Les nouveaux barbares – Les bouleversements internes du capital : quelques exemples non limitatifs

Le 7 mai Emmanuel Macron, l’ancien ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique du gouvernement Valls II, est élu président de la franchouillardise tricolore. Il ne se cache pas, comme ses prédécesseurs, de vouloir créer des emplois en liquidant plus d’emplois et de vouloir précariser le salariat pour créer des emplois avec des contrats de travail liés à la personne, en fait d’adapter les structures juridiques à la précarisation en cours.

Notre nouveau président fut l’initiateur de la libéralisation du transport routier en août 2015 : les « cars Macrons » devaient créer à terme 20 000 emplois, tout en transportant la jeunesse et les vieux indigents. Le résultat ne fut pas brillant puisque Mégabus a fait faillite en novembre 2016, licenciant 175 salariés.

Le nouveau président veut mettre le paquet avec « les barbares » sur la « destruction créatrice » que les nouvelles technologies devraient engendrer. Il a derrière lui une petite armée d’adeptes qui visent à monter des plates-formes numériques et « créer de la valeur avec rien ».

Ces plateformes ne sont pas créatrices de valeur au sens marxiste du terme, elles se présentent symboliquement comme une sangsue technologique sur leurs utilisateurs.

Comme les actifs financiers de ces platefor­mes ne valent rien, elles peuvent s’installer sans encombre dans les paradis fiscaux. Quand leurs actifs prennent de la valeur, ils sont hors d’atteinte et comme elles n’ont pas d’actionnaires c’est tout bénéfice pour elles, d’où des décollages boursiers spectaculaires pour ce capitalisme qui se développe en dehors des clous des réglementations établies. Les valeurs captées par ces nouveaux venus du xxie siècle sont concentrées dans les paradis fiscaux et dans la Silicon Valley. Leurs capacités à phagocyter l’économie productive de plus-value est telle que les géants du Web, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) auxquels s’ajoutent maintenant les NATU (Netflix, AirBnB, Twitter, Uber…) deviennent une menace interne au ­capital historique.

La numérisation a pour le moment fait sa principale pénétration dans le domaine des services, mais désormais, elle déborde et s’étend à des secteurs qui semblent plus difficiles à phagocyter du fait de barrières réglementaires, que les Barbares veulent soumettre (voir le cycle de conférences « Les Barbares attaquent » http://barbares.thefamily.co/), et agissent pour que tous les secteurs passent sous les fourches caudines et monopolistes des GAFA.

La numérisation de l’industrie n’est pas une évidence

La grande crainte des industriels est de voir s’introduire les trublions de la Silicon Valley dans le partage des profits. En effet il suffit de voir comment le phénomène des « plateformes » (1) est devenu une véritable sangsue sur certaines professions. Les plus marquantes concernent l’industrie touristique et plus particulièrement l’hôtellerie et la concurrence déloyale d’Uber. En tant qu’intermédiaire, la plateforme s’impose comme une infrastructure indispensable visant une position monopolistique. Il y a une résistance assez globale à l’expansion des plateformes, les procès sont nombreux (2) et des luttes dans les rues se manifestent, les taxis contre Uber… mais aussi l’industrie hôtelière qui s’est rendu compte de l’inconvénient de transférer de plus en plus ses activités sur Internet. Il en est de même pour les banques et assurances.

Il a été effectivement aisé pour les GAFA de gagner leurs procès contre les hôteliers et autres, mais dès qu’ils se sont attaqué aux banques et assurances le vent a tourné.

« Plus important encore : Google n’a pas réussi à convaincre les grands assureurs et les grandes banques de participer au projet, ceux-ci n’ayant aucune envie de partager leurs profits avec les champions de la Silicon Valley. Les internautes ne pouvaient donc comparer les prix que de petits acteurs. Les banques et assureurs étant de gros annonceurs sur Google, celui-ci n’a pas forcément voulu prendre le risque de les froisser avec ce nouveau service. »
(https://www.lesechos.fr/24/02/2016/)

Contrairement à la France, l’Allemagne la championne des biens d’équipements et de l’industrie mécanique se tenait à l’écart de la dite « révolution 4.0 » et même la négligeait. Seulement la numérisation tout comme l’informatisation ne connaissent pas de frontières, elles pénètrent partout dans la société civile et même sur les êtres vivants l’homme compris.

Malgré leur réticence, les industriels allemands se trouvent contraints bon gré mal gré d’entrer dans la danse de l’innovation numérique. Une des caractéristiques de ses innovations est la mise en réseau de tous les éléments du processus de production afin de construire l’usine ultraconnectée du futur. Autrement dit, l’industrie 4.0 reposerait sur l’interconnexion de machines intégrées dans un univers éclaté, parcellisé mais globalisé dit système Cyber physique (3) qui impose d’avoir une approche globale et transversale des différents domaines techniques. Une sorte d’architecture toile d’araignée s’autorégulant à l’échelle mondiale. Les machines, les pièces usinées ayant la capacité d’interagir et de se reconnaître mutuellement par pilotage intégré. Une superstructure gigantesque dite « système productif cyber-physique » qui agit mondialement par le truchement des communications radio, l’emploi de capteurs, de puces RFID…

Les entraves au Cyber-physique.

Les industriels allemands craignent d’être phagocytés :

« Néanmoins la vraie menace, l’épouvantail de chaque manifestation Industrie 4.0 en Allemagne reste Google, présenté comme le concurrent n°1. Les industriels allemands craignent qu’à l’aune d’autres secteurs comme l’édition ou l’hôtellerie, les géants de l’Internet n’imposent une relation exclusive avec le client final. Détenant l’accès aux données d’usage et des ­interfaces guidant le choix des consommateurs, ils seraient alors en position de force pour capter une part importante de la marge, quand ils ne chercheraient pas directement à concurrencer les industriels, à l’image de la voiture autonome. »

(La Numérisation de l’industrie dans les entreprises du Mittelstand allemand, étude de BPI France)

Récemment le constructeur automobile Porsche a pris les devants :
« Selon Lutz Meschke, l’essor de l’autopartage et des services de type VTC (voiture de transport avec chauffeur) devrait à terme, d’ici sept à dix ans, rendre l’utilisation à temps partagé d’une voiture “aussi commode que le fait d’en posséder une”. Une tendance qui d’après lui devrait impacter le volume des ventes de véhicules neufs. »

Plus récemment nous apprenons que des patrons viennent de saisir la commission européenne sur le sujet.

Le 5 mai 2017, « ce sont quelques-unes des plus belles réussites de la tech européenne qui ont pris la plume : les emblématiques licornes Deezer et Spotify, l’investisseur allemand Rocket Internet, mais aussi LeKiosk, Qobuz… Dix patrons qui, dans un courrier adressé à à la Commission européenne et que Les Echos ont pu lire, dénoncent les pratiques des plateformes en ligne. Sans jamais nommer explicitement Google et Apple, ils appellent l’exécutif européen à sévir contre les Gafa. (Les Echos)

L’Europe des 15 ou des 27 n’est pas une entité fiable et solide et Mitterrand en avait conscience, il avait surtout conscience du poids de l’administration américaine sur l’Europe, tant sur son économie que sur ses capacités militaires. Dans ces circonstances il serait bien étonnant que l’UE s’attaque aux GAFA (un des objectifs d’Emmanuel Macron). La puissance de corruption des GAFA est à la hauteur de sa puissance financière et monopoliste ; ils sont élevés au rang d’une puissance diplomatique : le Danemark vient de nommer un ambassadeur auprès des GAFA.

L’Irlande et le Luxembourg sont les repaires fiscaux de ces nouveaux pirates, Apple y est installé ainsi que Google et Facebook, Amazon est domiciliée au Luxembourg.

Le 4 février 2016 la valorisation de ces GAFA était de 1 650 milliards de dollars

A titre de comparaison, leur valorisation est à peu près égale au PIB de la France, 6e puissance mondiale derrière le Royaume-Uni.

Les médias ne cessent de dénoncer, les GAFA et les tribunaux européens d’exiger, de Google et Apple des milliards d’arriérés d’impôts, rien n’y fait et la pieuvre continue d’étendre ses tentacules.

Ce texte vise essentiellement à attirer l’attention des camarades sur les contradictions du capital et l’influence des nouvelles technologies sur le monde du travail. A terme, les réformes visant les codes du travail, les retraites, l’achèvement de ce qui reste de l’Etat providence et la préparation à une gestion généralisée de la précarisation-paupérisation desdites classes moyennes, d’où une mutualisation dite universelle, des revenus, des ­retraites…

G. Bad mai 2017

(1) Qu’est-ce qu’une plateforme ? « Il s’agit, sur le plan général, d’une infrastructure numérique permettant l’interaction entre deux ou plusieurs groupes d’utilisateurs ». Elle se positionne comme intermédiaire rassemblant des utilisateurs différents : clients, publicitaires, prestataires de services, producteurs, fournisseurs, voire objets physiques.
(2) Saisi par Uber, le Tribunal des affaires de sécurité sociale a annulé pour vice de forme le redressement de cotisations de 5 millions d’euros et la requalification des chauffeurs en salariés que réclamait l’Urssaf (qui fait appel).
(3) Selon la définition de la Plateforme Industrie 4.0, « les systèmes cyber-physiques (SCP) regroupent des systèmes embarqués qui utilisent des capteurs pour récupérer des données et qui agissent sur des processus physiques au moyen d’actionneurs. Ils sont connectés les uns aux autres via des réseaux digitaux, utilisent toutes données et services disponibles mondialement et bénéficient d’interfaces hommes-machines multimodales. »

États-Unis – l’Élection présidentielle américaine vue d’Alabama

Ici, dans le nord de l’Alabama, derrière la façade polie qu’adoptent les gens du « Sud profond » pour masquer leurs sentiments réels, le résultat de l’élection présidentielle américaine était prévisible. En Alabama, les Républicains tiennent le système politique depuis des années, et puisque Jeff Sessions a rapidement fait savoir qu’il soutenait Trump (1), personne n’a été surpris que ce dernier l’emporte avec une majorité écrasante des votes qui se sont exprimés. Mais par-delà les statistiques abstraites et désincarnées, ce qui m’a surpris sur le terrain a été le peu d’enthousiasme manifesté à l’égard des candidats, quels qu’ils soient. Par exemple, en circulant dans Huntsville, j’ai vu peu de pancartes électorales sur les pelouses de la classe ouvrière ou de la classe moyenne.

Voici quelques anecdotes concernant cette élection, avec toutes les limitations que comporte le genre :

– une femme noire, mère célibataire vivant dans une cité HLM, m’a dit être résolument en faveur de Sanders ;
– à Birmingham, un Blanc plus âgé, correspondant à l’idée stéréotypée qu’on se fait d’un homme du Sud, vétéran du Vietnam, travailleur pénitentiaire avec qui j’ai travaillé, et qui, de son propre aveu, a été licencié pour avoir tabassé un détenu, était partisan de [Hillary] Clinton et, de manière réfléchie, ne cessait de critiquer le capitalisme pendant nos discussions dans l’équipe de nuit. Il y a longtemps que je n’avais pas assisté à un dialogue aussi puissant que celui qui s’est tenu entre lui et une assistante noire d’une vingtaine d’années : elle lui parlait du comportement lamentable de la police dans les quartiers noirs, et lui parlait de la rébellion d’Attica (2) qu’il soutenait.
Entre parenthèses, le « politiquement correct » n’existe pas entre les travailleurs noirs et blancs, qui s’engagent spontanément dans ce genre de discussions approfondies sur des sujets sensibles sans adopter les poses contraintes caractéristiques de ce genre de discussions dans les cercles de la classe moyenne libérale de gauche ;
– en travaillant ailleurs, j’ai rencontré une femme blanche originaire de l’Alabama rural et fiancée à un soldat de Fort Benning ; elle m’a expliqué qu’elle espérait vivement la suppression de l’Obamacare, tout en se plaignant de l’insuffisance de nos prestations de santé. Mais une semaine plus tard, elle me confiait qu’elle détestait vraiment Trump ;
– par ailleurs, les Noirs se méfiaient unanimement de Trump, mais cette méfiance s’accompagnait généralement d’un respect dépourvu d’esprit critique à l’égard d’Obama ; une personne noire de ma connaissance parlait du couple Obama comme de « notre roi et notre reine ».

Rétrospectivement, le succès de Trump trouve son origine dans le rassemblement national du Tea Party à [Washington] D C. Contrairement à ce qu’en dit la gauche, qui l’accusait d’être une « création artificielle » sans base populaire, il s’agissait vraiment d’un authentique élan. Nombre de ceux qui y assistaient portaient des bandanas, étaient vêtus de cuir ou de jeans usés et parlaient avec les accents traînants du Sud. Faisant preuve d’une confusion typiquement américaine, ils étaient en colère à la fois contre le sauvetage des banques et contre ceux qui touchaient une aide du gouvernement suite à la saisie de leurs biens.

Un jeune anarchiste circulait dans la foule avec une pancarte de sa fabrication critiquant le sauvetage des banques et tentant d’engager un dialogue. Je l’ai suivi pour entendre ce qu’il disait. A ma grande surprise, il a obtenu une réaction positive, et même les discussions les plus passionnées se sont déroulées dans un respect mutuel. Que se serait-il passé s’il y en avait eu des centaines comme lui ? Cependant, on voyait déjà les délégués malins des Républicains dans leurs costumes Brook Brothers prendre la relève en contrôlant la scène et bien entendu, ils ont eu tôt fait d’utiliser les minables du Tea Party puis de s’en débarrasser.

Ailleurs dans le rassemblement, j’ai assisté à une scène différente. Il y avait là un couple, correspondant au stéréotype haut de gamme de Georgetown (3), soigneusement coiffés et vêtus de coûteux survêtements de marque ; ils regardaient fixement devant eux comme une paire de Buckingham Guards et tenaient une énorme pancarte où l’on pouvait lire ceci : « Toute critique du président Obama est raciste. » Aucune tentative de dialogue, rien que des sourires pâles qui suaient une prétendue supériorité morale absolument insupportable. Lorsque j’y repense, je suis convaincu qu’il s’agissait de délégués du Parti démocrate, plantés là pour provoquer un affrontement auquel on aurait fait de la publicité afin de « prouver » le racisme du Tea Party. (Les Démocrates ont recyclé la même tactique du coup bas pendant la campagne contre Trump et ses partisans.) La gauche américaine, que n’étouffe pas l’autocritique, n’y a vu que du feu et s’est opposée à toute tentative d’attirer à elle ceux qui soutenaient mollement Trump, et elle a choisi de cataloguer TOUS les partisans de Trump parmi les nationalistes blancs, fascistes et racistes.

Quant à dire que voter Trump était une réaction raciste de la part de la classe ouvrière blanche, c’est ignorer tout ce qui témoigne du contraire. En dépit de toutes ses limitations, Sanders s’en est bien sorti dans les régions qui sont ensuite passées à Trump et ces mêmes électeurs blancs avaient auparavant voté majoritairement pour Obama. Au Michigan, un groupuscule trotskyste a formé un « Parti ouvrier » et récolté 250 000 voix dans tout l’Etat, dont bon nombre provenaient de zones rurales où leurs ressources ne leur permettaient pas de faire campagne en personne (4). Les analyses qui prétendent montrer que ceux qui ont voté pour Trump disposaient de revenus plus élevés oublient que ceux qui ont assisté à ses rassemblements ne sont pas nécessairement ceux qui ont voté, étant donné le maintien d’un taux élevé d’abstention chez les électeurs pauvres et chez ceux de la classe ouvrière, qu’ils soient blancs ou noirs.

La détérioration des conditions de vie de la classe ouvrière blanche, comme l’a démontré Charles Murray à la surprise générale (5) dans ce qui est probablement l’un des meilleurs ouvrages de ces dernières années sur les classes sociales : Coming Apart : The State of White America (6), prouve que les travailleurs blancs sont confrontés aux mêmes conditions de régression sociale que celles que subit la classe ouvrière noire depuis plus longtemps et de manière plus aigüe. Ce livre, du moins en théorie, offre une possibilité de réaction commune.

Dans ce contexte, je crois qu’il est nécessaire de procéder à un examen critique de concepts tels que « suprématie de la race blanche » afin de déterminer s’ils sont encore capables d’expliquer quoi que ce soit dans cette période de capitalisme de post-prospérité. Ce qui constituait jadis un ensemble d’outils importants pour de petits groupes marxistes tentant de dialoguer avec les travailleurs blancs est à présent utilisé comme autant de marques de mépris pour renoncer à dialoguer, comme le prouvent constamment les articles snobs et autosatisfaits des organes de presse de la classe dirigeante comme le Washington Post, qui découvrent de la blancheur, réelle ou imaginaire, et de la « suprématie de la race blanche », partout, excepté bien entendu dans les banlieues sécurisées de [Washington] DC où vivent leurs journalistes.

Le capitalisme, système instable, toujours en mouvement et impersonnel, ne fera preuve d’aucune loyauté envers qui que ce soit. Les politiques identitaires de type néo libéral – le féminisme, BLM (Black Lives Matter), les toilettes transgenre, etc. – ne menacent en rien la poursuite de son fonctionnement et pourraient même favoriser sa prospérité en corrigeant les injustices passées qui sapent sa légitimité. Vu sous cet angle, on peut soutenir que le capitalisme dominant et mondialiste de Davos a « résolu » les problèmes de race et de genre, car au sens strict du mot, il n’a plus besoin de ces divisions ; sous couvert de la sacro-sainte « diversité », des membres sélectionnés parmi des groupes auparavant opprimés peuvent s’intégrer sans frictions (7) dans la classe professionnelle et managériale sans bouleverser fondamentalement la division de la société en classes.

A brève échéance, et peut-être à plus long terme, les perspectives ne sont guère encourageantes, mais elles ne sont pas non plus désespérantes. Le populisme de droite qu’exploite Trump est intrinsèquement instable et on voit déjà apparaître des signes indiquant qu’il est prêt à fouler aux pieds la classe ouvrière qui le soutient dans le but de nouer des alliances avec Wall Street. Parce que la trahison politique, qu’elle soit de droite ou de gauche, entraîne rarement une radicalisation accrue et génère plutôt de la désillusion et du retrait, il est difficile, en temps ordinaire, de voir comment on peut triompher de cette « loi d’airain » traditionnelle. Mais nous ne vivons pas dans une époque ordinaire ; et de nouvelles possibilités peuvent apparaître. Mais, comme on dit dans le Sud, pour le moment « on est dans un sacré pétrin ! »

Signé : Un spécimen déplorable de la population de l’Alabama
(Traduit de l’anglais par A. G.)

Notes

(1) Jeff Sessions, procureur général de l’Alabama de janvier 1995 à janvier 1997, puis sénateur, réélu en 2002, 2008 et 2014. Devenu procureur général des Etats-Unis de la nouvelle administration Trump en février 2017.
(2) Rébellion d’Attica : le 9 septembre 2016 a éclaté la plus grande grève de prisonniers de l’histoire des Etats-Unis pour protester contre le travail carcéral et les conditions de détention inhumaines. Le choix de cette date n’était pas fortuit : une insurrection avait eu lieu le 9 septembre 1971 dans la prison d’Attica (Etat de New York), faisant 39 morts (29 prisonniers et 10 otages) et déclenchant une répression féroce décrite dans Blood in the Water : The Attica Prison Uprising of 1971 and Its Legacy, de l’historienne Heather Ann Thompson. Selon l’auteur, les conditions de vie à Attica ont encore empiré. Source : The Intercept, voir le site : theintercept.com (en anglais).
(3) Georgetown est un quartier huppé et branché du district fédéral de Washington, en grande partie maintenu « dans son jus » des xviiie et xixe siècles.
(4) Voir : « Michigan Voters Had Something to Vote For – The Working Class Party » sur https://the-spark.net/ csart912.htlm
(5) Charles Murray est un libertarien de centre-droite, auteur en 1994 de The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life, ouvrage dans lequel il soutient que les inégalités d’intelligence entre les races sont peut-être en partie d’origine génétique. Ce livre a déclenché de nombreuses controverses au cours desquelles il s’est défendu en disant qu’il avait été cité hors contexte et que ses propos avaient été déformés. Plus récemment, Murray a plaidé en faveur d’un revenu universel de base pour remplacer la bureaucratie de l’Etat-providence ; et dans son dernier livre, il évite de faire des propositions libertariennes de droite pour se concentrer sur les données sociologiques afin que ses analyses ne soient pas mal interprétées.
(6) Crown Forum, 2012.
(7) Le texte américain emploie l’adverbe seamlessly qui, ainsi que l’adjectif seamless – signifie littéralement « sans coutures » donc sans frottements – font partie du vocabulaire de la Silicon Valley pour diffuser sa propagande. La vie « sans frictions » serait le but ultime de toutes les innovations connectées censées nous épargner le moindre effort.

A lire aussi :

Prolétariat afro-américain

La couverture de Ni patrie ni frontières n° 58/59 (avril 2017) annonce en gros caractères gras « Du prolétariat afro-américain et de ses luttes », puis en plus discret « Débats et polémiques » et « Pistes de réflexion » (pour contacter Ni patrie ni frontières voir la recension de l’ouvrage de João Bernardo dans ce numéro d’Echanges p. 58). Le dossier sur le prolétariat afro-américain n’occupe finalement qu’environ un tiers des pages de la revue : deux articles, « Sur le “mouvement de libération noire” aux Etats-Unis » et « Le grand oublié : le prolétariat afro-américain » de Y. C. ; quelques commentaires de Loren Goldner ; une chronologie, des statistiques des grèves aux Etats-Unis depuis 1947 et une carte ; enfin, trois notes de lecture.

Par ailleurs, les débats et polémiques reviennent, comme dans de nombreux numéros de Ni patrie ni frontières, sur l’islam et l’antisémitisme. Les pistes de réflexion, quant à elles, sont ouvertes par la traduction de l’anglais d’un long texte des Angry Workers (https://angryworkersworld.wordpress.com) intitulé « Insurrection et production » dans lequel ils proposent « une perspective qui essaie de dépasser les approches traditionnelles – insurrectionnelle ou syndicaliste – pour réfléchir de manière moins abstraite à ce qu’impliquerait réellement une révolution communiste ».

http://www.mondialisme.org/spip.php?article2578

A propos du prétendu capitalisme de plateforme

Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt… Imaginons que le sage soit le producteur capitaliste de marchandises qui cherche à tirer de l’exploitation de la force de travail le maximum de plus-value, la lune le consommateur dont l’utilisation de cette marchandise va permettre au producteur d’engranger cette plus-value, le doigt n’est rien d’autre que tout ce qui est nécessaire pour que tout se passe bien entre ce producteur et ce consommateur. Production et consommation restent les éléments essentiels et incontournables de ce que l’on appelle le mode de production capitaliste et ce qui existe entre ces deux, parfois mais rarement inexistant. Si le secteur productif de marchandises n’existait pas, ce secteur intermédiaire entre production et consommation n’existerait pas. Leur source de revenus est donc une partie de la plus-value extraite dans ce secteur productif, mais il se peut que ce secteur intermédiaire exploite la force de travail et dégage lui-même une plus-value. On doit aussi considérer le fait que tout ce secteur intermédiaire, même si son activité est dans le virtuel, ne peut exister sans des vecteurs matériels divers venant de tout le secteur ­productif.

Si l’on considère la forme juridique de l’exploitation de la force de travail, on doit constater que tous les travailleurs en CDI ne sont pas forcément des travailleurs productifs d’une activité de base, pas plus qu’une infinité de précaires peuvent être, même travaillant dans les pires conditions, des travailleurs productifs d’une telle activité.

Dans le doigt qui montre la lune consommatrice, se réfugient une grande variété de fonctions nécessaires bien sûr mais en aucune manière autonomes économiquement : les transports divers englobés aujourd’hui sous le terme de logistique, la publicité sous toutes ses formes, et/ou autres accessoires dont le caractère commun est d’être consommateur d’une part de la plus-value dégagée dans le secteur productif dont il dépend totalement pour dégager éventuellement sa propre plus-value. Le capitaliste producteur va tendre à diminuer le plus possible cette part de plus-value qui lui échappe pour en garder le plus possible ; il peut même, en organisant comme filiale son propre réseau de distribution, récupérer dans l’exploitation des travailleurs de ce réseau une partie de sa propre plus-value.

Un capitaliste, c’est celui qui investit du matériel (capital fixe) dans une production d’une marchandise quelconque pour en tirer de la plus-value dans l’exploitation de la force de travail (capital variable). Le soi-disant capitalisme de plateforme n’a rien à voir avec ce qu’est le capitalisme au sens strict du terme et l’utilisation de ce terme est particulièrement abusif dans ce cas.

Il y a d’ailleurs un mélange des genres lorsque l’on parle des entreprises classées sous ce titre de capitalisme de plateforme. Par exemple Google n’est rien d’autre qu’un support publicitaire physiquement différent mais au rôle identique au mur sur lequel est collé une réclame ou au panneau Decaux, ou encore au message publicitaire à la radio ou à la télé, ou à ce qui apparaît dans la marge de mon écran. Qu’il se fasse une masse de pognon en ayant inventé un support que je suis le premier à utiliser ne change rien au problème.

Uber c’est totalement différent, bien que participant à cette consommation de la plus-value produite ailleurs et en produisant par ailleurs. L’utilisation des moyens modernes de communication lui a permis de mettre en place un autre mode de gestion de la force de travail dans le domaine du transport de voyageurs, lui permettant ainsi de pomper une plus grande part de la plus-value produite ailleurs et d’en engranger lui-même un ­maximum.

Airbnb, que l’on cite comme un autre exemple de ce prétendu capitalisme de plateforme, n’est rien d’autre qu’une agence de voyage qui exploite un créneau spécifique qui avait été en partie défriché par un volontariat de l’échange largement présenté comme une création autonome échappant au capital, alors qu’il s’agit en fait d’une concentration dans le secteur hôtelier mondial.

Il reste que tout ceci ne représente pas grand-chose dans le système capitaliste mondial et qu’il n’y a pas lieu d’y consacrer plus que ces quelques lignes. Ils partagent en commun le fait qu’ils n’existeraient pas si le secteur productif de marchandises ne leur fournissait (hors des paiements de services rendus venant de la plus-value globale) le support matériel élément central de leur activité même : des ordinateurs pour Google, des bagnoles pour Uber, des logements pour Airbnb.

