L’organisation scientifique du travail: aliénation, annihilation, suicides. Mode d’emploi de la secte managériale

Cet article est paru dans Echanges n° 134 (automne 2010).
En même temps que le système capitaliste s’attaque aux acquis sociaux, nous constatons un renforcement des méthodes ­scientifiques d’exploitation par le truchement du management. L’entreprise n’est pas seulement le lieu où, pour un temps déterminé, on vend sa force de travail ; autrement dit, on aliène une partie de son être en échange d’un salaire. L’entreprise doit maintenant être le centre même de la vie sociale. Le temps pour les managers n’est plus seulement celui défini par la loi, mais celui qu’eux-mêmes définissent comme nécessaire au fonctionnement de l’entreprise. Ils utilisent, ces nouveaux curés de l’ordre managérial, toute une série d’outils, dont le résultat doit être chez le subalterne une déprogrammation de sa personnalité. C’est, vous l’avez compris, la méthode des sectes. Après cette cure de lavage de cerveau, certains qui ne parviennent pas à atteindre les objectifs qu’ils se sont eux-mêmes fixés en arrivent au suicide. C’est ce qui c’est passé en France à Renault, La Poste, France Télécom.
Dorénavant, tout salarié doit avoir l’esprit d’entreprise, c’est-à-dire celui de la secte managériale (1) : ce n’est plus seulement pendant ton temps de travail que tu dépends de l’entreprise, c’est tout le temps. Voilà le rêve managérial : faire de toi un zombie de l’entreprise. Il faut que tu dépasses ton temps légal de travail, il faut que tu renonces à tes vacances, il faut que tu deviennes cadre autonome…
L’entreprise pénètre dorénavant ta vie privée, parfois jusqu’à l’absurde et même jusqu’au cynisme. Des séminaires sont régulièrement organisés pour contrôler cet attachement aux idées de l’entreprise, et les salariés se voient soumis à un véritable « strip-tease psychologique » visant une remise en cause de leur personnalité.
Le nouvel encadrement
Nous pourrions dire que les anciens chefs ou contremaîtres trop autoritaires qui sévissaient à l’époque du taylorisme, comme reproduction de l’ordre militaire dans l’entreprise, ont été remplacés. Le Mai 1968 français pensait en avoir fini avec le taylorisme les petits chefs… « Taylor salaud, le peuple aura ta peau » scandaient les maoïstes de La Cause du peuple. Mais la bourgeoisie elle aussi pressentait que l’Organisation scientifique du travail (OST) de la période keynésienne commençait à s’essouffler, que d’autres méthodes d’exploitation faisant appel à la motivation devaient être mises en action. Il fallait non seulement liquider la lutte de classe frontale, mais surtout s’attaquer aux résistances larvées de l’individu au travail. Il fallait commencer par l’éternelle lutte contre l’absentéisme, les temps morts, mais aussi le sabotage.
Il devenait nécessaire qu’existe à côté du syndicalisme un ordre interne à l’entreprise qui s’attache à démanteler tout regroupement collectif d’échange d’informations (les appareils de boisson où se regroupent les salariés, les pots diverses, les réunions syndicales, les fumoirs). Le but étant de favoriser l’individualisme et l’esprit d’entreprise, tout en formant tout de même une équipe dont le contrôle est assumé par le manager coach (celui-ci dispose même d’un petit budget pour les pots organisés sous son contrôle, et non plus de manière « sauvage » et en son absence par les salariés). Le manager doit donc manier avec doigté ce qu’il appelle « l’individualisme collectif », avec des outils comme la formation permanente et les méthodes psychologiques.
La surveillance du travail effectué se fait par le truchement de la traçabilité : gestion informatisée, codes-barres… Son contrôle se fait en amont. Le manager a pour tâche principale de surveiller la bonne santé mentale de ses collaborateurs (on ne dit plus subalternes) car le citoyennisme d’entreprise suppose une collaboration d’égal à égal. D’ailleurs on se tutoie avec les managers, on est leurs potes.
Les managers (bac + 5) n’appartiennent pas au « cœur de compétence » de l’entreprise, mais forment cet ordre mobile et agissant dont le « cœur de compétence » a besoin en permanence, pour fluidifier les informations dans un contexte où la durée de« visibilité » de l’entreprise dans la concurrence mondiale est de l’ordre de six mois. La secte managériale a bien entendu ses codes et références de manière à se distinguer du monde profane qu’elle côtoie et manipule.
a) Cadres prolétarisés ou prolétaires mystifiés en cadres ?
En règle générale, nous avons toujours placé l’encadrement comme étant du côté du patronat, ou sinon observant vis-à-vis des grèves une neutralité plus ou moins bienveillante selon les moments et la force du mouvement prolétarien. Le développement de la logistique, une branche de la gestion « juste à temps », a progressivement vidé les entreprises du personnel exécutant, c’est-à-dire du personnel salarié au sens des élections professionnelles : collège employés ou ouvriers, agent de maîtrise et cadres.
Selon les statistiques, le collège ca­dres prend de l’extension au point de devenir aussi important et plus que le ­collège employés, le collège agents de maîtrise est en voie de disparition. Tout ceci a bien évidemment des répercussion sur les mentalités dans l’entreprise et la lutte de classe. Etre cadre aujourd’hui, ce n’est pas toujours une bon­ne affaire, surtout si la promotion ne donne aucune rémunération confortable.
Le cadre voit toutes les contraintes liées au bon esprit d’entreprise lui tomber dessus :
déplacement, horaires (surtout pour les cadres autonomes), et au final une augmentation du taux d’exploitation comparé au statut de simple employé.
Cette transfiguration/reconnaissance du prolétaire en autre chose qu’il est réellement fait partie des méthodes du management (ce n’est d’ailleurs pas pour rien que nous disons que le « balayeur » est devenu un « technicien de surface », la « caissière » une « hôtesse de caisse »). L’émancipation virtuelle ne coûte rien au capital, elle lui rapporte tant qu’elle fait son effet. D’où l’importance d’un contrôle permanent des « consciences ». Ce dernier ne vise pas seulement les objectifs économiques à atteindre, mais plutôt à empêcher tout regroupement autonome des travailleurs dans un contexte de remise en cause de leurs acquis. La secte managériale n’hésite pas à utiliser la méthode mystificatrice formalisée par le nazi Rosenberg dont Georges Politzer disait :
« Chaque fois qu’à propos d’un acte qui aggrave la situation de l’exploité, l’exploiteur l’appelle non pas elendes Rindvieh (« espèce d’abruti »), mais Hochwohlgeborener Herr Volksgenosse (très estimé Monsieur et Camarade »), « l’exploité demeure asservi physiquement, mais il est émancipé métaphysiquement. La situation des travailleurs peut donc s’aggraver continuellement, ils seront néanmoins mystiquement de plus en plus émancipés, car l’exploiteur peut faire n’im­porte quoi, pourvu qu’il accorde au peuple sa considération intérieure, die innere Achtung. Le national-socialisme a supprimé le capitalisme, par restriction mentale (2). »
Il ne faut pas supprimer l’exploitation, mais la conscience de l’exploitation « par restriction mentale », dira Politzer, et c’est effectivement à cette tâche que s’attaque la secte managériale.
L’esprit d’entreprise, un passeport pour l’emploi
Dès qu’il arrive sur le marché, le possesseur de sa force de travail doit se vendre. C’est alors que commence son calvaire et que tombent les illusions. Il n’a pas un pied dans l’entreprise que déjà il doit se soumettre à des questionnaires sur sa vie privée et celle de ses proches, sur ses activités sportives, artistiques, politiques et, sous-entendu, syndicales. On va même jusqu’à lui demander les nom et adresses des personnes de son entourage pouvant donner des informations à son sujet. Nous voyons que dès le début, le citoyen d’entreprise est un suspect. Dès son intronisation, il est mis en situation de quarantaine c’est-à-dire en CDD renouvelable, le temps de vérifier l’amour qu’il va porter à l’entreprise, sa dévotion, son sens non seulement de l’aliénation mais aussi sa capacité à relever les défis de l’impossible en ce donnant des objectifs impossibles à atteindre. C’est à ce niveau qu’entre dans la danse la secte managériale qui en permanence va jouer sur le crédo valorisation/dévalorisation de l’individu vis-à-vis de ses pairs. Elle dispose de toute une série d’outils de contrôle et de surveillance de l’individu au travail par le truchement des technologies de l’information et de la communication (TIC).
a) Les évaluations permanentes
Mais suspect tu restes, et on va vite te faire comprendre que tu n’es plus dans une obligation de moyen vis-à-vis de l’entreprise mais que tu as une obligation de résultat. Après t’avoir bien lessivé le cerveau la secte managériale passe à ton évaluation. Il s’agit de tout un processus de notation selon des critères normatifs, regroupés sous le terme de « compétence ». L’évaluation n’est que rarement positive pour le salarié, elle engendre plutôt tout un système de sanctions en fonction de grilles de résultats. Si le salarié n’atteint pas ses objectifs, il devient rapidement incompétent dans sa fonction. C’est a ce moment que les premières déstabilisations commencent, pouvant mener à la relégation de l’individu. C’est là qu’intervient l’annihilation de ses capacités, et que faute de faire partie d’une communauté de résistance à la folie du capital, il va sombrer dans la dépression et le suicide (3).
Cette méthode de dévalorisation est surtout utilisée pour parvenir à une démission du salarié, mais aussi elle peut jouer sur l’aspect affectif du type dévalorisation /valorisation afin que les objectifs soient atteints. Ce fut le cas dans un hôpital de Paris où les filles de salle se virent infliger des formations de redynamisation.
b) La VAE, l’obligation de formation et les certifications
La « validation des acquis de l’expérience » (VAE) n’est pas neutre, même si elle nous est présentée comme voulant « réduire la fracture entre jeunes diplômés et anciens expérimentés ». Elle fait partie intégrante du système de remise en cause de l’individu à son poste et de son employabilité. Elle devient l’instrument idéologique des reconversions internes des faiblement diplômés et prétend sortir la formation diplômante de son carcan scolaire tout en renforçant le rôle tutorial de la secte managériale.
Dès que celle-ci s’empare de la formation, nous ne sommes plus dans le cadre de la formation professionnelle type diplôme d’entreprise validé par une augmentation de salaire ou un changement de grade. La secte managériale ne conçoit pas la formation comme moyen d’améliorer le prix de la vente de la force de travail, ce qu’elle veut c’est tout le contraire. La formation pour elle doit devenir une obligation, un moyen pour le salarié de maintenir son employabilité menacée par la concurrence. Tout comme la lecture de la Bible prouve son attachement à Dieu, la formation prouve son attachement, sa dévotion, son aliénation et annihilation à l’entreprise.
Ce n’est pas un hasard si en 2004, l’Union des Industries de la Communauté européenne (Unice) et la Confédération européenne des syndicats (CES) ont placé la formation au centre du traitement social du chômage et de l’employabilité. De ce constat devait naître le concept de la formation tout au long de la vie, (Echanges n° 109, été 2004), c’est-à-dire l’obligation de se former en permanence pour maintenir sa qualification et son emploi. Afin de donner un semblant de réalisme à cette mystique d’entreprise, le patronat et ses collaborateurs ont fait intervenir le consommateur qui doit être informé, rassuré, sécurisé, sur le produit final qu’il achète. De là l’émergence internationale de normes de certification ISO 9000 qui doivent certifier la conformité de l’entreprise à certaines règles de qualité. Comme le certificateur est une entreprise privée, rétribuée par l’entreprise contrôlée, on peut s’interroger sur la valeur d’une telle certification pour le client ; mais pour l’entreprise elle est un moyen de plus de faire pression sur ses salariés, toujours très stressés par ces contrôles. La « formation » est l’outil idéologique le plus pernicieux du xxie siècle et il faudra l’affronter directement à ce titre.
Les technologies de l’information et de la communication au service du capital
Avec l’introduction des TIC, nous assistons à un véritable saut qualitatif du contrôle sécuritaire des entreprises. Les entreprises sont de véritables sanctuaires, souvent comparées par les salariés eux-mêmes à la CIA, au Pentagone ou aux prisons. L’utilisation des TIC permet pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la fusion entre surveillance et processus de travail (4). Par exemple, il n’est plus possible de se déplacer librement d’un service, ou d’un étage, le salarié dispose d’un badge qui ne fonctionne par exemple que pour aller à son poste de travail, à la cantine… Des vidéos sont en action en permanence et toute l’architecture des nouvelles entreprises vise à ne plus laisser de refuge au non-travail : obligation de travailler la porte ouverte, ou travail en « plateau » et transparence des cloisons (exemple le groupe AXA).Tout est fait pour favoriser la lutte de tous contre tous, jusqu’à un certain point. L’introduction des TIC permet de centraliser en temps réel les informations et les prises de décisions, sans contact physique. Les nouvelles technologies ont ouvert la voie au travail à domicile, aux téléconférences… Un retour au travail à domicile comme celui qui avait précédé les grandes concentrations redevient possible mais à une échelle bien supérieure puisqu’elle agit dans le temps et l’espace. On travaille partout et en tout lieu avec son ordinateur, dans les transports, les hôtels… il n’y a plus de sphère privée.
Cette fusion entre le processus de travail et son contrôle permanent va rendre obsolète le personnel de surveillance des grandes entreprises centralisées. Tout ce personnel sera donc relégué au musée, et entrera dans la catégorie des économies d’échelle. Le travail semble dorénavant intrinsèquement auto-surveillé, suivi à la trace à toutes les étapes de la lean production. L’entreprise peut maintenant devenir un puzzle, elle éclate, se délocalise, se recompose, s’externalise, se filialise, sans être profondément perturbée (5).
Les conséquences de la «  lean production »
La lean production est un concept global qui regroupe la polyvalence, le travail de groupe, le flux tendu, le zéro défaut, la traçabilité, la qualité… La mise en action de ce mode de gestion principalement articulé autour du système du flux tendu s’est progressivement développé à partir des années 1980, années où la rentabilité des entreprises atteignait son point bas. Ce sont les entreprises japonaises qui adoptèrent le système du flux tendu, notamment dans le secteur automobile (6) : plus de gestion des stocks, donc une économie en capital qu’il était possible de réinvestir rapidement. La gestion à flux tendu peut à ce niveau être considérée comme un moyen de contrer la tendance à la baisse du taux de profit.
Non seulement elle a gagné toute l’industrie mondiale, mais aussi le secteur des services, de la distribution, des banques, des assurances, de la poste,des hôpitaux… Ces secteurs, nous dit-on, « s’industrialisent ». Ce qui d’une certaine manière n’est pas faux, la nouvelle OST ne faisant plus ses ravages uniquement dans le secteur industriel. Le fordisme et le taylorisme n’avaient ni les moyens technologiques ni les individus formés pour pousser plus avant leurs systèmes dans le sens d’une polyvalence des « métiers standardisés » bien que les bases fussent déjà bien présentes.
Si à ses débuts la politique du flux tendu ne visait que deux objectifs – répondre plus rapidement à la demande et diminuer le niveau des stocks immobilisant du capital –, il apparaîtra rapidement que cette gestion entraîne une remise en cause généralisée des métiers, des conventions collectives, des classifications, de la formation et de la possession du savoir dans tous les secteurs.
L’entreprise ne se conçoit plus comme un empilement de départements avec ses salariés regroupés par métiers dans des services spécialisés, ou toute absence devait être compensée par un spécialiste du même métier (intérimaire ou autres). Avec le flux tendu, il faut que le recours aux spécialistes deviennent exceptionnel (7) ou dirigé à distance. Il faut qu’un maximum du savoir détenu par le spécialiste puisse être standardisé pour être traité sur ordinateur par un salarié polyvalent peu qualifié techniquement. Mais pour assurer cette polyvalence de manière autonome, ces diverses tâches peu qualifiées, l’élévation du niveau scolaire doit être au niveau du baccalauréat plus deux années.
Cette nouvelle donne, qui fut enseignée à grande échelle par l’Education nationale, allait livrer aux entreprises le matériel humain formaté à cet effet. C’est alors que les classifications par métiers (type Parodi) (8) furent remises en cause au profit de critères classant par fonctions. Les diplômes perdirent toute valeur en face d’un tel classement, aussi bien les diplômes professionnels que les diplômes d’Etat qui n’étaient plus qu’un passeport pour l’emploi.
Les salariés vont vite découvrir que de toilettage en toilettage, leurs conventions de branche se réduiront à n’être qu’un règlement en faveur de l’employeur, et que des négociations de branche il ne restera plus rien, sauf sur la formation professionnelle tout le long de la vie et d’autres broutilles.
Le salarié individualisé dans sa fonction devra dorénavant passer à un statut de salarié nomade ; il se devra d’être mobile, flexible, adaptable ; son obligation contractuelle vis-à-vis de l’employeur ne sera plus qu’une obligation de résultat, son savoir deviendra propriété de l’entreprise (9), son temps de travail légal n’est plus qu’une façade. Les salaires, quand ils ne sont pas liés à la productivité ou à une promotion, sont régulièrement laminés par l’inflation rampante.
La politique de la nouvelle OST, inspirée idéologiquement par le monétarisme, est anti-syndicale et il faut entendre par là qu’elle ne pense pas utile de conserver une situation de contre-pouvoir légal, sauf à l’intégrer comme structure d’entreprise. D’ou les offensives répétées contre le syndicalisme cogestionnaire de la Confédératio allemande des syndicats (DGB), la réforme des syndicats en France…
« En Allemagne, le modèle de base est mis en cause, “l’économie sociale de marché” basée sur un consensus entre des groupes sociaux ayant des intérêts divergents, mais tous les deux responsables et raisonnables, associés dans une “cogestion des entreprises” est considérée par beaucoup d’interlocuteurs patronaux comme inadaptée aux temps modernes. »
(La Lettre de Confrontations Europe, août- septembre 2003)
Nous voyons ici que le système cogestionnaire allemand, pourtant très coopérant, ne convient plus « aux temps nouveaux ». Une chose est certaine et Jean Gandois (10) le confirme le patronat européen veut mettre un terme aux systèmes nationaux d’association capital travail trop disparates.
“ Une telle démarche n’exclut pas une diversité au plan national, mais celle-ci ne serait pas compatible avec le maintien de systèmes nationaux aussi disparates que ceux existants aujourd’hui. ”
(La Lettre de Confrontations Europe (août-septembre 2003)
La politique sociale personnalisée, le règne de l’individu égoïste
C’est au cours des années 1980 que le patronat français a développé ce qu’il appellera la « politique sociale personnalisée ». Cette nouvelle donne visait à introduire l’idée qu’une redistribution salariale pouvait se faire en fonction des gains de productivité. Dorénavant l’augmentation des salaires ne devait plus être l’aboutissement des luttes sociales (elles mettraient en péril l’entreprise), mais l’aboutissement de solutions plus personnalisées.
Le CNPF (devenu Medef ) déclare tout haut qu’il faut remplacer les revendications du collectivisme syndical par la politique sociale personnalisée. Bien entendu, pour y parvenir, il fallait que le patronat et le gouvernement œuvrent à atomiser et fragmenter le monde du travail : c’est ce qui se produira avec l’éclatement du temps de travail et les lois Aubry sur les 35 heures. Il était ensuite nécessaire de procéder au démantèlement du « collectif » : les conventions collectives ont été « nettoyées et détricotées », les classifications par métiers type Parodi liquidées dans de nombreux secteurs et sont en voie de l’être dans les autres. Des classifications individualisées par fonctions ont mené à l’individualisation des salaires. Des accords signés par les syndicats ont laissé s’installer une liaison salaire-productivité, c’est-à-dire le salaire au mérite, qui se résumait à paupériser une partie des salariés au profit d’une autre par une mise en concurrence.
a) Salaire et productivité,
la méritocratie mise en échec
La question salariale, c’est-à-dire celle de la reconstitution de sa force de travail pour soi et sa famille, est le point nodal qui déclenche les grèves, émeutes et révolutions. Dans un monde de concurrence et d’excédent de forces productives tant matérielles qu’humaines, la tendance à la baisse des salaires (ledit coût du travail) est pour le capital un des remèdes à sa survie et son rêve c’est d’obtenir le plus possible de travail gratuit.
Dès les années 1980 (celles de la lutte contre l’inflation et du retournement monétariste), le capital financier ne peut plus jouer sur l’inflation puisque sa politique est celle de l’endettement généralisé et son profit les taux d’intérêts (11). Si l’inflation reprend fortement, dans un système d’endettement, les financiers seront remboursés à perte et le système s’effondrera.
Une des solutions pour compenser la baisse du taux de profit a été de s’attaquer au niveau planétaire au salaire différé du monde du travail (notamment (la santé et la retraite) mais aussi aux indexations des salaires (échelle mobile italienne) (12), aux primes d’ancienneté ou autres… mais aussi d’introduire une norme qui avait disparue avec la mensualisation : la liaison salaire-productivité. Seulement il est vite apparu que l’individualisation des salaires ne reposait sur aucun critère matériel solide. Elle n’était qu’une mystique qui fut à l’époque bien cernée par un rédacteur du journal L’Usine nouvelle (J. Meilhaud) qui s’interrogeait : « L’objectif de l’individualisation est d’encourager et de récompenser la performance. Mais hier la performance était synonyme de rendement, alors qu’aujourd’hui le rendement n’est plus qu’un critère de performance parmi d’autres » ; et il reconnaissait non seulement le côté relatif de la performance, mais aussi son côté absolu :
« Dans les industries les plus automatisées, le rendement, dans son acceptation purement quantitative, n’a plus guère de sens puisque, pour modifier le rythme de production, il suffit d’appuyer sur un bouton ou de déplacer une manette. »
Les prémisses de l’auteur sont justes, mais il ne semble pas voir que pour le capital les gains de productivité se sont déplacés  ; ils concernent maintenant tous les critéres de la lean production c’est-à-dire, pour reprendre une déclaration de Giscard, le « dépassement de la quantité vers la qualité : du niveau de vie vers le genre de vie, de la rémunération du travail vers le contenu et le sens du travail… » (Démocratie française, Fayard, 1976). Ce qualitatif contre quantitatif fut durant des années le dada de l’autogestionnaire CFDT, qui préparait le terrain aux nouveau apôtres d’une mystique du travail voulant exorciser le salaire et le salariat.
Ce n’est pas non plus un hasard, si les lois Auroux et leur « droit d’expression » des salariés interdisait toute expression sur les salaires. A la revendication collective devait se substituer un changement des mentalités, plus centré sur l’individu. Ce n’est certes pas nouveau, les corporatistes et ­Hitler lui même prônaient déjà cette mystique :
« Au pouvoir de la majorité est opposé celui de la responsabilité de la personnalité. Toute l’organisation de l’Etat devra reposer et découler du principe de la personnalité depuis la plus petite cellule jusqu’au gouvernement suprême. »
(A. Hitler, Mein Kampf)
Les gains de productivité vont principalement reposer sur le gel des salaires, et sur la désindexation de ceux-ci sur les prix, ainsi que tout système visant à des automatismes en fonction de l’inflation, qui pour le libéralisme avaient été terrassée. Les seuls ajustements en masse des salaires furent l’intéressement et la participation et en prime la méritocratie, pour le patronat :
« Le maintien du pouvoir d’achat n’est pas un dû, il doit, au-delà d’un certain seuil, se mériter. »
(La Vie française, 10 décembre 1984)
Quand le gouvernement « socialiste » lança son opération d’individualisation des salaires à la Seita (privatisée en 1995, devenue Altadis en 1999), la réplique fut immédiate : les salariés se mirent en grève. De même chez Facit-Ericsson à Colombes. Dans les assurances à la SMABTP, c’est l’encadrement qui refusera d’appliquer le système, le jugeant dangereux pour la paix sociale des services.
Dès 1984, le salaire au mérite ne passe pas, aussi bien dans la fonction publique que dans le privé, malgré un sondage IFOP qui indique que 76 % des salariés y sont favorables. Mais comme l’individualisation des salaires fait partie intégrante du management visant à « industrialiser » aussi la fonction publique, Jacques Chirac, alors président de la République, lance un premier ballon d’essai chez les fonctionnaires. Depuis 2003 la rémunération au mérite essaye de s’imposer dans la fonction publique, plus comme élément diviseur que stabilisateur : ce type de rémunération n’est pas viable à moyen terme. Par contre, sa relance par le président de la République Nicolas Sarkozy vise une déstabilisation remettant en cause les systèmes de classification.
Les déstabilisations psychologiques et physiques
Pour distribuer les bonnes et mauvaises notes, l’encadrement va utiliser une large palette d’évaluation du salarié. Comme nous venons de le voir ce ne sont plus le métier ni le diplôme qui vont justifier salaire et emploi, mais des critères comme la compétence, l’idéologie maison, l’esprit d’initiative, l’autonomie… L’évaluation de l’individu dans ses diverses fonctions va devenir la norme, le salarié est alors enserré dans un système culpabilisateur où toute défaillance devient un manque de compétence et de fait un échec individuel. Echec d’autant plus grave quand c’est l’individu lui-même qui s’est fixé les objectifs qu’il n’a pas atteints : c’est là que commencent les déstabilisations psychologiques qui mènent aux dépressions et suicides. Récemment, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) révélait que le taux de suicide au Japon dépassait les 25 pour 100 000 habitants, soit un chiffre supérieur à 30 000 pour la onzième année consécutive.
La France a connu une vague de suicides dans plusieurs secteurs – chez Renault Guyancourt, à La Poste, à l’Office national des forêts… mais ce sont les suicides à France Telecom qui sont les plus révélateurs de la liaison entre la pression managériale et les suicides. France Telecom avait décidé de faire son regenéring et s’était fixé un plan en 2005 visant à augmenter la productivité de 15 % en trois ans. La secte managériale devait ouvrir la chasse à l’homme et liquider par le stress et les déprogrammations individuelles 22 000 emplois, et faire en sorte que 10 000 salariés changent de métier. Il en résulta que les effectifs de France Télécom passèrent de 161 700 à 103 000 entre 1996 et 2009.
« Chaque fois qu’un salarié est confronté dans l’urgence à des tâches pour lesquelles il n’est pas suffisamment préparé ou doté de moyens conséquents, chaque fois qu’il ne peut obtenir l’aide de ses collègues ou supérieurs et qu’il n’est pas reconnu dans sa fonction, il risque de connaître des troubles de santé d’ordre psychosomatique. »
(Serge Paugam,
Le Salarié de la précarité. Les nouvelles formes de l’intégration professionnelle,
Paris, PUF, 2000, p. 220)
Pour conclure
Le patronat n’aura de cesse de mener une véritable guerre contre tout, absolument tout ce qui peut favoriser le regroupement et la résistance au travail des exploités. Il a concassé le temps de travail, fait du contrat de travail à durée déterminée un objectif à atteindre pour la multitude de contrats précaires, il a en permanence déplacé les salariés d’un site à un autre (la mobilité dite géographique) pour que ne puissent pousser des racines de résistance, mais aussi comme moyen poussant aux démissions ; il pratique de plus en plus le chantage aux délocalisations pour faire chuter les salaires.
« De fait, selon le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours, spécialiste de psychopathologie du travail, les espaces de rencontre et de camaraderie ont été réduits à l’intérieur des entreprises. Les nouveaux managers entendent éradiquer toute culture ouvrière, toute solidarité entre salariés. Dans ce cadre, le collègue devient un rival, parfois un adversaire – certaines formations d’entreprise incitent à développer un esprit d’agressivité à l’égard de l’autre : c’est la culture et le vocabulaire belliqueux propres à la “guerre économique” dont les salariés doivent être les “petits soldats”. Dans le documentaire J’ai (très) mal au travail, un représentant du Medef, très sûr de lui et de sa rhétorique managériale, affirme tranquillement : “Avant, pour se confronter aux autres, on avait la guerre. Aujourd’hui on a l’entreprise. C’est peut-être pas si mal.” En particulier, “apprendre aux gens à éliminer leur coéquipier, ça ne peut pas donner des syndicalistes”. Il s’agit bien de faire voler en éclats toute forme d’entraide entre travailleurs et, en dernier ressort, de réfréner la lutte de classe. »
(« Les formes actuelles
de la souffrance au travail en système capitaliste »,
op. cit. [voir note 1])
Alors le seul salut qui nous permet non seulement de résister, mais de reprendre l’initiative contre tous les petits Néron (13) de la secte managériale, c’est de nous unir et de répliquer coup pour coup. Il faut que la peur change de camp.
Gérard Bad
août-septembre 2010
Bibliographie
◆ L’Entreprise efficace à l’heure de Swatch et McDonald’s, Guillaume Duval, éd.Syros, 1998.
◆ « Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? », de João Bernardo (13 avril 2008), in Ni ­pa­trie ni frontières n° 25-26.
◆ « Les formes actuelles de la souffrance au travail en système capitaliste », de Laura Fonteyn, Le Cri des travailleurs n° 30, janvier-février 2008 (journal du Groupe Cri).
NOTES
(1) Albert Durieux et Stéphène Jourdain citent dans L’Entreprise barbare (Albin Michel, 1999, p.137) un jugement estimant que le groupe Intermarché pouvait être assimilé à une secte ; la charte des « Mousquetaires de la distribution » exige en effet de ses candidats de privilégier leur entreprise au détriment de leur famille ; un document interne parle à ce sujet de « credo » et de « foi ».# Voir « Les formes actuelles de la souffrance au travail en système capitaliste », par Laura Fonteyn, Le Cri des travailleurs n° 30, janvier-février 2008.
(2) Georges Politzer, Ecrits, 1 : La Philosophie et les Mythes, Editions sociales, 1973.
(3) En août 2010, deux forestiers de l’Office national des forêts (ONF) se sont donnés la mort sur leur lieu de travail, ce qui porte le nombre des suicides dans cet organisme à 17 depuis cinq ans. En cause, selon un communiqué de la CGT, « la dégradation des conditions de travail, la perte de sens du métier et un type de management centré sur l’individu au détriment du collectif ».
(4) Voir « Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? », de João Bernardo (13 avril 2008), in Ni pa­trie ni frontières n° 25-26, dont nous avons rendu compte dans Echanges n° 126 (automne 2008).
(5) Exemple les plates-formes téléphoniques aux Indes et au Maroc.
(6) Voir Restructuration et lutte de classes dans l’industrie mondiale, anthologie d’Echanges, éd. Ni patrie ni frontières, 2010.
(7) En fait il est transféré à la maintenance qui devient un élément sensible du flux tendu.
(8) Les classifications Parodi, du nom de celui qui les a instituées, Alexandre Parodi (1901-1979). Membre du Conseil national de la Résistance, ministre du Travail et de la Sécurité sociale de septembre 1944 à octobre 1945, il participe aux textes fondamentaux relatifs à la Sécurité sociale, aux comités d’entreprise et au statut de l’immigration. Il est à l’origine en 1945 de la classification des ouvriers : manœuvres, ouvriers qualifiés et ouvriers spécialisés.
(9) Le savoir-faire doit être la propriété de l’entreprise et non celle du salarié ou du collectif de travail, telle est la nouvelle doctrine juridicialisée par les employeurs.
(10) Jean Gandois (né en 1930), a été notamment PDG de Sollac, puis de Rhône-Poulenc, puis de Pechiney, puis président du CNPF (de 1994 à 1997) ; il est actuellement vice-président du conseil d’administration de Suez.
(11) « Il faut encore souligner cet aspect important du point de vue économique : comme le profit prend ici purement la forme de l’intérêt, de telles entreprises demeurent possibles si elles rapportent simplement l’intérêt et c’est une des raisons qui empêche la chute du taux général de profit, parce que ces entreprises, où le capital constant est immense par rapport au ­capital variable, n’interviennent pas nécessairement dans l’égalisation du taux général de profit. » (Le Capital, Editions de Moscou t. 3, p 461.)
(12) En mars 1984, 700 000 ouvriers sont dans les rues de Rome contre la remise en cause de l’échelle mobile des salaires.
(14) Néron contraignit Sénèque à se suicider.

