Chine : les ouvriers en grève de l’usine Jasic à Shenzhen soutenus par un large mouvement de solidarité

Les travailleurs migrants luttent pour créer leur propre syndicat.

Cet article paru dans Echanges n° 165 (automne 2019) est traduit de la revue allemande Wildcat n° 102 (automne 2018) (« Die Bewegung der Jasic-Arbeiter und ihrer Unterstützerinnen Wanderarbeiter im chinesischen Shenzhen kämpfen für eine eigene Gewerkschaft »)

L’après-midi du 21 juillet [2018], tout juste après la libération des travail­leurs et ­travail­leuses qui ­avaient été arrêtés la veille, Mi Jiuping (1) déclarait : « …Nous n’avons pas dit notre dernier mot. Parce que nous qui souhaitons fonder un syndicat avons été tabassés, diffamés, victimes de représailles, harcelés par des hommes de main, chassés, et que rien de tout ça n’est condamné. Nous continuerons à être offensifs et unis dans notre lutte contre ces attaques, et nous espérons que nous aurons toujours plus d’amis et de frères et sœurs travailleurs qui exprimeront leur soutien, notamment sur Internet. »
Le mouvement des travailleurs de Jasic et leurs soutiens est devenu l’une des plus importantes luttes de ces dernières années contre les bas salaires, les traitements inhumains et la répression policière en Chine. La témérité des travailleurs en lutte, le large soutien qu’ils ont reçu de par tout leur pays et le fait que les négociations durent depuis la mi-juillet ont tôt fait d’eux un point de ralliement de diverses expressions de colère d’autres travailleurs à Shenzhen, d’étudiants maoïstes de gauche, d’ouvriers activistes, de féministes. Ils agrègent les ouvriers en lutte pour le dédommagement des personnes touchées par la pneumoconiose (2) jusqu’à l’arrière-garde maoïste condamnant les réformes capitalistes comme étant un révisionnisme. Jusqu’au début septembre, une centaine de travailleurs en lutte ainsi que leurs soutiens ont été arrêtés et un millier, voire bien plus encore, ont été soumis à des interrogatoires et intimidés. Or, Mi Jiuping n’aurait pas pu s’imaginer recevoir un soutien aussi large.
Les débuts

L’entreprise Jasic Technology produit depuis 2005 des postes à souder à Shenzhen, dont des machines à souder mobiles, portables et industrielles. Environ 1 200 personnes travaillent dans l’usine de Shenzhen et l’entreprise possède encore deux autres usines dans les centres industriels de Chengdu  et Chongqing (province du Sichuan, dans le centre-ouest de la Chine, au pied de l’Himalaya). En 2017, l’entreprise comptabilisait un profit annuel d’environ 20 millions d’euros, en augmentation de 42 % par rapport à 2016. Le conflit social à Jasic commence au plus tard en juillet 2017, lorsque Yu Juncong et dix autres ouvriers portent plainte auprès du bureau local d’Etat de gestion du personnel, pour s’être vu imposer de manière arbitraire des heures supplémentaires et leurs jours de congés. Suivant les carnets de commande, la politique managériale consistait à faire travailler les ouvriers douze heures d’affilée sans jours de repos ou alors à leur fixer des jours de congés « sans solde ». Punis pour avoir porté plainte, Yu et d’autres travailleurs perdirent toutes leurs heures supplémentaires pendant deux mois, ce qui fit chuter leur salaire nettement en dessous de 2 000 yuans. Le salaire minimum à Shenzhen, l’un des plus élevés en Chine, se situait en 2017 à 2 130 yuans, ce qui pour une personne seule suffit tout juste à survivre, mais est bien loin de permettre de nourrir ses enfants ou d’autres membres de sa famille.
Yu constate, en regardant en arrière, que le management arbitraire et en particulier les scandaleuses retenues sur salaires ont diminué après que la plainte a été déposée. Alors que ses collègues estiment que la résistance ne mène à rien, il y perçoit là, lui, la preuve du contraire.
Mais la situation prend une autre tournure en mars 2018 : les ouvriers se voient obligés de travailler tout le mois, douze heures par jour, sans jour de repos. Cerise sur le gâteau, il leur est promis une demi-journée de repos à la fin du mois, mais ils doivent dans la même matinée participer à une course à pied de dix kilomètres organisée par leur employeur. Sur les réseaux de discussion internes à l’entreprise, Yu a exprimé la colère qui naissait. En punition, toutes ses heures supplémentaires lui furent enlevées et il fut affecté au ménage.
Presque au même moment, les dirigeants émettent une série de 18 interdictions grâce auxquelles ils peuvent procéder à des retenues sur salaire et à des licenciements sans préavis. Qui règle la climatisation sous 26 °C, oublie d’éteindre la lumière en partant, ou encore utilise son portable pendant les heures de travail se voit punir la première fois d’une amende de 200 yuans, la deuxième fois de 300 yuans et la troisième fois de licenciement sans délai. Pour une bousculade à la cantine, avoir laissé tomber un déchet ou être rentré à son logement après minuit, ce sont 100 yuans qui sont à payer la première fois, puis, 200, 300 et à la quatrième fois le licenciement est prononcé.
Mi Jiuping et d’autres travailleurs de Jasic déposent alors à nouveau plainte auprès du Bureau local de gestion du personnel, qui les soutient tout d’abord et estime que les « 18 interdictions » vont naturellement à l’encontre du droit du travail. Mais dans un premier temps, aucune mesure n’est prise ; à la place, un cadre dirigeant de Jasic accuse Yu sur le réseau de discussion interne d’être un fauteur de troubles. Sur ce, Yu entame une procédure de médiation le 3 mai auprès du Bureau local de gestion du personnel qui, dans un premier temps, ne fait rien. Quelques jours plus tard, Yu se fait arracher son portable des mains par un contremaître, qui, au passage, le blesse.
Construire un syndicat

Le 10 mai, Mi Jiuping et 27 de ses collègues se tournent encore une fois vers le Bureau local de gestion du personnel ainsi que vers le bureau local de la Confédération syndicale panchinoise (ACFTU). Ce dernier exprime son soutien total à la constitution d’un syndicat dans l’entreprise. Le soir-même, Yu est licencié sans préavis pour « jours d’absence » alors qu’il jouissait à ce moment-là de congés qui lui avaient été octroyés. La police s’en mêle et commence à envoyer des convocations à des ouvriers. Le 7 juin, Mi et certains de ses collègues déposent la demande de constitution d’un syndicat à l’antenne locale de l’ACFTU, mais elle leur réclame alors ou bien l’accord de l’employeur ou bien cent signatures. Le 22 juin, Mi et ses collègues demandent son accord à la direction qui, sans surprise, refuse. Ils cherchent à s’informer auprès de l’ACFTU pour savoir ce qu’il est possible de faire lorsque les ouvriers subissent les premiers licenciements – qui ne tarderont pas à pleuvoir – et des représailles de la part des gestionnaires du personnel.
Très rapidement, les événements prennent une autre tournure lorsque, le 10 juillet, les travailleurs ont récolté 89 signatures. Les dirigeants tentent de forcer les ouvriers à retirer leur signature, et au même moment, l’antenne locale de l’ACFTU déclare subitement qu’elle n’a rien à voir avec la constitution d’une section dans cette usine et qu’elle ne soutient pas cette initiative. Les jours qui suivent, les attaques contre les travailleurs redoublent, les licenciements pleuvent, et les premiers travailleurs se retrouvent en garde à vue.
Le 20 juillet, lorsque les ouvriers licenciés tentent de se rendre le matin à leur travail comme si de rien n’était, éclatent des affrontements avec les agents de sécurité et la police. Des ouvriers sont placés en garde à vue, et l’après-midi, une vingtaine d’ouvriers de Jasic et d’autres usines viennent réclamer leur libération ; ils sont nassés, frappés et dispersés par des policiers armés jusqu’aux dents. Cet événement sera connu plus tard sous le nom de « 20 juillet de Pingshan » (3).
Mouvement de solidarité