Reste à évaluer l’incidence réelle justifiant cette montée d’adrénaline à propos d’un phénomène très marginal, non seulement pour la France mais infinitésimal à l’échelle mondiale. Soit pour la France, en 2016, autour de 30 millions d’habitants de 15 à 64 ans dont seulement 72 % (environ 21 millions) ont une activité quelconque ; la moitié sont en CDI ; et sur l’autre moitié en « précarité », si l’on soustrait les 3 millions de chômeurs et les 85 % des 7 millions du reste en CDD, les précaires restants (qui ne sont pas tous ubérisés) ne représentent guère plus d’un million d’actifs , soit 5 % de la totalité des actifs. Bien sûr, ce n’est pas négligeable mais non seulement ce n’est pas une masse homogène quant aux relations de travail mais c’est un milieu particulièrement mouvant. De tout cela on ne peut guère tirer de conclusions.

Il reste à savoir la cause de cet engouement dans une négligence des fondamentaux du capital. On pourrait intituler ce phénomène « A la recherche de l’arche perdue » tant il apparaît comme un substitut dans cette recherche du sujet révolutionnaire qui anime une bonne partie de l’ultragauche et où de fait ne déferlent que les modes provisoires de tendances que le capital lui-même essaie de déceler dans ses pratiques destinées à accroître la productivité du travail.

H. S.

France – Capitalisme, mutations, résistances et politique

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2017, http://mondialisme.org/spip.php?article2610)

« La lutte des classes a été en France entre 1995 et 2015, à mon avis, beaucoup plus radicale, beaucoup plus dure qu’auparavant dans l’histoire du capitalisme dans ce pays, et il en résulte aujourd’hui la faillite de la France comme grand pouvoir capitaliste. » Le camarade allemand qui nous écrit cela travaille depuis longtemps sur la lutte des classes en France et plus particulièrement, « en ce moment, sur la centralité et la priorité de la lutte des classes en France depuis 1913 en quatre phases de développement (1). »

Il n’existe pas de statistiques officielles et fiables des jours de grève en France (elles existaient mais ont été arrêtées en 2011) Pourtant, si l’on se fie aux déclarations officielles, celles-ci ne parlent guère que du faible taux de recours à la grève. En explorant les données diverses qui pouvaient justifier ce point de vue, il est apparu que les commentateurs allemands considéraient que la France était en première position en Europe quant aux grèves, avec un taux de grève huit fois plus important qu’en Allemagne, soulignant qu’entre 2005 et 2013 on trouve un taux annuel de 132 jours de grève pour 1 000 travailleurs, soit 3 à 4 millions de jours de grève (2). Ce que confirme avec insistance une économiste ; « La France est entrée en 2016 dans une longue période de conflits sociaux (3). »

Si l’on veut aller au-delà et trouver des chiffres sur ce sujet dans des sources diverses plus ou moins fiables touchant le nombre de grèves dans la période récente : 81 grèves en 2014, 966 en 2015, 800 en 2016. Mais ce décompte ne dit pas grand-chose car il inclut sous une seule unité les grèves locales (les plus nombreuses), les grèves nationales et les grèves générales ; et il en dit encore moins quant au nombre de travailleurs concernés, la durée des grèves et leur niveau de violence.

Mécontentement. Un seul chiffre pour donner une idée de la multiplicité des « petites » grèves : dans une semaine de mai 2017 on dénombre 13 grèves en France dans l’enseignement, les collectivités locales, la santé, la métallurgie, les postes, EDF, la SNCF et autres transports terrestres et aériens (4).

La sécheresse de ces chiffres ne donne aucune indication quelconque, pas plus sur les motivations que sur l’atmosphère et les arrières-plans d’une lutte quelle qu’elle soit. Dans les luttes dans une entreprise, sur un objectif précis, d’autres facteurs, par exemple un ressentiment quant à l’atmosphère générale de la boîte, peuvent donner plus de force et de cohésion à l’action. Il en est de même pour les grèves nationales d’une branche ou une grève générale toutes branches confondues. L’exemple récent le plus marquant est donné par les actions de 2016 contre la loi El Khomri qui procédaient tout autant d’un malaise général du monde du travail qui pouvait aussi apparaître dans d’autres secteurs.

S’il est un domaine où il est particulièrement difficile de faire une évaluation c’est précisément le niveau de mécontentement, d’une part parce que les éléments qui pourraient permettre une approche dépendent des pouvoirs économiques et politiques qui n’ont aucun intérêt à le faire apparaître dans des chiffres, d’autre part parce que les actions ou manifestations qui peuvent en témoigner sont très diverses et parcellaires – les grèves n’en étant qu’une partie.

Population et PIB. Quitte à rester très imparfait dans cette évaluation parce qu’utilisant ces statistiques biaisées (5), on peut tenter une certaine approche de cette question en évaluant la relation entre l’accroissement de la population et l’évolution du PIB ou celle de l’indice de la production industrielle, la seule ­activité engendrant de la plus-value pour le ­capital.

De 1990 à 2017, la population française est passée de 58,5 millions d’habitants à 67 millions, soit une augmentation d’environ 15 % ou une moyenne de 0,40 à 0,50 par an. De 2007 à 2016, le PIB par habitant n’a évolué que de 31 500 euros à 31 800, ce qui montre que le PIB global n’a subi que la même progression de la population. En réalité ces chiffres représentent une régression car le PIB inclut des éléments, notamment financiers, qui n’ont rien à voir avec la production de biens de consommation. De 1990 à 2015, le taux de pauvreté mesuré en pourcentage du revenu moyen d’un salarié est passé à 8 % de la population (pour un revenu à 50 %, le nombre de ces pauvres étant passé de 4 à 5 millions) et à 15 % (pour un revenu à 60 %, le nombre des pauvres, passé de 7,5 millions à 9 millions). Ce dernier chiffre représente environ 3 % de la population âgée de 15 à 64 ans, mais près de 10  % si l’on considère qu’un quart de cette population n’a aucune activité professionnelle.

Si l’on considère les trois millions de chômeurs (10 % de la population active), les 15 % qui sont dans des situations précaires (CDD et intérimaires), le temps partiel qui atteint 20 % des actifs, le million d’auto-entrepreneurs à la situation mouvante et précaire – tous éléments qui s’associent ou se surajoutent à la précarité de l’emploi et à d’autres facteurs pesant sur la vie quotidienne comme la charge du logement –, on peut comprendre pourquoi s’est développée au cours des année l’inquiétude de basculer d’une situation relativement stable dans une des catégories de précarité et de difficultés. Et, corrélativement, la constatation de l’impuissance des politiques à régler les conséquences d’une situation économique mondiale de crise qui s’impose par tous les canaux possibles des relations autour de l’exploitation de la force de travail.

Résistances. En regard d’une telle situation, qui s’exprime directement par une désaffection de la politique en général et l’abandon de toute adhésion aux structures (partis et syndicats) qui étaient supposées adapter les relations de travail aux nécessités du capital, mais qui s’avèrent impuissantes à le faire, quelles résistances se manifestent avec une certaine efficacité ? Car jusqu’à aujourd’hui le capital n’a pas réussi par ses relais politiques à imposer en France une austérité de choc comme celle qui fait florès dans nombre de pays européens. Il est bien évident que ces résistances à l’exploitation de la force de travail (on résiste dès que l’on subit la dictature de l’obligation de vendre cette force), d’une part existent toujours, d’autre part doivent s’adapter constamment, dans une dialectique permanente action-répression.

Cette adaptation dépend de la nature du contrat de travail (on ne résiste pas de la même façon si l’on est salarié en contrat à durée indéterminée [CDI] ou si l’on est auto-entrepreneur) et dans chaque situation en fonction des techniques de production et de l’organisation du travail en découlant (la perruque, largement utilisée lors du travail aux pièces, n’existe plus sur la chaîne automatisée au maximum, qui ouvre d’autres possibilités de résistances). De plus, même si elles n’apparaissent pas liées directement au processus de production, d’autres formes de résistances – contre le fonctionnement global du système – peuvent se faire jour, polarisant un mécontentement et des frustrations qui ne peuvent s’exprimer sur le terrain – en général d’exploitation de la force de travail – où elles se situent.

Grèves. Etant donné que plus de la moitié de la population en âge de se faire exploiter l’est sous la forme de CDI, les formes de résistances peuvent s’apparenter avec toutes les formes de résistances antérieures, mais aussi avec des formes innovantes en relation avec les nouvelles techniques de production, notamment l’automation. La grève reste ainsi une des premières formes de résistance. Elle a pu prendre dans un passé récent la forme de mouvements illimités nationaux, comme en 1995 contre la réforme des régimes de retraite ou en 2006 contre le CPE.

Nous évoquerons ci-dessous la révolte des banlieues de 2005 ou le mouvement contre la loi travail lié à Nuit debout de 2016, qui n’étaient pas liés directement aux relations de travail. Mais ils ont quand même renforcé la prudence des pouvoirs économiques et politiques dans leurs projets d’adaptation des conditions de travail aux nécessités du capital, par crainte d’explosions sociales du style 1995 ou 2006, abandonnant toute attaque frontale pour une sorte de grignotage dans le détail de l’exploitation du travail au niveau des unités de travail. Le résultat est qu’à défaut de mouvements globaux, on se trouve devant toute une série de conflits locaux, spécifiques mais récurrents. Ils forment aujourd’hui la trame des résistances dans ce secteur des relations de travail, comme nous l’avons relevé au début de cet article en soulignant de nouveau que ces mouvements concernent presque tous des travailleurs ayant un emploi fixe, et pour lesquels le recours à la grève n’influe pas sur leur condition de travailleur – bien que dans la période récente, là où le rapport de forces penche du côté des dirigeants, de dures sanctions individuelles aient pu marquer ces conflits locaux (6). Là où la pression managériale – la terreur – se fait trop forte et porte particulièrement sur tel ou tel travailleur, pour les plus fragiles, au-delà de la dépression ou autre effet physique et/ou psychique, certains ne trouvent d’autre issue que dans le suicide, comme à La Poste ou à la SNCF.

Violence. Une autre caractéristique des conflits des vingt dernières années, par-delà les « grandes grèves » évoquées et cette poussière de petites grèves localisées, fut l’irruption d’une violence sociale, souvent sous forme de menace de destruction de l’appareil de production ou l’attaque physique de dirigeants. Cette voie fut ouverte en quelque sorte par le conflit Cellatex en 2000 (7) pour s’étendre dans la période 2009-2010 lors des restructurations conséquentes à la crise mondiale. Dans une période plus récente, ces poussées de violence sociale ont resurgi chez Goodyear à Amiens et chez Air France, pour revenir récemment dans la Creuse chez un sous-traitant de l’automobile, GMS, avec la menace de faire sauter la barraque. Ce qui montre la latence d’une violence qui peut resurgir à tout moment n’importe où.

Productivité. Il ne faut pas, dans l’évaluation de cette conflictualité, négliger les autres aspects de la sacro-sainte productivité qui, à défaut de grandes grèves et de conflits ouverts quels qu’en soient les caractères, s’exprime dans le quotidien de l’exploitation, soit dans des comportements individuels face aux règles de cette exploitation, soit collectivement. Les sociologues ont évalué l’impact de ces comportements sur la formation de la plus-value pour conclure qu’ils étaient infiniment plus efficaces quant à cette résistance que l’ensemble des conflits ouverts comme la grève. C’est pour une bonne part ce qui explique d’une part les évaluations – et les salaires –- du travailleur à la performance, et d’autre part le phénomène auto-entrepreneur (Uber et compagnie…) sur lesquels nous reviendrons.

Dans l’évaluation de la productivité – en fait de la mesure du taux de plus-value –, si le salaire reste un des éléments, d’autres éléments ont tout autant d’importance :
– le temps de travail avec le taux de présence c’est-à-dire l’absentéisme ;
– le rythme du travail lié au degré d’automatisation ;
– la qualification, c’est-à-dire le temps de formation lié au turnover ;
– la récupération qui peut se faire sur tous les éléments précédents comme sur la marchandise elle-même.

L’accent mis dans la période récente sur les salaires, les conditions de travail, la précarisation, l’automatisation, les réseaux sociaux et autres « modernismes », ont quelque peu relégué les problèmes qui étaient récurrents dans les périodes de plein emploi : l’absentéisme, le turnover et les variantes de la récupération.

Mais ils continuent d’exister et même ont pris d’autres formes adaptées à l’évolution des techniques de production et autres sans pour autant laisser pour compte ce qui se pratiquait autrefois.

Absentéisme. Commençons par l’absentéisme qui ne concerne plus que ceux qui sont en CDI ou en CDD. Un taux entre 4 % et 5% n’arrive pas à être réduit malgré la crise, poussé par des problèmes personnels, dont le stress dû aux conditions de travail – en gros des problèmes de vie. Evalué à 4,85 % du temps global de travail en 2010, il se maintient à 4,55 % en 2015 et a coûté 60 milliards d’euros en 2016. Bien sûr, ces chiffres ne concernent nullement le travail intérimaire ou l’auto-entreprise, puisque l’absence de l’intéressé n’est pas payée ; et pourtant cela peut avoir une incidence à cause du turnover incident à cette absence non rémunérée.

Sabotage et cyberattaques. Laissons de côté pour le moment la question du turnover qui recoupe toutes les formes d’exploitation du travail pour évoquer le sabotage qui s’insère entre le conflit ouvert – la grève notamment – et la récupération en bloquant le procès de production, permettant de « gagner » du temps. Il peut être une forme de radicalisation de la grève comme ce sectionnement de câbles dans la Haute-Loire en mai 2016, ou, aux Etats-Unis, pour épauler la grève de Verizon. Il peut être une action individuelle d’un travailleur particulièrement frustré (8). Mais tout comme pour la récupération individuelle dont nous parlons plus loin, ces formes de sabotages individuels, même si elles existent et même si leur  multiplication peut avoir un effet sur la productivité, ne sont que de l’artisanat eu égard aux énormes possibilités que donnent tous les processus informatiques (notamment les cyberattaques dont on a parlé tout récemment). Cela va du piratage (et vente) de données, au transfert de fonds bancaires (les banques sont toujours très discrètes sur l’importance de ce qui se réfère au sabotage et à la récupération) et à la cyberattaque de grande dimension (9).

Voler son employeur. « Voler son employeur, c’est la routine (10) » et cela concernerait un salarié sur trois, quel que soit son statut. (Il est dit aussi que c’est l’arme idéale des faibles.) Se partageraient trois sources de pertes eu égard à la productivité, par tiers pour chacun : le vol par les clients, par les salariés et les carences administratives. Mais là aussi, eu égard à ce qui est soustrait aux banques, cela relève de l’artisanat.

Si la perruque traditionnelle (fabriquer un produit avec la matière première et les machines de son entreprise) est devenue particulièrement difficile – elle s’est réduite avec l’organisation présente du processus de production –, l’introduction dans le secteur des services de l’usage de l’informatique donne certaines possibilités où l’on retrouve le vieux conflit entre le contrôle et le détournement de celle-ci (usage du téléphone, ou de l’ordinateur à des fins personnelles) (11).

Il est particulièrement difficile de chiffrer l’impact sur l’ensemble du procès de production d’autant plus que l’ampleur de la chaîne logistique entre production et distribution est étendue à l’échelle du monde (depuis le piratage maritime, le détournement de conteneurs, le vol de camions et de leur chargement), d’autant plus que l’énorme appareil destiné à prévenir les vols ou sabotages petits ou grands a un coût particulièrement élevé (rien que pour les « petits vols » le contrôle coûte plus cher que les vols eux-mêmes – pour ne pas évoquer le coût des patrouilles maritimes conjointes contre le piratage maritime en Mer Rouge).

Turnover. Etant donné que près de la moitié des travailleurs carburent sous un emploi précaire sous une forme ou sous une autre, le capital a-t-il résolu, en France comme ailleurs, la question du turnover, qui était une de ses plaies avec l’absentéisme dans sa période de prospérité ? On pourrait penser de prime abord, considérant que cette moitié précaire n’est payée que pour le temps de travail fourni et que c’est une variable d’adaptation de la marchandise force de travail aux impératifs de la production, qu’effectivement le capital tire un profit maximum d’une telle situation et particulièrement qu’il a résolu ce vieux problème.

Dans une profession particulièrement touchée par le travail précaire – l’hôtellerie-restauration – le turnover serait trois fois plus élevé qu’ailleurs (12). Ce que confirment d’autres enquêtes. 32 % des salariés pensent changer d’emploi (13). Ce zapping professionnel ferait qu’un précaire changerait d’emploi tous les deux ou trois ans. Un seul ­témoignage peut permettre de situer le problème ; cet intérimaire avec un CAP de ­boulanger-pâtissier a eu une « carrière professionnelle » chez un artisan boulanger-pâtissier, de manœuvre dans une usine métallurgique, puis chez un plâtrier, dans une carrière de minerai de fer, dans une boulangerie industrielle, dans l’enseignement, pour retourner dans l’usine métallurgique toujours comme intérimaire (14).

Mis à part le gâchis humain que représente avec sa part d’insatisfaction cette sous-utilisation de capacités professionnelles, la question se pose de savoir quel intérêt le capital peut réellement trouver dans cette solution à l’adaptation étroite de la marchandise force de travail aux nécessités de la production ? Car tout travail non professionnel de manœuvre suppose une adaptation plus ou moins longue pour acquérir assez d’expérience pour pouvoir atteindre le rythme de travail requis. Les plaintes patronales quant au zapping professionnel sont le revers de la situation que l’exploitation dans ces conditions a elle-même développées. Il faut quand même trois heures pour être capable d’ajuster dans le temps requis une portière de voiture sur son châssis. Même accrocher des pièces à galvaniser sur un support suppose une dextérité et une expérience que l’on n’acquièrent qu’après des journées de travail.

On pourrait multiplier les exemples qui montreraient que par son insatisfaction même, l’intérim a son revers qui n’est nullement la productivité recherchée par ailleurs. Comme ce secteur concerne la moitié de la population active, on peut considérer que les résistances ouvrières (c’est-à-dire le travailleur privilégiant son intérêt à celui du capital) font que cette orientation de l’organisation du travail pour résoudre certains problèmes de productivité ne résolvent rien en fait mais créent d’autres problèmes beaucoup plus difficiles à cerner et à résoudre.

Le Journal d’un intérimaire cité (note 14) souligne que dans l’usine les intérimaires ne s’écrasent pas du tout à cause de leur précarité : ils trouvent d’autres possibilités de lutte plus sournoises. Ils biaisent constamment avec le règlement et, en raison du stress, de la fatigue et des mauvaises conditions de travail (et parfois de leur vie personnelle) font un usage constant de tous les dopants possibles et que le tout a des incidences évidentes sur la sacro-sainte productivité. Le vol de petits outils et, lorsque c’est possible, de matériel, le vol de temps en prenant des pauses diverses sévit tout autant qu’ailleurs.

Blocages. Si toutes ces résistances concernent le monde de l’exploitation directe de la force de travail, il est un autre champ de résistance, hors de ce domaine mais qui recoupe les impasses dans lesquelles les tentatives de marche en avant du système en France sont tout autant bloquées. Il est de fait que plusieurs « grands projets » du développement capitaliste se heurte à des résistances telles qu’elles conduisent à des blocages. Chacun peut avoir connaissance des oppositions globales à l’exploitation du gaz de schiste ou à l’expansion du tout-nucléaire ou les « bonnets rouges » en Bretagne, ou de blocages plus ponctuels comme Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon, du site de Bure et autres avec la formation de ZAD. Mais ces oppositions existent également dans le détail de la mise en œuvre locale de politiques touchant tous les secteurs de la vie sociale, dont on n’a connaissance souvent qu’au hasard de contacts personnels (15). Ainsi, le blocage dans l’expansion et la modernisation du ­capital en France rejoint les blocages dus aux résistances ouvrières. Elles contribuent d’une part à faire fuir les industries tant par leurs difficultés d’expansion que par les coûts de production qui ne supportent pas la concurrence étrangère, d’autre part dans la méfiance des investisseurs étrangers devant une réputation amplifiée par la médiatisation mondiale d’incidents sociaux comme ceux de Goodyear ou d’Air France.

Il est évident que la France de 2017 n’est plus la France de 1945. Les structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail ne sont pas du tout ce qu’elles étaient alors : cette exploitation optimum, de la source de la plus-value ou de l‘utilisation d’une partie de cette plus-value entre production et consommation dépend étroitement des structures de l’entreprise capitaliste elle-même et des techniques utilisées à l’intérieur de chaque entreprise.

Gérer : l’exemple des retraites. Prenons un seul exemple : les régimes spéciaux de retraite, un os difficile à digérer pour le capitalisme d’aujourd’hui. En 1945, la nécessité de redresser rapidement le capital en France nécessitait  de favoriser les secteurs clés tant de l’encadrement politique que de l’économie. Les régimes spéciaux devaient s’assurer de la solidité de ces secteurs pour l’ensemble du pouvoir. Ces régimes spéciaux, beaucoup plus favorables que le régime général (lui-même avantageux par rapport à ce qui se faisait auparavant) œuvraient en ce sens. D’un côté, ces régimes spéciaux touchaient l’administration d’Etat et des collectivités, l’appareil de sécurité (policiers et militaires), l’appareil juridique (toutes professions concernant le droit), l’enseignement et la colonne vertébrale d’alors de l’économie (l’énergie – mines et électricité –, les transports dominants – chemins de fer et aérien). Pour ces derniers régimes, la pénibilité du travail pouvait également justifier quelque peu ce « privilège ». Sauf ce qui touche la fonction régalienne de contrôle-répression (eux aussi touchés par l’évolution des techniques) tous les autres régimes spéciaux sont devenus ou inexistants (il n’y a plus de mines) ou totalement anachroniques d’autant plus que, face à la crise et au tarissement des ressources le recours s’est fait de plus en plus important à des travailleurs précaires restant hors du statut privilégié.

On pourrait multiplier les exemples de tels anachronismes dont le coût global impose d’être réduit voire supprimé, car consommant inutilement de la plus-value, ce qui crée d’une part des situations de conflit permanent (on comprend bien que les intéressés défendent bec et ongles leurs « avantages acquis ») et d’autre part constitue une incitation revendicative dans le secteur général. Il est évident que la généralisation de la retraite avec l’institution d’un système de points (déjà pratiqué pour la retraite complémentaire) et son financement par l’impôt lié à l’activité économique serait un formidable coup de pied dans la fourmilière, d’une part dépossédant de tout pouvoir un tas d’institutions de gestion paritaire, dont les syndicats, et d’autre part permettant une simplification et une rationalisation avec la mise en place de toutes les numérisations possibles.

Plus-value. Mais ces régimes spéciaux, pour importants qu’ils soient dans la nécessité d’une réforme de l’ensemble du système, ne sont qu’un des éléments intervenant dans cette nécessité. C’est un des problèmes structurels mais le problème central reste pour le capital en France (et européen de surcroît) d’accroître la part de plus-value extraite dans la production, que celle-ci soit réalisée sur le plan national ou international (à travers les multinationales françaises), et de limiter, comme nous venons de le souligner, la part de celle-ci absorbée par tous les corps intermédiaires en vue de la réalisation de cette plus-value dans la consommation.

Prélèvements sociaux. Ceci explique l’insistance constante sur le taux des prélèvements sur le PIB – en fait sur cette plus-value – pour le fonctionnement de l’Etat et la redistribution sociale (nécessaire tant pour garantir la paix sociale que pour assurer un minimum de fonctionnement au système dans le cadre national voire européen) : ce taux des prélèvements sociaux atteint 46 % et le taux global de la dépense publique atteint 56 % du PIB (la moyenne européenne est de 40 % dont 37 % pour l’Allemagne). La situation démographique spécifique de la France peut, en partie seulement, expliquer ce décalage : une population avec une dominante de vieux et de jeunes, les dépenses de santé et vieillesse d’une part, et d’aide familiale et d’éducation d’autre part, contribuent à cette spécificité française.

Même si elles ont pu subir quelques atteintes, l’ensemble des conditions préservant les « garanties sociales » sont restées intactes, en raison des résistances et de la prudence conséquente des gouvernants, ce qui explique ces différences dans les possibilités de survie en France et, partant, du taux élevé des prélèvements sociaux.

Comme nous l’avons déjà souligné, l’ensemble des résistances de toutes sortes a fait que pas plus la droite que la gauche n’ont voulu les affronter directement, ou leurs rares tentatives ont échoué. Cela non seulement n’a pas permis de réduire le taux des prélèvements alors que les tentatives d’augmenter la plus-value extraite directement (voir toutes les restructurations du cadre de l’exploitation de la force de travail) ne donnaient que des résultats mitigés car soulevant plus de problèmes qu’ils n’en résolvaient et créant d’autres formes de résistance.

L’impasse que nous avons soulignée devient une question de simple survie pour le capital en France et elle implique de réduire drastiquement d’une part les limites à l’exploitation directe de la force de travail (d’où les projets touchant tant les embauches et les licenciements, les facilités de licenciement et leur indemnisation éventuelle) qu’aux accessoires du salaire (financement et réorganisation de la gestion des avantages sociaux). Par ailleurs, ces réformes de fond permettraient une rationalisation de la gestion et de l’ensemble des prélèvements sociaux et autres et l’introduction de méthodes modernes de management. Attendons pour voir.

« Union nationale ». Ce qui se passe sur le plan politique peut s’assimiler d’une certaine façon à une union nationale. Dans le passé, les unions nationales n’ont jamais présagé rien de bon pour l’ensemble de la population et plus particulièrement la classe ouvrière. Il s’agit d’imposer à ceux-ci des sacrifices tels qu’ils apparaissent absolument nécessaires pour leur survie même, comme en temps de guerre. La « Patrie capitaliste française » est-elle si menacée face aux ennemis que représentent les autres capitalismes nationaux et mondiaux ? Mais en fait ce n’est pas de cela qu’il s’agit : dans le sauvetage patriotique de l’union nationale, l’ennemi qu’il s’agit de vaincre est l’ensemble de ceux qui peu ou prou font que le capital en France se sente assez menacé pour lancer cette expérience de sauvetage national.

« Interlocuteurs sociaux ». Il reste une question non négligeable dans tous ces projets, celles des « interlocuteurs sociaux ». Pas seulement les syndicats mais aussi toutes les représentations de la société civile dont l’irruption dans les processus de blocage ont été déterminants mais dont il est difficile de prévoir un avenir tant il s’agit d’un domaine imprécis tant dans ses objectifs que dans ses formes d’action. Par contre le rôle des syndicats dans l’encadrement de la gestion de la force de travail n’est plus à faire, même si ce rôle se limite plus aujourd’hui à une force légale qu’à une force d’adhésion. Qu’ils soient patronaux ou de salariés, les syndicats restent un maillon légal incontournable, au cœur de l’activité économique : ce sont eux qui sont les premiers à être consultés en vue des réformes essentielles.

