La loi sur la représentativité syndicale et l’indépendance des syndicats

Le texte d’août 2008 vise à « simplifier le paysage» en éliminant les petites confédérations

Paru dans ECHANGES n° 129 (été 2009)
Dès lors que le syndicalisme fut reconnu par la loi – par le patronat et l’Etat –, son indépendance devint menacée et le syndicalisme révolutionnaire – de Fernand Pelloutier à Pierre Monatte – suspendu à la corde de la social-démocratie. C’est dès le début du xxe siècle que le syndicalisme révolutionnaire commencera à décliner. Depuis, les grands thèmes qui animèrent ce syndicalisme, comme l’abolition du salariat et du patronat, n’avaient plus de réalité concrète ; après la dernière guerre mondiale, ils y figuraient encore comme une pièce de musée pour finalement disparaître.
La situation depuis 1945
En 1945, à la sortie de la guerre, le redressement du capital en France supposait une collaboration étroite des organismes d’encadrement des travailleurs dotés de pouvoirs, de reconnaissance légale et d’avantages divers. Cette légalisation et l’attribution de fonctions de représentation et de gestion bien définies dans l’entreprise capitaliste étaient basées sur la notion de représentativité, c’est-à-dire d’une reconnaissance légale par l’Etat et le patronat. Celle-ci n’était pas automatique mais dépendait de critères (fixés par une circulaire du 28 mai 1945, puis une loi du 23 décembre 1946, et réaffirmés dans la loi de 1950 sur la représentativité : effectifs, indépendance financière, expérience et ancienneté du syndicat, attitude patriotique sous l’Occupation) et de leur examen par une commission. Avec le temps, avec l’évolution des politiques, des techniques de production, des catégories et des hiérarchies professionnelles, d’autres confédérations sont venues s’ajouter au couple d’origine (CGT [Confédération générale du travail, créée en 1895] et CFTC [Confédération française des travailleurs chrétiens, créée en 1919) et ont fait que cinq syndicats sont aujourd’hui « reconnus » nationalement (1).
Cette reconnaissance leur donnait à eux seuls le droit de présenter des candidats au premier tour de toutes les élections professionnelles et les dirigeants d’entreprise ne pouvaient s’y opposer. Tous les échelons des organisations syndicales, depuis la section d’entreprise jusqu’aux fédérations de branche, bénéficiaient de cette représentativité de leur confédération.
Depuis, malgré un semblant de régénération après les événements de Mai 1968, notamment de la CFDT (scission de la CFTC), ce syndicalisme « représentatif » s’est de plus en plus transformé en son contraire, un accompagnateur zélé du capitalisme et aujourd’hui un organe de répression du salariat. Cette évolution a entraîné, autour du concept de lutte de classe, des oppositions au sein de ces confédérations qui ont conduit à des scissions et à la formation de nouveaux syndicats : ceux-ci ont eu bien des difficultés à se faire « reconnaître » que ce soit au niveau d’une entreprise, à celui de la branche ou celui de l’Etat. Mais leur présence n’a pas été sans poser des problèmes dans les secteurs où ils ont fini par contester la place des autres confédérations.
Il y a eu des tentatives de restreindre leur place et de limiter globalement la contestation syndicale dans les entreprises, contestation motivée à la fois par la lourdeur du système (notamment lors de la concentration d’entreprises) et par la pression sur les coûts de production. Il fallait à tout prix « réformer » un système devenu obsolète et simplifier tout l’ensemble du système gérant les relations capital-travail.
La représentativité, en droit syndical français, n’est pas indépendante de mesures visant à déployer la main-d’œuvre plus librement à l’échelle de l’Union européenne et à simplifier les représentativités syndicales à cet échelon via la Centrale européenne syndicale (CES), qui est la confédération européenne de syndicats apparemment concurrents au niveau national.
Il fallait donc procéder par étape à un changement radical de la donne syndicale en France, liquider les cadres syndicaux et sociaux élaborés en 1936 (Front populaire, accords Matignon), en 1945 (programme du Conseil national de la résistance) et en mai 1968 (accords de Grenelle). Il fallait minimiser, voire faire disparaître toute structure orientée vers la revendication, car il n’est plus question de revendiquer.
Ce syndicalisme qui se veut aujourd’hui « rassemblé », cette union subite des frères ennemis d’hier, ne vise pas à augmenter le rapport de forces en faveur du salariat, mais au contraire à l’estomper. Il s’agit de se rapprocher du système anglo-saxon de syndicat unique (voir encadré page 8). Bien entendu, il ne s’agit pas d’une quelconque avancée sociale, mais de réduire voire d’éliminer ce qui fut la bible des relations sociales au cours des trente glorieuses.
Les réformes successives et le bouquet final de la représentativité : l’élimination des « petits » syndicats
Les élections des délégués du personnel, plus enclins à l’agitation que les délégués aux comités d’entreprises, plutôt tournés vers la gestion, n’intéressent plus le capital.
La première frappe de l’Etat concerna l’organisation annuelle de ces élections de délégués du personnel ; une loi les regroupa avec celles du comité d’entreprise ayant lieu tous les deux ans. La bureaucratie syndicale, les partisans de l’indépendance syndicale , et même le syndicalisme de base, n’y trouvèrent rien à redire. Encouragé par une telle attitude, le patronat décida de passer à l’étape suivante, en prévoyant que dorénavant les élections auraient lieu tous les quatre ans (sauf accord d’entreprise ou de branche dérogatoire). Là encore, on vit le même aplatissement silencieux ; pas un syndicat même de base n’a protesté, les planques syndicales étant garanties pour quatre années.
Seulement l’Etat et le patronat avaient leur petite idée en tête : celle de faire sauter le système de représentation syndicale en vigueur depuis l’après-guerre (l’alliance PCF-gaullistes de gestion de l’Etat de 1944 à 1947). Ils pouvaient, avec l’émergence de nouveaux syndicats comme l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA), l’Union syndicale Solidaires (SUD), ou la Fédération syndicale unitaire (FSU), habilement jouer sur les contradictions entre les différentes organisations, et se présenter comme arbitres entre le syndicalisme traditionnel « représentatif » de 1945 et les nouveaux venus.
Avec les nouvelles mesures concernant la représentativité, il s’agit « de moderniser le dialogue social » , de « dépoussiérer les relations de travail ». Suite à un accord conclu le 9 avril 2008 entre les confédérations patronales et trois confédérations ouvrières « représentatives », une loi du 20 août 2008 a profondément modifé le système des représentations syndicales.
Outre la modification sensible des critères (sept sont retenus, dont le respect des valeurs républicaines, l’indépendance, la transparence financière, l’ancienneté de deux ans, l’audience, l’influence et les effectifs), le morceau essentiel dispose que sont représentatives au niveau de l’entreprise les organisations syndicales qui ont recueilli 10 % des suffrages exprimés (donc quel que soit le niveau d’abstention) aux élections du comité d’entreprise ou de délégués du personnel, et 8 % au niveau des branches professionnelles.
Ce seront le ou les seuls syndicats qui seront habilités à discuter avec les patrons et l’accord qu’il(s) pourrai(en)t conclure sera valable s’il réunit 30 % des soutiens syndicaux « reconnus » et s’il ne rencontre pas dans l’entreprise une opposition de 50 % des mêmes syndicats « reconnus ».
Ce seuil de 10 % va provoquer un véritable maquignonnage, déjà perceptible lors des fusions-acquisition où l’entreprise dominante, par le truchement du patronat, pouvait imposer aussi comme négociateur le syndicat maison. Ce n’est plus la lutte de classe qui réglait la force de ces instances représentatives des salariés mais la lutte des places, et on assistait à des coups fourrés accompagnés de répression, venus tant de la bureaucratie syndicale que du patronat, ce dernier profitant de la situation pour « choisir » ses délégués. Avec ce seuil de 10 %, nous allons assister à des chassés-croisés pour les postes, dépassant tous les clivages idéologiques. Pour pallier la chute libre des éliminés, il est prévu dans la loi un statut bâtard de « représentant de section syndicale » qui devra pendant deux années faire preuve de son existence pour pouvoir tenter à nouveau sa chance.
A la SNCF, des difficultés imprévues
La SNCF est la première grande entreprise à expérimenter la nouvelle loi sur la représentativité syndicale.
Pour conserver sa place dans la représentation syndicale, le syndicat des conducteurs (Fédération générale autonome des agents de conduite, FGAAC) est passé à la CFDT, plutôt qu’à l’UNSA (Union nationale des syndicats autonomes), sauvant ainsi la CFDT du désastre de la non-représentativité. « Des fiançailles au mariage. 10 % pour exister, 30 % pour signer un accord, 50 % pour s’opposer » : c’est le slogan de la nouvelle force issue de l’accord passé entre la CFDT et la FGAAC et qui a abouti à ce que le syndicat autonome demande son affiliation à la CFDT. Le mariage n’est pas un mariage d’intérêt mais a été préparé de longue date sur des bases solides. Sur le site Internet de la confédération, le secrétaire général de la CFDT-Cheminots, Arnaud Morvan, explique : « On a travaillé ensemble sur plusieurs dossiers, comme sur celui des retraites, où l’action commune a permis de préserver le régime spécial des cheminots, et plus récemment sur le dossier fret, où l’entreprise voulait passer en force en faisant circuler les trains durant sept heures et demie sans arrêt, avec toutes les conséquences que cela a pour les conducteurs. » Après ces fiançailles, la CFDT et la FGAAC sont passées à une nouvelle étape, en jetant les bases d’un accord pour les élections professionnellesdu 26 mars : « Pas une alliance de façade, mais bien une alliance de syndicats, pour aller plus loin ! » (extrait du site CFDT Pas-de-Calais).
Le résultat des élections de mars paraît confirmer dans la pratique le but de la loi : CGT (39,3 %), UNSA (18,05 %), SUD Rail (17,67 %), CFDT-FGAC (11,59 %), FO-CFE-CGC (8 %), CFTC (5,4 %). Cela signifie qu’au niveau national, à la SNCF, seuls quatre syndicats seront représentatifs. Pour les deux autres, ce n’est pas seulement le droit de participer aux négociations qui est en cause, mais la perte de bureaux, de permanents, de crédits d’heures de délégations et autres avantages, et pratiquement, à terme, leur élimination. Cependant, on peut penser que le résultat recherché n’a été que partiellement atteint puisque le jeu qui consistait à privilégier la CGT et la CFDT comme premiers syndicats représentatifs à la SNCF est troublé par la présence de l’UNSA et de SUD (2).
Une situation similaire s’est produite à France Telecom lors des élections du 22 janvier 2009, où trois syndicats (CFE-CGC, UNSA et CFTC) ont été éliminés. A la RATP, la direction a accepté le report des élections d’un an pour satisfaire les principaux syndicats et permettre les maquignonnages pour préserver les places : aux élections précédentes, deux syndicats sur neuf atteignaient les 10 % fatidiques.
Le contre-exemple d’Air France : une brèche dans la loi
Un conflit récent est venu troubler ce qui se voulait une avancée « unitaire » concoctée par les deux syndicats CGT et CFDT qui depuis des années mènent une politique commune visant à évincer la concurrence syndicale.
Il est évident que la loi pouvant donner la prééminence à des syndicats généraux non seulement défavorise des catégories spécifiques au sein même de ces syndicats, mais aussi conduit à éliminer des syndicats catégoriels concernant des effectifs qui, inférieurs aux 10 % de l’ensemble des salariés de l’entreprise, n’arriveront jamais à atteindre le seuil des 10 % des suffrages exigés pour avoir une existence légale. C’est le problème qui s’est posé pour le syndicat des pilotes de lignes d’Air France (4 000 sur 75 000 salariés). Même si le syndicat regroupait 100 % des pilotes de la compagnie (il obtient aux élections environ 80 % des votes), il n’atteindrait jamais 10 % de l’ensemble. Cette situation a fait que ce syndicat a menacé de faire grève chaque week-end de la période de vacances si, par dérogation, il n’obtenait pas la représentativité. Ce qui lui fut presque immédiatement accordé. Ce qui a entraîné immédiatement la même revendication des hôtesses et stewards, pour qui la réponse fut négative – mais l’affaire est encore suspendue à un rapport de forces éventuel.
Bien sûr, cette « reconnaissance » sous la contrainte de la grève a soulevé l’indignation des deux « grands », CGT et CFDT, qui voient ainsi remise en cause leur construction péniblement édifiée.
On ne voit pas pourquoi d’autres catégories professionnelles minoritaires dans une entreprise ou une branche, disposant d’un pouvoir de nuisance, ne pourraient pas revendiquer – et obtenir de semblables dérogations, ruinant ainsi toute l’économie de la loi. Toutes les industries comportent leurs spécialistes…
Le casse-tête des petites entreprises et des entreprises qui n’ont pas de syndicat
La faible implantation des syndicats en France n’est plus à démontrer (globalement à peine 7 % de la population active). Sous l’ancien régime de la représentativité, tout syndicat, même ultra-minoritaire dans une entreprise et indépendamment de tout résultat électoral, pouvait signer un accord d’entreprise ou de branche qui pouvait s’appliquer aux travailleurs concernés. Cette situation avait été tempérée récemment par des possibilités d’opposition des syndicats majoritaires dans l’entreprise ou la profession. Le nouveau texte reprend ces dispositions qui deviennent l’accessoire du seuil des 10 % pour la représentativité en vue de la négociation des accords.
Mais un autre problème se pose, du fait de l’élimination des syndicats qui ne réunissent pas ces 10 % : il peut arriver qu’aucun syndicat « représentatif » ne soit là pour « légaliser » un accord quelconque tout comme l’inexistence de syndicat dans l’entreprise peut faire qu’aucun accord n’ait de base légale. Ceci alors qu’il est impératif, d’après la loi, que de tels accords soient conclus sur le temps de travail et sur la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences.
Dans beaucoup de petites entreprises ou d’entreprises moyennes, même l’obligation d’avoir des délégués du personnel (plus de 10 travailleurs) ou un comité d’entreprise (plus de 50 salariés) n’est pas toujours respectée – ou bien, s’il y a des élections, au second tour des non-syndiqués peuvent se présenter et être élus, ce qui ne les rend nullement « représentatifs » puisque seuls des membres d’un syndicat peuvent devenir « représentatifs ». Personne alors ne peut signer des accords, qui donc cessent d’être légaux.
Quand la lutte de classe s’en mêle
Dans un entretien avec le Financial Times du 10 novembre 2008, François Chérèque, secrétaire général de la CFDT et un des artisans de l’accord paritaire sur la représentativité devenu loi, pouvait déclarer à propos de ce nouveau texte : « Nous sommes en train de redonner le pouvoir aux travailleurs », ajoutant que « cela permettrait aux syndicats non représentatifs de conclure des accords avec les employeurs ». Il ne croyait pas si bien dire, même s’il ne parlait que pour atténuer une autre affirmation, selon laquelle « cela simplifierait le paysage syndical car les syndicats devraient travailler ensemble pour parvenir à des accords » et « les employeurs ne pourraient plus signer des accords avec des syndicats minoritaires » – ce qui était effectivement le but de la réforme qui, toujours d’après Chérèque, pourrait mettre dix ans à produire tous ses effets.
Ce n’est pas notre propos d’analyser ici en quoi l’évolution des méthodes de production, des nouvelles techniques, du capital en général ont conduit à faire éclater un système qui, avec les conventions collectives de branche (pouvant faire l’objet d’extensions applicables à l’ensemble des salariés), donnait un grand pouvoir aux bureaucraties syndicales. Mais il est de fait que la disparition de ce cadre général d’assujettissement des travailleurs a déplacé ce cadre au niveau de chaque entreprise.
Le centre de gravité dans la fixation des conditions d’exploitation du travail s’est déplacé, renforçant le rôle des échelons de base des syndicats (et favorisant l’essor d’oppositions) et affaiblissant le rôle des bureaucraties fédérales et confédérales. D’une certaine façon, et c’est ce que souligne Chérèque, la réforme tend précisément à « légaliser » ce nouveau pouvoir des sections de base, tout en lui imposant de telles conditions qu’elle aboutit en fait à favoriser l’implantation des « grands » syndicats – en contraignant les « petits » à s’associer entre eux ou à rejoindre les « grands ».
Des conflits récents ont montré que ces calculs risquent d’être pris dans des situations autrement plus complexes, à cause de la crise qui fait ressortir la contradiction de base entre les « gestionnaires » syndicaux et les luttes radicales (auxquelles participent souvent certains échelons de base des syndicats).
Dans l’une des usines Dunlop d’Amiens, suite aux conflits de 2008 qui avaient vu toute une section locale CGT exclue par la Confédération, les élections au comité d’entreprise du 19 février ont balayé les syndicats anciennement « représentatifs » au profit de l’UNSA (51 % des voix) et de SUD, deux syndicats non représentatifs autrefois et qui peuvent le devenir dans l’entreprise.
Dans le conflit de Caterpillar à Grenoble, en mars, provoqué par un plan de 733 suppressions d’emplois, le mouvement de lutte organisé autour d’assemblées générales, un comité de grève et l’intervention forte de non-syndiqués a plus ou moins échappé au contrôle syndical. Les élus au comité d’entreprise, y compris ceux de la CGT, ont fini par conclure un accord avec la direction, qui a été ensuite désavoué par les délégués syndicaux, y compris ceux de la CGT. Lors des débats qui ont conduit à cet accord, le délégué CGT le plus actif a été exclu des négociations.
Est-ce que, comme l’exprime un analyste universitaire, on assiste actuellement à « la décomposition avancée des syndicats » ? Difficile de le dire, mais ce qui est certain c’est que la réforme que nous venons d’évoquer trouve beaucoup d’épines sur son chemin. Elle tend d’une part à « simplifier le paysage syndical », au profit du management et d’une diminution des coûts de production, et d’autre part à renforcer les « grands » syndicats en éliminant les « petits » et en leur redonnant en même temps un plus grand contrôle sur la base. Mais la tempête qui secoue le monde capitaliste et d’abord le monde du travail risque de remettre totalement en cause ces visées, car la lutte de classe, qui tend à devenir plus radicale à la mesure des enjeux, ne se soucie guère des cadres légaux et risque de balayer les réformes les mieux ficelées – ce que n’est pas ce compromis laborieusement acquis.
G. B. et H. S
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NOTES
(1) CGT, CFTC, CGT-FO [CGT-Force ouvrière, créée en 1947-1948], CFDT [Confédération française démocratique du travail, créée en 1964], CGC [Confédération générale des cadres, créé en 1944, reconnue « représentative » en 1966].
(2) « Les suites de la “représentativité” à la SNCF », document émanant de Sud Rail, montre comment de concert avec la CGT, la direction de la SNCF applique avec zèle la loi d’août 2008 (copie à Echanges).

