruraux à la campagne est largement achevée [50]. Dans la catégorie des paysans pauvres, Lénine inclut tous les paysans « presque » séparés de leurs moyens de production [51], ce qui signifie que tout paysan possédant un petit lopin de terre, un cheval et une vache, prenant en charge ses besoins et ceux de sa famille, et réalisant par ailleurs des travaux oc­casionnels durant plusieurs mois par an, est considéré comme « prolétaire ». Les grands domaines, pour Lénine, deve­naient rapidement capitalistes, alors qu’en réalité, les grands propriétaires terriens étaient étrangers à toute idée d’accumulation et de rentabilité du capital [52]. Lénine voit aussi du « progrès technologique » là où, en fait, les paysans travaillent avec des outils très simples et primitifs utilisés depuis des lustres. Si les domaines seigneuriaux étaient large­ment capi­talistes, comment expliquer les restrictions à la mobilité des paysans, les attachant à un seul lieu, comme cela avait été toujours le cas avec les serfs ? La vision que se faisait Lénine du capitalisme était limitée à la seule sphère de circulation [53]. Déjà dans un texte de 1893 (« Nouvelles transformations économiques dans la vie paysanne»), Lénine avait affirmé que le mir n’était pas un obstacle au capitalisme :
« La forme que prend la propriété foncière parmi les paysans ne nous intéresse aucunement. Quelle qu’en soit la forme, la relation entre la bourgeoisie paysanne et le prolétariat rural est toujours la même. »
Dans cette période, selon l’historienne Chantal de Crisenoy, le nombre de parcelles individuelles des paysans était réellement en déclin et les communes conservaient toute leur importance [54].
Comme l’affirme Crisenoy :
« En refusant toute spécificité au mir, Lénine se montre plus attaché aux idées préconçues […] qu’attentif aux relations so­ciales existantes. […] Dans son analyse, on trouve une inversion totale de la réalité : tout ce qui est facteur d’accumulation pri­mitive – services obligatoires, taxes – est considéré comme une “survivance” bloquant l’émergence du capitalisme ; tout ce qui constitue un obstacle à l’apparition du capital – les industries artisanales, la commune rurale – est désigné comme étant « sa base la plus profonde [55]. »
Dans son article de 1897 « Quel héritage renions-nous ? » [56], Lénine présente le mir comme « un village de petits paysans » :
« […] Quand il veut prouver, contre les populistes, l’exis­tence d’une classe ouvrière au sein de l’obtchina, il avance le concept de “prolétaire sédentaire” et il l’applique à ces mêmes paysans communaux. […] En 1899, il trouve trois fois le nombre de tra­vailleurs salariés généralement admis à la veille de 1914 [57]. »

Cependant, Lénine était (avec Trotsky [58]) l’un des rares marxistes russes à juger nécessaire de consacrer sérieusement son attention à la paysannerie, à l’opposé de l’attitude dédai­gneuse de Plékhanov. En 1902, plusieurs provinces se sou­levèrent en réaction à la famine, et Lénine rédigea au même moment le premier programme destiné à la paysannerie, « Le programme agraire de la social-démocratie russe » [59], qui fut adopté par le parti en 1903. Il demeurait ambivalent au sujet du futur rôle des paysans, considérant ceux-ci comme pouvant soit supporter un « parti démocratique révolutionnaire » soit s’aligner sur le « parti de l’ordre » [60]. Beaucoup de sociaux-démocrates russes condamnèrent l’ensemble du programme, comme l’avait fait plus tôt Kautsky en Allemagne. Ce programme réclamait l’annulation des dettes à partir de 1861 [61], l’utilisation gratuite de la terre pour les paysans, la restitution aux paysans de l’« otrezki » (surfaces que les propriétaires avaient confisquées par la réforme de 1861), ainsi que l’annulation des loyers excessifs et des contrats d’exploitation. Lénine considérait que ces changements « élargiraient le marché intérieur », de même qu’ils « élèveraient le niveau de vie des paysans et hâteraient le développement du capitalisme dans l’agriculture [62] ».
Suite aux soulèvements de 1902, Lénine écrivit « Au pauvre campagnard », tout en conservant ses premières positions sur la dynamique à la campagne. Mais dans cet article, comme le souligne Kingston-Mann, « la commune de répartition, qui avait fourni le cadre institu­tionnel à tant de révoltes, était complè­tement ignorée [63].
En somme, « l’action paysanne pouvait seulement être […] “anti­féodale”, et les survivances féodales devaient être la principale préoccupation du programme agraire social-démocrate [64]. »

En 1903, le IIe Congrès du Parti adopta le programme agraire de Lénine, sans avoir mentionné jusque-là une « alliance paysans-ouvriers ». Lénine mettait en garde contre une telle alliance. Selon lui, pour s’allier au prolétariat, les paysans devaient abandonner « leur propre point de vue de classe » et adopter « celui du prolétariat » [65].

III. 1905-1907: L’idéologie
se heurte à la réalité

Le 3 janvier 1905, le père Gapone, prêtre orthodoxe mais aussi agent provocateur tsariste, conduisit à Saint-Péters­bourg une manifestation de masse des ouvriers jusqu’au palais du Tsar, en apparence pour réclamer au Tsar la re­connaissance de quelques droits fondamentaux. Les cosaques tirèrent sur la foule, tuant des centaines de personnes, ce qui dé­clencha la révolution de 1905-1907, « répétition générale » de 1917 [66]. Au cours de ces années, les paysans russes se révol­tèrent aussi intensément que la classe ouvrière, boule­versant complètement les schémas en vertu desquels le marxisme russe, sous l’influence de Kautsky, avait prédit que ces paysans n’aspi­raient qu’à la petite propriété foncière individuelle.
Les paysans adressèrent eux-mêmes en 1905, en tout et pour tout, 60 000 pétitions au gouvernement. (A cette époque, aucun marxiste russe ne prit au sérieux la substance même de nom­breuses demandes paysannes revendiquant toute la terre au mir [67].) Les paysans envahirent les forêts et les pâturages dont ils avaient été exclus ; ils pillèrent des magasins, des entrepôts et des manoirs, incendiant des propriétés et assassinant leurs propriétaires [68]. La grande majorité des grèves rurales en Russie en 1905-1907 étaient des mouvements de petits propriétaires paysans, salariés partiels ou temporaires. La plupart de ces grèves étaient dirigées par des assemblées communales [69]. En 1905, il fut de nouveau impossible de procéder aux récoltes dans vingt-cinq des provinces de Russie, celles où avaient eu lieu les soulèvements [70]. Comme le souligne l’historien Teodor Shanin, « dès que la volonté du Tsar ne put plus être considérée comme une force naturelle […] l’ensemble du monde social de la Russie rurale fit sécession. Tout semblait possible désormais [71] ». Les soulèvements culminèrent une première fois en juin 1905. Les différences entre les paysans riches, moyens et pauvres, que Lénine avait laborieusement dépeintes dans son ouvrage de 1899, paraissaient diminuer en importance, car les paysans les plus riches aidaient leurs voisins pauvres en leur apportant de la nourriture [72].

Sous le coup de ces événements, Lénine, toujours en exil à Zurich au printemps 1905, avant son retour en Russie en no­vembre, proposa une « dictature démocratique révolu­tion­naire du prolétariat et des paysans » qui établirait un gouverne­ment provisoire pour la révolution démocratique bourgeoise. « Cette for­mulation était si incompatible avec les programmes pré­révolution­naires marxistes que Lénine allait être contraint de prouver encore et toujours qu’il n’avait pas sacrifié ses prin­cipes marxistes [73]. »

Chantal de Crisenoy résume ainsi la politique paysanne de Lénine durant toutes les luttes de l’été 1905 : « Soutenir le mouvement paysan, mais ne pas s’y lier pour l’avenir. Il est nécessaire d’avancer et de frapper durement dans la perspective de la démocratie révolutionnaire bourgeoise. […] Marcher séparément mais frapper ensemble, en n’éludant pas les intérêts divergents et en gardant à l’esprit qu’un allié d’au­jourd’hui pourrait devenir un ennemi de demain [74]. » Elle souligne qu’il persiste une espèce de crainte vis-à-vis des luttes paysannes, une peur de leur spontanéité, et un grand mépris à l’égard de leur « manque de culture » [75]. 

Pendant ce temps, l’action des paysans et les déclarations de leurs représentants « constituaient une réfutation frappante des jugements (de Lénine) » [76]. A l’été 1905, les paysans créèrent une organisation centrale composée de délégués de plusieurs provinces. L’Union panrusse des paysans se réunit pour la première fois clandestinement à la fin juillet pour appeler à l’abolition de la propriété privée ainsi qu’à l’expropriation des grands pro­priétaires terriens ; elle se prononça majoritairement pour ne pas indemniser ceux-ci [77]. Les paysans ne se limitaient pas à la question de la terre mais réclamaient aussi l’éducation publique gratuite, l’amnistie pour les prisonniers politiques, la convo­cation d’une Douma, et une assemblée constituante [78].

Lénine concéda que le Congrès paysan avait bien saisi ses propres intérêts [79].
Les sociaux-démocrates appelèrent à la formation de comi­tés paysans révolutionnaires, mais ne jouèrent aucun rôle à la cam­pagne. Ce furent de jeunes paysans, de retour des usines, qui répandirent les idées révolutionnaires [80]. A l’été 1905, les bolcheviks tinrent à Londres leur IIIe Congrès, où la question paysanne fut un des principaux enjeux. Ils étaient divisés, incapables de prévoir ou de contrôler les événements. Lénine était déchiré ; le programme du Parti était insatisfaisant d’un point de vue politique, mais parfaitement fondé, selon lui, au point de vue théorique [81]. Quand les paysans allèrent au-delà du slogan du Parti de reprendre l’otrezki (pour rappel : les bandes de terres retenues par les grands propriétaires terriens depuis la réforme de 1861), et saisirent d’autres terres, étaient-ils « réactionnaires » ? Il y avait une contradiction constante entre ce que Lénine considérait comme politiquement néces­saire et son analyse économique. S’il continuait à défendre des points de son programme agraire de 1902, c’est parce qu’il restait convaincu que le capitalisme régnait sur les grands do­maines. En mars 1905, il continuait d’affirmer qu’« en Russie, il y a peu de vestiges du féodalisme » [82].
Le 17 octobre, en réponse à des mois d’insurrection, le Tsar publia un manifeste, « parlant beaucoup de liberté mais ne disant rien sur la terre – seule chose qui importait » [83]. Cela n’eut aucun impact, et en octobre 1905 « des attaques contre les domaines éclatèrent sur une échelle inédite pour évoluer rapidement en destruction massive des manoirs dans la Ceinture de terre noire » [84].
Ce n’était pas une explosion aveugle ; les paysans voulaient se débarrasser des propriétaires et s’assurer qu’ils ne re­viendraient jamais ; 2 000 manoirs furent détruits. La stratégie du gouvernement consista en une lourde répression et une tentative d’apaisement, avec le manifeste du 3 novembre qui abolissait les dettes résultant de l’émancipation des serfs de 1861, mais resta inefficace [85]. La répression étatique, ce­pendant, fut une « orgie de brutalité ». Elle parvint à conte­nir les soulèvements ouvriers mais les révoltes des paysans ne s’arrêtèrent pas, atteignant leur apogée au mois de juillet 1906. Les éruptions de violence rurale de juin 1906 avaient été si sé­rieuses que l’empereur d’Autriche envisagea une intervention militaire.

En juillet 1906, Lénine déclara que la paysannerie était « démocratique révolutionnaire », mais que les sociaux-démocrates la combattraient lorsqu’elle deviendrait « réactionnaire et anti prolétarienne ». Comme le souligne Kingston-Mann, « malgré l’extraordinaire clairvoyance de la perspicacité politique de Lénine à l’égard des problèmes de ses adversaires, les carences de ses analyses économiques et sociologiques faisaient du concept de révolution paysanne marxienne une contradiction dans les termes » [86].
Avant ces développements, la Première Douma s’était réunie en avril 1906, et ne s’était même pas penchée sur les reven­di­cations des paysans [87]. Le mouvement finit par refluer, tandis que l’État et les propriétaires terriens resser­rèrent les rangs. Ceci n’empêcha pas les pâturages d’être en­vahis pour la troisième fois, à l’hiver 1906-1907.
Pendant ce temps, en avril 1906, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) tint à Stockholm une « conférence unitaire » bolcheviks-mencheviks. Lénine y appela à la nationalisation de toutes les propriétés foncières [88]. Lénine favo­risait alors la nationalisation pour ouvrir la voie au capitalisme ; pour les paysans, d’autre part, cela signifiait l’expan­sion de la propriété communale au niveau national. Les mencheviks craignaient que la fragmentation des grandes pro­priétés ne ralentît le développement du capitalisme. Plékhanov soutenait que ce transfert de terre à l’État laisserait l’autocratie avec plus de terres que jamais [89] (Kautsky, dans la revue de la IIe Inter­nationale, Neue Zeit, s’était à nouveau pro­noncé contre tout programme social-démocrate pour la paysannerie). Lénine, citant Le Capital de Marx, parlait du transfert de la terre à l’État comme d’une mesure bourgeoise qui créerait de la concur­rence, comme cela avait été le cas dans l’Ouest des Etats-Unis. Le congrès finit par voter en faveur du plan de muni­cipalisation de la terre présenté par le menchevik Maslow [90]. Lénine s’y opposa, arguant que cela ne ferait que donner le pouvoir aux élites locales.
Les premiers slogans des soulèvements paysans tenaient un langage différent de celui des révoltes urbaines, exprimant un désir de pouvoir politique, de droits civils, de réforme agraire, de « gouvernement charitable », de liberté et de besoin « d’être entendus » [91]. De l’avis de Shanin, beaucoup ont douté de la véritable existence d’objectifs politiques généraux des paysans dans la Russie rurale de 1905-1907, d’ailleurs Lénine affirma en 1917 que le problème avec la révolte des paysans des années écoulées était qu’ils n’avaient pas terminé le travail, en brûlant seulement une partie des manoirs [92].
D’autres avancées se produisirent dans des lieux tels que la Gourie, région de Géorgie où se présenta de 1903 à 1906 ce que Shanin appelle « le premier cas dans l’histoire d’une autorité paysanne dirigée par une élite marxiste », qui connut un grand retentissement. En Lettonie, les sociaux-démocrates menèrent des attaques à grande échelle contre des manoirs des provinces baltes dans une situation de « miniguerre civile », durant laquelle quatre cent cinquante-neuf châteaux furent détruits. En Estonie, il y en eut cent quatorze [93]. Les ennemis désignés des révoltes dans tout l’empire russe étaient l’appareil d’État, les « mangeurs de commune » koulaks (paysans riches) qui ache­taient les terrains communaux pour eux-mêmes, et les bandes réactionnaires des « Cent Noirs ». La Deuxième Douma, qui siégea en 1907, était plus radicale que la première, et les paysans étaient plus anti-gouvernement. « Les paysans regardaient leurs vies d’une manière inimaginable auparavant [94]. » Ils étaient très exigeants, si bien que la revendication du transfert de la terre à la paysannerie combinée à l’abolition de la propriété foncière était totale [95].
Sous l’impact de ces événements cumulés, Lénine prôna la révision du programme agraire du POSDR établi en 1903 [96] et déclara, contrairement à son livre de 1899, que « l’économie des propriétaires en Russie est basée sur le servage répressif et non sur un système capitaliste. […] Ceux qui refusent de le voir ne peuvent expliquer le large et profond mouvement révolutionnaire paysan contemporain en Russie [97]. » La plupart des sociaux-démocrates admirent alors que le programme de 1903 était trop pessimiste pour ce qui concernait le potentiel révolutionnaire des paysans.
Ce changement d’attitude se formula dans un appel à une « dictature démocratique des paysans et des ouvriers » qui allait promouvoir une « voie américaine » pour le développement agricole sous un régime révolutionnaire [98]. Les forces de la réaction devaient elles aussi réviser leurs positions au sujet de la paysannerie : « Alors que les grandes demeures brûlaient et que la Première et la Deuxième Douma accumulaient les attaques contre le gouvernement, la commune était de plus en plus consi­dérée comme étant à l’origine de la rébellion paysanne [99]. »
Ce changement de perception présageait la politique menée après 1907 par Piotr Stolypine, qui remplaça Witte au poste de ministre des finances en 1906. Stolypine tenta de saper les communes en subventionnant les paysans in­dividuels qui souhaitaient les quitter afin de cultiver leurs pro­pres parcelles de terre [100]. Les paysans cessèrent l’insurrection de 1905-1907 avec plus de résultats qu’aucun autre groupe social. Les loyers avaient diminué et les salaires augmentaient ; l’État annula la plupart des dettes paysannes. Et il y avait eu un saut important dans l’estime que les paysans avaient d’eux-mêmes [101].

IV. Années de rÉaction : Stolypine tente
une révolution
« À la prussienne » par le haut

En 1906, P. A. Stolypine succéda à un Witte déchu pour devenir le ministre le plus puissant du gouvernement tsariste, menant une sévère répression contre la révolution de 1905-1907 et poursuivant simultanément une politique de rupture avec la commune paysanne. Ses nombreuses exécutions de révo­lutionnaires par pendaison devinrent connues sous l’ex­pres­sion « cravates de Stolypine ».
Sous l’impact de la révolution, le gouvernement avait pris conscience, presque plus que les marxistes, que la commune, jusque-là considérée comme un pilier du régime, était en fait la principale source du radicalisme paysan. Stolypine et ses con­seillers regardèrent vers le passé, vers les réformateurs prussiens des années 1820 qui avaient conduit une révolution par le haut afin d’empêcher une révolution d’en bas [102]. L’entreprise privée devait être promue, ce qui dans l’agriculture devait se tra­duire par la création de crédits pour permettre aux paysans individuels de quitter les communes et d’acquérir leur propre terre, souvent par la privatisation du terrain communal.
Stolypine fut assassiné en 1911, mais sa politique visant à rompre avec la commune resta effective jusqu’en 1917, dans l’espoir de créer une « Vendée » russe contre tout futur mouve­ment révolutionnaire [103].
Comme le souligne Crisenoy, « les classes dominantes ne se trompaient pas…Après 1905-1907, le mir devint à leurs yeux l’une des causes du radicalisme paysan. […] Nous devons dire que, en dehors des sociaux-démocrates, ce lien entre le mir, le mouvement révolutionnaire paysan et ses revendications territoriales était évident pour tous. Mais Lénine était convaincu du contraire. Pour lui, la commune n’était toujours rien d’autre qu’une “enveloppe juridique conservée artificiellement” […]. Selon Lénine, l’appel du paysan à la nationalisation de la terre était négatif, et ne devait pas masquer son instinct qui le poussait à être un “propriétaire”. […] Dans l’optique de Lénine, le paysan ne savait pas ce qu’il voulait, ne savait même pas ce qu’il disait. […] Pour Lénine, [il n’y a] aucun doute : la natio­nalisation de la terre est nécessairement porteuse d’une organisation agraire capitaliste [104]. »
En fait, Lénine et Stolypine partageaient des vues assez semblables sur l’entrepreneur paysan, qu’ils considéraient comme promoteur du développement capitaliste en Russie. Pour défendre ce changement d’orientation par rapport à celle qu’il avait de 1899 à 1905, « Lénine devait abandonner ses prises de positions antérieures selon lesquelles la Russie était déjà capitaliste » [105]. Lénine, comme Stolypine, voyaient une similitude entre le rôle du gouvernement russe et le modèle prussien antérieur. Selon lui, la réforme de Stolypine « en­couragerait les propriétaires terriens économiquement incompétents à devenir des “Junkers” bourgeois de style prussien [106]. » La nationa­lisation éliminerait les vestiges féodaux et rendrait possible la libre concurrence comme en Amérique [107]. « Malgré ses citations tirées du Capital et des Théories sur la plus-value, il fut difficile pour Lénine de faire valoir que « Marx avait été fier des vertus économiques du petit agriculteur » [108]. Comme l’écrit Kingston-Mann, « c’était un mouvement tactique qui reflétait la tension que la complexe réalité de la situation russe exerçait sur son idéologie centrée sur l’Occident. […] La commune ne jouait aucun rôle dans les plans et les stratégies de Lénine. […] Lénine ridiculisait l’idée que la commune “médiévale” puisse conserver la moindre fonction égalisatrice » [109]. « En 1907-1908, Lénine affirma que le processus de différenciation rurale avait déjà tout détruit de la commune sauf le nom. Une commune qui continuait de fonctionner demeurait inconcevable pour Lénine. […] Etant certain que la commune était dépourvue de forme historique significative d’organisation sociale, Lénine réduisait de manière inexacte les paysans en simples outils du village koulak. […] Lénine avait néanmoins adopté une approche bien plus réaliste que n’importe quel autre membre du POSDR [110]. »
Sous les auspices des réformes agraires de Stolypine, entre un quart et un tiers des paysans russes, selon certaines estimations, quittèrent les communes entre 1906 et 1917 (ces années-là, la Russie devint l’un des plus gros exportateurs de céréales tout en subissant de terribles famines). Les paysans communaux répondirent souvent par la violence à ces désertions [111]. Deux à trois millions de paysans accédèrent à la propriété durant la décennie qui suivit 1906, c’est-à-dire environ un quart des douze millions de ménages paysans de la Russie européenne [112]. Quelques-uns des obstacles à la réforme étaient le manque de routes, les longs hivers, et les assemblées de village proposant les terres les plus mauvaises et les plus éloignées à ceux qui souhaitaient partir [113]. Selon Crisenoy, les réformes Stolypine se sont heurtées à la surpopulation, au manque de terre, et à l’occupation communale [114]. Elle juge aussi « très relative » la rupture de Lénine, intervenue après 1905-1907, avec les conceptions de la IIe Internationale ; celui-ci continua, comme en 1899, à confondre l’agriculture capitaliste et l’agriculture marchande. En 1915, il écrivait encore : « Le développement du capitalisme consiste avant tout dans le passage de l’économie naturelle à l’économie marchande [115] ».
Reconnaître son erreur, écrit Crisenoy, aurait signifié une rupture avec ce qu’il n’avait cessé de dire depuis près de vingt ans. « En refusant de reconnaître l’attachement des paysans au mir, Lénine passait à côté de la cause de l’échec des réformes [de Stolypine] et de l’une des raisons de la révolution de 1917 [116]. »
Pendant les années révolutionnaires de 1917-1919, une sérieuse violence fut encore exercée contre les « otrubt­chiki », les « diviseurs » [ceux des paysans qui quittèrent le mir pour ac­qué­rir une ferme individuelle, selon les vœux de Stolypine] et non pas, comme les thèses de Lénine l’aurait prédit, entre paysans riches ets paysans pauvres.

V. Les paysans russes
et la commune,
en 1917 et par la suite

Durant un mois, le mois de février 1917 qui vit la révolution renverser la dynastie Romanov, la paysannerie s’était dres­sée en masse. Les paysans attaquèrent les grands pro­priétaires, et ceux des communes attaquèrent les fermes qui n’apartenaient pas à la collectivité. Comme en 1905, la commune était au centre des luttes paysannes, prenant en charge les confiscations et la redistribution des terres.
Après avoir « réorienté » le Parti bolchevique à la suite de son retour d’exil et ses fameuses « Thèses d’avril », Lénine soutenait que les soviets ruraux avaient déjà montré une plus grande imagination sociale créative que le gouvernement provisoire [117]. Une Garde rouge rurale bolchevique se forma en mars-avril 1917. Dans la quatrième édition de la Pravda, Lénine écrivait : « Si la révolution n’est pas effectuée par le paysan russe, elle ne le sera pas par l’ouvrier allemand [118]. »
L’ébauche du programme de Lénine en avril-mai 1917 était la suivante :
1) nationalisation de toutes les terres ;
2) transformation des grands domaines en fermes modèles, organisées en soviets de travailleurs agricoles, et dirigées par des agronomes. Mais ces formulations, observe Crisenoy, sont profondément étrangères au mouvement paysan [119].