Certains peuvent regretter la période de l’immédiat après-guerre où la CGT était, sous une forme de capitalisme d’Etat, pratiquement le seul syndicat représentatif, pouvant intervenir à tous les échelons de gestion et de contrôle tant de la force de travail que des termes du contrat de travail. On ne souligne pas suffisamment que les différentes scissions syndicales au cours des soixante-dix années écoulées ont plus représenté la défense d’intérêts spécifiques que les questions politiques ou d’orientation interne (réformisme contre radicalisme) habituellement avancées. On peut pourtant relier ces scissions au mouvement global de transformation des conditions et du contenu de la gestion de la force de ­travail (16).

Ce mouvement global ne permet guère de prévoir quel sera le futur des relations de travail en fonction notamment de l’évolution des techniques et de ses effets sur la productivité du travail. Par exemple un texte récent, Imaginer l’avenir du travail (17), distingue les travailleurs de « l’organisation apprenante », ceux des « plates-formes apprenantes virtuelles », « le superintérim » et le « taylorisme new âge ». Les premiers, qui restent dans le « salariat et le lien de subordination classique », auraient des « perspectives de formation continue et de mobilité ascendante » ; les deuxièmes aussi, mais comme ils perdraient le « lien de subordination » ils iraient, comme ceux des deux dernières catégories, vers des « risques psychosociaux » ; les deux dernières catégories concerneraient des travailleurs peu ou non qualifiés (les intérimaires plutôt dans les services, les tayloristes plutôt dans la production), leur autonomie serait subie plutôt que choisie et ils n’auraient guère de « perspectives de ­mobilité ».

Si les syndicats, dont le pouvoir bureaucratique dans l’entreprise est fortement entamé par cette individualisation des décisions aux mains des représentants élus hors de toute intervention supérieure, si leur pouvoir au sein de toutes les organisations paritaires disparaît du fait de l’élimination radicale de tous ces organismes, que leur reste-t-il en dehors d’une adhésion de leurs membres qui au cours des années seréduit comme une peau de chagrin ? C’est ce qui devient, pour partie, le cœur du débat gouvernemental. Il n’est pas sans intérêt de constater que lors de ces premiers entretiens, les syndicats se soient félicités de l’intention du pouvoir politique visant à « redonner du pouvoir aux syndicats de branche ». Pour monnayer leur soutien à des réformes préjudiciables aux travailleurs ? Echangeraient-ils leur pouvoir légal menacé contre un plat de lentilles ?

Ce ne serait pas nouveau. Tant qu’existe une exploitation de la force de travail, quelles qu’en soient les formes et les conditions, des résistances se développent et si des transformations ont visé à vaincre certaines formes de résistance, d’antres ­naissent à leur tour dans une dialectique résistance-répression qui durera tant que durera l’exploitation de la force de travail par le ­capital.

Qui vivra verra comme dit le proverbe, personne n’est prophète sur ce territoire de la lutte de classe. D’autant plus que l’activité économique sur laquelle se baserait l’essentiel des réformes envisagées dépend entièrement de l’évolution non seulement de l’Europe mais du monde entier, évolution dans laquelle le capital doit faire face à ses problèmes intrinsèques mais aussi de plus en plus aux conséquences de l’impact de son développement sur l’environnement naturel.

H. S.

Notes

(1) Courriel de T. S.
(2) Institut allemand WSI, filiale de la Confédération allemande des syndicats (Deutscher Gewerkschaftsbund).
(3) « 3 millions de jours de grève en France », Manon Meisterman, 31 mars 2016, Fondation iFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques).
(4) Site « C’est la grève, agenda des grèves en France » : http://www.cestlagreve.fr
(5) Voir Annexe ci-dessous.
(6) Pour ne citer que la SNCF, on constate de nombreuses actions locales sur les conditions spécifiques de travail – récemment, Le Bourget gare de triage en janvier, Trappes gare de triage le 27 mars, Libourne et Contras le 24 mai .  Grèves entraînant des menaces de sanctions contre les syndicalistes de base. Révolution permanente, Notre classe, Change.org, Le Parisien, 27 mars 2017.
(7) Voir « A Givet, une nouvelle forme de la lutte de classe ? », Echanges n° 94 (été 2000), « Quelques précisions sur Cellatex », n° 95 (automne-hiver 2000), et  Cellatex, quand l’acide a coulé, un chef-d’œuvre de récupération », n° 97 (été 2001).
(8) Selon une étude évoquée par Le Figaro (2 mars 2016), la France serait le pays où les salariés seraient les moins heureux, globalement insatisfaits, et les moins impliqués dans l’exécution de leur mission. On demande à voir si ce n’est pas aussi le cas dans d’autres pays. Un exemple de ce sabotage individuel est donné par ce qu’on a appelé « l’affaire des chocolats » (10 janvier 2016) où une ouvrière de la confiserie industrielle Lindt d’Oloron -Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques) mettait de petites pièces métalliques dans les crottes de chocolat passant sur la chaîne de production où elle œuvrait (elle a été condamnée à un an de prison avec sursis).
(9) La dernière de ces cyberattaques, d’ampleur internationale a touché la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, le Portugal, le Mexique, l’Australie et la Russie. En France, Renault a été contraint de stopper la production dans plusieurs sites, les robots étant totalement déréglés (rapport de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information [ANSSI] cité par Le Point.fr, 13 mai 2017) (http://www.lepoint.fr/automobile/actualites/cyberattaque-pas-d-entites-francaises-touchees-a-part-renault-anssi-13-05-2017-2127093_683.php).
(10) Catherine Boulay, France Inter, 24 février 2016.
(11) On ne sait si cela peut donner unne mesure de la dimension de cette utilisation personnelle des réseaux sociaux de l’entreprise, mais pour pallier cette forme de détournement, Google autorise ses employés à consacrer 20 % de leur temps de travail à l’usage personnel des instruments de travail.
(12) « Turnover, comment lutter contre ? » Mylène Sackswik, directrice d’une agence d’intérim, L’Hôtellerie-Restauration, 15 février 2017 (http://www.lhotellerie-restauration.fr/journal/emploi/2017-02/Turnover-comment-lutter-contre.htm).
(13) Newsletter Mode d’emploi, avril 2012.
(14) L’Usine nuit et jour, journal d’un intérimaire, de Patrice Thibaudeaux, éd Plein chant, 2016.
(15) « Il n’y a pas de miniluttes », Echanges n°154 (hiver 2015-2016), correspondance sur une lutte locale contre une réforme de l’enseignement public.
(16) « La loi sur la représentativité et l’indépendance des syndicats », Echanges n° 129 (été 2009), « Heurs et malheurs de la réprésentativité syndicale », Echanges nos 133 (été 2010) et 135 (hiver 2010-2011) et, sur la loi El Khomri, « Six mois de lutte, pour qui et pourquoi ? », Echanges n° 156 (été 2016).
(17) Imaginer l’avenir du travail, quatre types d’organisation du travail à l’horizon 2030, de Salima Benhamou, document de travail de France Stratégie (Commissariat général à la stratégie et à la prospective, un laboratoire d’idées (« think tank ») placé auprès du Premier ministre), http://www.strategie.gouv.fr/document-de-travail/imaginer-lavenir-travail-quatre-types-dorganisation-travail-lhorizon-2030

ANNEXE

Les statistiques économiques, un outil biaisé

La critique de cet instrument que sont les statistiques économiques n’est plus à faire. Dès le milieu du xixe siècle, le premier ministre britannique Disraeli émettait cette célèbre constatation : « Il y a trois sortes de mensonges : le mensonge ordinaire, le parjure et la statistique » (« « Lies, damned lies, and statistics »). Plus récemment un autre premier ministre britannique, Churchill, donnait une précision intéressante : « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées. » Et cet autre aphorisme : « Les statistiques c’est comme le bikini, ça montre tout mais ça cache l’essentiel. » Si le sujet vous intéresse : La Statistique ou une autre façon de représenter une nation, d’Emmanuel Didier (La Découverte, 2011) ou un entretien avec l’auteur de ce livre dans La Croix : « Il faut avoir une lecture critique des statistiques » (http://www.la-croix.com/Economie/France/Emmanuel-Didier-Il-faut-avoir-lecture-critique-statistiques-2016-05-01-1200757084).

Le moindre frémissement est commenté, récupéré par des politiques qui ne racontent plus d’autre histoire que celle des chiffres. Pourtant la réalité économique et sociale ne se résume pas à l’arithmétique. C’est là un débat permanent : les statistiques sont-elles des données objectives au service de la décision politique ? Ou bien des outils qu’on manipule pour servir une idéologie ? Sans doute un peu des deux. Il faut peut-être commencer par revenir aux origines mêmes du mot « statistique » forgé au xviiie siècle à partir du terme italien statista, l’homme d’Etat. C’est donc bien, dès le départ, un outil au service du gouvernement.

Ce qui a évolué, c’est que les statistiques sont devenues une fin autant qu’un moyen. La culture de l’évaluation, appliquée à l’action publique, a fait son chemin.

La classe productrice de plus-value à l’ échelle mondiale (partie I)

Nous reprenons le flambeau d’un long débat qui ébranle le cognitif intellectuel des club marxistes. Ils sont maintenant de plus en plus nombreux (relativement à leur nombre) à déserter la théorie du prolétariat auquel ils tirent leur révérence. Mais avant de faire leurs adieux au prolétariat à pester sur les dégâts du progrès ils ont férocement argumenté leur départ, Marx à l’appui pour certains. Le dernier en date est Claude Bitot avec son livre « Repenser la révolution ».

Dans le texte qui suit nous nous efforcerons de montrer que la classe ouvrière, malgré l’introduction gigantesque du travail mort (automation, technologies de l’information, techno-science…) est toujours en expansion relative.

Nous avons déjà longuement débattu sur ce que Marx désignait par prolétaire, et sur ce point la définition était bien claire : « est prolétaire celui qui n’a que sa force de travail à vendre. » C’est une définition large, elle inclut pratiquement tout le salariat, les chômeurs, les sans-travail, c’est une définition sociale. Si tout travailleur productif est salarié, en revanche tout salarié n’est pas un travailleur productif. Certains salariés sont mêmes des exploiteurs, dès lors qu’ils administrent le système d’exploitation de l’homme par l’homme, les managers par exemple.

« Par rapport au capitaliste financier, le capitaliste industriel est un travailleur, travailleur en tant que capitaliste, c’est-à-dire un exploiteur du travail d’autrui. » (Le Capital, chapitre 23, t.3.)

Le prolétariat, nous l’assimilons avec certaines restriction à la population active qui comprend les chômeurs.

Passons maintenant à la définition économique du prolétaire créateur de plus-value.

« Pour distinguer le travail productif du travail improductif, il suffit de déterminer si le travail s’échange contre de l’argent proprement dit ou contre de l’argent-capital. » (Un chapitre inédit du « Capital », éd. 10/18, p. 238.) A partir de cette définition Marx (Un chapitre inédit du « Capital », p. 233) donne l’exemple du littérateur prolétaire de Leipzig, de la cantatrice qui, travaillant pour un patron, deviennent des travailleurs productifs en ce qu’ils valorisent le capital ; il dira la même chose dans une note du tome I du Capital sur un enseignant qui travaille dans le privé.

En effet on a trop souvent cette idée que seul le prolétariat industriel est créateur de plus-value parce qu’il créé des objets/marchandises. Marx,et c’est tout l’objet du Capital, démontre que seul « est donc productif le travail qui valorise directement le capital ou produit de la plus-value. »(Un chapitre inédit du « Capital », p. 224.)

A contrario, un artisan par exemple produit une marchandise X ou un produit Y, il fait un travail productif, mais du point de vue de la production capitaliste il n’effectue pas de travail productif.

Ces jalons posés nous pouvons maintenant voir ce que représente au niveau mondial le prolétariat (population active) le prolétariat occupé (en déduisant les chômeurs) et le prolétariat créateur de valeur (ce qui est plus compliqué, les statistiques mondiales à ce niveau sont difficiles à déchiffrer).

Seulement, par élimination nous allons essayer de donner une vision plus large que les statistiques du Bureau International du Travail et de l’Organisation Internationale du Travail et pour la France du Tableau de l’économie française de l’Insee qui lui est plus précis.

En ce qui concerne l’approche mondiale, nous reproduisons un document de Michel Husson (1). Ce document ne tient pas compte du fait que, selon l’OCDE, plus de la moitié de la population active mondiale travaille au noir (travail ayant recours principalement à une exploitation sur la base de la plus-value absolue, c’est-à-dire utilisant un capital constant très faible). Nous avons là une importante contre-tendance à la baisse du taux de profit à laquelle il faut ajouter les 168 millions d’enfants officiellement exploités dans le monde.

Il ne faut pas oublier que l’agriculture est le premier pourvoyeur d’emplois de la planète, 40 % de la population active mondiale. Il y a forcément dans ces 40 % une part importante d’ouvriers agricoles.

Document de Michel Husson

Durant les années 1990, un phénomène décisif s’est produit avec l’entrée sur le marché mondial de la Chine, de l’Inde et de l’ancien bloc soviétique, qui a conduit à un doublement de la force de travail confrontée à la concurrence sur le marché mondial (2).

Les données de l’OIT (3) permettent une estimation du salariat à l’échelle mondiale. Dans les pays « avancés », il a progressé d’environ 20 % entre 1992 et 2008, puis stagne depuis l’entrée en crise. Dans les pays « émergents », il a augmenté de près de 80 % sur la même période (graphique 1).

Graphique 1 : Salariat mondial (Base 100 en 1992 ; source : OIT)

 

On retrouve le même type de résultat, encore plus marqué, pour l’emploi dans l’industrie manufacturière : entre 1980 et 2005, la main-d’œuvre industrielle a augmenté de 120 % dans les pays « émergents », mais baissé de 19 % dans les pays « avancés » (4).

Le même constat ressort d’une étude récente du FMI (5) qui calcule la force de travail dans les secteurs exportateurs de chaque pays. On obtient une estimation de la force de travail mondialisée, celle qui est directement intégrée dans les chaînes de valeurs globales. La divergence est encore plus marquée : entre 1990 et 2010, la force de travail globale ainsi calculée a augmenté de 190 % dans les pays « émergents », contre 46 % dans les pays « avancés » (graphique 2).

Graphique 2 La force de travail mondialisée

Base 100 en 1990. Source : FMI

La mondialisation conduit donc tendanciellement à la formation d’un marché mondial et aussi à celle d’une classe ouvrière mondiale dont la croissance se fait pour l’essentiel dans les pays dits émergents. Ce processus s’y accompagne d’une tendance à la salarisation de la force de travail. Le taux de salarisation (la proportion de salariés dans l’emploi) augmente de manière continue, passant de 33 % à 42 % au cours des vingt dernières années. On vérifie également que cette tendance est plus marquée pour les femmes (graphique 3).

Graphique 3

Taux de salarisation dans les pays
« émergents » (Source : OIT)

xxx

La dynamique de l’emploi dans le monde est illustrée par le graphique 4 et peut être résumée ainsi : quasi-stabilité ou faible progression de l’emploi dans les pays « avancés », augmentation seulement dans les pays « émergents » : +40 % entre 1992 et 2012, avec salarisation accrue (salariat : +76 %, autres emplois : +23 %).

Graphique 4
Répartition de la force de travail mondiale

Pour l’année 2012, les données de l’OIT conduisent à la répartition suivante de l’emploi mondial en milliards :

Emploi dans les pays « avancés »

0,47

Emplois salariés dans les pays « émergents »

1,11

Autres emplois dans les pays « émergents »

1,55

Emploi mondial

3,13

Cette classe ouvrière mondiale est extraordinairement segmentée, en raison d’écarts de salaires considérables, mais sa mobilité est limitée alors que les capitaux ont obtenu une liberté de circulation à peu près totale. Dans ces conditions, la mondialisation a pour effet de mettre potentiellement en concurrence les travailleurs de tous les pays. Cette pression concurrentielle s’exerce aussi bien sur les salariés des pays avancés que sur ceux des pays émergents et se traduit par une baisse tendancielle de la part des salaires dans le revenu mondial (graphique 5).
Moyenne des pays suivants :

Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, Etats-Unis, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Japon, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède.Retour ligne automatique
Argentine, Brésil, Chili, Chine, Costa Rica, Kenya, Mexique, Namibie, Oman, Panama, Pérou, Russie, Afrique du Sud, Corée du Sud, Thaïlande, Turquie.

Note Hussonet n° 64, 18 décembre 2013 : La formation d’une classe ouvrière mondiale (http://hussonet.free.fr/classow.pdf).Retour ligne automatique

Graphique 5
Part des salaires dans le revenu mondial 1970-2010

classow_5

(En pourcentages du PIB. Calculs propres à partir de Stockhammer, 2013 [6])

Nous voyons déjà par cette première approche que nous sommes encore loin d’une disparition du prolétariat – et il ne s’agit que d’une première approche ; si nous ajoutons le travail informel en forte progression, les ouvriers agricoles, les ouvriers des transports (créateurs de valeur), les enfants (officiellement 168 millions) et tous ceux qui font fructifier un capital (artistes, enseignants…) nous avons là un premier tableau qui ne nécessite pas plus d’explications.Retour ligne automatique
Cependant, nous devons voir s’il s’amorce un début de déclin de l’ emploi dans les pays émergents, ce qui ne serait pas une surprise s’ils passent au stade d’un renouvellement inévitable de leur appareil productif (cas de la Chine et d’autres). Retour ligne automatique
Cela fera l’objet de la deuxième partie.

G. Bad

Pour toute correspondanceechanges.mouvement@laposte.net

Notes

____________________________

[1]Michel Husson, statisticien et économiste français travaillant à l’Institut de recherches économiques et sociales, connu pour ses travaux sur la politique de l’emploi. Né le 3 avril 1949 à Lyon, il a milité au PSU puis à la LCR et est aujourd’hui militant altermondialiste.Wikipédia.

[2] Richard Freeman, « China, India and the Doubling of the Global Labor Force: Who Pays the price of Globalization? », The Globalist, Juin 2005.

[3] ILO, Key Indicators of the Labour Market (KILM)

[4] John Smith, « Imperialism and the Law of Value », Global Discourse [Online], 2: I, 2011.

[5] FMI, Jobs and growth: analytical and operational considerations for the Fund, Mars 2013.

[6] Engelbert Stockhammer, « Why have wage shares fallen? », ILO, Conditions of Work and Employment Series No. 35, 2013.

« Antifascismos 1936-1945 , la lucha cotra el fascismo a ambos lados del Atlántico ], de Michael Seidman (Note de lecture)

Cet article est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2017).

Antifascismos 1936-1945
La lucha contra el fascismo a ambos lados del Atlántico
Michael Seidman
Alianza editorial, 2017

Dans Antifascismos 1936-1945. La lucha contra el fascismo a ambos lados del Atlántico (Antifascismes 1939-1945. La lutte contre le fascisme des deux côtés de l’Atlantique), publié en espagnol avant de l’être en anglais, l’historien américain Michael Seidman tente de combler un vide par cette étude des antifascismes, qui n’ont jusqu’à maintenant pas autant intéressé les historiens que les fascismes.
Ses analyses iconoclastes appuyées sur une recherche rigoureuse, sans a priori, de sources de première main (archives, procès verbaux de réunions d’entreprises, etc.) – grâce à son excellente maîtrise du français et de l’espagnol – l’ont amené, depuis sa thèse universitaire soutenue en 1982, à remettre en cause, sans avoir pu être jamais démenti, de nombreuses idées fausses concernant l’histoire contemporaine de la France et de l’Espagne. Cette thèse a été publiée en 1991 par la University of California Press sous le titre Workers Against Work : Labor in Paris and Barcelona during the Popular Fronts (1).
Pour rédiger Antifascismos 1936-1945, l’auteur a collecté des faits qui n’ont rien de secret pour nous obliger à regarder ce que beaucoup refusent de voir : deux types d’antifascismes entre le début des Fronts populaires en France et en Espagne et la fin de la deuxième guerre mondiale en Europe que l’auteur définit comme « révolutionnaire » pour l’un et « contre-révolutionnaire » ou « conservateur » pour l’autre. A rebours de la vulgate des antifascistes militants qui soutiennent que l’antifascisme serait uniquement de gauche et l’antifascisme conservateur un oxymore.
Pendant la guerre civile en Espagne, entre 1936 et 1939, l’antifascisme « révolutionnaire » a tenu le haut du pavé, « tout au moins dans les pays avec une bourgeoisie faible comme l’Espagne » (p. 24). Il identifiait les fascismes italien et allemand avec le capitalisme et même toute opposition aux gouvernements « progressistes », y inclus grèves, rébellions et actes de résistance au travail comme « fascistes ». L’antifascisme conservateur, de Roosevelt, Churchill et De Gaulle, par contre, ne confondait pas, avant la naissance de l’Axe, le fascisme de Mussolini avec le nazisme de Hitler, et sut, après guerre, composer avec le régime de Francisco Franco puisqu’il luttait contre le fascisme au nom du maintien d’un libéralisme économique et social.
Dans son ouvrage, Michael Seidman démontre que l’un et l’autre types d’antifascisme, à l’instar des fascismes, prétendaient s’adresser aux « masses » au-delà des classes mais que les travailleurs demeurèrent plus ou moins indifférents à la propagande antifasciste jusqu’à la déclaration de guerre, parce que leurs luttes, tout du moins en France et en Espagne, avaient pour but de réduire le temps de travail et qu’ils considéraient que les menaces de guerre, avec le surcroît de travail que nécessitait la course aux armements, leur offraient l’opportunité de peser en faveur d’une réduction de la journée de travail.
Les antifascismes, révolutionnaire et conservateur, ont presque toujours privilégié la lutte contre les fascismes sur celle contre le communisme russe et rejeté le pacifisme né après la première guerre mondiale en faveur d’une nouvelle guerre, contre le fascisme. Finalement, la tentative atlantiste de renouveler l’ordre européen a vaincu la tentative national-socialiste d’un ordre nouveau d’un autre genre qui comptait fonder l’ordre en Europe sur une exploitation plus intensive du travail. Selon Michael Seidman, c’est avant tout cette volonté de forcer au travail, qui s’exprima par l’encadrement autoritaire des ouvriers dans les usines et les camps de travail dans l’Allemagne hitlérienne et, dans une moindre mesure, dans l’Italie mussolinienne, qui aura poussé les travailleurs vers l’antifascisme étatique des Alliés.
Dès 1935 Haïlé Selassié (1892-1975), qui gouverna l’Ethiopie d’une main de fer de 1930 à 1974 avec une interruption de quelques années due à l’invasion du pays par l’Italie fasciste, avait anticipé l’antifascisme conservateur par sa version d’un antifascisme traditionnaliste fortement nationaliste qui cherchait à enrégimenter le peuple contre l’envahisseur italien. Churchill ne s’y est pas trompé qui a offert l’asile au Négus jusqu’à ce qu’il puisse être réinstallé sur son trône.
Car, Michael Seidman le rappelle, il ne faut pas oublier pour une bonne compréhension des antifascismes, révolutionnaire et conservateur, leurs racines communes idéologiques, religieuses et raciales qui les amenèrent avant guerre à défendre les valeurs d’une prétendue supériorité européenne sur le reste du monde, ni la menace que représentaient les visées impérialistes de l’Allemagne et de l’Italie sur l’impérialisme allié. Le lecteur hispanophone se reportera à ce propos avec profit au chapitre 6 du livre, « Antifascismos unidos, 1941-1944 », divisé en deux parties traitant de la collaboration antifasciste et de la résistance en France.
Depuis les années 1960 les bouleversements dans les sociétés occidentales, le « multiculturalisme », l’égalité de genre et l’extension des libertés individuelles, ont profondément modifié les mouvements d’extrême droite, qui se sont éloignés du fascisme pratiquement et idéologiquement, ainsi qu’ils ont modifié les mouvements antifascistes, qui ont intégré l’anticolonialisme, l’anti-impérialisme et les théories critiques du travail et de l’aliénation quotidienne. Cependant restent à poser les questions sur la victoire de la contre-révolution antifasciste que la défaite de la contre-révolution fasciste a éclipsées. Ce livre de Michael Seidman invite à les aborder.
J.-P. V.

 

(1) Ouvriers contre le travail : Barcelone et Paris pendant les Fronts populaires, traduction française aux éditions Senonevero, 2010 ; lire la recension dans Echanges n° 133 (http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=1547) et notre brochure bilingue L’Etrange histoire de « Ouvriers contre le travail », septembre 2011.

– Voir aussi Pour une histoire de la résistance ouvrière au travail, Paris et Barcelone pendant les Fronts populaires (http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=rubrique&id_rubrique=84)

 

 

Ethiopie, « le tigre africain » ?