Capitalisme et rente foncière (II)

vautour terre2La rente foncière (suite et fin)
Suite de [www.echangesetmouvement.fr/2015/08/capitalisme-et-rente-fonciere-  a-propos-de-laccaparement-des-terres/]

 Ce texte a été publié dans Echanges  n° 137 (été 2011)

Parallèlement à son expansion par ces ­différentes voies dans le monde agraire, le capitalisme le plus industrialisé a bouleversé les techniques d’exploitation, tant par la manipulation des semences, la domination des intrants et un matériel de plus en plus sophistiqué, adapté à chaque production mais coûteux.
Ce bouleversement a concerné d’abord les immenses exploitations agricoles des « pays neufs » où n’existait pas l’obstacle de la rente foncière, celles qui pouvaient utiliser au maximum, avec un rendement inégalé, ce que le développement industriel leur offrait. La pression sur les prix mondiaux contraignit les « vieux pays » à modifier des structures ancestrales pour s’aligner plus ou moins rapidement et plus ou moins intensément sur ces nouvelles techniques d’exploitation du sol : en France le remembrement obligatoire à l’issue de la seconde guerre mondiale aboutit à constituer des unités d’exploitation agricoles cohérentes adaptées à ces techniques d’exploitation.
Tout un ensemble de techniques ont ainsi contribué à réduire le nombre des agriculteurs. Pour rentabiliser le remplacement du capital variable par du matériel de plus en plus complexe, mais coûteux et ne pouvant être amorti que par l’extension de la surface cultivable et la réduction du rôle de la propriété du sol, donc de la rente foncière, un grand nombre d’entre eux furent acculés à la concentration.
L’extrême de cette évolution se trouve dans la culture ou l’élevage « hors sol » où un modeste espace de terre n’est plus qu’un support immobilier (par exemple serres ou stabulation portuaire). Un autre extrême est dans les manipulations génétiques qui, non seulement visent à éliminer également le capital variable (ces dernières manipulations éliminant le binage ou l’aspersion manuelle ou mécanique), mais asservissent l’exploitant aux multinationales de la semence et des produits chimiques. L’extension des cultures industrielles (colza, maïs, soja spécialement cibles des manipulations génétiques) avec des structures de production identiques à ce que nous avons décrit pour la betterave sucrière, permet l’entrée en force des OGM dans un secteur où les résistances n’ont pas le même impact que dans les productions alimentaires, renforçant l’emprise du capital industriel sur l’agriculture. Nous verrons ultérieurement que tout ce processus introduit un ensemble de problèmes divers particulièrement redoutables pour l’agriculture elle-même mais aussi dans son rôle primaire d’entretien de la vie, depuis la stérilisation des sols jusqu’aux pollutions en passant par les mutations génétiques imprévues sur tous les organismes vivants.