A ce stade, les bolcheviks n’étaient encore qu’une minorité, dé­passée par les mencheviks et les SR. En avril, les ouvriers et les soldats avaient rossé des manifestants arborant des signes bol­cheviques. En mai, néanmoins, Lénine déclarait au Congrès des députés paysans que les paysans devaient tout de suite saisir toute la terre, à la consternation du gouvernement provisoire et en particulier des SR, qui détenaient plusieurs ministères et tergi­versaient sur la question de la terre. Les ministres mencheviks et SR étaient prêts à différer tout transfert de terre aux paysans jusqu’à ce qu’une assemblée constituante puisse se réunir. Cer­tains observateurs SR constatèrent avec effroi l’impact de l’appel de Lénine à la saisie des terres et les dégâts politiques que cette affaire avait provoqués chez les ministres SR membres de la coalition [120]. Viktor Tchernov, figure politique dirigeante des SR, fut agressé par un paysan criant : « Pourquoi ne prends-tu pas le pouvoir, toi fils de pute, quand on te le donne ? [121] » En fait, le Congrès des députés paysans appelait à des soviets paysans partout, et les attaques contre la propriété individuelle s’accéléraient.
Puisque le gouvernement provisoire et, surtout, le front se désintégrèrent à l’été 1917, les paysans désertaient en masse l’armée et retournaient dans leurs villages afin d’obtenir leur part des terres nouvellement distribuées à partir des domaines de la noblesse. Ce mouvement, comme celui des soviets de 1905, ne fut le travail d’aucun parti politique. Les agitations paysannes culminèrent en octobre 1917. Immédiatement après le ren­ver­sement du gouvernement provisoire, les bolcheviks publièrent leur décret sur la terre, reconnaissant le fait accompli des saisies de terre à la campagne ; en vertu de ce décret, les paysans étaient libres de créer des communes ou des artels (coopératives). Le décret sur la terre des bolcheviks relevait essentiellement du programme des SR. Une vague d’égalitarisme avait balayé la cam­pagne de sorte qu’en 1917-1918, la commune paysanne s’était étendue au-delà de toute frontière historique antérieure [122]. Les paysans distribuèrent aux familles les terres de la noblesse, de l’Église et des monastères, selon le critère traditionnel du « nombre de bouches à nourrir » ; quelques paysans devenus indépendants par la réforme de Stolypine furent forcés de réintégrer les communes [123]. Les confiscations étaient large­ment achevées au printemps 1918. 96,8 % de toutes les terres étaient aux mains des paysans, et 3 millions de paysans sans terre avaient obtenu des lopins à cultiver. À ce stade, la commune englobait presque l’ensemble des ménages [124].
D’après le récit d’Esther Kingston-Mann, Lénine avait toujours insisté sur le fait que les dangers liés aux saisies de terre par les paysans étaient toujours compensés par les avantages que présentaient les attaques contre la propriété bourgeoise. Le décret sur la terre d’octobre 1917, reposant sur 242 mandats paysans ainsi que sur le programme agraire des SR, avait aboli la propriété privée foncière, et s’opposait à la tradition marxiste russe en ce qu’il respectait les traditions communales paysannes. Ses termes étaient populistes, et la gauche non bolchevique reconnaissait son caractère opportun voire opportuniste : « La tradition marxiste russe était enracinée dans un déni des idées sociologiques, que Marx lui-même avait encensées, développées dans les œuvres de populistes tels que Danielson », écrit Atkinson [125] […] « Ignorant que les paysans avaient réintégré les communes en nom­bre croissant pendant la période d’avant-guerre, les bolcheviks et les men­cheviks ne trouvèrent aucune signification construc­tive, du point de vue socialiste, dans les efforts fructueux de la paysannerie pour renvoyer les otrubtchiki [les “diviseurs” encouragés par Stolypine] dans les communes au cours de 1917. [126] » « […] L’obsession du capitalisme à la campagne […] et la vigilance contre les fanatiques de la propriété indi­viduelle et les paysans bigots avaient rendu les marxistes russes aveugles à de nom­breux indices concernant l’éco­nomie agricole, de la résistance géné­rale aux réformes de Stolypine aux notions collectivistes des paysans qui de­mandaient l’abolition de la propriété privée de la terre. […] La peur du koulak s’épanouissait dans les cercles officiels, au mo­ment où les communes paysannes accom­plissaient une égali­sation inédite des terres au nom des pauvres, et ce, sans aucune aide des autorités soviétiques [127]. »
Au début, le gouvernement soviétique entravait la répartition des animaux d’élevage et des matériaux agricoles, une politique visant à laisser les paysans pauvres incapables de cultiver et à les encourager à intégrer les nouvelles fermes d’État (sovkhoze). Une fois au pouvoir, les bolcheviks dissuadèrent toute poursuite de destruction des domaines, ce que les paysans, de leur côté, perçurent comme une garantie que les anciens propriétaires ne reviendraient jamais. La politique bolchevique favorisa les spé­cialistes dans les campagnes (en tant que directeurs de sovkhozes). Au VIIe Congrès des soviets, déjà, les privilèges des spécialistes furent critiqués. Parfois, le directeur du sovkhoze était l’ancien propriétaire terrien ! Dans ces débats, Lénine prit à nouveau l’exemple du capitalisme allemand (prussien) : « Ses techniques modernes étaient au service de l’impérialisme et des Junkers, mais remplacez “État capitaliste” par “État soviétique” et vous avez les conditions du socialisme [128]. »
Mais les querelles sur les mesures administratives devaient bientôt grandement se compliquer en raison de la chute drastique de la production agricole. En novembre 1917, la Russie parvenait encore à produire 641 millions de tonnes de blé. Les réquisitions effectuées pour alimenter les villes commencèrent au début de 1918, lorsque déjà seulement 7 % des céréales prévues pour Petrograd et Moscou étaient livrés. Comme la guerre civile s’intensifia à l’été 1918, certaines terres fertiles tombèrent sous le contrôle des Blancs, et la famine s’installa. En réaction à ces réquisitions, les paysans réduisirent la production au niveau des besoins de base de leurs familles ; les terres cultivées dimi­nuèrent de 16 % en 1919. Les bolcheviks comptaient sur le soutien des paysans les plus pauvres, mais la répartition des terres avait extrait de cette catégorie bon nombre d’entre eux ; les comités de paysans pauvres fonctionnaient avec grande difficulté. Les cellules du Parti à la campagne dénombraient 14 700 membres mais étaient principalement composées de fonctionnaires. En 1921, après trois ans de guerre civile, le niveau des récoltes s’élevait à 40 % de celui de 1914. Entre 1918 et 1920, durant les années de communisme de guerre, les épidémies, la faim et le froid tuèrent 7,5 millions de Russes ; 4 millions avaient péri dans la guerre civile. Les gens retournèrent à la terre pour survivre ; des 3 millions d’ouvriers qui avaient constitué le versant prolétarien de la « double révolution » en 1917, il ne restait que 1,2 million dans les usines en 1922.
En outre, en 1921, la démocratie prolétarienne de 1917, in­carnée dans les soviets et les conseils ouvriers, avait été détruite ou transformée en machine à délivrer le tampon du Parti. Les SR de gauche qui avaient partagé le pouvoir avec les bolcheviks pen­dant quelques mois, furent éliminés en juillet 1918, après qu’ils assassinèrent l’ambassadeur allemand, pour tenter de saper le traité de Brest-Litovsk [129]. La répression contre les « ban­dits » anarchistes avait débuté au début de 1918. Les bolcheviks écrasèrent le soulèvement de Cronstadt en mars 1921, après avoir anéanti quelque temps plus tôt le mouvement du paysan anar­chiste Makhno en Ukraine. Au Xe Congrès du Parti, en mars 1921 également, les factions internes du Parti avaient été liquidées. Le même congrès inaugurait la Nouvelle Politique Economique (NEP) sous l’égide du marché. Les courants oppositionnels à l’intérieur du Parti bolchevik, tels que le Groupe des travailleurs de Miasnikov ou les Centralistes démocratiques, avaient été éliminés.
En 1922, les mencheviks restés indépendants se virent offrir le choix de l’exécution ou de l’exil. A partir de ce moment, les seules discussions ouvertes qui demeuraient dans la Russie soviétique, sans aucune influence sur les événements, im­pliquaient une petite centaine de vieux bolcheviks situés aux échelons supérieurs d’un parti qui gouvernait difficilement quelque 150 millions d’individus, dont une majorité de paysans. Ce parti avait aussi absorbé, suite à la prise du pouvoir d’Octobre, des centaines de milliers de nouveaux membres, souvent plus intéressés par les emplois et leurs carrières que par l’histoire et les perspectives réelles du bolchevisme [130]. Un certain nombre d’anciens bourgeois et même de grands pro­priétaires fonciers se rallièrent au pouvoir pour devenir souvent des directeurs de sovkhozes, d’usine et de mines [131]. Le noyau d’une nouvelle classe dirigeante était en place [132]. 90 % des fonctionnaires d’État provenaient du régime tsariste et 90 % des officiers de l’Armée rouge avaient été officiers tsaristes.
L’héritage du marxisme modernisateur de la IIe Inter­na­tionale sur la question agraire demeura la perspective du Parti bolchevik au pouvoir. Ainsi, la déconnexion entre les fractions émergentes du régime – toutes – et la réalité de la campagne, composée de la majorité écrasante de la population, resta aussi grande qu’elle l’avait été avant l’accession des bolcheviks au pouvoir. Comme l’affirme l’historien John Marot, mettre en œuvre les plans de développement de tous les courants – la gauche trotskyste, la droite boukhariniste, et le « centre » stalinien – signifiait « détruire le mode de vie paysan » [133], la commune. Lénine avait reconnu après 1905 qu’il avait exagéré la présence du capitalisme dans la campagne russe, mais, comme indiqué précédemment, se ralliant à cette dynamique, il revint simplement en arrière.
Le problème fondamental était que le monde paysan, centré sur le mir, ne s’inscrivait pas du tout dans les visées de Lénine, retardataires, contemporaines ou autres ; les propriétaires des parcelles de terre récemment distribuées dans le cadre du mir n’étaient pas des paysans capitalistes produisant pour un marché, mais participaient de l’économie domestique, produisant d’abord pour leur propre usage, recourant occasionnellement au marché pour acquérir le peu de biens qu’ils ne pouvaient pas produire eux-mêmes. L’excédent de leur production était déjà passé à l’État tsariste par le biais des impôts en vue de payer l’industrialisation, et aux grands propriétaires pour leur consommation. Une fois ces deux fardeaux supprimés, le modeste impôt à l’État soviétique restait la seule ponction extérieure. Tout programme d’industrialisation supposant une rationalité capitaliste paysanne n’avait aucune chance d’atteindre ses objectifs. L’économie paysanne, comme l’affirme Marot, n’était ni capitaliste ni socia­liste, car « les paysans n’avaient que peu ou pas d’intérêt dans l’organisation collective de la production et de la distribution au-delà des limites de leur village » [134].
Au printemps 1921, le reflux et l’isolement de la révolution russe, qui dès le départ était internationaliste dans les con­ceptions stratégiques de Lénine et de Trotsky (dans leurs cadres théoriques respectifs, voir ci-dessous), n’auraient pu être plus clairs. La révolution mondiale, qui en 1917-1918 ne semblait être qu’une question de semaines ou tout au plus de mois, devait désormais être envisagée en années. En une courte séquence, le printemps de 1921 vit l’écrasement de l’insurrection de Cron­stadt, l’échec de « l’Action de mars » en Allemagne, l’accord com­mercial anglo-soviétique, l’instauration de la Nouvelle Poli­tique économique (NEP) axée sur le marché, la liquidation des courants dans le parti bolchevik, le traité de Riga qui for­malisait la défaite soviétique dans la guerre contre la Pologne de 1920, et le traité commercial avec le gouvernement nationaliste d’Atatürk en Turquie qui, deux mois plus tôt (en janvier 1921), avait assassiné l’ensemble des membres du comité central du Parti communiste turc [135]. Ce reflux général des espérances en une révolution en Europe occidentale affaiblit la position de l’aile internationaliste, cosmopolite, du Parti bolchevik et ren­força la position des « praktiki » internes, les vieux vétérans de l’appareil du parti issus des années de clandestinité sous l’au­tocratie tsariste, personnifiés, bien sûr, par Joseph Staline. Le régime se replia sur lui-même, et avec la famine qui faisait encore rage dans les campagnes, rien n’avait une plus grande priorité que la question paysanne.
Pour Lénine, le régime bolchevique était une double révo­lution, basée sur la « dictature démocratique des ouvriers et paysans », qui complétait la révolution bourgeoise d’éradication de l’agri­culture pré-capitaliste. Il écrivait :
« Oui, notre révolution est une révolution bourgeoise, tant que nous marchons avec la paysannerie dans son ensemble. […] Nous l’avons dit des centaines et milliers de fois depuis 1905
[…] [136]. »
Cette révolution bourgeoise, dans cette optique, ne pouvait passer à la phase socialiste que lorsqu’elle serait aidée par la révolution à l’Ouest. L’alliance avec la paysannerie (la soi-disant « smychka ») restait cruciale dans la perspective stratégique de Lénine pour le reste de sa vie politique. Il aurait viscéralement rejeté la proclamation du « socialisme dans un seul pays » par Staline en 1924 [137].
Mon but ici n’est pas de proposer une théorie spécifique de la « nature de classe de l’Union soviétique », qui renvoie aux débats entre capitalisme d’État-collectivisme bureaucratique-État ou­vrier dégénéré des années 1960-1970. Je signale simplement mon accord avec quelques variantes de l’interprétation par la classe, en opposition aux théories sur l’État ouvrier, mais expliquer mon analyse en détail éloignerait le propos de mon objectif principal, à savoir cerner l’impact de la question agraire et le sort de la commune paysanne russe dans le façonnement de ce résultat. Je mentionne Trotsky et sa révolution permanente principalement pour indiquer la différence entre son schéma et celui de Lénine, qui n’a jamais accepté cette théorie [138], aussi proches qu’ils aient été pourtant au printemps 1917.

Les travailleurs russes avaient leurs propres opinions au sujet de la NEP, qui était érigée sur la destruction des soviets et des conseils ouvriers qu’ils avaient créés en 1917 ainsi que sur le retour de l’élite managériale dont ils pensaient s’être défi­nitivement débarrassés cette même année. La classe ouvrière russe mena une série de grèves militantes en août et septembre 1923. Un second « Groupe ouvrier » s’était formé au printemps cette année-là et joua un important rôle de coordination dans ces grèves, selon Marot :
«  (Celui-ci) chercha à créer des alliances avec des éléments des oppositions précédentes. En dénonçant la Nouvelle Politique Economique comme une Nouvelle Exploitation du Prolétariat par des directeurs d’usines et des dirigeants d’industrie nommés par la bureaucratie, le Groupe ouvrier tenta de recruter parmi les travailleurs membres et non-membres du Parti. Il s’efforça d’ap­porter une définition et une direction politiques à la grève de masse. […] Il chercha même du soutien à l’étranger, auprès des éléments de gauche du Parti communiste allemand […] et chez les communistes hollandais de Gorter [139]. »
Et où était Trotsky pendant ces grèves ? Marot est éloquent :
« L’opposition de Trotsky à l’égard de l’activité fractionnelle du Groupe ouvrier de 1923 exprimait ouvertement sa ferme insistance, idéologiquement intériorisée, sur la règle de l’unité du parti unique. […] Trotsky refusa même de se solidariser publiquement avec les plus de deux cents membres du Parti qui osèrent participer activement au mouvement de grève des travailleurs, et qui furent en conséquence expulsés du Parti.
[…] Alors que Trotsky ne fit à peu près rien pour donner une orientation politique à la contestation de la base en dehors du Parti communiste, il était presque toujours disposé à répondre favorablement aux invitations de coopération politique lancées par untel ou untel de la direction du Parti [140]. »
Sa santé brutalement en déclin, Lénine fut contraint de renoncer à son activité politique au début de 1923, et il mourut un an plus tard. Dans les derniers mois de son activité très réduite, il avait programmé de « balancer une bombe » sur Staline au prochain congrès, et dans son testament il appela à la destitution de celui-ci de sa position de secrétaire général du parti [141].
Le fait que l’Union soviétique émergea de la guerre civile en 1921 avec, à sa tête, le noyau d’une nouvelle classe dominante, laissa en suspens le sort du mir, forme dans laquelle 98,5 % de la paysannerie – regroupant 90 % de l’ensemble de la population russe – vivait, jusqu’à sa disparition en 1929-1930. Il est donc important d’esquisser les luttes de factions dans « les sphères de commandement » du Parti bolchevik jusqu’aux collectivisations entreprises par Staline. Rien de ce qui allait se passer n’était préétabli, à savoir la transformation de l’Union soviétique du « capitalisme guidé » de la NEP de 1921 (conçue comme une action de préservation jusqu’à ce qu’arrive la révolution en Occident), en ce totalitarisme mature consolidé sous Staline entre 1929 et 1932. Dans la lutte des trois factions jusqu’en 1927, personne, Staline compris, ne préconisa les violentes collectivisations qui finalement façonnèrent les contours définitifs de l’Union soviétique par lesquels elle devint connue de par le monde comme « com­munisme » [142], [143].

Voici comment Moshe Lewin (tout en présentant des statistiques quelque peu discordantes avec celles qui précèdent) décrit la situation du mir, peu de temps avant sa destruction en 1929-1930 :
« Au seuil de la Révolution, dans 47 gubernii de la Russie européenne, moins de 50 % des paysans continuaient encore à être membres du mir (de l’obtchina). Huit millions de foyers tenaient leur sol en propriété privée, tandis que 7,4 millions gardaient la forme de la propriété communautaire. La polarisation sociale accentuée accélérait la décomposition de ce vestige de l’ancienne communauté paysanne.
» Or, à la Révolution, le mir ressuscita presque miraculeu­sement. Le miracle s’explique aisément par le fait que la réforme agraire, ayant libéré les paysans des entraves féodales, accomplit ainsi une égalisation notable parmi eux. Les paysans, débarrassés à présent des pometchiki [Lewin adopte la transcription pomeščiki, NDE] et presque sans koulaks, revinrent à leurs anciens rapports égalitaires propres au mir et, du même coup, à cette institution même. […] Le Code agraire de 1922, en lui consacrant un traitement détaillé, exprimait seulement la présence et la prépondérance de la forme communautaire de la jouissance du sol. Mais le Parti semblait se préoccuper assez peu de cette réalité et de ses implications possibles.
» […] Entre 1922 et 1927, la communauté rurale, en jouissant du redressement général de l’économie, s’était considérablement renforcée, avait augmenté son budget, et malgré les efforts des autorités pour renforcer les sel’sovety [soviets de village – L. G.] elle restait “le seul organe de direction économique du village” [144]. »

Le tournant de la NEP en 1921 fit revivre à la fois l’industrie et l’agriculture, dans les termes de la stratégie bolchevique du « capitalisme guidé », le temps que la révolution se déclenche en Occident. On ne peut pas critiquer la NEP comme une « restau­ration du capitalisme » puisqu’en premier lieu le capi­talisme n’a jamais été aboli. À la charge de l’opposition ouvrière, au Xe Congrès de mars 1921, selon laquelle les bolcheviks étaient en train de créer un État capitaliste, Lénine répliqua que le capi­talisme d’État serait un grand pas en avant pour la Russie arriérée, dominée jusque-là par les petits producteurs.
Durant la NEP, en 1925, la production alimentaire des paysans approcha pour la première fois des niveaux d’avant la première guerre mondiale, ce qui contraste avec les conditions de famine de 1921-1922. Cependant, la NEP aboutit également à la fameuse « crise des ciseaux » de 1923 et 1925, qui vit les prix des biens industriels produits dans les villes augmenter bien plus que les prix des produits agricoles des campagnes, ce qui rendit impos­sible leur achat par les paysans et sapa la stratégie d’une « accumulation socialiste contrôlée » sur la paysannerie que préconisait Evgueni Preobrajenski, l’économiste de l’aile gauche de la ten­dance trotskyste [145]. En outre, cette stratégie était condamnée car rien, aucune force, n’obligeait les paysans à interagir avec l’économie urbaine-industrielle à l’échelle en­visagée par les planificateurs de la gauche ou, sur cette question, par Boukharine et les théoriciens du « socialisme au rythme de l’escargot » situés à « droite » [146]. Au milieu des années 1920, il était clair que les différences entre la gauche trotskyste et la droite bou­khariniste étaient d’ordre quantitatif plus que quali­tatif, réduites qu’elles étaient à des divergences sur le rythme approprié que devait prendre le « pompage » des paysans, alors que Boukharine reconnaissait toujours plus la nécessité d’indus­tri­aliser à partir d’un surplus prélevé sur l’agriculture. Boukha­rine avait précédemment écrit prophétiquement à ce sujet, en opposition aux plans d’industrialisation préconisés par la gauche :
« […] Prenant trop sur lui-même, [le prolétariat] doit créer un ap­pareil administratif colossal. Remplir les fonctions des petits producteurs, des petits paysans, etc., requiert trop d’em­ployés et d’administrateurs. La tentative de remplacer tou­tes ces petites figures par des « chinovniki » d’État [voir note 147] – appelez-les comme vous le voulez, ce sont dans les faits des « chi­nov­niki » – donne naissance à un appareil tellement colossal que la dépense pour son entretien s’avère incom­parablement plus significative que les coûts improductifs qui découlent des conditions anarchiques de la petite production ; en conséquence, toute cette forme de gestion, l’ensemble de l’État prolétarien, ne facilite pas et même ne fait qu’entraver le déve­loppement des forces pro­ductives. En réalité, ce phénomène emprunte le chemin inverse de ce qui était envisagé, et par consé­quent il est impérieux de le briser. […] Si le prolétariat ne le fait pas lui-même, d’autres forces le balaieront [147]. »
Vers la fin 1927, Staline et son « centre » avaient vaincu, mar­ginalisé et expulsé du parti la gauche trotskyste, avec le sou­tien de Boukharine et de sa tendance [148]. Malgré tout la gauche ignora largement le réel danger que représentait ce « centre ». Trotsky avait dit, avant son exil initial à Alma Ata (au Kazakh­stan) : « Avec Staline contre Boukharine, peut-être. Avec Bou­kha­rine contre Staline, jamais. » Ce qui était en jeu, en dernier ressort, c’était la préservation de la « smytchka », l’alliance ouvrier-paysan, le dernier pilier de la « double révolution » de Lénine, qui ne survivrait pas à la moindre tentative concertée de contraindre plus durement la paysannerie à payer l’indus­trialisation. Beaucoup de personnalités, sur le spectre politique à l’intérieur du Parti, imaginaient que la NEP allait durer des années, peut-être des décennies.
La rupture de la situation s’est produite avec deux années successives d’échec des récoltes en 1928 et 1929. Les files d’attente devant les boulangeries se formaient à Moscou vers la fin de 1928, et Staline invoqua l’urgence pour lancer son infâme « guer­re contre le koulak » (la couche la plus riche de la paysan­nerie, estimée à 4 % ou 5 % de sa population totale). Les cadres du Parti ordonnèrent de confisquer toute nourriture qu’ils pouvaient trouver dans les campagnes, usant des méthodes « ouralo-mongoles » (violentes), dans ce qui s’apparentait à des opé­rations militaires allant au-delà de tout ce qui avait été entrepris en matière de confiscation pendant la guerre civile. Les dis­tinctions pertinentes entre les paysans, que Lénine avait d’abord élaborées laborieusement dans son ouvrage de 1899 et qui n’avaient jamais vraiment été fruc­tueuses à des fins politiques telles que dresser les paysans pau­vres contre les couches les plus riches, furent largement effacées dans la frénésie pour atteindre les quotas. En outre, les confisca­tions alimentaires se combi­nèrent à l’intégration de force des paysans aux fermes collectives (sovkhozes) ou aux coopéra­tives (kolkhozes).
Les paysans résistèrent violemment. Non seulement ils assassinèrent les cadres du Parti quand ils le purent, mais, n’ayant pour toute perspective qu’un salaire faiblement rémunérateur dans les fermes collectives, ils détruisirent leurs propres récoltes et abattirent environ 40 % de leurs animaux d’élevages (chevaux, vaches et cochons), et ce, souvent, afin de ne pas apparaître comme des koulaks. Dans beaucoup de situations, loin de se diviser selon la « ligne de classe », prédites par des théories mal inspirées, les paysans de toutes les strates se mélangèrent pour former des groupes d’autodéfense. De manière significative, pendant les quelques mois de respiration décrétés par Staline au printemps 1930, de nombreux paysans se réfugièrent dans les communes, mais cela ne devait pas durer. En 1932, environ 10 millions de paysans avaient péri du fait des collectivisations et des délo­calisations forcées, et toutes les communes – 98,5 % de tout le territoire rural russe en 1918 – avaient été détruites.
Staline, comme il l’avait fait auparavant et le ferait de nou­veau, se servit des véritables mauvaises récoltes de 1927 et 1928 pour atteindre ses fins politiques, ce qui dans ce cas signifiait la destruction de la « droite » boukhariniste. La smytchka, que Lénine avait vue comme le fondement du régime dans un avenir proche, était agonisante, de sorte que « la planification en forme de bacchanales », à marche forcée et à grand renfort de salaire aux pièces et d’unités armées du GPU supervisant le travail dans les usines, pouvait démarrer.
En conclusion, il est important de noter la réaction de la « gau­che » trotskyste (moins, il faut le dire, Trotsky lui-même, déjà en exil) au virage « à gauche » de Staline après 1927, dans lequel il reprit « crûment et brutalement » la majeure partie du programme de la gauche. L’attitude générale était : Staline met en œuvre notre programme ; nous de­vons le soutenir. Des dizaines, peut-être même des centaines de membres de la gauche réclamèrent leur réadmission au Parti afin de participer aux collectivisations. Le cas d’Ivan Nokititch Smirnov fut élo­quent, ancien trotskyste convaincu qui capitula en octobre 1929 : « Je ne peux pas subir l’inaction. Je veux bâtir ! De façon barbare et souvent stupide, le Comité central bâtit pour l’avenir. Nos di­vergences idéologiques ont peu d’importance devant la construction des grandes industries nouvelles (149]. »