Ce texte est paru dans Echanges n° 158 (hiver 2016-2017)

«Tigre africain », c’est le terme inventé par le régime établi en 1995 et qui, à marches forcées et sanglantes, veut faire entrer l’Ethiopie dans le marché mondial de l’exploitation capitaliste moderne, démontrant par là sa politique et ses ambitions. Les faits et méfaits d’une réalité souvent bien cruelle que nous exposons ci-après traduisent indéniablement un essor économique qui doit être relativisé, parce que parti de rien d’un point de vue purement capitaliste mais aussi porteur de fragilités inhérentes à la société éthiopienne elle-même. Les données qui traduisent une situation d’ensemble doivent être maniées avec précaution car d’une part les appareils de mesure sont plutôt primitifs et imprécis et d’autre part, à cause de cet essor économique quelque peu chaotique, des changements rapides peuvent être enregistrés dans certains secteurs. Paradoxalement, les fragilités tiennent d’une part au fait que l’ensemble des structures sociales et économiques ne se transforment pas si aisément mais aussi d’autre part aux conséquences du développement capitaliste mondial, y compris celles de l’essor économique éthiopien (1).
D’une superficie de 1 100 000 km² (deux fois la France), peuplée de 100 millions d’habitants (avec un taux de croissance de la population de 2,5 % soit 2 500 000 habitants de plus chaque année), deuxième pays d’Afrique après le Nigéria, le pays n’a jamais vraiment connu la paix intérieure et/ou extérieure, mais il voit dans ces dernières années les effets directs de son développement économique, dans des troubles internes récurrents d’une grande ampleur dont les conséquences politiques et économiques restent difficiles à prévoir.
Ce pays montagneux, véritable château d’eau, s’étage entre une dépression de moins 120 m dans le désert de Danakil et les 4 00 m du Ras Dashan avec un plateau central oscillant entre 1 800 m et 3 000 m. Ce qui donne à cet Etat un environnement très diversifié : on n’y compte pas moins de 72 microclimats. Ce qui est à l’origine une bénédiction agricole, se transforme dans les néo-colonisations du capital mondial en une calamité pour le monde agricole local (2).
Il est difficile de séparer cette néo-colonisation des évolutions politiques qu’a subies le pays depuis quarante ans, marquées d’une part dans la persistance de populations d’ethnies, de langues et de cultures différentes voire conflictuelles, et d’autre part dans les efforts de modernisation d’une élite politique d’une société qui reste encore aujourd’hui en grande majorité agricole. Comme souvent dans de tels pays, ce sont les militaires qui jouent le rôle moteur de cette modernisation. C’est une junte militaire, le Derg, qui en 1974 détrône le dernier « empereur », Haïlé Sélassié (1892-1975), et qui dirige le pays d’une main de fer jusqu’en 1991. Dans le contexte de la guerre froide, le nouveau régime est largement influencé et soutenu par l’URSS, dans une « République fédérale démocratique », dictature de fait pratiquant ce qui fut appelé « terreur rouge ». Après la chute du régime soviétique, une période d’incertitude politique voit la montée, toujours sous influence militaire, d’un Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens (FDRPE), dominé par le Front de libération du Peuple du Tigré qui asseoit définitivement son pouvoir depuis 1996 lui aussi sous la forme d’une véritable dictature.
C’est aussi un entremêlement de conflits coloniaux et postcoloniaux entre l’Angleterre et l’Italie qui peut expliquer la prééminence actuelle dans cette dictature d’une ethnie très minoritaires du Tigré (6 % de la population).
Partenaire des grandes puissances
Le système est fédéral pour tenir compte de la diversité ethnique des populations, sans que cela constitue une délégation du pouvoir central qui impose le contrôle politique de toutes ces régions et autres subdivisions administratives (le pays ne comporte pas moins de 80 groupes ethniques). L’essentiel (plus de 70 %) de la population se trouve dans la partie ouest du pays, divisée, outre le Tigré au nord, entre la région Amhara peuplée principalement par l’ethnie Amhara (30 % de la population totale du pays) et au sud la région Oromia à majorité ethnique d’Oromos (près de 40 % de la population totale du pays). Addis-Abeba, la capitale, se trouve dans cette dernière région aux confins de la région Amhara. Ce détail aura une grande importance dans le déroulement des événements dont nous allons parler. Ils vont être causés principalement par l’expansion territoriale du développement capitaliste autour de la capitale, qui va toucher ces deux régions traditionnellement en conflit ouvert, et les souder dans une même opposition au pouvoir central (3).
Malgré ses faiblesses relatives et son instabilité interne, l’Ethiopie est un partenaire précieux dans la région de la « Corne de l’Afrique » pour l’ensemble des puissances mondiales, non seulement pour son développement économique mais d’abord pour son rôle de gendarme des pays voisins, Somalie, Erythrée et Soudan du Sud et paradoxalement un pays d’accueil des réfugiés des pays limitrophes. Sous cet aspect, l’Ethiopie est un partenaire stratégique des Etats-Unis (voir la visite d’Obama en juillet 2015). Pour l’engagement de 4 000 militaires Ethiopiens dans l’AMISOM (Union des forces africaines) en Somalie, l’Ethiopie reçoit 3,3 milliards de dollars d’aide militaire (4). L’Ethiopie n’ayant plus de débouché sur la mer à cause de la sécession historique de la Somalie et de l’Erythrée, seul le port de Djibouti est un élément vital dans le développement du pays, sa seule ouverture sur la mer grâce à la liaison ferroviaire avec Addis-Abeba, récemment rénovée par les Chinois. Ce qui fait de la minuscule République de Djibouti l’objet de toutes les convoitises : bases militaires  américaine (depuis 2002), japonaise (depuis 2010), bientôt chinoise (fin 2017), française (héritage de l’occupation depuis 1884) avec des antennes militaires dans les pays voisins qui peuvent être activées en bases militaires opérationnelles.
Le 28 avril 2016, Djibouti et l’Ethiopie ont conclu un accord militaire qui autorise le stationnement de troupes éthiopiennes sur le territoire de Djibouti. Cette situation fait que les puissances étrangères occultent les massacres intérieurs du pouvoir, qui de fait se voit ainsi renforcé car il est essentiel que le pays reste un élément de stabilisation dans la Corne de l’Afrique (5).
Présence de la religion
Il est un élément dont on ne parle guère alors qu’il est présent tant sur le plan politique que dans le contrôle social des mœurs et coutumes dans tout le pays. C’est la présence de la religion, essentiellement de la religion chrétienne orthodoxe qui s’impose à près de la moitié de la population, le reste étant partagé entre protestants et musulmans. Religion d’Etat avec d’énormes privilèges et richesses, au temps du Négus, elle a perdu  tout pouvoir temporel et toutes ses possessions après la chute de celui-ci et l’établissement d’un Etat de style soviétique par une junte militaire en 1974 instaurant la séparation des Eglises et de l’Etat. Le deuxième coup d’Etat en 1991 a maintenu l’essentiel de cette politique mais une collaboration de fait s’est établie entre le FDRPE et l’Eglise orthodoxe qui aurait récupéré, avec une partie de ses richesses, tout son prestige et son influence et dont les dirigeants entretiennent avec le parti au pouvoir un climat de compromission. Il est symptomatique que l’un des événements sanglants dont nous parlons ci-après se produisit à l’occasion d’une grande fête religieuse de cette Eglise et que les dirigeants qui tentèrent de prendre la parole durent se retirer alors que l’émeute se déclencha contre la police qui intervenait alors. L’Eglise orthodoxe reste fidèle à sa tradition millénariste ce qui d’une certaine façon cadre avec les perspectives politiques des militaires (6).
Etre femme
On doit aussi considérer – dans l’intrusion des Eglises dans la vie sociale et la main de fer des dominants – la place de la femme dans la société patriarcale éthiopienne malgré quelque évolution. Les pratiques ancestrales restent tenaces avec l’excision (96 % des femmes) ; le mariage précoce (en Amhara 48 % des filles de moins de 15 ans et 26 % des filles de moins de 19 ans sont mariées de force). Le sort des enfants n’est pas plus enviable, 86 % des enfants de 5 à 14 ans et 97 % des moins de 14 ans sont astreints à un travail dans les secteurs domestiques et agricoles ou de l’économie informelle. Pour ce qui concerne l’enseignement, globalement seuls 50 % des enfants sont alphabétisés. Et on ne peut guère évaluer le sort tragique de femmes et enfants sous la domination rigoureuse, pas seulement coutumière mais aussi légale, de la gent masculine, notamment dans des situation trop fréquentes comme le viol (7). Il est quand même symptomatique que le FDRPE, pour tenter d’endiguer les troubles et procédant à un remaniement ministériel, ait admis trois femmes dans le nouveau gouvernement.
Contrôle de masse
Sur les questions identitaires comme sur les questions économiques, il est frappant de constater une méconnaissance profonde des urbains par les ruraux et vice-versa. C’est une des conséquences de la politique du gouvernement relative à la circulation des personnes sur le territoire. Parallèlement aux expropriations et déplacements forcés, il y a une restriction forte des voyages et séjours à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières (toutes les frontières terrestres du pays seraient fermées). Une des voies de contrôle de masse de la population s’incarne dans les autorisations officielles nécessaires pour changer d’Etat fédéral et il est quasiment impossible de s’installer à Addis-Abeba lorsqu’on est un paysan. Les modalités de l’exode rural sont aussi limitées que contrôlées. Les représailles administratives demeurent un outil courant de la rigueur politique, le sentiment d’être dans une grande prison à ciel ouvert est largement partagé dans le pays. A cela s’ajoute une fermeture affichée des canaux d’information et de communication permettant la diffusion d’une sémantique de propagande et de désinformation de la population éthiopienne comme de l’opinion publique étrangère (8).

Du point de vue de la structure des différents facteurs économiques, l’Ethiopie est toujours partiellement une forme de capitalisme d’Etat entièrement dépendant du pouvoir politique ainsi accaparé par une ethnie : outre la terre (on en parle ci-après), l’Etat contrôle les banques, les transports, les télécoms et la distribution, secteurs qui restent fermés aux investissements directs étrangers. Ce qui n’exclut nullement la dévolution à des firmes étrangères par le pouvoir politique de travaux dans ces secteurs, ce qui bien sûr ouvre la porte à toutes les corruptions que l’on puisse imaginer. Les principaux investisseurs sont l’Arabie saoudite, la Chine (notamment dans les infrastructures de transport et dans les télécommunications), l’Union européenne, les Etats-Unis, l’Inde et la Turquie. Mais la plus grosse partie des investissements étrangers va dans l’agriculture, ce qui est normal car l’Ethiopie reste, malgré son développement industriel, un pays agricole (80 % de population rurale, 40 % du PIB contre 15 % pour l’industrie). Sur 49 millions d’actifs, 80 % dépendent de l’agriculture qui assurait en 2015, 83 % des exportations.
Malgré les guerres étrangères (la dernière avec l’Erythrée, de 1998 à 2000, toujours sur le point de renaître) et civiles (la dernière en novembre 2016, une invasion du Tigré par des guérilleros Amhara), malgré les périodes de sécheresse (en 2011, la crise alimentaire aurait fait entre 50 000 et 250 000 victimes, la dernière sécheresse en 2015-2016 particulièrement marquée a affecté un quart de la population et celle qui s’annonce serait encore plus ravageuse), l’Ethiopie, partie de rien, a connu depuis 1995 un essor économique vanté partout et la croissance du PIB atteint environ 10 % chaque année de 2007 à 2013. Cela a même débuté bien avant : par exemple, depuis 2003, l’entreprise suédoise H&M a délocalisé en Ethiopie la totalité de ses usines textiles. Un autre exemple peut donner une idée de l’expansion dans certains secteurs : avant 2005, aucune fleur ne sortait d’Ethiopie, aujourd’hui le pays est, sous l’impulsion des investissements néerlandais, le quatrième producteur mondial et le deuxième exportateur mondial de roses (derrière les Pays-Bas).
Le PIB total est passé de 7,3 milliards de dollars américains en 1980 à 16 milliards en 2006 et à 70 milliards en 2016. Parallèlement le PIB par tête est passé de 215 dollars en 1985 à 702 dollars actuellement. Pour spectaculaires qu’ils soient, ces chiffres sont trompeurs. Considérant ce PIB total, en 2015, l’Ethiopie occupait le 72e rang mondial sur 188 Etats et pour le PIB par tête le 173e mondial sur ces 188 Etats. Encore plus trompeurs si l’on considère l’essor de la population du pays, passée de 35 millions en 1980 à 78 millions en 2006 et à 101 millions en 2016. Ce qui explique pourquoi l’Ethiopie reste un pays pauvre malgré l’essor économique, d’autant plus que le PIB par habitant dissimule les disparités énormes dans la répartition du revenu global de cet essor économique relatif. D’une part, les dominants politiques tigréens s’en attribuent la part du lion, soit directement soit par les prébendes dans l’attribution de concessions aux investisseurs. D’autre part, une nouvelle classe capitaliste nationale a grandi, par un développement industriel, agricole et surtout spéculatif. Ceci se matérialise par l’existence du plus grand nombre de millionnaires et de milliardaires de l’Afrique – 2 700 en 2013 sur les 165 000 recensés pour toute l’Afrique, leur nombre en Ethiopie ayant augmenté de plus de 100 % entre 2007 et 2013 (9). Si la part de la population vivant sous le seuil de pauvreté est passé de 45 % en 1995 à 30 % en 2010, son nombre est en fait resté le même en raison de l’augmentation de la population.
Développement industriel
Dans une telle situation, le gouvernement n’a eu aucun mal pour attirer les investisseurs étrangers (et quelques locaux) dans un développement industriel. Ce développement est venu tant par le fait qu’avec les salaires les plus bas du monde, les délocalisations notamment dans le textile et la chaussure se sont déplacées depuis l’Asie (surtout du Bangladesh) et que cet essor a entraîné une certaine croissance d’industries de base, spécialement dans le bâtiment, accompagnée d’une énorme spéculation immobilière. Dans la région d’Addis-Abeba une dizaine de parcs industriels exploitent chacun entre 30 000 et 60  000 esclaves pour des salaires souvent inférieurs à 30 euros par mois. Les plus « favorisés » sont les fonctionnaires : un enseignant peut gagner jusqu’à 100 euros par mois (10). Ce développement se fait dans une situation assez chaotique quant aux infrastructures. La faiblesse de la productivité (due en partie à la condition physique des exploités) est aggravée par exemple par des coupures d’électricité (d’où la mise en eau récente d’un énorme barrage hydro électrique sur le Nil Bleu) (11) et la carence des transports. D’où une nécessité de financement de différents projets d’adaptation où interviennent non seulement le FMI, la Banque mondiale, la BCE mais surtout des emprunts chinois. En septembre 2016, la BCE a consenti un prêt de 200 millions de dollars américains pour la construction de deux parcs industriels. Le voyage récent de Merkel, la chancelière allemande, en Ethiopie notamment, visait à restreindre l’émigration vers l’Europe par un développement local. La crise mondiale et les contrecoups de la sécheresse récente (la pire sécheresse depuis cinquante ans) ont largement grevé l’économie du pays et contraint au recours à un financement international qui, ajouté à ces difficultés intérieures et à leur impact sur les échanges internationaux, a pour conséquence une inflation dépassant 10 % et un taux de chômage avoué de 20 %, situation qui n’est pas sans avoir joué un rôle dans les événements dont nous allons parler.
Auparavant, on peut souligner que ce qui se passe en Ethiopie du point de vue de son développement économique est un problème identique, avec les spécificités nationales, à celui de tous les pays en développement. Le problème de toujours, celui du capital : la transformation des paysans en prolétaires pour l’exploitation de leur force de travail dans des unités capitalistes de production. Dans le cas de l’Ethiopie se conjuguent, avec la complicité du pouvoir politique, d’une part l’accaparement des terres, essentiellement par des investisseurs étrangers, qui prive les paysans de leur source de vie, d’autre part le développement d’infrastructures qui aboutit à des résultats identiques par l’expropriation directe et la facilité donnée à la pénétration du capital dans tout le pays. Tous les conflits présents vont tourner autour de cette question de propriété du sol.
On peut souligner ici que la couverture végétale du sol éthiopien a été largement modifiée en cinquante ans. 98 % des forêts ont disparu (la couverture forestière du pays est passée de 40 % de la superficie totale du pays à 2,7 %) (12), soit pour la création d’espaces de pâturages et/ou de culture et l’utilisation du bois comme seul combustible domestique (ce qui est encore le cas aujourd’hui) (13) et la construction (14) ; cet espace déforesté devient « libre » pour toute culture et contribue indirectement largement à la politique agricole présente.
Elimination économique…
Dans les années 1970 une réforme agraire a transféré l’ensemble des terres agricoles en « biens collectifs », propriété de l’Etat, dont l’usage de parcelles de moins de 10 ha (10 000 m²) était concédée à chaque paysan. Mais cette réforme n’a guère été appliquée : en 2000, 87 % des familles n’exploitaient qu’une superficie de moins de 2 ha (2 000 m², un grand jardin) (15). La pression démographique est telle que les lopins de terre diminuent. En 2008, la taille moyenne d’une exploitation était de 0,8 hectare. Dans le processus de « modernisation » entrepris à partir de 1995, le gouvernement, ayant pratiquement les mains libres quant à l’attribution des terres, a de plus en plus concédé les plus fertiles à des investisseurs étrangers ou locaux, en d’incroyables dimensions, éliminant les paysans qui n’en avaient que l’usage, contraignant ceux-ci, soit à émigrer vers les villes (d’où un taux de chômage dépassant 20 % de la population active), soit à se replier sur les terres les moins fertiles et les moins irrigables.
Le processus va tous azimuts, par exemple pour une production intensive d’hydrocarbures ou pour la culture du khat (dans la zone administrative du Harrarge Est) permettant à la fois une manne financière pour l’Etat qui exporte cette drogue dans les pays consommateurs voisins (Erythrée, Soudan, Somalie, etc.) et le maintien dans une forme de dépendance d’une partie de la population. Les terres dévolues aujourd’hui à la culture du khat ont remplacé les cultures maraîchères et vivrières, poussant les familles rurales à consommer des aliments achetés au marché et dépendant des fluctuations des prix. Cette situation expose d’autant plus les populations à l’insécurité alimentaire et nutritionnelle. En 2008, de 60 à 80 millions d’hectares de terres fertiles avaient ainsi été arrachées aux paysans locaux, dont 3 millions d’hectares rien qu’en 2008. Un homme d’affaires indien s’est vu ainsi concéder d’un seul coup 310 000 ha de terres (la moitié du département de Seine-et-Marne). Actuellement sur 77 millions d’hectares de terres arables, les paysans éthiopiens n’exploitent plus que 17 millions d’hectares.
Des plans successifs ont visé à accélérer la transformation des structures économiques ; toute une partie de ces plans concernaient précisément l’attribution des terres par l’Etat à des fins diverses. Fin 2015 est publié un nouveau plan d’urbanisme concernant la région d’Addis-Abeba, avec maintes expropriations qui empiètent notamment sur la région Oromo dans laquelle se situe la capitale.
« … Il y a depuis quelques années, une accélération de la politique de développement agricole et industriel, qui passe par l’encouragement d’investissements capitalistiques soit intérieurs soit extérieurs, passant par une grande facilitation d’accès à du foncier pour les entreprises investissant en Ethiopie, et, avec des phénomènes massifs de captations foncières, d’expropriations de populations paysannes. Comme toute la périphérie d’Addis-Abeba est habitée par des populations oromos, ce sont elles qui ont les premières fait les frais de ces processus d’expropriations massives… (16). »
Une recherche récente montre dans quelles conditions cela se passe sur le ­terrain :
– il existe un réel décalage entre la position officielle des autorités (lois, politiques publiques, politiques agricoles, procédures…) et les réalités de terrain. Selon la Constitution, les paysans ont droit à des compensations (rémunérations) en cas de l’expropriation de terres. Mais en pratique, peu de paysans reçoivent ces compensations. Bien au contraire, certains sont expulsés manu militari de leurs terres ;
– les investissements et les octrois sont réalisés sans aucune limite sur l’utilisation d’eau, aucune étude d’impact environnemental ou contrôle environnemental, ce qui a des conséquences sur la préservation de l’écosystème et risque d’affecter l’économie éthiopienne fortement dépendante de l’agriculture ;
– de nombreux cas d’accaparement des terres impliquent non pas de gros investisseurs étrangers mais des petits investisseurs locaux ou issus de la diaspora.
…et massacres
Il est un aspect dont cette recherche ne parle guère en mentionnant simplement l’expulsion brutale des paysans ainsi évincés, dans une politique meurtrière délibérée. Les Amharas en ont été victimes, particulièrement dans le sud du pays…. Selon l’agence centrale des statistiques, le nombre d’Amharas vivant en Ethiopie est inférieur de 2,7 millions aux dernières projections. Pour les Amharas, il y a un écart difficilement explicable. Si bien que les Ethiopiens commencent à se demander où sont passés ces 2,7 millions d’Amharas.
Des massacres ont par ailleurs été mentionnés contre les Anuaks du Gambella en 2003… Un réfugié, établi au Kenya, témoigne :
« Les Anuaks sont partis en 2003-2004, après le massacre. Certains sont restés pour protéger la terre, afin qu’elle ne soit pas désertée. La délocalisation est difficile. J’ai été déplacé de la terre où mes ancêtres vivaient. J’ai été déplacé dans un nouvel endroit qui n’est pas fertile. Pour justifier la délocalisation, ils invoquent un meilleur accès aux services sociaux. Mais ça ne s’est jamais produit. Les gens meurent de maladies. Durant la délocalisation menée par les militaires, il y avait des meurtres. Des gens étaient torturés et battus. […] Alors, les gens ont préféré partir pour rejoindre leurs parents réfugiés au Kenya. […] Nous venons de terres fertiles. Nous habitions près des rivières, où il y avait du poisson. Maintenant, nous sommes jetés dans le désert pendant que des gens venus de l’étranger récoltent nos terres. »
En 2007, le Front de libération du Peuple du Tigré (FLPT) a encore conduit des opérations de nettoyage ethnique contre les peuples de l’Ogaden, dans les villages de Fik, Qoreh, Gode, Degehabur et Wardheer. Dans des raids meurtriers, les troupes de Zenawi ont massacré des milliers de paysans et ont violé les femmes. Voilà la face cachée du programme de location des terres (17).

***

La question de la terre est un sujet sur lequel on s’écharpe depuis des siècles. Un projet d’extension de la capitale et l’expulsion de dizaines de milliers de fermiers oromos ont mis le feu aux poudres. La région de l’Oromia abrite plusieurs millions de paysans oromos, le groupe ethnique le plus important du pays. Mais en  2016, toute l’Ethiopie est concernée par des émeutes de tous genres. Une autre source de tension se situe dans le nord du pays. Les habitants des régions de Gondar et Bahar Dar dans le nord de l’Éthiopie ont quant à eux rejoint le mouvement de lutte suite à une demande de la communauté de Welkait-Tegede de voir leur région administrée par les Amharas et non plus par les Tigréns. En effet, il y a vingt-cinq ans, lorsque le FDRPE est arrivé au pouvoir, une loi fédérale sur le découpage des régions se basant sur le langage s’est vu appliquée. Les Welkait-Tegede, malgré leur évidente appartenance à l’ethnie Amhara, se sont alors vu rejoindre l’administration Tigréenne malgré leur vive désapprobation (18).
Les agriculteurs ne cessent de se révolter, comme le montrent les récents incendies de fermes horticoles où sont cultivées les roses, un des sujets épineux de la révolte. Ces fermes horticoles, se trouvant dans la région des lacs de la partie nord de la vallée du Rift (immense faille qui traverse la corne de l’Afrique du nord au sud), sont soumises à de nombreuses controverses : assèchement des lacs, déversement massif de pesticides, conditions de travail des salariés extrêmement précaires, mais aussi accaparement des terres par les multinationales…(19). « Un paysan éthiopien à qui l’on prend sa terre, il est toujours prêt à se battre. Surtout quand il voit se construire dessus des immeubles dans lesquels il ne pourra jamais habiter, ou quand son terrain est vendu à des gros investisseurs (20). »
La révolte des Oromos
Ce n’est pas la première fois que les Oromos manifestent. Ils l’avaient déjà fait en 2014 lors de la présentation de la précédente version du plan d’expansion d’Addis-Abeba. La police avait alors ouvert le feu et tué des dizaines de manifestants (21). Le parti au pouvoir sentant le danger de la situation a engagé des pourparlers avec les Oromos pour aménager le programme d’agrandissement de la capitale.
Mais aujourd’hui les Oromos manifestent contre la nouvelle version du projet d’agrandissement de la capitale. De fait, le programme urbain oblige les fermiers oromos à quitter leurs terres. Depuis plusieurs années, la capitale fédérale est en proie à une explosion démographique inédite empiétant progressivement sur le territoire oromo. Au cours de la décennie écoulée, 150 000 fermiers oromos ont été obligés de quitter leurs villages sans recevoir de compensations financières adéquates. Pour les militants du mouvement oromo, il s’agit d’un véritable accaparement de leurs terres ancestrales, dont le but serait de modifier radicalement la configuration démographique et culturelle de la région.
Le nouveau cycle de manifestations a commencé en novembre 2015 à Ginchi, à 80 km à l’ouest d’Addis-Abeba, quand les autorités locales ont voulu réquisitionner un terrain de foot appartenant à une école pour le mettre à disposition de promoteurs immobiliers et permettre ainsi l’extension de la capitale. Les étudiants sont immédiatement descendus dans la rue. Leur mouvement a bien sûr été rapidement réprimé avec des morts et des blessés (22).
Les manifestations de Ginchi ont été la première étincelle, et l’opposition aux autorités locales et fédérales n’a pas tardé à prendre de l’ampleur : les ONG de défense des droits de l’homme affirment qu’au moins 140 personnes ont été tuées entre novembre 2015 et janvier 2016. A Sululta (au nord d’Addis-Abeba), les usines nouvellement construites et les programmes de logements empiètent déjà sur les terres agricoles. La ville fait partie de la trentaine de localités qui se sont soulevées en décembre 2015 : des paysans ont quitté leurs collines et sont venus à cheval se joindre aux étudiants qui manifestaient en nombre – ils ont été accueillis par des tirs et des grenades de gaz lacrymogènes. Ailleurs, des postes de police et des symboles de l’Etat ont été attaqués. Par endroits, des entreprises privées ont été prises pour cible (23).
Des manifestations généralement pacifiques ont touché les villes importantes de l’Oromia comme Jarso, Walliso et Robê.
Le 1er janvier 2016, on peut considérer que tout le nord de la province Oromia est en dissidence depuis la mi-novembre 2015. On pourrait diviser un peu artificiellement d’un côté les émeutes qui mettent en cause directement le pouvoir politique dans l’application des plans économiques ou urbains avec comme corollaire l’attaque des symboles immobiliers du pouvoir, de l’autre celles qui attaquent les usines ou installations agricoles modernes dont la présence atteste l’éviction des terres (et assimiler de telles attaques au luddisme, ce qu’on est tenté de faire lorsque l’on sait que 40 000 de ces ex-paysans sont exploités dans ces installations agricoles et industrielles ultramodernes).