ANNEXE 1
Le syndicat unique à l’anglo-saxonne
Aux Etats-Unis, le National Labor Relations Act de 1935 autorise un seul syndicat, qui doit emporter 50 % des suffrages des salariés, à représenter les travailleurs d’une entreprise dans la négociation d’un contrat collectif et le règlement des conflits.
Au Royaume-Uni, des dispositions similaires n’ont été introduites qu’en juillet 1999 ; en vertu de l’« Employment Relations Act », la reconnaissance syndicale dans une entreprise peut résulter soit d’un vote des travailleurs en faveur d’un seul syndicat, soit d’un accord direct passé avec l’entreprise sans consultation des travailleurs. Là aussi, seul le syndicat « reconnu » est autorisé à intervenir dans les relations de travail.
Dans ces deux pays, en l’absence de « reconnaissance », l’entreprise peut fixer unilatéralement les conditions d’exploitation, et c’est le rapport de forces qui détermine le niveau de ces conditions.

ANNEXE 2
Les délégués du personnel
Les délégués du personnel, depuis la loi du 16 avril 1946, étaient élus tous les ans. En 1982, les lois Auroux vont porter à deux ans la durée du mandat des délégués. La loi du 2 août 2005 permet de fixer par un accord de branche, un accord de groupe ou un accord d’entreprise, la durée des mandats des représentants du personnel à un comité d’entreprise (ou d’établissement) ou d’une délégation de personnel (articles L. 433-12 et L. 423-16 du code du travail). entre deux et quatre ans.
Puis l’accord signé le 12 octobre 2005 avec les cinq organisations syndicales nationalement représentatives fixe la durée de ces mandats à trois ans.

Syriza et sa victoire aux récentes élections en Grèce

Le 25 janvier 2015, pour la première fois dans l’histoire de la Grèce, un parti de gauche, Syriza, a gagné les élections nationales avec une majorité de 36,34 %, soit 8,5 % de plus en pourcentage que Nea Demokratia (Nouvelle Démocratie), le parti de droite traditionnel et principale force de la coalition gouvernementale sortante. Pourtant, Syriza n’a pas atteint la majorité absolue, n’obtenant que 149 sièges au Parlement (un minimum de 151 sièges étant nécessaire pour obtenir un vote de confiance). En conséquence, il a dû former une coalition avec Anexartitoi Ellines (Grecs indépendants), un parti populiste nationaliste de droite qui avait obtenu 4,75 % des votants et 13 sièges au Parlement. Une telle collaboration était devenue possible en raison de la ferme opposition d’Anexartitoi Ellines aux programmes d’austérité des années précédentes, et malgré de grandes différences entre les deux partis sur des questions comme l’immigration et la politique étrangère.
Le vote de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie pour Syriza est un vote de revanche contre un gouvernement de droite dont le programme drastique d’austérité a engendré des effets désastreux sur leur vie et développé dans la population des tendances dépressives et suicidaires. C’est un vote contre une politique de la peur qui a imposé non seulement la répression des luttes mais aussi de nombreuses petites « guerres civiles » quotidiennes déprimantes entre les travailleurs . C’est un vote contre la propagande constante et monotone sur le dogme « Il n’y a pas d’alternative (1). » Rien n’illustre mieux la popularité du programme politique alternatif de Syriza que cet exemple : dans le camp de concentration d’Amygdaleza, les immigrants « illégaux » qui s’étaient révoltés au cours de l’été 2013 contre leur incarcération et n’avaient pas le droit de vote ont chanté en chœur, la nuit du 25 janvier devant leurs gardiens, « Tsipras-Tsipras » (2).
Comme nous le verrons en détail dans la suite de ce texte, les principaux points du programme de Syriza sont :
a) l’annulation de la plus grosse partie de la dette conjointement à d’autres mesures de soulagement de cette dette ;
b) l’abolition de tout programme d’austérité (en fait une dévaluation du capital)
Il est intéressant de noter que ce n’est que récemment que les cadres de Syriza ont exprimé une vision optimiste de l’acceptation de leurs positions et de leurs propositions par les créanciers de la Grèce, à savoir l’ensemble des Etats membres de l’Union européenne (UE), la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI). Il est possible que cet optimisme soit relié au fait que la déflation courante et la stagnation au sein de l’UE, en liaison avec la chute du cours du pétrole, ait conduit au lancement d’un « quantative easing » (QE) (3) de grande dimension, un programme de rachat de titres par la BCE de 1 000 milliards d’euros, pour stimuler la demande dans les économies européennes. Cette stratégie récente de QE représente une politique d’inflation, une dévaluation des capitaux nominatifs de l’Union européenne dans son ensemble, par le canal d’une dévaluation de l’euro qui pourrait prévenir l’imposition de nouvelles mesures drastiques d’austérité dans certains pays de l’UE ou bien le contrôle strict des déficits budgétaires, même si ce virage ne signifie pas que le bon vieux « terrorisme fiscal » soit abandonné comme arme contre les prolétaires de l’UE.
De plus, quelques membres des gouvernements européens ont exprimé expressément leur soutien ou leur sympathie envers les positions de Syriza, par exemple le ministre des finances d’Irlande qui, deux semaines avant les élections générales grecques, soutenait l’idée d’une conférence européenne sur la dette, ou le chancelier autrichien qui critiquait les programmes d’austérité et proposait de discuter de mesures spécifiques de soulagement de la dette. Il semble qu’en raison de la stagnation économique persistante, une fraction petite mais croissante du capital européen pousse vers l’abandon de la politique drastique d’austérité initiée par l’Allemagne. D’éminents économistes ou commentateurs financiers ont non seulement reconnu qu’un allègement de la dette était nécessaire, mais ont aussi endossé le programme de Syriza préconisant le remplacement des coupes dans les dépenses par des dépenses stimulant la demande (4). Même Martin Schulz, le président allemand social-démocrate du Parlement européen, se dit convaincu que Syriza ne parviendra pas à obtenir une réduction de la dette mais évoque néanmoins la nécessité d’aller vers un compromis.
Au même moment, il semble possible que Syriza puisse utiliser d’autres instruments de politique étrangère, par exemple le veto, dans le but d’obtenir des concessions de l’UE.
Comment Syriza est parvenu
à être majoritaire en Grèce
Syriza est le sigle de « Synaspismos Rizospastikis Aristeras », qui peut se traduire par « Coalition de la gauche radicale ». Syriza, créé en janvier 2004, est une coalition de plusieurs partis et groupes politiques gauchistes, les plus importants d’entre eux étant Synaspismos (Coalition de gauche et de Mouvement et écologie), Akda (Renouveler la gauche communiste écologique), Keda (Mouvement pour une action unie de la gauche), DEA (Gauche internationaliste ouvrière) et KOE (Organisation communiste de Grèce). Syriza s’est transformé en un parti unique avant les élections générales de juin 2012, quand il lui a semblé possible de gagner les élections en profitant du bonus de sièges parlementaires donné à la majorité par le système électoral grec.
Synaspismos, de loin le plus fort et le plus important élément de Syriza, avait été formé en 1989 par une coalition entre le KKE (Parti communiste prosoviétique) et la Gauche grecque, le successeur de KKE Intérieur (un parti eurocommuniste qui avait scissionné de KKE en 1968). KKE a quitté Synaspismos en 1991 quand la ligne dure de la fraction stalinienne purgea du parti tous les membres défendant une ligne social-démocrate, y compris le secrétaire général du parti qui démissionna de KKE mais resta membre de Synaspismos. A la fin des années 1980, AKOA scissionna du KKE Intérieur pendant que KEDA scissionnait de KKE au début des années 1990. DEA était une scission du Parti socialiste ouvrier trotskiste (associé à la tendance Internationale socialiste) et KOE était le successeur d’un groupe scissionné du parti maoïste ­KKE-ML.
La création de Syriza est liée directement aux ferments et développements politiques qui se mirent en place au cours de la période du mouvement « anti-globalisation » et lors de la prévalence du soi-disant discours anti-néolibéral dans les rangs de ce mouvement. En particulier, ces groupes qui semblaient alors hétérogènes s’unirent dans une opposition aux restructurations néolibérales de l’Etat-providence et optèrent pour un retour à une gestion plus social-démocrate des relations sociales capitalistes. Cette unification se fit dans l’organisation « Espace pour un dialogue pour l’unité et une action commune de la gauche », formation qui prépara la participation gauchiste grecque à la manifestation « anti-globalisation » de Gênes en 2001. Il ne fait pas de doute qu’il y a encore des positions divergentes dans Syriza au sujet de questions comme la nationalisation des banques, de la participation à l’Eurozone, mais aujourd’hui les plus « radicaux » sociaux-démocrates qui envisagent la nationalisation des banques tout comme les soi-disant eurosceptiques qui sont pour la sortie de la zone euro, perdent du terrain dans le parti (voir http://www.echangesetmouvement.fr/2015/07/sur-quelques-d…nt-mis-de-cote/).
Le mouvement des places
Avant le déclenchement de la « crise de la dette » en 2010 – qui était la manifestation et l’aggravation de la crise prolongée de la reproduction capitaliste en Grèce – et l’imposition d’une politique de choc de dévaluation du capital variable comme du capital constant à travers le mécanisme du « mémorandum » infamant – c’est-à-dire les programmes d’austérité liés aux prêts consentis par laTroïka (FMI, BCE, UE) (5) dans les années qui suivirent, Syriza n’avait jamais gagné plus de 5 % des voix dans les élections européennes ou nationales. Syriza émergea comme le principal parti d’opposition dans les élections générales répétées (les élections de mai 2012 ayant vu l’effondrement des partis jusqu’alors dominants et favorables à l’austérité, de nouvelles élection furent convoquées en juin de la même année), seulement après la défaite des luttes contre la mise en œuvre de la politique de dévaluation du capital (16,78 % des votants en mai et 26,9 % en juin).
Ce développement se rattache largement au rôle central joué par Syriza dans le « mouvement des places » (occupation permanente des places publiques) qui éclata fin mai 2011 et garda toute sa force pendant plus d’une année. La principale manifestation du « mouvement des places » en Grèce fut l’occupation de la place Syntagma (la place centrale d’Athènes en face du Parlement) qui dura deux mois au cours de l’été 2011. Ce mouvement paraissait donner une perspective de dépassement de la logique spécifique des syndicats et de mise en question des partis politiques de gauche comme forme aliénante, à la fois de représentation des pratiques de la classe ouvrière et du système politique comme un tout.
Pourtant il restait au niveau de la protestation politique et d’une revendication de « démocratie réelle/directe », même si son rôle dans l’appel à la grève contre les accords de moyen terme et dans l’organisation de batailles contre la police imposant la répression capitaliste en juin 2011 ait été crucial.
Les mécanismes de parti de Syriza et d’autres organisations de gauche ont joué incognito un rôle clé dans les groupes organisationnels de la place Syntagma et, partant, ont réussi à dominer largement le contenu et les formes de lutte en prônant une idéologie gauchiste nationaliste  « d’indépendance nationale », de « reconstruction productive de l’économie grecque », « d’annulation de la plus odieuse partie de la dette », etc. De plus, ces mêmes mécanismes firent de leur mieux pour maintenir la lutte à un niveau purement symbolique, ruinant toutes les suggestions pratiques émises pour l’extension de la lutte aux lieux de travail et bureaux de chômage, alors qu’ils développaient en même temps le thème de la « provocation » contre ceux qui s’affrontaient avec les forces de police dans les manifestations de masse.
Le « mouvement des places » était basé soit sur la création de nouvelles « assemblées populaires » dans la périphérie d’Athènes et dans les villes soit sur le redéveloppement temporaire de celles qui existaient déjà (qui pouvaient remonter à la révolte de décembre 2008). Dans la période qui a suivi le mouvement de la place Syntagma, s’est développé un mouvement de mobilisations préconisant le « refus de la base populaire de payer, organisé principalement par les assemblées ». Ces mobilisations se sont concentrées principalement dans le refus du paiement :
a) des factures d’électricité qui, à ce moment et pour les trois prochaines années incluaient un nouvel impôt sur la propriété ;
b) du ticket de transport dont le prix avait augmenté;
c) des péages autoroutiers qui s’étaient multipliés alors que leur taux avait augmenté.
Les membres de Syriza et autres gauchistes qui participaient aux « assemblées populaires » ont alors impulsé un glissement de la cible des mobilisations politiques vers des activités prolétariennes antagonistes : la remise en sevice de l’électricité dans les foyers ouvriers ou le blocage/sabotage des machines de contrôle des tickets dans le métro, ou des actions légales qui souvent impliquaient les administrations des municipalités contrôlées par des maires sociaux-démocrates de gauche.
Récupérations
Les tentatives menées par Syriza pour récupérer les mobilisations ont été largement couronnées de succès, une tâche plutôt facile en raison de la composition interclasse de celles-ci et de leur contenu politique : les assemblées, même quand elles étaient à prédominance prolétarienne de toute sorte, ne se sont jamais définies comme des collectivités ouvrières ; elles ont été plutôt perçues par la majorité des participants comme des assemblées de citoyens locaux : des individus privés, des propriétaires privés…

De cette composition, de cette perception, il n’y avait qu’un petit pas à faire pour verser dans le discours social-démocrate des « droits sociaux du citoyen » du « droit au bien commun », etc., qui était principalement celui de Syriza. Par exemple, les assemblées de voisinage ont organisé une série de soi-disant activités de solidarité comme des soupes populaires, des centres de soins autogérés, des coopératives d’échanges de marchandises, d’échanges de services (comme des classes de langues étrangères) dans un cadre interclassiste anti-gouvernemental.