VI. Du plan quinquennal
à l’effondrement final

L’agriculture soviétique ne s’est jamais rétablie de la « guerre contre le koulak » entreprise par Staline entre 1929-1932, et devint par conséquent une entrave permanente tant à l’économie qu’à la société dans son ensemble. La paysannerie était en permanence aliénée au régime. Indépendamment de l’énorme perte en vies humaines, le massacre de tant de chevaux dans un pays quasiment dépourvu de charrues métalliques paralysa les saisons des semences pour les années à venir. L’activité agricole fut ensuite organisée dans les fermes collectives salariées (sovkhozes) et les coopé­ratives (kolkhozes), dotées de parcelles privées addition­nelles, qui constituaient environ 1 % de toute la surface cultivée, mais qui, au fil du temps, produisirent un pourcentage remarquable de toute la nourriture livrée dans les villes.
La faible productivité des secteurs des sovkhozes et des kolkhozes de l’agriculture soviétique a joué un rôle important dans l’effondrement ultime du système en 1991. Suite à la reconstruction de l’après-deuxième guerre mondiale, le taux de croissance sovié­tique s’abaissait depuis la fin des années 1950, d’un plan quinquen­nal à l’autre. Les réformes dites Liberman de 1965 tentèrent d’inverser la tendance par le biais d’une certaine décentralisation du processus de planification au niveau régional et des gestion­naires d’entreprise ; elles échou­èrent face à la résistance de la bureaucratie. Les planificateurs se penchèrent sur leurs statistiques afin de déceler les obstacles dans le système, et s’aperçurent que le Plan lui-même, et la bureaucratie chargée de le promouvoir, étaient les prin­cipaux obstacles internes (mise à part l’aliénation fonda­­mentale des travailleurs et des paysans, ainsi que la pression du marché capitaliste mondial et l’embargo occidental sur les technologies clés). Il n’y avait en réalité aucun Plan [150] ; le Plan était plus une sorte de superstructure idéologique en vertu de laquelle la concurrence entre les entreprises – avant tout celle pour obtenir la main-d’œuvre qualifiée, les ressources naturelles et, ce qui était peut-être le plus important, les pièces de rechange – faisait rage aussi intensément que dans n’importe quelle économie capitaliste ouverte [151]. Des années 1960 jusqu’à la disparition de l’URSS, la corruption fut à la fois endémique et essentielle au fonctionnement de l’économie réelle. Dans certains pays de l’Europe de l’Est (adhérant au Traité d’assistance économique mutuelle, Comecon) tels que la Pologne, sans parler de l’Union soviétique elle-même, le dollar américain était indis­pensable aux cadres qui avaient besoin de fournitures clés. Au fur et à mesure, l’économie souterraine devint, dans une large me­sure, l’économie qui fonctionnait vraiment. Un autre albatros fut le secteur militaire très important, qui draina les meilleurs techni­ciens et les ressources vers cet autre puits de la consom­mation improductive. (Au-delà de la défense nationale, les ventes d’armes de l’Union soviétique représentaient une importante source de devises étrangères.)
La paralysie de 1929-1932 du secteur agricole, qui comprenait encore près de 40 % de la main-d’œuvre (induisant également un énorme chômage dissimulé) quand le système s’écroula en 1991, fut un facteur clé de la crise globale. En Occi­dent, la dépression mondiale agricole de 1873-1896, marquant l’entrée sur le marché mondial des principaux exportateurs de céréales et de viande (le Canada, l’Australie, l’Argentine, les États-Unis et la Russie elle-même) s’était combinée à la révolution dans les transports (avec les navires à vapeur et les trains), pour rendre possible la réduction du coût de l’alimentation dans le salaire ouvrier, d’environ 50 % en 1850 à des niveaux sensi­blement inférieurs à long terme. Ce nouveau pouvoir d’achat des travailleurs permit l’accès aux biens de consommation durables (radios, appareils électroménagers, et plus tard les voitures) qui constitua une partie fondamentale de la domination réelle du capital, la réduction de la puissance de travail à sa forme interchangeable abstraite. Durant le boom de l’après deuxième guerre mondiale en Occident, la masse salariale totale de la main-d’œuvre productive (par opposition à la population tou­jours crois­sante des consommateurs improductifs de la classe moyenne) diminua dans le pourcentage du produit social total, tandis que le contenu matériel du salaire moyen de la classe ouvrière augmentait.
Pourtant, après la première guerre mondiale, ce fut préci­sément l’impact de ce refaçonnement mondial de la consom­mation de la classe ouvrière par les révolutions agraires et des transports qui manqua cruellement en Union soviétique. En consé­quence, la demande toujours croissante de biens de consom­mation après la deuxième guerre mondiale se heurta à la barrière de la faible productivité généralisée et donc à la hausse des prix. La seule alternative fut d’importer d’Occident les biens de consommation, au prix d’une dette extérieure grandissante, qui s’élevait à 51 milliards de dollars au moment où l’Union soviétique s’effondra en 1991.

VII. Conclusion

« La multiplication des pouvoirs humains
est son propre but. »

Marx>

La question paysanne, presque vingt-cinq ans après l’effon­drement du système soviétique, est toujours d’actualité à l’échelle mondiale. L’espace n’est pas ici suffisant pour dres­ser un aperçu des nombreuses formes contemporaines de celle-ci, des insurrections rurales en Inde à l’incapacité du régime chinois à absorber de manière significative ses plusieurs centaines de mil­lions de paysans restants, en les envoyant en Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, plus encore qu’il y a cent ans, les capacités agricoles des États-Unis, du Canada, de l’Europe de l’Ouest, de l’Australie et de l’Argen­tine, associées afin de produire pour leur utilité, pourraient alimenter plusieurs fois le monde entier. Ce potentiel, bloqué en tant que tel par les relations sociales capitalistes, pèse comme une épée de Damoclès sur les producteurs de subsistance agraire dans la plupart du reste du monde ; des décennies de négociations commerciales mondiales (comme récemment, le cycle dit de Doha) ont volé en éclats. Après la conclusion de l’Alena [152] en 1993, les exportations américaines et canadiennes ont submergé ce qui restait de l’économie paysanne mexicaine. La « forteresse Europe » d’aujourd’hui (l’Union européenne), tout comme « El Norte » (les États-Unis), sont des aimants qui attirent des millions de gens, dont des millions de paysans, en provenance des économies rurales dé­vastées d’Amérique latine, d’Afrique et du Moyen-Orient, risquant leurs vies pour traverser la Méditerranée ou le désert de Sonora [au sud de la Californie et de l’Arizona, au nord des Etats mexicains de Sonora et de Basse-Californie], dans l’espoir de rejoindre les rangs du sous-prolétariat du soi-disant monde développé. Ils fournissent « l’armée de réserve des chômeurs » au capital et, commodément, dans l’affaire, le bouc émissaire parfait pour le populisme nationaliste/raciste à l’œuvre dans la classe ouvrière indigène.
Dans cette réalité qui émerge des ruines du bloc de l’ex-Union soviétique vu comme l’ancienne alternative au capi­talisme, la fascination que Marx éprouva durant une décennie pour la com­mune paysanne russe, revient avec tout son caractère d’urgence. Cela, alors que la gauche internationale renoue de plus en plus avec le projet de Marx dans ses dimensions pleines et entières, d’abord occultées par Engels et perdues durant plus d’un siècle par la confusion entre les tâches de développement de la révolution bourgeoise et celles de la révolution pro­létarienne qu’ont entretenue les IIe, IIIe et IVe Internationales. Cette dernière révolution ne « cons­truit pas le socialisme » mais « accouche » plutôt d’une forme supérieure d’organisation sociale déjà implicitement présente en tant que « négation déterminée » de l’ordre ancien moribond, un « mouvement historique se déployant sous nos yeux », comme l’affirme le Manifeste communiste [153].
Pendant quatre décennies, depuis les années 1970, le capi­talisme mondial a lutté par à-coups contre l’évidence toujours plus affirmée de sa caducité, qu’il s’agisse de permettre un véritable dévelop­pement global humain ou d’éviter une apo­calypse environnementale de plus en plus menaçante. La Chine et l’Inde ont pu, durant ces décennies, donner naissance à quel­ques dizaines de millions de nouveaux riches (sur une population totale pour ces deux pays de 2,6 milliards de personnes, rappelons-le) d’une classe moyenne s’acharnant à adopter un « mode de vie occidental » de consommation, basé sur l’automobile. Pour autant, l’ex­tra­pola­tion la plus élémentaire des ressources et de la destruction de l’environnement (pollution, dégradation atmosphérique, réduc­tion de l’espérance de vie) inclus dans un tel « mode de vie » aux 7,5 milliards d’individus (9 milliards en 2050) montre que l’existence future de celui-ci s’apparente à une grande « erreur de composition linéaire ». Ce constat nous ren­voie au « passé futur » de la vision portée par Marx d’une réappropriation des forces productives du monde, tout en corrigeant, évidemment à un niveau bien plus élevé, le « schisme » fon­damental de l’expropriation, qui débuta il y a plus de cinq cents ans. Il nous ramène aussi au dépassement de la séparation de la ville et de la campagne et, partant, à la répartition plus uniforme de la popu­lation mondiale sur la surface de la Terre (aux États-Unis, par exemple, 99 % de la population vivent actuellement sur 1 % du territoire).
La révolution à venir n’aura pas pour but d’élaborer un Plan quinquennal afin de surpasser le capitalisme dans « l’acier, le ciment et l’électricité », pour revenir à notre citation initiale de Trotsky (quoiqu’elle puisse le faire, incidemment, dans le cadre de la réalisation de tâches plus fondamentales). Elle va plutôt, pour commencer, démanteler dans le monde entier les centaines de mil­lions d’emplois, des « quants »* de Wall Street aux agents de péages, qui n’existent que pour administrer le capitalisme, libérant cette force de travail pour de l’activité d’utilité sociale tout en combinant celle-ci avec les plusieurs milliards de per­sonnes que le capitalisme marginalise, et ce, en vue de réduire radicalement la journée de travail pour tous. Avec le déman­tèle­ment du complexe voiture-acier-pétrole-caoutchouc encore au centre de la production et de la consommation capitalistes (sans parler de « l’imaginaire » du capitalisme), le temps de travail social perdu dans les trajets quotidiens et les embouteillages, en Amérique du Nord, en Europe et en Asie de l’Est, ce qui est lar­ge­ment un produit des schémas de développement urbain, sub­urbain et exurbain de l’après deuxième guerre mondiale, encadrés par des priorités immobilières, sera regagné par la société. Il en sera de même vis-à-vis de l’énorme dépense de carburants fossiles, par la suppression aussi nécessaire que consciente du transit de masse via l’automobile et les industries pétrolières, qu’une visite superficielle de la plupart des villes américaines révélera. Se débarrasser de l’ensemble des coûts sociaux, matériels et énergétiques de l’espace urbain, suburbain et exurbain tel qu’il existe actuellement constituera déjà un pas de géant vers la dé-marchandisation totale de la vie humaine. Ou, comme Marx l’affirmait il y a cent cinquante ans :
« Mais, au fait, que sera la richesse une fois dépouillée de sa forme bourgeoise encore limitée ? Ce sera l’universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives, etc. …des individus, universalité produite dans l’échange uni­versel. Ce sera la domination pleinement développée de l’homme sur les forces naturelles, sur la nature proprement dite aussi bien que sur sa nature à lui. Ce sera l’épanouissement entier de ses capa­cités créatrices sans autre présupposition que le cours his­torique antérieur qui fait de cette totalité du développement un but en soi, en d’autres termes, développement de toutes les forces humaines en tant que telles sans qu’elles soient mesurées d’après un étalon préétabli. L’homme ne se produira pas comme uni­laté­ralité, mais comme totalité. Il ne cherchera pas à demeurer quel­que chose qui a déjà été mais s’insérera dans le mouvement ab­solu du devenir. » (« Formes antérieures à la production capitaliste  »*).


Notes

[1] Voir la lettre complète au populiste russe Nikolaï Mikhaïlovski ainsi que la lettre de Vera Zassoulitch à Marx sur la commune rurale russe et la réponse de Marx dans le dossier « La Commune rurale et les perspectives révolutionnaires en Russie (1877, 1881) » in Karl Marx, Œuvre, Economie, II, (« Bibliothèque de la Pléiade», pp. 1551-1573) ou en ligne : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1881/03/km18810308.htm
et « Histoire d’un oubli historique », in « Karl Marx et le populisme russe », de Maximilien Rubel, 1947, en ligne : https://www.marxists.org/francais/rubel/works/1947/rubel_19470500.htm.

[2] Les conférences sur la Russie et sur l’Allemagne sont consultables sur le site Break Their Haughty Power http://breaktheirhaughtypower.org/world-revolution-for-beginners/; les conférences sur la Chine et sur l’Espagne sont tirées de récents articles sur le maoïsme et l’Espagne publiés sur le même site.

[3] Dans ses Mémoires : Angelika Balabanoff,
Ma vie de rebelle, Balland, 1981.

[4] La plupart des marxistes occidentaux ont perdu de vue le fait que Marx, Plékhanov, Lénine, Trotsky, Luxemburg et plus tard Razianov ont tous discuté, à différents moments, du caractère « asiatique » ou « semi-asiatique » de l’État tsariste. Voir le pamphlet écrit (en anglais) par Marx en 1856, Revelations of the Diplomatic History of the Eighteenth Century, trad.fr. La Russie et l’Europe (Gallimard, 1954).

[5] Les vieux mythes ont la vie dure. Les investisseurs britanniques qui visitèrent ces usines avant 1914 les trouvèrent effectivement énormes, avec des milliers d’ouvriers, mais furent choqués par les produits de mauvaise qualité et par l’absence de techniques, telles que le processus de Bessemer dans la fabrication de l’acier, utilisé en Grande-Bretagne depuis les années 1860.

[6] Staline n’apparaît ni en 1918 dans le classique de John Reed Dix jours qui ébranlèrent le monde, ni dans le film documentaire de Max Eastman Du Tsar à Lénine, élaboré au début des années 1920 mais paru seulement en 1937, alors qu’il était boycotté dans le monde entier par des foules idolâtres de Staline (DVD disponible sur Du tsar à Lénine). Mais déjà en novembre 1917, Staline était l’une des deux personnes – l’autre étant Trotsky – autorisée à entrer dans le bureau de Lénine sans rendez-vous.

[7] Voir mon article consacré à Eastman sur : http://home.earthlink.net/~lrgoldner/eastman.html

[8] Voir Kevin Anderson, Marx at the Margins (2010), traf. fr. Marx aux antipodes, éd. Syllepse (2015), et, avant lui, le travail de Lawrence Krader The Asiatic Mode of Production: sources, development and critique in the writings of Karl Marx, Van Gorcum (1975) et son édition des Ethnological Notebooks (1972) de Marx.

[9] Voir Mike Davis, Planet of Slums (2006)
Trad. fr. : Planète bidonvilles, Ab Irato, (2005) ; Le Pire des mondes possibles ; de l’explosion urbaine au bidonville global (La Découverte, 2007).

[10] P. 325 de l’édition Penguin, 1973. Trad. fr. : Grundrisse, 2. Chapitre
du capital,
éd. 10/18, 1972, p. 109 [traduction que nous reprenons ici, NDE] ; Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »), Editions sociales, t. I, p. 264.

[11] La première traduction du volume I du Capital (publié en allemand en 1867) parut en Russie en 1872.

[12] De 1878 à 1881, une tendance du groupe Zemla i Volya (Terre et Liberté) mena une campagne de terreur qui, pratiquement, paralysa le gouvernement tsariste pour culminer avec l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881. Marx soutint ce groupe pour avoir lancé ce qui semblait être la seule forme de lutte possible dans des conditions de répression extrême. De ce fait, il tenait à distance les marxistes russes autodidactes qui allaient écrire des traités savants dans la sécurité de l’exil suisse. Pour Marx, contrairement à ses partisans, ce n’a jamais été un problème d’être ou non un marxiste orthodoxe.

[13] Voir James D. White, Karl Marx and the Origins of Dialectical Materialism (1994), p. 281.

[14] Voir Kevin Anderson, op. cit. (2010).

[15] Voir Teodor Shanin, The Late Marx and the Russian Road (1981) et James D. White, op. cit., ch. 5.

[16] Les slavophiles anti-Lumières idéalisèrent la commune comme expression éternelle de l’âme slave ; Herzen était conscient qu’une telle commune avait déjà existé dans la presque totalité de l’Europe, mais il pensait qu’elle pouvait prendre part à une révolution russe ; les occidentalistes eurent tendance à mépriser son importance en la qualifiant de « contrainte judiciaire » et attendirent avec impatience sa disparition rapide sous l’avancée du capitalisme. Tchernychevski, qui avait rédigé des travaux sociologiques précurseurs sur la société russe, n’idéalisait pas la commune, qu’il connaissait de par l’expérience de son enfance dans une ville de province ; mais anticipait les dernières positions de Marx, selon lesquelles la commune pouvait, dans un bouleversement révolutionnaire, « apporter les bases à un développement économique non capitaliste.» Voir Esther Kingston-Mann, Lenin and the Problem of Marxist Peasant Revolution (1985) pp. 23-24.

[17] « Si la Révolution russe devient le signal d’une révolution prolétarienne en Occident, de sorte que l’une vienne compléter l’autre, la propriété commune russe actuelle peut servir de point de départ à un développement communiste. »

[18] Marx se replongeait aussi dans des souvenirs personnels d’une commune allemande semblable située près de Trèves, son lieu de naissance, qui n’avait disparu qu’une génération avant sa naissance, tout comme sa « négation déterminée » des éléments du romantisme allemand. Voir James D. White, op. cit. pp. 205-2016, concernant la lettre à Engels de mars 1854, dans laquelle Marx, écrivant au sujet de la résistance de la forme communale en Allemagne et ailleurs,il précède de presque deux décennies sa découverte de la commune russe.

[19] James D. White, op. cit.; Amadeo Bordiga, Russie et révolution dans la théorie marxiste, 10/18 (1975).

[20] Plékhanov refusa d’affronter les questions soulevées par la correspondance de Marx avec les populistes russes N.-F. Danielson [traducteur du Capital], N. Mikhaïlovski, et V. Zassoulitch. « Dans les premiers écrits, il avait parlé des commentaires favorables de Marx sur la commune, mais dans Nos différences (1884) il ne le fit plus. » Voir Kingston-Mann, op. cit. p. 33.

[21] Dont Vera Zassoulitch, qui plus tard travailla avec Plékhanov en Suisse.

[22] Voir Jacques Baynac, Les Socialistes-Révolutionnaires (Robert Laffont, 1979).

[23] « Chiffres clés de la commission d’enquête du tsar. » Kiselev, haut fonctionnaire de l’époque de Nicolas 1er (tsar de 1825 à 1855), fit partie d’une commission étudiant la possibilité d’une réforme agraire. Auguste Casimir-Périer fut chargé d’affaires à Saint-Pétersbourg en 1841.

[24] F. Venturi, Il populismo russo, Einaudi, 1952 ; trad. anglaise Roots of Revolution, 1960  ; trad.fr. Les Intellectuels, le peuple et la révolution. Histoire du populisme russe au XIXe siècle, Gallimard, 1972
[NDE].

[25] « La révolution bolchevique avait brisé l’ancienne hypothèse marxiste selon laquelle l’industrialisation était la tâche exclusive du capitalisme. » (In Stephen F. Cohen, Bukharin and the Bolshevik Revolution (1973), p. 170, trad. fr. Nicolas Boukharine, la vie d’un bolchevik, Maspero, 1979). Ou, comme Amadeo Bordiga l’affirma plus succinctement et précisément dans les années 1950, en répondant à la propagande stalinienne : « Il est tout à fait exact que “les fondations du socialisme sont actuellement mises en place en Union soviétique” », ce qui était exactement la raison pour laquelle il considérait l’Union soviétique comme une société capitaliste.

[26] Voir Robert Brady, The Rationalization Movement in German Industry (1933) et Fritz Sternberg, Der Niedergang des deutschen Kapitalismus (1933). A la fois en Allemagne et aux États-Unis, dans les années 1920, le chômage chronique resta à 8 %, voire à un chiffre supérieur durant les brèves années de boom précédant 1929, un niveau inédit comparé aux standards d’avant 1914. Pour des éléments sur le lien similaire entre rationalisation et chômage structurel aux États-Unis, cf. Irving Bernstein, History of the American Worker : vol. 1. The Lean Years 1920-1933 (1960).

[27] L’Argentin Raúl Prebisch, fondateur de la stratégie de développement de « substitution aux importations » des années 1950 et 1960, et à peine marxiste, a étudié les différences entre l’Argentine, importante exportatrice de céréales et de bœuf dans les années 1880, et des exportateurs similaires comme l’Australie et le Canada, concluant que l’Argentine, contrairement aux pays du Commonwealth, a été entravée au xxᵉ siècle par la persistance du latifundium pré-capitaliste hérité du colonialisme espagnol. Voir E. Dosman, The Life and Times of Raul Prebisch, 1901-1986 (2008), p. 49.

[28] Voir mes articles « The Non-Formation of a Working Class Party in the US, 1900-1945 » (breaktheirhaughtypower.org/) (non traduit) et « Le communisme est la communauté humaine matérielle : Amadeo Bordiga et notre temps » sur Amedeo Bordiga et notre temps

[29] Lars Lih, Lenin Rediscovered (2006). « Social-démocrate erfurtien » sont les termes de Lih pour désigner tout disciple de Kautsky et de la social-démocratie allemande (le SPD) d’avant 1914, dont Lénine était sûrement. Il est curieux que Lih ne fasse que peu de cas de la critique par Engels du programme d’Erfurt , qui résulta du congrès du SPD de 1891 dans cette ville.

[30] Un classique sur l’intégration du SPD au capitalisme allemand : Dieter Groh, (suite p. 14) (suite de la p. 12)
Negative Integration und revolutionärer Attentismus (1973), et un livre écrit plus tôt par Carl Schorske, German Social Democracy, 1905-1917 (1954).

[31] Le « ratio d’interrelations financières » mesure le total des actifs dans l’industrie par rapport au total des actifs dans la finance et l’immobilier.

[32] La plus-value absolue, pour Marx, est obtenue par l’allongement de la journée de travail au-delà du temps de reproduction pour le travail employé ;
la plus-value relative par l’intensification technique du procès de travail, autrement dit par l’augmentation de la productivité du travail.

[33] La glorification du travail, commune aux idéologies fasciste, stalinienne et du Front populaire/New Deal dans les années 1930, était le fil conducteur idéologique qui a mobilisé la classe ouvrière pour la nouvelle phase d’accumulation dans l’entre-deux-guerres. Ce phénomène peu étudié, exprimé dans le dopolavoro italien, les campagnes nazies « Kraft durch Freude » (« La force par la joie ») et dans le réalisme socialiste de l’école stalinienne ou dans l’art généré par le New Deal américain, était la forme condensée de consommation de masse qui, après 1945, a atteint sa forme diffuse dans l’idéologie du consommateur de masse de la « société d’abondance » (Debord).

[34] Voir le chapitre que Marx consacre à l’« accumulation primitive » dans le vol. I du Capital et les méthodes draconiennes utilisées par les Tudors pour arracher les paysans à leur terre et en faire de la force de travail salariée, dans la misère et les maisons de correction.

[35] Voir Perry Anderson, Lineages of the Absolutist State (1974). L’Espagne des Bourbon, le Portugal des Pombal furent autant d’absolutismes, qui eurent une forme régionale (Piémont, Naples) dans ce qui deviendrait l’Italie, dans des pays qui, plus tard, virent se développer des partis communistes d’envergure. Chacun d’entre eux furent, de différentes manières, impliqués dans la capitalisation de l’agriculture. Voir, à nouveau, mon article sur l’absence de formation d’un parti de la classe ouvrière aux États-Unis.