***

En fait, ce sont les mêmes, paysans menacés ou déjà évincés, prolétarisés en partie, qui tentent de contester le pouvoir dans sa politique et ses réalisations. On ne peut qu’en faire une longue liste qui se déroule tout au long de l’année 2016 :
25 avril 2016. 14 morts dans des affrontements intercommunautaires à Gambella à la frontière avec le Soudan du Sud.
26 septembre. Dans un bidonville proche d’Addis-Abeba, sommairement érigé par ses 30 000 occupants, 3 000 logements sont détruits en vue d’opérations immobilières. La résistance des habitants fait six morts et de nombreux blessés. Vingt policiers auraient été tués dans l’affrontement.
Juillet. Nouvelles protestations dans la région de Gondar proche du Tigré, plusieurs morts.
Dès cet été 2016, on constate que la vieille rivalité entre les Oromos et les Amharas disparaît devant les problèmes communs d’accaparement des terres et de répression sanglante : « Le sang qui coule en Oromia est notre sang aussi », déclarent maintenant les Amharas. C’est le plus grand danger pour la minorité qui tient le pouvoir politique car ces ethnies forment à elles deux près des trois quarts de la population.
« L’effacement de l’antagonisme Oromos-Amharas est quelque chose de fondamental, c’est pour cela que le régime a si peur. Il a bien conscience que la révolte est en train de dépasser le simple cadre régional et de menacer ses fondements (24). »
Pour la première fois cet été, les Oromos, historiquement opprimés, et les Amharas, ancienne élite de l’Ethiopie, ont donc manifesté simultanément dans leurs régions respectives, les deux plus grandes du pays. Cette démonstration de solidarité est inédite. La répression a été d’autant plus brutale. Non seulement les forces de sécurité ont ouvert le feu sur la foule, mais elles traquent les étudiants oromos « chez eux, dans les écoles, et jusque dans les hôpitaux », notait Human Rights Watch dans un rapport publié en juin.
« J’ai vécu ici toute ma vie et je n’ai jamais vu ça. Chaque famille a au moins un de ses enfants qui a été arrêté, témoignait dans ce document un fermier oromo de 52 ans. Cette génération est en train d’être décimée. Mes quatre fils ont disparu, ma fille de 12 ans a trop peur pour aller à l’école. Moi-même, je crains d’être arrêté à tout moment. »
De nombreux cas d’arrestations extrajudiciaires, de tortures et de disparitions forcées ont été documentés par l’ONG (25).
6 et 7 août. La région de Bahir Dar est en état de siège alors que des manifestations éclatent un peu partout dans les régions Oromia et Amhara, laissant plus de cent morts et des centaines de blessés.
12 août. Les habitants terrés chez eux tout un week-end à Shashamam alors qu’ont lieu des affrontements armés avec la police.
15 août. Depuis novembre 2015 la répression a fait plus de 400 morts et entraîné des dizaines de milliers d’arrestations.
Septembre. Des dizaines de membres de l’ethnie Konso assassinés par les forces gouvernementales dans la région autonome Konso près d’Arba Minch sur le lac Anhora, dans le sud-est du pays lors de protestations sur des limites territoriales (26).
2 octobre. Le festival religieux annuel Ireecha, qui regroupe près de 2 millions de fidèles à Bishoftu près d’Addis-Abeba, se transforme en manifestation politique lorsque les participants empêchent les représentants des partis officiels et les pontes religieux de prendre la parole aux cris de « Nous voulons la liberté », « Nous voulons la justice », et commencent à lapider les forces de l’ordre. Celles-ci tirent et chargent dans la foule. Il y aurait eu plus de cent morts (plusieurs centaines diront certains), par balles ou par noyade dans la panique qui s’ensuivit, et d’innombrables blessés. Il y aurait eu depuis un an plus de 600 tués dans des affrontements très divers dans tout le pays (27).
6 octobre. Destruction totale d’un complexe touristique, Le Lodge, au bord du lac Langano. Le même jour, sabotage et incendie de 11 entreprises textiles et de plastique par des milliers de manifestants. De même, incendie d’une usine nigérienne de câbles électriques à Sebeta, à 35 km au sud-ouest de la capitale, d’une usine textile turque et d’une cimenterie. Le même jour, dans la capitale, une femme américaine est tuée, lapidée par des manifestants alors qu’elle circule en minibus (28).
9 octobre. Face à une telle situation de troubles qui s’étendent dans tout le pays, le gouvernement décrète l’état d’urgence pour une période de six mois. Les mesures sont particulièrement strictes : couvre-feu étendu, contrôle de tous les médias et fermeture d’Internet, interdiction aux diplomates et journalistes de se déplacer dans le pays à plus de 40 km de la capitale (29), etc.
Le même jour le gouvernement annule le nouveau plan d’urbanisme ; cela n’arrête pas pour autant le déchaînement de la violence anti-gouvernementale.
L’émeute devant cette forme de répression mortelle de toute manifestation de masse se transforme en se répartissant dans tout le pays avec les attaques des sites de l’investissement de possesseur de terres. On ne les compte plus, seules quelques-unes réussissent à franchir les barrières des contrôles médiatiques.
22 octobre. Incendie d’une ferme horticole néerlandaise, bâtiments et véhicules divers, à Adama au sud d’Addis-Abeba par des centaines de manifestants, accompagné de pillage (plus d’une trentaine de telles fermes « modernes » auraient été ainsi attaquées).
29 novembre. Les combattants de Ginbot  et des unités d’autodéfense Amhara sont rentrés dans la région du Tigré par le sud-ouest de la région. Ils ont mené des attaques contre des installations militaires et économiques du Tigré. Ces attaques ont causé des dommages importants, spécialement dans deux villes, Bourkouta et Adi-Ramets. Les civils tigrés ont payé le plus lourd tribut dans cette guerre (30).
27 décembre. Conflit armé autour de la dépossession de terres dans la région de Benshangul Gomez (Amhara).
10 janvier 2017. Attaques d’hôtels à Gondar et Bahir Dar, quatre morts et 30 blessés (31).
Il est difficile de savoir quelle est la situation réelle en Ethiopie au moment où cet article est écrit. Le tableau ci-dessous (p. 40) pourrait laisser penser que le gouvernement aurait repris le contrôle et maîtrisé la rébellion dans l’ensemble du pays (32).
Mais les hauts et les bas montrés dans ce recensement des épisodes de violence collective depuis octobre 2015 démontrent que rien n’est acquis à ce sujet et que tout peut rebondir.
D’une part, la répression est toujours présente et au 26 janvier 2017 on décompte officiellement 24 000 détenus dont une partie sont internés dans des camps pour « formation » (33). D’autre part, les années de violence tendent à décourager les investisseurs, réduisent les possibilités d’emplois déjà bien maigres, alors que la poursuite de la politique de « récupération » des terres qui accompagnerait inévitablement la reprise de ces investissements et la modernisation des infrastructures créerait de nouvelles contestations. Une autre menace peut accroître la misère et réveiller les révoltes latentes : une nouvelle vague de sécheresse dans l’Est de l’Ethiopie, qui serait pire que celle de l’hiver 2015-2016, toucherait plus 6 millions d’Ethiopiens (34).
« Dans cette crise, la grille de lecture ethnique ne suffit pas. Même si les marches se construisent, bien sûr, en fonction des liens identitaires. Ce n’est pas le cadre ethno-fédéral si particulier à l’Ethiopie qui est remis en cause. Les manifestants font d’ailleurs souvent référence à la Constitution et demandent qu’elle soit appliquée. Le plan d’extension d’Addis-Abeba est jugé anticonstitutionnel par les Oromos, car il remet en cause les équilibres territoriaux prévus dans le texte fondamental (35). »
Quant aux Amharas, « leurs revendications portaient à l’origine sur un morceau de  territoire qui a été rattaché en 1991 au Tigré. »
« Encore une fois, on est à l’intersection des deux thèmes cruciaux pour l’Ethiopie : la terre et l’identité régionale. Il est impossible de séparer les deux problématiques (36). »
L’Ethiopie peut néanmoins continuer sa répression dans un concert de silence mondial car l’Ethiopie est considérée par les Occidentaux comme un allié clé dans la lutte contre l’extrémisme islamiste dans la Corne de l’Afrique. Les Etats-Unis ont appelé « le gouvernement d’Ethiopie à permettre que des manifestations pacifiques aient lieu et à ouvrir un dialogue constructif pour faire face à des doléances légitimes ». Le régime éthiopien sait qu’il y a peu de risque que ces appels soient suivis d’action. Même l’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, est demeurée étrangement silencieuse jusqu’ici sur le massacre des Oromos qui se passe quasiment sous ses fenêtres. Le premier ministre déclare que depuis novembre 2015 il y aurait 500 morts mais ses ministres précisent qu’il y aurait plus de 20 000 détenus, alors que les activistes soulignent que ces chiffres restent largement en dessous des estimations réelles (37).
« Le risque, c’est que la crise stoppe les investissements dont le régime a besoin pour poursuivre le développement. L’Ethiopie est un marché gigantesque, de 100 millions d’habitants. En réprimant si durement, le gouvernement fait un mauvais calcul économique et politique. Il ne va bientôt plus avoir le choix : il doit au plus vite partager le pouvoir et mettre en place un système de redistribution économique (38). »
Le boom ne s’est pas pour autant accompagné d’une libéralisation du pays, qui reste très dirigiste, selon un modèle « à la chinoise ». Le parti hégémonique reste omniprésent à tous les niveaux de la société. Une situation devenue insupportable pour une partie de la jeunesse, de plus en plus éduquée et connectée, et fortement touchée par le chômage.
La violation de tout droit humain envers les populations omoro et amhara a lieu dans un environnement totalement fermé. Les activistes de la société civile trouvent de plus en plus de difficultés pour atteindre les zones des conflits pour y chercher des informations et où ils risquent arrestation et persécution. Journalistes, blogueurs et autres médias encourent harcèlement et intimidation. Le gouvernement reste sourd à tous les appels internationaux pour une enquête quelconque et encore moins pour tempérer la répression la plus dure contre toutes les oppositions.
En fait, le contrôle de la population, l’impossibilité de se déplacer d’une province à l’autre, empêchent de connaître l’extension et la récurrence des troubles. L’omniprésence de l’Etat se manifeste, entre autres, par un service des renseignements particulièrement anxiogène, maintenant une certaine méfiance entre les habitants, jusqu’à l’intérieur des familles. « Un Ethiopien sur trois renseigne le gouvernement », entend-on fréquemment. Parallèlement toute forme d’organisation et d’association de défense des droits est proscrite, rendant inévitables des formes de résistance plus radicales et plus clandestines (39). Le cycle manifestation-répression qui secoue le pays depuis huit mois pourrait pourtant empirer.
« Les mouvements d’opposition ne contrôlent pas la révolte. Elle se nourrit de la violence du parti au pouvoir, désormais ouvertement contesté dans les slogans, les chants, les discours publics. Le plan du gouvernement, qui consiste à diriger le pays à travers un parti totalement verrouillé, sans aucun partage du pouvoir entre ethnies et groupes politiques, a échoué. Le problème est qu’il n’y a pas, pour le moment, d’alternative à ce système en Ethiopie (40). »
On se trouve dans une situation paradoxale, plutôt ubuesque, dramatique et incertaine. Ce n’est pas un des moindres de ces paradoxes de voir l’Ethiopie être, du fait de la politique de ses dirigeants un des réservoirs mondiaux d’émigration (plus d’un million à ce jour) et en même temps une terre d’accueil de ses voisins (plus de 800 000 Somaliens, Erythréens et Soudanais croupissent dans des camps en Ethiopie). Ce n’est pas un des moindres paradoxes de voir un gouvernement pratiquer une répression sanglante contre sa population et dans le même temps envoyer des troupes pour endiguer la violence des guérillas islamistes en Somalie et pacifier ce pays. De telles situations ne font que confirmer l’instabilité de toute cette région, ce qui interdit tout pronostic sur un futur qui ne dépend pas des pays concernées mais de l’évolution du monde capitaliste.
H. S.

 

 

NOTES

(1) « L’Ethiopie, tigre africain », Class International, 23 juin 2016.

(2) Wikipedia-Ethiopie. France Diplomatie, présentation de l’Ethiopie. Expert-comptable international info, « Ethiopie, le contexte économique », FMI, World Economic Outlook Database, août 2016.

(3) Jeune Afrique, 21 août 2016, René Lefort : « La configuration actuelle est importante avec le contestation commune Oromo et Amharas pour le régime. La contestation n’est pas structurée ; les manifestations sont spontanées. »

(4) Libération,11 octobre 2016 ; « L’Ethiopie, partenaire
stratégique des Etats-Unis », Classe Internationale, 23 juin 2016.

(5) « Les militaires étrangers à Djibouti »,  BBC Afrique (http://www.bbc.com/afrique/region/2015/06/150619_djibouti_bases) ; « La stratégie militaire des Etats-Unis en Afrique », Agence d’Info d’Afrique Centrale, 2 mai 2016.

(6) « Religions en Ethiopie », Wikipédia. « L’Ethiopie tendra les mains vers dieu, 2000 ans d’Etat éthiopien », Alain Gascon, https://espacepolitique.revues.org/1257, 2009

(7) « La place des femmes en Ethiopie », http:// allaingraux.over-blog.com/2014/07/la-place-des-femmes-en-ethiopie.html ; « Etre une fille en Ethiopie », Fernand Denis ; http://www.lalibre.be/culture/cinema/difret-etre-une-fille-en-ethiopie-5588fe 643570172b1238f30f, 23 juin 2015. Unesco, Education fonctionnelle des adultes, 2016.

(8) Témoignage de C. E., qui a séjourné à plusieurs reprises comme humanitaire en Ethiopie.

(9) « L’Ethiopie pays des millionnaires africains » http://geopolis.francetvinfo.fr/l-ethiopie-pays-des-millionnaires-africains-111947, Pierre Magnan, 18 juillet 2016 ; ce site contient une vidéo sur un de ces millionnaires : « Portrait d’un entrepreneur à succès en Ethiopie » qui montre également un développement urbain pour riches, un abîme en comparaison avec l’habitat hors de la capitale.
(10) « Les salaires en Ethiopie » Journal du Net, Banque Mondiale, 2012. L’importance de la filière cuir a incité Huajian, fabricant de chaussures chinois, à s’installer en 2011 dans une banlieue d’Addis-Abeba, où il emploie
3 500 personnes. Des ouvriers payés entre 50 et 60 euros par mois. Dix fois moins élevés qu’en Chine, ces salaires font tout l’attrait de l’Ethiopie.
(11) Le Point, 25 mai 2015 : « Grands travaux : ce barrage pharaonique qui fâche » F. Thérin . Ce « barrage de la Renaissance » sur le Nil Bleu, le plus grand d’Afrique, a provoqué une tension diplomatique avec l’Egypte. L’ex-président égyptien Morsi a déclaré : « Si une seule goutte du Nil est perdue, notre sang sera la seule alternative. » Son successeur Sissi préfère la voie diplomatique. On peut mesurer l’abîme de développement entre les Etats-Unis et un pays comme l’Ethiopie lorsque l’on sait que les lumières de Noël aux Etats-Unis (0,2  % de la consommation totale annuelle) consomment plus d’électricité que l’Ethiopie en un an (Belga, 23 décembre 2015).

(12) « Déforestation en Ethiopie », Wikipédia.

(13) Le bois, souvent véhiculé sous la forme de fagots, est la principale source de chauffage. On peut trouver sur Internet des photos de la cuisine faite à terre dans des installations de fortune et le transport de fagots à dos de femmes, y compris dans la capitale Addis-Abeba.

(14) On peut voir dans le récit « Un vagabond en roue libre, Ethiopie », juin 2016 (https://1vagabondenrouelibre.wordpress.com/) des photos montrant dans les campagnes des habitations entièrement construites en bois. Ce texte donne aussi un témoignage direct des conditions de vie dans l’Ethiopie profonde.

(15) « Agriculture en Ethiopie »Wikipédia ; « Terres volées d’Ethiopie », Le Monde diplomatique, décembre 2013 ; « Profil fourrager Ethiopie », http://www.fao.org/ag /agp/agpc/doc/counprof/PDF%20files/Ethiopia-French. pdf.

(16) Le plan GTP II (2015-2020) entend ainsi poursuivre l’industrialisation du pays (et le développement des exportations) en misant sur le développement du secteur manufacturier, qui devrait atteindre 8 % du PIB d’ici 2020. Pour réaliser cet objectif, le principal vecteur du gouvernement est le déploiement de parcs industriels intégrés et tournés vers des industries exportatrices et intensives en main-d’œuvre (textile, chaussures, etc.). Trois parcs industriels sont désormais opérationnels (Addis Village, Bole Lemi et Hawassa). La construction de neuf nouveaux parcs ainsi que de quatre parcs agro-industriels intégrés devrait débuter sous peu (France, ministère des Finances, 23 septembre 2016).

(17) « Anuak people », Wikipédia, et, pour le témoignage : http://www.investigaction.net/lethiopie-a-la-croisee-des-chemins-33-lapartheid-de-zenawi/

(18) « Une répression (presque) ignorée en Ethiopie » Mediapart, 1er septembre 2016.

(19) « Une répression (presque) ignorée… », art. cité.

(20) Alain Gascon, géographe, in « Ethiopie, la colère réprimée à huis clos », Macé et BIG, 22 août 2016, site Libération (http://www.liberation.fr/planete/2016/ 08/19/ethiopie-la-colere-reprimee-a-huis-clos_1473535).

(21) « Ethiopia’s gains tainted by violent repression », Financial Times, 5 août 2017.

(22) « Les manifestations actuelles font écho aux événements sanglants d’avril et mai 2014, quand les forces fédérales avaient tiré sur des manifestants oromos largement pacifiques, en tuant des dizaines » : Human Rights Watch citée par Le Monde Afrique dans l’article  « Ethiopie :au moins 75 manifestants tués par la police », lemonde.fr 19 décembre 2015.

(23) « Ethiopian riots in Oromia as Oromo students protest » : https://www.siitube.com/ethiopia-riot-in-oromia-as-oromo-students-protest_1e760e591.html ;
« Protest update for Sululta, Ethiopia », par W. Davison, 20 décembre2015 :
http://mereja.com/forum/viewtopic.php?t=108355

(24) Il y a non pas un, mais deux mouvements de protestation. Le principal, ce sont les Oromos, qui manifestent contre la marginalisation et les persécutions dont ils sont victimes, surtout ces vingt-cinq dernières années. Le deuxième mouvement de protestation, mené par les Amharas, est beaucoup plus récent. Ces derniers forment le deuxième groupe ethnique en Ethiopie. Historiquement, ils ont dirigé le pays jusqu’à ce que le Front de libération du peuple tigréen prenne le pouvoir et qu’ils soient relégués à l’arrière-plan. Traditionnellement ces deux groupes ethniques ont toujours été des adversaires, mais – et c’est le développement le plus significatif de ces dernières semaines – on a vu l’expression croissante d’une forme de solidarité entre Amharas et Oromos. La coalition au pouvoir a toujours tout fait pour attiser l’antagonisme entre les deux peuples, pour asseoir son pouvoir. « Et le fait qu’ils puissent dire désormais, “nous sommes les victimes d’un même système” marqué par la mauvaise gouvernance et l’oppression, c’est quelque chose qui peut changer la donne », explique le docteur Awol Allo, chercheur à la London School of Economics. « Ethiopie, la colère réprimée à huis clos », Macé et Big, site Libération, art. cit.

 

(25) « A year of protest in Ethiopia », The Rift Valley Reform, novembre 2016. « Never again ? Inside Ethiopian’s “etraining” program for thousands of detained protesters », Kalkidan Yibeltal, Ethiopian Media Forum, 26 janvier 2017.

(26) « En Ethiopie, la lutte acharnée des fermiers konso pour leur autonomie. »
www.lemonde.fr/…/en-ethiopie-la-lutte-acharnee-des-fermiers-konso-pour-leur-autonomie

(27) « En Ethiopie, une cérémonie religieuse dégénère en manifestation… » (http://fr.euronews.com/2016/10/02/ ethiopie-plusieurs-personnes-ont-ete-tuees-dans-un-mouvement-de-foule-lors-d)
(28) fr.africatime.com/ethiopie/ethiopie?page=5 ; « Le Lodge est complètement détruit, incendié à 100 % », AFP.
La lapidation (caillassage) semble coutumière dans tout le pays. Voir le récit d’un voyage en vélo en Ethiopie : https://1vagabondenrouelibre.wordpress.com/2016/06/19/ethiopie/
(29) « L’Ethiopie décrète l’état d’urgence après plusieurs mois de violences… », www.rfi.fr/…/20161009-ethiopie-decrete-etat-urgence-apres-plusieurs-mois-violences

(30) « Ethiopie: la guerre civile a débuté depuis le mardi 29 novembre 2016 au Nord de l’Ethiopie », par Hassan Cher (http://webcache.googleusercontent.com/search ?q= cache:CNjn18q5S68J:www.hch24.com/actualites/11/2016/ethiopie-la-guerre-civile-a-debute-depuis-le-mardi-29-novembre-2016-au-nord-de-lethiopie/+&cd=1&hl=fr&ct =clnk&gl=fr&client =firefox-b)
(31) http://securehotel.us/hotel-attacks, 17 janvier 2016.
(32) African Arguments, 27 septembre 2016.

(33) «  The State of Emergency in Ethiopia has resulted in many derogations that fail to meet international human rights law », Oromian Economist, 5 février 2017
(https://oromianeconomist.com/2017/02/05/).

(34) En Somalie et dans la zone éthiopienne proche, les récoltes sont réduites de 70 % entraînant une hausse importante des prix des denrées alimentaires de base. « Ethiopia faces nex drought seeks urgent aid for 5 millions », 28 janvier 2017, Associated Press.

(35) Jean-Nicolas Bach, politologue à Sciences-Po Bordeaux, cité par Libération, art. cit. (http:// www.liberation.fr/ planete/2016/08/19/ethiopie-la-colere-reprimee-a-huis-clos_1473535)

(36) « Éthiopie : Existe-t-il un projet secret de déclaration d’indépendance de la région Tigré ? » HCH24, 16 février 2017.

(37) « Des nouvelles d’Ethiopie », Le Club de Mediapart – Blog Mediapart https://blogs.mediapart.fr/agnes-druel/blog/201216/des-nouvelles-dethiopie
« Ethiopia ‘s gins tainted by violent repression » Financial Times, 5 février 2017.

(38) « Le climat de violences en Ethiopie fait douter les investisseurs »,  http://www.lemonde.fr/afrique/article/ 2016/09/12/le-climat-de-violences-en-ethiopie-fait-douter-les-investisseurs_4996289_3212.html#bx0VejmuW0USq9GU.99
(39) Témoignage de C. E.
(40) « Ethiopie : la colère réprimée à huis clos », Libération., art. cit. – http://www.investigaction.net/lethiopie-a-la-croisee-des-chemins-33-lapartheid-de-zenawi/#sthash.Fp WpNTRb.dpuf

Etats-Unis. L’affaiblissement relatif du « maître du monde »

Paru dans Echanges n° 156 (été 2016)

Il est évident que les Etats-Unis tentent de maintenir par tous les moyens leur suprématie  mondiale militaire, politique, financière et économique. Mais il est tout aussi évident que cette domination n’est plus ce qu’elle était avec son affaiblissement économique et financier relatif mais surtout son impossibilité à assumer la suprématie militaire d’autrefois. La part des Etats-Unis dans la production mondiale est passée en quarante-cinq ans de 55 % à 20 %. Depuis l’échec du Vietnam, toutes les opérations militaires des Etats-Unis se sont soldées par des enlisements et des retraits laissant derrière eux un chaos d’instabilité meurtrière. Toute cette politique de « puissance » se traduit sur le plan intérieur par une dégradation générale qui touche non seulement l’ensemble des services publics (1) mais l’ensemble des conditions de vie. Si ceux qui ont pu conserver un travail doivent se battre pour conserver le peu d’avantages qu’ils peuvent encore avoir, les laissés-pour-compte chez les prolétaires ou ex-prolétaires connaissent sans pouvoir y remédier une descente aux enfers qui touche tout autant les « petits blancs » que les minorités noires ou migrantes.
Le quotidien britannique The Guardian (2) citait récemment la revue conservatrice américaine  National Review, comme exemple d’attaque contre « la classe ouvrière blanche » qui serait le cœur de l’électorat de Donald Trump. Dans un article titré « Father Führer », elle décrivait ainsi la situation des prolétaires américains dans les régions les plus déprimées comme les Appalaches et le Rust Belt (3), ce qu’il appelle les « communautés déclassées » dépendant totalement du Welfare (4) :
« Il ne leur est rien arrivé. Ils n’ont pas subi de terrible désastre. Il n’y a pas eu de guerre, de famine, d’épidémie de peste ou d’occupation étrangère… La vérité sur ces communautés dysfonctionnelles tombées en bas de l’échelle est qu’elles méritent de mourir. Economiquement, elles constituent des actifs négatifs. Moralement, elles sont indéfendables. La sous-classe d’Américains blancs est sous l’emprise d’une culture vicieuse et égoïste qui produit principalement la misère et des seringues à héroïne usagées. (5) »
Un autre journaliste de la même revue (6) en rajoute une couche :
« Pour le dire simplement, les Américains blancs prolétaires se suicident et détruisent leurs familles à un rythme alarmant. Personne ne leur impose de le faire. Ce n’est pas l’économie qui leur met une bouteille entre les mains. »

Les communautés déclassées sont partout aux Etats-Unis, pas seulement dans les Appalaches ou le Rust Belt. Depuis trente-cinq ans, la classe ouvrière a été décimée. Les dirigeants des entreprises disposaient des moyens les plus sophistiqués. La classe ouvrière n’avait que ses bras. Elle a tout perdu et ne pouvait compter que sur elle-même.
Les conséquences en sont visibles dans presque chaque ville ou comté rural, et pas seulement dans le Nord industriel ou les collines du Kentucky. Une petite ville de Floride édifiée autour de deux usines de jus d’orange a vu disparaître la première en 1985 et la seconde en 2005.
Dans le quartier de Lackawanna à South Buffalo (Etats de New York), les familles doivent encore se remettre de la fermeture d’une vieille aciérie. Il y en avait bien d’autres autrefois, qui apportaient à la communauté emploi et stabilité. Les usines désaffectées servent maintenant d’entrepôts. A Utica (Etat deNew York), une usine de General Electric est fermée depuis plus de vingt ans, tout comme le bistrot où les ouvriers passaient souvent la nuit. Bien des emplois sont partis ailleurs. Les nouveaux emplois sont moins payés et ne garantissent guère d’avantages sociaux. Les gens sont nombreux à jouer au casino pour tenter de glaner quelques dollars de plus.
Quand on pénètre dans ces communautés déclassées après avoir quitté quelques bulles de prospérité comme Manhattan, Los Angeles, la Virginie du Nord ou Cambridge, il suffit d’écouter les gens qui n’ont que leurs mains pour vivre pour entendre une frustration uniforme et une anxiété permanente. Dans un pays qui recèle tant de richesses, un pourcentage important de la population essaie tout simplement de ne pas sombrer… La frustration n’est pas une nostalgie mal placée – les statistiques économiques le confirment. Au cours des trente-cinq dernières années,  les revenus ont stagné – sauf pour les très riches –, et de plus en plus de gens recherchent des emplois de de plus en plus rares. Les postes de travailleurs manuels dans l’industrie ont été les plus durement touchés, tombant de 18 millions à la fin des années 1980 à 12 millions aujourd’hui.
Ce n’est pas seulement une question de perspectives et d’emploi. Culturellement on assiste au développement de deux types d’Américains qui s’éloignent de jour en jour l’un de l’autre. Cette différence est manifeste dans l’éducation. La seule voie offerte à la classe ouvrière pour sortir de sa condition est une formation supérieure. Pourtant dans les meilleurs établissements on trouve très peu d’étudiants issus des couches sociales à faibles revenus, sauf pour les rares vivant dans des villes comme New York, Los Angeles ou Boston. Les différences sont aussi très marquées dans la santé ainsi que dans le domaine social – mariage, famille et lieu de résidence. Cette différence croissante a alimenté et cautionné les considérations péjoratives concernant la classe ouvrière blanche, la marginalisant et l’isolant encore plus. Si vous fréquentez des bureaux à New York vous pouvez entendre couramment des plaisanteries sur le « white trash » (racaille blanche), le « trailer trash » (racaille de mobile home), les « rednecks » (péquenots). A la télévision, on retrouve les mêmes moqueries vulgaires sur leur comportement, leur habillement, etc.
Alors que leur isolement grandit et que les chances de trouver un boulot diminuent, s’installe l’usage des drogues. Les Etats-Unis, et particulièrement la classe ouvrière blanche, sombrent dans une épidémie de drogue qui tue chaque année de plus en plus de gens. En dix ans, le nombre de morts dus à l’usage des drogues a doublé (7).
D’une certaine façon, on peut dire que les communautés noires ou latinos sont moins concernées par ce type de dégradations de leur situation sociale, accoutumées qu’elles peuvent être à une situation non seulement précaire mais marquée par le racisme et l’ostracisme, qui n’implique pas la perte brutale d’un statut économique et social.