La nouvelle de l’incident de Pingshan se répand rapidement, et de nombreux soutiens se rendent à Shenzhen et appellent à la solidarité. Shen Mengyu jouera un rôle important dans l’essor de ce mouvement de solidarité. Après avoir fini ses études d’ingénieure à l’université de Sun Yat-Sen, elle avait décidé de partir travailler dans une usine automobile à Guangzhou avec pour objectif que les travailleurs améliorent leurs conditions de travail. Elle est désignée comme porte-parole par ses collègues au début de l’été, mais comme elle n’entend pas se faire acheter par les dirigeants, elle se fait renvoyer. Elle et d’autres commencent alors à manifester régulièrement devant le commissariat de police.
Les jours qui suivent, les ouvriers licenciés tentent toujours de revenir sur leur lieu de travail, mais ils sont à chaque fois bloqués par des agents de sécurité et des flics. Le 27 juillet, la situation dégénère et les policiers arrêtent vingt travailleurs et quelques-uns de leurs sympathisants. Subitement, les appels à soutien se multiplient, de jeunes activistes arrivent toujours plus nombreux à Shenzhen, le groupe de solidarité grandit pour atteindre une cinquantaine de personnes. Il organise des réunions de protestation, intervient par du théâtre de rue et autres manifestations. Des groupes d’étudiants d’une vingtaine d’universités envoient leur appel à solidarité, organisent des manifestations ou se rendent eux-mêmes à Shenzhen.
Répression

Les dirigeants et la police réagissent de manière presque unilatérale en réprimant. Les cadres font usage des punitions courantes comme le refus d’accorder des heures supplémentaires, ou l’assignation au ménage, etc. mais stigmatisent aussi les travailleurs récalcitrants sur les réseaux de discussion internes. S’ensuivent aussi bien des licenciements que des violences physiques perpétrées par le service de sécurité, les chefs d’atelier et des groupes de casseurs. Lorsque les licenciés tentent de retourner comme à leur habitude le matin au travail, les dirigeants et les chefs d’équipe s’habillent en simples ouvriers et feignent de manifester au cri de « Vandales, dehors ! » comme si des travailleurs normaux allaient, pour défendre leur entreprise, s’en prendre violemment à leurs propres collègues.
Aucune proposition ne sera faite aux tenants de l’initiative de fondation d’un syndicat. Bien plutôt, les signataires de la requête de fondation seront même menacés de se voir refuser les heures supplémentaires. A côté de ça, le personnel est invité au restaurant et, dans la cour de l’usine, les discours se succèdent. Seul pas de côté dans la stratégie dure, l’initiative précipitée de la création d’un syndicat d’usine par les dirigeants, ce qui, en soi, n’est pas rare dans les grandes usines chinoises ; en effet, souvent les membres dirigeants du syndicat d’usine sont les chefs des directions du personnel.
La répression policière se poursuit et augmente peu à peu. Déjà en mai, les policiers municipaux avaient eu pour tâche d’identifier les meneurs. Ceux arrêtés le 20 juillet furent licenciés dès le lendemain, arrêtés à nouveau le 27, puis maintenus en détention des semaines durant. Début septembre, quatre d’entre eux furent remis à la justice. En réponse aux manifestations devant le commissariat, des groupes de casseurs et des policiers en civil sont infiltrés, les manifestants poursuivis et frappés dans les rues. Fin juillet, le groupe de solidarité parvient à déceler deux infiltrés qui s’étaient trahis en se rendant trop rapidement au lieu de rassemblement. En plus de cela, des policiers en civil animaient, en face du lieu où habitaient les soutiens du mouvement, une tente où étaient faites des propositions d’emploi. Il n’y a aucun doute que la police municipale a été dépassée par l’ampleur du groupe de solidarité. Il fut intimé au propriétaire de limoger ses locataires appartenant au groupe de solidarité, une tactique assez courante. Le 11 août, Shen Mengyu dut quitter le bureau national de la sécurité. Mi-août descentes et arrestations s’enchaînent aussi à Pékin, et le 24 août des unités spéciales de la police de la province fondent sur le groupe de solidarité.
Comment les ouvriers
de Jasic ont-ils pu tenir aussi longtemps ?

Ce qui fut déterminant, c’est qu’un groupe de travailleurs a voulu faire face collectivement aux abus qu’ils subissaient, plutôt que de changer individuellement de boulot. Ce groupe a procédé avec discernement et sang-froid, de manière systématique et avec de bonnes connaissances des textes de loi. Ils ont sans cesse veillé à ce que la situation ne dégénère que progressivement, à ne s’adresser qu’aux responsables (du moins, légaux) et de ne rien entreprendre d’illégal. Et ils sont partis du postulat que le droit (du travail) et la constitution étaient de leur côté.
Parmi les innombrables lettres de soutien qu’ils reçurent les deux derniers mois, il s’en trouve certaines dans lesquelles des collègues ou amis décrivent leur rencontre avec les personnes incarcérées. Ces lettres témoignent aussi bien de la violence que les travailleurs migrants subissent dans leur quotidien en dehors de l’usine, que de l’entraide et de la résistance quotidiennes face aux policiers. Bon nombre d’entre eux font face à la même situation : ils ont été trompés par de grosses sommes que leur faisaient miroiter des agents de recrutement à leur arrivée à Shenzhen, se retrouvant ensuite souvent à dormir à la rue. Un ouvrier raconte comment ils aidèrent un collègue pour son déménagement après que celui-ci avait été expulsé sans préavis. Alors qu’ils bloquaient une rue avec leur véhicule pour le déménagement, un tricycle électrique qu’ils avaient loué, ils ne purent dégager l’accès rapidement et le conducteur d’une grosse berline BMW s’échauffa, les agressa à coup de cadenas, faisant un blessé qu’il fallut amener à l’hôpital. L’agresseur, un responsable de service de sécurité, ne fut naturellement pas appréhendé par les policiers accourus sur les lieux de l’incident.
Une autre lettre contient le témoignage d’une ouvrière incarcérée : sur le chemin qu’elle emprunte le matin pour se rendre à l’usine, elle aperçoit un vendeur à la sauvette se faire violemment prendre à partie par le service d’ordre de l’usine. Elle prend immédiatement sa défense et arrive à lui faire restituer les ustensiles de cuisine qu’il vendait, mais elle passera pour cela quelques heures en garde à vue. Les abus et les sévices des dirigeants et de la police n’ont rien de particulièrement nouveau pour les ouvriers de Jasic, justement parce qu’ils n’ont pas tenté de s’y soustraire ou de les fuir.
Ce qui les distingue, c’est d’avoir réagi à l’arbitraire des dirigeants en tentant, chose rare, de fonder un syndicat d’usine. Même si 90 travailleurs avaient signé la requête de fondation, il ressort que le soutien parmi les collègues dans l’usine n’était pas suffisant pour déclencher une grève. S’y ajoute le fait que les travailleurs activistes avaient déjà fait l’expérience que les dirigeants pouvaient, certes pour un moment seulement, être un peu « ramenés à la raison », mais que s’ensuivaient alors de nouveau des mauvais traitements. De nombreux ouvriers rapportent des expériences semblables dans d’autres usines du delta de la rivière des Perles, où les grèves ont certes amené dans un premier temps des améliorations, mais sur lesquelles les directions revinrent par la suite. D’autres cas encore montrent que lors de négociations entamées suite à une grève, les représentants des travailleurs se sont fait rouler ou acheter.
A Jasic cependant, les revendications ne se réduisent pas à des augmentations de salaire ou des réclamations d’impayés. A cet égard, les travailleurs ont bien eu l’espoir de créer, par la fondation d’un syndicat d’usine, une défense de leurs intérêts sur le plus long terme.
Pourquoi la direction est-elle restée inflexible ?