[36] En Grande-Bretagne et en Allemagne, la classe ouvrière industrielle culmina à environ 40 % de l’ensemble de la force de travail totale durant la période d’avant 1914.

[37] Voir Alexander Erlich, The Soviet Industrialization Debate (1960) ; voir aussi John Marot, The Russian Revolution in Retrospect and Prospect (2012). Comme cela est généralement admis, trois factions se sont confrontées dans ces débats : les partisans d’une industrialisation rapide, qui se situaient dans la gauche trotskyste, la droite boukharinienne, qui défendait un « socialisme au rythme de l’escargot », et le courant le plus dangereux de tous, qui était le « centre » stalinien « indécis ». La victoire du « centre » stalinien ruina pour un temps le communisme sur le plan international, alors que Boukharine avait affirmé justement au cours des débats, que la mise en place du programme de gauche requerrait une énorme bureaucratie et que le coût social de régulation serait bien plus élevé que l’inconvénient potentiel d’une stratification de la paysannerie par le marché (voir ci-dessous). L’ensemble de la gauche, excepté Trotsky, voyant chez Boukharine la menace d’une « restauration capitaliste », capitula devant Staline, sur une base productiviste (voir p. 42). Se reporter à l’analyse de la Gauche communiste italienne au cnquantième anniversaire de la révolution bolchevique, Bilan d’une révolution (Programme communiste, 1967-1968), qui dresse un portrait en forme de rectification équilibrée de Boukharine, le présentant comme un « communiste qui avait raison » contre le bien plus dangereux Staline. Voir aussi Marot (op. cit. ch. 2) pour accéder à un bilan dévastateur sur la manière dont la « gauche » trotskyste a adhéré aux collectivisations de Staline. Les trotskystes ne se sont toujours pas départis du point aveugle par lequel ils voient Staline comme un « centre » et Boukharine à la fois comme la « droite » et le bras armé d’une restauration capitaliste qui, si elle avait eu lieu, aurait été pire pour le socialisme mondial que ce qui s’est réellement passé.

[38] Traduit en anglais en 1988 seulement, ce qui est incroyable.
[Trad. fr. « Bibliothèque socialiste internationale », éd. Giard et Brière 1900, rééd. en fac-similé Maspero 1970. NDE.]

[39] Par exemple, Marx a étudié de manière approfondie les innovations en matière d’engrais du chimiste Liebig, et leur impact sur les rendements élevés des cultures en Grande-Bretagne et en Allemagne.

[40] Tomás de Torquemada fut une figure majeure de l’Inquisition espagnole au xvᵉ siècle.

[1] Je suis redevable, pour le paragraphe précédent, à la préface de Shanin/Alavi à la traduction anglaise de 1988 de The Agrarian Question, vol. l, pp. XIII-XXXIII. D’autres écrits de Shanin portent sur la vision de Kautsky, qui, appliquée à la Russie, envisageait une « révolution contradictoire » ne pouvant qu’être bourgeoise. Pourtant celle-ci interviendrait à une période où, dans tout le reste de l’Europe, « seule la révolution socialiste serait possible »
Teodor Shanin, Russia, 1905-1907, vol. 2 : Revolution as a Moment of Truth, p. 187. Après 1905, Kautsky espérait réellement que l’élan révolutionnaire des marxistes russes rajeunirait la IIe Internationale (ibid. p. 253).

[42] Marx appelait les terroristes russes de la fin des années 1870, « le détachement de tête du mouvement révolutionnaire en Europe ».

[43] 300 000 paysans périrent dans la famine ; de 1889 à 1917, une année sur deux connaissait la famine. Voir Kingston-Mann, op. cit.

[44] Nicolaï Tchernychevski (1828-1889), écrivain populiste qui se fit connaître dans les années 1850 par quelques-unes des premières études sociologiques de la société russe. En 1862 il fut exilé pour le reste de sa vie en Sibérie.

[45] Nicolaï Dobrolioubov (1836-1861), activiste radical et figure littéraire des années 1850. Comme Tchernychevski, il écrivait pour le plus important journal d’opposition de l’époque, Sovremennik (Le Contemporain).

[46] Nicolas Valentinov, Mes rencontres avec Lénine, 1953, trad. fr. éd. Gérard Lebovici, 1987.

[47] Claudio Sergio Ingerflom, Le Citoyen impossible : les racines russes du léninisme (Payot, 1988). Tchernychevski avait développé en particulier la notion d’« aziatzvo », le poids « semi-asiatique » écrasant de l’État tsariste qui atomisait la population russe entière et rendait impossible toute révolte populaire cohérente, toute conscience de classe « pour soi ». Selon Lénine, la classe ouvrière qui commença à se former et à se rebeller après 1870 était la première force à se composer « en dehors » de cette atomisation, opinion qui se vit confirmée par les grèves de 1896 et celles qui suivirent. Selon Ingerflom, Lénine, avec son propre Que faire ?, retourne à ses sources tchernitchevkiennes en attaquant la focalisation étroite sur le point de production défendu par les économistes, appelant les révolutionnaires, comme le prototype littéraire Rakhmetov, à aller dans toutes les classes de la société russe pour dénoncer toutes les oppressions, et ainsi se constituer eux-mêmes comme une « tribune du peuple ». [48] Le projet de programme pour le parti que Lénine élabora en1899 ne traitait pas de la masse des paysans des communes, sauf pour affirmer que la plupart d’entre eux était de « vrais » prolétaires. Voir Kingston-Mann, op. cit. p. 48. Teodor Shanin souligne, dans le volume 2 de son livre clé de 1986, Russia 1905-07, que la période de formation de la social-démocratie russe, du milieu des années 1880 à 1902, était un nadir de la lutte paysanne (p. 146).

[49] Les dernières années de la décennie 1890, moment où Lénine écrivait son livre, étaient de véritables années de boom de l’industrie russe, sous la direction de Witte. Voir T. von Laue, Sergei Witte and the Industrialization of Russia (1963). Witte était devenu ministre des finances en 1892. Il imposa le fardeau fiscal de l’industrialisation russe aux paysans.

[50] Après 1905, Lénine reconnut qu’il avait tort au sujet de cette polarisation (Kingston-Mann, p. 53), mais n’abandonna pas sa vision fondamentale de la direction de développement ; c’était principalement une erreur de calendrier.

[51] Chantal de Crisenoy, Lénine face aux moujiks (éd. du Seuil, 1978) , p. 83. Les renvois sont aux pages de cette édition française.

[52] Ibid. p. 99.

[53] Ibid. p. 103.

[54] Ibid. p. 110.

[55] Ibid. pp. 111-112.

[56] 1897, in Œuvres complètes, vol. 2, Editions sociales.

[57] Crisenoy, p. 115.

[58] Trotsky affirmait : « Lors de la révolution qui approche, nous devrons nous allier avec les paysans. » (Cité dans Lénine [1904] Un pas en avant, deux pas en arrière.)

[59] Le projet de programme pour le parti que Lénine élabora en 1899 ne traitait pas de la masse des paysans des communes, sauf pour affirmer que la plupart d’entre eux était de « vrais »prolétaires. Voir Kingston-Mann, op. cit.

[60] Crisenoy, p. 155-156. « Juste avant cette flambée, Lénine avait écrit : “Nous ferons un dernier effort (avec le programme) pour remuer les restes de l’hostilité de la classe paysanne à l’égard des seigneurs féodaux.” A peine avait-il rédigé ces lignes que les paysans [dans différentes régions -LG] détruisirent cent propriétés, s’emparèrent des biens des grands propriétaires terriens, pénétrèrent dans les granges pour distribuer la nourriture à ceux qui avaient faim. […] Pour la première fois, ils montrèrent de l’hostilité au Tsar, se confrontant aux cosaques avec des haches et des fourches. »

[61] L’émancipation des serfs de 1861 était un ensemble de transformations qui accablaient ces mêmes serfs devenus libres de décennies de dette en contrepartie des terres qui leur avaient été accordées.

[62] Ibid. p. 159. Lénine continua, dans le cadre de son ouvrage de 1899, à imaginer que le capital avait largement conquis les campagnes, en disant que (en général) « le soutien à la petite propriété est réactionnaire, parce qu’il est destiné à l’économie du grand capital […] mais dans le cas présent, nous voulons soutenir la petite propriété non contre le capitalisme, mais contre le servage […]. » (ibid. p. 160).

[63] Kingston-Mann, op. cit., p. 65. Dans la commune « de répartition », les terres à exploiter étaient périodiquement redistribuées selon la taille des familles des paysans.

[64] Ibid. p. 70.

[65] Le programme agraire de Lénine, cité dans Crisenoy, op. cit. p. 166. Comme elle le commente (p. 167) : « Lénine reste proche des positions orthodoxes de la IIe Internationale et du refus d’une quelconque alliance entre les ouvriers et les paysans. »

[66] Pour ne pas m’écarter de mon sujet – les paysans russes et le mir –, je ne me lancerai pas dans un bilan détaillé de la révolution de 1905, qui, n’étant provoquée par aucun parti politique, donna lieu à l’invention des « soviets » par la praxis de la classe ouvrière. Pour un aperçu de la question,voir 1905 de Trotsky (1907-1908), Librairie de l’Humanité, 1923 ; éd. de Minuit, 1969.

[67] Crisenoy. op. cit., p. 98.

[68] Teodor Shanin, op. cit., vol. 2. Une grande part de l’exposé qui suit sur la campagne en 1905-1907 se base sur les travaux de Shanin, Kingston-Mann et Crisenoy.

[69] Shanin, op. cit.

[70] Ibid.

[71] Ibid. Crisenoy rapporte que « sur les 7 000 actions recensées par l’Okhrana entre 1905 et 1907, 5 000 sont dirigées contre les propriétés terriennes ». En avril 1905, Lénine envisageait le transfert de toute la terre aux paysans pour donner au capitalisme agraire une « base plus large  » et accélérer la transition vers une agriculture de « type américain ». Mais il continuait de considérer les grands propriétaires terriens comme des capitalistes et refusait de prendre clairement position en faveur de la propriété paysanne. D’un autre côté, il était assez lucide pour admettre l’insuffisance du programme agraire.

[72] « Les distinctions complexes auxquelles procédait Lénine entre les ouvriers agricoles, les semi-prolétaires, les paysans moyens, les pauvres ruraux, demeuraient difficilement compréhensibles même pour ses plus loyaux partisans ». (Kingston-Mann, op. cit.)

[73] Kingston-Mann, op. cit. p. 79. La conférence menchevique de mai 1905 critiqua l’idée de Lénine d’un gouvernement bourgeois dominé par les sociaux-démocrates. Plékhanov et ses alliés, se situant encore dans le schéma de Kautsky, critiquaient l’activisme paysan, arguant qu’il ne pourrait que fragmenter les entreprises capitalistes à grande échelle. (Ibid.)

[74] Lénine, « La social-démocratie et le gouvernement révolutionnaire provisoire », mars 1905, Œuvres complètes, vol. 8.

[75] Lénine, « Plan général des résolutions du IIIᵉ Congrès », février 1905, Œuvres complètes, vol.  8.

[76] Crisenoy, p. 174.

[77] Ibid. p 175.

[78] Ibid. p. 176. Plus tard, en novembre 1905, les paysans liquidèrent les fonctionnaires tsaristes et élirent leurs propres « aînés » (les plus âgés). Beaucoup attaquèrent directement l’ensemble du système, l’État et ses représentants : la police, l’armée et les fonctionnaires civils. La police signala 1 041 actions de ce genre entre 1905 et 1907. Des milliers de manoirs furent brûlés et dans plusieurs provinces, toutes les propriétés furent détruites. Il y avait des milices paysannes en Ukraine, en Lituanie, en Géorgie et dans la région de la Volga. Le mir conservait toute son influence.

[79] Shanin, op. cit. p. 126.

[80] Crisenoy, p. 179.

[81] Ibid. p. 180.

[82] « Une révolution de type 1789 ou 1848 ? », mars-avril 1905, Lénine, Œuvres complètes, cité par Crisenoy, pp. 180-181.

[83] Shanin, op. cit. p. 92.

[84] Ibid. p. 93. Il s’agit de terres fertiles de Petite-Russie.

[85] Ibid. pp. 93-95. L’émancipation originale des serfs de 1861 prévoyait des décennies de remboursements à l’État pour les terres redistribuées.

[86] Kingston-Mann, op. cit. p. 100. Trotsky, qui était le seul marxiste russe d’accord avec Lénine quant à l’importance d’une alliance avec la paysannerie en 1903, adopta une position différente après 1905-1907, en attaquant la « dictature démocratique des ouvriers et paysans » de Lénine et en affirmant que les paysans ne pouvaient pas jouer un rôle politique indépendant ou constituer un parti de leur propre chef. Voir Shanin (op. cit. p. 257). Trotsky estimait que les paysans avaient eu peu d’importance politique en 1905-1906. Il ne songea pas à considérer le vote massif de 1906 en faveur des socialistes-révolutionnaires à Saint-Pétersbourg. D’après Shanin, « l’antipopulisme sévère de Trotsky et son antipaysannisme le positionnent aux côtés des plus conservateurs des mencheviks. » (Ibid. p. 258.)

[87] Le régime tsariste répondit aux soulèvements de masse en concédant l’élection de la Douma (il y en eut quatre de 1906 à 1917, chacune dissoute et réunie de nouveau avec moins de pouvoirs que la précédente).

[88] Kingston-Mann,
op. cit. p. 92. Crisenoy, op. cit. p. 192.

[89] Ibid. p. 93.

[90] Ibid. p. 95.

[91] Shanin op. cit. p. 100.

[92] Ibid. p 101.

[93] Ibid. p. 109.

[94] Ibid. p. 131.

[95] Ibid. p. 133.

[96] Comme l’affirme Shanin (pp. 152-168), après 1905, l’orientation de Lénine changea en pratique mais ne changea que peu au plan théorique. Il ne mit pas à jour Le Développement du Capitalisme en Russie, sur lequel était basé son programme agricole initial. Shanin crédite le rapport « sur place » de Lénine en 1905-1907 et « le courage avec lequel il défendit de nouvelles tactiques peu orthodoxes contre ses propres camarades ». Mais il souligne également que « soixante-dix ans de recherche ne donnèrent pas un seul nom de bolchevik qui ait été chef paysan en 1905-1907 ». « Au pic de la plus grande révolte paysanne de la Russie depuis des siècles, le nombre de paysans parmi les cadres bolcheviks était proche de zéro, de même que le nombre des bolcheviks élus à la Deuxième Douma par le « collège électoral » de la paysannerie. D’autre part, les ouvriers et les paysans apprirent les uns des autres et de leurs luttes respectives. L’Union paysanne russe rejeta une délégation des travailleurs sociaux-démocrates en affirmant : « Nous venons de nous débarrasser des enseignants et des superviseurs autoproclamés. » Le Congrès adopta ensuite une résolution de solidarité avec « nos frères ouvriers en lutte ». La participation des paysans aux partis politiques fut remarquable par son absence. L’utopie des socialistes-révolutionnaires (SR), formulée comme la « socialisation de toutes les terres », fut attaquée comme naïve par les sociaux-démocrates mais fut adoptée en partie ou en totalité au IVᵉ Congrès du POSDR […] Quand Lénine déclara que la Russie n’était pas encore capitaliste, il resta à l’intérieur de la structure théorique antérieure pour simplement « remonter les aiguilles du temps ».

[97] Ibid. p. 146. Au IVe Congrès du parti, Plékhanov déclara : « Lénine regarde la nationalisation de la terre avec l’œil d’un SR. Il commence même à adopter leur terminologie, c’est-à-dire à parler de la créativité populaire … C’est un plaisir de rencontrer d’anciennes connaissances, mais il est désagréable de voir comment les sociaux-démocrates adoptent des points de vue populistes. » Ibid. p 149.

[98] Ibid. p. 150. Lénine était fasciné par deux modèles étrangers de développement agricole, la « révolution prussienne par le haut » sous Bismarck et ses successeurs, et la politique américaine de mise à libre disposition des terres aux agriculteurs pour développer l’Ouest.
[99] Ibid. p. 142.

[100] En 1906, il y avait des ventes massives de terres par des gens terrifiés par l’insurrection à la campagne. Les ventes aux paysans furent facilitées par la Banque de la terre paysanne.
D. Atkinson. The End of the Russian Land Commune 1905-1930 (Stanford University Press, 1983), p. 68.

[101] Ibid. pp. 197-198.

[102] Selon Shanin, on se souvenait de Stolypine comme du « dernier grand défenseur de l’autocratie ». Stolypine fut vaincu par le lobby conservateur russe. Il avait été considéré comme le « second Bismarck » de la Russie [le premier ayant été Witte -LG] : Shanin, op. cit p. 236.

[103] Par référence à la Vendée contre-révolutionnaire de 1792. Kingston-Mann, op. cit.
p. 102.

[104] Crisenoy, op. cit.
pp. 194-196.

[105] Ibid. p. 103.

[106] Ibid. p. 104. Les Junkers étaient des propriétaires fonciers pré-capitalistes en Prusse orientale qui se réinventèrent en tant que capitalistes tout en préservant les relations sociales quasi féodales dans leurs domaines. Voir Alexander Gershenkron, Bread and Democracy in Germany (1943, rééd.Cornell Univ. Press, 1989). Lénine estimait que les agriculteurs américains dans l’Ouest prospéraient parce que la terre appartenait à l’État, ce qui ne créait pas de dépenses superflues pour le loyer ou l’acquisition.

[107]. Crisenoy, op. cit.

[108] Ibid.

[109] Kingston-Mann, op.cit., pp. 106-107.

[110] Ibid. pp. 107-110.

[111] Les études les plus récentes, selon Kingston-Mann, ont mis l’accent sur le caractère éphémère de l’impact de la réforme. En 1915, les deux tiers des « nouveaux propriétaires » labouraient toujours sur des surfaces dispersées entremêlées de terres communales (ibid.).

[112] En 1913, l’agriculture représentait 43 % du revenu national de la Russie et les exportations de céréales soutenaient la balance des paiements de la Russie. En comparaison, en 1914, 60  % de la population française était encore rurale, mais le revenu national par habitant était quatre fois plus élevé qu’en Russie. En 1914, la population rurale était de 37 % plus élevée qu’en 1897. Atkinson, op. cit. pp. 102-104.

[113] Crisenoy explique donc ce « faible résultat ». (Crisenoy, op. cit.)

[114] Atkinson, op. cit., pp. 81, parvient à une estimation différente : en 1916, 16 millions de dessiatins (1 dessiatin = 2,3 acres) furent individualisés. Cela représentait 14 % des 115 millions de dessiatins de terres dans les communes en 1905. Les paysans en 1915 possédaient 35 % des 97 millions de dessiatins de terres privées. Mais la propriété collective des terres augmenta pendant cette période.

[115] « Faits nouveaux », article de Lénine (Œuvres complètes, t. 22) cité dans Crisenoy op. cit. p. 248. Selon elle, Lénine et Stolypine partageaient le même rêve de transformer le paysan russe en paysan européen (p. 249). « Lénine, comme Stolypine, est un fervent partisan de la disparition de la commune rurale (p. 251). » Il reste convaincu des sentiments anti-commune du paysan, tel qu’il l’expose dans son
article « Nos détracteurs », janvier-février 1911 (Œuvres complètes vol. 27).

[116] Ibid. p. 253.

[117] Kingston-Mann, op. cit. p. 141.

[118] Ibid. pp. 142-143.

[119] Lénine était au courant de cela. Quelques mois plus tard, avant la Révolution d’Octobre, il reconnaissait que « ce que [les paysans] veulent c’est conserver leur petite propriété, préserver des normes égalitaires et les renouveler périodiquement. » (« Pages du journal d’un publiciste », septembre 1917, Œuvres complètes vol. 25). Cité par Crisenoy, p. 273. Ainsi le réalisme de Lénine, écrit Crisenoy, le conduisit-il à reconnaître l’attachement des paysans à la commune, et leur désir de la voir élargie. (Ibid.)

[120] Ibid. p. 157.

[121] Ibid. p. 162.

[122] Atkinson op. cit. p. 174.

[123] Ibid. p. 176.

[124] Ibid. p. 185.

[125] Ibid. p. 173, 179, 183.

[126] Ibid. p. 185.

[127] Ibid. pp. 193-194.

[128] Crisenoy, op. cit., pp. 277-279 ; la citation de Lénine est extraite de « Sur l’infantilisme de gauche et les idées petite-bourgeoises » (Œuvres complètes, vol. 27), cité par Crisenoy.

[129] Le traité de Brest-Litovsk fut le traité de capitulation soviétique face aux puissances centrales sur le front de l’est, signé fin février 1918. Selon ses termes, la Russie céda 34 % de sa population, 32 % de ses terres agricoles, 54 % de son industrie et 89 % de ses mines de charbon. Le Parti bolchevik décida de rejeter, puis d’approuver le traité, à la suite d’une série de réunions tumultueuses. Pour la petite histoire, voir (parmi bien d’autres comptes rendus), Isaac Deutscher, Le Prophète armé, Trotsky 1879-1921. Du point de vue de Lénine, c’était un pari réussi qui paya des mois plus tard lorsque les puissances centrales s’effondrèrent, annulant le traité. Pour ceux qui s’y sont opposés, Brest-Litovsk a été une première étape par laquelle l’Union soviétique a placé les intérêts nationaux avant la révolution internationale. Pour une analyse dans cette perspective, voir Guy Sabatier, Brest-Litovsk et Traité de Brest-Litovsk 1918, coup d’arrêt à la révolution, Spartacus, 1977.

[130] Charles Bettelheim, qui n’est pas une source que j’aime citer, raconte l’histoire du groupe autour d’Oustrialov, ex-cadet en exil à Paris, connu sous le nom de Smenovekhovtsy, du nom de leur journal, qui signifie « nouvelle orientation ». Ce groupe appela tous les intellectuels bourgeois restant en Russie à se rallier au régime qui, à leur avis, entrait dans la période de Thermidor. Boukharine a produit une analyse de ces « amis » d’un type très spécial, qui espéraient que, sous la couverture du « monopole de la connaissance », le pouvoir bourgeois pourrait être restauré en Russie soviétique. Ils croyaient que la Révolution d’Octobre avait accompli une tâche historique indispensable, dont une nouvelle bourgeoisie pourrait profiter. La révolution avait mobilisé « les adversaires les plus courageux et impitoyables du régime tsariste en voie de pourrissement, écrasant les couches corrompues de l’intelligentsia qui ne savaient que parler de Dieu et du Diable […] ont ouvert la voie à la création d’une nouvelle bourgeoisie ». (Bettelheim, Les luttes de classes en URSS, vol. I (Maspero, 1973). (Le livre de Bettelheim, malgré des idées comme celles-ci, est vicié par ses nombreux penchants en faveur de la Chine de Mao, qui en 1973 était au sommet de son prestige à Paris.)

[131] Crisenoy, op. cit.

[132] Lire Simon Pirani, The Russian Revolution in Retreat, 1920-1924. Disponible sur Libcom: https://libcom.org/files/[Simon_Pirani]_The_Russian_Revolution_in_Retreat,_(b-ok.org).pdf

[133] Marot, op. cit. p. 11.

[134] Ibid. p. 35.

[135] Voir mon article « Socialism in One Country before Stalin: The Case of Turkey, 1917-1925 » sur :
https://libcom.org/history/socialism-one-country-stalin-origins-reactionary-anti-imperialism-case-turkey-1917

[136] Lénine, dans La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, cité par Marcel van der Linden dans Western Marxism and the Soviet Union ; a Survey of Critical Theories and Debates since 1917 (Brill Academic Publishers, 2007), p. 16. Trotsky lui-même développe plus loin ce sujet dans La Révolution permanente, ch. 5: « Le mot d’ordre bolchevique [de la “dictature démocratique des ouvriers et des paysans” – LG] s’est réalisé effectivement, non comme une illusion sémantique, mais comme la plus grande réalité historique. Mais il s’est accompli après le mois d’octobre, et pas avant. La guerre paysanne, pour se servir d’une expression de Marx, a soutenu la dictature du prolétariat. Grâce à Octobre, la collaboration des deux classes fut obtenue à une échelle gigantesque.
Chaque paysan ignorant a senti et compris alors, même sans les commentaires de Lénine, que le mot d’ordre bolchevique s’incarnait dans la vie. Et Lénine lui-même a considéré cette révolution, la révolution d’Octobre, dans sa première étape, comme la véritable révolution démocratique et, par conséquent, comme la véritable incarnation, bien que modifiée, du mot d’ordre stratégique du bolchevisme. »

[137] En raison du poids si important de Trotsky dans les courants antistaliniens de gauche en Occident, il faut à ce stade signaler ses différences avec les formulations de Lénine de 1917-1918. L’analyse du stalinisme par Trotsky a fixé le cadre de pensée de nombreux futurs révolutionnaires qui rompirent ensuite avec lui pour déclarer que la Russie était une société de classe
(sous la formule habituelle « capitalisme d’État »), comme CLR James, Castoriadis, Shachtman ou Dunayevskaya. L’analyse par Trotsky de la révolution à l’époque de la NEP découle de la théorie de la « révolution permanente » qu’il développa avec Parvus
au moment de la révolution de 1905. Dans cette optique, la faiblesse de la bourgeoisie dans un pays arriéré comme la Russie a offert la possibilité pour la classe ouvrière de mener une révolution qui, en conjonction avec une révolution prolétarienne en Occident, ferait s’effondrer « l’étape bourgeoise » pour en faire une révolution prolétarienne internationale.