Il est difficile de décrire la conjonction de l’ensemble de ces facteurs aussi divers que contraignants pour l’exploitant agricole qui voit sa place, sa fonction et le rôle de la propriété, la rente foncière s’amenuiser devant l’irruption et la domination par toutes les voies possibles du capital industriel et financier dans le processus de production. Comme pour n’importe quelle entreprise capitaliste qu’est devenue en fait, malgré ses spécificités, la production agricole, le crédit s’est imposé dans le processus : il est d’autant plus nécessaire que dans la plupart des pays sous climat tempéré et pour bien des produits, le cycle de production est annuel, soumis aux aléas climatiques, et qu’à un revenu annuel ­variable correspond un flux constant des dépenses.

Parfois le changement d’utilisation de la terre peut se faire de telle sorte que le produit net augmente, alors que l’ensemble des éléments concourant à la production diminuent – par exemple en cas de conversion de terres cultivées en pâturages consacrés à l’élevage. C’est une conséquence des particularités de la rente foncière et le seul exemple dans le capitalisme d’une telle situation où la diminution des éléments globaux concourant à une production entraîne une augmentation de la production. Tout dépend en fait de la situation respective des marchés pour chacune des productions considérées. Mais la rente foncière permet effectivement de telles conversions d’une année sur l’autre. L’entrée massive du capital, comme on le voit aujourd’hui, permet des adaptations faciles au marché augmentant la rentabilité des capitaux investis en modifiant la nature des cultures en fonction des perspectives de rentabilité. On peut assister aussi à des effets pervers sur cette rentabilité des mesures prises dans le cadre national pour garantir un approvisionnement aux nationaux : en Argentine de telles mesures d’interdiction des exportations de blé en 2007-2008 a faussé le mécanisme des prix de telle façon que tout le secteur agricole s’est converti au soja, plus rémunérateur, et que la production de blé est tombée au plus bas depuis un siècle, obérant même l’approvisionnement national.

Ce que nous venons de décrire vaut pour l’ensemble des pays industrialisés, bien que d’une manière inégale. Les politiques agricoles nationales peuvent encourager ou freiner l’adaptation des processus agricoles au mode de production capitaliste. Mais, presque les deux tiers de la population agricole mondiale (plus de 2 milliards de personnes) ne sont encore dans ce mode de production que marginalement pour l’écoulement des surplus ou de la production totale sur le marché ou par l’utilisation de matériel ou d’intrants. C’est dire si le capital a encore un champ énorme d’expansion dans ce domaine.
UNE NOUVELLE FORME D’ACCAPAREMENT ?
Se trouve-t-on devant une nouvelle forme d’accaparement de la rente foncière ? Pour répondre à une telle question, il ne faut pas se cantonner à ce phénomène médiatique récent (qui ignore souvent que cet accaparement existe depuis longtemps sous d’autres formes) mais à ce qu’est aujourd’hui l’agriculture sur le plan mondial. Quelle que soit la forme qu’elle peut prendre aujourd’hui (mode de production capitaliste totalement intégré, ou ce qui subsiste de l’auto consommation ou toutes les étapes intermédiaires), l’agriculture fondamentalement et essentiellement reste dévolue à la survie humaine, la reproduction de la force de travail dans ce mode de production capitaliste global ne venant qu’en seconde position.
D’un côté, ainsi que le souligne cette médiatisation de l’accaparement des terres, le capital poursuit l’intégration totale du procès de production agricole avec des investissements tous azimuts : rente foncière, utilisation maximale des semences sélectionnées y compris OGM, utilisation maximale des intrants, mécanisation maximale des matériels d’exploitation et de stockage avec une productivité en terme capitalistes sans égale, conversion des productions vers des cultures industrielles plus rentables au détriment des productions alimentaires
Mais ce faisant, c’est l’illustration de ce que Marx constatait déjà : « L’agriculture rationnelle est incompatible avec le système capitaliste… Dans l’agriculture moderne… l’accroissement de la productivité et le rendement supérieur s’achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail… chaque progrès de l’art d’accroître sa fertilité, pour un temps un progrès, la ruine dans ses ressources durables de fertilité. » Si Marx faisait une telle constatation, c’est qu’en son temps, cette appropriation des terres par le capital existait déjà ; elle s’est développée jusqu’à aujourd’hui sous différentes formes.
Le colonialisme en offrait déjà de nombreux exemples dans toutes les contrées où il s’était implanté ; le système soviétique des sovkhozes et des kolkhozes se voulait une copie de la grande exploitation américaine qui s’était développée d’une manière accélérée dans la crise de 1929. Tous ces différents systèmes procédaient d’un concept identique de cette domination totale du capital contrôlant la totalité du procès de production agricole et d’intégration de la rente foncière dans le procès de production capitaliste.
Mais ce contrôle du capital s’est encore souvent renforcé par des liens en amont de la production avec l’articulation semences-engrais-pesticides et en aval par les industries utilisatrices de cette production. Cela existait déjà dans le système colonial ou semi-colonial par exemple dans les plantations possédées par un utilisateur industriel d’une monoproduction (plantation d’hévéas ou d’agrumes) et perdure dans le monde moderne. On peut mesurer les deux ordres de conséquences ainsi relevés dans le monde d’aujourd’hui. Dans ces exploitations modèles il suffit de quatre hommes pour exploiter 1 000 ha de terres : les paysans évincés voient détruire leurs capacités de survie et vont grossir les déracinés de toutes les cités du monde entraînant d’insurmontables problèmes sociaux.
Dans cette destruction de la force de travail, on peut ajouter le fait que dans les pays pauvres ainsi envahis, la faiblesse ou l’inexistence d’une réglementation du travail fait que les travailleurs plus ou moins esclaves embauchés par les accapareurs sont souvent victimes de pollutions occasionnant de très graves problèmes de santé par l’usage sans précautions de tous les intrants dont l’utilisation est souvent interdite dans les pays développés. Une autre forme tout aussi vicieuse de l’élimination des paysans pauvres se fait par l’introduction de semences hybrides qui par leur résistance à certains insectes leur donne un champ libre de reproduction qui va ravager les paysans ayant conservé les semences traditionnelles et les ruine. Parallèlement, l’épuisement des terres par des pratiques culturales intensives fait que dans les pays sous-développés deux milliards d’hectares subissent la désertification et que 41 % du restant en sont menacés (ceci sans tenir compte des conséquences des variations climatiques dues à l’industrialisation forcenée). On assiste ainsi par des effets ­divers sinon à la destruction de la rente foncière du moins à son amenuisement, ce qui n’est pas sans conséquence sur la rente différentielle.
L’épuisement des sols par une culture intensive et plus encore par la monoculture s’est doublé plus récemment de toutes les formes de pollution dues à l’utilisation d’intrants et dernièrement à l’introduction à grande échelle des OGM. Ainsi est apparu aux Etats-Unis un phénomène de mutations de certaines « mauvaises herbes » qui remettent en cause toute la conception de cette agriculture moderne. Sans parler des conséquences sur la biodiversité et sur les processus agricoles naturels eux-mêmes (comme la mortalité des abeilles agents de pollinisation des espèces cultivées) et sans parler de l’impact sur l’agriculture des variations climatiques dues à l’expansion industrielle du capital. On n’en finirait pas d’énumérer les effets boomerang de l’agriculture intensive. A terme cela signifie une quasi-destruction de la rente foncière avec la destruction de la capacité de production du sol, dont l’appropriation s’était faite sous le signe du progrès.
Un aspect encore plus pernicieux de cette intrusion des capitalismes dominants du secteur industriel ne touche pas directement la question de la rente : c’est l’accaparement du produit à une échelle mondiale en vue de sa transformation industrielle : la conversion du maïs en éthanol substitut des carburants fossiles fait que le secteur pétrolier absorbe des quantités toujours plus importantes de cette production agricole (aux Etats-Unis, 5% des récoltes actuellement), encourageant cette production (notamment OGM) aux dépens des autres cultures. Là aussi, on peut assister, par-delà la déstabilisation d’un ­marché et des pratiques culturales, à un rush sur les terres pour répondre à des problèmes d’approvisionnement et de coûts (où l’on retrouverait l’incorporation de la rente foncière).
D’un autre côté, si les deux tiers de la population agricole mondiale ne participent pas à cette domination directe par le capital de tout le procès de production agricole, cela ne signifie pas pour autant que, comme nous l’avons évoqué ci-dessus, ils restent hors du circuit capitaliste et la mise des surplus sur le marché n’en est qu’un aspect. Pour l’essentiel cette situation concerne l’Inde et la Chine ; ce ne sont pas tant les résistances à l’accaparement des terres et de la rente foncière pour la capitalisation de l’agriculture, ou l’industrialisation, ou l’urbanisation qui introduisent des données qui peuvent contrer ce gigantisme dans le mode de production capitaliste appliqué à l’agriculture.

Ce ne sont pas les méfaits qui contraignent (aussi bien au niveau national que mondialement) à envisager une autre forme d’introduction de la petite propriété foncière dans le mode de production capitaliste : l’insoluble déstabilisation sociale et la destruction des sols et des équilibres biologiques. Cette situation ne se pose pas seulement en Chine ou en Inde, car même dans les pays industrialisés, pour paraphraser une étude récente : « L’avenir de l’agriculture… passe par l’agriculture de précision autrement dit une gestion précise en lieu et en temps, selon les terroirs, de l’eau, des intrants qui ne peut être menée que sur de petites exploitations (1). » Elle ne signifierait pas pour autant la sortie du mode de production capitaliste, mais son intégration dans un autre mode de fonctionnement qui impliquerait une répartition différente de la rente foncière.
Quel meilleur exemple de cette pénétration du capital par le canal des structures agricoles existantes que celui de l’Afrique où de bons apôtres prétendent apporter la suffisance alimentaire en fustigeant la pénétration du grand capital réalisé par des acquisitions ou location d’immenses espaces excluant les paysans locaux.
En septembre 2010, s’est tenue au Ghana une conférence des chefs d’Etat africains sous l’égide de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) dans la foulée d’un rapport établi par 400 agronomes dans une évaluation internationale des sciences et des techniques agricoles au service du développement. Le but est de soutenir les petits paysans afin qu’ils puissent produire suffisamment pour nourrir la population africaine. Ce soutien passe par la fourniture avec le soutien des Etats de semences, d’engrais et de matériel agricole comme ce fut le cas lors de la « révolution verte ». L’élément moteur de cette politique AGRA est soutenu par les fondations Rockefeller, Melinda et Bill Gates qui tous soutiennent les OGM (la fondation Gates vient d’investir 23 millions d’euros dans Monsanto).
On peut voir le sens de cette intervention de soutien aux petits paysans qui met au jour un conflit autour de la rente foncière entre le secteur industriel des intrants agricoles et celui de la commercialisation et de la spéculation (2).
Un exemple de cette orientation est donnée par ce qui se passe aujourd’hui au Burkina Faso, pays dans lequel 70 % des agriculteurs sont de petits propriétaires qui assurent 40 % du PIB et forment 80 % du revenu de la population. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) s’est mêlée d’y « préserver » cette agriculture en proposant des schémas de « développement ».
Nous citons : « Avant, l’agriculture n’était pour beaucoup qu’un moyen de ­subsistance, maintenant nous faisons du commerce et cela motive les gens à développer leurs production, à se professionnaliser », et : « Les paysans sortant de l’agriculture de subsistance sont appelés à jouer un rôle important dans la commercialisation de leurs excédents. » En amont, cela favorise un appui technique et financier (achat en commun d’intrants, de matériel…). Sous couvert d’abandonner par exemple la monoculture du coton ruinée par la concurrence internationale, culture « capitaliste » par excellence, et de se consacrer à une culture utilitaire nationalement (satisfaire les besoins alimentaires de la population), on aboutit à une autre forme d’intégration dans le circuit capitaliste. Une autre forme de dérivation de la rente foncière avec la même dépendance d’approvisionnement de l’ensemble des apports techniques du capital industriel (3).
On touche ici une question qui ne concerne pas seulement l’agriculture mais l’ensemble du système capitaliste : tant que la baisse du taux de profit n’est pas enrayée d’une manière ou d’une autre, le capital poursuivra sa marche inexorable d’une part dans des concentrations et l’extension dans les espaces économiques où il peut penser tirer un taux de plus-value maximum, d’autre part dans des spéculations dans tout secteur pouvant se prêter à cette activité. On voit difficilement comment le double mouvement :

1) spéculation engendrant la recherche de sécurité d’approvisionnements

2) extension dans des secteurs où la reprise totale ou partielle de la rente foncière peut être une voie pour le rétablissement du taux de profit
pourrait, dans une même convergence, stopper ou réduire l’accaparement des terres par le capital dans ses formes les plus globales, qui se poursuit depuis le développement du capitalisme, et est ainsi entré dans une nouvelle phase .
Au terme de cet article, une autre question surgit : quelles sont les résistances à cette invasion du capital dans tous les stades du procès de production dans l’agriculture ? On se trouve ici devant toute une panoplie de luttes ouvertes et de tentatives d’en pallier certaines conséquences tant dans la production que dans la consommation.

Cette résistance peut se voir aussi bien dans les luttes diverses dans le monde des paysans pour la terre que dans la promotion des produits bios, en passant par les luttes anti-OGM et différents systèmes de coopération producteurs-consommateurs. Comment ces luttes se développent-elles, quelle est leur efficacité et, surtout, peuvent-elles se relier entre elles et éventuellement peuvent-elles se rattacher aux luttes mondiales de tous les exploités du capital ?