La raison la plus immédiate est que les dirigeants n’ont pas appris à faire autrement. Ils ne font des concessions que s’ils ne peuvent pas faire autrement, comme lorsque la production est mise à l’arrêt. A Jasic, ils sont plein d’assurance parce qu’ils sont proches de la police et d’autres fonctionnaires : en effet, deux membres de la direction de l’usine siègent à l’Assemblée populaire (4) de Shenzhen et sont en cheville avec l’élite locale. Mais on peut aussi se demander si les dirigeants d l’entreprise avaient même la marge de manœuvre suffisante pour accorder des augmentations de salaire ou reculer sur les « 18 règles » permettant des retenues sur salaire. Certes une forte augmentation des profits est à constater pour l’entreprise en 2017 ; rien n’assure cependant que cette situation se maintienne dans un contexte de ralentissement de l’économie chinoise, notamment suite aux sanctions douanières américaines.
Comment en vint-on
à un mouvement de soutien aussi large ?

Diverses circonstances expliquent l’importance de la solidarité. Certains soutiens se sont rendus très rapidement auprès des ouvriers, comme Shen Mengyu, et ont tout de suite commencé à organiser des manifestations, ce qui donna aux ouvriers une visibilité publique qu’ils n’auraient pas pu atteindre par leurs seules forces. Les groupes d’étudiants, de gauche et maoïstes de gauche, qui envoyèrent de tout le pays des déclarations de solidarité ou rejoignirent eux-mêmes les défilés à Shenzhen, semblent n’avoir attendu que cela : qu’une lutte salariale prenne une dimension explicitement politique par la revendication de constitution d’un syndicat.
Les groupes d’étudiants maoïstes de gauche organisent fréquemment des journées « d’expériences collectives de travail », lors desquelles les étudiants travaillent pendant un court moment comme journaliers afin de connaître la situation de la classe laborieuse. En cela, une certaine distance s’exprime entre travailleurs et étudiants, alors même que peu nombreux sont les étudiants qui eux-mêmes ne viennent pas de couches laborieuses ou dont les parents ne travaillent pas comme ouvriers migrants ; c’est même ce qui les motive à étudier. Les vieux maoïstes, les anciens membres ou cadres du Parti communiste qu’on voit apparaître sur certaines photos de ce mouvement ont aussi joué un rôle important : leur participation aurait évité que la répression ne soit plus féroce encore, puisqu’on ne peut pas dézinguer un ancien camarade du parti comme un simple ouvrier.
En plus du large mouvement de solidarité, c’est bien la convergence de diverses luttes, leur efficacité et leur créativité qui sont impressionnantes. Lors d’une intervention à l’université de Pékin en mai, la féministe Xue Yin avait rendu public un cas de viol. Début août, elle rejoint le groupe de soutien aux travailleurs de Jasic. Elle est emprisonnée depuis le 24 août. Elle soutient, comme de nombreux autres groupes féministes très actifs, un féminisme de classe qui se concentre sur les discriminations et la violence spécifiques aux travailleuses ; leur but étant l’abolition du sexisme et de l’exploitation, critiquant avec virulence le féminisme bourgeois qui revendique une égalité dans le procès d’exploitation.
De même, des porte-parole des ouvriers du bâtiment de Shenzhen, venant de Leiyang, qui avaient aussi été très actifs durant les mois précédents parce que touchés par des pneumoconioses, sont entrés en contact avec les travailleurs de Jasic. Depuis la fin des années 1990, de nombreux paysans provenant de la région très pauvre de Leiyang dans le Hunan ont travaillé en tant que foreurs sur les chantiers. La plupart sont déjà morts des suites de l’inhalation de la fine poussière libérée par les forages, les survivants luttent pour être soutenus et obtenir des aides pour leurs traitements médicaux. Ils estiment à environ six millions le nombre de victimes de pneumoconiose pendant les décennies de croissance de la Chine.
Tous ont protesté quotidiennement à Shenzhen et à Huizhou, ont fait du théâtre, chanté et organisé des repas, etc. Ils ont conservé, imprimés ou en vidéo, les histoires de ces ouvrières et de ces ouvriers, de leurs manifestations, leurs revendications, leurs chants et leurs poèmes et les ont largement diffusés. Alors que très rapidement, les informations et les posts (sur Facebook, Twitter, etc) sur Jasic furent frappés par la censure, des tutoriels pour apprendre à monter son blog firent leur apparition sur github.io, un site internet pour le développement de logiciels qui ne peut pas facilement être bloqué par la censure. De nouveaux blogs apparurent, et l’expérimentation de nouveaux logiciels alternatifs de communication se développa tout à coup. C’est ainsi que les événements de Jasic purent et continuent à être bien mieux documentés que beaucoup d’autres grèves.

Et pourquoi, encore une fois, la réaction de l’État s’est-elle cantonnée
à la répression ?

Dans de nombreux cas de lutte contre les baisses de salaires, en particulier dans le bâtiment, où les grèves sont inefficaces, les ouvriers tentent notamment par des blocages de rue d’utiliser les policiers comme médiateurs afin que leurs retenues sur salaires soient directement versées par le gouvernement local, ou bien qu’avec le soutien de ce dernier ils parviennent à les obtenir des chefs d’entreprises. Il n’est pas rare que la police prenne ce rôle. Cependant dans le cas de Jasic, il semble n’y avoir eu aucune tentative de médiation de la part des policiers. Peut-être les fonctionnaires de Shenzhen siégeant à la direction de Jasic ont-ils directement ou indirectement fait pression sur eux. Le fait que les ouvriers et leurs soutiens aient été attaqués par des services de sécurité privés et des policiers en civil, et ce aux abords même du commissariat ou de l’usine, laisse penser que les policiers locaux ont été dépassés par le mouvement de solidarité.
Seul le bureau régional du syndicat a affiché au début sa sympathie avec les ouvriers et s’est un peu bougé dans leur sens. Il se peut que cela tienne à ce qu’à Shenzhen, comme à Shanghaï à ce moment-là aussi, des réformes syndicales aient été entreprises et que de nouvelles sections syndicales pour les travailleurs migrants aient été créées, à l’instar de la section syndicale de Shanghaï pour les travailleurs de services de livraison de plats préparés et de colis. Si certes de telles sections s’occupent en premier lieu des offres d’activités sportives et culturelles ou font participer le personnel à des simulacres de négociations, elles expérimentent cependant de nouvelles stratégies de lutte. C’est le directeur local de l’ACFTU qui a ensuite tracé le premier la ligne qu’ils suivraient : contre les ouvriers et pour un syndicat des dirigeants.
Que ce soit la descente du 10 août contre le Centre Dagongzhe, une petite ONG qui depuis début 2000 soutient les ouvriers à Shenzhen par un centre social en leur offrant un accès à la culture et à des conseils juridiques, ou bien l’arrestation de Shen Mengyu, ces actions furent l’œuvre d’organes de sécurité situés à un haut niveau.
De récentes vagues de grèves

Suite à la chute de l’export lors de la crise de 2008-2009, les grèves dans les usines Honda de Foshan ainsi que dans le delta de la rivière des Perles déclenchèrent une vague d’arrêts de travail pour des augmentations, mouvements qui furent offensifs, courts et couronnés de succès. L’augmentation du coût de la main-d’œuvre notamment fit fortement augmenter en 2014 le nombre de délocalisations et de fermetures d’usines dans le delta de la rivière des Perles et fit éclater de nombreuses luttes prolongées et complexes sur des retenues de salaire, des détournements de fonds de la sécurité sociale et d’indemnités de licenciement. En 2016, la vague de délocalisation d’usines perdit de la vitesse et le nombre de conflits dans les usines de confection chuta. La majorité des conflits concernaient des non-paiements de salaires sur les chantiers. Dans les secteurs des prestations de services et du transport, la conflictualité s’accrut sensiblement, ce qui reflète la part grandissante que représentent ces secteurs dans l’économie.
Toute une série de luttes plus connues, comme à Coca-Cola en 2016 ou à Walmart, montre que l’auto-organisation des ouvriers gagne en qualité et en endurance. Dans les nouvelles industries de service par Internet (les services de taxi, de livraison de plats préparés et de colis) surviennent aussi régulièrement des conflits localisés autour de baisses de salaires ou de la révision arbitraire et sans préavis des conditions d’obtention de primes. Début juin, la plupart des 30 millions de participants à la grève nationale des chauffeurs de poids-lourds ont suivi ce mouvement pour protester, entre autres, contre l’augmentation du prix du diesel, contre des contraventions injustifiées et contre le monopole de la plate-forme de fret Manbang.
Des robots à la place des hommes