[138] Un bon exemple, typique d’une analyse du phénomène soviétique par le prisme du capitalisme d’État, qui rompt avec celle de Trotsky, mais qui émerge directement de son cadre de pensée, est l’ouvrage de Walter Daum The Life and Death of Stalinism. A Resurrection of Marxist Theory (http://www.lrp-cofi.org/book/index.html) Bien que supérieur, au point de vue général, à la plupart des autres travaux de partisans de la théorie du capitalisme d’État, le livre de Daum ne mentionne jamais le mir, et il discute de la paysannerie, comme la plupart des autres œuvres du genre, en ne la considérant que comme
une composante de la toile de fond de la lutte des factions des années 1920.

[139] Marot, op. cit. p. 94.

[140] Ibid. p. 95.

[141] Pour un exposé exhaustif, lire Moshe Lewin, Le Dernier Combat de Lénine, Minuit, 1967 ; rééd. Syllepse, 2015.

[142] En prenant cette voie, je m’éloigne de certaines attitudes actuelles dans le milieu libertaire ou de gauche communiste, où je me situe généralement. Tout d’abord, je rejette la vision banale que l’on trouve chez les anarchistes, qui ne voient rien de problématique à expliquer dans l’émergence de la Russie stalinienne. Bakounine n’avait-il pas déjà prédit, dans la lutte qu’il mena contre Marx dans les années 1860, qu’une révolution marxiste conduirait à la domination autoritaire d’une élite intellectuelle centralisatrice? Je ne crois pas, en outre, qu’il existe une ligne droite, voire une quelconque trajectoire, tracée entre la brochure de Lénine de 1902 intitulée Que faire ? et la Russie de Staline, d’autant plus que Lénine a admis après 1905 qu’il avait eu tort. Une telle approche « téléologique » ne tient pas compte d’une analyse rapprochée, mois par mois, des développements des années 1890 à 1920. Je ne peux pas comprendre l’état d’esprit d’un milieu dans lequel il a longtemps été à la mode de se référer à C. L. R. James, ou plus récemment, dans certains cercles, à Amadeo Bordiga, alors qu’il était nettement démodé de se référer à Lénine, que James et Bordiga admiraient beaucoup.

[143] Que faire ?, en bref, est tout autant une polémique anti-ouvriériste, anti-point de vue de la production (anti-économiste dans la langue actuelle) que mène Lénine – arguant, contre toute focalisation étroite sur les luttes ouvrières, que les révolutionnaires doivent porter leurs dénonciations de l’oppression dans toutes les classes de la société et être « la tribune du peuple » – qu’une manière d’utiliser la notion kautskienne de « la conscience apportée de l’extérieur » et son appel à une organisation de révolutionnaires d’élite étroitement disciplinés. Il ne faut pas oublier que les mencheviks qui, lors de la célèbre conférence « de la scission » de 1903, rejetèrent les critères plus stricts d’adhésion au parti que Lénine exigeait, votèrent ces mêmes critères dans les statuts du parti en 1906. En outre, sous l’impact de 1905, Lénine écrivit que « […] la classe ouvrière est instinctivement, spontanément social-démocrate [c’est-à-dire révolutionnaire -LG] et plus de dix ans de travail mis en œuvre par la social-démocratie ont beaucoup contribué à transformer cette spontanéité en conscience  » (in « La réorganisation du parti », Œuvres, vol. 10, page 32, cité dans Daum op. cit., p. 106.) Dans Facing Reality (1974, éd., pp. 93-94) C. L. R. James écrivit sur le « vieux type d’organisation marxiste » (formule pour désigner le parti d’avant-garde):
« Toutes ces croyances ont conduit à la conclusion que l’organisation était le véritable Sujet […]. Et si l’organisation, en termes philosophiques, était le sujet de l’histoire, le prolétariat devenait l’objet […]. Cette conception de l’organisation est inhérente aux vues extrêmes que Lénine a exposées dans Que faire ?. Il les a répudiées plus tard, mais pas avec la force et la rigueur nécessaires pour les empêcher d’engendrer des méfaits infinis. »

[144] Moshe Lewin, La Paysannerie et le pouvoir soviétique : 1928-1930, Mouton, 1966, pp. 79-80.

[145] Cette stratégie est expliquée dans le livre de Preobrajenski de 1926, La Nouvelle économique, EDI (1972). Marot (op. cit., p. 39) écrit : « En 1923 et en 1925, les chefs d’usine et les entrepreneurs paysans se redistribuaient les parts du gâteau en jouant le jeu du marché. »

[146] J’ai mis « droite » entre guillemets car personne n’était plus réactionnaire que le leader du « centre », Staline. Je néglige ici les importants débats sur la politique étrangère qui recoupaient des positions factionnelles concernant la politique économique soviétique, en commençant par l’échec de l’insurrection annoncée en 1923 en Allemagne, l’échec de la grève générale britannique de 1926 et surtout l’intervention soviétique désastreuse en Chine de 1925 à 1927, ces deux derniers étant imputables à Staline et Boukharine.

[147] Cité par Stephen F. Cohen dans Nicolas Boukharine, op. cit. Les « chinovniki » étaient à l’origine des bureaucrates tsaristes, strictement organisés selon le rang (« chin » en russe). Boukharine accusa la gauche de défendre un plan à la « Genghis Khan ».

[148] Pour un exposé complet de la lutte entre les factions, voir Marot op. cit., ch. 1-2. Son livre se distingue, parmi les bilans anti-staliniens de gauche, par la description dévastatrice de la façon dont la gauche trotskyste a non seulement capitulé devant le « virage à gauche » de Staline amorcé en 1928, mais y a positivement adhéré (voir ci-dessous).

[149] Moshe Lewin, cite par deux fois dans sa thèse (op. cit.), pp. 338 et 394-395) ces propos qu’il tire de Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire (p. 308 de la réédition la plus récente, éd. Lux, 2017, avec un appareil critique inédit). Ivan Nikititch Smirnov fut exécuté par Staline en 1936. Victor Serge lui rendit hommage dans Seize fusillés, où va la révolution russe ?, éd. Spartacus, octobre 1936, p. 40 (plusieurs rééd. augmentées).

[50] Voir Hillel Ticktin « Political Economy of the USSR » in Critique, no 1 (1974), pour une analyse qui saisit bon nombre d’aspects du système soviétique en sa dernière période, à partir desquels Ticktin en prédit la chute, quinze ans avant que celle-ci n’ait lieu.

[151] Rappelons la remarque de Bordiga, tirée d’un autre contexte : « L’enfer du capitalisme est l’entreprise, pas le fait que l’entreprise a un chef. »

[152] L’accord de libre-échange nord-américain, qui en réalité était un accord pour démanteler au Mexique les derniers obstacles aux importations et à l’investissement sans entraves.

[153] Voir Insurgent Notes n° 1, « The Historical Moment That Produced Us. Global Revolution or Recomposition of Capital? » et le programme qui y est élaboré afin de présenter une vision plus approfondie des « premiers cent jours » de la mise en place d’un programme communiste actuel. (http://insurgentnotes.com)

* « Quant », pour « quantitative analyst »: analyste spécialisé dans l’application des mathématiques et des méthodes statistiques aux risques fi

* Le texte « Formes antérieures à la production capitaliste » est une partie des manuscrits de 1957-1858 (Fondements… ou Grundrisse…) qui a été publiée à part en 1952 (voir https:// www.marxists.org/archive/marx/works/1857/precapitalist/index.htm).
On trouve ce texte dans le volume Economie II des Œuvres de Marx dans la « Bibliothèque de la Pléiade », p. 312 (citation p. 327), titré « Formes précapitalistes de la production ». On le trouve aussi, sous le titre « Formes antérieures à la production capitaliste » dans le tome I des Manuscrits de 1857-1858 des Editions sociales et dans le volume 2 bis des Grundrisse des éd.10/18, trad. de Roger Dangeville : c’est cette dernière traduction (également sur http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1966_num_1_1_951) que nous reproduisons ici. [NDE.]

Barcelone, la ville-marchandise

Ce texte traduit de la revue Etcétera (www.sindominio.net/etcetera/REVISTAS/NUMERO_57/CIUDAD57.htm) est paru dans Echanges n° 160 (été 2017).

Dans Etcétera n° 35 de juin 2001 nous écrivions combien la société capitaliste était éminemment urbaine. Actuellement, 58 % des sept milliards quatre cents millions d’habitants que compte la population mondiale vivent en ville, pourcentage qui atteint 80 % dans le cas de l’Amérique latine et de l’Etat espagnol. Dans l’Union européenne (UE), 75 % de la population vivent dans des centres urbains.

De même, dans le n° 37 (juin 2003) d’Etcétera, nous examinions comment dans la propagande cette « ville des prodiges » (1) qu’est Barcelone était devenue la plus grande ville du monde. Les publicitaires exagèrent toujours ce qui va dans l’intérêt de ceux qui les payent et passent sous silence ce qu’ils croient leur nuire. S’il est vrai que Barcelone est une des plus grandes villes du monde, c’est en densité de population ; surpassée seulement par la ville voisine de L’Hospitalet de Llobregat, ville la plus densément peuplée de toute l’UE. Plus de la moitié de la population catalane se concentre dans l’aire métropolitaine de Barcelone. Par ailleurs, la Catalogne, avec ses 7 millions d’habitants, a reçu 17 millions de touristes en une année dont 9 millions sont venus à Barcelone. Nous allons reprendre le débat sur la ville dans le contexte actuel en évolution pour y porter de nouveau le regard.
Le capital, dans sa tendance à convertir tout en marchandises, gagne l’espace même. Les flux économiques circulent au travers de l’espace modifié par le travail humain, devenu un bien stratégique pour les affaires du capital. Les flux énergétiques circulent au moyen de pylônes érigés dans les champs, les forêts ou franchissant les montagnes ; le pétrole par les oléoducs qui traversent déserts et étendues glacées. Les flux de matières premières et de marchandises, ou de main-d’œuvre, circulent par route, chemins de fer, voies aérienne et maritime. Les flux monétaires du capitalisme financier circulent à grande vitesse au travers de réseaux spatiaux contrôlés par satellites ou autres moyens situés en divers points du globe. Tous ces flux partagent quelques points déterminés de l’espace, ou s’y rencontrent. La construction et la maintenance de ces points et réseaux procurent d’énormes bénéfices au capitalisme, en grande majorité payés par l’argent que les Etats récupèrent par les impôts auprès des habitants de la planète. C’est ainsi que le contrôle, la possession et la planification de l’espace à son profit sont devenus une question prioritaire pour le capital.

De même l’espace de la ville, le territoire urbain, a acquis une importance croissante pour le négoce capitaliste. Les flux de capital excédentaire sont placés en particulier dans les secteurs immobilier et urbanistique. Les investissements en terrains, la vente et l’achat de terrains bâtis ou non, ainsi que leurs requalifications successives, leur urbanisation, la construction et la spéculation qui en découlent, tout cela génère d’énormes bénéfices en faveur du flux de capital spéculatif circulant de par le monde entier qui s’arrête à chaque fois là où il y a le plus intérêt. C’est non seulement l’espace des villes qui s’est trouvé urbanisé, mais aussi celui des villages près de la mer et de ses côtes, les montagnes et les campagnes à cause de l’industrie du tourisme et des loisirs. Une grande partie de la planète fait l’objet de stratégies spéculatives. Le capital ne considère pas l’espace, la Terre, en tant que bien d’usage mais en tant que valeur d’échange.

Cela fait des décennies que l’économie productive, l’usine, a déserté la ville, l’abandonnant à une domination économique par le secteur tertiaire des services, des activités financières et du bâtiment, également centre de l’industrie de la consommation et des loisirs (tourisme, culture, etc.). La structure sociale et territoriale de la ville désindustrialisée s’est profondément transformée, a rendu possible la dérive spéculativo-financière de son espace urbain. Elle s’est métamorphosée en ville-marchandise, signalant ainsi selon Henri Lefebvre (2) « le passage de la production dans l’espace à la production de l’espace ». Signifiant aussi la domination totale de l’espace comme marchandise ou, ainsi que l’a défini le même Lefebvre, « l’espace abstrait » à disposition de la spéculation et de l’extraction du profit maximum, opposé à « l’espace vécu » rendu habitable par la vie quotidienne avec ses voisins, c’est-à-dire les habitants du quartier.

La ville-marchandise produit un espace ayant valeur d’échange qui empêche sa réalisation en tant que valeur d’usage et rend par-là impossible la satisfaction des besoins de ses habitants. Selon Harvey (3), les capitalistes sont constamment obligés d’investir les excédents de capital générés par la plus-value. C’est pourquoi ces capitalistes, actuellement sous couverture des fonds d’investissement, investissent dans l’achat de terrains et d’immeubles dans l’espoir de gains futurs. De cette manière, le territoire urbain est devenu un actif financier agissant comme capital fictif. Lors de la transformation de Paris réalisée par Haussmann entre 1852 et 1870, Balzac (4) prévenait déjà que Paris se trouvait sous la menace de « l’épée de Damoclès de ce monstre qui s’appelle spéculation » et « sous le fouet d’une déesse sans pitié, le besoin d’argent ». Ce processus spéculatif s’est beaucoup accéléré à partir de la dernière mutation capitaliste (le soi-disant néo-libéralisme) principalement en conséquence du déterminisme technique et de l’application des nouvelles technologies qui permettent non seulement de transférer de grosses sommes d’argent à grande vitesse mais aussi de traiter et envisager l’espace à grande échelle.
Le territoire de la ville, l’espace urbain comme marchandise, dont on espère une plus-value, est une forme fictive de capital dont les rentes produiront leurs fruits dans le futur. Il partage en cela la même finalité fictive que le marché de l’art ou ce que l’on appelle les marchés à terme, où jouent ces fonds d’investissement qui achètent des récoltes entières avant leur ensemencement dans l’objectif de les accaparer et de faire monter les prix en faisant commerce de la faim. Rien d’extraordinaire à ce que les fruits de la terre soient jetés à la mer si la terre a été généreuse, l’abondance d’un produit laissant anticiper une baisse de son prix. Le processus de la spéculation urbanistique est irrégulier et ne se fait pas dans un même temps partout dans le monde mais il présente un même caractère, la dépossession et l’expulsion des gens des lieux où ils habitent et de leur condition de voisins des quartiers où ils vivent. Le partage du quotidien rendait les villes habitables ; la spéculation marchande y fait obstacle par le truchement de « l’accumulation par dépossession » (certains universitaires appellent ce processus par d’autres noms, tels que gentrification).

Les spéculateurs et les urbanistes souhaitent une ville sans citadins et planifient sa destruction et reconstruction sans tenir compte d’eux. Les habitants sont des objets superflus faisant partie du « processus urbanistique » et s’ils posent des problèmes il suffit de leur trouver une solution. Par conséquent, dans la spéculation immobilière, on recourt à tous les stratagèmes, la violence ou le complot, afin de contrôler les prix du terrain ou de l’immobilier. Les quartiers sont laissés à l’abandon et les lois modifiées pour que les spéculateurs puissent acheter à bas prix. Ou au contraire, en d’autres occasions, on manipule le marché, cette entéléchie (5) qui recouvre tout et n’importe quoi ; d’énormes quantités d’argent de l’Etat, par exemple, ont été injectées dans le système financier pour sauver les banques de la faillite au moment de l’explosion de la bulle immobilière. Et bien qu’il y ait des appartements vides, 80 000 à Barcelone, il est fait en sorte que leurs prix de vente ou de location ainsi que ceux des terrains, ce qui est le plus important, ne changent pas ou baissent un peu, les spéculateurs financiers en profitant pour acheter sachant que dans peu de temps les prix ne manqueront pas de monter.

La ville-marchandise produit un espace à valeur d’échange. Sa valeur d’usage est un simple dérivé de sa valeur d’échange, la seule réellement importante pour le capitalisme. Rendre une ville habitable par des citadins qui la façonnent, satisfaire leurs besoins, n’est pas une priorité pour le système capitaliste ni pour les politiciens municipaux qui gouvernent la cité et gèrent son territoire. La ville-marchandise est vue comme un vaste réceptacle, une grosse marchandise, au sein de laquelle s’organise l’accès des gens (les individus) au reste des marchandises. La ville-marchandise est un sytème spatial et économique complexe avec ses propres dynamiques, les secteurs au service de la classe dominante mettent l’espace à sa disposition, lui permettant d’accumuler d’énormes profits et de continuer à dominer le processus de destruction-reconstruction de la ville que les capitalistes considèrent exclusivement la leur pour leurs affaires. Contrairement à l’argent, les citadins sont considérés par le capital comme objets inutiles, bien que ce soit leur activité quotidienne qui fasse de la ville ce qu’elle est : nous sommes la majorité qui souffrons des conséquences dues au système économico-politique du capitalisme. Nous touchons ici à la contradiction majeure du mode de production capitaliste qui, bien que basé sur le travail salarié, ne peut pas donner à l’ouvrier le travail nécessaire dans la production (de valeur) et la réalisation (la consommation). Si nous voulons redevenir voisins et habitants de la cité, il ne nous reste qu’à conquérir le droit à la ville par nos propres moyens.

Toute marchandise, pour accroître son fétichisme et pouvoir se vendre aux meilleures conditions, doit se doter d’un récit glorieux. Toute ville-marchandise construit ce récit par la propagande et par ce moyen rend publique son image de ville-simulacre où l’apparence se prétend réalité. Il y a quelques parts de vérité dans tout récit propagandiste. Le plus important pour celui-ci, et pour l’information qui y est instillée, n’est pas d’aller contre l’opinion générale mais d’engendrer une pratique, de provoquer une action sans passer par la réflexion, de nous faire réagir de manière automatique en objets passifs et soumis à la marchandisation. Dans ce récit de ville-marchandise, la culture joue un rôle déterminant : chaque ville possède ses écrivains et artistes exemplaires, ses monuments et édifices particuliers, ses recoins d’élection. C’est ainsi que nous répétons tous les mêmes slogans que les publicitaires ont « créés » autour de la cité. Touristes, nous allons tous aux mêmes endroits dans n’importe quelle ville, conseillés par les agences de voyages, les guides touristiques, la municipalité. Nous allons parfois jusqu’à accepter que les agences de voyages nous concoctent un itinéraire « d’aventure risquée » d’une heure dans des quartiers dangereux (comme à Rio de Janeiro avant les Jeux olympiques avec un circuit par les favelas). La vie trépidante du touriste ne lui laisse pas plus de temps ; la visite du touriste se réalise à la vitesse de la lumière. Et bien que chaque ville soit tenue de posséder son propre récit, il se ressemble pour toutes. Barcelone a commencé à échafauder son récit « mythique » actuel de botiga més gran del món (boutique la plus grande du monde) avec les événements de 1992 (6).

Ce sont les politiciens qui ont élaboré, et ne cessent d’élaborer depuis, ce récit vaniteux de la cité, aidés d’intellectuels et de journalistes. Toujours au service des intérêts particuliers de la classe dominante. Ils ont combiné cette image de ville-simulacre où la réalité n’a rien à voir avec l’apparence et son récit fantasmagorique et confus, incapable de distinguer entre réalité et imaginaire. Ce sont les politiciens aussi qui ont dicté et imposé les lois permettant et favorisant cette spéculation urbanistique à tous crins, toujours au nom du peuple et du citoyen à la bouche alors qu’ils établissaient un état de droit au service de la minorité capitaliste contre la majorité des citoyens. C’est encore eux qui, avec leurs architectes, ont pensé et réalisé les plans urbanistiques les plus absurdes, et parfois les plus déments, toujours en accord avec le « droit », leurs bénéfices ou diverses corruptions. Une même idée réunit politiciens et urbanistes (ingénieurs ou architectes), la vieille idée du despotisme éclairé. Ils disent que tout ce qu’ils font est pour le peuple, mais ce peuple ils ne veulent pas le voir ni même en peinture.

La ville-marchandise est marquée par le déterminisme de la technique. Elle s’y applique dans tout son développement ; la cité est le champ d’expérimentation pour la recherche et l’application des technologies, surtout du contrôle et de la surveillance. La technique a, à son tour, permis d’accélérer les processus urbanistiques des villes, l’accélération du temps étant primordiale pour la société capitaliste. Les nouvelles technologies facilitent la fragmentation de la ville, l’enfermement de lieux interdits à la majorité. Une ville sous surveillance, aussi contrôlée que pleine de craintes, où la peur sert de message. Une ville polarisée et marquée par l’oppression et l’enfermement, la précarité, la pression économique et policière. Contrôle et prévention deviennent l’objectif prioritaire de la ville-marchandise. Afin de pouvoir accroître ce contrôle, un danger doit rôder contre lequel demander plus de sécurité ; c’est ainsi que l’Etat devient un Etat policier. Et la prévention se convertit en demande sécuritaire : faire la guerre au cas où ils nous attaqueraient… la police de proximité…

« La ville est essentiellement une création humaine », écrit David Harvey dans son livre Ciudades rebeldes (7). Dès 1964, María Zambrano écrivait dans son article « La ciudad creación histórica » (8) : Il y a peu de choses dans l’histoire de l’humanité qui présentent plus le caractère d’une création que la ville (…) La ville est la plus créative des structures humaines de convivialité »… Où ces phrases ont-elles un sens aujourd’hui sous la pression sauvage de la ville-marchandise du capital contre ses habitants ? Peut-être va-t-il nous falloir retrouver le désir d’être des citadins libres.

L’industrie touristique
et la spéculation urbanistique dans l’Etat espagnol

Le tissu industriel espagnol a toujours été faible, lié à l’Etat et au système financier. Sous la longue dictature militaro-catholique franquiste, le secteur productif est demeuré faible avec une dominance de petites et moyennes entreprises. Les entreprises d’automobiles ou sidérurgiques, parce qu’elles n’avaient aucun projet de recherche et développement, se révélèrent rapidement obsolètes ou dépendantes de leurs maisons mères européennes et américaines. La dictature a accordé sa protection à une série d’entreprises de services : électricité, eau, gaz, pétrole, téléphonie, à caractère monopolistique totalement liées à l’oligopole financier des banques et caisses d’épargne (actuellement reconverties elles-mêmes en banques). Ces monopoles ont généré une grande accumulation de capital. Conjointement ont surgi des entreprises du bâtiment et immobilières, elles aussi liées au système financier et à l’Etat qui leur confiait les travaux publics : barrages, routes, ponts, etc. et la construction de cubes de béton de mauvaise qualité en vue de pallier le déficit d’habitations dans les villes qui recevaient une avalanche de paysans fuyant la pauvreté et la terreur imposée dans leurs villages par les propriétaires fonciers et les caciques, maîtres de la terre.

Dans le même temps, est née l’industrie touristique qui alliait les intérêts des constructeurs, des hôteliers ou futurs hôteliers, et le système financier. Finalement, au passage de la transaction politique de la dictature à sa continuation monarchique, après le démantèlement des secteurs productifs anachroniques, condition préalable à l’entrée dans l’UE, seules restèrent ces grandes entreprises de services et de la construction, dont plusieurs fusionnèrent et changèrent de nom et, naturellement, le système financier devenu encore plus oligopolistique. Ainsi que l’industrie touristique devenue une des plus importantes et quasiment une monoculture en plusieurs endroits. Cette industrie entretient d’étroites relations avec la construction et l’urbanisation de grandes étendues territoriales. Il n’y a qu’à parcourir les longs kilomètres de côtes et constater la destruction et l’aberration qui en a été faite pour se rendre compte que le tourisme est bien la première des industries. Les côtes sont urbanisées d’un seul tenant jusqu’en première ligne du front de mer.