La stratégie d’autogestion de l’austérité a été largement adoptée par Syriza qui, comme nous en parlerons plus loin, a inclu l’économie sociale et solidaire comme un des piliers de son programme pour la « reconstruction productive de l’économie grecque ». Aujourd’hui, Syriza contrôle une pléthore de telles organisations de base de solidarité, y compris les centres de santé et les pharmacies autogérés, les centres d’échanges de marchandises, les centres d’aide alimentaires, etc. Notre position sur le flou particulier des limites entre de tels projets et les organisations caritatives de l’Eglise ou des ONG a été confirmée par les récentes déclarations de soutien à la mission philanthropique de l’Eglise évoquée par le président de Syriza lors d’une rencontre avec l’archevêque dans une institution religieuse de charité. En outre Syriza a utilisé les assemblées de voisinage pour renforcer ses sections locales, qui souvent copient la forme assembléiste, et y recruter ses membres.
Scores électoraux
La capacité de Syriza de se substituer (de façon limitée, mais substantielle) à la désintégration de l’Etat-providence en Grèce a été augmentée par ses scores récents aux élections locales. Par exemple, Syriza gère depuis septembre 2014 l’administration régionale de l’Attique (la région la plus peuplée de Grèce, à laquelle appartient Athènes) et a ordonné la remise en service de l’électricité dans un nombre significatif de familles pauvres avec une allocation de 360 euros par an pour chaque foyer dont l’électricité avait été coupée.
En outre, après la défaite des luttes dans le secteur public (à l’exception de la lutte contre le nouveau système d’évaluation des employés dans l’unité de travail qui est toujours en cours), une défaite survenue pour pas mal de raisons, dont certaines ont déjà été exposées ci-dessus, Syriza est apparu comme un parti politique qui rétablirait le statu quo antérieur en annulant les licenciements, les mises à pied dans les universités et plus largement dans les services publics et la réouverture d’ERT (la radio-télévision nationale qui avait été fermée par le précédent gouvernement, entraînant le licenciement de 3 000 employés). Pour les luttes contre les fermetures d’entreprises, Syriza a soutenu à la fois activement l’autogestion des usines par leurs anciens salariés se basant sur l’exemple de Viome (6) tout comme l’organisation de la distribution de la production dans des échanges de marchandises autogérées sans intermédiaires. L’autogestion des entreprises en faillite et la création de nouvelles coopératives, l’autogestion des réseaux de production, distribution, consommation « dans le but de créer des économies d’échelle » ou même la création d’institutions de crédit coopératif constituent le programme de Syriza pour édifier le pilier « économie sociale » de son plan de « reconstruction productive ».
Sur le même terrain de la représentation politique, le pouvoir de Syriza a grandi dans son opposition résolue au parti d’extrême droite Aube dorée. L’impact d’Aube dorée sur le plan national a été largement renforcé après l’affaiblissement du « mouvement des places ». Ce mouvement a combiné un courant de base d’une « révolte de la gauche » avec celui d’une révolte de la droite. Après cette retraite la fraction la plus passive et raciste de cette « révolte de base » de la droite contre les mesures d’austérité avait trouvé une représentation politique dans ce parti politique. Cette représentation a été encouragée par l’aile droite du parti au gouvernement et les références à la Grèce profonde. Quand la violence des membres de ce parti contre les immigrants et les gauchistes se déchaînèrent en septembre 2013 et que son autonomisation par rapport au soutien de l’Etat devint évidente, les « frères » de l’aile droite du gouvernement ont été contraints de mettre les dirigeants d’Aube dorée en prison. Pourtant, le véritable vainqueur de la campagne d’Etat antifasciste a été Syriza qui avait soutenu les activités antifascistes au cours des années précédentes dans et hors des « assemblées populaires » (7).
Pas de refus de payer
La primauté accordée dans le mouvement anti-austérité au discours nationaliste sur la renégociation/réduction de la dette gouvernementale – une réduction par l’Etat des paiements venant d’en haut (une vision partagée aussi par Aube dorée), opposée à la vision prolétarienne du refus de paiement venant de la base, et la « reconstruction productive de l’économie grecque » combinée à la domination du discours social-démocrate sur les « droits sociaux du citoyen », les « droits aux biens communs », l’« autogestion  » et l’« économie sociale » ont pavé la route de Syriza vers la position de parti dominant. Après avoir activement sapé le développement potentiel des luttes sur les lieux de travail, les places et la rue en un mouvement prolétarien qui aurait pu menacer la domination du capital et de son Etat, Syriza est parvenu à transférer la défaite du mouvement de base en pouvoir électoral. Une grande partie de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie ont mis leurs espoirs dans le renversement de la politique de dévaluation du capital en assurant le succès électoral de Syriza.
Le nouveau gouvernement de coalition représente le rapprochement entre la « révolte de la gauche » venant de la base avec la plus active et non-fasciste « révolte de la droite » au niveau de l’Etat capitaliste. Normalement cela devrait ouvrir une nouvelle période de luttes revendicatives de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie.
Que deviendront les programmes politiques de gauche quand les mouvements sociaux déclineront ?
Il est intéressant de dresser la liste des changements dans le programme politique de Syriza de 2010 à aujourd’hui. Pour permettre d’illustrer ces changements plus clairement, nous les avons divisés comme suit entre catégories :
– Gestion de la dette du gouvernement. La principale position du programme de Syriza concernant la restructuration de la dette de l’Etat est restée inchangée depuis 2010, à savoir renégocier cette dette en en annulant la plus grande partie. Récemment, Syriza a évoqué le précédent historique de l’accord de Londres de 1953 allégeant radicalement la dette de la République fédérale d’Allemagne envers ses créanciers (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Fran­ce). D’autre part les principaux changements dans l’attitude de Syriza sur ce sujet peuvent être ainsi résumés :
a) en 2010 et 2011, Syriza a défendu un emprunt direct auprès de la BCE à un faible taux d’intérêt, similaire à celui consenti aux banques privées, bien que dans ses propositions les plus récentes il se réfère à la politique de « Quantitative Easing » comportant l’achat par la BCE de titres d’Etat ;
b) depuis 2012 Syriza propose de différer le paiement des intérêts de la dette jusqu’au moment où l’économie grecque aura été redressée, avec l’insertion d’une « clause de croissance économique » de régulation de ce remboursement ;
c) en 2011, Syriza défendait la tenue d’un audit approfondi de la dette de la Grèce dans le but d’annuler la fraction la plus pourrie, une position qui depuis a été retirée du programme. Le programme actuel montre aussi qu’alors qu’en 2010 et 2011 Syriza défendait l’abolition du pacte de stabilité européen, en 2015 il défend seulement l’exclusion des programmes d’investissement public des restrictions imposées par le pacte « Stabilité et croissance ». De plus, en 2010 Syriza était pour des restrictions au mouvement des capitaux par l’adoption de la taxe Tobin (8), une position qui depuis ne figure plus dans le programme. Enfin, le dernier et pas des moindres, dans son programme de 2015, Syriza en appelle à la mise en place d’une substantielle période de grâce au cours de laquelle l’Etat grec n’aurait pas à assurer les service de la dette pendant un certain nombre d’années pour permettre d’orienter les fonds ainsi dégagés vers des dépenses d’investissement, un levier pour le « démarrage de l’économie ».
– Système bancaire et dette privée. Il y a eu un changement fondamental dans le programme de Syriza par rapport au système bancaire. En particulier, en 2010 et 2011 Syriza défendait la nationalisation des banques, alors qu’en 2015 il ne parle plus que de la création d’une banque publique d’investissement et d’un certain nombre d’institutions spécialisées de crédit pour les petites entreprises, les entreprises autogérées et les paysans. Toute référence à la nationalisation des banques a été gommée. Depuis 2011, Syriza a inclus dans son programme une provision pour le règlement des prêts non remboursés des particuliers et des entreprises alors qu’en 2015 le programme ne promet plus que l’interdiction de reprise de la résidence principale en cas de défaillance. En outre, le programme de 2015 ne prévoit plus que le règlement des dettes privées envers l’Etat pour les impôts ou les contributions aux fonds de sécurité sociale sous forme d’étalement mensualisé en fixant des limites supérieures à ces mensualités en fonction du revenu familial. En même temps, le programme promet de stopper les reprises de logement et les poursuites judiciaires à ce sujet pour ceux qui auraient volontairement réglé leurs dettes envers l’Etat.
– Privatisations/ nationalisations. Syriza n’a pas changé son engagement de mettre un terme à la privatisation des services publics des entreprises publiques et des infrastructures. Pourtant, sa position initiale de 2010 de « renationaliser » « graduellement » les « entreprises stratégiques » comme les télécommunications, l’électricité et les infrastructure comme les ports, les aéroports et les routes a été graduellement abandonnée. Depuis 2012, Syriza relie la renationalisation des « entreprises et des infrastructures » à la disposition de fonds suffisants pour racheter les actions et les titres de propriété, une condition qui ne signifie rien d’autre que la renationalisation n’aura pas lieu. Egalement, depuis 2012, Syriza préconise de transférer la propriété des ressources naturelles et minérales dans une sorte de trésor public qui servirait de garantie pour l’émission d’obligations d’Etat. Sa position de 2010 pour une nouvelle régulation du marché financier a été abandonnée.
– Investissement public. Le programme de Syriza n’a pas changé depuis 2010 quant à l’intention d’augmenter les investissements publics en tant que levier pour favoriser la croissance et la soi-disant « reconstruction productive de l’économie ». Dans ce contexte, Syriza a promis d’accroître les fonds consacrés à la recherche scientifique, menée principalement dans les universités grecques, et de favoriser certaines industries (par exemple la production de médicaments). En 2015, Syriza appelle à un « New Deal » (9) européen qui inverserait les tendances déflationnistes et alimenterait la croissance en Europe à travers un programme d’investissements publics soutenu par l’UE.
– Impôts/ dépenses. La position de Syriza en 2010 et 2011 d’imposer une taxe de 45 % sur les profits non distribués des grandes entreprises capitalistes a été éliminée de son programme en 2012. De même, la promesse d’abolir les exemptions d’impôt sur le capital des armateurs faite en 2010 et 2012 a été diluée dans son programme le plus récent ; il n’est question que de réviser toutes les exemptions et d’abolir seulement celles qui ne seraient pas « reliées à une activité maritime en elles-mêmes ». Pour autant que les impôts concernent les personnes physiques, la position affirmée en 2010-2011 d’augmenter les impôts directs des couches les plus riches a disparu, alors que le programme de 2015 ne parle que de la réduction graduelle des taxes indirectes « après discussion », à l’opposé de la position de 2010 pour une réduction immédiate des taxes indirectes et de la position de 2012 pour une réduction de la TVA dans le tourisme et la restauration.

Pourtant, dans le programme de 2015, Syriza promet de relever le revenu non taxé pour toute personne physique à 12 000 euros, d’abolir le nouvel impôt foncier, l’impôt sur le fuel de chauffage et la taxe imposée aux travailleurs indépendants. En outre, il a promis de réduire la charge fiscale des petites entreprises. Pour autant que les dépenses de l’Etat soient concernées, en 2010 et 2011, Syriza soutenait l’augmentation des dépenses sociales et la réduction du budget de la défense mais depuis 2012 il ne parle plus que de geler la réduction des dépenses sociales. Depuis 2014, sa position n’est plus que de maintenir un budget en équilibre, ce qui implique la poursuite de l’austérité en dépit de et en contradiction avec ses promesses.
– Salaires et relations de travail. En 2010, le programme de Syriza promettait une augmentation des salaires, des retraites et des allocations chômage. En 2011 cette position avait changé pour ne comporter que le retour immédiat des salaires et retraites au niveau de 2009 avant la mise en œuvre du mémorandum. En 2012, il ne promettait plus que le gel des réductions de salaires et retraites, le rétablissement graduel des salaires à leur niveau de 2009, quelle qu’en soit la signification, et le rétablissement immédiat du salaire minimum à son niveau de 2009. Pour autant que les relations de travail, c’est-à-dire l’exploitation, sont concernées, en 2010, il promettait de nouvelles restrictions aux licenciements mais en 2012, il ne promettait plus que l’abolition de la législation de 2010 qui « libéralisait » le marché du travail en favorisant les licenciements, réduisant les indemnités de licenciement et limitant l’application des conventions collectives. Syriza soutient encore la réduction du travail précaire avec l’abolition du travail indirect et la diminution de la sous-traitance dans le secteur public. Pourtant, en contradiction avec cette position, il admet la possibilité pour les municipalités de mettre en place des programmes de travail temporaire et des « programmes de formation » dans le but de réduire le chômage. Dans les programmes de 2012  et 2015, Syriza promet de pénaliser le travail au noir et de renforcer les services de l’Etat contrôlant l’application de la législation du travail. Finalement, dans son programme le plus récent, il promet de restaurer la fermeture du dimanche dans le commerce de détail.
– Avantages sociaux. Syriza avait promis en 2010 d’augmenter les allocations chômage. Dans son plus récent programme sa position est juste de les restaurer à leur niveau de 2009 (461 euros pendant douze mois). En 2012 il promettait d’étendre les allocations chômage aux travailleurs indépendants mais dans son programme de 2015 le parti ne parle que de réformer les allocations chômage pour ne couvrir que les travailleurs indépendants sans ressources. Alors qu’il préconisait en 2012 d’étendre le service des allocations chômage à deux ans, dans son programme le plus récent il ne promet plus cette extension qu’aux chômeurs de longue durée. Il avait aussi promis d’abolir la restriction imposée à la durée totale du service des allocations (un total de 400 jours de paiement d’allocations par période de quatre années). Il a aussi inclu dans son récent programme un certain nombre d’allocations pour soulager de la pauvreté extrême à savoir, électricité gratuite et bons de nourriture pour 300 000 foyers, logement gratuit pour les SDF par réquisition des immeubles municipaux et des hôtels vides, qui recevraient une subvention, soins médicaux gratuits pour les chômeurs et ceux qui ne seraient pas couverts par la sécurité sociale, transport gratuit pour le chômeurs et les travailleurs à faibles revenus. Syriza a compris qu’il pouvait conquérir de nombreux votes en promettant un maigre revenu à un grand nombre de foyers paupérisés.
– Retraites. En 2010, Syriza promit d’abolir toutes les lois qui avaient attaqué depuis 1990 les droits à la Sécurité sociale et les retraites et reconnut les dettes de l’Etat envers les fonds de la Sécurité sociale. Dans son programme de 2012 ces positions ont été réduites à la seule promesse de rétablir les cotisations employeur à leur niveau antérieur, de combattre les fraudes par les employeurs, de geler les réductions de retraite et « graduellement de rétablir les retraites à leur niveau antérieur » et d’abolir l’exclusion de 2011 de bien des emplois de la catégorie « métiers dangereux » qui était défavorable aux travailleurs. Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, la promesse de 2010-2011 de rétablir les retraites à leur niveau de 2009 a été remplacée dans les programmes de 2010-2011 et de 2015 par la simple promesse de réduire le gel des retraites. En outre, dans le programme de 2015 il posa qu’il reverrait l’exclusion d’emplois de la catégorie « métier dangereux » contrairement à sa promesse de 2012 d’abolir immédiatement cette exclusion. Il avait promis qu’il réduirait l’âge de la retraite de deux ans, c’est-à-dire rétablir l’âge pour une retraite normale à 65 ans et à 60 ans pour une retraite réduite. En outre, il a promis d’abolir la nouvelle méthode de calcul des retraites après le 1er janvier 2015 ainsi que les restrictions au droit d’obtenir une retraite réduite, ce qui aboutit à exclure bien des travailleurs du droit à une retraite (selon ces restrictions un travailleur devrait avoir cotisé pour obtenir une retraite 100 jours de travail par an pendant au moins les cinq dernières années).
– Economie sociale (secteur autogéré). En 2010, le programme de Syriza n’insistait pas trop sur « l’économie sociale » sauf par une référence au soutien des associations de paysans. Cela commença à changer en 2012 quand le programme promit de fournir des subventions et des facilités pour le développement de « l’économie sociale ». Cela a changé complètement dans le programme de 2015 ; il est devenu évident que Syriza accorde plus d’importance à ce secteur à la fois pour la réduction du chômage et pour la « reconstruction productive de l’économie ». Ce changement reflète  la croissance du secteur « économie sociale » et le fait que de plus en plus de prolétaires font face à leurs besoins ou même peuvent joindre les deux bouts en s’engageant dans de tels projets ou dans des entreprises low cost. Syriza a promis notamment d’aider la reprise et l’autogestion d’entreprises en faillite en modifiant la loi sur les faillites.
Il a promis aussi de soutenir les coopératives et les associations par des exemptions d’impôts, des subsides européens, en fondant des institutions publiques spécialisées de crédit, le tout chapeauté par la création d’unités spéciales où il serait possible de trouver des conseils juridiques et comptables.
u Emploi dans les services publics. Le programme de 2012 promettait l’abolition de la loi sur les licenciements et les mises à pied dans le secteur public. Dans son programme de 2015, Syriza promet que les travailleurs du secteur public qui ont été mis à pied ou licenciés retrouveront leur position antérieure. Il a aussi promis d’abolir le nouveau système d’évaluation des travailleurs et de l’unité de travail et son remplacement par un système d’évaluation basé sur des « facteurs et indices objectifs », sans qu’on sache trop ce que cela signifie. En outre, il s’engage à abolir la loi prévoyant de nouvelles strictes règles disciplinaires pour les travailleurs du secteur public, ce qui était prévue dans le contexte de la législation du mémorandum. Dernière proposition et non des moindres : la promesse de créer des milliers d’emplois permanents et stables dans les secteurs publics de l’éducation, de la santé et de la protection sociale, une partie de l’engagement de créer au total 300 000 emplois dans les secteurs publics, privés et autogérés.

*

L’interminable catalogue des changements ainsi relevés dans le programme de Syriza illustre aussi bien la dilution de ses positions vers une timide position social-démocrate que ses contradictions. L’ajustement graduel de Syriza à la « realpolitik » montre qu’après avoir élagué la plupart de ses positions considérées comme inacceptables du point de vue de la stratégie capitaliste dominante néolibérale de la zone euro, et en ne conservant – tout en les enrichissant parfois – que les moins nocives comme celles concernant la prétendue « économie sociale », Syriza pouvait se transformer en un « nouveau » gestionnaire plutôt compétent de l’Etat capitaliste.
TPTG
janvier 2015
(Traduit de l’anglais par H. S.)

 

NOTES

(1) Allusion au slogan de Margaret Thatcher, Premier ministre britannique, qui a imposé sa politique néolibérale des années 1980 : TINA, « There Is No Alternative ».