H. S.

NOTES

(1) Voir un entretien (du  14 octobre 2008) de la mission Agrobiosciences avec Claude Aubert, directeur de recherches à l’INRA, sur la réforme foncière en Chine ([http://www.agrobiosciences.org/article. php3?id_article=2508]) ; il y analyse les conséquences de la réforme du régime foncier autorisant les paysans à transmettre le droit d’usage du sol qui reste propriété collective. Les dirigeants espèrent qu’il en résultera une concentration dans l’exploitation des terres et une hausse de la productivité, du revenu des paysans et de la production globale, ce qui est contesté par l’auteur. En fait la question de la terre reste entre les mains des potentats locaux du parti qui se soucient plus de leurs propres intérêts et de ceux des patrons locaux qui leur sont liés. De nombreux conflits ont surgi dans la période récente dans des transferts de terres arables pour le développement urbain ou industriel, une dépossession des paysans utilisateurs. Des incidents similaires ont éclaté également en Inde. Les politiques à la remorque du grand capital expliquent souvent que la pénétration dans le domaine agricole pour une monoculture intensive serait largement supérieure question productivité à la petite exploitation.
Le rapport d’Oxfam Growing a better future (4 juin 2011 – [www.oxfam.org/grow]) démontre au contraire que si l’on fait intervenir tous les facteurs présents et à venir, avec les mêmes moyens utilisés par les grandes exploitations, la productivité des petites exploitations est supérieure à celle de grandes unités.

(2) Voir Le Monde du 4 septembre 2010  : « L’agriculture africaine veut faire sa révolution verte » et du 29 juin 2010 : « Les acquisitions de terres agricoles peuvent être bénéfiques pour les investisseurs sans nuire aux paysans. »
(3) Le Monde du 16 octobre 2010 : « Au Burkina Faso, les paysans reprennent espoir. »

 

Capitalisme et rente foncière (Iére partie).

vautour terre2Ce texte est paru dans Echanges n° 137 (été 2011).

A propos de l’ accaparement des terres

Dans un monde capitaliste dominé par la technique et par la place privilégiée donnée à l’industrie, dans nos sociétés « évoluées » où la part des revenus consacrée à l’alimentation s’est considérablement amenuisée, l’agriculture – c’est-à-dire l’exploitation du sol – est souvent reléguée au second plan. Bien sûr il n’en est pas de même lorsque l’on descend dans l’échelle économique des Etats pour arriver aux plus pauvres. Dans les pays « riches », on ne parle d’agriculture qu’occasionnellement, à propos de catastrophes naturelles (comme la sécheresse par exemple) ou lors des réactions paysannes aux effets de l’intrusion industrielle ou de la concurrence commerciale – ou encore lors de polémiques sur les questions plus générales liées à l’évolution du capitalisme, comme l’effet de serre ou les manipulations génétiques ou encore, mais seulement de temps à autre, lorsque des « insurrections de la faim » prennent une dimension suffisante pour briser le mur du silence médiatique. Mais les problèmes liés à l’utilisation du sol sont rarement abordés dans leur globalité, alors qu’ils sont le cœur même de la survie de l’humanité, même si cela ne semble faire qu’une partie peu importante de notre quotidien. En traitant du problème limité et largement médiatisé de l’accaparement actuel des terres par le capital, nous allons tenter d’aborder cette globalité sans avoir la prétention d’en faire une analyse exhaustive, mais avec l’espoir d’en faire un sujet de débat.

Lors des « émeutes de la faim » de 2007-2008, nous avions estimé (voir Echanges nos 124 [http://www.mondialisme.org/spip.php?article1243] et 125 [http://www.mondialisme.org/spip.php?article1194], printemps et été 2008) que la hausse du prix des matières premières (en premier lieu de l’ensemble des produits alimentaires) ayant déclenché ces émeutes n’était pas due à une limitation des ressources naturelles, mais à la crise générale de l’accumulation capitaliste (la baisse du taux de profit) : il s’agissait d’une nouvelle bulle spéculative de capitaux à la recherche de profits à court terme (1).
A la suite du krach de 1929, le gouvernement des Etats-Unis avait établi une régulation pour limiter l’effet des spéculations sur les produits alimentaires. A partir de 1990, cette régulation fut peu à peu écartée, sous la pression des banques et autres établissements financiers ou commerciaux œuvrant dans ce secteur spécifique avec des formules de plus en plus sophistiquées permettant toutes sortes de manipulations. On retrouve ici le même mouvement du capital qui, à la recherche de profits spéculatifs, fit sauter les frontières entre banques de dépôts et banques d’affaires (2).
En fait, la spéculation sur les marchés des matières premières alimentaires s’est amplifiée dès 2003 ; entre 2003 et 2008, cette spéculation sur les produits alimentaires de base est passée de 1,3 milliard de dollars à 317 milliards, concurremment avec d’autres bulles spéculatives dans lesquelles une masse énorme de capitaux recherchent à tout prix une rentabilité que la baisse du taux de profit dans la production ne leur procure plus. Mais il y a aussi une autre cause à cette envolée des prix et à la spéculation, tant sur les produits que sur les terres ; c’est le développement des cultures industrielles (maïs, canne à sucre, betterave sucrière, huile de palme, tous substituts des carburants dérivés du pétrole) portées par des politiques nationales ou les capitaux énormes du secteur de l’énergie.
Cette situation spéculative n’a pas disparu. Au contraire. Après un calme relatif, elle s’est diversifiée. D’une part, s’agissant de produits alimentaires, élément primordial pour la reproduction de la force de travail, les Etats ont pris tout un ensemble de mesures tendant, soit à protéger leurs propres ressources (notamment par des embargos), soit à s’assurer des approvisionnements réguliers à des prix le plus bas possible (souvent abaissés par des subventions intérieures). Le maintien à l’intérieur d’un Etat d’un approvisionnement minimal à un prix minimal est à la fois une garantie de paix sociale et de maintien d’un bas coût relatif de la force de travail.
Cela a toujours été une des politiques dans la concurrence capitaliste : dans chaque entité nationale, fournir au prolétariat au prix le plus bas le minimum alimentaire nécessaire pour réduire le coût de la force de travail (3).

En octobre 2008, la révélation d’un projet de location à long terme (à l’instigation du gouvernement sud-coréen) par la société Madagascar Future Enterprise, filiale du groupe coréen Daewoo Logistics Corporation, de 1 300 000 ha de terres de cette île (presque la moitié de toutes les terres arables) déchaîna toute une série de campagnes médiatiques, même si la situation politique instable de l’île laissait quelques doutes sur la réalisation de cette mainmise, une concentration nouvelle de l’appropriation des terres destinée à garantir finalement paix sociale et bas coûts de production coréens.
Dans la foulée, d’autres révélations du même genre suivirent et le flot des accaparements de terres arables à grande échelle n’a cessé de couler ; parmi ceux qui ont été révélés (et qui ne sont sans doute que la partie émergée de l’iceberg car le menu fretin échappe à toute publicité), citons :
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– au Mali, l’Office du Niger, création du colonialisme des années 1930, prévoit en 2010 la mise en œuvre de milliers d’hectares ; 360 000 au profit d’investisseurs étrangers contre 9 000 pour les paysans tchadiens, la plus grosse part allant à la Libye (100 000 ha loués pour trente ans renouvelables à la société Malibya, pour fournir du riz à la population libyenne). Cet investissement entraîne l’éviction des paysans maliens et pour ceux qui y échappent le problème de l’eau garantie prioritairement aux accapareurs. Dans la situation présente de la Libye on ne sait trop ce que deviendra ce projet ; mais, quels que soient les dirigeants du pays, le problème subsistera ;
– à Madagascar, Daewoo n’est pas le seul accapareur : un sous-traitant de l’Etat indien, Varum, propose aux paysans de leur louer leurs terres pour cinquante ans contre le versement de 30 % de la récolte, avec une promesse d’embauche. Une forme moderne du métayage ;
– l’Arabie Saoudite, qui s’était lancée dans l’ambitieuse idée d’être autosuffisante en blé en irriguant le désert, doit l’abandonner pour rechercher à travers le monde des terres agricoles à investir. Et explore pour ce faire le Sénégal, le Soudan, le Mali et l’Ethiopie. En Papouasie (Indonésie) 1 million d’hectares ont été offerts à l’Arabie Saoudite pour la culture des céréales. L’ampleur de ces opérations semble dépasser la simple recherche d’approvisionnements vers des buts spéculatifs ;
– en Russie, Hyundai loue 50 000 ha pour cultiver du maïs et du soja destinés à l’alimentation animale. Une Russie qui, pour attirer lesdits investisseurs, a autorisé en septembre 2008 les étrangers à acquérir des terres. La tendance, en cours de réalisation, est de transférer ce qui reste des fermes collectives d’antan ou propriétés de l’Etat russe en grandes fermes privées réalisant des économies d’échelle.

Parmi les plus actifs sur le marché actuel de la terre arable dans le monde, on trouve les Emirats arabes, la Corée du Sud, le Japon, la Chine. Avec des motivations diverses, depuis la garantie d’approvisionnement alimentaire jusqu’à la recherche de matière première industrielle, ces pays disposent de réserves financières suffisantes non seulement pour s’approprier la rente foncière mais pour assurer la fourniture du matériel nécessaire à une exploitation moderne à grande échelle. Parmi les victimes de ces prédateurs, on trouve toute l’Amérique latine mais aussi les Etats-Unis, les ex-pays soviétiques où le démantèlement des exploitations étatiques ou collectives offre un champ vierge et bien adapté de pénétration, le Sud-Est asiatique et la quasi-totalité des pays d’Afrique, là où la faiblesse et la corruption du pouvoir politique facilite les acquisitions et la dépossession des petits paysans exploitants souvent sans droits, d’usage ancestral mais mal défini.
Mais il n’y a pas que les Etats qui cherchent à acheter des terres pour garantir leurs approvisionnements en nourriture. Deux catégories de spéculateurs sont entrés également dans la compétition : d’un côté les fonds de pension, les banques et les fameux fonds spéculatifs « hedge funds » (4) (on cite Citadel Capital et Goldman Sachs qui ont acheté ou loué des dizaines de millions d’hectares de par le monde). Depuis 2006, 30 millions d’hectares, dont rien qu’en 2008, 8 millions d’hectares,  sont passées ainsi aux mains des « investisseurs » mondiaux (le Brésil en compte 5 millions depuis 2000 ; à titre de comparaison, la France compte 60 millions d’hectares de terres exploitées). Pour la seule année 2009, c’est cette dernière superficie qui a été achetée ou louée par des investisseurs étrangers dans les pays en développement. Cette concentration de l’exploitation des terres se fait aux dépens des 4 milliards de ruraux qui produisent l’essentiel de la nourriture On doit néanmoins relativiser cette tendance qui ne concerne depuis 2006 que 1 % des terres cultivées au niveau mondial ; par contre le champ possible d’extension de ce mouvement pourrait atteindre une grande dimension, du fait que les terres exploitables non mises en culture représentent 2,7 milliards d’hectares, dont même pas 1 % seraient ainsi ­accaparées.
D’un autre côté, un aspect plus important de cet accaparement des terres vient de l’entrée directe de l’agrobusiness parmi les propriétaires, à la fois pour garantir la source de son approvisionnement en matières premières et pour s’approprier ce faisant la rente foncière et maximiser ses profits, ne négligeant pas au passage les profits spéculatifs. Il est difficile dans ces énormes conglomérats d’évaluer la part des producteurs, de l’industrie alimentaire, des financiers : les simples coopératives agricoles se hissent, en intégrant des activités multiples en aval, au niveau de firmes industrielles ; de simples négociants en céréales parviennent aussi au niveau mondial en intégrant en aval les industries de transformation et en amont en acquérant des terres ; les industriels de la transformation des produits agricoles se développent en multinationales en remontant en amont jusqu’au même accaparement des terres. Quelques exemples parmi bien d’autres :
– créée en 2007, Agrogeneration fait son beurre des terres des ex-kolkhozes ukrainiens, avec déjà 20 000 ha exploités et un projet d’y ajouter 100 000 ha ;
– la Patagonie, déjà mise en coupe réglée par les multinationales de la viande, connaît un regain d’intérêt ; 10 % de son territoire sont aux mains d’investisseurs étrangers. En fait, c’est toute l’Amérique latine qui voit une expansion considérable des latifundia vers des cultures industrielles qui, souvent par la violence, éliminent les paysans et/ou les transforment en esclaves modernes (5) ;
– les terres du Mozambique, propriété de l’Etat, sont cultivées sans titres d’usage par 98 % des paysans ; une bonne part de ces terres sont en friche et Energem Biofuel Ltd, filiale du groupe canadien Eneergem, s’est implanté dans le sud du pays pour cultiver 60 000 de jatropha, une plante dont les graines oléagineuses sont utilisées comme biocarburant. La firme a poussé les paysans à abandonner leur droit d’usage et en emploie 500, payés 44 euros par mois. Le pays, qui a connu des émeutes de la faim encore récemment, manque cruellement de nourriture ;
– en avril 2011, la compagnie paraétatique chinoise Sauchi Hopefull a conclu un accord avec la fédération agricole de l’Etat de Goias au Brésil, pour développer et moderniser la culture du soja, dont elle achète déjà là 6 millions de tonnes. Si l’accord assure une sécurité d’approvisionnement à la Chine, qui de fait contrôlera toute la chaîne de production, il permet au Brésil d’échapper aux géants de l’agroindustrie, l’américain Cargill et le britannique Archer Daniels Midland ;
– au Mali, 100 000 ha ont été acquis par un pool de 22 investisseurs qui ont dépossédé 112 000 petits paysans et leur famille (près d’un million d’habitants en vivant au total) en « créant » en contrepartie 1 000 emplois d’esclaves agricoles (Le Monde du 10 juin 2011 : « Les fonds d’investissement participent à la ruée vers l’Afrique »)
La crise mondiale, dont les éléments que nous venons de développer peuvent être expliqués par la même cause, la baisse du taux de profit, a non seulement accentué les conséquences de cet accaparement des terres quelle qu’en soit l’origine, mais a favorisé une concentration dans tout le circuit de production, de transformation et de commercialisation des produits de la terre. La conséquence ultime en a été un accaparement encore plus étendu des terres. En fait, cet accaparement par les Etats hors de leur sphère nationale n’est qu’un autre aspect d’un mouvement général d’appropriation par le capital (sous ses différentes formes capitalisme libéral ou d’Etat) d’un moyen de production spécifique (6).
Comme dans les autres secteurs du développement industriel causant de multiples pollutions, l’industrialisation de l’agriculture conduit à un rendement décroissant, tant par l’épuisement des sols dû aux monocultures étendues que par des effets (prévisibles) des manipulations génétiques. Ce rendement décroissant fait que les investissements dans l’agrobusiness sont d’une rentabilité à court terme et de plus aléatoire, simplement par l’effet des conditions climatiques. Les géants de l’agrobusiness tentent de pallier ces effets climatiques en diversifiant leurs sources de production sur l’ensemble du globe, ce qui les rend tributaires de la logistique des transports (qu’ils tentent aussi de contrôler). On se trouve ainsi, partant d’un problème simple, la croissance d’une plante, devant un enchevêtrement complexe de causes et de conséquences concentré sur la notion du profit. Ce n’est pas un des moindres paradoxes de la situation actuelle du capitalisme, pris dans la nécessité de base de nourrir avec un minimum l’ensemble de la population mondiale, d’un côté détruisant un équilibre naturel et sa rentabilité par une utilisation intensive de la production du sous-sol, partie de la rente foncière que nous avons laissée de côté (une sorte de réserve d’énergie accumulée par les plantes au cours des temps), et de l’autre tentant d’en pallier les effets sur cette rentabilité par une sorte de fuite en avant dans des technologies nouvelles sources de nouveaux profits (depuis les manipulations génétiques jusqu’à la rationalisation dans l’utilisation de l’eau) (7). Cette fuite en avant entraîne elle-même des conséquences imprévisibles dont personne ne mesure l’impact (8).
Dans l’immédiat, l’impact est social à la fois par l’effet de cet accaparement des terres et par l’imprévisible instabilité du prix de la nourriture, les conflits autour de l’approvisionnement en eau (l’agriculture mondiale utilise 70 % des ressources en eau), la vulnérabilité des plus pauvres à la sécheresse ou aux inondations, symptômes isolés d’une crise globale autour de la production agricole qui peu à peu devient permanente, l’impact des changements climatiques et des mesures qui pourraient être prises pour y pallier étant plus marqué en Afrique, en Amérique Centrale et du Sud (9).
La médiatisation de cette irruption quelque peu brutale du grand capital dans des structures agricoles encore archaïques a déclenché une autre tempête médiatique autour d’un prétendu « néo-colonialisme », comme s’il s’agissait d’un phénomène similaire à ce que l’on a connu dans le passé, mais quand même présentant des traits spécifiques. S’il est certain que cette ruée récente sur les terres arables mondiales a été déclenchée par les mouvements spéculatifs dont nous avons parlé, elle s’inscrit néanmoins dans un processus qui dure depuis des siècles avec l’affirmation du capital, d’un capital qui envahit tous les espaces où existe des perspectives de profit, de réalisation d’une plus-value. Cela s’est fait et se fait encore sous nos yeux par une multitude de canaux dont les « bonnes raisons » ne sont souvent que la couverture d’une intégration toujours plus grande d’un secteur qui a souvent été à la traîne dans le développement du capital. C’est pour cela que nous pensons qu’il faut remonter aux sources pour voir la signification du mouvement présent autour de l’accaparement des terres.
Considérations générales  :
La genèse de la propriété foncière