A partir de 1982, les politiciens espagnols socialistes González, Guerra et Boyer (9) ont posé les bases législatives favorables à la grande vague spéculative immobilière qui allait prendre d’énormes proportions, après Maastricht, sous les gouvernements d’Aznar (10) et du Parti populaire et l’arrivée de l’euro comme monnaie unique de l’UE. Les politiciens municipaux ont répondu sans retenue à l’invitation aux changements de planification urbaine et, jusqu’en 2008, on a vécu une folie spéculative où l’oligopole financier des banques espagnoles a joué un rôle déterminant. Dans plusieurs villes, des quartiers entiers ont été détruits, d’autres ont été reconstruits, de nouveaux sont apparus, en majorité collés les uns aux autres, sous les mandats de maires tels que Maragall ou Clos, Tierno Galván, Manzano, Gallardón ou Botella (11). Ont alors proliféré la corruption, le blanchiment d’argent, les crédits, les hypothèques… A partir de Maastricht (1992), le secteur financier espagnol a attiré un flux notable de capitaux mondiaux à destination du secteur immobilier. Flux de capitaux, dont une grande partie provenait du commerce de la drogue ou de la vente d’armes, qui cherchaient et trouvèrent alors à devenir propres et blanchis. Tout cela a éclaté en 2008 avec la crise de la bulle immobilière, la chute et le sauvetage par l’Etat d’une partie du système financier.

Le problème de la spéculation sur le territoire urbain en Espagne est dû principalement à l’enchérissement des terrains qui s’est répercuté par une hausse des prix du logement. Mais c’est la « spéculation primitive » inhérente au processus de production à l’origine du territoire urbain qui a fixé, et continue de fixer, la norme dans le processus spéculatif en Espagne.
L’industrie du tourisme représente un secteur en expansion depuis des décennies dans les régions de l’Etat espagnol. Comme toujours la valeur importante est quantitative : le nombre de touristes et les quantités d’argent qu’ils dépensent paraissent être les uniques indicateurs essentiels pour les entrepreneurs touristiques. Et cela fait des décennies que ces indicateurs ne cessent de croître année après année, que le récit du « succès » de l’industrie du tourisme met en avant. Si en 1998 près de 42 millions de touristes internationaux sont venus, « en 2012, le tourisme international a franchi la barre des 60 millions ». En 2015, ce sont plus de 68 millions qui sont arrivés ce qui, selon les statistiques, a représenté une augmentation de 9 % par rapport à 2014 ; et ils ont dépensé plus de 48,3 milliards d’euros. En 2016, « 75,3 millions de touristes étrangers sont venus, ce qui a représenté 77 milliards d’euros de revenus. La dépense moyenne par touriste étant de 1 023 euros » ; toutefois, en raison de séjours plus courts, cette moyenne est en baisse de 2,1 % par rapport à 2015. Nous ne devons, par prévention, pas accorder trop de crédit à ces chiffres : en statistiques comme en économie, il y a beaucoup de « créativité », et il faut toujours garder à l’esprit que les chiffres répondent à des intérêts déterminés.

L’industrie du tourisme, considérée comme « fondamentale pour le développement de l’Espagne » et qui génère tant de propagande officielle, compte à peine pour 12 % du PIB et n’occupe que 9 % de la population active. La majorité des postes sont d’une grande précarité, avec des contrats ultra-courts ou « au noir », les salaires très bas et le travail dur et stressant. Cette exploitation extrême des travailleurs a conduit à ce que les femmes de chambre et femmes de ménage dans les hôtels s’organisent dans un collectif, Las Kellys, pour faire front face à cette précarité des salaires et du travail. Le fait est que cette industrie du tourisme a occasionné d’importants dégâts environnementaux (croisières) et endommagé régions côtières et montagneuses. Les millions de touristes ont besoin d’infrastructures, d’énergie et d’eau en grandes quantités. D’où il s’ensuit que ce qu’ils appellent le bénéfice du tourisme tombe dans les mains de quelques-uns ; pour la majorité d’entre nous, il ne reste que la précarité et la spoliation. On ne peut, par ailleurs, pas oublier que le tourisme n’est pas une industrie productive mais de services et qu’elle est soumise à une grande volatilité ; au cours de cette dernière décennie, par exemple, le tourisme a augmenté dans l’Etat espagnol en partie à cause de divers facteurs qui ont affecté le bassin méditerranéen : il y eut d’abord la guerre dans les Balkans et le démembrement de la Yougoslavie, puis l’instabilité due aux conflits déclenchés par les puissances occidentales en Afrique du Nord et au Proche-Orient.

Barcelone, plus qu’une ville :
un négoce

On peut suivre le fil de l’urbanisme de la bourgeoisie barcelonaise depuis la démolition des anciennes murailles, la construction du quartier de l’Eixample, les expositions universelles de 1888 et 1929, le franquisme et ses événements tels le Congrès eucharistique de 1952, jusqu’aux Olympiades de 1992, le Forum des cultures de 2004, en passant par le 22@ pour en arriver à la spéculation immobilière et touristique actuelle.

L’ingénieur et urbaniste Albert Serratosa, qui travaillait au sein de la municipalité franquiste de Josep Maria de Porcioles depuis la nomination de ce dernier comme maire par Franco en 1957 et qui dirigea, entre autres charges, le Plan général métropolitain en 1965, plaça Pascual Maragall en tant qu’économiste au département d’urbanisme de la mairie où il accéda au poste de responsable des études économiques et financières du plan métropolitain. Ce n’est pas pour rien que le maire olympique a adressé de nombreuses louanges au maire franquiste Porcioles, la plus élogieuse à l’occasion de sa mort après les événements de 1992. De même qu’il emploiera dans la municipalité franquiste en 1968 le politicien et urbaniste Jordi Borja, lui confiant des responsabilités dans le cabinet d’agencement urbain de la ville. Serratosa, leur mentor, deviendra plus tard directeur du Plan territorial de Barcelone (1988-2000) et assistera le conseiller en politique territoriale de la Generalitat, puis présidera l’Institut d’Estudis Territorials de la Generalitat (2004). Si on ajoute à tout cela la figure clé qui a initié l’ère de ce qui nous arrive actuellement, le fasciste Samaranch, avec l’obtention des Jeux olympiques de 1992 et toute la cour que Maragall et les siens lui ont faite, les louanges qu’ils lui ont chantées sur tous les tons… on pourra suivre à la trace le gros fil blanc, qui relie sans interruption la dictature à la transaction « démocratique ».
A quel niveau d’obscénité sociale faut-il en arriver pour que des travailleurs d’agences immobilières chargés de vendre un appartement occupé qualifient les occupants de « vermines » (bichos) ; « immeuble à vendre avec vermines » écrivent-ils dans leurs agendas ou le communiquent dans ce jargon à leurs collègues ou à d’éventuels acheteurs. A partir de là tout est admissible et possible : le harcèlement des occupants, les menaces, les agressions, les entreprises de gros bras…. tout semble permis. En 2007 déjà le Taller contra la violencia inmobilaria y urbanística (Atelier contre la violence immobilière et ­urbanistique) dénonçait le mobbing (12) ; dix ans plus tard, les attaques de voisins par des bandes ont augmenté en nombre et en ­brutalité.

Chaque jour, dans tous les quartiers, non seulement dans le Raval, la Ribera ou le barrio Gótico, mais aussi dans l’Eixample, à Pueblo Nuevo, Sants ou la Barceloneta… nous avons des exemples de blocs entiers achetés par des fonds d’investissement qui se revendent d’un spéculateur à l’autre, des « pases » (13) dans leur jargon, entraînant une hausse artificielle des prix génératrice d’énormes plus-values. Nous en avons un exemple dans les hôtels des Drassanes (14), dont le premier spéculateur qui les a achetés fut le syndicat UGT (15) pour 588 531 euros en vue de construire des logements sociaux et, après que la mairie a modifié le PERI (16), l’a revendu 2,3 millions d’euros ; après plusieurs « pases » spéculatifs, pour finir en macro-complexe hôtelier horrible face aux médiévales Atarazanas qui, pour cette raison, ne sont plus ni bien national ni rien d’autre de comparable. Aujourd’hui Daniel Mòdol, conseiller en architecture, paysage urbain et patrimoine de l’actuel gouvernement municipal, se montre « absolument favorable » à la construction d’hôtels et qualifie le projet d’« exemplaire dans son versant social ». Rien d’étrange à ce que les voisins accusent la municipalité de Barcelone de Colau (17), de manœuvres obscures et de cacher des informations. La politique de la nouvelle municipalité persiste à alimenter l’inertie spéculative dans le même temps où le conseil municipal de Ciutat Vella (18) se fait de la publicité dans les moyens de communication avec une supposée croisade contre la gentrification, tandis que les projets spéculatifs se poursuivent dans la pratique.

Nous pouvons citer plusieurs de ces projets dans tout Barcelone. Pour ne donner qu’un exemple, dans les environs de la place Espanya un fonds spéculatif vient d’acheter trois immeubles entiers, avec « vermines », sans avoir eu à les payer, déposant une simple caution ; et il est en train de les mettre en vente comme appartements de haut standing. Cette bulle spéculative va se gonfler artificiellement jusqu’à ce que l’argent trouve un autre endroit où aller et laisse derrière lui à nouveau tout en ruines.

Que Barcelone soit une ville-simulacre le barrio Gótico, invention de la Lliga Regionalista au début du xxe siècle, conçu sous forme de parc thématique, en offre la preuve. Des maisons ont été détruites, des places ouvertes, des palais remodelés ou refaits à neuf avec les restes de ceux qui avaient été rasés suite à la percée de la Via Layetana. La façade « gothique » de la cathédrale a été construite entre 1887 et 1912, financée par le banquier et politicien Manuel Girona qui en échange fut enterré dans son enceinte. Le centre d’excursion de la rue Paradis est une œuvre de de 1922 de l’architecte Domènech i Muntaner. Le symbole du quartier, le pont « gothique flamboyant » de la rue du Bisbe, a été dessiné par l’architecte de la Députation Joan Rubio et construit en 1929. Le palais Pignatelli, siège du Cercle royal artistique, fut achevé en 1970. L’endroit bombardé par les franquistes, où se trouve la place Sant Felip Neri, a été édifié sur un ancien cimetière qui se trouvait devant l’église. Sa construction fut achevée après 1950. Le célèbre palais du Musée de Calçat a été édifié avec des restes de palais détruits quand fut ouverte l’avenue de la Catedral, aussi dans les années 1950. Le quartier juif, El Call, a été détruit durant le grand progrom contre les Juifs barcelonais de 1391 ; des centaines d’entre eux furent assassinés et les survivants expulsés, la grande majorité des édifices, y compris les synagogues, disparut dans les flammes. Les terrains et les édifices qui restaient furent confisqués par la couronne. Son actuelle indication ne peut que rappeler une absence de mémoire sinistre et intéressée. « Bien que le tourisme soit une activité uniquement dédiée à la consommation, en réalité il dépend de la production d’espaces prêts à être consommés et, à Barcelone, le barrio Gótico fut le premier à être conçu dans ce but. » (A. Cócola) (19). C’est ainsi que l’invention du barrio Gótico par la Lliga Regionalista et sa Sociedad de Atracción de Forasteros (SAF-1908) (20), et sa reconfiguration définitive sous le franquisme, se rattachent à l’enflure de la Barcelone spectaculaire de 1992, des Jeux olympiques, des forums, des festivals, des congrès et autres salons, dont l’existence précarise, complique la vie et met les habitants de la ville au ­supplice.

De 1997 à aujourd’hui, le prix du logement à Barcelone a augmenté de plus de 150 % tandis que la hausse des salaires nets n’atteint pas 35 %. Le prix moyen des locations est passé de 355 euros en 2000 à 625 euros en 2004, et plus de 800 euros actuellement. Barcelone est une des villes les plus chères d’Europe, une de celles qui souffre le plus du chômage, une de celles dont les indices de pauvreté et d’exclusion sont les plus élevés, où il y a de très grandes inégalités et très peu de logements protégés, où existent le plus de précarité du travail et des salaires très bas.
Quel sens peuvent avoir des slogans tels que « Ville refuge » ou « Ville sans murailles » comme ceux dont la municipalité de Barcelone nous bombarde en ce moment ? Ce ne sont que des phrases creuses, pure propagande à l’intérieur du spectacle, du marketing de l’idéologie politicienne institutionnelle. Des phrases sans contenu alors que des êtres humains ne cessent d’être bombardés, assassinés ou expulsés violemment de leurs lieux d’origine en Libye, en Syrie, au Yémen, en Irak, en Afghanistan, etc. par des guerres longues et terribles imposées par les Etats capitalistes occidentaux pour des intérêts politico-économiques. Pendant aussi que les habitants de villes comme Barcelone sont expulsés de leurs quartiers, victimes expiatoires de la guerre économique agressive qui nous éradique. Du haut des institutions, les politiques continuent à parler pour la galerie avec leurs pluies acides de mots creux leur ôtant tout sens, réduits à n’être que du verbiage ou du charabia.

La pratique urbaine qui nous unit contre l’urbanisme
qui nous sépare

La pratique de la ville (les mouvements sociaux urbains), comme toute pratique sociale, est ouverte à toutes les opportunités. L’urbanisme, par contre, pour être urbanisme d’Etat, urbanisme de classe, ferme ces opportunités. La pratique de la ville tend à abolir les séparations tandis que l’urbanisme les fonde en inscrivant la séparation dans la géographie même.
L’urbanisme fige et oriente le développement urbain, modèle la cité selon les nécessités du capital. L’urbaniste nous dit connaître nos besoins, nos désirs et organise notre bonheur par la construction d’un univers concentrationnaire : l’Autorité sait de quoi nous avons besoin ; ce n’est pas un hasard si Le Corbusier (21) avait dédicacé son livre La Cité radieuse (22) à l’Autorité.

L’urbanisme nous sépare. A Barcelone, par exemple, l’écart d’espérance de vie entre les habitants des quartiers de Pedralbes et de Nou Barris est de dix ans en faveur des premiers. La question urbaine est aussi traversée par la lutte des classes. L’urbanisme est ­urbanisme d’Etat. C’est pourquoi l’espace urbain est le lieu du conflit. Conflit et lutte à partir desquels nous pouvons établir une relation sociale entre égaux, sans hiérarchie, où les différences ne se traduisent pas en ­inégalités.
Nous ne voulons pas nous limiter à dénoncer l’urbanisme, bien que passage obligé pour développer une pratique urbaine. Nous voulons ériger d’autres villes où ne règne pas l’inégalité, où le droit à la vie remplace la survie que l’on nous impose, qui autorisent une créativité (poétique) au quotidien.
Nous venons d’une ville, Barcelone des années 1930, 1940, 1950 où le lien social s’exprimait sous diverses formes : la rue, lieu public où se nourrit la vie sociale (quand la rue est liquidée – Le Corbusier – la vie sociale est liquidée et la ville devient cité-dortoir), prolongement de la maison, habitée la nuit par les voisines, terrain de jeu pour les enfants, aujourd’hui détruite par la voiture et son lobby. Les petits commerces, lieux de socialisation pour les femmes, détruits par les supermarchés. Les bistrots, lieux de socialisation pour les hommes, détruits par la télévision. L’oisiveté populaire dans les quartiers, aujourd’hui mercantilisée dans des espaces lucratifs (gymnases, salles de sport…) où l’on privilégie l’individualisme et la compétitivité. Nous ne rappelons pas ce passé par nostalgie ni pour y revenir – nous connaissons très bien ses défauts : pauvreté, religion, patriarcat, soumission… – mais pour comprendre où nous sommes et établir ici et maintenant d’autres rapports sociaux entre égaux en dehors de ceux que le capital établit en conséquence de son mode de production ­marchand.

Nous venons d’une ville, Barcelone de 1936, où le lien social qui se renforce depuis les années 1930 explose en intensité. Les ouvriers s’emparent de la rue : la fête révolutionnaire, le jamais-vu ; la poésie gagne la rue et établit un autre ordre social. La ­question sociale s’étend à la question urbaine, pour peu de temps mais avec une telle intensité qu’il est difficile de ne pas s’en ­souvenir.

De nos jours, Barcelone est en train de cesser d’être une société pour devenir une marchandise. Elle se vend bien. Certains voulaient la vendre à un prix plus élevé que le lucre l’exige. Et le font. D’autres veulent en faire un bien commun, l’okuper (23). Et le font aussi. Conflit inévitable. Si l’Administration ne tolère pas l’okupation, ce n’est pas tant pour l’okupation de quelques maisons mais parce que nous nous okupons de nous-mêmes, la laissant, elle, sans rien à faire.
Se réapproprier de la rue, des objets urbains sans médiation de l’argent qui existe maintenant au travers de l’achat et de la vente. La rue, lieu de rencontre, de non-séparation, d’information et communication, lieu ludique et symbolique, de parole et d’écrit sur les murs qui la délimitent. Réapproprions-nous sa valeur d’usage en liquidant sa valeur d’échange.
Exercer notre droit à la ville, non seulement en nous réappropriant les objets et les services mais aussi en nous réappropriant nos propres vies dans l’espace urbain. Réappropriation qui va nous aider à déployer ce qu’il y a d’humain en nous. Dessiner la ville en accord avec nos besoins, notre vie pour ne pas être obligés d’ajuster nos vies à la ville des urbanistes. Sur la voie de l’exigence à exercer le droit à une santé qui respecte la vie au-delà de l’argent, le droit à un enseignement non compétitif et libre, le droit aux transports publics au-delà des intérêts privés, le droit à un logement qui soutienne besoins et désirs. Tout cela sans la médiation de l’argent, en dehors du lien commercial. Construire une autre ville, une autre économie, une autre politique, une autre information, toutes envahies aujourd’hui par la technique et le capital. Une rue sans voiture, une maison sans télévision et un individu sans écran, les trois objets majeurs de l’espace urbain actuel.

Etcétera
juin 2017
(traduit de l’espagnol par J.-P. V.)

NOTES

(1) Titre d’un ouvrage d’Eduardo Mendoza, La Ciudad de los prodigios, editorial Seix Barral, 1986. Traduction française : La Ville des prodiges, éditions du Seuil, 1988 (nombreuses rééditions au format de poche, coll. « Points ».).
(2) Henri Lefebvre (1901-1991), philosophe français. Je n’ai pas pu retrouver d’où proviennent les citations données ici, et les ai traduites de l’espagnol.
(3) David Harvey (né en 1935), géographe britannique.
(4) Honoré de Balzac (1799-1850), écrivain français. Comme pour Henri Lefebvre, les citations données ici ont été traduites de l’espagnol. Il y a en outre, une erreur de dates dans le texte espagnol : « Ya durante el processo de remodelación de París, llevado a cabo por Haussmann entre 1852 y 1870, Balzac advirtió (…) », Balzac étant mort en 1850.
(5) « Entelequia » dans le texte espagnol. Ce mot provient du grec entelekheia, « énergie agissante et efficace », « principe métaphysique qui détermine un être à une existence définie » selon le dictionnaire Robert.
(6) Les Jeux olympiques de 1992 se sont passés à ­Barcelone.
(7) David Harvey (voir note 3), Rebel Cities : From the Right to the City to the Urban Revolution, 2012 ; non traduit en français.
(8) María Zambrano (1904-1991), philosophe et essayiste espagnole, disciple de José Ortega y Gasset (1883-1955). L’article « La ciudad creación histórica » a paru dans la revue portoricaine La Semana du 22 avril 1964.
(9) Felipe González a été président du gouvernement espagnol entre 1982 et 1996 ; Alfonso Guerra, vice-président de 1982 à 1991 ; et Miguel Boyer, ministre de l’économie et des finances entre 1982 et 1985.
(10) José María Aznar a été président du gouvernement entre 1996 et 2004.
(11) Pascual Maragall a été président de la Generalitat (gouvernement catalan) entre 2003 et 2006 ; il a été remplacé par Joan Clos entre 1997 et 2006. Enrique Tierno Galván a été maire de Madrid entre 1979 et 1986 ; José María Álvarez del Manzano, maire de Madrid entre 1991 et 2003 ; Alberto Ruíz-Gallardón, maire de Madrid entre 1991 et 2003 ; enfin Ana Botella Serrano (épouse de José María Aznar), maire de Madrid entre 2011 et 2015.
12) En anglais dans le texte. Signifie une attaque par une bande de voyous.
(13) Pases : mouvements de la cape pendant que le taureau passe devant le toréador.
(14) Les Drassanes : anciens arsenaux situés près du port de Barcelone.
(15) Unión general de trabajadores (Union générale des travailleurs, social-démocrate).
(16) PERI : Plan de Reforma Interior qui s’applique à chaque zone déterminée de la ville (quartier ou partie d’un quartier) puis est inclu dans le Plan General Metropolitano.
(17) Ada Colau, maire de Barcelone depuis le 13 juin 2015.
(18) La Ville vieille en catalan.
(19) El Barrio Gótico de Barcelona. Planificación del Pasado e Imagen de Marca, de Agustín Cócola Gant, éd. Madroño, 2011, rééd.2014 (https://agustincocolagant.net/ wp-content/uploads/ 2015/03/Barri_gotic.pdf). A.Cócola, investigador post-doctoral au Centre des études géographiques de Lisbonne, puis à l’Académie d’Espagne à Rome. Il a consacré plusieurs articles, livre, conférences, au tourisme et aux classes sociales à Barcelone et notamment au barrio Gótico, tels que La producción de Barcelona como espacio de consumo. Gentrificación, turismo y lucha de clases.
(20) Sociedad de Atracción de Forasteros : Société d’attraction des étrangers.
(21) Charles-Edouard Jeanneret-Gris dit Le Corbusier (1887-1965), architecte et urbaniste français d’origine suisse.
(22) En français dans le texte. Le titre du livre est La Ville radieuse, 1935.
(23) A Barcelone, le mot okupa écrit avec un k, désigne les squatts.

ENCADRE

A Poblenou*, dans la rue Llacuna, à côté de trois grands hôtels déjà ouverts, on est en train de construire deux monstres hôteliers de plus qui menacent de faire s’écrouler les vieilles maisons qui les entourent (pâté de maisons de La Vanguardia, du comte de Godó). Les permis pour travaux ont été délivrés, en toute apparence irrégulièrement, une semaine après que le maire Trias** a perdu les élections. Autre exemple emblématique contestable : dans les rues de Lancaster et Arc del Theatre, la municipalité à récemment dégelé un macro-projet urbanistique datant de 2002, appelé par euphémisme « Plan d’amélioration urbaine », projet opaque pour les voisins qui devrait concerner presque un hectare du quartier. Ce plan, aussi incroyable que cela puisse paraître, laisse totalement la planification urbaine aux mains d’une initiative privée et persiste à promouvoir la destruction de logements populaires pour faire un renflement qui deviendra une place à proximité des Ramblas, dans la ligne qui destine des espaces aux touristes plutôt qu’à des habitations sociales. Cette nouvelle municipalité travaille sans faire de bruit sous couvert de son entreprise publique Bagursa (Barcelona Gestión Urbanística SA, à capital 100 % municipal) pour ouvrir la voie à un autre projet contestable d’investissement privé avec une aide importante d’argent public. Et la nouvelle magistrature d’entonner cette petite chanson burlesque qui veut que « nous ne pouvons rien faire bien que ça aille contre notre volonté, que nous aurions pu en informer les voisins mais que, malheureusement, c’est un projet qui a été décidé auparavant et que nous devons le terminer »… prétexte pour se laver les mains, collaborer avec le système et finalement conforter un autre foyer de spéculation qui va permettre l’expulsion de centaines de voisins prévue par ce projet. En dépit de tous ces discours à propos du bien commun et du social, les faits finissent par démasquer l’idéologie et la propagande parties intégrantes de la politique réelle.

* Poblenou est le nom catalan pour Pueblo Nuevo dont on a parlé plus haut. Il y a souvent dans le texte un passage du catalan à l’espagnol dans les noms propres que je n’ai pas signalé s’il n’apparaissaient qu’une fois, ou plusieurs fois sous le même nom.
** Xavier Trias, maire entre 2011 et 2015.

Propos intempestifs sur les luttes de classes en Tunisie

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2015 – http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=2610)

Les révoltes dans le Maghreb et le Moyen-Orient, passées sous le nom de « printemps arabes », ont commencé en Tunisie le 17 décembre 2010, quand Mohamed Bouazizi, 26 ans, s’immolait devant la préfecture à Sidi Bouzid (centre-ouest de la Tunisie) après que la police municipale lui eut confisqué la marchandise qu’il vendait à la sauvette pour faire vivre sa famille. « A l’écart du centre-ville aux ruelles étroites (…), le quartier Ennour-Gharbi, où vivait Mohamed Bouazizi, a tout d’un bidonville. (…) Au fil des ans, la surexploitation des terres, le pompage excessif de la nappe phréatique et la forte natalité (…) ont peu à peu paupérisé les familles. (…) Entre 2003 et 2008, la région n’a créé, selon l’UGTT, que 710 postes dans l’industrie (1). »

Le soulèvement en Tunisie, étincelle qui allait embraser de nombreux pays du Maghreb et du Moyen-Orient, était contrôlé, presque depuis son début spontané, par les syndicats et quelques partis politiques. Ses buts : du travail et le départ de Zine El-Abidine Ben Ali. Cette dernière revendication s’exprimant dans un mot d’ordre qui fit florès : « Ben Ali dégage ! », rappelant le « ¡ Que se vayan todos ! » des mouvements sud-­américains.