(2) Tsipras, leader de Syriza, est devenu, à la suite de ces élections, Premier ministre du gouvernement grec.
(3) « Quantitative Easing » (QE) , « assouplissement quantitatif », désigne un type de politique monétaire dit « non conventionnel », auquel peuvent avoir recours les banques centrales dans des circonstances économiques exceptionnelles, telles que des crises économiques et financières de grande ampleur. Cette politique vise à éviter la déflation tout en maîtrisant une faible inflation. En particulier, l’assouplissement quantitatif consiste généralement en une expansion du bilan de la banque centrale au travers de l’acquisition d’actifs qui peuvent être des titres de créances obligataires, ou des actifs plus risqués comme des dettes dites d’agences, ou des titres adossés à des actifs comme des titres hypothécaires. L’assouplissement quantitatif est l’équivalent moderne de la planche à billet, en plus sophistiqué dans ses modalités toutefois.

(4) Pour une analyse extensive de la crise capitaliste, sa gestion par l’Etat grec et l’internationale capitaliste (FMI, UE, BCE, etc.) et les luttes de classe qui se sont déroulées en Grèce après 2010, voir nos textes (en anglais) « Ployé  sous la dette », « Notes préliminaires vers une analyse du mouvement des assemblées populaires » , « Importantes défaites : la dévaluation intérieure, l’échec des luttes de la classe ouvrière en Grèce et la “sucess story” gréco-chinoise » ainsi que l’entretien de notre groupe avec Juraj Katalenac : «  Un entretien » que l’on peut trouver sur le site : http://www.tptg.gr/?page id=105 (en anglais).

(5) Dans une lettre publiée par le Financial Times le 22 janvier 2015 sous le titre « L’Europe bénéficiera d’un nouveau départ donné à la Grèce », Stiglitz, Pissarides et d’autres « grands » économistes bourgeois soutenaient :
a) le remplacement des coupes dans les dépenses publiques par des programmes d’investissements publics qui développeraient la demande et stimuleraient la croissance financés par « une collecte des impôts plus efficace » ;

b) une extension conditionnelle de la « période de grâce » de façon à exempter la Grèce du service de la dette, par exemple dans les cinq prochaines années à condition que la Grèce atteigne une croissance minimum de 3% ;

c) « une réduction de la dette, spécialement de la dette officielle bilatérale pour accroître l’espace fiscal disponible » et

d) « un financement significatif de projets d’investissements efficaces notamment pour les exportations ». La même lettre rappelait l’annulation substantielle de la dette allemande dans les années 1950 et reprenait plusieurs propositions formulées à l’origine par Syriza.

(6) Sous-traitante du fabricant grec de matériaux de construction (carrelages, tuiles…) Philkeram Johnson, Viome a été reprise en 2013 par ses travailleurs après sa faillite et son abandon par les propriétaires (les salaires n’étaient plus versés depuis mai 2011). Pour plus d’informations, voir http://www.viome.org/

(7) Pour en savoir plus sur la question fascisme/antifascisme en Grèce voir notre texte (à paraître) « Antifascisme contre fascisme : la première fois c’est une tragédie, la seconde fois, c’est une farce » (http://www.tptg.gr/)

(8) La taxe Tobin, suggérée en 1972 par le lauréat du « prix Nobel d’économie » James Tobin, consiste en une taxation des transactions monétaires internationales afin de limiter la volatilité du taux de change. Par extension, le terme désigne aujourd’hui une taxe sur les transactions financières.

(9) Le New Deal (« Nouvelle donne » en français) est le nom donné par le président américain Franklin Delano Roosevelt à sa politique interventionniste mise en place pour lutter contre les effets de la Grande Dépression aux Etats-Unis. Ce programme s’est déroulé entre 1933 et 1938, avec pour objectif de soutenir les couches les plus pauvres de la population, réussir une réforme innovante des marchés financiers et redynamiser une économie américaine meurtrie depuis le krach de 1929 par le chômage et les faillites en chaîne.

 

 

 

La chute de la maison Lepaon

Tous ceux qui parlent d’une orientation plus à gauche de la CGT
ou qui croient à la bataille des 32 heures menée par une CGT
à la sauce Philippe Martinez pourraient connaître une surprise
de taille au moment du prochain virage à… droite

On n’est jamais trahi que par les siens. Cette maxime pourrait parfaitement s’adapter à Thierry Lepaon. Fin 2014, il a reçu une belle volée de bois vert… qui a fini par lui coûter son poste. Tout commence par une facture pharaonique de 139 000 euros pour la rénovation de son appartement de fonction,  puis une deuxième couche survient avec son bureau flambant neuf au siège de la confédération à Montreuil, estimé à 65 000 euros et, pour finir de l’achever, la retraite casquette du temps où il occupait des fonctions à la CGT Basse-Normandie. 26 650 euros lors de son départ de l’instance locale pour le poste suprême, mais après avoir aussi bénéficié de 108 000 euros en incluant le remboursement de ses notes de frais.
Cette dernière « facture » et la pratique largement en usage dans les instances étaient connues au moment où Lepaon a pris ses fonctions au congrès confédéral de Toulouse, en mars 2013, et peu avant, dès novembre 2012, quand il est adoubé par les instances de la centrale comme successeur de Bernard Thibault.
Tout d’abord, l’essentiel de sa carrière, Lepaon l’a faite chez Moulinex ; mais très rapidement il endosse la fonction de quasi-permanent syndical. On dit qu’il a été directement embauché par Alfred Sirven, un ex-militaire alors DRH de Moulinex, en vue de contrer une CFDT pas trop dans la ligne Notat. Alfred Sirven fera ensuite les beaux jours d’Elf et de ses barbouzeries africaines. Une « bienveillance » envers Lepaon, comme le dit si bien un article de l’hebdomadaire Le Point du 3 décembre 2014 qui raconte l’alternance d’apéritifs amicaux avec le PDG de l’époque, de promotion sur mesure et de cadeau de naissance pour une des ses filles.
Le quotidien patronal Liaisons sociales du 1er mars 2013 écrit : « A la CFDT, on lui reproche de s’être fait payer des heures de délégation alors qu’il séchait les négociations. Sa proximité avec le PDG passe mal.“ Pierre Blayau négociait en direct avec lui, et signait avec les autres”, note Jean-Louis Jutan, ancien cédétiste, qui a créé un syndicat autonome sur le site de Cormelles, Sydis. »
Ce même PDG Pierre Blayau, nommé en 1996, sera mis en examen en 2004 pour « banqueroute par emploi de moyens ruineux et banqueroute par détournements d’actifs » dans la faillite organisée de Moulinex. L’affaire finira par un non-ieu en 2012. Après avoir empoché 2 millions d’euros de prime de départ en 2000, Pierre Blayau aura au préalable annoncé 5 000 licenciements en deux vagues à la fin des années 1990, la fermeture de trois sites et, en 2001, le dépôt de bilan du groupe. S’ensuivront d’autres licenciements en 2006 et d’autres fermetures de sites sur fond de délocalisation de la production vers l’Asie.
Apparu donc sur les écrans et dans les médias, Lepaon se présente alors comme le leader CGT contre les licenciements et les fermetures de site. Il apparaît souvent dans les médias. Mais une fois la fermeture de Moulinex actée, il passe très vite à autre chose. Il commence par passer l’équivalent d’un diplôme en ressources humaines. Tout en étant au chômage, il pointe à l’Union départementale (UD) du Calvados avant de rejoindre les instances parisiennes à Montreuil. Déjà bien rodé dans les instances paritaires tel le Conseil économique et social régional de Normandie, le voilà promu dans celui de Paris en 2010 où il fréquente Raymond Soubie, l’ex-conseiller social de Sarkozy. Entre deux, il aura conduit la délégation CGT sur la formation professionnelle et fait signer à la CGT en 2008, l’un de ses rares accords nationaux interprofessionnels.
Pour arriver de Caen à Montreuil, il fallait déjà avoir un pied dans la maison comme on dit et bénéficier d’une bonne recommandation. Cela commence par une « embauche » négociée en 1983 par Sirven avec le n°1 de la CGT Métallurgie de l’époque, un certain André Sainjon, alors proche des « modernistes » du PCF comme Pierre Juquin [exclu du PCF en 1987, NDE]. Puis Thierry Lepaon est rapidement promu à la direction CGT Métallurgie où il peaufine ses relations et son réseau. Pendant ce temps, son ancien mentor, l’ex-syndicaliste André Sainjon, avait quitté la CGT et, en 1988, le comité central du PCF, suite à la purge menée par les anti-Juquin du PCF et de la fédération de la Métallurgie. Devenu un temps député européen sous les couleurs socialistes et radical de gauche, André Sainjon est alors parti pour diriger la SNET en 2000, une entreprise spécialisée dans la production d’électricité à partir de centrales au charbon.
Le second mentor qui apparaîtra dans la carrière de Lepaon, c’est Maryse Dumas, n° 2 de la CGT, qui dit-on aurait soufflé son nom à Bernard Thibault, alors en indélicatesse avec l’essentiel de l’appareil coalisé contre lui dans la course à sa propre succession. Deux candidates écartées de la course puis un troisième larron, respectivement Agnès Naton, Nadine Prigent et Eric Aubin, vont se déchirer pour le poste suprême… dont Thierry Lepaon finira par hériter en novembre 2012 avant d’être finalement élu et consacré au congrès confédéral de Toulouse en mars 2013.
Puis enfin, en termes prémonitoires, cet avertissement d’un certain… Martinez, qui en dit long sur la guerre qui s’annonce et que rapporte le quotidien patronal Liaisons sociales, dans le portrait déjà cité qu’il consacre au nouveau secrétaire Thierry Lepaon : « “Thierry doit consacrer du temps au terrain”, prévient Philippe Martinez, patron de la Métallurgie, sa fédération d’origine, qui ne l’a pas soutenu dans la course aux prétendants. »
Les couteaux sont déjà tirés en prévision de ce qui va suivre.
En fait, secrétaire et candidat par défaut, Lepaon était déjà sur la sellette et entouré de faux amis prêts comme il se doit à en découdre et à le balancer à la première occasion. Bernard Thibault avait déjà été victime des mêmes méthodes quand il s’était entêté à vouloir régler sa succession seul, ou du moins en concertation avec les anciens secrétaires généraux vivants, Louis Viannet et Georges Séguy. Surtout quand il s’agit de désigner celui-ci avec ou sans la liaison avec le noyau dirigeant du PCF du temps de la CGT courroie de transmission.
Cette prérogative qu’ont les anciens nos 1 sur l’adoubement du nouveau secrétaire général, a toujours existé. La candidature était ensuite avalisée par le PCF et ensuite présentée à l’ensemble des militants. La différence viendrait maintenant du lien avec le PCF qui depuis l’ère Séguy, s’est plutôt distendu puis réactivé avec l’arrivée de Krasucki et ce au fur et à mesure des déboires électoraux du PCF. L’essentiel de la manœuvre, surtout à partir de l’arrivée de Viannet dès 1992, était destinée à ne pas entraîner la CGT dans la même spirale du déclin et préserver ainsi les intérêts à long terme de l’appareil syndical.
Les affaires de l’appartement, du bureau ou des indemnités perçues ont été sorties de l’intérieur pour être largement divulguées sur la place publique. Ces coups bas ont succédé à ceux plus discrets mais tout aussi efficaces pour écraser l’adversaire que Thibault avait subis en son temps avec l’affaire de la tête de cochon au pied de son domicile, le vol de son agenda personnel sur son propre bureau à Montreuil et les micros dissimulés dans sa voiture de fonction. Des méthodes aux accents bien connus de la police politique de l’ère soviétique et dont le PCF a été un fidèle client un peu comme la France était la fille ainée de l’Eglise.
Finalement, toute cette farce a été organisée par un noyau significatif de dirigeants CGT liés au PCF. La finalité en était la reprise en main ferme de l’appareil syndical dont les prébendes sont loin d’être négligeables en ces temps de disette électorale et sur fond de montée du principal concurrent électoral qu’est devenu le Front national. Les derniers résultats des élections municipales en 2013, les départementales et les régionales de 2015 vont nécessiter des solutions de repli. Une CGT plus proche du PCF et du Front de Gauche avec un discours calqué sur eux, permettent ainsi de réunifier toutes les « sensibilités » du PCF actuellement en ordre dispersé.
Toutes ces bonnes raisons et d’autres plus ou moins avouables auront permis de nettoyer tout le haut de l’appareil et de renouveler tout le bureau confédéral dans son entier. Exit donc Lepaon et ses proches sacrifiés sur l’autel des intérêts suprêmes du Parti comme toute l’histoire des staliniens ou en général de la gauche léniniste en témoigne. Balancé, humilié et ridiculisé, Thierry Lepaon aura bu l’eau du calice jusqu’à la dernière goutte. En bon communiste, il aura accepté son sort sans broncher en attendant un point de chute honorable qui viendra car, comme on le sait, en avril on apprenait qu’il était « blanchi » des accusations portées contre lui.
Quant à tous ceux qui parlent d’un tournant plus à gauche de la CGT ou qui croient à la bataille des 32 heures, ou ceux tentés de suivre une CGT à la sauce Philippe Martinez, ils pourraient connaître une surprise de taille. Ils pourraient bien finir tous instrumentalisés jusqu’au prochain virage à… droite, où certains seront alors immanquablement débarqués avec pertes et fracas.
Car cet ancien responsable de la CGT Renault Billancourt a longtemps été protégé et mis à l’abri par le haut appareil dès les années 1980, au moment où la fermeture de Billancourt était entérinée et où les partisans de Georges Marchais se faisaient martyrs au nom des dix de Billancourt (1).
Son parcours parallèle somme toute à celui de Lepaon, lui fera gravir pendant vingt ans tous les échelons de la CGT Renault jusqu’à son arrivée dès 2008 à la tête de la fédération de la Métallurgie. Ce n’est qu’au congrès de Toulouse en 2013 qu’il entre à la Commission exécutive confédérale où il attend patiemment son tour dans l’ombre de Lepaon. Il sait déjà qu’il a été choisi dès le début et que Lepaon n’est là que comme une transition obligée dans la longue reprise en main de l’appareil.
Maryse Dumas, ancienne numéro deux de la CGT, résume bien la problématique : « Si le syndicalisme se réinventait, il se donnerait l’ambition de devenir une Confédération générale du travail ! Or, celle-ci existe depuis cent vingt ans. Elle est toujours jeune des espoirs d’émancipation qui l’ont fait naître et grandir toutes ces années. A nous de leur donner corps pour les cent vingt ans qui viennent. »
Lors de la cérémonie du cent vingtième anniversaire de la CGT à Montreuil, Georges Séguy et Louis Viannet étaient absents mais deux anciens secrétaires généraux étaient présents, Bernard Thibault et… Thierry Lepaon. Bien sûr, cette reprise en main, par un noyau PCF jugé trop orthodoxe et caricatural et pas assez moderniste par certains, n’est pas du goût de tous les anciens dirigeants. Ils en ont donc profité pour bouder la cérémonie et savent qu’il faut maintenant attendre le passage du prochain train… pour se remettre sur les rails.
La suite, on la découvrira… au prochain « changement de cap » et/ou virage à droite/gauche à en donner le tournis. Au gré des alliances électorales et derrière les discours plus ou moins teintés de rouge écarlate ou de rose vif, se cache en filigrane toute la logique du syndicalisme rassemblé et du jeu du dialogue social…
Tomas Mera
avril 2015

NOTE

(1) En juillet 1986, des syndicalistes envahissent en force les bureaux de la direction de Renault pour protester contre quelque 600 licenciements annoncés. Sept d’entre eux sont licenciés pour faute lourde, deux sont licenciés économiques. Parallèlement, huit sont traduits devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour voies de fait. Un  nouveau licenciement en 1987 fait parler de « l’affaire des dix ». S’ensuit une longue bataille judiciaire, qui s’achève lorsque la Cour de cassation rejette les demandes de réintégration. Voir « Les “Dix” de Renault-Billancourt. Les enjeux d’une mobilisation d’appareil, juillet 1986 – décembre 1989 », de Virginie Linhart, Revue française de science politique, 1992. (NDE.)

Dans les publications

–  « Crise de la CGT ou crise du syndicalisme ? », un article dans le n° 34 (février/mars 2015) de la revue Critique sociale, Bulletin d’informations et d’analyses pour la conquête de la démocratie et de l’égalité, profite de l’affaire autour de l’ancien secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon pour exiger une extension du syndicalisme de base en même temps qu’une cure d’amaigrissement pour les appareils confédéraux dont la bureaucratisation menace la lutte de classes.
– « CGT : Révolution de palais ou révolution culturelle ? », dans Alternative libertaire n° 247 (février 2015). Et « CGT, pour un retour aux sources libertaires », dans le n°248 (mars).