La terre est la nourricière de tout le monde vivant, un monde qui en est entièrement issu. Tous les éléments de cette terre, sol, eau, air contribuent à la vie de tout élément vivant, en même temps que tout ce qui vient du cosmos et sans lequel tout ce vivant n’aurait pu naître et se développer.
Chaque espèce vivante puise dans un environnement de quoi croître et se reproduire. Cet environnement définit un espace dans lequel elle trouve des conditions favorables à sa survie et à la perpétuation de l’espèce. Si cet espace ne convient pas à ces fonctions, elle se déplace pour trouver ces conditions favorables, sinon elle est condamnée à dépérir, à disparaître en tant qu’espèce.
Il est difficile de définir comment, pour certaines espèces, cet environnement propice à ces fonctions – vivre et se reproduire – a pu déterminer un territoire que cette espèce cherche à protéger non seulement contre ses prédateurs mais aussi éventuellement contre ceux de la même espèce ou d’espèces voisines qui risquent de perturber la perpétuation des individus peuplant ce territoire.
On ne sait guère, pour nombre d’espèces, comment existe et fonctionne cette notion de territoire, mais elle a souvent été observée chez les espèces dites « supérieures ». La prétention de l’espèce humaine d’être le terme ultime de la chaîne du vivant se traduit par l’affirmation d’une domination sur tout ce qui existe sur la terre et même éventuellement dans le cosmos (le terme « conquête de l’espace » est symptomatique de cette prétention dominatrice).
Considérant l’espèce humaine, cette notion de territoire affirmée par un seul être ou tout un groupe n’est pas absente des comportements : les humains affirment être détenteurs d’un espace défini par des droits et des règles.
Il est pourtant possible que dans des temps reculés, les êtres humains tout comme les animaux « supérieurs » vivant de la prédation (cueillette, chasse, pêche) aient dû délimiter un territoire qui pouvait leur assurer survie et reproduction. Mais cette utilisation de ce que le sol pouvait pourvoir n’était pas défini comme un droit, mais comme un usage qui pouvait être privatif. Lorsque cette possibilité d’usage ne correspondait pas à ce que l’on en attendait, on cherchait ailleurs un espace plus favorable. Ces « migrations » pouvaient avoir des causes diverses et n’étaient sans doute pas le plus souvent le résultat d’une décision entraînant un départ soudain. Entre autres causes, les variations climatiques, l’accroissement de la population, l’intrusion d’autres groupes de la même espèce poussés par ces mêmes causes, faisaient que ces mutations étaient progressives et pouvaient se dérouler sur de grandes périodes de temps.
Toutes proportions gardées et malgré les différences de situations, ce sont les mêmes raisons qui commandent les migrations d’aujourd’hui et les problèmes autour de la terre ; mais évidemment elles ont un tout autre caractère et d’autres conséquences. En ces temps reculés, sauf en cas d’occupation de terres vierges, ces migrations s’accompagnaient vraisemblablement de violence dans la conquête ou la défense de territoires. Même antérieurement à la culture ou l’élevage, il y avait également des migrations liées aux migrations animales ou végétales saisonnières ou autres. On peut observer qu’aujourd’hui, sous d’autres formes, les mêmes évolutions et les mêmes problèmes existent.
Il est difficile de dire à quel moment les êtres humains ont tenté de pallier les aléas climatiques en pratiquant culture et élevage de produits qu’ils récoltaient, chassaient ou pêchaient dans une reproduction naturelle. C’est-à-dire comment ils ont acquis une certaine maîtrise des processus naturels, ce qui présida vraisemblablement à la naissance de l’idéologie de la supériorité de l’être humain sur toutes les autres espèces et à celle de la possibilité de maîtriser la nature, en d’autres termes l’idéologie du progrès.
Tout comme il y avait déjà ce double nomadisme – la migration vers des terres plus nourricières ou à la suite des espèces migrants suivant les saisons ou les climats, les cultures ou l’élevage procédèrent vraisemblablement d’une version similaire du nomadisme causée par exemple par la recherche de pâturages ou de remplacement de terres épuisées (on peut en voir des exemples encore de nos jours).
Il est tout autant difficile de dire à partir de quel moment et dans quelles conditions ce nomadisme s’est transformé en sédentarisation, certainement liée à tout un ensemble d’innovations permettant de pallier les inconvénients de la culture ou de l’élevage nomades (par exemple drainage ou irrigation, amendements ou engrais naturels). Bien que cela ait dû se faire sur une longue période de temps et dans une cohabitation concurrentielle avec le nomadisme.
Quoiqu’il en soit, cette sédentarisation introduisait plusieurs problèmes :
– l’affirmation d’un droit d’usage d’autant plus identifié par rapport à une partie délimitée du sol que c’était celui que l’on avait travaillé, amélioré (irrigation , drainage, amendement) ;
– un conflit avec la partie nomade subsistante, polarisé dans des désaccords entre les éleveurs de troupeaux nomades et les sédentaires leur interdisant le passage sur « leur » terre. Les communaux de pacage, les forêts communales, les chasses non réservées sur ces parties communes, etc., témoignent de la persistance de cette notion que la terre appartient à tous. Des résurgences de ce communalisme ont pu apparaître pour de brèves périodes récentes en Russie ou en Chine, dans des survivances ou expérimentations limitées.
Un peu partout le conflit sédentaires-nomades fut résolu par l’affirmation juridique d’un droit de propriété de fractions du sol, et il a cessé pratiquement de jouer un rôle significatif.
Par contre, parallèlement à ce conflit relatif à l’usage nomade ou permanent du sol, se sont développées différentes formes d’appropriation faisant de la terre un moyen de production, l’appropriation individuelle du sol garantissant l’appropriation du produit de sa mise en valeur. Cette appropriation était la résultante du concours entre le droit d’usage de la portion de sol définie juridiquement et le travail effectué pour avoir ce produit, travail qui s’accomplissait par l’utilisation d’outils même rudimentaires.
Avant même le développement du capitalisme et son intrusion dans le domaine de la production agricole, les éléments qui se dégageaient de l’ensemble du procès de production agricole pouvaient se différencier en :
– la propriété du sol ;
– l’exploitation du sol c’est-à-dire son usage ;
– l’utilisation de techniques de production ;
– l’utilisation des produits.
Si l’agriculture (et ce qui subsiste des utilisations primitives des produits naturels du sol) reste essentielle pour la satisfaction des besoins humains de survie et de reproduction, la propriété du sol a engendré d’autres activités comme moyens de production, celle du sous-sol, celle de l’implantation d’une multiplicité d’installations immobilières. L’eau et l’air ont fait également l’objet d’appropriations complémentaires pour des utilisations spécifiques (où l’on retrouve également des utilisations communautaires) dont les limitations sont liées à l’appropriation du sol.
La rente foncière

Recherchant le sens présent de l’accaparement des terres fertiles par les multinationales ou des Etats, nous n’aborderons ici que la question de la rente foncière (voir encadré p. 52) dans la production agricole.
Nous devons d’abord souligner qu’avec des caractéristiques propres, variables suivant les pays, l’agriculture participe au mode de production capitaliste, même lorsque cette participation reste encore marginale. Cette intégration est parallèle au développement industriel mais, en raison des spécificités de la production agricole (l’une d’elles, essentielle, est l’existence de la rente foncière), son développement a toujours été historiquement en décalage avec ce développement industriel, bien que de plus en plus cette intégration signifie aussi une interconnexion étroite entre deux mondes, industriel et agricole, de moins en moins séparés et participant d’un même développement global et mondial et en subissant les mêmes aléas.
Comme nous l’avons souligné au début de cet exposé, dans toutes les périodes historiques, la terre, quel que soit son mode de faire-valoir, est « donnée » dans le sens qu’elle existe telle quelle avec ses propres spécificités là où elle se situe dans sa composition et son environnement climatique. Elle est « disponible » pour être utilisée par toutes les espèces vivantes, la chaîne du vivant étant sa production naturelle, l’espèce humaine disposant éventuellement de tous les éléments de cette chaîne pour sa survie. Elle n’en dispose jamais sans un effort physique et/ou mental plus ou moins important en utilisant toujours des moyens matériels, c’est-à-dire une technique. Ceci qu’il s’agisse de tâches élémentaires (cueillette, chasse ou pêche) ou de tâches plus complexes comme la culture ou l’élevage : la technique et l’accomplissement d’une tâche (le travail ?) ne sont jamais, à chacune des étapes de l’évolution, que les prolongements de cette « mise à disposition » des produits du sol.
Mais ce passage suppose une modification de la relation de ceux qui utilisent les produits du sol avec ce sol .Si l’agriculture ou l’élevage ont pu être (et sont encore parfois aujourd’hui) itinérants, donc sans fixation sur un espace défini (bien que la jouissance de la récolte suppose déjà une appropriation temporaire), à partir du moment où ils se fixent (pour des raisons sans doute liées à des pratiques d’amélioration de la fertilité du sol), sur un espace géographique déterminé et identifié, apparaît la nécessité d’une appropriation individuelle ou collective.
D’un côté, l’appropriation (peu importe qui est le propriétaire, individuel ou collectif, exploitant ou non, et quel que soit le rapport social en découlant) suppose la détention d’un droit reconnu, coutumier ou plus souvent matérialisé par un titre juridiquement reconnu dans une société donnée (on peut penser que cette nécessité et d’autres touchant des pratiques agricoles obligatoirement collectives comme par exemple l’irrigation ont entraîné la formation d’entités autoritaires chargée de réglementer et d’intervenir en cas de litige). Ce passage des formes antérieures d’utilisation du sol vers son appropriation ne s’est pas faite en un jour ni sans conflits, comme celui que nous avons évoqué entre les nomades éleveurs et les sédentaires agriculteurs. Aujourd’hui encore il subsiste, même dans les pays industrialisés, des vestiges de formes d’usage communautaire du sol, par exemple des droits de pacage, d’exploitation forestière, de chasse ou de cueillette – mais ils ne sont souvent que des survivances du passé.
Même dans les périodes précapitalistes de propriété individuelle ou collective ou communautaire, quel que soit le mode d’exploitation ou d’usage du sol, le produit naturel ou cultivé ou élevé était consacré à l’alimentation de l’exploitant et de ceux qui étaient supposés lui procurer de quoi exploiter la terre (artisans) ou le protéger contre des prédateurs (hommes et animaux), souvent avec des relations de domination impliquant des obligations respectives (sociétés féodales). Avec l’extension des terres cultivables par le défrichage, l’amélioration du rendement des terres par de nouvelles pratiques culturales, un surplus a pu se dégager de cette économie de subsistance pour venir approvisionner les habitants des villes. Ceci se fit progressivement par l’institution d’un début de marché à travers des intermédiaires, des négociants qui achetaient aux paysans exploitants ou propriétaires et revendaient à ceux qui n’avaient aucun lien avec la terre.
Ce marché ne concernait pas seulement les produits alimentaires, car la terre avait toujours fourni des produits nécessaires à des protections contre les variations climatiques, les matériaux de construction dont le bois était un produit du sol, les fibres textiles des plantes et des animaux, le cuir pour les chaussures, etc. Quel que soit le mode d’utilisation du sol, par un propriétaire exploitant ou un exploitant non propriétaire, la terre reste un moyen de production très particulier en ce sens qu’elle n’a pas à être produite comme tout autre moyen de production et que, malgré l’usure éventuelle que lui confère son usage (appauvrissement), elle reste la plupart du temps disponible après cet usage. C’est ce qui donne au propriétaire foncier un droit bien particulier qui lui permet ou d’utiliser « sa » terre pour son propre usage ou d’en confier l’exploitation moyennant finance ou redevance en nature : d’une manière ou d’une autre, il bénéficie d’un revenu d’un moyen de production qu’il détient en vertu de ce droit de propriété sur cette terre, d’une rente foncière dont le montant dépend bien sûr non seulement de sa superficie mais aussi de sa qualité (climat, exposition, fertilité, facilité d’exploitation, etc..)

Dans le mode de production capitaliste – aujourd’hui partout dominant dans la production agricole (par rapport aux volumes produits, mais pas par rapport à la population, dont une grande part vit encore d’une production de subsistance précapitaliste), y compris pour les pays capitalistes d’Etat dits « socialistes », la terre commande toujours la rente foncière. Plus la terre entre dans le circuit de production capitaliste, devenant un instrument de production à part entière, plus la compétition capitaliste se concentre autour de la rente foncière qui est un des éléments de base de la fixation du coût du produit final. Elle fonctionne comme tout autre instrument de production avec l’originalité déjà signalée de pouvoir rester en l’état ; au terme de cette intégration complète dans le procès de production capitaliste, tous les éléments concourant à la production agricole sont identiques à toute autre production (sol, énergie, semences, produits chimiques, etc.), c’est-à-dire aboutissent à une production de plus-value. La compétition peut se concentrer sur l’un de ces éléments essentiels, la propriété du sol c’est-à-dire autour de la rente foncière.
Le passage d’une agriculture de subsistance (pour l’exploitant lui-même et sa famille, éventuellement le propriétaire ou tout autre disposant de la propriété d’une terre) à une agriculture de marché entrant dans le mode de production capitaliste, ne fût-ce que pour l’écoulement des surplus, se heurtait à l’existence du propriétaire foncier. Un exploitant louant la terre contre paiement de cette rente foncière, sous quelque forme juridique que ce soit, n’avait aucun intérêt à en préserver la qualité à long terme ; son intérêt n’était que de l’améliorer à court terme (fumure, engrais vert, assolement). Les seules possibilités pour l’exploitant d’accroître ses revenus consistaient soit à étendre les surfaces cultivables, soit à augmenter cette productivité du sol à court terme, soit, d’accord avec le propriétaire, à procéder à des améliorations de base permanentes du sol (drainage, irrigation, amendements, etc.) dont l’exécution influaient sur le montant de la rente foncière ; en général cet accroissement de production entraînait la nécessité d’accroître le capital variable ou son remplacement par des machines agricoles (avec l’augmentation conséquente de la productivité du travail).
Le développement du capitalisme industriel fit irruption dans le processus de production agricole d’une part en fournissant de plus en plus d’intrants (l’ensemble des matières premières : semences, amendements, engrais, produits phytosanitaires), d’autre part une partie de capital constant par toute une gamme de matériel agricole adaptée à chaque production et permettant une réduction considérable du capital variable, et finalement le contrôle de plus en plus important du marché des produits ­agricoles.
Ce développement s’est fait de manière totalement inégale (parfois à cause de problèmes politiques liés à la rente foncière, c’est-à-dire à la protection de la base sociale des petits propriétaires et des fermiers) au cours du xxe siècle, mais ses conséquences sur les structures agricoles finirent par s’imposer avec des problèmes de rentabilité, d’amortissement du capital constant dans lequel la terre et la rente foncière ne prenaient plus qu’une importance relative.
Une de ces conséquences fut la concentration de la production agricole sur de grandes exploitations – grandes par la superficie des terres exploitées, dimension requise pour la rentabilité de l’extension du capital constant, de la mécanisation. Cette concentration, dans les pays où l’existence de problèmes de structures de la propriété du sol freinait l’impact de la pression capitaliste, fut longtemps retardée jusqu’après la fin de la seconde guerre mondiale ; elle pose encore des problèmes aujourd’hui dans des pays comme la Chine ou l’Inde. Mais dans les pays « neufs », ou là où le capital a pu imposer sa loi (souvent brutalement), la grande propriété s’est installée sur des terres pratiquement vierges au prix de la dépossession des utilisateurs pour qui souvent la question de rente ne se posait même pas (Indiens d’Amérique du Nord ou d’Argentine par exemple).