Deux camps, imparfaitement définis au moment de l’action, se retrouvaient face à face : d’un côté, les partis politiques, syndicats, la pègre et les policiers se regroupaient face à un mouvement dont le futur pouvait menacer leurs prébendes ; de l’autre côté, un mélange de travailleurs, de classes moyennes, d’intellectuels, etc. (2), que j’appellerais « le peuple » faute d’un mot meilleur pour nommer ces Tunisiens ayant participé aux manifestations des jours précédents, se divisait en ces diverses composantes, impuissant à imposer les changements auxquels tous les participants aspiraient faute de parvenir à concilier des intérêts trop dissemblables.

Les classes sociales dominantes

De 1970 à 2010 la Tunisie a connu un lent processus de mutation de la société menant à l’émergence de nouveaux rapport de classes. Jusqu’en 2011, l’accumulation capitaliste ne reposait pas sur une production marchande mais sur une appropriation de la richesse par la classe dirigeante. Une classe compradore enrichie par l’importation de marchandises plutôt que par la production locale (3). Les changements les plus importants ont commencé à se faire jour dans les années 1980 avec l’application des principes du libéralisme économique prôné par Milton Friedmann (1912-2006) et ses Chicago boys, apportant paupérisation accrue des classes laborieuses, précarité du travail et incertitudes pour le futur (4).

Les classes moyennes, qui formèrent le gros des troupes insurgées en 2011, impliquées dans le tissu économique, voulaient la fin de cette frange de la bourgeoisie rentière et prédatrice. Elle voulait le capitalisme sans les bouleversements sociaux qu’il entraîne dans son sillage, et pour cela se réfugiait volontiers dans la religion.

En Tunisie, contrairement à ce qui se passait dans d’autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient, les relations sociales avaient rompu avec le tribalisme, quoique persiste encore de nos jours une forme de clanisme qui s’en rapproche, et les griffes de l’armée avaient été limées par les gouvernements successifs de Bourguiba (1957-1987) et de Ben Ali (1987-2011), qui se méfiaient des militaires. Une solution à l’égyptienne ne pouvait pas émerger en Tunisie en 2010-2011. Une situation qui se modifie actuellement, l’armée prenant de plus en plus de poids en conséquence de la lutte à la fois contre le terrorisme et contre le mouvement ouvrier dans les usines.

La bourgeoisie est cette même classe que partout ailleurs sous le capitalisme en développement. Loin de constituer une classe homogène, elle se compose en Tunisie de trois segments, aux intérêts divergents malgré leur accord sur le but final qui est de faire émerger un capitalisme autochtone : cette fraction prédatrice dont j’ai déjà parlé, une élite, ou aspirant à le devenir, improductive, et des entrepreneurs. Ce sont ces deux dernières fractions qui ont été le moteur des « printemps arabes », bien que le gros des troupes eût été constitué d’éléments issus des classes laborieuses. C’est la première qui a momentanément repris le pouvoir, en 2014, avec l’élection à la présidence de Caïd Essebsi du parti Nidaa Tounès, entreprise de recyclage des anciens cadres du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Zine El-Abidine Ben Ali maintenant dissous ; prétendument laïque, il s’est empressé de composer une coalition gouvernementale avec le parti de l’islam politique, Ennahda, lui-même au pouvoir entre 2011 et 2014.

Les classes laborieuses

J’utilise de préférence « classes laborieuses », au pluriel, non parce que j’abonderais dans cette idée fausse que les ouvriers auraient disparu de la planète, ou seraient en déclin permanent (5) , mais parce que la composition des classes laborieuses a profondément changé depuis le xixe siècle : la tertiarisation des métiers, la précarisation des statuts et la flexibilisation des horaires de travail sont venues s’ajouter au fossé entre travailleurs qualifiés et travailleurs non qualifiés. Des différences de conditions qui, comme je l’ai relevé plus haut pour les classes dominantes, n’empêchent pas une communauté de destin.

L’industrie tunisienne n’est riche aujourd’hui que d’emplois peu qualifiés, dans le textile, dans les centres d’appels, dans l’extraction de matières premières, etc. bien que le pays semble vouloir se diversifier avec un secteur des technologies numériques qui pèserait plus de 7 % dans le produit intérieur brut (PIB) et dépasserait, depuis 2015, celui du tourisme (6). Aux divisions entre travailleurs, mentionnées peu auparavant, s’ajoute une nette division géographique entre régions intérieures pauvres survivant de l’industrie et d’une agriculture de subsistance, et régions côtières riches vivant du tourisme et du secteur tertiaire.

En outre, « 40,8 % de la population tunisienne a moins de 25 ans (60 % moins de 30 ans) ; 34,6 % des 19-24 ans sont étudiants (11 000 en 1971 ; 340 392 en 2007) ; 1 jeune sur 3 est au chômage (…). Le taux de chômage des moins de 30 ans (30 %) est le plus élevé des pays du Maghreb (7). » Ce qui entraîne les diplômés à concurrencer directement les non-diplômés dans l’occupation de postes sans qualification, à bas salaires et souvent précaires. Ce prolétariat nouveau est atypique. Cependant, aujourd’hui les rapports de classes en Tunisie sont ceux qui s’approchent le plus, parmi les pays du Maghreb, de ceux qui ont cours actuellement en Europe par suite de la soumission accrue des travailleurs au salariat et de leur paupérisation. Il s’en éloigne toutefois en ce que les relations personnelles restent marquées par une appartenance territoriale et familiale forte, typique d’une société précapitaliste.

Comme dans de nombreux autres pays, les classes laborieuses en Tunisie ne sont pas regroupées physiquement dans de grandes unités manufacturières, mais vivent au gré du travail qui leur est proposé ; et si elles peuvent se trouver regroupées dans certains quartiers des grandes villes ou dans de petits villages à la composition relativement homogène, ce n’est pas sur la base de l’emploi mais sur la base du clan. Des relations familiales ou territoriales qui naissent de l’enclavement de ces régions de l’intérieur du pays, imparfaitement reliées par des infrastructures déficientes, une situation à laquelle le gouvernement de Tunis n’a jamais cherché à remédier. Ces relations territoriales et familiales se reproduisant dans les quartiers urbains de l’ensemble du pays. Cette configuration particulière des classes laborieuses tunisiennes les préserve presque totalement des discours idéologiques, hormis celui de la religion.

Ces brèves considérations sur les classes laborieuses demeureraient incomplètes si je n’abordais pas la question migratoire. Depuis les années 1990, les migrations sont devenues un mode de vie ordinaire presque dans le monde entier. Contrairement à une opinion répandue, les migrants ne se dirigent pas pour l’essentiel vers l’Europe mais majoritairement vers des pays voisins, ou à l’intérieur de leur pays même. La Tunisie reçoit une part des migrants de Libye et d’Afrique subsaharienne qui cherchent à rejoindre l’Europe et d’autres prêts à chercher une vie meilleure en Tunisie. Deux objectifs difficiles à atteindre, pour les premiers parce que l’île italienne de Lampedusa est hors de portée à partir des côtes tunisiennes verrouillées depuis la vague de départs après la révolution de 2011 ; et pour les seconds parce qu’il n’y a pas beaucoup de travail en Tunisie, d’autant moins pour les Subsahariens sujets au racisme qui sévit dans l’ensemble des pays du Maghreb (8). Ces Subsahariens bouleversent les habitudes d’une société tunisienne demeurée relativement fermée sur l’extérieur malgré le tourisme, les touristes étant maintenus en marge dans des enclaves sélectionnées.

Enfin, il y a aussi une émigration des Tunisiens vers d’autres pays, dont les pays européens. Là encore, contrairement aux idées reçues, l’émigration vers l’Europe des ressortissants du Maghreb ne concerne presque plus de jeunes hommes analphabètes comme dans l’après-deuxième-guerre-mondiale, mais des hommes et des femmes (ces dernières sont nombreuses à tenter seules l’aventure), très souvent éduqués, qui viennent concurrencer les travailleurs européens dans les emplois non qualifiés que l’Europe leur propose par défaut de reconnaissance de leurs compétences. Situation qui, si elle permet de libérer la pression sur les classes laborieuses dans leur pays d’origine, permet aux patrons européens et autres de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas dans tous les pays européens.

Deux conflits exemplaires

Je ne chercherai pas à fournir une liste exhaustive des dernières grèves dans le pays depuis 2011, dont il y a sans doute un bon nombre qui ne sont pas recensées en Tunisie même. J’en ai sélectionné deux qui m’ont paru poser des questions spécifiques ayant valeur universelle : la première implique des chômeurs qui ont occupé un des quatre sites de production de phosphate dans le bassin de Gafsa et la seconde concerne des ouvrières du textile qui ont tenté de reprendre leur entreprise en faillite sous forme de SCOP (Société coopérative ouvrière et participative).

Le bassin de Gafsa ne vit quasiment que du phosphate (9). Le travail y est rude et dangereux, mais les déshérités de cette région du centre de la Tunisie n’ont aucune autre perspective que celle d’entrer à la mine ou de fuir la région s’ils veulent échapper au travail ingrat de la terre. Peu importe les dégâts environnementaux (épuisement de la nappe phréatique) et sanitaires (taux élevé de cancers). Depuis 2011, le bassin est en proie à des mouvements sociaux récurrents sur ses quatre sites, Redeyef, Moularès, Metlaoui et Midhilla. On n’y extrait péniblement plus que 40 % environ du tonnage de phosphate d’avant la révolution ; en quelques années, la Tunisie a été rétrogradée du cinquième au huitième rang mondial des producteurs. L’industrie du phosphate et de ses dérivés chimiques qui contribuait jusqu’à récemment à 4 % du PIB et représentait 15 % des exportations nationales, semble s’asphyxier inexorablement.

Fondée en 1897, à l’époque coloniale, la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa, devenue plus tard Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) a longtemps régné en maître dans cette région du centre de la Tunisie. Etre salarié de la CPG conférait un statut envié (salaires élevés par rapport aux normes locales, sécurité sociale,…), fruit d’une cogestion avec la branche locale de l’Union générale du travail tunisien (UGTT). Depuis la mécanisation et la vague de restructuration des années 1970, la CPG et le Groupe chimique tunisien qui lui est associé, surtout producteur d’engrais, ont cessé de fournir les emplois providentiels.

En 2016, 150 personnes ont entravé l’extraction de phosphate à Redeyef pendant plusieurs mois sans susciter aucune intervention, ni policière ni politique. La particularité de cette agitation sociale dans le bassin de Gafsa est que, les ouvriers syndiqués à l’UGTT faisant rarement grève, les protestataires étaient des chômeurs, bloquant sites de production ou chemins de fer souvent contre le vœu des syndicats, dans l’espoir d’être recrutés. Dans cette région, le taux de chômage des diplômés est de 38,7 % contre 20,2 % au niveau national et le taux de pauvreté de 30,9 % contre 15 %. Afin d’éviter le pire pour le pouvoir central et local, la CPG et le Groupe chimique tunisien étaient jusqu’à maintenant contraints de recruter contre toute logique économique : depuis 2011, les effectifs cumulés des deux entreprises et de leurs entités satellites ont bondi de 9 000 à près de 27 000 salariés, alors que la production de phosphate chutait de 8 millions de tonnes par an à 3,5 millions. Mais les caisses sont dorénavant vides.

Quant au deuxième conflit, il concerne la tentative, et son échec, par des ouvrières de reprendre leur usine après sa mise en faillite (10). L’usine textile Mamotex qui produisait des déguisements de carnaval a été déclarée en faillite, en janvier 2016 par son patron, Mohammed Driss, parce qu’il ne pouvait plus payer les salaires de ses ouvrières. Cette usine est située à Chebba, dans le gouvernorat de Mahdia, dans le centre-est de la Tunisie.

Soixante-dix ouvrières de cette usine ayant conclu un accord avec le patron, l’Etat et l’UGTT ont tenté de reprendre l’usine afin de pouvoir préserver leur emploi. Elles pensaient pouvoir rouvrir l’usine à partir de mars 2016, mais Sodrico, entreprise de Mahdia qui fournit Mamotex en tissu, a exercé de fortes pressions sur les ouvrières pour qu’elles renoncent à cette expérience, entraînant la faillite de Mamotex. Sami Driss, directeur de Sodrico et cousin de Mohammed, l’ex-propriétaire de Mamotex, ayant refusé de reprendre les livraisons de tissu, les ouvrières savaient que retourner devant la justice signifierait de toutes les façons la faillite de l’usine et la fin de leur lutte. Certaines ont donc commencé à rechercher du travail dans des usines de Chebba, s’exposant à reprendre des conditions de travail difficiles dans un secteur textile en crise.

Luttes des classes

Les luttes des classes ne sont pas nées des « printemps arabes ». Mais elles ont été, comme partout dans le monde, ignorées au profit d’un engouement pour un phénomène nouveau qui se fait jour depuis au moins une décennie dans les mouvements sociaux, qui occupent des lieux publics sur une durée plus ou moins longue, avec des mots d’ordre réduits à une ou plusieurs revendications concrètes. En ce sens, on peut comparer le mouvement insurrectionnel en Tunisie aux mouvements des « ¡ Que se vayan todos ! » en Argentine et dans d’autres pays d’Amérique latine, des Indignados en Espagne ou d’Occupy Wall Street aux Etats-Unis, de Nuit debout en France – dans lesquels des foules ont occupé des lieux publics en vue d’atteindre un but précis (la chute d’un dictateur, la révocation d’un ou plusieurs gouvernants, l’expression d’un ras-le-bol, etc.).

Ces mouvements rassemblent des foules composites dans lesquelles la classe ouvrière, quand elle y participe, ne sert que de masse de manœuvres. Ces occupations, dont certains ont cru qu’elles annonçaient un renouveau des luttes contre le capitalisme, n’ont au total mobilisé qu’un conglomérat de citoyens. Comme autrefois certains militants ouvriers occupaient généralement leurs usines alors que la classe ouvrière profitait de la grève pour fuir le lieu de son exploitation, ceux qui ont occupé les places des grandes villes en Espagne, aux Etats-Unis et en France (11) ont échoué.

En Tunisie, pour ne remonter que quelques décennies en arrière, les classes laborieuses ont lutté contre les pouvoirs économique et politique, souvent dans le silence assourdissant des milieux citoyens : citons en janvier 1978 plusieurs soulèvements qui ont secoué la Tunisie avant d’être impitoyablement écrasés ; en décembre 1983-janvier 1984, ce fut le tour des émeutes du pain ; en 2008, une grande grève dans le bassin minier de Gafsa fut aussi violemment réprimée.

Les deux exemples de conflits donnés dans le paragraphe précédent se sont déroulés dans le centre du pays, d’où était originaire Mohamed Bouazizi ; une remarque qui n’est pas sans importance en Tunisie, un territoire coupé en deux géographiquement, entre régions intérieures et régions côtières, coupure qui recouvre une division économique et sociale entre leurs habitants respectifs. Quoiqu’il y ait des mouvements migratoires entre l’une et l’autre parties du pays, ils semblent plus limités qu’entre ces gouvernorats du centre et l’étranger, migrations économiques et départs pour le djihad (au total, selon l’ONU, 5 500 Tunisiens ont rejoint les rangs de groupes djihadistes en Irak, en Syrie et en Libye, 6 000 selon le Soufan Group, un institut américain. Proportionnellement à sa population de 11 millions d’habitants, la Tunisie est le plus important pourvoyeur de djihadistes) (12).

La combativité ouvrière est généralement canalisée par le syndicat UGTT, partisan d’une cogestion du capitalisme et soutien de tous les gouvernements passés et présents. Les deux conflits relevés plus haut en témoignent : une frange de cette classe ouvrière sait prendre son destin en main, contre l’UGTT s’il le faut. Des combats autonomes, non par suite d’un discours préétabli mais des mauvaises conditions socio-économiques : ceux de Gafsa réclamaient d’être embauchés par l’Etat, garantie d’un bon salaire et de meilleures conditions de travail que dans le privé.

Ils auraient pu approuver ce Marocain qui disait : « “Quand tu es ouvrier à l’Office chérifien des phosphates, tu gagnes 10 000 dirhams par mois [920 euros] et en plus tu as les aides [au logement et à la santé]”, explique Houcine Djamal, les yeux brillants d’envie » bien que son père, ancien de l’OCP, soit mort depuis longtemps d’un cancer causé, selon son fils, par l’inhalation de poussières phosphatées (13). Ou bien, sur l’autre berge de l’océan Atlantique, ce Mexicain : « Pour M. Ochoa, qui a traversé illégalement la frontière américaine à trois reprises, “Mieux vaut risquer notre vie dans le désert, plutôt que vivre misérablement dans un pays qui n’est plus le nôtre [le Mexique]” (14) » Seules les nécessités économiques permettent de comprendre pourquoi des jeunes gens vont se ruiner la santé et raccourcir leur vie dans des tâches dangereuses pour un salaire de misère. Mais en creux, ce que ces travailleurs expriment, sans le théoriser, c’est que comme tout travailleur ils détestent spontanément le travail salarié et n’y consentent que contraints et forcés en fonction du salaire et des conditions de travail qui leur sont proposés.

Quant à l’expérience des ouvrières de Mamotex, l’erreur serait de regarder cette action comme volontairement autogestionnaire. La théorie de l’autogestion appartient à des militants en mal de réflexion sur les luttes de classes aujourd’hui. Les temps sont passés où une aristocratie laborieuse dotée de bons revenus et de menus avantages jouissait d’un rapport de forces favorable à ses intérêts et ne connaissait pas la peur du lendemain. Des millions de sujets du marché du travail subissent des statuts salariaux au rabais qui n’accordent plus aucune qualité au travailleur, et les classes laborieuses se battent pour leur survie matérielle. Dans le cas de Mamotex, la société tunisienne a été attaquée dans ses fondements mêmes, la double soumission à l’ordre patronal et patriarcal.

D’autres conflits

D’autres combats se mènent depuis 2016, qui paraissent témoigner d’un regain des tensions sociales. Selon le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), la Tunisie a été le théâtre, en mars de cette année, de 1 089 protestations, en hausse de 14,7 % par rapport à février (15). Il est illusoire de s’imaginer que les classes laborieuses se battraient pour la démocratie : à long terme chacun se rend compte que cette démocratie n’est qu’un hochet destiné à le distraire de la volonté qui est celle des classes dominantes de rétablir l’ordre économique, pour les entrepreneurs, la liberté d’exploitation de la force de travail, et pour les classes moyennes, la possibilité de grimper dans l’échelle ­sociale.

La Tunisie n’en finit pas de buter sur la question sociale. Par exemple, à Le Kef, cité du nord-ouest tunisien, une usine de câbles à capitaux allemands, affiliée au groupe Coroplast, un équipementier automobile, envisageait de délocaliser sa production à Hammamet, fleuron touristique du Sahel tunisien, dans le nord-est du pays. Au début avril 2017 les travailleurs, en majorité des femmes, se sont battus contre la fermeture annoncée de cette usine qui emploie 430 personnes (16). Je ne possède pas plus d’informations.

En octobre 2016, la vente aux enchères de dattes de la société Stil à Jemna, gouvernorat de Kébili, par l’Association de protection des oasis de Jemna, déclenchait une polémique politique. Cette association gère le domaine de Henchir Maâmar en dehors de tout cadre légal et construit des salles de classe, des dispensaires, des salles de sport et rénove les postes de police et de la Garde nationale avec l’argent qu’elle récolte chaque année depuis 2011. Cette année, le gouvernement central semble s’être inquiété à la fois de cette situation et du manque à gagner en impôts qui en résulte. Est venu s’y ajouter le fait que la vente de 2016 a profité à un homme d’affaires en relations avec le parti islamiste Ennahda… qui participe au gouvernement actuel. La polémique qui s’en est suivie est remontée jusqu’au sommet de l’Etat et a déclenché une vague de commentaires sur Internet (17). Je ne veux pas prendre position dans une affaire que je ne connais pas, mais souligner que de nombreux citoyens y ont vu une manœuvre des islamistes pour déstabiliser l’Etat et d’autres une manœuvre pour discréditer l’islam en discréditant Ennahda. Signe que le capitalisme remplit son office révolutionnaire en Tunisie en déchirant le voile des illusions religieuses et politiques pour les remplacer par la brutalité sans fard du pouvoir de l’argent.

A court terme, ce sont les grèves qui affectent les secteurs pétrolier et gazier qui restent les plus dommageables pour le gouvernement. En janvier 2016, des diplômés chômeurs ont bloqué l’accès au site de l’entreprise Petrofac sur l’archipel de Kerkennah, un groupe d’îles au large de la ville de Sfax. Cette entreprise fournit 1 million de m³ de gaz par jour qui correspondent à environ 12,5 % des besoins du pays. Dans cette région, le chômage s’élève officiellement à 5,5 % de la population en âge de travailler, un taux beaucoup moins élevé que dans le reste de la Tunisie. Comme dans de nombreux pays dans le monde, ce chômage touche plutôt la jeunesse et celle qui est éduquée constate que les études qu’elle a suivies ne tient pas les promesses d’une survie meilleure que celle de ses parents, souvent même pire. Dans les îles de Kerkannah, l’entreprise Petrofac a décidé, en 2015, de ne plus abonder financièrement un fonds destiné à indemniser les chômeurs et le gouvernement tarde à développer l’économie locale. C’est ainsi que, soutenus par l’UGTT et l’Union des diplômés chômeurs (UDC), des jeunes soutenus par la population ont empêché l’accès au site de Petrofac, déclenchant la colère de ses dirigeants et l’intervention massive de la police pour déloger les protestataires.

Plus récemment, en mars de cette année, des ouvriers de la Société de développement et d’exploitation du permis pétrolier du Sud (Sodeps) ont touché la production dans les champs pétroliers près de Tataouine (sud-est) ainsi que le siège social à Tunis, malgré les tentatives des syndicats d’empêcher la grève qui, à l’incitation du syndicat Union générale du travail (UGT), avait été repoussée trois fois. Là encore, l’intervention des partis politiques et des syndicats est trouble et je ne veux pas en discuter faute de connaissances. Il est cependant intéressant de noter une évolution dans l’action gouvernementale qui, au lieu de chercher un compromis que les finances publiques ne lui permettent plus d’assumer, est tentée de réduire la question sociale à une simple question sécuritaire.

Dès le mois de septembre 2016 le ministre tunisien de la Défense, Farhat Horchani, appelait à renforcer le rôle de l’armée dans un pays où Bourguiba et Ben Ali l’avait muselée par méfiance, sous prétexte de lutter contre le terrorisme (18). Puis, en avril de cette année, il ne cachait plus ses intentions en ce qui concernait les sites pétroliers autour de Tataouine. Des déclarations reprises par le président de la République, Béji Caïd Essebsi, qui affirmait le 10 mai : « (…) “le processus démocratique en Tunisie est menacé”. Face à l’agitation sociale récurrente dont le pays est le théâtre, le chef de l’Etat a annoncé que “l’armée” allait “protéger les sites de production”, en particulier les zones d’extraction de pétrole et de phosphates perturbées par des protestataires (19). » Dans le même temps, il annonçait un projet de loi sur « la réconciliation économique » visant à amnistier, sous certaines conditions, tout homme d’affaires ou cadre administratif impliqués dans des affaires de corruption sous le régime de Ben Ali.

Les anciennes classes dominantes qui étaient revenues au pouvoir grâce à la reprise de quelques exigences du mouvement anti-Ben Ali doivent maintenant, pour cause de faiblesse, faire appel à sa fraction entrepreneuriale ou à l’armée. Les classes laborieuses tunisiennes vont se voir imposer une accélération de l’entrée de la Tunisie dans le cours de la mondialisation, ou la guerre civile.

On ne peut occulter les dimensions géopolitiques des affrontements dans toute la région moyen-orientale, mais la désintégration sociale aujourd’hui en Tunisie s’explique essentiellement par des dynamiques internes. Or, une guerre civile ou une guerre régionale donneraient un coup d’arrêt aux luttes de classes en Tunisie. Les récents mouvements ont replacé les classes laborieuses au centre de la question sociale, principalement parce que nombre de mobilisations sont pour l’essentiel l’œuvre de gens non organisés non inféodés aux partis et syndicats. Mais, mis à part une guerre qui retarderait de plusieurs années la lutte des classes, les faiblesses des classes laborieuses tunisiennes, menacées dans leur existence quotidienne par l’évolution des mœurs qu’entraînerait l’émergence d’une classe bourgeoise forte, pourraient aussi leur faire trouver dans la religion et le conservatisme social un supposé remède aux effets des transformations vertigineuses de la société tunisienne.