La délocalisation d’usines a lieu dans de nombreuses villes industrielles du delta de la rivière des Perles grâce à un détournement des programmes de subvention pour l’automatisation. Les villes de Dongguan, Huizhou ou Foshan rivalisent avec des programmes comme « Remplacer les hommes par des robots » et des subventions allant jusqu’à 70 % sont accordées à condition que les ouvriers soient remplacés par des machines.
Mais même si en 2016 à Dongguan seulement quelque 70 000 postes furent victimes de l’automatisation, de larges parties de l’industrie de la confection continuent à être basées sur le bon vieux principe de l’exploitation d’une force de travail peu rémunérée, travaillant dans des conditions aussi bien à risques que dangereuses pour la santé. Un travailleur social qui apporte son aide dans un hôpital de Foshan raconte que l’hôpital traite tous les ans entre 2 000 et 2 500 accidents du travail. La plupart de ceux-ci sont des blessures aux mains, aux bras, des coupures, des ecchymoses, des doigts, des mains ou des bras coupés. Pour les ouvriers, une telle blessure signifie souvent qu’ils ne pourront plus travailler dans une usine parce qu’ils ne peuvent plus aussi bien ou aussi vite se servir de leurs mains. Il ne leur reste alors qu’à retourner dans leur région d’origine et, la perspective devenant toujours plus économiquement précaire, d’y ouvrir un petit magasin.
Des loyers qui grimpent

Ces dernières années, le prix de l’immobilier a augmenté très rapidement en Chine, en particulier dans les grandes villes. L’immobilier n’est pas seulement une source de revenu pour des particuliers ou encore une assurance vieillesse puisque la transformation de friches en terrains constructibles constitue une des principales sources de revenus pour les gouvernements locaux. Quand j’explique à des collègues ce qu’il en est du prix de l’immobilier à Berlin, cela est si peu cher que ça les fait rire (5). A Guangzhou, un appartement coûte, si on le convertit à un niveau de vie comparable à l’Allemagne, environ 8 000 à 9 000 euros le mètre carré. Sans cesse ont lieu des expulsions. Parfois, en l’espace de 24 heures, 50 personnes se retrouvent à la rue. Il ne reste d’autre solution aux ouvriers que de se retrouver confinés toujours plus nombreux dans de petites chambres ou à déménager loin de leur lieu de travail, pour un trajet dépassant parfois une heure.
Des salaires qui diminuent

Le développement économique s’est ralenti, même si tous les détails n’apparaissent pas dans les statistiques biaisées du gouvernement. La bulle immobilière doit être comprimée et le shadow banking [«  finance de l’ombre  », toutes les opérations financières qui se font hors des bilans des banques, NDLR] diminué puisque la guerre commerciale est précédée par son ombre. Nous apprîmes récemment d’un cadre d’une banque à Shenzhen qu’il avait conseillé à ses employés de renoncer à faire des achats immobiliers ainsi qu’aux voyages de luxe et de se préparer à « un hiver long et froid ».
Si on les compare aux cinq années précédentes, les augmentations de salaire ont considérablement ralenti, les revalorisations du salaire minimum se laissent toujours plus attendre, et sont moins élevées qu’attendu. Dans le delta de la rivière des Perles, ils sont situés entre 2 300 (Guangzhou), 1 720 (villes moyennes comme Foshan ou Dongguan) et 1 550 yuans par mois. Il y a trois ans de cela, ils étaient de 1 895 yuans à Guangzhou, et respectivement de 1 510 yuans dans les villes moyennes et 1 350 yuans dans les petites. Le salaire de base des ouvriers est à peine plus élevé, y compris avec les heures supplémentaires et les compléments, il s’élève pour beaucoup à 3 000 ou 4 000 yuans, seulement environ 30 % des ouvriers gagnent plus que cela (les chiffres proviennent du site chinois Workers Empowerment). Les salaires de base à Jasic correspondent à cela, ils se situent cependant dans la tranche inférieure de la moyenne. Un emploi de caissier dans un supermarché est proposé entre 2 800 et 3 200 yuans, un poste de surveillant, pour 3 500 yuans. Les signatures de contrat de travail, elles, stagnent : seuls à peine 60 % des ouvriers dans le delta ont un contrat de travail en bonne et due forme.
En plus des loyers, les produits de première nécessité augmentent aussi, d’environ 10 % par an. A côté de cela, ce sont en particulier la garde des enfants et l’éducation qui sont démesurément chères. Une place dans une crèche dans un village urbain coûte 2 000 yuans par mois. Certes le système du hukou (6) a été assoupli, cependant, de nombreux travailleurs migrants continuent à envoyer leurs enfants chez les grand-parents à la campagne. Seuls les tickets de transports en commun continuent à coûter très peu. Dans de nombreux nouveaux petits boulots du tertiaire, tels que la livraison de plats préparés ou de colis, il est certes possible de gagner jusqu’à 5 000 yuans ou plus par mois… si l’on travaille sans s’arrêter. Mais ces emplois sont très précaires, dangereux dans la circulation chaotique et nombreux sont les cas où le salaire n’est pas payé dans sa totalité. Les conditions de lutte sont d’autant plus difficiles que ce secteur se paupérise, fait face aux délocalisations et que les entreprises de services sont de très petites tailles.

*

 

Le mouvement des travailleurs de Jasic et de leurs soutiens a lieu sur le fond de ces vastes changements que connaît la Chine. Le Parti communiste qui prit le pouvoir il y a soixante-dix ans contre le despotisme des propriétaires terriens est devenu le parti des propriétaires immobiliers. Si d’un côté, l’industrie doit être modernisée pour s’adapter au niveau du marché mondial, d’un autre côté, les nombreux nouveaux riches espèrent toujours de plus grands profits. Pour les ouvriers et les étudiants, cela ne signifie rien de bien réjouissant. Ils ont de bien trop bonnes raisons pour s’indigner face à des conditions de travail exécrables, des revenus faibles, le sexisme et l’arbitraire des chefs d’entreprises : ces dernières semaines ont montré à beaucoup d’entre eux l’audace dont ils pouvaient faire preuve.
Nous continuerons à suivre ces mutations sociétales et ces luttes en Chine !

(Traduit de l’allemand par I. J.)

NOTES

(1) Mi Jiuping est un travailleur très impliqué dans la lutte dans cette usine. Dans un article paru sur le site de la CGT (https://www.cgt.fr/actualites/asie-internatio nal/conditions-de-travail/les-militants-de-shenzhen-determines-se), il est désigné comme étant « le responsable de la lutte ». (Toutes les notes sont du traducteur.)

(2) Altération causée par l’inhalation et la fixation dans le poumon des particules solides en suspension dans l’atmosphère. Parmi les maladies professionnelles dues aux poussières, les lésions pulmonaires ou pneumoconioses tiennent le premier rang (Macaigne, Précis hyg., 1911, p.310).

 

(3) Du nom d’un des huit district de Shenzhen, Pingshan, qui est situé au nord-est de la ville, près de Huizhou, et où l’affrontement a eu lieu.

 

(4) Chaque village, ville, métropole, province possède une assemblée populaire qui élit l’assemblée populaire au-dessus d’elle. Distinct des conseils municipaux nommés, ces assemblées élues n’ont que peu de pouvoirs, mais sont représentatives au sens où elles doivent comporter un certain pourcentage d’hommes, de femmes, de minorités et de chaque classe sociale. Chaque corporation, université vote pour l’Assemblée populaire de la ville. (Source wikipedia.)