Sur le syndicat : faiblesse et développement en Europe et dans les Brics

Nous voulons étudier dans ce bref article la situation du syndicalisme en Europe et l’émergence de nouvelles formes syndicales dans les BRICS (1). Nous savons que le problème syndical est complexe : à l’intérieur des courants du mouvement ouvrier, il existe toute une gamme de positions, allant de l’anarcho-syndicalisme à l’anti-syndicalisme pour l’autonomie ouvrière, du syndicat comme école de la lutte des classes, jusqu’au syndicat comme courroie de transmission du parti et structure sociale intégrée à l’Etat. Nous ne pensons donc pas offrir au lecteur une position exhaustive, nous écrivons cet article avec l’espoir d’offrir une petite réflexion.
Le taux de syndicalisation a considérablement diminué ces dernières années en Europe, avec de gros écarts suivant les pays. En Suède, 70 % des travailleurs sont  syndiqués, contre seulement 8 % en France, ce qui représente le taux le plus bas de tous les pays industrialisés, inférieur même à celui des Etats-Unis, de la Corée ou de la Turquie. En Allemagne, il y a environ 27 millions de travailleurs sans affiliation, sur 33 millions ; le système britannique laisse sans appartenance syndicale individuelle plus de 70 % des travailleurs, soit 19 millions de personnes. Ce taux de syndicalisation très bas ne signifie pas une absence de représentation syndicale ; la représentation reste élevée, surtout dans le secteur public et dans les grandes usines.
Cette diminution est due à différents facteurs :
1. Un changement dans la composition de classe. C’est une tendance historique: la diminution du travail productif dans les grandes concentrations, au profit du travail improductif, plus divisé, même si cela ne veut pas dire que la production et la circulation soient moins centralisées. On assiste à une multiplication des types de contrats de travail et des entreprises sur le même lieu de travail. Cela a permis une intensification des rythmes de travail et du nombre d’heures travaillées par travailleur, ce qui augmente la concurrence entre travailleurs. Au sommet de la chaîne, la politique économique reste, par contre, monopolistique et sans concurrence.
2. Le binôme souplesse productive et précarité contractuelle. C’est une constante du système capitaliste, qui doit nécessairement les valoriser. Taiichi Ôno, père du toyotisme (forme de production plus intégrée et souple, qui marque le gros de la production et distribution actuelles), se battait pour la destruction de la syndicalisation et de la vieille rigidité ouvrière. Et il est intéressant d’observer que, dans ce système, avec la politique du « zéro stock », la distribution et les transports deviennent le maillon faible, mais c’est aussi dans ces mêmes secteurs que les formes de lutte les plus intéressantes ont été développées par les travailleurs. La souplesse productive et distributive donne aux travailleurs des transports, de la logistique et de la communication, une arme de pression vis-à-vis du patronat.
3. Le rôle actif de l’Etat comme intermédiaire social. Ce n’est pas une nouvelle dynamique, elle remonte aux années 1930 dans son application large. La disparition de l’Etat social survenue ces dernières années ne signifie pas la fin de la « dimension corporatiste » de l’Etat, forme née dans les laboratoires fasciste et nazi, mais réellement la mise en chantier de la politique des Etats démocratiques sortis gagnants de la seconde guerre mondiale.
4. La tendance capitaliste historique. L’automatisation produit déjà naturellement du chômage, dans un processus dynamique qui s’est accentué avec la crise. Ceci amène à une concurrence encore plus impitoyable entre les travailleurs.

Nous ne pensons pas que les taux de syndicalisation soient automatiquement liés à un moment fort de lutte de classe. Dans les années 1970, les plus hauts taux d’augmentation salariale d’Europe ont été enregistrés en Allemagne, pays qui a eu le plus petit nombre de grèves dans la même période. Cela dit, nous ne pensons pas que le syndicat soit une structure fixe et, dans beaucoup de cas, il représente le besoin d’organisation et de défense des travailleurs, mais cela ne doit pas être remis en cause par la composition de classe spécifique, comme par le cycle économique. Si on ne prend pas en compte ces deux facteurs, on en arrive à définir la syndicalisation simplement comme un choix individuel du travailleur, chose qui peut être intéressante dans le domaine sociologique mais qui ne nous aide pas à comprendre pourquoi dans des moments déterminés nous avons plusieurs formes de syndicalisation.
Si nous observons de plus près les formes récentes du syndicalisme alternatif (et dans quelques cas libertaire), les données sont homogènes sur toute l’Europe : ces syndicats se composent de travailleurs qui se concentrent sur deux pôles extrêmes. Une partie sont des travailleurs du secteur public (hôpitaux, poste, Etat, communication, chemins de fer, etc.) ; une autre viennent des secteurs les plus pauvres et les plus précaires (nettoyage, logistique, agriculture, etc.). Cet écart est dû essentiellement à deux éléments : dans le premier cas, les syndicats officiels ne peuvent plus garantir à tous les travailleurs les anciens acquis historiques, et amènent une minorité de salariés à se tourner vers d’autres syndicats. Dans le second cas, nous assistons le plus souvent à un choix politique des grandes centrales syndicales de ne pas se préoccuper des travailleurs pauvres, permettant aux petites centrales syndicales alternatives d’essayer de syndicaliser ces secteurs. La donnée centrale est que les travailleurs des secteurs productifs, quand ils sont syndicalisés, le sont à l’intérieur des centrales syndicales officielles. Et la grande masse des chômeurs et des travailleurs précaires aujourd’hui n’est pas considérée comme primordiale par les organisations syndicales, officielles ou ­alternatives.
Ce retard est le produit de vieilles faiblesses, notamment l’étroitesse de l’horizon syndical. Les premières formes de syndicats avaient une base non pas de classe, mais de catégorie, héritage de la séparation ridicule qui, au Moyen Age, existait entre les métiers. La transformation ultérieure du syndicat de métier (ou professionnel) en syndicat d’industrie ne représente pas un bond en avant. Sous cette forme, un menuisier travaillant dans une usine d’automobiles, par exemple, fera partie de la fédération des métaux et non de celle du bois. Mais les deux formes ont ceci de commun que le contact entre leurs membres ne s’établit que sur les problèmes d’un secteur étroit de production, et non sur des problématiques sociales. La synthèse des intérêts des groupes prolétariens professionnels et industriels locaux ne se fait que par l’intermédiaire des fonctionnaires des organisations. En outre, dans cette vision qui considère les catégories de façon simpliste, tous les chômeurs travailleurs ou flottants sont laissés volontairement de côté. Dans cette vision, le centre reste l’usine et non la société, ou mieux, le capitalisme pour parler du système actuel. Cela n’empêche pas que le mouvement ouvrier et syndical ait essayé d’expérimenter des formes d’organisation différentes au cours de son histoire. N’oublions pas, dans la conception des organisations de défense économique telles qu’elles se sont formées à la fin du xixe siècle et au début du xxe (spécialement dans les pays latins), un organe qui se détache par son activité dynamique : c’est la « bourse du travail » française, qui en italien porte le nom, meilleur, de « camera del lavoro  » (chambre du travail). Si la seconde appellation a un relent dégoûtant de parlementarisme bourgeois, la première évoque (c’est pourquoi elle est, tout compte fait, pire) un marché du travail, une vente des travailleurs au patron le plus offrant, ce qui l’éloigne d’autant plus d’une lutte qui vise à extirper le principe même du patronat.
Pourtant, si les ligues isolées et même leurs fédérations nationales, organes moins unitaires et moins centralisés, se ressentent fortement de la limitation que leur imposent des catégories professionnelles préoccupées de revendications étroites et temporaires, les bourses urbaines ou provinciales du travail étaient au contraire portées, du fait qu’elles développaient la solidarité entre les ouvriers de divers métiers et de différentes localités, à se poser des problèmes de classe d’un ordre supérieur, et finalement d’ordre nettement politique. Elles discutaient des problèmes politiques véritables, non au sens électoral ordinaire, mais au sens de l’action révolutionnaire, même si leur caractère local ne leur permettait pas de se soustraire complètement aux défauts que nous avons examinés dans les formules communalistes et localistes. De telles tentatives se sont réalisées dans les périodes de crise aiguë, autour en particulier du mouvement des chômeurs dans les années 1920 et 1930 en Allemagne et aux Etats-Unis, où les revendications des chômeurs assumaient un rôle social général. Ce n’est pas notre intention dans cet article de développer ce sujet, mais nous le croyons central pour tous ceux qui se posent le problème aujourd’hui de l’organisation syndicale, et plus en général de la défense des intérêts des travailleurs dans les pays au capitalisme mûr (ou plus exactement pourri…).
Au niveau politique, les syndicats alternatifs oscillent entre être, pour la majorité, apolitiques, entendu comme désintéressés du problème parlementaire, ou dans certains cas anti-parlementaires (mais ce sont souvent de petites centrales syndicales qui regroupent des individus politisés plus ou moins militants de la même idée). Nous n’assistons pas encore aujourd’hui à une réflexion sérieuse sur le rapport chômage-précarité et anti-parlementarisme, même si de fait des populations sont déjà expulsées des processus d’intégration à la société, comme zombifiées. Les grosses centrales syndicales revendiquent par contre pleinement une politique active, liée de manière absolue à la politique parlementaire, chose qui lui apporte dans beaucoup de cas les pires fanatiques du nationalisme économique, et engendre une acceptation active du racisme. Nous ne disons évidemment pas que tous les militants syndicalistes sont racistes, ou qu’ils sont vendus, mais ce qui nous intéresse ici n’est pas l’activité individuelle ou collective d’un groupe de travailleurs mais une analyse générale des structures.

Si tel est le tableau en Europe, nous ne pouvons pas dire la même chose des autres parties du monde, au Brésil et en Afrique du Sud notamment (et la dynamique est la même dans les autres BRICS) (2). Il a y eu dans ces pays une croissance économique rapide et une modification de la structure productive. Evidemment, la polarisation sociale reste plus forte qu’en Europe ; il existe un nombre considérable de chômeurs et de travailleurs pauvres mais, parallèlement, les secteurs productifs rassemblent de grandes masses de travailleurs, ainsi que le secteur de la distribution par exemple. Ces dernières années, les principales centrales syndicales de ces pays ont subies de nombreuses scissions et se sont morcelées, la plupart du temps dans les secteurs directement productifs. Ceci s’est fait en opposition avec les grandes centrales syndicales de gauche proches des gouvernements. Nous parlons de secteurs qui comprennent leur importance sociale dans les conditions actuelles productives de croissance de leurs pays. Nous ne parlons pas de « révolutions », mais nous voulons signaler comment, dans quelques pays, la syndicalisation traditionnelle augmente, et comment une réponse existe, qui se traduit par des scissions syndicales et des grèves, contre les politiques des gouvernements actuels de centre-gauche.
Le 7 novembre 2014, en Afrique du Sud, le comité exécutif du Cosatu (Congress of South African Trade Unions, centrale syndicale historique, proche de l’ANC et du Parti communiste) vient de décider, par 33 voix contre 24, l’exclusion de son plus important syndicat (338 000 adhérents), la Numsa, syndicat des métallurgistes (National Union of Metalworkers of South Africa). Dans une déclaration publiée le 29 octobre 2014, le syndicat avait expliqué que la politique de la coalition tripartite au pouvoir, composée de l’ANC, de la Cosatu et du Parti communiste sud-africain, avait été incapable de s’attaquer au capitalisme hérité de l’apartheid, ce qui « a condamné la classe ouvrière noire à une extrême misère ».
On avait déjà eu, en août 2012, une polarisation dans le mouvement syndical pendant la grève des mineurs à Marikana (grève sauvage survenue près d’une mine de platine, propriété de Lonmin). Des affrontements entre partisans de deux syndicats, la National Union of Mineworkers (NUM) et l’Association of Mineworkers and Construction Union (AMCU), avaient fait dix morts en quelques jours, dont deux policiers et deux agents de sécurité, ces derniers brûlés vifs (3). Le Cosatu a confirmé le rapport de police, laquelle affirmait avoir d’abord fait usage de gaz lacrymogène et de canons à eau contre les mineurs, qui avaient riposté en faisant usage de balles réelles. Des journalistes présents, les femmes des grévistes et l’AMCU ont vigoureusement contesté l’affirmation de la police selon laquelle les grévistes avaient tiré en premier. Il est intéressant de signaler que la Numsa a appelé à une journée de grève et de manifestation contre la politique du gouvernement. Les manifestations visaient à protester contre le taux élevé de chômage (25 %), et particulièrement celui des jeunes (71 % des chômeurs ont entre 19 et 25 ans). La Numsa demandait le retrait d’une mesure gouvernementale qui prévoyait de subventionner les employeurs recrutant des moins de 25 ans, ce qui aurait ouvert la porte à la possibilité de remplacer du personnel qualifié par des jeunes sous-payés. La Numsa assume ici un rôle qui est au-delà du syndicalisme traditionnel de catégorie. Ces derniers jours, ce même syndicat propose la naissance d’un mouvement politique de gauche opposé au gouvernement.
Nous pouvons observer la même dynamique au Brésil, à travers l’expérience de l’Intersindical, une importante scission du CUT (Central Única dos Trabalhadores), syndicat historiquement proche du PT (Parti des Travailleurs), actuellement au gouvernement au Brésil. Nous rapportons ici un extrait bref mais significatif de leur texte de présentation :
«Ainsi naît l’Intersindical – Instrument de Lutte et d’Organisation de la Classe Ouvrière – ayant comme principes fondamentaux : l’indépendance vis-à-vis du Capital et de son Etat, l’autonomie vis-à-vis des partis politiques, utilisant l’organisation par la base comme un instrument fondamental pour la lutte des classes.
Parmi ses principales actions se trouvent la solidarité active et internationale de la classe ouvrière, la formation politique comme outil de développement de la lutte, et le fait de ne pas soumettre notre organisation à sa reconnaissance par l’Etat.
Nous défendons l’organisation des travailleurs au plan syndical dans une Centrale qui rompt avec le corporatisme imposé par l’Etat, qui nous divise en catégories, une Centrale qui contribue au saut qualitatif de la classe en soi vers la classe pour soi, mais ceci ne se fera pas par auto-proclamation comme essaient de le faire plusieurs organisations de gauche dans le pays qui tout au long de ces années optèrent pour demander à l’Etat la solution des problèmes de la classe ouvrière. Et ainsi, dans les sept dernières années, des dizaines de nouvelles centrales, chargées des vieilles erreurs du passé récent, furent créées et une partie significative d’entre elles, reconnues par le gouvernement, se maintient grâce à l’impôt syndical hérité du gouvernement de Getulio Vargas, qui attelait la structure syndicale à l’Etat pour contenir la lutte des classes. Et la CUT qui naquit avec la classe ouvrière combattant l’intervention de l’Etat et affrontant le Capital est aujourd’hui une des principales centrales syndicales de la collaboration de classes.
Par conséquent l’Intersindical est une organisation syndicale nationale, présente dans toutes les régions du Brésil et qui, en cohérence avec le processus historique des organisations qui en font partie, ont contribué de manière décisive au processus de réorganisation du mouvement syndical brésilien (4). »

Comme dans le cas de l’Afrique du Sud, l’Intersindical est une organisation avec au centre les travailleurs de la métallurgie, mais qui a réussi en peu de temps à devenir une centrale syndicale présente dans différents secteurs. Les similitudes entre le Brésil et l’Afrique du Sud sont multiples, sous l’angle de la production, de la polarisation sociale, du rapport ville-campagne, de l’étendue des bidonvilles, etc. Et ce syndicat brésilien n’est pas le seul dans le monde à poser le problème de la naissance d’une force politique à gauche, opposée au gouvernement.
Notre intérêt n’est pas tourné vers la pureté syndicale de ces expériences. Nous trouvons naturel qu’à l’intérieur de ce contexte se pose le problème d’une force politique de gauche, force politique qui devrait être plus à gauche que le gouvernement. Dans ce sens, il y n’a rien de révolutionnaire, c’est une pure pratique réformiste sociale, mais il est intéressant de comprendre la dynamique et la perspective qu’ouvre cette nouvelle syndicalisation, et les contradictions qui sont destinées à surgir et à se développer, et tout ce qui est le produit de nouvelles luttes de classe. Nous ne nous trouvons pas devant des mouvements qui se posent le problème de l’anti-parlementarisme et de la critique de l’Etat (en Europe comme dans le monde), mais il est intéressant de réfléchir à comment cette dynamique pourrait redevenir actuelle, quand l’intégration au système se fait plus difficile, et n’est plus un processus automatique. C’est la seule condition pour que puisse se développer des formes d’organisation qui remettent au centre l’indépendance de classe. Même si des pays éloignés de l’Europe vivent le mécanisme de corporatisme, tous veulent jouer sur le terrain de la démocratie parlementaire et dans la compatibilité avec le système. En espérant des améliorations de leurs conditions, ils ne se sont pas aperçu des conséquences du processus de crise (voir encadré page 33). Ceci est une vision générale, mais il n’est pas interdit de s’y intéresser, de comprendre les tentatives actuelles qui se situent sur le terrain syndical dans ces pays, parce qu’ils représentent le signal d’une société en profond mouvement. Etudier les formes différentes d’organisation du mouvement ouvrier, comprendre ses dynamiques n’est pas un « amour pour l’étude », mais une pratique nécessaire pour tous ceux qui s’intéressent et qui participent activement, par rapport aux possibilités actuelles, à la lutte de classe.
Groupe de discussion Marseille-Zombi

NOTES

(1) «BRICS» est un acronyme anglais pour désigner un groupe de cinq pays qui se réunissent en sommets annuels : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Avant l’ajout de ce dernier pays en 2011, le groupe était appelé BRIC.