Pourquoi une telle misère n’entraîne-t-elle pas de révoltes soit locales, soit globales, de ceux qui la subissent de concert avec par exemple les précaires dont la situation sociale n’est guère plus enviable ?

Avant de tenter de répondra à cette question il nous semble important de donner quelques chiffres qui relativisent les données que l’on jette ici ou là pour décrire la situation économique et sociale aux Etats-Unis. De 1971 à 2016, en quarante-cinq ans, la population est passée de 210 millions à 320 millions, soit une augmentation de 50 %. Sur cette même période, le PIB global est passé de 1 167 milliards de dollars à 17 500 milliards de dollars, soit quinze fois plus. Ainsi, le PIB par tête sur la même période a été multiplié par 10. Cette augmentation théorique de la richesse individuelle ne correspond nullement à la répartition de ces richesses entre capital et travail et, dans la partie dévolue à ceux qui vendent leur force de travail, à sa répartition entre les différentes couches ­sociales.
Il existe bien une érosion historique du taux d’exploitation du travail à partir de 1965, mais il remonte aux années Clinton. Le taux d’exploitation baisse en période de fin de cycle et de crise (1998-2002 et 2007-2009), mais ne cesse ensuite de se redresser pour rejoindre en 2006 les niveaux des années 1960, puis les dépasser en 2012-2013.
Non seulement le taux de plus-value augmente, mais s’accroît aussi la part de cette plus-value prélevée par le capital. Après exclusion du revenu des salariés les mieux payés du calcul de la masse salariale, la chute de la part du travail est plus marquée aux États-Unis. Dans les années 1990 et 2000, l’érosion de la part du travail est de 6 points en pourcentage (8).
L’ensemble entraîne des déplacements dans la répartition des revenus entre les différentes classes et couches sociales. L’importance de ces mutations dans la population américaine est donnée par une comparaison de la composition sociale d’après les revenus en 1971 et 2015 : la tranche moyenne est passée de 61 % à 50 % (120 millions), celle des revenus inférieurs s’est accrue de 25 % à 29 % (121 millions) et celle des revenus supérieurs de 14 % à 21 % (9).
Si l’on considère l’importance prise au cours des décennies passées par les mutations géographiques des industries et le développement du secteur des services, on peut voir que la délocalisation des emplois a également entraîné les délocalisations de la croissance et du pouvoir d’achat des consommateurs. Tout déplacement des activités industrielles du grand Nord-Est vers le Sud s’accompagne d’une baisse des rémunérations, d’une diminution des avantages sociaux et d’une dégradation des conditions de travail. Le ralentissement de l’économie est tout aussi marqué en 2016 : tous secteurs confondus, le nombre de licenciements a augmenté de 35 % en avril par rapport à mars ; dans les quatre premiers mois de 2016 ces licenciements ont atteint 250 000, le plus haut niveau depuis 2009. Il est difficile d’interpréter les chiffres donnés au jour le jour tant pour le nombre des licenciements que pour le montant des salaires. Après la chute des cinq premiers mois de 2016, près de « 300 000 nouveaux emplois auraient été créés ». Les salaires auraient augmenté de 2,6 % en un an, mais cela pourrait être dû à une pénurie de travailleurs qualifiés. Les économistes tablent sur le risque d’une nouvelle récession au cours des douze prochains mois (10).
« L’économie américaine fut enterrée lorsque les emplois des classes moyennes furent délocalisés et le système financier dérégulé
Les délocalisations ont profité aux cadres supérieurs et aux actionnaires car la baisse des coûts du travail a augmenté les bénéfices. Ces bénéfices sont arrivés jusqu’aux actionnaires sous forme de plus-value tout en profitant aux dirigeants sous forme de “bonus de performance”. Wall Street a quant à elle bénéficié de la hausse sur les marchés engendrée par l’augmentation des bénéfices.
Cependant, la délocalisation des emplois a également entraîné la délocalisation de la croissance et du pouvoir d’achat des  consommateurs. Malgré les promesses d’une “nouvelle économie” et de meilleurs emplois, les emplois de substitution consistent de plus en plus en des postes à temps partiels, des emplois mal payés dans les services, par exemple vendeur, serveuse ou barman.
La délocalisation des emplois industriels et dans les services qualifiés vers l’Asie a stoppé la croissance de la demande aux Etats-Unis, décimé les classes moyennes et engendré des perspectives d’emploi insuffisantes pour les diplômés de l’enseignement supérieur qui sont alors dans l’incapacité de rembourser leurs prêts étudiants. L’échelle de la promotion sociale qu’offraient les États-Unis en tant que “société des opportunités” a été vendue pour des profits à court terme (11). »

Comment toutes ces catégories d’une classe sociale (ceux qui doivent vendre leur force de travail pour survivre) peuvent-elles maintenir leur position économique et sociale et lutter contre les empiètements constants du capital pour réduire la part de la plus-value concédée aux exploités ou au soutien social de ceux dont nous venons d’exposer la détresse ?
Pour tous ceux qui sont tombés dans la misère la plus noire, la réponse est claire : leur situation et leur dispersion font qu’ils n’ont aucun levier pour promouvoir une quelconque révolte sociale. C’est cette impuissance insurmontable qui les entraîne vers la dégradation sociale qui a été esquissée ci-dessus.
Par contre les travailleurs précaires de toutes sortes tentent au moins d’obtenir une amélioration financière.
Le combat pour 15 dollars
de l’heure
Comme le souligne un commentateur, ce combat est un « symbole de tout ce qui va mal dans l’économie » (12). Commencé il y a quelques années avec des luttes dispersées contre les chaînes de restauration rapide dont la principale était McDonald’s (13), il a culminé le 14 avril 2016 lorsque dans plus de 320 villes américaines les restaurants McDo ont vu des piquets de grève impliquant plusieurs dizaines de milliers d’exploités. Cette lutte s’est peu à peu étendue à tous les précarisés dans toutes les branches d’activité où la paie est souvent largement au-dessous des 15 dollars revendiqués (la recommandation de McDo à ses franchisés est un salaire de 10 dollars de l’heure fin 2016) (14).
Les 12 et 13 août devait se tenir à Richmond (Virginie) un congrès de milliers de travailleurs « bas salaires » qui vont tenter d’unifier le mouvement de tous ces salariés autour de deux revendications : les 15 dollars de l’heure et la constitution de syndicats. Mais les animateurs de ce mouvement (plus ou moins liés au syndicat SEIU) (15) comptent aussi regrouper les laissés-pour-compte de la société américaines qui sont aussi souvent ces exploités à moins de 10 dollars de l’heure dans la précarité la plus totale : les migrants de toutes sortes, protestant contre les violences policières, les Afro-Américains, les Latinos (plus de la moitié des Afro-Américains et les trois quarts des Latinos gagnent moins de 15 dollars de l’heure). « Les emplois précaires sont le reliquat de l’esclavage et ceux qui les occupent n’ont jamais fait partie de la classe moyenne  (16).»
Si la revendication d’un minimum de salaire est relativement simple, dépendant du pouvoir fédéral et/ou de celui des Etats, il n’en est pas de même quant à celle d’une représentation syndicale. Dans le contexte actuel, une telle représentation est pratiquement impossible. Aux Etats-Unis, il n’existe pas de code du travail pas plus que de conventions collectives de branches. Il n’existe, pour un syndicat reconnu comme tel lors d’une procédure complexe, qu’un seul niveau de représentativité, celui de l’entreprise, et encore cette représentativité n’est-elle acquise, pour un seul syndicat, qu’après un vote majoritaire des salariés de l’entreprise. De fait, une telle représentativité ne peut pratiquement pas être acquise dans de très petites unités comme le sont les entreprises franchisées, et encore moins au niveau de la firme délivrant la franchise puisqu’il n’y a aucun lien juridique impliquant les salariés franchisés.
Pour que tous ces précaires puissent gagner une telle représentativité collective, il faudrait remanier le droit du travail aux Etats-Unis. Une telle situation fait que, présentement, le seul recours est la collectivisation de la grève pour contraindre les pouvoirs fédéral ou local à légiférer en imposant légalement le minimum de salaire.
L’avenir dira comment cela peut se développer.
La lutte de ceux
qui ont un emploi couvert par une représentativité syndicale

Pour tous les exploités « protégés » les luttes se situent pour l’essentiel lors du renouvellement du contrat collectif de l’entreprise. Nous avons ci-dessus évoqué cette question : lorsque, à l’issue d’une procédure légale, un seul syndicat est reconnu représentatif dans une unité de travail, il doit ensuite signer avec l’employeur un contrat que s’applique à tous les travailleurs de cette unité. Mais ce contrat est toujours limité dans le temps, souvent entre trois et cinq ans, et il doit, à son terme, être renouvelé. Une telle disposition est favorable à l’entreprise, qui peut tenter de modifier les termes du contrat expiré pour l’adapter aux nécessités financières et économiques qui ont pu évoluer. Cette adaptation fait que dans cette période de crise l’entreprise propose la plupart du temps de réduire les avantages concédés dans le contrat expiré, avec souvent un chantage du genre : acceptez ou je ferme – ou ­délocalise ou sous-traite – tout ou partie de l’activité.
Il y a ainsi une multiplicité de conflits plus ou moins longs avec des grèves limitées ou de plus grande ampleur. Ils sont si fréquents et si nombreux qu’il est impossible de les citer tous, mais ils forment la trame de la lutte de classe aujourd’hui aux Etats-Unis.  En 2016, 8 788 contrats arrivent à expiration, impliquant plus de 2 millions de travailleurs, et une bonne partie d’entre eux seront générateurs de conflits. Deux seuls exemples pour mesurer leur importance : celui des aciéries américaines en 2015-2016 et celui de la multinationale des communications Verizon en 2016.
Nous avons évoqué cette lutte dispersée dans les différentes aciéries du pays, soit dans nos colonnes (17), soit dans le bulletin Dans le monde une classe en lutte :
« 17 février 2016. Les 2 200 travailleurs de l’entreprise sidérurgique Allegheny Technologie Inc. (ATI) répartis dans six implantations différentes sont victimes d’un lock-out depuis six mois. Ils ont refusé un nouveau contrat présenté par le syndicat USW impliquant des concessions telles qu’un des travailleurs sidérurgiste a pu déclarer qu’elles “ramènent à la situation de 1930”. Le conflit s’insère dans un mouvement touchant l’ensemble des aciéries des Etats-Unis. Le syndicat a imposé la signature d’accords distincts, notamment avec la multinationale Arcelor, divisant la lutte unitaire. Seuls restent en lice les travailleurs lockoutés d’ATI et ceux de Sherwin Aluminum, dont les 450 ouvriers sont lockoutés depuis plus d’un an. Le but d’ATI est de sous-traiter plus de 40 % de sa force de travail à des employeurs de travailleurs non syndiqués. Les usines tournent au ralenti avec l’embauche “légale” de “travailleurs de remplacement”. Les grévistes peuvent toucher une allocation de 100 dollars (91 euros) par quinzaine; cette allocation a été divisée par deux fin 2015 ; elle cesserait d’être payée le 21 février 2016, mais un projet de loi de l’Etat pourrait la rétablir sans limitation. Le fonds de grève du syndicat USW alloue aux sections locales 100 dollars par mois distribués à la discrétion des responsables de la section. Le 23 février un accord a été conclu entre ATI et l’USW, mais le contenu n’en a pas été révélé ; il ne peut entrer en vigueur avec la fin du lock-out et de la grève que s’il est approuvé par la majorité des grévistes (18). »

La dernière grève importante autour du renouvellement du contrat concerne a multinationale des communications Verizon (téléphone, télécommunications, centres d’appel) qui, sur le territoire américain, exploite 40 000 travailleurs. Le contrat signé par deux syndicats (CWA et IBEW) (19) est parvenu à son terme en août 2015 et c’est seulement en avril 2016 que les syndicats ont finalement donné l’ordre de grève, le 13 avril, plus de huit mois après la fin du contrat. Les propositions de Verizon pour un nouveau contrat comportaient, en face d’une augmentation des salaires de 7,50 % sur plusieurs années, les habituelles restrictions concernant les assurances maladies et la retraite, mais surtout la fermeture de onze centres d’appel, le passage de certaines activités à la sous-traitance et une flexibilité totale de soixante jours par an pendant lesquels tout travailleur pourrait être déplacé dans un autre centre sur le territoire américain.
Le rejet par les travailleurs était évident et la grève s’imposait. Pourtant le délai imposé par les syndicats permit à Verizon de bien se préparer à la grève : la société embaucha 1 300 travailleurs non syndiqués, ouvrit des centres de formation pour les cadres et des jaunes, loua des hôtels pour loger ces derniers, etc. Pour Verizon, le nouveau contrat doit permettre de résoudre le problème posé par les changements de technologies entre le téléphone fixe et le mobile, qui se sont développées séparément avec des conditions de travail et de salaires différentes.
La grève fut très active, même radicale : des piquets de grève furent établis un peu partout dans les centres, y compris à l’hôtel de New York devant héberger les jaunes (mais Verizon obtint un jugement qui ordonna la levée de ce piquet). Verizon signala pas moins de 57 sabotages sans en préciser la nature. Des tentatives furent faites d’une extension auprès des implantations de Verizon à l’étranger. En mai, 1 700 travailleurs de l’entreprise concurrente AT&T de Californie entamèrent une grève de solidarité. C’est peut-être cet ensemble qui amena l’intervention de la Maison Blanche et la désignation d’un médiateur, ce qui conduisit à la signature par les syndicats d’un nouvel accord, sept semaines après le début de la grève.
Cet accord, en regard d’une augmentation de salaires de 11 % sur trois ans et l’annonce qu’il n’y aurait ni licenciement ni poursuites pour faits de grève, annule le projet de flexibilité, prévoit l’embauche de 1 300 travailleurs et le maintien de tous les centres, mais garde la réforme du financement des garantie maladie et retraite au détriment des travailleurs et une adaptation aux changements technologiques qui faciliteront les restructurations.
Habituellement, une fois le nouvel accord signé, la reprise du travail est conditionnée à son acceptation par un vote préalable de la majorité des travailleurs. Mais avant même ce vote, les deux syndicats concernés ordonnèrent la reprise du travail en arguant d’une victoire (de plus, cette précipitation par crainte d’un rejet prend effet au moment où les grévistes pouvaient faire valoir leur droit à des indemnités de chômage, ce qui leur aurait permis de prolonger la grève).
Au cours des six premiers mois de 2016, cette toile de fond des grèves ne s’est pas démentie : chez Boeing deux semaines de grève de 400 travailleurs, aux magasins Macy grève de 500 employés, chez un sous-traitant de DHL 200 travailleurs en grève, à Detroit 1 500 enseignants font la grève « maladie », etc.
Inexpliquée, cette grève sauvage dans le port de New York en janvier 2016. Les ports de New York et de New Jersey qui transfèrent chaque semaine 60 000 conteneurs sont bloqués le vendredi 29 janvier à 10 heures par une grève surprise sauvage de 100 dockers (sur 3 500 alors en activité). Le blocage des ports est total, ainsi que celui de plus de 200 camions (ceux qui amènent et évacuent les conteneurs). La régie portuaire déclare publiquement : « Nous ne savons pas pourquoi ils sont en grève. » De son côté, le syndicat des dockers, l’International Longshoremen’s Association, ordonne la reprise du travail en déclarant que les « différences » seront réglées. Il est en total porte-à-faux car ce sont ses membres qui font grève alors que les accords en cours interdisent la grève. Sous la pression (une enquête est diligentée pour déterminer et sanctionner les « meneurs ») et l’annonce de pourparlers, le travail reprend à 19 heures mais tout le trafic portuaire restera perturbé jusqu’au lundi, ce qui laisse penser que des résistances ont continué.
Les « différences » concernent en fait l’embauche des dockers, à la fois leur nombre et les conditions de recrutement. Cette embauche est soumise depuis des années à une commission spécifique officielle pour combattre l’infiltration de la mafia dans le syndicat et l’embauche des dockers : ce serait cette commission qui répugnerait à de nouvelles embauches qui ne se font qu’au compte-gouttes et aux contrôles poussés sur la vie des postulants. Au-delà, la grève viserait aussi la sous-traitance plus ou moins acceptée par le syndicat.
La montée de mouvements
de résistance divers
mais interdépendants
Le 20 septembre, pour le quatrième anniversaire d’Occupy Wall Street (OWS), les ex du mouvement de 2011 et d’autres nouveaux se sont rassemblés à Zuccotti Park à New York, pas tant pour enterrer les morts que pour tenter de voir quelle pouvait avoir été l’incidence de leur mouvement, qui s’était étendu à l’échelle des Etats-Unis, et ce qu’ils pouvaient revendiquer dans la situation présente du pays.
Une bonne partie des commentateurs soulignent une sorte de convergence d’un tas de mouvements d’opposition qui ont émergé depuis ou ont trouvé un sang nouveau dans un activisme renouvelé. On peut relier, dans une telle perspective aussi bien la forme légale dans la montée politique de Bernie Sanders que le radicalisme d’action directe dans l’assassinat de trois policiers à Bâton Rouge (Louisiane) en représailles des meurtres impunis de jeunes Noirs par des policiers.
Ces commentaires vont jusqu’à attribuer ce qu’ils considèrent comme une reprise des luttes ouvrières à ce que le mouvement OWS aurait diffusé à travers le pays. C’est inverser l’ordre historique des événements.
La crise et l’ensemble des attaques du capital pour protéger et accroître sa rentabilité touchent l’ensemble des classes exploitées mais d’une manière différente. Le mouvement OWS n’est pas l’initiateur des résistances des autres catégories d’exploités : il n’en est qu’une des formes d’expression et d’action d’une partie de ces exploités, ceux que l’on qualifie de « classe moyenne » en raison de ses revenus et de la stabilité d’emploi. Mais la réalité sociale des années écoulées montre que la frontière entre ces classes moyennes et ceux que l’on qualifie de précaires est très ténue et que l’on descend aisément dans la catégorie « inférieure ». Tous ces mouvements sont interdépendants car ils découlent d’une même situation dans le grand processus de l’exploitation de la force de travail.
Le mouvement OWS a pu prendre cette dimension parce qu’il se situait dans un ensemble même s’il était l’expression d’une partie de cet ensemble. Le « sang nouveau » qui effectivement se déverse aujourd’hui dans des secteurs aussi différents ne doit à ce mouvement temporaire que d’avoir exprimé ouvertement ce qui était latent à tous les niveaux de la domination capitaliste. Il n’appartient à aucune de ces fractions d’être l’initiatrice d’un mouvement plus global et plus radical qui peut surgir d’un événement touchant une fraction quelconque des exploités.
L’avenir dira quel sera alors l’élément unificateur.
H. S.

NOTES

(1) Un article du Monde (5 juillet 2016) donne la mesure de cette dégradation de l’état des ponts et des routes. L’Etat du New Jersey, proche de New York, a suspendu, faute de moyens, tous les travaux publics concernant les infrastructures routières. Pour tout le pays, il faudrait 900 milliards de dollars (817 milliards d’euros) pour remettre en état ces infrastructures. L’incidence annuelle de cette situation serait de 160 milliards de dollars (145 milliards d’euros) comprenant 7 millions d’heures perdues dans les retards et embouteillages de tous les transports en commun, lesquels sont eux-mêmes dans une situation financière catastrophique.

(2) The Guardian, Chris Arnade, 24 mars 2016.
(3) Rust Belt (la ceinture de rouille) est le nom donné aujourd’hui à tout le Nord-Est des Etats-Unis comprenant la région des Grands Lacs, New York et les Appalaches – ce fut dans les années 1950 le cœur de l’industrie américaine axée sur le charbon et l’acier, connu alors sous le nom de « Factory Belt ». Son déclin a commencé à la fin des années 1950 et s’est accéléré avec la crise de 2009. Sa population a diminué entre 10 % et 30 %. Les Appalaches sont une chaîne de montagne longue de 2 000 km parallèle à la côte Atlantique qui fut, grâce au charbon et autres ressources minières et ses industries sidérurgiques, un des éléments centraux de cette prospérité disparue.
(4) Le Welfare, système d’aide sociale, est complexe avec des interférences entre un mélange de politique publique et privée aux niveaux fédéral, des Etats et même des comtés. Depuis les années 1980 (présidence de Reagan) la tendance est au transfert des « charges sociales » des services fédéraux vers les Etats et du public vers le privé (celui-ci étant subventionné en partie par l’Etat fédéral et par les Etats, en partie par les fondations). De plus en plus, pauvres et SDF doivent se tourner vers les ONG ou autres « charities» dont l’activité n’est pas seulement une redistribution des revenus mais aussi un moyen de contrôle social. Le Welfare public comprend surtout les aides familiales, la santé pour les vieux (Medicare) et pour les nécessiteux (Medicaid). De plus en plus, le Welfare basé sur le manque de ressources est transféré sur le Workfare qui conditionne les aides à un minimum de travail. C’est ainsi qu’une des pièces maîtresses du Welfare, les Food Stamps (Supplement Nutrition Assistance Programme, tickets de repas) est conditionné depuis 1996 (présidence de Clinton) par l’obligation d’exercer un travail, payé ou bénévole, ou une formation, pendant 80 heures par mois ; l’application stricte de cette mesure dans 21 Etats en janvier 2016 aurait entraîné la radiation de plus d’un million de récipiendaires sur les quelque 5 millions de personnes bénéficiant de cette forme d‘aide sociale dans ces Etats, sur un total national de 25 millions de bénéficiaires.
(5) « Father Führer», National Review, mars 2016.
(6) David French.

(7) The Other Side, film récent (2015) du réalisateur italien Roberto Minervini tourné dans le Deep South, en Louisiane, donne une image saisissante de cette décomposition sociale. Les chiffres officiels du chômage ne correspondent nullement à la réalité. Plusieurs économistes soulignent que le taux de chômage serait, en incluant toutes les personnes « privées d’emploi », de 23 % de la population active (John Williams sur shadowstat.com). En avril 2016, seulement 63 % des Américains en âge de travailler occupent un emploi ou en recherchent un (Le Monde, 9 mai 2016).

(8) Perspective de l’emploi de l’OCDE 2012.

(9) Courrier International, 13 avril 2016.

(10) Le nombre des licenciements tous secteurs confondus a augmenté de 35 % en avril par rapport à mars (Le Monde, 9 mai 2016). Aux Etats-Unis l’emploi repart mais les doutes demeurent (Le Monde, 11 juillet 2016). « Shortage of skilled workers to drive US wages higher as population ages » (Financial Times, 20 avril 2016).

(11) « The US Economy Has Not Recovered and Will Not Recover », article de l’économiste Paul Craig Roberts (ancien sous-secrétaire au Trésor de l’administration Reagan), publié le 18 février 2016 sur son blog www.paulcraigroberts.org/2016/02/18/expanded-version-the-us-economy-has-not-recovered-and-will-not-recover/ – Voir une traduction intégrale sous le titre « La vérité glaçante sur les Etats-Unis » sur http://www.insolentiae.com

(12) The Washington Post, 2 juillet 2016.
(13) « McDonald’s hit by mass pickets over wages » (Financial Times, 15 avril 2016).
(14) Cette lutte était difficile à cause du système de franchises qui fait que chaque unité peut avoir des conditions différentes de travail et de salaire. On n’est pas salarié de McDo mais d’un employeur X qui a la franchise d’exploitation sous l’étiquette McDonald’s.
(15) Service Employees International Union (SEIU) fait partie de l’organisation Change to Win qui avec les Teamsters et United Farm Workers, s’est retirée en 1950 de la confédération AFL-CIO et n’y est toujours pas revenu.  Ce syndicat joua un rôle important dans la grève des employés d’hôtels, résidences et d’entretien de bureaux qui, partie de Californie, s’étendit en 2006 à tous les Etats-Unis.
(16) « Minimum wage crusaders are holding convention to talk about racism », de Jim Tankersley (The Washington Post, 21 juillet 2016).

(17) « Acier et charbon, sidérurgie et mines, un nouveau contrat social », Echanges n°155 (printemps 2016).

(18) Dans le monde une classe en lutte, avril 2016.
(19) CWA : Communication Workers of America, IBEW : International Brotherhood of Electrical Workers.

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A LIRE AUSSI :

Etats-Unis
– «Les Américains les plus pauvres ont cessé de faire les courses, sauf pour le strict nécessaire » :
http://www.zerohedge.com/news/2016-07-08/26-million-americans-are-now-too-poor-shop-study-finds
Une nouvelle étude révèle que près de 26 millions  d’Américains restent «trop pauvres pour faire des courses ».
Ces 26 millions d’ Américains doivent jongler avec deux à trois emplois, gagnant juste autour de 27 000 $ par an.
Près de la moitié de tous les Américains n’ont pas vu une augmentation de salaire depuis cinq à sept ans. 28 % des Américains ont vu leur salaire net réduit des déductions d’assurance médicale plus fortes ou d’emplois à temps partiel…

Soixante-dix ans de risques radioactifs au Japon et aux États-Unis

Texte de Kevin Kamps (Beyond Nuclear) paru dans Echanges n°156 (été 2016).