 

(5) Alors même que les augmentations de loyer à Berlin grimpent parfois jusqu’à 10  % par an et cristallisent depuis des années la colère de larges franges de la population en résistance à la spéculation immobilière.

 

(6) Système d’enregistrement des ménages, le hukou est  le nom de la carte de résident que reçoivent les personnes qui ne sont pas encore domiciliées dans une ville (souvent des frontaliers, notamment à Shenzhen). Voir « Les travailleurs migrants en Chine », Echanges n° 123 (hiver 2007-2008).

 

A LIRE DANS ECHANGES :

La Question syndicale en Chine (brochure, mai 2010) u La Chine débarque dans l’UE (brochure, août 2013)

– « L’histoire édifiante des élections syndicales dans les usines Foxconn », Echanges n° 143 (2013)

– « Le krach chinois, les balbutiements de l’économie de transition », Echanges n° 153 (2015)

– « De la révolte de Wukan aux conflits internes au Parti communiste », Echanges n° 157 (2016).

 

– « Les travailleurs migrants en Chine », Echanges n° 123 (hiver 2007-2008).

Les grèves sauvages au Vietnam

*« Đình công tự phát, wildcat strikes in post-socialist Vietnam », texte publié en anglais sur le blog de la revue Chuang (http://chuangcn.org/blog/), traduit par dndf (http://dndf.org/?p=15930) (nous avons légèrement révisé cette traduction).
Le premier numéro de Chuang (Cheval d’attaque) (chuangcn.org/ http://chuangcn.org), décrite comme proche de dndf, Sic, End Notes, Kosmoprolet… est paru en juillet 2016. La revue veut « analyser le développement du capitalisme en cours en Chine, ses racines historiques, et les diverses révoltes de ceux qu’il broie »
(http://chuangcn.org/about/).
Le site dndf en a traduit, entre autres, l’éditorial : https://dndf.org/?p=15241.

Dans les zones industrielles du Vietnam – qui marquent les limites des grands centres urbains relativement isolés les uns des autres, chacun comptant quelques douzaines d’usines – il n’est pas rare de voir les travailleurs refuser de rejoindre leurs lieux de travail. C’est la grève sauvage, un phénomène fréquent dans le pays. Quelle est la nature de ces grèves et dans quelle mesure peuvent-elles créer un nouveau mouvement syndical, qu’il prenne une forme déjà vue ou un modèle inconnu ?

Grèves du travail et militantisme au Vietnam : un historique

Les conditions de travail dans le capitalisme colonial français en Indochine (qui couvrait le Vietnam, le Cambodge et le Laos). étaient, sans surprise, terribles. Au début du xxe siècle, grèves et militantisme ouvrier ont commencé à apparaître dans les grandes industries – en particulier dans les plantations de caoutchouc, les usines de textile, les ports et les chemins de fer – en même temps que le mouvement anticolonial se développait. Cela s’est poursuivi durant l’occupation japonaise du Vietnam pendant la seconde guerre mondiale, puis à travers la première guerre d’Indochine (1946-1954). Cette résistance au travail ne fut pas enclenchée par des groupes affiliés aux communistes d’Ho Chi Minh. Il y avait des syndicats trotskystes et des syndicats autonomes, ainsi que des grèves sauvages de travailleurs non encartés (1), en plus de l’activisme des groupes affiliés au Parti communiste du Vietnam (PCV). et de ses prédécesseurs (2).
Les accords de Genève de 1954 ont divisé le Vietnam entre le Nord « communiste » et le Sud anticommuniste. En 1956, le gouvernement sud-vietnamien a légalisé les syndicats, tout en les supprimant en pratique, allant jusqu’à la répression ouverte et à l’arrestation de dirigeants syndicaux au début des années 1960 (3). Pourtant, pendant la seconde guerre d’Indochine et jusqu’à sa fin en 1975, le Vietnam du Sud a connu de nombreuses luttes ouvrières, y compris une grève générale de deux jours à Saïgon en 1964. Il existait un mouvement dynamique avec des fédérations syndicales concurrentes.
Outre la Confédération générale du travail (Tổng Liên Đoàn Lao Động Việt Nam), qui recevait le soutien du Nord, la Confédération générale des travailleurs (Tổng Liên Đoàn Lao Công Việt Nam) incarnait les ­efforts de l’AFL-CIO pour construire un mouvement ouvrier anticommuniste au Vietnam du Sud (4), soutenu par la CIA et d’autres ministères de l’Etat américain. Il y avait aussi d’autres fédérations syndicales plus petites, y compris des organisations catholiques et bouddhistes (5).
On sait moins de choses sur le Nord pendant cette période. Après que les communistes se sont établis à Hanoi, le secteur privé du Nord – composé principalement de petites entreprises – a été secoué par des conflits du travail, mais ceux-ci ont largement disparu avec l’introduction d’un nouveau code du travail au milieu des années 1950 (6). Après quoi il y eut peu de grèves, seule la fédération des syndicats légaux faisaint partie de l’appareil d’Etat et de sa gestion. Les travailleurs bénéficiaient d’une grande sécurité de l’emploi. La discipline du travail dans le secteur de l’Etat était relâchée, permettant aux travailleurs de ne pas se présenter au travail pendant des semaines, ou de dormir ou cuisiner pendant leur temps de travail, sans être licenciés (7). Mais ils n’avaient pratiquement rien à dire sur les décisions de ­production (8).
Après la fin de la seconde guerre d’Indochine en 1975 et la réunification du pays l’année suivante, le Vietnam est presque immédiatement entré dans une crise économique. Cela a finalement conduit à l’abandon de l’économie planifiée et à l’adoption d’une économie de marché grâce à des réformes connues sous le nom de Đổi mới*. Ces réformes ont été officiellement annoncées en 1986, mais des réformes moins importantes ont été progressivement introduites depuis 1979.
Le capital étranger a commencé à entrer dans le pays vers la fin des années 1980. Depuis 1994, une centaine de grèves ont été enregistrées – principalement, mais pas exclusivement, dans des entreprises à participation étrangère (9).