(2) La Question syndicale en Chine, Echanges et mouvement, 2010 (mondialisme.org/spip.php?article1800) ; Luttes de classes dans la Chine des réformes (1978-2009), de Bruno Astarian, Acratie, octobre 2009 ; L’autonomie ouvrière frappe en Inde: la grève de Maruti Suzuki à Manesar (juin, septembre, octobre 2011), Mouvement Communiste, 2012 : http://mouvement-communiste.com/documents/MC/ Booklets/BR5_India_FR_vF_complet.pdf

(3) Voir Dans le monde, une classe en lutte, septembre 2012, http://www.mondialisme.org/spip.php?article1883

(4) http://www.intersindical.org.br/
Version complète de la présentation en français  https://defensedumarxisme.files.wordpress.com/2014/10/is_franc3a7ais.pdf

Hongkong 2014, la « Révolution des parapluies »

Fin septembre 2014, les médias occidentaux commencent à relater le déroulement des manifestations de masse à Hongkong en les comparant ou les assimilant aux « révolutions (1) de couleur » dans les ex-pays de l’Est européen, des « printemps arabes », ou des mouvements « occupy » de différents pays de l’Union européenne et aux Etats-Unis. Ce mouvement d’opposition politique de Hongkong, qui avait commencé par une revendication démocratique, met directement en cause les relations de ce territoire avec Pékin et le Parti communiste chinois, relations dont il n’est qu’une péripétie  depuis le rattachement spécifique de ce territoire à la Chine en 1997. Lesdits affrontements, dont les prémices peuvent remonter à quelques années, s’ils ont atteint une certaine dimension dans la mobilisation et dans le temps, n’ont pas été au-delà des affrontements rituels avec la police. Et ils se sont progressivement affaiblis pour s’éteindre à la fin de cette année 2014 en laissant en suspens l’ensemble des problèmes autour d’une gestion démocratique du territoire.
Si, à propos de ces remous, ont fleuri les comparaisons avec les mouvements «Occupy», voire avec l’occupation de la place Tiananmen à Pékin en 1989, force est de constater que s’il offrait dans la forme une similitude avec tous ces mouvements par le fait d’occuper en permanence un lieu public, il n’a rien d’autre à voir avec ces mouvements, eux-mêmes bien disparates. Il pourrait s’approcher de certains de ces mouvements visant à déstabiliser un régime en place, mais on ne peut que constater, avant d’examiner ce que fut cette « révolution des parapluies », que Hongkong n’est plus qu’en marge d’une Chine en prodigieux développement économique. Et cette révolution, si elle eut la prétention d’influer le cours de la Chine tout entière, ne fut tout au plus qu’une piqûre d’épingle.
Du fait de cette marginalité et d’un statut spécifique temporaire qui favorise les interventions extérieures, Hongkong est devenu un nid d’espions orienté, via surtout des ONG, vers une Chine dominée par le Parti communiste chinois ; une porte entrouverte sur l’immensité de la Chine. Il est évident que, dans une telle situation, les tensions économiques et sociales à Hongkong peuvent être exploitées de toutes les manières pour tenter de contrer l’influence de Pékin, faire ressortir les caractères présents de la domination politique de la Chine, dans l’espoir fallacieux que cela pourrait perturber, voire influer, ce cours politique.
L’évolution économique de Hongkong joue un rôle dans les remous sociaux en question. Sous l’occupation coloniale britannique, Hongkong était un centre économique et financier incontesté dans l’Extrême-Orient et même mondialement. Mais l’essor de la Chine, plus que la fin du statut colonial, a relativisé cette puissance, d’autant plus que la province voisine du Guangdong est la plus riche de Chine, ayant connu un développement économique spectaculaire (en vingt ans, la part de Hongkong dans le PIB global de la Chine est passée de 20 % du PIB chinois à 3 %). Le développement de Shenzhen, à la frontière avec Hongkong, peut illustrer cette évolution (2). Si la Chine a connu encore en 2014, malgré un ralentissement, une croissance annuelle du PIB de 7%, la croissance du PIB à Hongkong n’a été cette année-là que de 2,3 %, en-deçà de la moyenne de 3,9 % des dix années précédentes. En tant que place financière, Hongkong a été détrônée par Shanghaï et Singapour et est en passe d’être dépassée par Shenzhen.
Sans le prolétariat

Ce ralentissement de l’évolution économique et financière ne diminue pas seulement l’influence de tout l’establishment de l’ex-colonie mais a aussi des répercussions sur le devenir des classes moyennes, appartenant principalement au secteur des services. Le rôle très actif joué dans les manifestations de l’automne 2014 par les étudiants reflète cette situation : c’est plus le souci de leur avenir qui est en cause que leur opposition à telle ou telle décision politique de Pékin. Avec la montée d’une classe ambitieuse et consommatrice, il y a eu une véritable explosion du nombre d’étudiants dans le secondaire et dans le supérieur : si le développement économique ralentit, le potentiel de révolte s’accroît d’autant (3). Mais dans tous ces conflits, il importe de souligner que jamais le prolétariat de Hongkong ou de la zone frontalière de Chine ne participèrent, d’une manière ou d’une autre, à ces actions qui restèrent finalement des conflits politiques entre classes dirigeantes. Au cours des trente dernières années, avec la globalisation, la minorité des plus riches s’est encore enrichie, alors que depuis vingt ans les salaires sont stagnants, que le coût du logement grimpe sans arrêt, que les emplois se raréfient, que la qualité de vie a régressé et que l’inégalité sociale est une des plus importantes du monde – situation qui touche particulièrement les classes moyennes et les jeunes et qui explique que, étudiants ou pas, ils vont être les éléments actifs dans les événements de l’automne 2014 (4).
On ne peut que souligner que ce sont trois « factions » qui gouvernent en fait Hongkong : les plus grosses fortunes (45 % d’entre elles contrôlent 80 % du PIB), les tycoons (magnats des affaires, souvent des parvenus) et les héritiers de la période coloniale. Leur méfiance commune d’un processus démocratique direct peut se résumer dans cette déclaration d’un financier : « Si le gouvernement mettait en place ce que demandent les manifestants, cela aurait pour effet de laisser les plus pauvres de la société dominer les élections ». C’est faux, car la « démocratie » peut très bien protéger les plus riches, mais cela témoigne du fossé entre classes sociales. Les « démocrates » de Hongkong représentent une fraction de l’élite dirigeante qui cherche à maintenir une plus grande autonomie du territoire. Ils craignent que l’intégration à la Chine ne compromette leurs propres affaires et la position du territoire comme centre financier mondial. Mais une autre fraction de cette élite dirigeante a des liens étroits avec les dirigeants chinois politiques et économiques, ce qui lui permet d’étendre son activité économique et financière en Chine continentale et n’est nullement hostile à des liens plus étroits avec elle (5).
Dans la « révolution des parapluies » se sont exprimés deux courants, l’un émanant de l’establishment hongkongais (financier, économique et politique) qui cherche à maintenir ses prérogatives dans le statut temporaire de Hongkong face à Pékin, l’autre émanant précisément de cette base des étudiants inquiets pour leur avenir et qui peuvent apparaître alors comme les « petits soldats » de cet establishment. Si ces deux courants tendent à affirmer une certaine « indépendance » par rapport à la normalisation que le Parti communiste chinois prétend imposer (et qui, de toute façon se fera au terme prévu dans les accords de rétrocession du territoire à la Chine), ils vont s’exprimer par des voies différentes à partir de causes différentes. Dans cette dualité, l’ensemble des mouvements s’inscrivent dans une longue série d’affrontements contre les interventions de Pékin dans le processus d’intégration finale de Hongkong dans le système chinois.
La Chine a promis d’instaurer le suffrage universel, en 2017  pour la désignation du chef de l’exécutif de Hongkong et en 2020 pour le Parlement ; c’est au sujet des conditions mise par la Chine autour de cette « démocratie » que va se cristalliser une tension économique et sociale latente. Pour ne remonter qu’une quinzaine d’années en arrière, en 2002 une manifestation contre l’imposition d’une loi antisubversion qualifiée « Article 23 » mobilise 800 000 participants et en obtient le retrait. En avril 2004, suite au veto opposé par Pékin à un projet de réforme électorale, une manifestation réunit plus de 200 000 participants. Mais parallèlement à ces conflits politiques récurrents entre l’establishment de Hongkong et Pékin, d’autres affrontements, plus concrets, secouent le monde universitaire.
La contestation étudiante

Depuis la fin de la domination coloniale britannique en 1997, l’éducation a été une patate chaude illustrant bien le slogan de cette cohabitation temporaire « un pays, deux systèmes ». Le système éducatif à Hongkong, hérité de la période coloniale, est calqué sur le système britannique et est resté en place jusqu’à présent, sauf que les autorités de Hongkong qui le supervisent doivent négocier en permanence le partage du pouvoir avec Pékin.
La pression de Pékin est de plus en plus forte à mesure qu’avance la normalisation avec le système chinois, notamment sur le contenu des programmes scolaires. Au printemps 2011, jugeant que les quelque 7 millions d’habitants de Hongkong ne sont pas spécialement attachés à « leur patrie » la Chine, Pékin prétend imposer une réforme scolaire pour inculquer les « valeurs »dans un nouveau cursus à tous les échelons intitulé « Education morale et nationale » (6).
Les étudiants de l’ensemble du système universitaire sont représentés à Hongkong par une Hongkong Federation of Students (7). Même si, en cette circonstance, cette fédération syndicale s’affirma carrément hostile à la réforme scolaire, son opposition formaliste fut largement dépassée par un mouvement lycéen qui, parti de rien, finit par être l’élément d’avant-garde très actif de cette résistance. Tout surgit d’un groupe de quelques lycéens entraînés par un adolescent de 15 ans qui, avec une campagne de signatures (100 000 recueillies en quelques semaines) et l’utilisation intensive des réseaux sociaux, parvient à une mobilisation autour d’une organisation nouvelle, Scholarism ; celle-ci, après une grande manifestation en septembre 2012 qui entraîne beaucoup plus largement d’autres étudiants, réussit à obtenir le retrait du projet du cursus suggéré par Pékin. Mais, pour Scholarism, l’action ne doit pas s’arrêter là. Comme le déclare Joshua Wong (8) après un entretien avec Benny Tai (9) : « Tai et ses collègues voulaient appeler à une manifestation pacifique dans le Central Business District (CBD) pour le 1er octobre pour simplement envoyer un avertissement au gouvernement. Nous pensions que cela à la fois n’avait pas de sens et était inadéquat. CBD est un terrain très peu favorable pour une manifestation, difficile d’accès et désert pendant le week-end. Aussi, quatre jours plus tôt, le 26 septembre, nous avons démantelé les barrières de sécurité protégeant le Civic Square, au centre du complexe des bureaux du gouvernement, et occupé l’espace ainsi disponible, rapidement encerclé par les forces de sécurité. C’est cette action qui a déclenché le mouvement. J’ai été arrêté avec quelques autres le 27 septembre, pour être relâchés peu après sauf moi qui fut retenu 46 heures. Alors que j’étais encore détenu, la police attaqua les occupants de la place avec des lacrymogènes. Répression policière et arrestations déclenchèrent une vague de solidarité et beaucoup de jeunes employés rejoignirent le mouvement, qui se transforma en occupation de différents lieux de Hongkong pendant une huitaine de jours, avec le soutien actif de la Fédération des syndicats étudiants.
« Occupy Central
with love and peace »

A ce stade, il est difficile de démêler qui fait quoi et dans quel but, bien qu’en apparence, tout le problème réside dans la mise en place d’un système en vue de l’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel prévue pour 2017, au sujet duquel l’establishment financier et économique de et les courants « démocratiques » de Hongkong veulent des candidats « libres », s’opposant ainsi à Pékin qui veut intervenir dans ce choix (voir p. 8). Au-delà de ce détail politique formel, il est tout aussi difficile de savoir quels sont les intérêts réels en cause, sauf à dire que ce sont des débats et des conflits qui restent étrangers à l’ensemble de la population, dont la situation ne changera guère quel que soit le système en place.
Qui a décidé et qui a poussé un professeur de droit à l’Université de Hongkong, Benny Tai Yiu-ting (voir note 9) à publier le 16 janvier 2013 dans le Hongkong Economic Journal dont il est un collaborateur régulier un article intitulé « Le venin le plus mortel : la désobéissance civile », et à préconiser l’occupation totalement pacifique du « Central business » à Hongkong, après un long processus destiné à amener une prise de conscience chez les Hongkongais pour un soutien de la « démocratie ». D’après lui, le mouvement démocratique reconnu à Hongkong est au trente-sixième dessous et son article, de son aveu, n’intéresse qu’une poignée de lecteurs. Avec deux acolytes, le sociologue Chan Kin-man (10) et le pasteur Chu Yiu-ming (11), il persiste, et signe le 30 janvier un deuxième article prônant de nouveau la désobéissance civile (12). Le révérend anime depuis des années un Democracy Development Network, militant pour une réforme démocratique « modérée », et Chan est un membre influent du Democratic Party (13). Tous trois ont déjà dans le passé été impliqués dans des pourparlers avec Pékin sur le statut de Hongkong. Malgré leur modération, ils sont considérés par les pro-Pékin et les milieux financiers de Hongkong comme des marginaux. Mais ils ont élaboré un plan : d’abord réunir autour d’une pétition au moins 10 000  contestataires, et au final,  une fois que toutes les autres méthodes  pour faire connaître leur projet de suffrage universel pour l’élection de 2017 auront échoué, commencer des occupations pacifiques de rues .
Le 24 mars, Qian Xianyang, président du Law Committee dépendant du National People’s Congress Standing Committee (NPCSC), émanation de Pékin, statue que les candidats à l’élection du chef de l’exécutif devront « aimer la Chine et aimer Hongkong » (voir note 6).
Le plan de campagne des trois compères incluait trois « Jours de délibération » (14), des réunions en des lieux précis auxquelles chaque résident pourrait participer. Sujets de discussion : les règles de la protestation non violente et la propagation du mouvement de désobéissance civile. Le 27 mars 2013, les « trois » lancent lors d’une conférence de presse le mouvement Occupy Central with Love and Peace (OCLP) avec le projet d’une manifestation en juillet 2014 pour que Pékin respecte « les standards démocratiques mondiaux »
Ce qui déclenche l’ire de Pékin, laquelle est relayée en octobre 2013 par un groupe de huit principales organisations patronales de Hongkong qui condamne les leaders d’OCLP à la fois pour leur rencontre avec le mouvement politique Taiwan Independence et pour leurs projets d’agitation  qui perturberait sérieusement l’activité économique.
Six cents Hongkongais participent à l’université de Hongkong au premier Jour de délibération, le 9 juin 2013. Les suivants auront lieu les 9 mars et 6 mai 2014.
Le troisième Jour de délibération a finalement fixé l’organisation d’un référendum du 20 au 29 juin 2014, consultation qui rencontre une participation imprévue de plus de 800 000 Hongkongais (22 % des électeurs inscrits) (15). Mais ce succès apparent dissimule mal la multiplicité des propositions « pour le vote démocratique » du chef de l’exécutif et sur la méthode pour faire pression sur Pékin . Les dirigeants pro-chinois ripostent en organisant une pétition sous l’égide de l’Alliance for Peace and Democracy Campaign, une machine de guerre qui aurait recueilli 1 million de signatures et une participation massive et, savamment orchestrée et manipulée, une manifestation de soutien (16).
La manifestation traditionnelle célébrant le rattachement de Hongkong à la Chine le 1er juillet rassemble plusieurs centaines de milliers de participants et est l’occasion pour le « camp démocratique » de montrer son importance ; mais elle démontre aussi les limites admises par Pékin à de telles actions : une tentative de prolonger la manifestation par l’occupation des espaces publics échoue devant la forte répression policière : plus de 500 arrestations.
Le 31 août 2014, le NPCSC annonce le contenu de la réforme du système électoral avec un contrôle de Pékin sur le choix des candidats, qui bien sûr a l’accord du parti communiste. Les « trois organisateurs » et leur enfant l’OCLP se trouvent alors devant la concrétisation d’une opposition « démocratique » et un mouvement étudiant beaucoup plus radical qui risque de leur voler leur vedette « pacifiste ». On peut d’ailleurs se demander s’ils ne veulent pas, pour leur mandants, contrôler ce dernier mouvement car on semble assister à une sorte de course de vitesse dans les appels à des occupations. D’un côté Tai et ses collègues se trouvent plus ou moins acculés à organiser le rassemblement annoncé, de l’autre ils doivent garder la ligne « pacifiste ». OCLP lance donc un appel à une telle manifestation pour le 1er octobre 2014. Mais c’est trop tard : Scholarism, comme nous l’avons mentionné ci-dessus, a déjà organisé du 22 au 26 septembre une action violente dans un autre quartier de Hongkong et le cycle « action- répression » a déjà débuté. OCLP n’a d’autre solution que de se rallier le 28 septembre à une dynamique qui lui échappe.
Septembre 2014