En août 2010, j’ai été [Kevin Kamps (1)] invité à une série de conférences au Japon. Mes premières étapes furent Ōkuma (2) et Futaba, d’où je pouvais voir la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi (3). Depuis une falaise surplombant le Pacifique, j’ai pu apercevoir ses six réacteurs à trois miles et demi (cinq kilomètres et demi) (4) en direction du Nord, et à la même distance en direction du Sud la centrale de Fukushima Daini avec ses quatres réacteurs.
Le 11 mars 2011, il y avait plus de réacteurs en activité à Daini qu’à Daiichi. Une simple ligne électrique externe a sauvé cette centrale de la catastrophe qui s’est abattue sur Daiichi, où les lignes électriques extérieures avaient été rendues inutilisables par le tremblement de terre et les générateurs d’urgence par le tsunami. Avec six réacteurs (dont trois en opération) et sept piscines de combustibles usagés à Daiichi, les quatre réacteurs en opération et quatre piscines à Daini, plus un réacteur et une piscine à la centrale nucléaire de Tōkai, plus proche de Tōkyō, Kan Naoto (5), alors Premier ministre, et Edano Yukio, alors Secrétaire général du cabinet ont admis qu’ils avaient craint une « réaction en chaîne diabolique » d’une fusion des réacteurs associée à une conflagration dans les piscines. Si ce scénario avait eu lieu, 30 millions de personnes auraient dû être évacuées de Tōkyō, une situation semblable à celle imaginée par le cinéaste Kurosawa Akira dans son film de 1990, Rêves [Yume], dans lequel on voit un réacteur exploser derrière le mont Fuji.
Les réacteurs à Fukushima Daiichi étaient à eau bouillante du type Mark I de General Electric, faisant le lien entre les Etats-Unis et le désastre. Notre rôle dans le nucléaire au Japon remonte à 70 ans au moment où Enrico Fermi lança le premier réacteur atomique au monde, le Chicago Pile-I, dans le cadre du Manhattan Project (6). Le plan original prévoyait de construire un réacteur prototype à 20 miles (une trentaine de kilomètres) du centre de Chicago, là où se trouvait l’Argonne National Laboratory. Mais le temps manquait et Fermi procéda au lancement du réacteur à l’université de Chicago tout près du centre ville. Il n’en informa même pas le président de l’université. Il avait con­vaincu ses supérieurs qu’il n’y avait aucun danger, mais avait tout de même pris certaines précautions : il avait assigné quelques étudiants diplômés à une « équipe suicide » chargée de verser une solution chimique sur la pile en cas de dysfonctionnement, et placé un homme qui devint connu sous le nom de Safety Control Rod Axe Man (SCRAM) (7), muni d’une hache dont il pouvait se servir pour couper la corde maintenant la barre de contrôle à l’aide d’une poulie, entraînant sa chute dans le réacteur hors contrôle. Le terme SCRAM s’est imposé dans l’industrie du nucléaire. Cependant, ainsi que nous l’avons vu à Fukushima, vous pouvez SCRAM un réacteur lorsque survient un tremblement de terre de force 9, mais la chaleur résiduelle suffit à entraîner une fusion si vous êtes incapables de refroidir le cœur de la centrale.
J. Robert Oppenheimer et le général Leslie Groves testèrent la bombe au plutonium, sous le nom de code Trinity, à Alamogordo, Nouveau Mexique, le 16 juillet 1945. Ce fut le précurseur de la bombe larguée sur Nagasaki le 9 août. Ils n’eurent pas besoin de faire des essais pour la bombe à uranium, larguée sur Hiroshima le 6 août, parce qu’il n’y avait aucun doute sur son efficacité. Plus tard, le gouvernement américain enregistra les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki comme « tests », ce qu’ils étaient au sens morbide du terme, d’autant qu’ils n’étaient pas indispensables pour mettre fin à la guerre. D’autres « tests » allaient s’ensuivre.
Les essais dans l’océan Pacifique participèrent de la course aux armements avec les Soviets durant la guerre froide. Eisenhower délivra son discours « Atoms for Peace » aux Nations unies le 8 décembre 1953, qui était simple propagande. Il s’agissait d’extraire du minerai d’uranium, le transformer, le retraiter et l’enrichir à grande échelle ; mais la difficulté résidait dans comment le vendre aux Américains. Finalement, ils apposèrent un smiley (8) sur tout ce qui concernait le nucléaire. C’était un temps où le premier réacteur nucléaire « civil » à Shippingport, Pennsylvanie, sous la direction de Hyman Rickover, n’avait pas encore pris feu (9). Dans le pays, l’uranium a alimenté majoritairement la course aux armements pendant des années, si ce n’est des décennies, avant que l’industrie commerciale ne surgisse au premier plan dans le tableau à la fin des années 1960 et au début des années 1970. C’est alors que l’approvisionnement en uranium passa à servir de combustible à ces réacteurs.
Castle Bravo fut le nom de code pour le premier d’une série d’essais d’une bombe à hydrogène par les Etats-Unis effectués dans divers endroits comme, par exemple, l’atoll de Bikini le 1er mars 1954. L’essai Bravo ne se déroula pas comme prévu. L’un des concepteurs de la bombe, Edward Teller, et les autres scientifiques s’étaient trompés dans leurs calculs de la puissance de l’explosion : ils comptaient sur une explosion de cinq mégatonnes ; elle fut, en fait, de quinze mégatonnes. C’est encore le pire incident de contamination radioactive par des essais de l’arme nucléaire dans l’histoire des Etats-Unis. Un thonier japonais, le Lucky Dragon n° 5 [Dai go fukuryū maru] n’était malheureusement pas très loin (10). Il se trouvait initialement en dehors de la zone d’exclusion qui avait été annoncée, mais les Etats-Unis la replanifièrent et le navire s’est alors retrouvé en pleine zone dangereuse. Avec le temps, la moitié environ de l’équipage de 23 marins sont morts de l’exposition aux radiations. L’un des décès fut l’affaire de quelques mois et déclencha une vague de fond antinucléaire au Japon, donnant lieu à une pétition pour protester contre les essais des bombes atomiques et à hydrogène, qui recueillit des dizaines de millions de signatures, dont un million en provenance de la seule région de Hiroshima. Les Etats-Unis s’inquiétèrent, craignant que l’Union soviétique ou la Chine communiste prennent avantage de la situation et en profitent pour s’attacher le Japon d’après-guerre.
La réponse des Etats-Unis en vue de soutenir la campagne Atoms for Peace consista, pour partie, à déployer la CIA au Japon. Lewis Strauss, le chef de l’Atomic Energy Commission (AEC), et son agence ont tenu le rôle principal dans la minimisation de l’ampleur de la contamination des produits de la mer par la radioactivité au Japon. Shōriki Matsutarō [1885-1969], un ancien criminel de « classe A » et, à ce moment-là, grand manitou des médias connu sous le nom de Citizen Kane japonais, contrôlait un des journaux et une des stations télévisées parmi les plus importants du Japon. Il nourrissait de grandes ambitions politiques et aida à fonder le Parti libéral démocrate qui allait gouverner le Japon pendant un demi-siècle. En 2006, on a découvert qu’il avait collaboré avec la CIA. Une de ses attributions fut de vendre le nucléaire à la population japonaise, et il s’en chargea avec ardeur. Une compagnie pour laquelle Shōriki travaillait fut dans les premières à profiter de la situation. General Dynamics était entrée très tôt dans les affaires nucléaires, mais General Electric ne se trouvait pas loin derrière.
C’est ainsi qu’est né l’infâme « village nucléaire » (11) avec sa mascotte, le Plutonium Boy [Puruto kun en japonais, Petit Pluto en français]. Un complexe composé de l’industrie nucléaire, de compagnies d’appareils électriques, de dirigeants politiques, d’agences gouvernementales promotionnelles et de régulation, de sociétés de relations publiques, d’universitaires, de syndicats ouvriers et de responsables locaux. Il a grossi avec le temps, devenant une des forces politiques et économiques la plus puissante du Japon.
Grâce à des campagnes de propagande abondamment financées s’adressant surtout aux enfants, ce complexe a entretenu le « mythe de la sécurité nucléaire » jusqu’à ce qu’il soit pour toujours ruiné par la catastrophe de Fukushima.
Il y a eu au total jusqu’à environ 140 réacteurs nucléaires commerciaux aux Etats-Unis, dont 100 fonctionnent encore. Il y en a par ailleurs plus de vingt au Canada. Le Japon, est le troisième pays nucléaire après les Etats-Unis et la France qui compte 58 réacteurs. Le Japon possédait 54 réacteurs commerciaux (12) avant que la catastrophe à Fukushima Daiichi ne détruise quatre d’entre eux. Le Japon a aussi un surgénérateur expérimental infecté de problèmes, Mon­ju, ainsi nommé d’après le bodhisattva Manjusri [Monju bosatsu en japonais] afin de s’attirer les faveurs pronucléaires des bouddhistes de la préfecture de Fukui. Fukui, à elle seule, compte un nombre considérable de réacteurs – quatorze sur une petite étendue côtière, le nombre le plus important parmi toutes les préfectures du Japon. Après l’arrêt des centrales du pays à la suite de la catastrophe nucléaire de Fukushima pour des contrôles de sécurité et des remises aux normes, leur réapprovisionnement, et/ou des réparations de maintenance, seuls deux réacteurs ont été remis en fonction – à Ōi, dans la préfecture de Fukui – temporairement (13), remarquable reconnaissance du mouvement antinucléaire et de la population japonais. Pendant ce temps, il y a aux Etats-Unis de nombreux réacteurs susceptibles d’être arrêtés définitivement à court terme. Nous devons les arrêter avant qu’ils fondent.

On peut établir plusieurs parallèles dans l’histoire des accidents nucléaires aux Etats-Unis et au Japon :

Surexposition de travailleurs. En 1981, trois cents ouvriers ont été exposés à des niveaux excessifs de radiation après qu’une barre de combustible se fut rompue à la centrale nucléaire de Tsuruga dans la préfecture de Fukui. Rappelant un incident qui s’était passé dans les années 1970 quand une barre d’un mélange d’oxyde de plutonium (MOX) s’était rompue dans un réacteur expérimental à Big Rock Point dans le Michigan, relâchant une grande quantité nocive de radioactivité. Un incident similaire est survenu en 2009 dans l’une des plus grosses centrales d’Amérique du Nord, le générateur nucléaire de Bruce, proche des Grands Lacs au Canada : des centaines d’ouvriers sans protection respiratoire ont été exposés à des radiations de particules alpha alors qu’ils travaillaient au milieu de tuyaux contaminés. Il y a actuellement neuf réacteurs sur le site et son propriétaire, Ontario Power Generation, propose d’y installer en plus une décharge pour les déchets radioactifs « de niveaux bas et intermédiaire » en provenance de l’ensemble des vingt réacteurs de l’Ontario, à moins d’un mile (1,6 kilomètre) du lac Huron. En outre, une demi-douzaine de villages, habités pour la plupart par des travailleurs de Bruce, se sont portés volontaires pour accueillir une décharge de déchets hautement radioactifs en provenance de tout le Canada. Ces propositions menacent les Grands Lacs, qui contiennent 20 % de l’eau douce mondiale de surface et fournissent de l’eau potable à 40 millions de personnes en Amérique du Nord.

Embrasements de sodium. Monju a subi un important incendie en 1995, à l’origine d’un vaste scandale public quand il apparut que la Power Reactor and Nuclear Fuel Development Corporation [Dōryokuro kakunenryō kaihatsu jigyōdan], l’agence semi-gouvernementale alors en charge de Monju, avait essayé de cacher l’étendue de l’accident et des dégâts. La tricherie était allée jusqu’à falsifier des rapports, réaliser des vidéos trompeuses prises immédiatement après l’accident et ordonner aux employés de se taire. La Fermi Unit 1, dans le comté de Monroe, Michigan, célèbre pour la fusion partielle du cœur de son réacteur le 5 octobre 1966, a aussi subi un incendie de sodium et une fuite de tritium en 2008. Il est à noter que cette unité avait totalement fermé en 1972 et que ces accidents sont dus à son démantèlement. La fusion de 1966, elle, a été occultée pendant près d’une décennie jusqu’à ce que John G. Fuller publie son livre We Almost Lost Detroit (14).

Accidents dans les usines de retraitement. Le 11 mars 1997, 40 ouvriers (15) de l’usine de retraitement de Tōkaimura (16) ont été exposés à des radiations. Aux Etats-Unis, une usine de retraitement à usage commercial et militaire, en fonction entre 1966 et 1972 à Buffalo dans la West Valley, Etat de New York, subit tant d’incidents : incendies, fuites et surexposition de travailleurs, qu’elle ne parvint à produire que la valeur d’une année de minerai retraité. Le coût du nettoyage du site est estimé entre
10 et 27 milliards de dollars et s’il n’est pas nettoyé, la pollution finira par contaminer les lacs Erié et Ontario.

Situations critiques dues à la négligence. Fermi Unit 2, le plus grand réacteur au monde de type General Electric Mark I à eau bouillante – de même conception qu’à Fukushima Daiichi, presque aussi vaste que Daiichi et Daini mis ensemble – a connu une situation critique suite à une négligence en 1985. Michael Keegan, de l’association Don’t Waste du Michigan, révéla l’accident et le réacteur fut arrêté pendant trois ans car il n’avait même pas l’autorisation de fonctionner. Par chance, il n’y eut aucun blessé.
Le 18 juin 1999, pendant une inspection, on demanda à des employés d’introduire une barre de contrôle d’urgence à l’unité n° 1 de Shika, préfecture d’Ishikawa. Par suite d’une erreur dans la procédure, au lieu d’introduire une barre dans le réacteur, on en retira trois. Durant les quinze minutes suivantes, le réacteur s’est retrouvé dans une situation critiquement dangereuse. L’événement fut occulté, et ne fut pas révélé avant le 15 mars 2007. Un deuxième accident nucléaire, dû lui aussi à la négligence mais beaucoup plus sérieux, mortel, a eu lieu à Tōkaimura le 30 septembre 1999 lors de la préparation par trois ouvriers d’une petite quantité de combustible pour un surgénérateur expérimental (17). Deux ouvriers en sont morts et des centaines d’autres travailleurs et d’habitants ont été exposés à des doses de radiation supérieures aux niveaux censés être autorisés.

Dissimulations. En 2000, trois dirigeants(18) de Tepco [acronyme pour Tokyo Electric Power Company en anglais ; Tōkyō denryoku en japonais] ont été contraints de démissionner après que fut révélé en 1989 que la compagnie avait ordonné à un employé d’effacer une vidéo faisant état de fissures sur des conduites de vapeur dans une usine nucléaire. En août 2002, le scandale d’une vaste tricherie amena la compagnie à arrêter temporairement la totalité de ses 17 réacteurs : des officiels de Tepco avaient fasilfié des rapports d’inspection et tenté de cacher des fissures sur les enceintes de confinement de la cuve de treize réacteurs. Mais Tepco obtint rapidement l’autorisation de relancer ses réacteurs. Selon Aileen Mioko Smith, de l’organisation japonaise Gurīn Akushion (Green Action), une autre dissimulation fut mise en lumière au Japon par le mouvement antinucléaire japonais : en 1999, du combustible MOX est arrivé au Japon en provenance du British Nuclear Fuels avec une documentation d’assurance falsifiée, causant un retard dans le chargement du combustible au Japon. Malheureusement, le MOX a été chargé dans l’unité n° 3 de Fukushima Daiichi juste six mois avant la catastrophe du 11 mars. L’unité n° 3 est celle qui a essuyé la plus grosse explosion de toutes.
Un autre incident a été dissimulé aux Etats-Unis, à Davis-Besse, Ohio, en 2002 où il s’en est fallu de trois seizièmes d’inch (un peu moins de cinq millimètres) que le couvercle de son réacteur en fonte de sept inch (17,70 centimètres) d’épaisseur, qui avait un trou dû à une corrosion massive, ne se rompe. Une vidéo fut rendue publique avant que la Nuclear Regulatory Commission (NRC) ne constate ce qui s’était passé, mais la commission possédait des preuves photographiques d’un ruissellement ressemblant à une coulée de lave constituée de cristaux d’acide borique et de rouille sur tout le long du couvercle. Malgré tout, personne ne prit aucune mesure de régulation. Les empreintes de l’ancien président de la NRC, Richard Meserve, se retrouvent partout sur ce quasi-désastre. Des inspecteurs subalternes de la NRC voulaient fermer l’usine pour inspection, mais Meserve et d’autres hauts dirigeants autorisèrent le réacteur à continuer de fonctionner. Le bureau de l’inspecteur général a rédigé plus tard un rapport dans lequel il confirmait que la NRC avait donné la priorité aux profits de la compagnie au détriment de l’intérêt public.
Meserve a démissionné peu après mais est encore consulté jusqu’à aujourd’hui en matière de sûreté nucléaire, jusqu’à Tōkyō. Il a participé à différentes commissions légales et scientifiques pendant des années, dont plusieurs organisées par les Académies nationales des Sciences (National Academy of Sciences, NAS) et des Arts et métiers (National Academy of Engineering, NAE). Beyond Nuclear, informé sur la participation de ­Meserve aux conseils d’administration de deux entreprises nucléaires com­merciales – Pacific Gas & Electric, propriétaire de la centrale nucléaire de Diablo Canyon en Californie, et Luminant, propriétaire de Commanche Peak au Texas – a demandé avec succès sa récusation du conseil chargé d’étudier les risques de cancer des populations vivant à proximité de centrales ­nucléaires.

Explosions de vapeur. A Mihama 3, dans la préfecture de Fukui, quatre ouvriers ont été tués par une explosion de vapeur en 2004, le jour anniversaire du largage de la bombe sur Nagasaki. Les investigations qui s’ensuivirent révélèrent des carences significatives dans la systématisation des inspections des centrales nucléaires japonaises.
La centrale de Surry en Virginie a subi deux accidents différents en 1972 et 1986. Le premier a tué deux ouvriers, le second quatre – la plus importante perte en vies humaines dans une centrale nucléaire aux Etats-Unis en une seule fois. Surry est aussi défavorablement connue pour ses expériences dans le stockage de divers types de fûts en béton moulés à sec (dry cask). Un fût scellé, et probablement un second, ont connu des fuites de gaz inertes de refroidissement. Un défaut d’étanchéité aurait permis à de l’oxygène de pénétrer dans le fût et conduit à une surchauffe des déchets, entraînant la corrosion ou la détérioration du combustible nucléaire irradié contenu dedans.

Dégagements de vapeur radioactive non mortels. En 2006, Fukushima Daiichi avait déjà subi un dégagement de vapeur radioactive. En 2012, c’est la centrale de San Onofre en Californie du Sud qui a été touchée par un incident, plus controversé, lorsque la conduite défectueuse d’un générateur a relâché de la vapeur radioactive, entraînant l’arrêt des deux unités de San Onofre. On a alors découvert de sérieuses dégradations sur plusieurs conduites de presque tous les récents générateurs de vapeur qui remplaçaient les anciens et avaient coûté 671 millions de dollars. La responsabilité en fut imputée à Mitsubishi Heavy Industries of Japan [Nihon no Mitsubishi jūkōgyō] qui les avait conçus et fabriqués, et en juin 2013 Southern California Edison a annoncé l’arrêt définitif des deux réacteurs. Le coût total de ce fiasco atteint maintenant des milliards de dollars et les tribunaux devront déterminer qui payera.

Tremblements de terre. Le 16 juillet 2007, un grave tremblement de terre mesurant 6,8 sur l’échelle de Richter toucha la région où se trouve la centrale nucléaire Kashiwazaki-Kariwa de Tepco. De l’eau contaminée s’est répandue dans la mer du Japon, un transformateur a pris feu, des conteneurs de déchets radioactifs ont été ébranlés et renversés. Cette centrale, avec sept réacteurs, est la plus grande au monde pour une centrale unique. Quelques réacteurs avaient été remis en service le 11 mars 2011, mais la centrale a été totalement fermée peu de temps après et demeure à l’arrêt depuis. Témoignant de la résistance de la population au niveau local et du rude travail d’un mouvement antinucléaire naissant à l’origine d’inhabituelles manifestations par leur fréquence et le grand nombre de participants, certaines pouvant compter jusqu’à plusieurs centaines de milliers de personnes. Mais, en dépit des risques, le Premier ministre Abe reste déterminé à relancer les réacteurs.
La centrale nucléaire d’Entergy à Indian Point à Buchanan, Etat de New York, se trouve directement attenante à des lignes de faille découvertes longtemps après sa construction. Des sismologues de la Columbia University ont confirmé leur existence en 2008. La NRC a alors été forcée d’admettre que cette centrale est probablement la plus vulnérable aux tremblements de terre de toutes celles situées aux Etats-Unis puisqu’elle n’a pas été construite pour y résister. Les réacteurs de Diablo Canyon en Californie eux aussi, sont vulnérables aux tremblements de terre mais de construction plus robuste, parce que les ingénieurs avaient connaissance de la proximité de la faille de San Andreas. On a toutefois, de même, découvert ces dernières années des lignes de faille à proximité immédiate de Diablo Canyon dont on n’avait pas connaissance autrefois.

Fragilisation de la cuve de pressurisation du réacteur. La fragilisation des cuves de pressurisation du réacteur, concernant spécifiquement les réacteurs à eau pressurisée, présente un autre danger à cause du bombardement aux neutrons de la cuve d’une épaisseur d’environ 8 inch (une vingtaine de centimètres) pendant des années et des décennies. Des impuretés dans le revêtement métallique peuvent occasionner des micro-fissures susceptibles de s’élargir et amoindrir par là la résistance du métal. Dans le cas où les systèmes de refroidissement du cœur du réacteur sont activés, en dernière ligne de défense avant une fusion, le choc thermique d’une baisse de température combinée à une très haute pression peut fracturer ces cuves comme un verre chaud sous l’eau froide. La perte de liquide de refroidissement serait alors irréparable. Et il n’y aurait aucun moyen d’empêcher une fusion du cœur du réacteur. Genkai 1 dans la préfecture de Saga, dans le Kyūshū, et Palisades d’Entergy, dans le Michigan, possèdent les cuves de pressurisation les plus fragiles, respectivement au Japon et aux Etats-Unis.