Les grèves aujourd’hui

Au Vietnam, les grèves ont été légalisées en 1994 (contrairement à la Chine où elles ne sont officiellement ni légales ni illégales, mais en général considérées comme illégales). ADans les premières années suivant la légalisation, un petit nombre de grèves ont été enregistrées. Mais depuis le milieu des années 2000, il y a eu environ 300 à 500 grèves enregistrées par an, selon les statistiques gouvernementales (ces chiffres doivent être pris avec précaution, car il n’y a pas de définition officielle d’une grève et aucune méthodologie standard pour l’enregistrement des chiffres). La majorité des grèves enregistrées – entre 60 % et 80 % de toutes les grèves chaque année (10) – se produisent à Ho Chi Minh-Ville et dans les deux provinces industrielles voisines de Binh Duong et Dong Nai. Ces trois régions du sud forment ensemble le centre économique du pays. De nombreuses zones industrielles et une grande partie des investissements directs étrangers (IDE) entrant au Vietnam y sont concentrées. Bien que les grèves surviennent le plus souvent dans les entreprises à capitaux étrangers, elles deviennent plus fréquentes dans les entreprises privées nationales (11). Les grèves dans les entreprises publiques sont plus rares, bien qu’elles ne soient pas inconnues. Elles semblent avoir diminué depuis 1995, ce qui correspond au processus de privatisation et de licenciements des travailleurs (12).
Les grévistes sont généralement des jeunes, des femmes venues des régions rurales, reflétant la composition actuelle de la classe ouvrière industrielle du Vietnam. Environ 80 % des ouvriers d’usine dans les zones franches d’exportation sont des jeunes femmes âgées de 18 à 30 ans (13). La majorité des travailleurs, épuisés par l’intensité du travail, ont quitté l’usine ou sont sortis du processus de production à la fin de la trentaine et sont retournés dans les zones rurales. Ce qui est aggravé par l’impossibilité de réaliser des économies permettant de mener une vie familiale en ville (14). Et par le système d’enregistrement des ménages (hộ khẩu), qui rend l’accès aux services publics en ville difficile pour les migrants – semblable au système chinois du hukou (15). Après leur retour dans leur ville natale, de nombreux ex-travailleurs utilisaient leurs « retraites » pour tenter de créer de petites entreprises ou investir dans d’autres moyens de production, comme l’achat d’une petite parcelle de terre ou de matériel agricole (16).
Malgré la légalisation des grèves, aucune n’a jamais été autorisée. Lancer une grève en restant dans le droit implique de passer par de nombreux processus bureaucratiques : les travailleurs doivent s’adresser à un « conseil de conciliation au travail » afin qu’il résolve leur problème, puis attendre sept jours pour obtenir une réponse. Si la réponse de ce conseil n’est pas satisfaisante, ils doivent ensuite s’adresser à un « conseil d’arbitrage» et attendre dix jours de plus. Si la réponse de ce conseil ne convient toujours pas, les travailleurs peuvent alors demander au syndicat de leur lieu de travail d’organiser une grève. Mais les représentants des syndicats du lieu de travail sont souvent eux-mêmes membres de la direction de l’entreprise, et le syndicat est dirigé par l’Etat, à travers la Confédération générale du travail du Vietnam (CGTV). Le comité exécutif du syndicat sur le lieu de travail prend la décision d’engager la grève ou non et en informe le bureau du travail et le syndicat provincial, en indiquant la date de la grève et ses raisons. Tout ceci, bien sûr, avertit l’entreprise, qui peut ainsi prendre ses dispositions pour minimiser l’impact de la grève.
Il n’est pas étonnant que les travailleurs vietnamiens passent rarement par cette voie légale. Au contraire, toutes les grèves ont été des grèves sauvages. Légaliser les grèves et mettre en place un système de négociation collective – ce que les observateurs du spectre politique préconisent depuis longtemps en Chine (17) – a donc clairement échoué à freiner la marée des grèves sauvages et d’autres formes de résistance au Vietnam.
Dans de telles grèves, les travailleurs se présentent généralement au travail un matin et refusent d’entrer, apparemment sans avertissement préalable. Malgré cette apparence de spontanéité, ces mouvements sont souvent bien organisés en amont. Les chefs de la grève informelle font souvent circuler des tracts annonçant la grève à d’autres travailleurs (18). De telles actions sont habituellement lancées par un petit groupe de travailleurs, mais finalement toute la main-d’œuvre se déplace et se rassemble devant l’usine (19). La grande majorité des grèves se concentrent sur les revendications salariales, mais certaines grèves exigent également un meilleur traitement, comme des aliments propres ou plus de pauses ­toilettes.
Tout au long des années 1990 et dans les années 2000, les fonctionnaires locaux du ministère du travail et de la CGTV se rendaient immédiatement sur les lieux de la grève, essayant de persuader les travailleurs de reprendre le travail. Maintenant, cependant, ils sont souvent plus détendus lors de ces incidents, permettant aux travailleurs et aux gestionnaires d’essayer de résoudre le problème par eux-mêmes. Et ils le font souvent, de nombreuses grèves ne durent pas plus d’un jour ou deux avant la négociation rapide d’un compromis. Si une solution n’est pas trouvée au bout de quelques jours, les responsables locaux de l’Etat et du syndicat interviennent et contribuent à faire avancer la négociation.

Des raisons d’être optimiste

Des observateurs extérieurs se réjouissent souvent des grèves au Vietnam : il y a eu dans ce pays, au cours des dix dernières années, plus de grèves que dans tout autre pays asiatique, en contournant régulièrement les structures officielles des syndicats, et cela ne diminue pas. Pourrait-ce être le berceau d’un nouveau mouvement ouvrier ? Certains observateurs, avec une vision plutôt téléologique de la conscience de classe, l’affirment. Anita Chan et Kaxton Siu sont les deux principaux partisans de cette idée. Les grèves, argumentent-ils, construisent la conscience et encouragent les travailleurs. De tels propos sont audacieux vu ce que le grand nombre de grèves au Vietnam nous dit des travailleurs : que leur conscience de classe a largement dépassé celle des travailleurs chinois, par exemple. Un « point de vue étroit sur les droits légaux » en Chine a un effet de délimitation de la “conscience” des travailleurs », alors que les travailleurs vietnamiens ont développé leur aptitude à l’organisation de grèves et à l’élaboration de stratégies et des acquis d’une expérience précieuse dans la solidarité collective dans les actions dans l’industrie » (20).
A partir de là, la situation ne peut que progresser : « Quand » (pas « si ») cela se produira, « le régime autoritaire actuel du Vietnam sera sérieusement contesté (21). »
Peut-être y a-t-il quelques éléments de preuves à ce sujet. Les grèves sauvages semblent avoir des similitudes avec les « syndicats champignons » – des syndicats qui « sont formés au début ou lors d’une grève et se dissolvent rapidement (peu importe que la grève finisse par une victoire, une défaite ou un compromis) (22) ». Il y a eu beaucoup d’exemples à travers l’histoire : l’Argentine à la fin des années 1800, les travailleurs du jute de Calcutta des années 1920, le Nigeria dans les années 1950, la Grande-Bretagne dans la première moitié du xixe siècle et les travailleurs juifs aux Etats-Unis au début du xxe siècle. Dans tous ces exemples, les organisations syndicalistes apparurent chaque fois qu’il y eut un conflit, une grève ou une explosion de protestation du travail, mais se sont désintégrées (et on s’y attendait). une fois que la question était réglée. Les syndicats champignons ont été l’un des précurseurs de ce qui est devenu un mouvement ouvrier assez solide en Occident dans les décennies suivantes.
Comme cela a été démontré de manière convaincante ailleurs, le mouvement ouvrier historique, qui a atteint son zénith révolutionnaire en Occident entre les guerres mondiales avant d’élaborer divers arrangements institutionnalisés de compromis social, est issu d’un contexte historique et géographique spécifique qui a permis une croissance stable capable de financer de tels arrangements (l’Etat-providence, etc.). Les occasions qui se sont présentées à cette époque et dans cet espace sont maintenant passées et ne peuvent pas être recréées ou récupérées.
La structure de l’accumulation du capital a changé. L’accumulation du capital prévue à long terme et stable a soutenu ces mouvements et finalement leurs institutions de compromis. Mais ce n’est plus possible pour les pays industrialisés plus récents comme la Chine et le Vietnam, où les changements dans la composition de l’industrie et la chute des taux de profit font que les salaires sont « illégitimes » ou insoutenables dans le sens où « ils ne peuvent pas entraîner la création, même pour quelques décennies, d’un secteur de cols bleus à haut revenus (23). » En outre, un tel résultat en Occident a sans doute limité le militantisme, en créant un consensus sur la limite de ce qui pourrait être demandé, et en légitimant les revendications salariales et la relation salariale. Il n’y a aucune raison pour que le modèle de syndicalisme social-démocrate d’après-guerre, aujourd’hui en ruines, soit relancé.
D’autres pensent que ce modèle n’est aujourd’hui ni possible ni souhaitable, considérant les grèves sauvages de façon positive pour d’autres raisons. Soe Lin Aung, par exemple, considère les grèves sauvages en Asie orientale et en Asie du Sud-Est, en particulier au Myanmar [Birmanie], mais aussi en Chine et au Vietnam – et les place dans le « temps des émeutes » (24). Quelque chose s’améliore, dit l’auteur. Quelque chose qui ne ressemble pas à l’ancien syndicalisme occidental, ouvriériste et tripartite, et qui lui est peut-être explicitement opposé – au grand regret des ONG et des fédérations syndicales naissantes qui rêvent de copier un tel modèle –, mais quelque chose. Eli Friedman, dans un récent article critique sur les travailleurs militants en Chine qui tentent de suivre les modèles du syndicat occidental, célèbre le fait que les initiatives collectives de négociation en Chine sont mortes, affirmant que « la situation est excellente ».
De toute façon, dit-il, les initiatives collectives de négociation ont toujours abouti à augmenter le pouvoir de l’Etat et du capital aux dépens des travailleurs, aussi ne devons-nous pas pleurer leur mort. Au contraire, c’est une occasion de lutter pour des alternatives plus radicales, telles que l’Universal Basic Income (25).