Il est impossible de décrire dans le détail les événements qui vont se dérouler jusqu’à la fin de l’année à la fois quant à l’interaction des différents protagonistes et à l’auto-organisation qu’impliquait l’occupation permanente de ­certains sites de Hongkong (17). Cet exposé chronologique linéaire peut ainsi paraître insatisfaisant. Signalons auparavant que, préventivement,  une délégation de l’élite financière de Hongkong a été reçue à la mi-septembre par Xi Jinping (18) pour lui affirmer sa fidélité à la ligne définie antérieurement pour la gouvernance de Hongkong. De même, avant que les étudiants descendent dans la rue le 26 septembre, des juristes pro-Pékin tentent de trouver un accord avec l’opposition pro-démocrate au sujet de la désignation des candidats à l’exécutif qui aurait l’agrément de Pékin. Mais le mouvement qui se déclenche fait capoter ces pourparlers.
Remontons aux journées du 22 au 26 septembre au cours desquelles les étudiants boycottent le système scolaire, occupent et envahissent des bâtiments officiels, contraignant OCLP à avancer sa journée de mobilisation et à s’associer – du moins en apparence – au mouvement étudiant. Le 27 septembre, malgré cet appui « pacifique », les étudiants manifestent devant le complexe central du gouvernement et tentent d’envahir certains bâtiments.
Les dirigeants du mouvement OCLP sont contraints d’avancer leur projet de manifestation pour le 28 septembre. C’est alors que se déclenche vraiment le mouvement ; plusieurs places de Hongkong (Admiralty, Causeway) et de Kowloon (Mongkok) sont occupées. Le mouvement dépasse les organisateurs à la fois par sa dimension (des dizaines voire des centaines de milliers de personnes), sa persistance (occupation permanente) et son extension (les grandes artères de Hongkong deviennent des campements de centaines de tentes ou sont bloquées par ceux qui y restent en petits groupes dispersés assis sur la chaussée). Dans le courant d’octobre, on assiste à l’action de contre-manifestants qui, soit manifestent, soit lancent des raids violents dans les secteurs occupés ; ces attaques seraient le fait des triades envoyées par les autorités locales ou peut-être de Pékin. Le 22 octobre, alors que les occupations ne faiblissent pas, deux heures de pourparlers entre la fédération des étudiants et les autorités de Hongkong aboutissent à une impasse.
La tournure prise par le mouvement ne correspond pas du tout à ce que voulaient les leaders d’OCLP : Benny Tai et Chan Kin-man se désolidarisent le 28 octobre de ce qui échappe à leur contrôle. Leur retrait coïncide avec d’un côté l’affirmation le 9 novembre par Xi Jinping de son soutien au chef de l’exécutif de Hongkong, Leung Chun-ying (19) lequel vient de déclarer de nouveau son accord avec les propositions de Pékin sur la « transition électorale ». Leur retrait coïncide aussi avec les attaques de la police pour réoccuper l’espace urbain alors que près de 3 000 tentes restent encore piquées sur les places occupées. Peu à peu les principaux lieux d’occupation sont évacués : Admiralty le 18 novembre, « pacifiquement », Mongkok le 25 novembre, après une bataille de deux jours entraînant 150 arrestations dont celle des deux responsables de Scholarism.
Une tentative de la fédération étudiante d’organiser un blocage général des bâtiments publics échoue et le mouvement se délite avec des divisions plus ou moins folkloriques. Le 1er décembre, la police encercle le site d’Admiralty qui a été réoccupé. C’est le moment choisi par les trois compères d’OCLP pour prouver leur souci de rester dans une « légalité » pacifique, en allant le 3 décembre avec  le révérend Chu Yiu-ming et un quatrième, Martin Lee (20), se constituer « prisonniers » auprès de la police (qui refuse de les « accueillir »), annoncer la dissolution d’OCLP et appeler à cesser toute manifestation et occupation, alors que la répression s’est abattue sur ceux qui persistent à occuper les lieux publics. En désespoir de cause, Joshua Wong entame une grève de la faim dans une tente d’un lieu encore occupé, grève qu’il terminera rapidement faute d’un écho quelconque.
Le 8 décembre un tribunal, répondant à la plainte de milieux économiques, ordonne l’évacuation de tous les lieux publics occupés. Les derniers bastions tombent. Admiralty qui est resté occupé pendant onze semaines est pris d’assaut le 11 décembre alors que près de 1 000 occupants résistent : 209 arrestations. Le 15 décembre, l’évacuation de Causeway marque la fin de la « révolution des parapluies ». En tout près de 1 000 occupants auront été arrêtés et, le 15 janvier, 30 feront l’objet de poursuites.
Le 21 avril 2015, le gouvernement de Hongkong publie le dispositif final pour l’élection du chef de l’exécutif du territoire : rien n’a été changé quant au projet qui avait déclenché la « révolution des parapluies », sauf quelques points de détails : Pékin aura toujours le dernier mot alors qu’un dirigeant du parti démocratique déclare : « Le gouvernement nous mène en bateau (21). »
D’autres s’interrogent sur ce que ces journées ont pu apporter à la principale masse de manœuvre, les étudiants. Sans doute ils furent manipulés ; même s’ils auto-organisèrent pour vivre dans la rue, pendant des semaines, jamais ils ne tentèrent de dépasser la ligne rouge d’une contestation sociale, pas par crainte de la répression mais parce que leur origine sociale ne leur faisait rechercher qu’un certain partage du pouvoir politique. Une des preuves en est fournie par le fait que sur les lieux de l’occupation, ils organisèrent des cours pour ne pas interrompre leurs études. C’est à juste titre qu’un article écrit a posteriori s’intitule
« Hongkong’s umbrella evolution » contredisant tous les commentaires grandiloquents des médias (22).
Quelques commentaires

« Révolution des parapluies » pour les uns, « Occupy Central » pour les autres ayant la même spécificité dans le cadre étroit de la réforme constitutionnelle à Hongkong sur la perspective encore lointaine de l’intégration totale du territoire à la Chine, une affaire sino-chinoise en quelque sorte dans laquelle les protagonistes s’affrontent en fait pour des intérêts bien précis.
« L’issue de la contestation était connue à l’avance. La revendication principale des étudiants pour une “véritable” démocratie était irréaliste dès le début. Pékin avait déjà donné sa position sur la “transition démocratique” et il était inconcevable qu’il cède devant une revendication étudiante de ce genre. C’était une sorte de poker menteur. Les banquiers ont toujours le dernier mot. Les véritables négociations entre l’administration de Hongkong et les pro-démocrates vont pouvoir commencer. La comparaison avec Tiananmen est tentante mais erronée. La lutte étudiante n’était pas engagée en fait avec Pékin mais avec les dirigeants locaux (23). »
Il apparaît d’autre part que les milieux économiques et financiers n’ont pas été particulièrement inquiets. Le lendemain de l’imposante manifestation du 1er juillet 2014, la Bourse de Hongkong atteint des sommets et le dollar de Hongkong grimpe contre le dollar américain (24). Ce que confirme un commentaire : « Même si l’action était plus violente, le résultat en serait une administration plus forte de la ville par l’oligarchie financière aux dépens de la population (25). »
Néanmoins, la forme prise par le mouvement (l’occupation permanente d’un espace public) ainsi que la situation sociale de l’ensemble des participants (en grande majorité des classes moyennes sans participation des travailleurs) l’apparentent à tous les mouvements de protestation importants qui se sont déroulés dans le monde dans la dernière décennie.
On peut aussi relever que si ces mouvements ont pu cesser par l’effet d’une répression  sanglante et ayant aussi parfois atteint un but tout éphémère, la plupart du temps ils se sont éteints par leur stagnation et leur non-extension globale nationale ou internationale. Pourtant, sur ce dernier point on ne peut manquer de souligner la récurrence de cette forme de résistance indépendamment de toute liaison ou organisation ; même si l’on pourrait parler de mimétisme ou d’un effet via les réseaux sociaux, les comparaisons s’arrêtent uniquement sur la forme de la protestation et l’auto-organisation qu’elle implique ; une grande diversité de buts qui pourraient être rassemblés sous la vague définition d’une résistance à l’autorité en place (26).
Un autre point commun à tous ces mouvements du style « Occupy », réside dans le rôle des réseaux sociaux, qui dans le cas de Hongkong outre leur rôle traditionnel d’information et de liaison semblent avoir joué un rôle beaucoup plus actif dans les orientations recherchées. Si Chen Yun-chung a pu déclarer que « l’utilisation des réseaux sociaux comme plateforme de liaisons a rendu les participants plus intelligents » (27), différents articles relayant d’autres textes plus généraux concernent le rôle directif favorisant certains intérêts que  peuvent jouer les algorithmes de Facebook ou de Twitter (28).
Ce dernier point nous ramène à une autre controverse : quel a été le rôle des Etats-Unis dans cette « révolution des parapluies » ? On ne peut bien sûr s’empêcher de penser à d’autres mouvements récents où l’intervention des services américains a été avérée, non dans leur genèse mais dans leur exploitation et leur orientation, une fois que les circonstances locales avaient amené l’explosion d’une révolte, par exemple dans les « révolutions de couleur », dans le « printemps arabe » d’Egypte (29) ou plus récemment dans le mouvement de la place Maidan en Ukraine. Comme l’écrit un commentateur : « Le but limité des leaders de la protestation – les élections de 2017 – laissait de tels mouvements ouverts à leur exploitation par des secteurs de l’élite dirigeante de Hongkong et à l’influence des Etats-Unis et de son impérialisme des “droits humains” (30). »
Si Obama a pu le 15 novembre, lors du sommet du G 20 en Australie, réaffirmer la politique américaine contre la Chine et appeler Pékin à limiter la répression, soulignant en même temps l’intervention de la campagne pour les « droits humains », cela n’implique pas une intervention plus ou moins directe des Etats-Unis, bien que nombre d’indices montrent à la fois l’influence d’organisations de propagande américaines chez les leaders du mouvement et l’utilisation à long terme de thèmes comme la « démocratie » pour tenter de déstabiliser le régime politique chinois actuel, une partie de l’orientation nouvelle de la politique mondiale des Etats-Unis pour contenir le développement conquérant de la Chine.
De l’autre côté, sur la base de cette nouvelle orientation, le gouvernement chinois a tout intérêt à dénoncer la « main des Américains » dans la révolte de Hongkong, tout en essayant,  par une censure étroite de l’ensemble des médias et des interdictions de voyage, de limiter  la propagation des manifestations de cette zone spéciale, des appels à la « démocratie » et au suffrage universel. Ces mesures interfèrent avec la propagande officielle qui dénonce la « campagne illicite de l’OCLP, œuvre d’une petite minorité d’extrémistes ».
Pour rester dans le domaine des influences d’organismes américains ou de contacts personnels qui vont à l’adoption de l’idéologie et de schémas venus des Etats-Unis, on peut relever certains points :
– pour Scholarism, la visite de ses leaders à Taiwan et leur rencontre avec un vétéran de Tian­anmen réfugié aux Etats-Unis (voir note 9) ;
– la méthode avancée par Benny Tai pour « propager la démocratie » a été empruntée à une théorie de « la démocratie active » et à un plan de journées de délibération, de référendums et de manifestations pacifiques élaboré par un universitaire américain et diffusé par l’américain James Fishkin (31) avec l’appui du NED et du NDI (32), émanations du gouvernement américain pour propager l’influence américaine dans le monde. Les antennes de ces organismes à Hongkong ont contribué à créer le Center for Comparison and Public Law (CCPL) dont Benny Tai est un collaborateur régulier (voir note 9). De même pour l’organisation d’une section féminine, Women’s Political Participation Network ;
u depuis le retrait des Britanniques en 1997, les deux organisations américaines susvisées ont été particulièrement actives dans l’ex-colonie, avec des stages de formation pour jeunes leaders politiques, des conférences autour de la « démocratie », par la création d’organisations diverses subventionnées avec les fonds alloués par le gouvernement américain. Dans ces contacts et activités diverses, on retrouve les mêmes personnalités politiques de Hongkong qui se trouveront en avant du mouvement Occupy ;
– Martin Lee (voir note 20) et Anson Chan (33), leader du Parti démocrate de Hongkong, débattent en avril 2014 lors d’un voyage aux Etats-Unis avec une commission du Congrès et plus spécialement avec le vice-président des Etats-Unis Joe Biden et la leader démocrate du Congrès Nancy Pelosi du sort de la démocratie à Hongkong. Lee, 76 ans, fondateur du Parti démocrate de Hongkong, est qualifié de « père de la démocratie » par ses partisans et de « chien courant des colonialistes » par Pékin ;
– on peut se demander comment sont parvenues aux occupants de la rue et des places les centaines de tentes (on peut se rappeler les tentes de la révolution orange en Ukraine), les équipements sophistiqués et le ravitaillement de presque trois mois d’action, et qui a financé tout cet ensemble bien organisé (34).

Que reste-il ?

« Hong Kong’s umbrella evolution » : c’est sous l’ironie decette « evolution » que le Financial Times du 30 avril 2015 tente de faire le bilan de cette prétendue « révolution ». Quelques jours auparavant, le gouvernement de Hongkong avait publié sa décision  pour les élections de 2017, entérinant la sélection par Pékin de trois candidats ; position appuyée par une consultation populaire qui avait réuni 130 000 votes favorables à ce choix.
La résistance d’éléments jeunes des classes moyennes dont la situation sociale se dégrade par l’effet conjugué de l’évolution du capital et de la crise, résistance qui n’arrive pas à mettre en cause le système, même dans de  très limitées revendications, faute de s’étendre à tous les exploités, se tarit et meurt (35). C’est parce que cette « révolution des parapluies », par-delà ses spécificités exprimait plus clairement qu’ailleurs cette marginalité d’un combat social que nous avons cherché à en montrer le déroulement confus.
Il semble se développer depuis la fin de la « révolution des parapluies » une sorte de guérilla à Hongkong. D’un côté une résistance dispersée qui utilise les conflits locaux (le 2 mars un affrontement violent avec la police lors d’une manifestation contre les « touristes économiques » pratiquant une sorte de contrebande avec la Chine entraîne 36 arrestations), multiplie les déprédations diverses ou bien tente de nouveau d’occuper la rue comme le 1er février 2015 où 15 000 « pro-démocrates » se rassemblent devant le Centre civique. De l’autre des arrestations ou des attaques personnelles contre de supposés « leaders », comme ces bombes contre les bureaux et le domicile de Jimmy Lai (36) le 12 janvier ou l’agression contre Kewin Len (38) en février sans compter des menaces personnelles contre nombre d’entre eux, ceci indépendamment d’un pilonnage médiatique constant.
Impossible de prédire si c’est le repli d’un mouvement qui se meurt ou un feu qui couve sous la cendre et que la conjoncture internationale peut raviver à tout moment.

H. S.

 NOTES

(1) Comme dans tous les mouvements auxquels nous nous référons, dans ce texte ou dans d’autres concernant des événements de même nature, le terme «révolution», au sens où nous l’entendons, paraît particulièrement insolite et inapproprié, victime d’une certaine dévalorisation, même dans le sens déjà limité d’un changement de régime politique, et de la fin du système capitaliste. Si le parapluie est devenu le symbole du mouvement hongkongais, c’est que dans les premiers jours de l’action étudiante des orages avaient entraîné des précipitations abondantes qui rendaient obligatoire l’emploi de cet ustensile, hors de toute autre utilisation et, contrairement à ce qui a pu être avancé, de bien peu d’efficacité contre les bombes à poivre ou lacrymogènes.

(2) Shenzhen est devenu en 2013 le troisième port mondial pour le trafic des conteneurs, détrônant Hongkong. Sur la concurrence des autres places financières, voir « Singapour eyes Hongkong’s financial crown », Financial Times, 17 octobre 2014.
(3) Ce sont les classes moyennes et principalement les étudiants, presque tous issus de cette classe, qui sont touchés par la crise à laquelle s’ajoute pour Hongkong le déclin relatif et les incertitudes politiques. De plus, la perspective d’une intégration à la Chine renforcera la compétition dans l’ascension sociale. Mais les prolétaires ne s’associeront nullement au mouvement « occupy » . Les seuls syndicats qui s’associèrent au mouvement de l’automne 2014 furent les syndicats d’enseignants, ce que l’on peut aisément comprendre vu les causes du conflit récent sur les programmes scolaires.
(4) « Student Movement, analysis of human geography », Geopolitical Weekly, 14 octobre 2014.

 

(5) La présence chinoise à Hongkong est fort diverse. Pour se concilier les milieux financiers et économiques, la Chine a coopté certains membres de l’élite financière et économique au Parlement chinois. A travers la Democratic Alliance for Betterness and Progress of Hongkong (DAB) tout un réseau d’assistance notamment aux vieux a été construit ; l’influence chinoise se manifeste officiellement à travers un Bureau de liaison, plus secrètement par des agences spécialisées, par des membres clandestins du Parti communiste et par les triades (organisations du crime). Mais les liens les plus solides sont économiques et financiers. Hongkong a hérité du système de corruption des Anglais et cela s’accorde bien avec le système de corruption chinois. D’un côté les hommes d’affaires de Hongkong peuvent opérer sur le territoire chinois à travers des liens avec de hauts dirigeants de Pékin et des chefs d’entreprise chinois (c’est nécessaire pour qui veut investir en Chine). De l’autre, les trust chinois pénètrent économiquement à Hongkong, ce qui limite l’influence de tycoons (voir Le Monde, 10 octobre 2014. et « China leaders and their relatives have a strong interest in maintaining Hongkong’s financial‘success », Financial Times, 4 octobre 2014).