L’appropriation de grands espaces agricoles est apparue dès le début du capitalisme avec les conquêtes du capitalisme marchand, sans être alors liée comme aujourd’hui aux pressions du capitalisme industriel. Tout colonialisme a vu de telles appropriations par la force au profit des grandes compagnies nationales (10), mais elles ont aussi sévi dans les semi-colonies qu’était, par exemple, toute l’Amérique ­latine.
Ce furent les premières intégrations de l’ensemble des processus de production agricole dans des groupes capitalistes. Le cas des Etats-Unis et celui de la Russie soviétique offrent des exemples parallèles de concentration des terres avec appropriation de la rente foncière, par des propriétaires privés en Amérique du Nord, par l’Etat en Russie. Mais cela ne pouvait se faire que s’il y avait des terres vierges sans propriétaires autres que les usagers du sol ou en cas de dépossession directe par la force là où la propriété était déjà définie (par exemple les révolutions russe ou chinoise). Par contre, là où ces possibilités étaient exclues à cause d’une multiplicité de propriétaires détenteurs de la rente foncière, la pression du capital pour s’introduire dans les processus de production agricoles a pris des formes très diverses.
L’exemple de la France est intéressant de ce point de vue, car on y trouve une multiplicité de situations selon les époques avant de parvenir au stade actuel d’une quasi-domination du capital avec seulement quelques situations résiduelles du passé.
Très tôt par rapport à l’évolution globale, la culture de la betterave sucrière a enchaîné une production agricole à une industrie : les industriels ont pu imposer des quotas de culture, des semences, des intrants et acheter la production de sucre et d’alcool à un cours imposé, variable d’ailleurs selon la qualité sucrière du produit. Le paysan exploitant fournissait le moyen de production essentiel, la terre et tout le capital variable (parfois des saisonniers étrangers recrutés par l’industriel) et assurait souvent le transport jusqu’à l’usine. Une telle situation fut en quelque sorte le prototype d’introduction des industries alimentaires dans les fermes d’élevage (volaille et porc notamment) : le paysan et sa rente foncière n’assumaient plus qu’une partie du capital constant et du capital variable ; son enchaînement était tel que sa situation fut souvent comparée à celle des artisans du textile dans les débuts du capitalisme. Par ce biais, les industries alimentaires intégraient pratiquement entièrement la production agricole dans le mode de production capitaliste, réduisant le paysan à une situation de totale dépendance comme tout salarié, mais sans avoir les charges liées à la propriété pas plus que celles liées au ­salariat.
Une autre voie d’introduction du ­capital se fit par le biais de la mainmise sur l’écoulement de la production. A l’origine, le surplus de l’autoconsommation de la production agricole était soit affecté en nature à la rente foncière, soit écoulée sur le marché, directement, ou par l’intermédiaire de négociants qui achetaient et revendaient aux utilisateurs industriels ou artisans. Les paysans étaient ainsi introduits dans le mode de production capitaliste. La crise des années 1930 et la dernière guerre mondiale accélérèrent un processus de concentration dans le circuit de vente de la production agricole. Par des voies diverses (coopératives agricoles notamment), cette concentration aboutit à la situation actuelle où, avec la concentration du commerce, ce sont les capitalistes de la distribution qui imposent des conditions draconiennes de production par exemple dans le secteur laitier ou des fruits et légumes, écrémant ainsi une partie de la rente foncière (11).
H. S.
(à suivre)

ANNEXE

Une définition

La rente foncière est ce que perçoit le propriétaire de la terre, obtient de son usage comme moyen de production d’une marchandise quelconque ; comme indiqué dans le texte, nous n’évoquons dans cette étude que la production du sol excluant celle du sous-sol.
Sur le plus mauvais terrain, celui qui va déterminer la valeur du produit agricole, le propriétaire foncier obtient une rente absolue et rien d’autre.
Sur les autres terrains de qualité supérieure, le propriétaire obtient une rente supérieure à cette rente absolue, une rente différentielle qui s’accroît avec la qualité des terrains (qualité qui peut être améliorée par différentes techniques particulièrement aujourd’hui à travers d’énormes investissements dans l’accaparement des terres).
Les développements au sujet de la rente foncière nécessiteraient des pages et des pages. L’importance de ce sujet ressort du fait que presque la moitié des travaux de Marx lui sont consacrés par exemple dans « La nationalisation de la terre » (La Pléiade, tome 1, p 1473), dans Le Capital, sixième section (la Pléiade tome 2, p 1285 à 1424) ou « La commune rurale et les perspectives révolutionnaires en Russie » (La Pléiade, tome 2 p 1537).
On trouvera une vue d’ensemble du sujet dans une série de textes du groupe Communisme et Civilisation « La question agraire » regroupée et accessible sur le site internet  [http://www.robingoodfellow.info/pagesfr/textsrefonds/qagraire.pdf]

 

NOTES

(1) C’est une donnée constante que plus d’un milliard d’êtres humains (un sixième de la population mondiale) ont vu leur situation alimentaire déjà très médiocre s’aggraver pour une grande part à cause des spéculations sur les produits alimentaires. Mais l’impact réel diffère beaucoup suivant les Etats et à l’intérieur de chaque Etat suivant les classes sociales .En moyenne, 7 % du revenu sont consacrés à l’alimentation aux Etats-Unis, contre 45 % au Kenya et 49 % en Azerbaïdjan, chiffres qui ne révèlent pas les différences internes de chaque Etat entre classes ou groupes sociaux.

(2) « Le prix du blé, du maïs et du riz a augmenté de manière très significative mais ce n’est pas lié au niveau des réserves ou aux projections sur les moissons mais aux spéculations réagissant à la moindre information et spéculant sur l’état immédiat du marché » (Olivier Schutter, rapporteur de UN Food, International food crisis due to agribusiness and speculators – Bery Mason, 10 juin 2011, WSWS).

(3) Le débat sur les « corn laws » (lois sur les blés) en Grande-Bretagne au début du xixe siècle illustre bien cette nécessité pour le capital.

 

(4) Hedge funds, voir Echanges n° 132, p 52. La spéculation sur les marchandises et/ou sur les moyens de production de celles-ci ne concerne qu’en partie les produits de l’agriculture alimentaires ou industriels, avec peut-être une préférence pour les produits alimentaires en prévision d’un accroissement de la population mondiale.

 

(5) Voir « L’accaparement des terres en Amérique Latine ». Un article du Monde Magazine (4 juin 2001) explique comment les Indiens sont évincés de leurs terres qu’ils cultivent depuis des siècles pour céder la place à la monoculture de la palme ou de la canne.

(6) Aux Etats-Unis, situation jamais vue depuis trente années, en 2010, le prix de la terre agricole a monté de 13 % à 15 %, spéculation favorisée par les bas taux d’intérêt.

(7) Au-delà des diverses manipulations génétiques, des techniques d’irrigation ou des projets mirobolants de production hors sol sur les flancs ou le toit des gratte-ciels, le délire capitaliste trouve présentement son expression ultime dans une organisation internationale le « Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC ) » qui met au point des méthodes de « géoingéniérie » visant à trouver des « solutions » au réchauffement climatique, pas en réduisant les émissions de gaz nocifs, mais en palliant leurs effets : écran chimique stratosphérique de protection, tranformation chimique de la chaîne alimentaire marine pour absorption de CO2, etc.
(8) Des études récentes tentent des projections sur l’ensemble des problèmes alimentaires du globe : « Global Food crisis, the speculators playing with our daily bread » (The Guardian, 2 juin 2011). Les incidences des manipulations génétiques autour des OGM commencent à apparaître, beaucoup plus tôt que prévu selon les spécialistes : mutation de « mauvaises herbes » géantes à croissance rapide, résistantes à tous les herbicides et qui contraignent à un retour au désherbage manuel, apparition d’insectes prédateurs résistants à tous les insecticides ; ravages d’insecticides sur les colonies d’abeilles, etc.

(9) « Growing a better future » rapport d’Oxfam qui fait une projection estimant que dans les vingt ans à venir, les prix des denrées agricoles augmenteraient entre 60 % et 80 %. Le Monde (10 juin 2011) parle de « ruée vers l’Afrique ».

(10) La domination coloniale pouvait comporter des variantes dans l’imposition par la contrainte de productions spécifiques. Par exemple au Tchad sous la domination française, chaque exploitation était tenue de cultiver un demi-hectare de coton pour approvisionner l’industrie textile française. On pouvait y voir des similarités avec les contrats liant le paysan pour une production définie avec un industriel avec fourniture des semences et d’intrants mais là, c’était une obligation faite au détriment de la production vivrière pour l’autoconsommation. La dureté de ces « contrats » imposés entraîna à diverses reprises des révoltes réprimées dans le sang. On doit ajouter que les séquelles de cette situation ont perduré après la décolonisation en ruinant les producteurs de coton tchadiens mis en compétition sur le marché mondial. .
(11) Là où préexiste une propriété et la rente foncière dispersée en une multitude de petits propriétaires exploitants ou d’exploitants non propriétaires, situation qui existe encore dans les pays européens et dominante dans des pays comme la Chine ou l’Inde, l’intégration capitaliste se fait essentiellement par le canal du marché, en gros par les trusts de la distribution ou du conditionnement alimentaire. Le capital soumet un procès de travail préexistant déterminé, par exemple la petite agriculture paysanne autonome. Le capital marchand collecte leurs produits et les revend. Il peut avancer les matières premières ou l’argent pour permettre au paysan d’assurer les transitions. On trouve  de nombreux exemple de ce type de pénétration notamment dans toutes formes d’élevage (porc et poulet) et dans les cultures céréalières ou industrielles (notamment avec l’introduction des semences OGM). Ce rapport de domination et de subordination prend la place de la traditionnelle autonomie des paysans se suffisant à eux-mêmes, des fermiers qui payaient simplement une rente en nature à l’Etat ou au propriétaire foncier.

Sur quelques débats théoriques dans Syriza qui furent rapidement mis de côté

La minorité communiste anti-Etat d’Europe et d’ailleurs qui s’intéresse toujours à des questions comme la communisation, l’Etat capitaliste et la théorie de la valeur pourrait être intéressée de savoir qu’un des principaux architectes des programmes de Syriza (http://www.echangesetmouvement.fr/2015/07/syriza-et-sa-v…tions-en-grece/) et un des membres de l’équipe menant les négociations avec le reste des Etats membres de l’UE était, il y a quelques années, le principal théoricien de la fraction althussérienne de Syriza et un des critiques principaux de la théorie gramscienne de l’Etat et de la théorie ricardienne de la valeur.
On trouvera ici des citations de ses textes.
C’est le « tri » parlementaire des différentes pratiques de classe (non seulement les pratiques de la bourgeoisie et de ses alliés mais aussi celles de la classe ouvrière et de ses alliés) qui rendent leur « représentation » possible au sein de l’Etat, ce qui rend possible leur soumission à l’intérêt général du capital… Ce n’est pas un parti particulier mais tout le système parlementaire qui lie les basses classes à la « classe politique » de la domination capitaliste. Ce n’est pas un parti particulier mais l’Etat capitaliste comme un tout qui constitue le parti « réel », la représentation « réelle » du capital, le concentré politique de la domination capitaliste. C’est pourquoi, depuis l’époque de Marx, toutes les « visions » et les tentatives des véhicules politiques réformistes de « conquérir » et de socialiser l’Etat se sont terminées par la nationalisation des visionnaires et des réveils douloureux (1).
L’économie politique classique était une théorie de la valeur intégrant le travail et une théorie de l’exploitation des travailleurs salariés par les classes possédantes. Les principaux courants du marxisme adoptèrent cette théorie classique de la valeur et de l’exploitation en éliminant la critique que Marx en avait faite. Cette mutation théorique est étroitement liée à la mutation idéologique et politique de la Gauche d’un mouvement de contestation radicale vers un pouvoir de gestion et de réformes du système capitaliste… Dans sa vision «  onservatrice » cette problématique soulève des questions comme le salaire «juste » d’un travailleur, des « conditions dignes de vie », d’augmentation des salaires en relation avec la productivité du travail, etc., en d’autres termes les revendications immédiates des travailleurs lors de leur conflits avec le capital sont élevées au rang « d’idéal social », les formes des rapports capitalistes de pouvoir sont pris comme un « fait nécessaire ». Dans sa version « radicale » cette théorie classique de la valeur et de l’exploitation envisage un « capitalisme sans capitalistes privés » : la « socialisation », c’est-à-dire la propriété publique des moyens de production, va main dans la main avec le maintien de toutes les formes de l’économie capitaliste et l’Etat capitaliste… La transition du capitalisme au communisme se rattache à l’abolition de la valeur c’est-à-dire de l’argent et de la marchandise et à la forme de l’entreprise (2).
C’en est assez Dr Milios.  Merci pour cette excellente critique de la politique réformiste. Mais qu’est-ce que cette compréhension peut bien avoir avec le programme de Syriza ? Absolument rien. Le problème de la déconnexion entre la théorie et la pratique est bien connu dans le mouvement révolutionnaire même depuis la social-démocratie allemande. Il y a des décennies, Paul Mattick avait critiqué Kautsky pour son incapacité à imaginer qu’une théorie marxiste devait s’accompagner d’une pratique marxiste adéquate. Dès lors, sa compréhension de ce que pour Marx « la valeur constitue une catégorie strictement historique et qu’apparue avec la production capitaliste elle était appelée à disparaître avec elle (3) ».
Avec l’académisation et la professionnalisation de la théorie marxiste dans les dernières décennies, les choses ont encore empiré. Dans les meetings politiques, les conférences, les groupes de lecture, les rencontres internationales, les journalistes, etc. où viennent constamment des centaines de gauchistes, on s’étonne la plupart du temps de se poser la question de savoir si c’est un véritable intérêt pour une politique anticapitaliste qui les amène là, ou si cette implication n’est pas uniquement pour eux un pas nécessaire pour faire carrière dans une profession que l’Etat leur garantit, une entreprise capitaliste ou un parti réformiste.