Des raisons d’être pessimiste

Mais est-ce vraiment le début de quelque chose de nouveau? Les alternatives radicales que Friedman imagine ne sont pas, il l’admet, à l’ordre du jour en Chine. La situation n’est pas excellente. Au Vietnam, un regard plus attentif sur les grèves sauvages révèle qu’elles peuvent être bloquées n’importe où. Ces grèves sont devenues une pratique reconnue et acceptée de facto. Au milieu des années 1990, les grèves rendaient nerveux l’Etat et ses organes, mais le gouvernement s’est peu à peu détendu. Maintenant, elles sont considérées comme une part ordinaire des relations industrielles, pour autant qu’elles n’aient pas de répercussions au-delà de leurs lieux de travail immédiats. Par conséquent, très peu de grèves dépassent les problèmes liés au pain et au beurre. Comme en Chine, elles sont « de nature explicitement revendicative », opposant aux pouvoirs existants des « exigences locales très spécifiques » (26). Et bien qu’elles soient « remarquablement réussies » pour ce qui est l’aboutissement de revendications immédiates, « ce sont aussi des actions courtes qui mènent à des résolutions rapides. Le résultat en est que les problèmes se répètent, et que les travailleurs doivent encore et encore faire grève pour satisfaire leurs exigences ­fondamentales » (27).
Il s’agit de négociations collectives par la révolte, mais sans impact durable.
Les seules exceptions sont les quelques grèves qui visent la politique gouvernementale. Elles sont généralement de grands événements, et sont fortement relayées par les médias nationaux et internationaux. Dans l’histoire récente, la vague de grèves sur le salaire minimum en 2005-2006 est habituellement citée comme point fort. Ces grèves ont débuté en décembre 2005 pour protester contre le gel depuis sept ans, malgré l’inflation, du salaire minimum dans les usines à capital étranger. A la suite de ce mouvement, le salaire minimum a été augmenté de 40 %, et un cadre pour une augmentation annuelle de ce salaire minimum a été mis en place. Le rôle clé joué par deux journaux syndicalistes est également souligné dans la plupart des analyses de cette vague de grèves. Ces deux journaux, Lao Động (Travail) et Người Lao Động (Travailleur), appartiennent au syndicat d’Etat, la CGTV, mais ont pris le parti des travailleurs pendant la grève. Ils ont agi comme un canal d’expression essentiel pour les revendications des travailleurs, et comme moyen de suivre les discussions avec le gouvernement au fur et à mesure de leur évolution (28).
Cette vague de grèves est cependant arrivée à un moment très précis : celui où le Vietnam se préparait à rejoindre l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Par conséquent, les journalistes et d’autres ont eu plus de liberté pour traiter ces questions, afin de montrer à la communauté internationale que le Vietnam était prêt à rejoindre cette organisation. Après que le Vietnam a accédé à l’OMC en 2007, ces libertés journalistiques ont été restreintes et, depuis 2008, la presse du travail a eu moins de liberté pour faire pression en faveur des travailleurs. En outre, le cadre de l’augmentation annuelle des salaires minima, mis en place en réponse aux grèves, implique que le ministère du Travail, la CGTV et la Chambre de commerce et d’industrie du Vietnam négocient entre eux le montant de l’augmentation de chaque année. C’était certainement une victoire, mais qui, loin de créer une conscience militante, donnait à l’Etat toute légitimité pour être l’arbitre des relations de travail.
En 2015, plus de 90 000 travailleurs de Ho Chi Minh Ville se sont opposés à une proposition de modification de la loi sur l’assurance sociale. Auparavant, les travailleurs avaient été autorisés à retirer leurs pensions (qu’ils avaient économisées au cours de leurs années de travail) à titre de paiement forfaitaire lorsqu’ils avaient cessé de travailler, généralement à la fin de la trentaine, comme cela a été mentionné ci-dessus, âge auquel de nombreux travailleurs retournent dans les zones rurales.
Nombre d’entre eux dépendaient de ce paiement, l’utilisant comme capital pour créer des micro-entreprises dans leur ville natale, pour payer l’éducation et la formation, ou pour faire face à des situations critiques comme les problèmes de santé de la famille. La nouvelle loi aurait obligé les travailleurs à attendre l’âge officiel de la retraite – 55 ans pour les femmes, 60 ans pour les hommes – avant de pouvoir toucher leur pension. On comprend que cela était inacceptable pour les travailleurs qui quittaient les années d’activité industrielle avant l’âge officiel de la retraite, alors ils se sont opposés à la loi.
La grève a été couronnée de succès et la loi a été modifiée pour permettre aux travailleurs de choisir entre leur pension à titre forfaitaire lorsqu’ils cessent de travailler ou attendre l’âge de la retraite. On peut célébrer le fait que les travailleurs ont gagné par la grève un changement de politique national . Cependant, cette grève ne demandait rien de nouveau. Tout dépend encore de la légitimité des relations de travail existantes réglementées par l’Etat, sans autre vision politique que l’espoir que l’Etat puisse entendre des travailleurs et agir en leur nom. En outre, la grève n’a été qu’une petite victoire, laissant non résolus les problèmes de fond du système d’assurance sociale et des problèmes légaux, comme l’explique Angie Ngoc Tran. Tout d’abord, les entreprises refusent souvent de payer la part requise, sans conséquence pour elles, tandis que d’autres fuient le pays et emportent leur contribution à l’assurance sociale des travailleurs, laissant ces derniers sans rien. Deuxièmement, la caisse d’assurance sociale a un déficit majeur et pourrait être bloquée au cours des prochaines années. Troisièmement, le paiement forfaitaire aux travailleurs n’est qu’un avantage à court terme. Les travailleurs le savent, mais ont peu de marge de manœuvre.
Peu de signes laissent espérer que ces grèves ne dépassent jamais la situation actuelle. Tous les ans, il y a une vague sur laquelle les observateurs s’excitent, mais cela se réduit alors à quelques centaines de grèves par an. Il y a peu de faits « pour soutenir la croyance romantique selon laquelle la participation à des “grèves ou autres litiges” génère naturellement une “explosion de conscience” avec des conséquences durables » (29). Cela ne représente pas nécessairement un renforcement du pouvoir ouvrier. Alors que l’activisme ouvrier crée une pression sur le capital et l’Etat pour changer les choses, cela ne correspond pas à l’autonomisation des travailleurs en ce qui concerne « la sécurité de l’emploi, le droit à l’association libre, le contrôle du processus du travail et le pouvoir de négociation institutionnel avec les employeurs » (30).
Les grèves sauvages au Vietnam ne doivent pas nous emballer outre mesure. Du moins pas encore. Prétendre qu’elles sont représentatives de quelque chose à venir, quelque chose qui se trouve juste au coin de la rue, ressemble au « faux optimisme des études mondiales du travail » – une érudition qui tente constamment de découvrir et de célébrer un contre-mouvement global ou une mondialisation contre-hégémonique (31), projetant les espoirs des savants sur la classe ouvrière et faisant de fausses affirmations sur leur conscience de classe (32).
Bien que l’on se trompe en supposant que l’absence de conditions favorables à un mouvement ouvrier de l’industrie empêche toute tentative de renversement du système actuel, on se tromperait autant en supposant que la présence de grèves localisées, à répétition et en alternance comme elles l’ont été pendant deux décennies, représente un défi pour ce système – du moins dans un avenir proche. Nous pouvons bien vouloir ou avoir besoin de prêter foi aux prolétaires vietnamiens, qui sont plus proches du noyau de la production mondiale que ceux de nombreux autres pays, mais nous devons être honnêtes quant à la situation actuelle. Ne nous trompons pas en pensant que le conflit industriel vietnamien est le point chaud à surveiller, ou que les travailleurs de l’industrie au Vietnam sont le sujet révolutionnaire essentiel du présent ou du futur proche. La tendance récente des emplois manufacturiers vietnamiens à devenir plus informels, plus temporaires, plus dispersés, ne font que diminuer la probabilité qu’il arrive ici quelque chose qui ressemble au mouvement ouvrier historique.
Eric Bell (mai 2017)