(6) C’est exactement ce que Deng Xiaoping avait défini pour Hongkong en 1984 en vue de la rétrocession de Hongkong à la Chine : « Des exigences et des définitions devront être établies au sujet de l’administration des affaires de Hongkong par ses habitants. On doit veiller à ce que les patriotes forment la majorité des administrateurs, c’est-à-dire le futur gouvernement de la région spéciale de Hongkong. Bien sûr on devra y inclure d’autres Chinois tout comme des conseillers étrangers. Qu’est-ce qu’un patriote ? Un patriote est celui qui respecte la nation chinoise, qui soutient sincèrement le rétablissement de la souveraineté chinoise à Hongkong et ne cherche pas à perturber sa prospérité et sa stabilité. Ceux qui acceptent cela sont des patriotes, qu’ils croient dans le capitalisme, le féodalisme ou même l’esclavage. Nous ne leur demandons pas d’approuver le système socialiste chinois, nous leur demandons seulement d’aimer la mère patrie et Hongkong » (« The big lie of Occupy Central with Love and Peace », commentaire de « China’s crack down in Hongkong », New York Times, 29 septembre 2014).
(7) La Hongkong Federation of Students regroupe les syndicats étudiants de différentes universités ; elle a été fondée en 1958 et jusqu’à la Révolution culturelle autour de1968 l’explosion de Tiananmen en 1989 militait pour le rattachement de Hongkong à la Chine (une insurrection principalement étudiante en 1967 fut réprimée dans le sang et se solda par 50 morts.), pour promouvoir après la fin de l’occupation coloniale en 1997 une vision démocratique pour Hongkong et la Chine, restant quand même dans le cadre légal.

(8) Scholarism, fondée en 2011 dans la foulée du mouvement de 120 000 lycéens qui obtint le retrait de la réforme du cursus éducatif que Pékin prétendait imposer, s’affirme de nouveau le 22 juin 2013 à propos de la réforme électorale. Son « leader », intronisé par les médias, est caractéristique des étudiants de Hongkong : issu d’un milieu classe moyenne et élevé dans le giron du protestantisme, Joshua Wong est aussi l’enfant du siècle lorsqu’il déclare «Facebook est ma bibliothèque». Il est difficile de dire si lui-même ou ses proches collaborateurs ont participé à différents centres de formation de Hongkong financés par les organisations américaines Nation Endowment for Democracy (NED) et sa filiale National Democratic Institute (NDI), ou bien quelles relations ils ont pu avoir avec le Centre for Comparison and Public Law (CCPL) fondé par NDI et animé par Benny Tai (voir note 9). Wong a aussi effectué un voyage à Taïwan où il a rencontré Wang Dan, un des leaders du mouvement étudiant de Tiananmen de 1989 réfugié aux Etats-Unis. Mais dans ses commentaires, après ces rencontres, il critique le fait que ces personnages appartiennent au passé alors que lui est dans le présent – ce qui est caractéristique de ceux qui vont être les éléments dynamiques de la « évolution des parapluies ». ( « Joshua Wong , Scholarism on the march », New Left Review 92, mars-avril 2015.)
(9) Beny Tai Yiu-ting, professeur de droit à l’Université de Hongkong. Wikileaks révèle son association avec Martin Lee et Jimmy Lai (voir note 36) dans Next Media et dans le CCPL, organisation associée et financée par le NED et le NDI américains (voir note 32). Voir un entretien avec Beny Tai par Li Xueying, The Straits Times – Asia, 29 avril 2015.

(10) Chan Kin-man, professeur de sociologie à l’Université de Hongkong, docteur de l’université de Yale aux Etats-Unis.
(11) Chu Yiu-ming, pasteur baptiste, fondateur de « Hongkong Human Rights » financé par le NED , président du « Kong democracy development network ».
(12) Des sondages révèlent l’importance du soutien des Hongkongais à l’opposition sur la réforme électorale et aux méthodes préconisées : d’avril 2013 à octobre 2013 environ 45 % des habitants seraient d’accord avec la revendication « démocratique » mais seulement 25 % soutiennent l’action pacifique d’OCLP dans cette même période. (Ming Pao soutient « Survey on CE election and OCLP campaign », 15 octobre 2013). « La société de Hongkong est profondément conservatrice, même les plus pauvres des prolétaires sont de droite. Ce qui est de “gauche” est associé au Parti communiste chinois. Les revendications qui peuvent apparaître parmi les prolétaires concernent les conditions de travail. Les étudiants ne sont nullement attirés par les problèmes sociaux. Ils veulent tout juste plus de “démocratie”, ce qui signifie plus de libéralisme mais pas plus d’égalité sociale. Il est difficile de trouver un soutien populaire, même pour les plus modestes revendications sociales. » (Entretien avec Joshua Wong, New Left Review, op. cit.)
(13) Le Democratic Party est un des principaux partis politiques de Hongkong œuvrant pour promouvoir un régime libéral « démocratique » et est un de principaux animateurs de l’opposition à Pékin. Son président Martin Lee (voir note 20) en fut un des fondateurs en 1994.

(14) Ces « jours de délibération » sont manifestement empruntés à Fishkin , un universitaire américain qui entend rénover le démocratie (voir note 31).

(15) « Quand les protestations de masse ont débuté, la principale préoccupation des pro-démocrates a été d’empêcher qu’elles n’engendrent un mouvement plus large de protestation… Les leaders étudiants malgré leur attitude moins conciliante partageaient la même vision de classe. Ils limitaient étroitement leur revendication à la question de la nomination du chef de l’exécutif et ne lancèrent aucun appel concernant le mécontentement de l’ensemble des jeunes, et plus largement aucun appel à la classe ouvrière aux sujets du chômage, des inégalités sociales, du manque de logement et de l’emploi » (« Hong Kong police shut down protests », Peter Symonds, wsws.org, 2014).
(16) Tous les moyens classiques auraient été employés pour « faire nombre » tant pour les signatures que pour la participation au rassemblement : pressions diverses sur ceux dont le travail dépend des autorités, transports depuis des secteurs éloignés, y compris de la Chine voisine.

(17) « Hongkong plan power », Financial Times, 4-5 octobre 2014.

(18) « Occupy Central roils Hongkong markets », Hisatsugu Nagao, Nikkei Asian Review.
http://asia.nikkei.com/magazine/20140717-The-victor-s-dilemma/Politics-Economy/Occupy-Central-roils-Hong-Kong-markets

(18) « Occupy Central roils Hongkong markets », Hisatsugu Nagao, Nikkei Asian Review.
http://asia.nikkei.com/magazine/20140717-The-victor-s-dilemma/Politics-Economy/Occupy-Central-roils-Hong-Kong-markets

(19) Leung Chun-ying, chef actuel de l’exécutif de Hongkong, membre du bloc pro-Pékin, magnat de l’immobilier qui est resté lié avec Zhu Rongji qui fut premier ministre de la République populaire de Chine, antérieurement son associé dans les affaires immobilières et toujours en contact privé et professionnel avec lui. On nage en pleine corruption.

(20) Martin Lee, avocat, un des fondateur du « Democratic Party », proche du NED. Celui-ci sera rejoint quelques jours plus tard par le cardinal Joseph Zen Ze-kiun, lui-même pro-démocrate opposant de longue date à Pékin.
(21) Financial Times, 9 octobre 2014. Ce texte est contradictoire avec ce titre du Monde du 30 septembre 2014 : « Insurrection pacifique de Hongkong contre Pékin ».

(22) « Hongkong ‘s umbrella evolution », David Pilling, Financial Times, 30 avril 2015.
(23) « Hongkong sticks to Pékin principles to elect chief official », Financial Times, 21 avril 2015.

(24) « Do Occupy protests hurt Hongkong’s economy » Global Risks insight », Nicolas Jenny, 28 novembre 2014.
(25)« Hongkong, police shut down protests », Peter Symonds, 12 décembre 2014.
(26)« Le mouvement Occupy se mondialise », David Gruber et Yuk Hui, Le Monde, 14 octobre 2014.

(27) « Les manifestations “mutantes” de Hongkong défient Pékin et l’exécutif local », Florence de Changy, Le Monde du 1er octobre 2014. Chen Yun-chung est professeur de sociologie à l’université baptiste de Hongkong après avoir reçu ses diplômes à Taiwan. Il intervient de différentes façons sur le terrain dans le mouvement « Occupy ».
(28) Sur le rôle qu’aurait pu jouer Facebook, voir « US military studied now to influence twitter users in DARPA (Defence Advanced Research Project Agency) », Ben Quinn et James Ball , The Guardian, 8 juillet 2014, et « Did Facebook manipulate Occupy Central’s participation ? » Apple Lam, Marketing, 10 octobre 2014.
(29) Voir Echanges n°136 : « Egypte une insurrection, pas une révolution », note p.13.

(30) Peter Symonds, op.cit. Il est difficile de démêler le vrai du faux dans ce qui ressort d’une influence (ou plus) sur les événements de Hongkong, notamment dans les articles de Tony Cartalucci, un personnage sulfureux maniant la théorie du complot et qui, d’après certains ne serait qu’un nom collectif au service de la propagande chinoise. Voir « US Role in 0ccupy Central Exposed » et autres articles (www.mintpressnews.com). Aussi : « Is the US secretly egging on UK protesters ? » G. Washington ,10 octobre 2104. « So it is not beyond the realm of possibility that the USA (and the UK) egged on democracy protests in Hongkong in order to try to shake up the Chinese. » « Color revolution : Hongkong’s umbrella are made in USA », F.William Endahl, New Eastern Outlook, 24 octobre 2014.

 

(31) James Fishkin, professeur à l’université Stanford, directeur du Stanford Center for Deliberation Democracy, auteur de Democracy and Deliberation, ouvrage prônant un « renouvellement » de la démocratie pour compenser la désaffection générale pour la politique.
(32) Le National Endowment for Democracy (NED) et sa filiale National Democratic Institute (NDI) sont des émanations du Congrès américain liées étroitement aux deux grand partis et ayant des antennes dans presque tous les pays du monde pour propager – au minimum – la culture politique américaine. Tout le clan politique autour de Benny Tai est étroitement lié à ces institutions et œuvre pour la « démocratie » à Hongkong au sein de différents organismes, un écheveau qu’il est difficile de démêler.

(33) Anson Chan fut, sous l’occupation britannique,  comme secrétaire d’Etat, le second responsable exécutif du territoire.
(34) « Sous le parapluie la place », Florence de Changy, Le Monde, 11 novembre 2014.
(35) « Hongkong sticks to Pékin principles to elect chief official », Financial Times, 21 avril 2015.
(36) Jimmy Lai Chee-ying, homme d’affaires, patron du groupe de presse Next Media, aux positions pro-démocrates et anti-Pékin affirmées.
(37) Kewin Len, journaliste pro-démocrate dont les enquêtes sur une mort suspecte et sur les placements étrangers de différents leaders du parti chinois lui ont valu d’être débarqué de ses fonctions en janvier 2014 et d’être agressé le 26 février suivant.

Et la lutte de classe derrière les paravents idéologiques ?

l l faut bien se rendre à l’évidence : le capitalisme en crise continue bon an mal an de tourner, de tenter de trouver des remèdes et des ajustements pour retrouver son dynamisme, maintenir et développer ses profits.
Il faut bien se rendre à l’évidence : tant que le capital continue de tourner c’est qu’il continue, en toute impunité, à exploiter tant les êtres humains que la nature, sans se soucier des conséquences pour tous ces acteurs actifs ou passifs des ravages causés par cette exploitation.
Il faut bien se rendre à l’évidence : en dépit de toutes les innovations technologiques et des transformations profondes qu’elles entraînent dans les structures du système, dans les structures de l’exploitation du travail, cette exploitation reste le cœur du capitalisme. Et la lutte de classe reste, malgré tout ce que l’on peut en dire, l’affrontement entre deux classes, même si les lignes de cet affrontement ne sont pas toujours clairement définies.


Il faut bien se rendre à l’évidence : le système d’exploitation peut prendre actuellement des formes extrêmement diverses, reproduisant toute les étapes de son développement, depuis les plus primitives (avec une technologie rudimentaire), jusqu’aux plus sophistiquées (avec des technologies toujours plus perfectionnées), avec un seul but ultime : atteindre la productivité la plus extrême de la force de travail pour en extraire le maximum de valeur.
Un peu partout dans le monde, des résistances poursuivent, en fonction des conditions d’exploitation, sous des formes très diverses, traditionnelles ou nouvelles, une lutte de classe qui ne prendra fin qu’avec la fin du système capitaliste. Alors que dans les pays en voie de développement les exploités en sont encore à chercher à former et promouvoir des organisations de lutte (le plus souvent des syndicats), dans les pays développés ces mêmes syndicats en sont à jouer pleinement leur rôle de médiation entre le capital et le travail. Partout dans ce monde industrialisé cette orientation leur vaut, sauf cas particuliers en raison des pouvoirs et/ou des fonctions sociales qui leur ont été concédés, une désaffection relative.


En raison de la pression particulièrement insistante et générale sur les conditions de travail et ce qu’on présentait comme des «  avantages sociaux  », qui garantissaient une certaine stabilité sociale à l’échelle du monde industrialisé, une tension latente générale s’est développée qui ne réussit à s’exprimer que dans les conflits classiques ponctuels – essentiellement la grève – et /ou dans des formes de luttes différentes, ponctuelles ou générales, mais aux objectifs et contours très flous eu égard au contenu de classe, comme une sorte de substitut d’une lutte de classe qui ne parviendrait pas à s’exprimer pleinement.
Les syndicats et partis d’opposition, plus ou moins discrédités, se trouvent ainsi contraints, à la fois pour rester dans leur fonction sous le capital, conserver leur peu de crédibilité et éviter d’être débordés par des ailes radicales ou des mouvements sauvages, d’organiser manifestations nationales et grèves générales limitées. Ces protestations organisées sont d’autant plus imposantes qu’elles se déroulent dans des Etats plus touchés que d’autres par ce que l’on qualifie mondialement de «  mesures d’austérité ». Mais, malgré quelques débordements d’éléments de base plus radicaux, elles ne se prolongent pas dans le temps et restent sans effet sur les mesures qu’elles entendent contester. On pourrait à leur sujet évoquer le proverbe  : «  Les chiens aboient, la caravane passe  » ; la machine capitaliste poursuit sa marche en avant qui assure son existence.


Ces « journées de lutte » présentent des caractères communs : elles restent enfermées dans un cadre national bien qu’elles se dressent contre des mesures d’austérité similaires différant seulement par leur étendue et/ou leur intensité ; elles doivent être répétées de la même façon, tout aussi inefficaces bien que tout aussi suivies. On peut en dresser la liste avec quelques records en la matière : la Grèce voit, le 22 novembre 2014, sa 32e journée de grève générale depuis 2010  ; l’Italie compte sa ne grève générale d’une journée avec des manifestations dans 54 villes  ; la Belgique connaît des grèves sauvages sectorielles qui provoquent toute une série de grèves syndicales quasi hebdomadaires fin 2014 (voir p. 5 un aperçu de ces luttes). Devant cette multiplicité de résistances dans ces manifestations, limitées mais récurrentes depuis des années, on peut comprendre l’appréhension des gouvernants. Ils craignent d’une part une généralisation dans un cadre national, d’autre part le débordement des cadres nationaux, dans un mouvement de lutte européen concrétisant des luttes identiques contre des mesures d’austérité identiques. Ces craintes des dirigeants génèrent d’un côté des mesures de durcissement d’une répression des « débordements », comme par exemple en Espagne, d’un autre côté des oppositions politiques ou syndicales nouvelles (voir les mouvements Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne et/ou l’essor des organisations d’extrême droite).
Cet ensemble de contre-mesures (face à un mouvement éventuel mais qu’on ne saurait qualifier de contre-révolutionnaires) peut se justifier par l’extension dans les cinq dernières années de mouvements plus ou moins spontanés qui se sont étendus comme une tache d’huile à plus ou moins grande échelle internationale, sans qu’intervienne une organisation préexistante. On peut trouver des traits communs au « printemps arabe », au mouvement « Occupy » et même à l’extension du « terrorisme islamique ». Malgré leur caractère imprécis, sans véritable contenu de classe, leur existence éphémère – qu’elles aient ce caractère du fait de la répression ou de par leur propre dynamique – peut faire craindre aux dirigeants une nouvelle généralisation de tels mouvements spécifiques, ou, bien plus, l’explosion d’une action ouvrière globalisée. La dimension internationale donnée à la « lutte contre le terrorisme » ferait alors partie, à l’échelle mondiale, des contre-mesures prévenant une telle explosion.