J.-P. V.

Notes

(1) Le Monde, 13 janvier 2011.
(2) Le Monde, 20 janvier 2011.
(3) Hamit Bozarslan, Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (CNRS éditions, 2015). Hamit Bozarslan est docteur en histoire et en sciences politiques, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (p. 4 de couverture). Si le lecteur peut trouver de-ci de-là quelques passages jargonnant, il en trouvera peu ; ce qui est remarquable pour un universitaire. Dans ce livre, Hamit Bozarslan place son analyse sous le triple signe de Ibn Khaldûn (1332-1406), Alexis de Tocqueville (1805-1859) et Karl Marx (1818-1883), et sans céder à la facilité de confondre raison et comparaison, rapporte, avec pertinence, les « printemps arabes » aux révolutions démocratiques de 1848 en Europe. Il écrit : « selon [Marx et De Tocqueville], la dynamique principale de la révolution de 1848 résidait dans la lutte des classes, dont on a oublié l’extraordinaire dureté dans l’Europe du xixe siècle. » (p. 51).
(4) Hamit Bozarslan, op. cit., p. 55.
(5) Pour cette discussion sur le prétendu déclin des classes laborieuses, je renvoie aux ouvrages de Simon Rubak, La classe ouvrière est en expansion permanente et Classes laborieuses et révolution (éditions Spartacus, respectivement 1972 et 1979), dont l’ancienneté n’a pas invalidé l’analyse.
(6) Le Monde, 29 novembre 2016.
(7) Le Monde, 20 janvier 2011. Sur la situation économique de la Tunisie, voir aussi (tableau ci-dessus) les chiffres donnés par la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (Coface).
(8) Le gouvernement marocain tente de circonscrire actuellement ce racisme atavique par plusieurs mesures ; pour des raisons éminemment politiques, le Maroc désirant réintégrer l’Organisation de l’unité africaine (OUA), créée en 1963, que le pays avait quittée en 1984. Pour cela, « le Maroc possède un atout maître : la Tidjaniya, confrérie soufie la plus répandue en Afrique de l’Ouest, dont l’un des lieux saints et le plus visité pas ses adeptes – le mausolée du fondateur Ahmed Tidjani, mort en 1815 – est situé dans la ville marocaine de Fès. (…) Le Maroc est devenu le deuxième investisseur africain sur le continent, après l’Afrique du Sud. La moitié de ses investissements directs étrangers va vers l’Afrique subsahariennne. (…) Le pays accorde de nombreusess bourses d’études : la moitié des 16 000 étudiants subsahariens présents au Maroc en bénéficient. (…) Si le racisme envers les Subsahariens reste fort au Maroc et dans les autres pays du Maghreb, le royaume fait en sorte depuis quelques années d’apparaître comme une terre d’immigration. En décembre 2016, alors que l’Algérie expulsait manu militari quelque 1 500 Subsahariens en situation illégale, le roi annonçait une vaste opération de régularisation au Maroc. La deuxième depuis 2014. » (Le Monde, 29-30 janvier 2017.)
(9) Tous les renseignements sur Gafsa sont extraits du journal Le Monde du 8 juillet 2016.
(10) Je remercie Henri et François qui ont attiré mon attention sur ce conflit en me transmettant des informations qu’ils ont reçues par Internet de H. H. Auteur de l’article « Tunisie. La misère de Kasserine » paru dans Echanges n° 154, H. H. se présente dans un de ses courriels comme « accompagnateur des entrepreneurs sociaux ».
(11) Pour l’Espagne, Corsino Vela, « En Espagne, la révolte citadine de mai 2011 : malaise social et régénération démocratique » et « Indignes et indignés » dans Echanges n° 137 (été 2011) ; Q., « Lettre d’Espagne. “Indignés à Barcelone”, dans les quartiers » et, une autre opinion, H. S., « Quelles perspectives ? Violence ou non-violence ? Indignation ou révolte ? » dans Echanges n° 138 (automne 2011). Pour les Etats-Unis, Will Barnes, « “Occupy Wall Street”, une impasse populiste de gauche ? » dans Echanges n° 138. Pour la France, H. S., « Un patchwork, expression d’un ras-le bol généralisé, Nuit debout » et les remarques de Gérard Bad sur cet article dans Echanges n° 155.
(12) Le Monde, 27 décembre 2016. Qui ajoute : « (…) Anis Amri [auteur de l’attentat à Berlin le lundi 19 décembre 2016], citoyen tunisien de 24 ans, originaire de la région de Kairouan (Centre-Est). (…) Mohamed Lahouaiej Bouhlel [auteur de l’attentat à Nice le 14 juillet 2016], âgé de 31 ans et originaire de M’saken (dans l’est du pays). En Tunisie même, les attentats les plus meutriers de ces dernières années ont été commis par des jeunes du pays. Dans la station balnéaire de Port El-Kantaoui, près de Sousse, Seifeddine Rezgui, 23 ans, originaire du Kef (Nord), avait tué 38 touristes sur la plage d’un hôtel le 26 juin 2015. Quelques mois plus tôt, le 18 mars 2015, la tuerie du musée du Bardo à Tunis (22 morts) avait été perpétrée par un commando de deux assaillants âgés de 20 et 27 ans, passés par la Libye. »
(13) Pierre Daum, « Le Maroc pétrifié par son roi », Le Monde diplomatique, octobre 2016.
(14) Le Monde, 12 avril 2017.
(15) Le Monde, 18 avril 2017.
(16) Ibid.
(17) Informations fournies par H. H. par courriel ainsi que celles qui suivent sur Petrofac.
(18) « La Tunisie n’a jamais été militarisée. (…) Nous devons d’abord nous équiper, et nous avons commencé
à acheter des équipements adaptés à la lutte contre le terrorisme. (…) Nous voulons bâtir une nouvelle génération militaire, et nous préparons un nouveau cadre juridique pour la protection de nos forces armées. (…) La protection de la frontière tunisienne est aussi une protection de l’Europe. Les armes utilisées pour l’attentat de Charlie Hebdo sont passées par la frontière tuniso-libyenne. (…) » (Le Monde, 8 septembre 2016).
(19) Le Monde, 12 mai 2017.

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La protestation gagne du terrain dans le Sud tunisien

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États-Unis – l’Élection présidentielle américaine vue d’Alabama

Ici, dans le nord de l’Alabama, derrière la façade polie qu’adoptent les gens du « Sud profond » pour masquer leurs sentiments réels, le résultat de l’élection présidentielle américaine était prévisible. En Alabama, les Républicains tiennent le système politique depuis des années, et puisque Jeff Sessions a rapidement fait savoir qu’il soutenait Trump (1), personne n’a été surpris que ce dernier l’emporte avec une majorité écrasante des votes qui se sont exprimés. Mais par-delà les statistiques abstraites et désincarnées, ce qui m’a surpris sur le terrain a été le peu d’enthousiasme manifesté à l’égard des candidats, quels qu’ils soient. Par exemple, en circulant dans Huntsville, j’ai vu peu de pancartes électorales sur les pelouses de la classe ouvrière ou de la classe moyenne.

Voici quelques anecdotes concernant cette élection, avec toutes les limitations que comporte le genre :

– une femme noire, mère célibataire vivant dans une cité HLM, m’a dit être résolument en faveur de Sanders ;
– à Birmingham, un Blanc plus âgé, correspondant à l’idée stéréotypée qu’on se fait d’un homme du Sud, vétéran du Vietnam, travailleur pénitentiaire avec qui j’ai travaillé, et qui, de son propre aveu, a été licencié pour avoir tabassé un détenu, était partisan de [Hillary] Clinton et, de manière réfléchie, ne cessait de critiquer le capitalisme pendant nos discussions dans l’équipe de nuit. Il y a longtemps que je n’avais pas assisté à un dialogue aussi puissant que celui qui s’est tenu entre lui et une assistante noire d’une vingtaine d’années : elle lui parlait du comportement lamentable de la police dans les quartiers noirs, et lui parlait de la rébellion d’Attica (2) qu’il soutenait.
Entre parenthèses, le « politiquement correct » n’existe pas entre les travailleurs noirs et blancs, qui s’engagent spontanément dans ce genre de discussions approfondies sur des sujets sensibles sans adopter les poses contraintes caractéristiques de ce genre de discussions dans les cercles de la classe moyenne libérale de gauche ;
– en travaillant ailleurs, j’ai rencontré une femme blanche originaire de l’Alabama rural et fiancée à un soldat de Fort Benning ; elle m’a expliqué qu’elle espérait vivement la suppression de l’Obamacare, tout en se plaignant de l’insuffisance de nos prestations de santé. Mais une semaine plus tard, elle me confiait qu’elle détestait vraiment Trump ;
– par ailleurs, les Noirs se méfiaient unanimement de Trump, mais cette méfiance s’accompagnait généralement d’un respect dépourvu d’esprit critique à l’égard d’Obama ; une personne noire de ma connaissance parlait du couple Obama comme de « notre roi et notre reine ».

Rétrospectivement, le succès de Trump trouve son origine dans le rassemblement national du Tea Party à [Washington] D C. Contrairement à ce qu’en dit la gauche, qui l’accusait d’être une « création artificielle » sans base populaire, il s’agissait vraiment d’un authentique élan. Nombre de ceux qui y assistaient portaient des bandanas, étaient vêtus de cuir ou de jeans usés et parlaient avec les accents traînants du Sud. Faisant preuve d’une confusion typiquement américaine, ils étaient en colère à la fois contre le sauvetage des banques et contre ceux qui touchaient une aide du gouvernement suite à la saisie de leurs biens.

Un jeune anarchiste circulait dans la foule avec une pancarte de sa fabrication critiquant le sauvetage des banques et tentant d’engager un dialogue. Je l’ai suivi pour entendre ce qu’il disait. A ma grande surprise, il a obtenu une réaction positive, et même les discussions les plus passionnées se sont déroulées dans un respect mutuel. Que se serait-il passé s’il y en avait eu des centaines comme lui ? Cependant, on voyait déjà les délégués malins des Républicains dans leurs costumes Brook Brothers prendre la relève en contrôlant la scène et bien entendu, ils ont eu tôt fait d’utiliser les minables du Tea Party puis de s’en débarrasser.

Ailleurs dans le rassemblement, j’ai assisté à une scène différente. Il y avait là un couple, correspondant au stéréotype haut de gamme de Georgetown (3), soigneusement coiffés et vêtus de coûteux survêtements de marque ; ils regardaient fixement devant eux comme une paire de Buckingham Guards et tenaient une énorme pancarte où l’on pouvait lire ceci : « Toute critique du président Obama est raciste. » Aucune tentative de dialogue, rien que des sourires pâles qui suaient une prétendue supériorité morale absolument insupportable. Lorsque j’y repense, je suis convaincu qu’il s’agissait de délégués du Parti démocrate, plantés là pour provoquer un affrontement auquel on aurait fait de la publicité afin de « prouver » le racisme du Tea Party. (Les Démocrates ont recyclé la même tactique du coup bas pendant la campagne contre Trump et ses partisans.) La gauche américaine, que n’étouffe pas l’autocritique, n’y a vu que du feu et s’est opposée à toute tentative d’attirer à elle ceux qui soutenaient mollement Trump, et elle a choisi de cataloguer TOUS les partisans de Trump parmi les nationalistes blancs, fascistes et racistes.

Quant à dire que voter Trump était une réaction raciste de la part de la classe ouvrière blanche, c’est ignorer tout ce qui témoigne du contraire. En dépit de toutes ses limitations, Sanders s’en est bien sorti dans les régions qui sont ensuite passées à Trump et ces mêmes électeurs blancs avaient auparavant voté majoritairement pour Obama. Au Michigan, un groupuscule trotskyste a formé un « Parti ouvrier » et récolté 250 000 voix dans tout l’Etat, dont bon nombre provenaient de zones rurales où leurs ressources ne leur permettaient pas de faire campagne en personne (4). Les analyses qui prétendent montrer que ceux qui ont voté pour Trump disposaient de revenus plus élevés oublient que ceux qui ont assisté à ses rassemblements ne sont pas nécessairement ceux qui ont voté, étant donné le maintien d’un taux élevé d’abstention chez les électeurs pauvres et chez ceux de la classe ouvrière, qu’ils soient blancs ou noirs.

La détérioration des conditions de vie de la classe ouvrière blanche, comme l’a démontré Charles Murray à la surprise générale (5) dans ce qui est probablement l’un des meilleurs ouvrages de ces dernières années sur les classes sociales : Coming Apart : The State of White America (6), prouve que les travailleurs blancs sont confrontés aux mêmes conditions de régression sociale que celles que subit la classe ouvrière noire depuis plus longtemps et de manière plus aigüe. Ce livre, du moins en théorie, offre une possibilité de réaction commune.

Dans ce contexte, je crois qu’il est nécessaire de procéder à un examen critique de concepts tels que « suprématie de la race blanche » afin de déterminer s’ils sont encore capables d’expliquer quoi que ce soit dans cette période de capitalisme de post-prospérité. Ce qui constituait jadis un ensemble d’outils importants pour de petits groupes marxistes tentant de dialoguer avec les travailleurs blancs est à présent utilisé comme autant de marques de mépris pour renoncer à dialoguer, comme le prouvent constamment les articles snobs et autosatisfaits des organes de presse de la classe dirigeante comme le Washington Post, qui découvrent de la blancheur, réelle ou imaginaire, et de la « suprématie de la race blanche », partout, excepté bien entendu dans les banlieues sécurisées de [Washington] DC où vivent leurs journalistes.

Le capitalisme, système instable, toujours en mouvement et impersonnel, ne fera preuve d’aucune loyauté envers qui que ce soit. Les politiques identitaires de type néo libéral – le féminisme, BLM (Black Lives Matter), les toilettes transgenre, etc. – ne menacent en rien la poursuite de son fonctionnement et pourraient même favoriser sa prospérité en corrigeant les injustices passées qui sapent sa légitimité. Vu sous cet angle, on peut soutenir que le capitalisme dominant et mondialiste de Davos a « résolu » les problèmes de race et de genre, car au sens strict du mot, il n’a plus besoin de ces divisions ; sous couvert de la sacro-sainte « diversité », des membres sélectionnés parmi des groupes auparavant opprimés peuvent s’intégrer sans frictions (7) dans la classe professionnelle et managériale sans bouleverser fondamentalement la division de la société en classes.

A brève échéance, et peut-être à plus long terme, les perspectives ne sont guère encourageantes, mais elles ne sont pas non plus désespérantes. Le populisme de droite qu’exploite Trump est intrinsèquement instable et on voit déjà apparaître des signes indiquant qu’il est prêt à fouler aux pieds la classe ouvrière qui le soutient dans le but de nouer des alliances avec Wall Street. Parce que la trahison politique, qu’elle soit de droite ou de gauche, entraîne rarement une radicalisation accrue et génère plutôt de la désillusion et du retrait, il est difficile, en temps ordinaire, de voir comment on peut triompher de cette « loi d’airain » traditionnelle. Mais nous ne vivons pas dans une époque ordinaire ; et de nouvelles possibilités peuvent apparaître. Mais, comme on dit dans le Sud, pour le moment « on est dans un sacré pétrin ! »

Signé : Un spécimen déplorable de la population de l’Alabama
(Traduit de l’anglais par A. G.)

Notes

(1) Jeff Sessions, procureur général de l’Alabama de janvier 1995 à janvier 1997, puis sénateur, réélu en 2002, 2008 et 2014. Devenu procureur général des Etats-Unis de la nouvelle administration Trump en février 2017.
(2) Rébellion d’Attica : le 9 septembre 2016 a éclaté la plus grande grève de prisonniers de l’histoire des Etats-Unis pour protester contre le travail carcéral et les conditions de détention inhumaines. Le choix de cette date n’était pas fortuit : une insurrection avait eu lieu le 9 septembre 1971 dans la prison d’Attica (Etat de New York), faisant 39 morts (29 prisonniers et 10 otages) et déclenchant une répression féroce décrite dans Blood in the Water : The Attica Prison Uprising of 1971 and Its Legacy, de l’historienne Heather Ann Thompson. Selon l’auteur, les conditions de vie à Attica ont encore empiré. Source : The Intercept, voir le site : theintercept.com (en anglais).
(3) Georgetown est un quartier huppé et branché du district fédéral de Washington, en grande partie maintenu « dans son jus » des xviiie et xixe siècles.
(4) Voir : « Michigan Voters Had Something to Vote For – The Working Class Party » sur https://the-spark.net/ csart912.htlm
(5) Charles Murray est un libertarien de centre-droite, auteur en 1994 de The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life, ouvrage dans lequel il soutient que les inégalités d’intelligence entre les races sont peut-être en partie d’origine génétique. Ce livre a déclenché de nombreuses controverses au cours desquelles il s’est défendu en disant qu’il avait été cité hors contexte et que ses propos avaient été déformés. Plus récemment, Murray a plaidé en faveur d’un revenu universel de base pour remplacer la bureaucratie de l’Etat-providence ; et dans son dernier livre, il évite de faire des propositions libertariennes de droite pour se concentrer sur les données sociologiques afin que ses analyses ne soient pas mal interprétées.
(6) Crown Forum, 2012.
(7) Le texte américain emploie l’adverbe seamlessly qui, ainsi que l’adjectif seamless – signifie littéralement « sans coutures » donc sans frottements – font partie du vocabulaire de la Silicon Valley pour diffuser sa propagande. La vie « sans frictions » serait le but ultime de toutes les innovations connectées censées nous épargner le moindre effort.

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Prolétariat afro-américain

La couverture de Ni patrie ni frontières n° 58/59 (avril 2017) annonce en gros caractères gras « Du prolétariat afro-américain et de ses luttes », puis en plus discret « Débats et polémiques » et « Pistes de réflexion » (pour contacter Ni patrie ni frontières voir la recension de l’ouvrage de João Bernardo dans ce numéro d’Echanges p. 58). Le dossier sur le prolétariat afro-américain n’occupe finalement qu’environ un tiers des pages de la revue : deux articles, « Sur le “mouvement de libération noire” aux Etats-Unis » et « Le grand oublié : le prolétariat afro-américain » de Y. C. ; quelques commentaires de Loren Goldner ; une chronologie, des statistiques des grèves aux Etats-Unis depuis 1947 et une carte ; enfin, trois notes de lecture.

Par ailleurs, les débats et polémiques reviennent, comme dans de nombreux numéros de Ni patrie ni frontières, sur l’islam et l’antisémitisme. Les pistes de réflexion, quant à elles, sont ouvertes par la traduction de l’anglais d’un long texte des Angry Workers (https://angryworkersworld.wordpress.com) intitulé « Insurrection et production » dans lequel ils proposent « une perspective qui essaie de dépasser les approches traditionnelles – insurrectionnelle ou syndicaliste – pour réfléchir de manière moins abstraite à ce qu’impliquerait réellement une révolution communiste ».

http://www.mondialisme.org/spip.php?article2578

A propos du prétendu capitalisme de plateforme

Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt… Imaginons que le sage soit le producteur capitaliste de marchandises qui cherche à tirer de l’exploitation de la force de travail le maximum de plus-value, la lune le consommateur dont l’utilisation de cette marchandise va permettre au producteur d’engranger cette plus-value, le doigt n’est rien d’autre que tout ce qui est nécessaire pour que tout se passe bien entre ce producteur et ce consommateur. Production et consommation restent les éléments essentiels et incontournables de ce que l’on appelle le mode de production capitaliste et ce qui existe entre ces deux, parfois mais rarement inexistant. Si le secteur productif de marchandises n’existait pas, ce secteur intermédiaire entre production et consommation n’existerait pas. Leur source de revenus est donc une partie de la plus-value extraite dans ce secteur productif, mais il se peut que ce secteur intermédiaire exploite la force de travail et dégage lui-même une plus-value. On doit aussi considérer le fait que tout ce secteur intermédiaire, même si son activité est dans le virtuel, ne peut exister sans des vecteurs matériels divers venant de tout le secteur ­productif.

Si l’on considère la forme juridique de l’exploitation de la force de travail, on doit constater que tous les travailleurs en CDI ne sont pas forcément des travailleurs productifs d’une activité de base, pas plus qu’une infinité de précaires peuvent être, même travaillant dans les pires conditions, des travailleurs productifs d’une telle activité.

Dans le doigt qui montre la lune consommatrice, se réfugient une grande variété de fonctions nécessaires bien sûr mais en aucune manière autonomes économiquement : les transports divers englobés aujourd’hui sous le terme de logistique, la publicité sous toutes ses formes, et/ou autres accessoires dont le caractère commun est d’être consommateur d’une part de la plus-value dégagée dans le secteur productif dont il dépend totalement pour dégager éventuellement sa propre plus-value. Le capitaliste producteur va tendre à diminuer le plus possible cette part de plus-value qui lui échappe pour en garder le plus possible ; il peut même, en organisant comme filiale son propre réseau de distribution, récupérer dans l’exploitation des travailleurs de ce réseau une partie de sa propre plus-value.

Un capitaliste, c’est celui qui investit du matériel (capital fixe) dans une production d’une marchandise quelconque pour en tirer de la plus-value dans l’exploitation de la force de travail (capital variable). Le soi-disant capitalisme de plateforme n’a rien à voir avec ce qu’est le capitalisme au sens strict du terme et l’utilisation de ce terme est particulièrement abusif dans ce cas.

Il y a d’ailleurs un mélange des genres lorsque l’on parle des entreprises classées sous ce titre de capitalisme de plateforme. Par exemple Google n’est rien d’autre qu’un support publicitaire physiquement différent mais au rôle identique au mur sur lequel est collé une réclame ou au panneau Decaux, ou encore au message publicitaire à la radio ou à la télé, ou à ce qui apparaît dans la marge de mon écran. Qu’il se fasse une masse de pognon en ayant inventé un support que je suis le premier à utiliser ne change rien au problème.

Uber c’est totalement différent, bien que participant à cette consommation de la plus-value produite ailleurs et en produisant par ailleurs. L’utilisation des moyens modernes de communication lui a permis de mettre en place un autre mode de gestion de la force de travail dans le domaine du transport de voyageurs, lui permettant ainsi de pomper une plus grande part de la plus-value produite ailleurs et d’en engranger lui-même un ­maximum.

Airbnb, que l’on cite comme un autre exemple de ce prétendu capitalisme de plateforme, n’est rien d’autre qu’une agence de voyage qui exploite un créneau spécifique qui avait été en partie défriché par un volontariat de l’échange largement présenté comme une création autonome échappant au capital, alors qu’il s’agit en fait d’une concentration dans le secteur hôtelier mondial.

Il reste que tout ceci ne représente pas grand-chose dans le système capitaliste mondial et qu’il n’y a pas lieu d’y consacrer plus que ces quelques lignes. Ils partagent en commun le fait qu’ils n’existeraient pas si le secteur productif de marchandises ne leur fournissait (hors des paiements de services rendus venant de la plus-value globale) le support matériel élément central de leur activité même : des ordinateurs pour Google, des bagnoles pour Uber, des logements pour Airbnb.

Reste à évaluer l’incidence réelle justifiant cette montée d’adrénaline à propos d’un phénomène très marginal, non seulement pour la France mais infinitésimal à l’échelle mondiale. Soit pour la France, en 2016, autour de 30 millions d’habitants de 15 à 64 ans dont seulement 72 % (environ 21 millions) ont une activité quelconque ; la moitié sont en CDI ; et sur l’autre moitié en « précarité », si l’on soustrait les 3 millions de chômeurs et les 85 % des 7 millions du reste en CDD, les précaires restants (qui ne sont pas tous ubérisés) ne représentent guère plus d’un million d’actifs , soit 5 % de la totalité des actifs. Bien sûr, ce n’est pas négligeable mais non seulement ce n’est pas une masse homogène quant aux relations de travail mais c’est un milieu particulièrement mouvant. De tout cela on ne peut guère tirer de conclusions.

Il reste à savoir la cause de cet engouement dans une négligence des fondamentaux du capital. On pourrait intituler ce phénomène « A la recherche de l’arche perdue » tant il apparaît comme un substitut dans cette recherche du sujet révolutionnaire qui anime une bonne partie de l’ultragauche et où de fait ne déferlent que les modes provisoires de tendances que le capital lui-même essaie de déceler dans ses pratiques destinées à accroître la productivité du travail.

H. S.