Syriza et sa victoire aux récentes élections en Grèce

Le 25 janvier 2015, pour la première fois dans l’histoire de la Grèce, un parti de gauche, Syriza, a gagné les élections nationales avec une majorité de 36,34 %, soit 8,5 % de plus en pourcentage que Nea Demokratia (Nouvelle Démocratie), le parti de droite traditionnel et principale force de la coalition gouvernementale sortante. Pourtant, Syriza n’a pas atteint la majorité absolue, n’obtenant que 149 sièges au Parlement (un minimum de 151 sièges étant nécessaire pour obtenir un vote de confiance). En conséquence, il a dû former une coalition avec Anexartitoi Ellines (Grecs indépendants), un parti populiste nationaliste de droite qui avait obtenu 4,75 % des votants et 13 sièges au Parlement. Une telle collaboration était devenue possible en raison de la ferme opposition d’Anexartitoi Ellines aux programmes d’austérité des années précédentes, et malgré de grandes différences entre les deux partis sur des questions comme l’immigration et la politique étrangère.
Le vote de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie pour Syriza est un vote de revanche contre un gouvernement de droite dont le programme drastique d’austérité a engendré des effets désastreux sur leur vie et développé dans la population des tendances dépressives et suicidaires. C’est un vote contre une politique de la peur qui a imposé non seulement la répression des luttes mais aussi de nombreuses petites « guerres civiles » quotidiennes déprimantes entre les travailleurs . C’est un vote contre la propagande constante et monotone sur le dogme « Il n’y a pas d’alternative (1). » Rien n’illustre mieux la popularité du programme politique alternatif de Syriza que cet exemple : dans le camp de concentration d’Amygdaleza, les immigrants « illégaux » qui s’étaient révoltés au cours de l’été 2013 contre leur incarcération et n’avaient pas le droit de vote ont chanté en chœur, la nuit du 25 janvier devant leurs gardiens, « Tsipras-Tsipras » (2).
Comme nous le verrons en détail dans la suite de ce texte, les principaux points du programme de Syriza sont :
a) l’annulation de la plus grosse partie de la dette conjointement à d’autres mesures de soulagement de cette dette ;
b) l’abolition de tout programme d’austérité (en fait une dévaluation du capital)
Il est intéressant de noter que ce n’est que récemment que les cadres de Syriza ont exprimé une vision optimiste de l’acceptation de leurs positions et de leurs propositions par les créanciers de la Grèce, à savoir l’ensemble des Etats membres de l’Union européenne (UE), la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI). Il est possible que cet optimisme soit relié au fait que la déflation courante et la stagnation au sein de l’UE, en liaison avec la chute du cours du pétrole, ait conduit au lancement d’un « quantative easing » (QE) (3) de grande dimension, un programme de rachat de titres par la BCE de 1 000 milliards d’euros, pour stimuler la demande dans les économies européennes. Cette stratégie récente de QE représente une politique d’inflation, une dévaluation des capitaux nominatifs de l’Union européenne dans son ensemble, par le canal d’une dévaluation de l’euro qui pourrait prévenir l’imposition de nouvelles mesures drastiques d’austérité dans certains pays de l’UE ou bien le contrôle strict des déficits budgétaires, même si ce virage ne signifie pas que le bon vieux « terrorisme fiscal » soit abandonné comme arme contre les prolétaires de l’UE.
De plus, quelques membres des gouvernements européens ont exprimé expressément leur soutien ou leur sympathie envers les positions de Syriza, par exemple le ministre des finances d’Irlande qui, deux semaines avant les élections générales grecques, soutenait l’idée d’une conférence européenne sur la dette, ou le chancelier autrichien qui critiquait les programmes d’austérité et proposait de discuter de mesures spécifiques de soulagement de la dette. Il semble qu’en raison de la stagnation économique persistante, une fraction petite mais croissante du capital européen pousse vers l’abandon de la politique drastique d’austérité initiée par l’Allemagne. D’éminents économistes ou commentateurs financiers ont non seulement reconnu qu’un allègement de la dette était nécessaire, mais ont aussi endossé le programme de Syriza préconisant le remplacement des coupes dans les dépenses par des dépenses stimulant la demande (4). Même Martin Schulz, le président allemand social-démocrate du Parlement européen, se dit convaincu que Syriza ne parviendra pas à obtenir une réduction de la dette mais évoque néanmoins la nécessité d’aller vers un compromis.
Au même moment, il semble possible que Syriza puisse utiliser d’autres instruments de politique étrangère, par exemple le veto, dans le but d’obtenir des concessions de l’UE.
Comment Syriza est parvenu
à être majoritaire en Grèce
Syriza est le sigle de « Synaspismos Rizospastikis Aristeras », qui peut se traduire par « Coalition de la gauche radicale ». Syriza, créé en janvier 2004, est une coalition de plusieurs partis et groupes politiques gauchistes, les plus importants d’entre eux étant Synaspismos (Coalition de gauche et de Mouvement et écologie), Akda (Renouveler la gauche communiste écologique), Keda (Mouvement pour une action unie de la gauche), DEA (Gauche internationaliste ouvrière) et KOE (Organisation communiste de Grèce). Syriza s’est transformé en un parti unique avant les élections générales de juin 2012, quand il lui a semblé possible de gagner les élections en profitant du bonus de sièges parlementaires donné à la majorité par le système électoral grec.
Synaspismos, de loin le plus fort et le plus important élément de Syriza, avait été formé en 1989 par une coalition entre le KKE (Parti communiste prosoviétique) et la Gauche grecque, le successeur de KKE Intérieur (un parti eurocommuniste qui avait scissionné de KKE en 1968). KKE a quitté Synaspismos en 1991 quand la ligne dure de la fraction stalinienne purgea du parti tous les membres défendant une ligne social-démocrate, y compris le secrétaire général du parti qui démissionna de KKE mais resta membre de Synaspismos. A la fin des années 1980, AKOA scissionna du KKE Intérieur pendant que KEDA scissionnait de KKE au début des années 1990. DEA était une scission du Parti socialiste ouvrier trotskiste (associé à la tendance Internationale socialiste) et KOE était le successeur d’un groupe scissionné du parti maoïste ­KKE-ML.
La création de Syriza est liée directement aux ferments et développements politiques qui se mirent en place au cours de la période du mouvement « anti-globalisation » et lors de la prévalence du soi-disant discours anti-néolibéral dans les rangs de ce mouvement. En particulier, ces groupes qui semblaient alors hétérogènes s’unirent dans une opposition aux restructurations néolibérales de l’Etat-providence et optèrent pour un retour à une gestion plus social-démocrate des relations sociales capitalistes. Cette unification se fit dans l’organisation « Espace pour un dialogue pour l’unité et une action commune de la gauche », formation qui prépara la participation gauchiste grecque à la manifestation « anti-globalisation » de Gênes en 2001. Il ne fait pas de doute qu’il y a encore des positions divergentes dans Syriza au sujet de questions comme la nationalisation des banques, de la participation à l’Eurozone, mais aujourd’hui les plus « radicaux » sociaux-démocrates qui envisagent la nationalisation des banques tout comme les soi-disant eurosceptiques qui sont pour la sortie de la zone euro, perdent du terrain dans le parti (voir http://www.echangesetmouvement.fr/2015/07/sur-quelques-d…nt-mis-de-cote/).
Le mouvement des places
Avant le déclenchement de la « crise de la dette » en 2010 – qui était la manifestation et l’aggravation de la crise prolongée de la reproduction capitaliste en Grèce – et l’imposition d’une politique de choc de dévaluation du capital variable comme du capital constant à travers le mécanisme du « mémorandum » infamant – c’est-à-dire les programmes d’austérité liés aux prêts consentis par laTroïka (FMI, BCE, UE) (5) dans les années qui suivirent, Syriza n’avait jamais gagné plus de 5 % des voix dans les élections européennes ou nationales. Syriza émergea comme le principal parti d’opposition dans les élections générales répétées (les élections de mai 2012 ayant vu l’effondrement des partis jusqu’alors dominants et favorables à l’austérité, de nouvelles élection furent convoquées en juin de la même année), seulement après la défaite des luttes contre la mise en œuvre de la politique de dévaluation du capital (16,78 % des votants en mai et 26,9 % en juin).
Ce développement se rattache largement au rôle central joué par Syriza dans le « mouvement des places » (occupation permanente des places publiques) qui éclata fin mai 2011 et garda toute sa force pendant plus d’une année. La principale manifestation du « mouvement des places » en Grèce fut l’occupation de la place Syntagma (la place centrale d’Athènes en face du Parlement) qui dura deux mois au cours de l’été 2011. Ce mouvement paraissait donner une perspective de dépassement de la logique spécifique des syndicats et de mise en question des partis politiques de gauche comme forme aliénante, à la fois de représentation des pratiques de la classe ouvrière et du système politique comme un tout.
Pourtant il restait au niveau de la protestation politique et d’une revendication de « démocratie réelle/directe », même si son rôle dans l’appel à la grève contre les accords de moyen terme et dans l’organisation de batailles contre la police imposant la répression capitaliste en juin 2011 ait été crucial.
Les mécanismes de parti de Syriza et d’autres organisations de gauche ont joué incognito un rôle clé dans les groupes organisationnels de la place Syntagma et, partant, ont réussi à dominer largement le contenu et les formes de lutte en prônant une idéologie gauchiste nationaliste  « d’indépendance nationale », de « reconstruction productive de l’économie grecque », « d’annulation de la plus odieuse partie de la dette », etc. De plus, ces mêmes mécanismes firent de leur mieux pour maintenir la lutte à un niveau purement symbolique, ruinant toutes les suggestions pratiques émises pour l’extension de la lutte aux lieux de travail et bureaux de chômage, alors qu’ils développaient en même temps le thème de la « provocation » contre ceux qui s’affrontaient avec les forces de police dans les manifestations de masse.
Le « mouvement des places » était basé soit sur la création de nouvelles « assemblées populaires » dans la périphérie d’Athènes et dans les villes soit sur le redéveloppement temporaire de celles qui existaient déjà (qui pouvaient remonter à la révolte de décembre 2008). Dans la période qui a suivi le mouvement de la place Syntagma, s’est développé un mouvement de mobilisations préconisant le « refus de la base populaire de payer, organisé principalement par les assemblées ». Ces mobilisations se sont concentrées principalement dans le refus du paiement :
a) des factures d’électricité qui, à ce moment et pour les trois prochaines années incluaient un nouvel impôt sur la propriété ;
b) du ticket de transport dont le prix avait augmenté;
c) des péages autoroutiers qui s’étaient multipliés alors que leur taux avait augmenté.
Les membres de Syriza et autres gauchistes qui participaient aux « assemblées populaires » ont alors impulsé un glissement de la cible des mobilisations politiques vers des activités prolétariennes antagonistes : la remise en sevice de l’électricité dans les foyers ouvriers ou le blocage/sabotage des machines de contrôle des tickets dans le métro, ou des actions légales qui souvent impliquaient les administrations des municipalités contrôlées par des maires sociaux-démocrates de gauche.
Récupérations
Les tentatives menées par Syriza pour récupérer les mobilisations ont été largement couronnées de succès, une tâche plutôt facile en raison de la composition interclasse de celles-ci et de leur contenu politique : les assemblées, même quand elles étaient à prédominance prolétarienne de toute sorte, ne se sont jamais définies comme des collectivités ouvrières ; elles ont été plutôt perçues par la majorité des participants comme des assemblées de citoyens locaux : des individus privés, des propriétaires privés…

De cette composition, de cette perception, il n’y avait qu’un petit pas à faire pour verser dans le discours social-démocrate des « droits sociaux du citoyen » du « droit au bien commun », etc., qui était principalement celui de Syriza. Par exemple, les assemblées de voisinage ont organisé une série de soi-disant activités de solidarité comme des soupes populaires, des centres de soins autogérés, des coopératives d’échanges de marchandises, d’échanges de services (comme des classes de langues étrangères) dans un cadre interclassiste anti-gouvernemental.

La stratégie d’autogestion de l’austérité a été largement adoptée par Syriza qui, comme nous en parlerons plus loin, a inclu l’économie sociale et solidaire comme un des piliers de son programme pour la « reconstruction productive de l’économie grecque ». Aujourd’hui, Syriza contrôle une pléthore de telles organisations de base de solidarité, y compris les centres de santé et les pharmacies autogérés, les centres d’échanges de marchandises, les centres d’aide alimentaires, etc. Notre position sur le flou particulier des limites entre de tels projets et les organisations caritatives de l’Eglise ou des ONG a été confirmée par les récentes déclarations de soutien à la mission philanthropique de l’Eglise évoquée par le président de Syriza lors d’une rencontre avec l’archevêque dans une institution religieuse de charité. En outre Syriza a utilisé les assemblées de voisinage pour renforcer ses sections locales, qui souvent copient la forme assembléiste, et y recruter ses membres.
Scores électoraux
La capacité de Syriza de se substituer (de façon limitée, mais substantielle) à la désintégration de l’Etat-providence en Grèce a été augmentée par ses scores récents aux élections locales. Par exemple, Syriza gère depuis septembre 2014 l’administration régionale de l’Attique (la région la plus peuplée de Grèce, à laquelle appartient Athènes) et a ordonné la remise en service de l’électricité dans un nombre significatif de familles pauvres avec une allocation de 360 euros par an pour chaque foyer dont l’électricité avait été coupée.
En outre, après la défaite des luttes dans le secteur public (à l’exception de la lutte contre le nouveau système d’évaluation des employés dans l’unité de travail qui est toujours en cours), une défaite survenue pour pas mal de raisons, dont certaines ont déjà été exposées ci-dessus, Syriza est apparu comme un parti politique qui rétablirait le statu quo antérieur en annulant les licenciements, les mises à pied dans les universités et plus largement dans les services publics et la réouverture d’ERT (la radio-télévision nationale qui avait été fermée par le précédent gouvernement, entraînant le licenciement de 3 000 employés). Pour les luttes contre les fermetures d’entreprises, Syriza a soutenu à la fois activement l’autogestion des usines par leurs anciens salariés se basant sur l’exemple de Viome (6) tout comme l’organisation de la distribution de la production dans des échanges de marchandises autogérées sans intermédiaires. L’autogestion des entreprises en faillite et la création de nouvelles coopératives, l’autogestion des réseaux de production, distribution, consommation « dans le but de créer des économies d’échelle » ou même la création d’institutions de crédit coopératif constituent le programme de Syriza pour édifier le pilier « économie sociale » de son plan de « reconstruction productive ».
Sur le même terrain de la représentation politique, le pouvoir de Syriza a grandi dans son opposition résolue au parti d’extrême droite Aube dorée. L’impact d’Aube dorée sur le plan national a été largement renforcé après l’affaiblissement du « mouvement des places ». Ce mouvement a combiné un courant de base d’une « révolte de la gauche » avec celui d’une révolte de la droite. Après cette retraite la fraction la plus passive et raciste de cette « révolte de base » de la droite contre les mesures d’austérité avait trouvé une représentation politique dans ce parti politique. Cette représentation a été encouragée par l’aile droite du parti au gouvernement et les références à la Grèce profonde. Quand la violence des membres de ce parti contre les immigrants et les gauchistes se déchaînèrent en septembre 2013 et que son autonomisation par rapport au soutien de l’Etat devint évidente, les « frères » de l’aile droite du gouvernement ont été contraints de mettre les dirigeants d’Aube dorée en prison. Pourtant, le véritable vainqueur de la campagne d’Etat antifasciste a été Syriza qui avait soutenu les activités antifascistes au cours des années précédentes dans et hors des « assemblées populaires » (7).
Pas de refus de payer
La primauté accordée dans le mouvement anti-austérité au discours nationaliste sur la renégociation/réduction de la dette gouvernementale – une réduction par l’Etat des paiements venant d’en haut (une vision partagée aussi par Aube dorée), opposée à la vision prolétarienne du refus de paiement venant de la base, et la « reconstruction productive de l’économie grecque » combinée à la domination du discours social-démocrate sur les « droits sociaux du citoyen », les « droits aux biens communs », l’« autogestion  » et l’« économie sociale » ont pavé la route de Syriza vers la position de parti dominant. Après avoir activement sapé le développement potentiel des luttes sur les lieux de travail, les places et la rue en un mouvement prolétarien qui aurait pu menacer la domination du capital et de son Etat, Syriza est parvenu à transférer la défaite du mouvement de base en pouvoir électoral. Une grande partie de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie ont mis leurs espoirs dans le renversement de la politique de dévaluation du capital en assurant le succès électoral de Syriza.
Le nouveau gouvernement de coalition représente le rapprochement entre la « révolte de la gauche » venant de la base avec la plus active et non-fasciste « révolte de la droite » au niveau de l’Etat capitaliste. Normalement cela devrait ouvrir une nouvelle période de luttes revendicatives de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie.
Que deviendront les programmes politiques de gauche quand les mouvements sociaux déclineront ?
Il est intéressant de dresser la liste des changements dans le programme politique de Syriza de 2010 à aujourd’hui. Pour permettre d’illustrer ces changements plus clairement, nous les avons divisés comme suit entre catégories :
– Gestion de la dette du gouvernement. La principale position du programme de Syriza concernant la restructuration de la dette de l’Etat est restée inchangée depuis 2010, à savoir renégocier cette dette en en annulant la plus grande partie. Récemment, Syriza a évoqué le précédent historique de l’accord de Londres de 1953 allégeant radicalement la dette de la République fédérale d’Allemagne envers ses créanciers (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Fran­ce). D’autre part les principaux changements dans l’attitude de Syriza sur ce sujet peuvent être ainsi résumés :
a) en 2010 et 2011, Syriza a défendu un emprunt direct auprès de la BCE à un faible taux d’intérêt, similaire à celui consenti aux banques privées, bien que dans ses propositions les plus récentes il se réfère à la politique de « Quantitative Easing » comportant l’achat par la BCE de titres d’Etat ;
b) depuis 2012 Syriza propose de différer le paiement des intérêts de la dette jusqu’au moment où l’économie grecque aura été redressée, avec l’insertion d’une « clause de croissance économique » de régulation de ce remboursement ;
c) en 2011, Syriza défendait la tenue d’un audit approfondi de la dette de la Grèce dans le but d’annuler la fraction la plus pourrie, une position qui depuis a été retirée du programme. Le programme actuel montre aussi qu’alors qu’en 2010 et 2011 Syriza défendait l’abolition du pacte de stabilité européen, en 2015 il défend seulement l’exclusion des programmes d’investissement public des restrictions imposées par le pacte « Stabilité et croissance ». De plus, en 2010 Syriza était pour des restrictions au mouvement des capitaux par l’adoption de la taxe Tobin (8), une position qui depuis ne figure plus dans le programme. Enfin, le dernier et pas des moindres, dans son programme de 2015, Syriza en appelle à la mise en place d’une substantielle période de grâce au cours de laquelle l’Etat grec n’aurait pas à assurer les service de la dette pendant un certain nombre d’années pour permettre d’orienter les fonds ainsi dégagés vers des dépenses d’investissement, un levier pour le « démarrage de l’économie ».
– Système bancaire et dette privée. Il y a eu un changement fondamental dans le programme de Syriza par rapport au système bancaire. En particulier, en 2010 et 2011 Syriza défendait la nationalisation des banques, alors qu’en 2015 il ne parle plus que de la création d’une banque publique d’investissement et d’un certain nombre d’institutions spécialisées de crédit pour les petites entreprises, les entreprises autogérées et les paysans. Toute référence à la nationalisation des banques a été gommée. Depuis 2011, Syriza a inclus dans son programme une provision pour le règlement des prêts non remboursés des particuliers et des entreprises alors qu’en 2015 le programme ne promet plus que l’interdiction de reprise de la résidence principale en cas de défaillance. En outre, le programme de 2015 ne prévoit plus que le règlement des dettes privées envers l’Etat pour les impôts ou les contributions aux fonds de sécurité sociale sous forme d’étalement mensualisé en fixant des limites supérieures à ces mensualités en fonction du revenu familial. En même temps, le programme promet de stopper les reprises de logement et les poursuites judiciaires à ce sujet pour ceux qui auraient volontairement réglé leurs dettes envers l’Etat.
– Privatisations/ nationalisations. Syriza n’a pas changé son engagement de mettre un terme à la privatisation des services publics des entreprises publiques et des infrastructures. Pourtant, sa position initiale de 2010 de « renationaliser » « graduellement » les « entreprises stratégiques » comme les télécommunications, l’électricité et les infrastructure comme les ports, les aéroports et les routes a été graduellement abandonnée. Depuis 2012, Syriza relie la renationalisation des « entreprises et des infrastructures » à la disposition de fonds suffisants pour racheter les actions et les titres de propriété, une condition qui ne signifie rien d’autre que la renationalisation n’aura pas lieu. Egalement, depuis 2012, Syriza préconise de transférer la propriété des ressources naturelles et minérales dans une sorte de trésor public qui servirait de garantie pour l’émission d’obligations d’Etat. Sa position de 2010 pour une nouvelle régulation du marché financier a été abandonnée.
– Investissement public. Le programme de Syriza n’a pas changé depuis 2010 quant à l’intention d’augmenter les investissements publics en tant que levier pour favoriser la croissance et la soi-disant « reconstruction productive de l’économie ». Dans ce contexte, Syriza a promis d’accroître les fonds consacrés à la recherche scientifique, menée principalement dans les universités grecques, et de favoriser certaines industries (par exemple la production de médicaments). En 2015, Syriza appelle à un « New Deal » (9) européen qui inverserait les tendances déflationnistes et alimenterait la croissance en Europe à travers un programme d’investissements publics soutenu par l’UE.
– Impôts/ dépenses. La position de Syriza en 2010 et 2011 d’imposer une taxe de 45 % sur les profits non distribués des grandes entreprises capitalistes a été éliminée de son programme en 2012. De même, la promesse d’abolir les exemptions d’impôt sur le capital des armateurs faite en 2010 et 2012 a été diluée dans son programme le plus récent ; il n’est question que de réviser toutes les exemptions et d’abolir seulement celles qui ne seraient pas « reliées à une activité maritime en elles-mêmes ». Pour autant que les impôts concernent les personnes physiques, la position affirmée en 2010-2011 d’augmenter les impôts directs des couches les plus riches a disparu, alors que le programme de 2015 ne parle que de la réduction graduelle des taxes indirectes « après discussion », à l’opposé de la position de 2010 pour une réduction immédiate des taxes indirectes et de la position de 2012 pour une réduction de la TVA dans le tourisme et la restauration.