Fuites de déchets radioactifs. Le principal risque de fuite de déchets radioactifs se situe actuellement pour le moment dans l’unité n° 4 de Fukushima Daiichi. Le bâtiment abritant le réacteur est sévèrement endommagé depuis l’explosion d’hydrogène en mars 2011 et est sur le point de s’effondrer. Si cela devait arriver, les centaines de composants de combustible irradiés entreposés dans la piscine pourraient déclencher un enfer radioactif. La libération d’éléments radioactifs pourraient alors détruire tout ce qui, dans l’environnement, avait été jusqu’alors épargné. Notons que les piscines de rétention de déchets hautement radioactifs aux Etats-Unis contiennent plusieurs fois la quantité de déchets radioactifs présents dans l’unité n° 4 de Fukushima Daiichi ; une conflagration de ces déchets hautement radioactifs pourrait provoquer aux Etats-Unis une catastrophe puisque, comme au Japon, ces piscines ne sont pas intégrées dans des structures de confinement anti-radioactivité.
Il y a déjà eu des fuites de déchets hautement radioactifs aux Etats-Unis. Le Département de l’énergie américain a révélé que six silos souterrains où sont entreposés des déchets hautement radioactifs laissaient s’échapper 1 000 gallons (3 785 litres [19]) de liquides et de boues par an à proximité de la rivière Columbia à la fontière entre les Etats de Washington et de l’Oregon. Ces déchets proviennent du recyclage de matériel militaire et de l’arsenal nucléaire américain datant de la guerre froide. Hanford héberge un total de 177 silos contenant 53 millions de gallons (200 millions de litres) de déchets liquides hautement radioactifs. Sur ces 177, 149 ne comportent qu’une simple paroi, ce qui signifie que les déchets s’échappent directement dans l’environnement. Le restant comporte une double coque, mais eux aussi commencent à fuir. Les déchets hautement radioactifs de Hanford doivent être transférés dans de nouveaux silos à double coque fabriqués dans les règles de l’art. Il faudrait avant toutes choses assurer la vitrification (solidification dans des blocs de verre) des liquides et des boues afin de stabiliser à long terme ces déchets hautement radiocatifs.
Du côté commercial, la liste des fuites confirmées de tritium et autres radionucléides dangereux pour la santé en provenance de déchets hautement radioactifs a atteint un niveau alarmant. Des documents signalent des écoulements dans les sols, les nappes phréatiques et l’eau de surface en provenance des piscines de rétention de combustible usagé suivantes : Hatch, Géorgie ; Indian Point, Etat de New York ; Palo Verde, Arizona ; Salem, New Jersey ; Brookhaven National Lab’s High Flux Beam reactor, Etat de New York ; BWX Technologies, Virginie ; San Onofre, Californie ; Seabrook, New Hampshire ; et Watts Bar, Tennessee.
La NRC admet que des piscines de rétention de déchets hautement radioactifs aux Etats-Unis ont fui, mais assure que « l’eau échappée de ces piscines a été retenue dans les systèmes de recollection des eaux desdites piscines ». Ainsi à Crystal River, Floride ; Davis-Besse, Ohio ; Diablo Canyon, Californie ; Duane Arnold, Iowa ; et Hope Creek, New Jersey. D’autres fuites ont été signalées à Kewaunee, Wisconsin, mais la NRC note simplement « des dépôts d’acide borique blanc, avec probabilité de présence d’acide borique même, observés sur le mur et le plafond du hangar où sont entreposés les déchets, contigu à la piscine de combustible usagé ».
D’autres fuites dans les sols, les nappes phréatiques et les eaux de surface ont été rapportées dans la plupart des réacteurs en activité, selon Paul Gunter de Beyond Nuclear dans son rapport de 2010, Leak First, Fix Later (Laisser fuir, puis réparer). Un autre rapport de Beyond Nuclear, Routine Radioactive Releases from US Nuclear Power Plants (Rejets radioactifs de routine des centrales nucléaires américaine), démontre comment les rejets radioactifs dans l’atmosphère et l’eau sont «  autorisés » et « normalisés » à chaque stade de la chaîne de la combustion d’uranium, même pour les réacteurs atomiques. Il ne faut pas confondre, cependant, « autorisé » ou « permis » avec « sûr ». Toute exposition à la radioactivité, peu importe que la dose soit basse ou non, accroît le risque pour toute personne de développer un cancer et les risques s’accumulent tout au long de la vie. La National Academy of Sciences l’a confirmé dans de nombreux rapports depuis des décennies.
Les fausses solutions au dilemme des déchets abondent. La seule véritable solution au problème, c’est tout d’abord d’arrêter d’en produire. Toute relance des réacteurs nucléaires au Japon a été bloquée – mis à part celui de Ōi dans la préfecture de Fukui (20) –, ce qui  implique qu’aucun déchet radioactif n’y a été produit depuis maintenant un moment. Aux Etats-Unis, les arrêts définitifs de Kewaunee, Wisconsin, Crystal River, Floride, et San Onofre 2 et 3 en Californie, plus la fermeture prévue pour la fin 2014 de Vermont Yankee, signifient que tous ces sites ne généreront plus de déchets hautement radioactifs. Ces premières fermetures de réacteurs aux Etats-Unis depuis quinze ans sont le fruit de l’inlassable activisme du mouvement antinucléaire.
Quant aux déchets hautement radioactifs existants, les groupes environnementaux américains appellent depuis longtemps à la mise en place de stockage en dur sur site (hardened on-site storage, HOSS) en tant que mesure transitoire afin de vider les piscines de rétention de combustible usagé dangereuses et de mettre aux normes les fûts en béton coulé à sec pour prévenir toute possibilité d’attentat et empêcher les fuites à l’avenir. HOSS a aussi pour but d’éviter les risques inutiles d’entreposage provisoire centralisé, y compris le retraitement.
Pendant ce temps, l’industrie nucléaire américaine tente de reporter la responsabilité des déchets hautement radioactifs sur le contribuable américain. Des sénateurs tels que Ron Wyden (démocrate, Oregon), Dianne Feinstein (démocrate, Californie), Lamar Alexander (républicain Tennessee), Lisa Murkowski (républicaine, Alaska) et Angus King (indépendant, Maine), ainsi que le Département de l’énergie et sa commission du Ruban bleu sur l’avenir nucléaire de l’Amérique (Blue Ribon Commission on America’s Nuclear Future) proposent un « stockage transitoire consolidé » pour 2021, qui créera un nombre sans précédent de risques sous formes de camions, trains et barges transportant du combustible nucléaire irradié à travers plusieurs Etats.
Avec le plan de décharge de Yucca Mountain, que l’administration Obama a sagement annulé, le Département de l’énergie proposait de transporter par barges cent onze conteneurs de déchets hautement radioactifs, du réacteur de Oyster Creek jusqu’à Newark, en remontant le littoral de Jersey après Staten Island. Cinquante-huit barges devaient transporter des déchets hautement radioactifs en descendant la rivière Hudson depuis Indian Point jusqu’à la ville de Jersey, en passant tout près de Manhattan. Quarante-deux autres devaient transporter des déchets, eux aussi hautement radioactifs, depuis le Connecticut jusqu’à New Haven en longeant Long Island Sound.
Le site de Savannah River en Caroline du Sud et l’Usine pilote de séparation des déchets (Waste Isolation Pilot Plant) dans le Nouveau-Mexique – qui croule déjà sous le fardeau de déchets radioactifs militaires contaminés auxquels elle sert de poubelle – sont en tête de liste pour servir de décharge à des combustibles nucléaires commerciaux irradiés. De même pour des réserves d’autochtones (Native American), un exemple flagrant de racisme radioactif. La centrale de Dresden, au sud-ouest de Chicago à Morris, Illinois, pourrait aussi servir de candidate puisqu’elle accueille déjà près de trois mille tonnes de combustible nucléaire irradié dans ses trois réacteurs et est à proximité immédiate du bassin de rétention du combustible usagé de Morris de General Electric et Hitachi – une usine de retraitement qui n’est jamais entrée en service à cause de défauts dans sa conception.
Si le combustible nucléaire irradié était confiné sur le site de Savannah River, il serait beaucoup plus simple à retraiter. Pour le moment, aux Etats-Unis, une ample coalition regroupant des gens de diverses origines s’oppose aux vastes tentatives de relance du retraitement, invoquant les risques de prolifération des armes nucléaires, les risques pour l’environnement et ses coûts exhorbitants. Des chercheurs et militants japonais, tels que Takubo Masafumi (21) et le Dr Katsuta Tadahiro, ont aussi cherché des alternatives au retraitement comme le stockage dans des fûts en béton moulés à sec.
Les Etats-Unis et le Japon ont en commun des réacteurs Mark I et II. Tous réacteurs à eau bouillante de conception General Electric, catastrophiquement défectueux. Pour des raisons de réduction des coûts, les protections contre les radiations sont sous-dimensionnées et trop faibles, ainsi qu’on l’a vu clairement à Fukushima Daiichi. Cela fait longtemps que plusieurs personnes ont averti de leurs défauts : par exemple, l’officier de sécurité de l’AEC, Stephen Hanauer, en 1972 ; les « Trois de GE », lanceurs d’alertes, Gregory C. Minor, Richard B. Ubbard et Dale G. Bridenbaugh en 1976 ; et Harold Denton, un officiel de haut rang de la NRC, en 1986.
Et pourtant, 23 réacteurs Mark I et 8 réacteurs Mark II de même conception sont encore en activité aux Etats-Unis. Il faut les fermer avant qu’ils fondent, particulièrement, quand on sait qu’une investigation indépendante de la Diète japonaise a désigné la collusion entre le gouvernement et l’industrie nucléaire au Japon comme étant à l’origine du désastre de Fukushima. Il existe exactement la même collusion aux Etats-Unis entre l’industrie nucléaire, la NRC et des élus. Gene Stilp, un résident de Harrisburg, Pennsylvanie, qui suit de près le nucléaire depuis longtemps, participait en 1999 à une manifestation antinucléaire dans le Michigan avec une pancarte qui disait « Three Mile Island, Tchernobyl. Qui sera le suivant ? » La réponse est maintenant évidente : c’est Fukushima.
Kevin Kamps
(traduit de l’anglais par J.-P. V.)

NOTES

(1) « Seventy Years of Radioactive Risks in Japan and America », intervention de Kevin Kamps à un colloque tenu les 11 et 12 mars 2013 à la New York Academy of Medicine, extrait de Crisis Without End. The Medical and Ecological Consequences of the Fukushima Nuclear Catastrophe, sous la direction de Helen Caldicott, The New Press, 2014. Cet ouvrage, rassemblant plusieurs interventions, a été traduit en japonais par Kawamura Megumi sous le titre Owarinaki kiki (Une crise sans fin). Un bandeau publicitaire annonce : « Nihon no media ga tsutaenai, sekai no kagakusha ni yoru. Fukushima genpatsu jiko kenkyū hōkokusho » (Ce que les médias japonais n’ont pas dit, révélé par des scientifiques internationaux. Comptes rendus des recherches sur l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima), éditions Bukkumansha (Bookman-sha), 2015. Selon une note en fin de volume, Kevin Kamps est « un spécialiste de la gestion et du transport des déchets à hauts risques à Beyond Nuclear » (p. 240). The New Press se présente comme une association à but non lucratif basée aux Etats-Unis. Contacts : The New Press, 120 Wall Street, 31st floor, New York, NY 10005, USA ; www.thenewpress.com et Helen Caldicott : http://nuclearfreeplanet.org (Toutes les notes sont du traducteur).
(2) Les noms propres ont été corrigés suivant le système Hepburn modifié.
(3) Daiichi signifie n° 1 en français. Il y a deux centrales à Fukushima ; la deuxième se dit Daini en japonais.
(4) Les distances géographiques sont exprimées en miles dans le texte : un mile (américain) = 1609,34 mètres ; les mesures de longueur, en inch : une inch = 2, 54 centimètres ; et de capacités, en gallon : un gallon (américain) = 3,785 litres. Par souci d’exactitude, j’ai laissé les mesures dans leur original et les ai converties en arrondissant à l’unité inférieure ou supérieure entre parenthèses immédiatement après.

(5) Dans le texte américain, les noms de personnes japonaises ont été écrits le prénom suivi du nom de famille ; je les ai remis dans l’ordre qui prévaut au Japon, le nom de famille suivi du prénom afin d’éviter toute confusion. Pour les autres noms propres (entreprises, organisations, etc.), américains et japonais je les ai souvent laissés en anglais. Pour les noms américains, je les ai parfois donnés en français quand ils étaient courants dans notre langue, avec le nom original entre parenthèses. Quant aux entreprises, organisations, etc. japonaises, qui sont généralement connues internationalement sous leurs noms anglais, j’ai rajouté, en italiques entre crochets, les noms originaux en japonais.

 

(6) Manhattan Project (plus exactement, Manhattan District Project) : en 1939, Albert Einstein et plusieurs scientifiques avertissent le président Roosevelt que les Nazis étaient en train de faire des expériences sur la fission atomique et qu’ils auraient sans doute bientôt les capacités de produire une bombe nucléaire. Ils lui conseillent vivement de commencer à travailler sur ce type d’armement ; Roosevelt donne alors secrètement son aval au Manhattan District Project afin de développer une arme atomique. Sous la direction d’Enrico Fermi, Italien de naissance, la première réaction en chaîne nucléaire provoquée par l’homme a lieu dans un laboratoire à l’université de Chicago en 1942. Le succès de l’expérience inaugure l’ère de l’atome. Une équipe de physiciens construit ensuite la première bombe atomique à Los Alamos, Nouveau Mexique, qui explose avec succès le 16 juillet 1945. (Richard C. Wade, Howard B. Wilder, Louise C. Wade, A History of the United States, Houghton Mifflin Company – Boston, 1968, p. 739-740). Le Projet Manhattan dura de 1939 à 1946 et eut à sa tête le général Leslie Groves de 1942 à 1946.

(7) Safety Control Rod Axe Man : littéralement, « homme muni d’une hache chargé de la sécurité de la barre de contrôle ». L’acronyme SCRAM est passé dans le langage technique courant utilisé dans l’industrie nucléaire. En français, on le traduit par « personne chargée de la sécurité des barres de contrôle » ; il désigne maintenant la personne habilitée à appuyer sur un bouton d’arrêt d’urgence, ou parfois ce bouton même.

 

(8) Smiley : le terme est laissé en anglais puisque aujourd’hui tout le monde le comprend. Dans le texte original, il y a « smiley face ».
(9) Shippingport, Pennsylvanie : la construction de cette centrale nucléaire (à eau pressurisée) a été décidée en septembre 1954, après le discours d’Eisenhower « Atoms for Peace ». Elle est devenue opérationnelle en décembre 1957 et a été arrêtée définitivement en 1982. Elle était située à environ 40 km de Pittsburgh. Fondée et dirigée par l’amiral Hyman G. Rickhover qui jouait en même temps un rôle important dans la Atomic Energy Commission. En 1974, une panne de la turbine génératrice entraîna la fermeture temporaire de la centrale ; je n’ai pas trouvé de renseignements plus précis sur l’incident mentionné par Kevin Kamps. Elle était située près de l’actuelle centrale nucléaire Beaver Valley Nuclear Generating Station, toujours active, que l’on continue à appeler Shippingport.

 

(10) Dai go fukuryū maru : voir, par exemple, Ralph
E. Lapp , The Voyage of the Lucky Dragon. The true story of Japanese fishermen who were the first victims of the H-Bomb, A Penguin Special, 1958 (1re édition, américaine : 1957).

(11) Village nucléaire : genshiryoku mura en japonais, désigne le lobby pronucléaire au Japon. Ce lobby a élaboré de nombreuses mascottes (objets et images), prinicpalement destinées aux enfants, toutes plus rassurantes les unes que les autres. On en trouve des illustrations sur Google en tapant « genshiryoku mura ».

(12) D’autres sources, par exemple en japonais (No Nukes Magazine bessatsu [supplément], 1er novembre 2014) et en français (Le Monde), donnent un total de 18 centrales et 56 réacteurs.
(13) Ōi : la centrale nucléaire de Ōi compte 4 réacteurs. Le premier a été arrêté le 10 décembre 2010, avant Fukushima ; le deuxième, le 16 décembre 2011 ; le troisième, le 2 septembre 2013 ; et le quatrième, le 15 septembre 2013 (source : Kansai denryoku, Electricité du Kansai). L’unique centrale actuellement en fonction est celle de Sendai (deux réacteurs) située dans la préfecture de Kagoshima ; le premier réacteur a été remis en marche le 11 août 2015, le second le 15 octobre de la même année. Aucun autre n’a été relancé depuis (source : Nishi Nihon shinbun, [Ouest-Japon]). Les 14 et 16 avril 2016, la préfecture de Kumamoto, voisine de celle de Kagoshima, dans le Sud du Japon, a subi deux tremblements de terre respectivement de magnitude 6 et 7, suivis de nombreuses répliques.

(14) John G. Fuller, We Almost Lost Detroit, Reader’s Digest Press, New York, 1975.

(15) Dans la traduction en japonais de ce texte dont les références ont été données dans la note 1, le chiffre est de 37 ouvriers (p. 175) sans qu’aucune explication ne soit donnée pour cette divergence.

(16) Tōkaimura : cette centrale, située dans la préfecture d’Ibaraki à environ 140 kilomètres au nord-est de Tōkyō « est un vaste complexe nucléaire qui compte deux réacteurs, une usine de retraitement, des installations de fabrication de combustible, etc. » (Le Monde, 2 octobre 1999). Tōkaimura avait été choisi en 1956 pour héberger l’Institut de recherche nucléaire du Japon après le lancement, en 1954, du programme nucléaire au Japon par Nakasone Yasuhiro, futur Premier ministre dans les années 1980. C’est aujourd’hui principalement un centre de recherche nucléaire (Nihon genshiryoku kenkyū kaihatsukikō). Une usine de retraitement (Nihon gennen) se trouve dans le village de Rokkashomura, préfecture d’Aomori, au nord de l’île principale de Honshū.

(17) Selon le quotidien Le Monde du samedi 2 octobre 1999, l’accident à Tōkaimura est le septième survenu dans l’industrie nucléaire au Japon depuis 1995 et le plus grave au monde après celui de Tchernobyl en 1986. Des ouvriers chargés de fabriquer de l’oxyde d’uranium enrichi à 20 % ont introduit environ 16 kilogrammes d’uranium dans une cuve remplie d’eau et d’acide nitrique alors qu’ils n’auraient dû en introduire que 2,3 kilogrammes. Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1999, des « (…) employés de la Japan Nuclear Fuels Conversion Company (JCO) transvasaient à la main avec des seaux en inox, l’uranium liquéfié dans la cuve de décantation. » (Le Monde, 6 octobre 1999) A l’époque, le gouvernement avait simplement conseillé aux riverains de se calfeutrer chez eux.
(18) Le texte japonais donne 2002 pour date et cinq pour le nombre de dirigeants (p. 177).

(20) Voir note 13.

(21) Le texte anglais donne « Masa Takubo », corrigé dans le texte japonais.

 

Correspondance : militants et agitateurs

Paru dans Echanges n° 156 (été 2016)
D’un camarade expatrié dans un pays du monde au régime autoritaire (mai 2016)

Je commence à m’approcher d’un micro-groupe d’ouvriers [qui] publient un journal dans leur langue. Ils viennent de rentrer des Etats-Unis où ils faisaient un tour en interviewant des ouvriers militants là-bas. Je ne sais pas si tu en as eu des échos. Au quotidien, ce qu’ils font c’est aller travailler dans les usines avec le but de s’organiser et s’éduquer dedans.
Alors ils font une récolte des témoignages des expériences similaires afin d’y réfléchir eux-mêmes et les font transcrire ou traduire pour les diffuser auprès des ouvriers tant que possible. En fait ne je connais que peu l’histoire de ta jeunesse, si tu faisais des actions comparables (par exemple te faire embaucher dans une industrie « clé » dans le but d’organiser [les ouvriers]. As-tu publié des textes sur de telles expériences, ou serais-tu prêt à te faire interviewer sur le sujet par un copain à Paris?
Et aussi : si tu connais d’autres personnes qui pourraient éclairer, partager ou critiquer des actions de ce genre.
Quant à moi je me prépare à monter une école du soir de cours d’anglais pour les ouvriers en septembre. Il est toujours fort possible que le projet tombe à l’eau mais je m’y mets.

Réponse

Avant de répondre aux questions que tu poses, je dois souligner qu’à celles-ci, il n’y a pas de réponse unique et que, d’une part les situations des relations de travail dans un pays défini définissent des réponses différentes pas forcément adaptables dans un autre pays, et d’autre part il s’agit de situations mouvantes, tant avec l’évolution économique et structurelle qu’avec la lutte de classe.
A mon avis, les questions que tu abordes sont des questions centrales dans la lutte de classe, et plus précisément sur le rôle du militant dans toute lutte et même au-delà sur la question de l’autonomie des luttes.
Sur le militant lui-même, je distinguerais schématiquement deux catégories de militants d’entreprise :
1/ ceux qui sont issus du rang, des travailleurs ordinaires de l’entreprise. Ils sont entrés dans telle entreprise en fonction de leur qualification, simplement parce qu’ils cherchaient un travail pour vivre, sans a priori syndical ou politique. Ils n’ont pas choisi la condition de prolétaire, c’est pour eux la seule voie tout simplement pour « gagner sa vie ». L’adhésion à un syndicat et leur participation à une lutte est un choix personnel lié à des facteurs personnels et matériels. En tant que simple membre d’un syndicat, ils peuvent prendre des responsabilités tant dans la section syndicale de l’entreprise, que dans les organes représentatifs de l’entreprise (délégués du personnel et/ou comités d’entreprise) ou lors d’une lutte précise (par exemple dans un comité de grève). Mais une lutte précise peut tout autant amener un travailleur même non syndiqué à jouer un rôle important sans avoir un passé militant.
Ce que je viens de décrire fut à peu près mon itinéraire militant d’entreprise. Je n’ai jamais fait état de mes appartenances à des groupes politiques, encore moins fait de la propagande pour ces groupes. C’est la CGT qui révéla mon appartenance à Socialisme ou Barbarie dans un tract ; c’est aussi un employé qui m’a dit un jour qu’il avait trouvé un bulletin intéressant, ICO, sans soupçonner que j’en étais un des animateurs. En d’autres termes, je n’ai jamais été celui qui était entré dans la boîte pour « organiser » quoi que ce soit – mais il est tout aussi évident que la fréquentation d’un groupe politique m’aidait dans cette activité de militant d’entreprise.
2/ Les tentatives d’organiser les travailleurs d’une entreprise syndicalement ou à travers l’affiliation syndicale pour un parti sont totalement différentes, même si un militant issu du rang peut éventuellement devenir celui d’un groupe ou parti adoptant une « ligne » d’action définie de l’extérieur.  Ces tentatives peuvent différer grandement selon le cadre légal des relations de travail.
Un exemple est donné par les Etats-Unis, où le syndicat n’a aucune place dans une entreprise tant qu’un vote majoritaire ne lui a pas assuré la représentativité et fait de lui le seul interlocuteur de la direction pour discuter les conditions de travail. Faire entrer un militant dans une entreprise sans syndicat est toujours possible mais ses possibilités d’action sont particulièrement limitées. C’est la raison pour laquelle les syndicats ont des « organisateurs » qui, de l’extérieur, établissent des contacts avec les travailleurs de l’entreprise pour aboutir à la formation d’une section locale et à un vote pouvant donner au syndicat droit de cité dans l’entreprise.
Un autre exemple peut être donné pour la France. Contrairement aux Etats-Unis, les syndicats disposent d’un large pouvoir légal et d’une possibilité de participer à tout ce qui concerne les relations de travail (délégués du personnel et comités d’entreprise). Tout militant qui se fait embaucher dans une entreprise pour faire de l’agitation et tenter de trouver des adeptes à sa ligne politique et à son organisation politique est pratiquement contraint d’utiliser ces canaux syndicaux pour accomplir ce pourquoi il a fait ce choix. Depuis longtemps, cette pratique a un nom «  l’entrisme » et a été pratiqué par tous les partis communiste, trotskystes et autres. Post 1968, les maos de la Gauche prolétarienne ont développé cette pratique et on parlait alors «  d’établis ». S’ils sont des clandestins quant à leur appartenance, celle-ci ne tarde pas à se révéler et même s’ils n’apparaissent pas toujours comme tels, cela devient un secret de polichinelle. Aujourd’hui, les champions de « l’entrisme » sont les militants de Lutte Ouvrière qui ont colonisé les échelons intermédiaires de la CGT. Le système français autorise même, lorsque des entristes ont gagné une certaine audience, l’expulsion de tendances qui alors forment un nouveau syndicat qui doit gagner sa « représentativité » (c’est ainsi que sont nés les syndicats SUD issus au départ de la CFDT).  Dans tout ce système, le seul risque pour le militant, qu’il soit issu de l’intérieur ou venu de l’extérieur est de se faire sanctionner par un licenciement et l’inscription sur la liste rouge patronale. Les sanctions judiciaires et pénales sont rares et seulement lorsque dans une grève des actes de violence physique ou des dégâts matériels permettent d’incriminer des militants.
En fait, même si en apparence le militant issu du rang et le militant « entriste » peuvent œuvrer dans le même sens, de grandes différences existent quant à leur action et quant à leur position de militant . Le militant issu du rang sera beaucoup plus soucieux des intérêts de ceux qui luttent avec lui parce qu’il est  dans la même situation, ce qui se traduit souvent par une stratégie différente ; de plus en cas de licenciement pour son activité, les  incidences sur sa vie et son futur professionnel peuvent être beaucoup plus catastrophiques. Le militant « professionnel », « l’entriste »  se souciera  dans son action de la politique de son organisation c’est-à-dire adoptera une stratégie extérieure (personnellement, dans mon action je me suis souvent heurté au militant « entriste «  de Lutte Ouvrière qui appliquait les « recettes » de son organisation). De plus, le militant « entriste » a d’une certaine façon ses arrières assurés en ce sens qu’en cas de licenciement il aura le soutien de son organisation qui l’utilisera à d’autres tâches militantes. C’était même caricatural pour les maos de la GP qui étaient souvent issus de milieux bourgeois et de surcroît universitaires, leurs arrières étaient bien assurés. Pour répondre plus directement à ta question, je n’ai rien à dire sur une expérience « d’entriste » car je ne l’ai jamais été ; au contraire, comme je viens de le dire j’ai dû affronter des « entristes » ; ce serait aussi une longue histoire.
Ce que tu dis des possibilités pour un militant de s’embaucher dans un entreprise locale pour y faire un travail d’organisation (quelle forme d’organisation, dans quel but et quel lien avec des interventions étrangères notamment des Etats-Unis ?) pourrait s’apparenter aux « organisateurs » américains, ou aux « entristes » français. Mais la comparaison s’arrête là. Je crois que vu le contrôle strict par le gouvernement local, via un syndicat officiel et un appareil interne répressif, un militant ne peut que constituer un réseau clandestin et se trouve dans toute lutte menacé d’être découvert. Ce que l’on sait parfois des luttes, ce sont les sanctions sévères qui frappe les supposés leaders qui peuvent être tout autant des militants de l’intérieur ou des «  entristes ». Ce n’est pas seulement le licenciement mais souvent la prison ou autres sanctions d’autant plus sévères s’il apparaît qu’il existe un lien avec une organisation quelconque. Il serait fort utile si tu pouvais en savoir plus sur cette question et comment s’organisent les luttes car la plus grosse partie des informations touchent ce qui se déroule à l’extérieur de l’usine (manifestations, bagarres avec les flics, répression de militants) et rien sur la manière dont tout s’est ou a été organisé. Les plus récents mouvements dans certains pays ont montré que des mouvements de lutte pouvaient s’étendre à une grande échelle. Comment ? Comme tu l’écris, dans ce domaine des luttes, les choses sont en évolution et des actions peuvent être plus tolérées aujourd’hui alors qu’elles étaient sévèrement réprimées auparavant
Il y a des textes sur mon expérience de lutte dans la boîte où j’ai travaillé pendant vingt-six ans avant d’en être licencié pour «  faute grave » (la séquestration d’un comité d’entreprise). Un long article sur un mouvement de 1955 que j’avais écrit pour Socialisme ou barbarie a été republié en brochure, d’autres articles sont enterrés dans les pages d’ICO. Une partie concernant mai 68 est dans la brochure collective d’ICO sur mai. Il y a eu aussi des polémiques sur le « militant » autour des différenciations que je viens de soulever. Je n’ai jamais eu le temps d’écrire quoi que ce soit sur mon expérience globale de militant d’entreprise (pendant près de vingt ans, il y a eu, après mon expulsion de la CGT,un noyau fluctuant d’oppositionnels de ce syndicat avec des réunions hebdomadaires et un bulletin d’entreprise).
Bien sûr que je puis rencontrer quiconque pour discuter de tout ceci ; tu peux communiquer mon adresse courriel pour tout contact.
Les camarades encore vivants que je connais ont tous suivi un itinéraire semblable au mien et ne furent jamais des « entristes ».
Un dernier point. Je ne connais pas ce journal publié je pense en langue locale. Mais je me méfie toujours un peu des nationaux allant faire un tour aux Etats-Unis et des contacts qu’ils peuvent y prendre. L’histoire récente est pleine de ces machines de guerre déstabilisatrices montées  par les Etats-Unis via leurs syndicats ou autres organisations ad hoc profitant des situations de crise dans tel ou tel Etat. La politique des gouvernements américains a toujours été en partie de se servir des canaux syndicaux pour tenter de déstabiliser les économies ou les politiques des pays concurrents (exemple pour la France la scission de la CGT pour former Force Ouvrière en 1947) et affaiblir ainsi l’influence du PC donc de l’URSS dans la guerre froide. Question de se documenter sur les luttes ouvrières, l’Europe est beaucoup plus riche que les Etats-Unis, alors pourquoi ces voyages aux Etats-Unis ?
Un conseil  certainement superflu : fais attention, dans tes tentatives d’organiser quoi que ce soit, d’éviter quoi que ce soit qui pourrait paraître être un relais d’opposition. Toi, tu ne risques que l’expulsion mais les nationaux que tu aurais ainsi contacté risqueraient beaucoup plus. Toujours ce même dilemme que j’ai évoqué.
H. S.