Pourtant, dans le programme de 2015, Syriza promet de relever le revenu non taxé pour toute personne physique à 12 000 euros, d’abolir le nouvel impôt foncier, l’impôt sur le fuel de chauffage et la taxe imposée aux travailleurs indépendants. En outre, il a promis de réduire la charge fiscale des petites entreprises. Pour autant que les dépenses de l’Etat soient concernées, en 2010 et 2011, Syriza soutenait l’augmentation des dépenses sociales et la réduction du budget de la défense mais depuis 2012 il ne parle plus que de geler la réduction des dépenses sociales. Depuis 2014, sa position n’est plus que de maintenir un budget en équilibre, ce qui implique la poursuite de l’austérité en dépit de et en contradiction avec ses promesses.
– Salaires et relations de travail. En 2010, le programme de Syriza promettait une augmentation des salaires, des retraites et des allocations chômage. En 2011 cette position avait changé pour ne comporter que le retour immédiat des salaires et retraites au niveau de 2009 avant la mise en œuvre du mémorandum. En 2012, il ne promettait plus que le gel des réductions de salaires et retraites, le rétablissement graduel des salaires à leur niveau de 2009, quelle qu’en soit la signification, et le rétablissement immédiat du salaire minimum à son niveau de 2009. Pour autant que les relations de travail, c’est-à-dire l’exploitation, sont concernées, en 2010, il promettait de nouvelles restrictions aux licenciements mais en 2012, il ne promettait plus que l’abolition de la législation de 2010 qui « libéralisait » le marché du travail en favorisant les licenciements, réduisant les indemnités de licenciement et limitant l’application des conventions collectives. Syriza soutient encore la réduction du travail précaire avec l’abolition du travail indirect et la diminution de la sous-traitance dans le secteur public. Pourtant, en contradiction avec cette position, il admet la possibilité pour les municipalités de mettre en place des programmes de travail temporaire et des « programmes de formation » dans le but de réduire le chômage. Dans les programmes de 2012  et 2015, Syriza promet de pénaliser le travail au noir et de renforcer les services de l’Etat contrôlant l’application de la législation du travail. Finalement, dans son programme le plus récent, il promet de restaurer la fermeture du dimanche dans le commerce de détail.
– Avantages sociaux. Syriza avait promis en 2010 d’augmenter les allocations chômage. Dans son plus récent programme sa position est juste de les restaurer à leur niveau de 2009 (461 euros pendant douze mois). En 2012 il promettait d’étendre les allocations chômage aux travailleurs indépendants mais dans son programme de 2015 le parti ne parle que de réformer les allocations chômage pour ne couvrir que les travailleurs indépendants sans ressources. Alors qu’il préconisait en 2012 d’étendre le service des allocations chômage à deux ans, dans son programme le plus récent il ne promet plus cette extension qu’aux chômeurs de longue durée. Il avait aussi promis d’abolir la restriction imposée à la durée totale du service des allocations (un total de 400 jours de paiement d’allocations par période de quatre années). Il a aussi inclu dans son récent programme un certain nombre d’allocations pour soulager de la pauvreté extrême à savoir, électricité gratuite et bons de nourriture pour 300 000 foyers, logement gratuit pour les SDF par réquisition des immeubles municipaux et des hôtels vides, qui recevraient une subvention, soins médicaux gratuits pour les chômeurs et ceux qui ne seraient pas couverts par la sécurité sociale, transport gratuit pour le chômeurs et les travailleurs à faibles revenus. Syriza a compris qu’il pouvait conquérir de nombreux votes en promettant un maigre revenu à un grand nombre de foyers paupérisés.
– Retraites. En 2010, Syriza promit d’abolir toutes les lois qui avaient attaqué depuis 1990 les droits à la Sécurité sociale et les retraites et reconnut les dettes de l’Etat envers les fonds de la Sécurité sociale. Dans son programme de 2012 ces positions ont été réduites à la seule promesse de rétablir les cotisations employeur à leur niveau antérieur, de combattre les fraudes par les employeurs, de geler les réductions de retraite et « graduellement de rétablir les retraites à leur niveau antérieur » et d’abolir l’exclusion de 2011 de bien des emplois de la catégorie « métiers dangereux » qui était défavorable aux travailleurs. Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, la promesse de 2010-2011 de rétablir les retraites à leur niveau de 2009 a été remplacée dans les programmes de 2010-2011 et de 2015 par la simple promesse de réduire le gel des retraites. En outre, dans le programme de 2015 il posa qu’il reverrait l’exclusion d’emplois de la catégorie « métier dangereux » contrairement à sa promesse de 2012 d’abolir immédiatement cette exclusion. Il avait promis qu’il réduirait l’âge de la retraite de deux ans, c’est-à-dire rétablir l’âge pour une retraite normale à 65 ans et à 60 ans pour une retraite réduite. En outre, il a promis d’abolir la nouvelle méthode de calcul des retraites après le 1er janvier 2015 ainsi que les restrictions au droit d’obtenir une retraite réduite, ce qui aboutit à exclure bien des travailleurs du droit à une retraite (selon ces restrictions un travailleur devrait avoir cotisé pour obtenir une retraite 100 jours de travail par an pendant au moins les cinq dernières années).
– Economie sociale (secteur autogéré). En 2010, le programme de Syriza n’insistait pas trop sur « l’économie sociale » sauf par une référence au soutien des associations de paysans. Cela commença à changer en 2012 quand le programme promit de fournir des subventions et des facilités pour le développement de « l’économie sociale ». Cela a changé complètement dans le programme de 2015 ; il est devenu évident que Syriza accorde plus d’importance à ce secteur à la fois pour la réduction du chômage et pour la « reconstruction productive de l’économie ». Ce changement reflète  la croissance du secteur « économie sociale » et le fait que de plus en plus de prolétaires font face à leurs besoins ou même peuvent joindre les deux bouts en s’engageant dans de tels projets ou dans des entreprises low cost. Syriza a promis notamment d’aider la reprise et l’autogestion d’entreprises en faillite en modifiant la loi sur les faillites.
Il a promis aussi de soutenir les coopératives et les associations par des exemptions d’impôts, des subsides européens, en fondant des institutions publiques spécialisées de crédit, le tout chapeauté par la création d’unités spéciales où il serait possible de trouver des conseils juridiques et comptables.
u Emploi dans les services publics. Le programme de 2012 promettait l’abolition de la loi sur les licenciements et les mises à pied dans le secteur public. Dans son programme de 2015, Syriza promet que les travailleurs du secteur public qui ont été mis à pied ou licenciés retrouveront leur position antérieure. Il a aussi promis d’abolir le nouveau système d’évaluation des travailleurs et de l’unité de travail et son remplacement par un système d’évaluation basé sur des « facteurs et indices objectifs », sans qu’on sache trop ce que cela signifie. En outre, il s’engage à abolir la loi prévoyant de nouvelles strictes règles disciplinaires pour les travailleurs du secteur public, ce qui était prévue dans le contexte de la législation du mémorandum. Dernière proposition et non des moindres : la promesse de créer des milliers d’emplois permanents et stables dans les secteurs publics de l’éducation, de la santé et de la protection sociale, une partie de l’engagement de créer au total 300 000 emplois dans les secteurs publics, privés et autogérés.

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L’interminable catalogue des changements ainsi relevés dans le programme de Syriza illustre aussi bien la dilution de ses positions vers une timide position social-démocrate que ses contradictions. L’ajustement graduel de Syriza à la « realpolitik » montre qu’après avoir élagué la plupart de ses positions considérées comme inacceptables du point de vue de la stratégie capitaliste dominante néolibérale de la zone euro, et en ne conservant – tout en les enrichissant parfois – que les moins nocives comme celles concernant la prétendue « économie sociale », Syriza pouvait se transformer en un « nouveau » gestionnaire plutôt compétent de l’Etat capitaliste.
TPTG
janvier 2015
(Traduit de l’anglais par H. S.)

 

NOTES

(1) Allusion au slogan de Margaret Thatcher, Premier ministre britannique, qui a imposé sa politique néolibérale des années 1980 : TINA, « There Is No Alternative ».

(2) Tsipras, leader de Syriza, est devenu, à la suite de ces élections, Premier ministre du gouvernement grec.
(3) « Quantitative Easing » (QE) , « assouplissement quantitatif », désigne un type de politique monétaire dit « non conventionnel », auquel peuvent avoir recours les banques centrales dans des circonstances économiques exceptionnelles, telles que des crises économiques et financières de grande ampleur. Cette politique vise à éviter la déflation tout en maîtrisant une faible inflation. En particulier, l’assouplissement quantitatif consiste généralement en une expansion du bilan de la banque centrale au travers de l’acquisition d’actifs qui peuvent être des titres de créances obligataires, ou des actifs plus risqués comme des dettes dites d’agences, ou des titres adossés à des actifs comme des titres hypothécaires. L’assouplissement quantitatif est l’équivalent moderne de la planche à billet, en plus sophistiqué dans ses modalités toutefois.

(4) Pour une analyse extensive de la crise capitaliste, sa gestion par l’Etat grec et l’internationale capitaliste (FMI, UE, BCE, etc.) et les luttes de classe qui se sont déroulées en Grèce après 2010, voir nos textes (en anglais) « Ployé  sous la dette », « Notes préliminaires vers une analyse du mouvement des assemblées populaires » , « Importantes défaites : la dévaluation intérieure, l’échec des luttes de la classe ouvrière en Grèce et la “sucess story” gréco-chinoise » ainsi que l’entretien de notre groupe avec Juraj Katalenac : «  Un entretien » que l’on peut trouver sur le site : http://www.tptg.gr/?page id=105 (en anglais).

(5) Dans une lettre publiée par le Financial Times le 22 janvier 2015 sous le titre « L’Europe bénéficiera d’un nouveau départ donné à la Grèce », Stiglitz, Pissarides et d’autres « grands » économistes bourgeois soutenaient :
a) le remplacement des coupes dans les dépenses publiques par des programmes d’investissements publics qui développeraient la demande et stimuleraient la croissance financés par « une collecte des impôts plus efficace » ;

b) une extension conditionnelle de la « période de grâce » de façon à exempter la Grèce du service de la dette, par exemple dans les cinq prochaines années à condition que la Grèce atteigne une croissance minimum de 3% ;

c) « une réduction de la dette, spécialement de la dette officielle bilatérale pour accroître l’espace fiscal disponible » et

d) « un financement significatif de projets d’investissements efficaces notamment pour les exportations ». La même lettre rappelait l’annulation substantielle de la dette allemande dans les années 1950 et reprenait plusieurs propositions formulées à l’origine par Syriza.

(6) Sous-traitante du fabricant grec de matériaux de construction (carrelages, tuiles…) Philkeram Johnson, Viome a été reprise en 2013 par ses travailleurs après sa faillite et son abandon par les propriétaires (les salaires n’étaient plus versés depuis mai 2011). Pour plus d’informations, voir http://www.viome.org/

(7) Pour en savoir plus sur la question fascisme/antifascisme en Grèce voir notre texte (à paraître) « Antifascisme contre fascisme : la première fois c’est une tragédie, la seconde fois, c’est une farce » (http://www.tptg.gr/)

(8) La taxe Tobin, suggérée en 1972 par le lauréat du « prix Nobel d’économie » James Tobin, consiste en une taxation des transactions monétaires internationales afin de limiter la volatilité du taux de change. Par extension, le terme désigne aujourd’hui une taxe sur les transactions financières.

(9) Le New Deal (« Nouvelle donne » en français) est le nom donné par le président américain Franklin Delano Roosevelt à sa politique interventionniste mise en place pour lutter contre les effets de la Grande Dépression aux Etats-Unis. Ce programme s’est déroulé entre 1933 et 1938, avec pour objectif de soutenir les couches les plus pauvres de la population, réussir une réforme innovante des marchés financiers et redynamiser une économie américaine meurtrie depuis le krach de 1929 par le chômage et les faillites en chaîne.