NOTES

(1) Pour un aperçu des mouvements radicaux opposés aux communistes d’Ho Chi Minh pendant cette période, voir Ngô Văn, In The Crossfire: Adventures of a Vietnamese Revolutionary, livre paru aux Etats-Unis et composé de Au pays de la cloche fêlée et d’extraits de Au pays d’Héloïse choisis par Hélène Fleury et Ken Knabb (AK Press, 2010).
(2) Cette histoire est très difficile à reconstituer. Elle est compliquée par l’historiographie du PCV, qui affirme que plusieurs grèves disparates sont dues à son militantisme dans le cadre du jeune mouvement communiste. Le récit officiel comprend aussi des histoires de grèves et de syndicats clandestins dont il existe peu de preuves. Pour une discussion, voir Giebel, C., Imagined Ancestries of Vietnamese Communism: Tôn Đức Thắng and the politics of history and memory (University of Washington Press, 2004).
(3) Beresford, M. et Nyland, C., « The Labour Movement of Vietnam », Labour History, 75 (Nov. 1998), pp. 57-80..
(4) Wehrle, E.F., Between a River and a Mountain: The
AFL-CIO and the Vietnam War
(University of Michigan Press, 2005).
(5) Voir Tran, A.N., Ties That Bind: Cultural Identity, Class, and Law in Vietnam’s Labor Resistance (Cornell University Press, 2013) ; chap. 2, « Labor Protests in the Republic of Vietnam (1954-1975) », pp. 63-110.
(6) Vu, T., « Workers and the socialist state: North Vietnam’s state-labor relations, 1945-1970 », Communist and Post-Communist Studies (38, 2005), pp. 329-356.
(7) Ibid., pp. 347-348.
(8) Beresford et Nyland, « The Labour Movement of Vietnam » ; Vu, T., « Workers and the socialist state ».
* Voir « Vietnam: le Doi moi, changer pour faire du neuf », Echanges n° 85, septembre-décembre 1997, p. 35 (NDE).
(9) Beresford et Nyland, « The Labour Movement of Vietnam », 74-75.
(10) Données de la Confédération générale du travail du Vietnam (CGTV)..
(11) Tran, A.N., Ties that Bind.
(12) Ibid. 155-156.
(13) Tran, A.N et Norlund, I., « Globalization, Industrialization, and labor markets in Vietnam », Journal of the Asia Pacific Economy 20 (1, 2015), pp. 143-163.
(14) Masina, P., et Cerimele, M., Labour Implications of Dependent and Uneven Industrialisation: The Case of Vietnam, SEATIDE European Policy Brief, 2016) en ligne : https://ec.europa.eu/research/social-sciences/pdf/policy_ briefs/policy-brief-seatide_012016.pdf
(15) Demombynes, G., and Vu, L.H., Vietnam’s household registration system, Washington D.C.: World Bank Group (2016), en ligne : http://documents.worldbank .org/curated/en/158711468188364218/Vietnam-s-household-registration-system
(16) http://www.newmandala.org/small-victory-systemic-problems/
(17) L’avocat majeur de ces réformes a été probablement le China Labour Bulletin, mais cette hypothèse semble partagée par tout le spectre politique en dehors de l’Etat chinois et même, dans une mesure plus limitée, en son sein. Au Guangdong, le gouvernement provincial et la fédération des syndicats contrôlés par l’Etat ont tenté d’établir un système d’élections syndicales et de négociations collectives à partir de 2010, jusqu’à ce que les dirigeants locaux soient remplacés par une faction plus conservatrice qui a abandonné ces réformes en 2013.
(18) Pringle, T. et Clarke, S., The Challenge of Transition: Trade Unions in Russia, China and Vietnam (Palgrave Macmillan, 2011) p. 69.
(19) Ibid., 72.
(20) Chan, A., « Strikes in Vietnam and China in Taiwanese-owned Factories : Diverging Industrial Relations
Patterns », in A. Chan éd., Labour in Vietnam (ISEAS Press, 2011), pp. 211-251. Pour des articles formulant des hypothèses similaires, voir Chan, A., et Wang, H., « The Impact of the State on Workers’Conditions – Comparing Taiwanese Factories in China and Vietnam », Pacific Affairs (77 [4] 2004), pp. 629-646, et Chan, A., et Siu, K., « Strikes and Living Standards in Vietnam : The Impact of Global Supply Chain and Macroeconomic Policy », in I. Artus, U. Blien, J. Holland, P. T. H. Van, éd., Labour Market and Industrial Relations in Vietnam (Nomos, 2015).
(21) Siu, Kaxton,« The Vietnam Strike Wave » (2011), en ligne : http://www.amrc.org.hk/content/vietnam-strike-wave.
(22) Van der Linden, M., Workers of the World : Essays Towards a Global Labour History (Brill, 2008) 226.
(23) Overcoming Mythologies : An Interview on the Chuang Project, http://chuangcn.org/2016/02/overcoming-mythologies-interview/ .
(24) Soe Lin Aung, « Notes on a Factory Uprising in Yangon » (2017), http://chuangcn.org/2017/03/yangon-factory-uprising/
(25) Friedman, E., « Collective Bargaining in China is Dead : The Situation is Excellent », Made in China 2 (1) (2017), pp. 12-15.
(26) Chuang, « No Way Forward, No Way Back ».
http:// chuangcn.org/journal/one/no-way-forward-no-way-back/.
(27) Anner, M., « Labor control regimes and worker resistance in global supply chains », Labor History 56 (3) (2015), pp. 292-307.
(28) Voir deux articles de Tran, A.N., « Alternatives to the “Race to the Bottom” in Vietnam : Minimum Wage Strikes and Their Aftermath », Labor Studies Journal, 32 (4) (2007), pp. 430-451. Et « The Third Sleeve : Emerging Labor Newspapers and the Response of the Labor Unions and the State to Workers’Resistance in Vietnam », Labor Studies Journal, 32 (3) (2007), pp. 257-279.
(29) Hyman, R., « Industrial Conflict and the Political Economy : Trends of the Sixties and Prospects for the Seventies », Socialist Register (1973), pp. 101-153: 126.
(30) Lee, C.K., « Precarization or Empowerment ? Reflections on Recent Labor Unrest in China », The Journal of Asian Studies 75(2) (2018), pp. 317-333.
(31) Burawoy, M., « From Polanyi to Pollyanna: The False Optimism of Global Labor Studies », Global Labour Journal 1(2) (2010), pp. 301-313.
(32) Burawoy, M.,« Ethnographic fallacies : reflections on labour studies in the era of market fundamentalism », Work, Employment and Society 27(3) (2013), pp. 526-536.

A lire aussi :
– « Le Vietnam se rêve en atelier de la planète. Des grèves sans syndicat », https://www.monde-diplomatique.fr/ 2017/02/BULARD/57126
– « Grèves au Vietnam en 2006, 2008 et 2009 », http://www.matierevoluthttp://www.matierevolution.fr/spip.php?article80ion.fr/spip.php?article800
– https://www.courrierinternational.com/article/2006/02/02/vague-de-greves-sauvages-dans-l-industrie
http://www.francetvinfo.fr/monde/asie/greve-massive-chez-un-sous-traitant-de-nike-au-vietnam_1617901.html (2011).

Barcelone, la ville-marchandise

Ce texte traduit de la revue Etcétera (www.sindominio.net/etcetera/REVISTAS/NUMERO_57/CIUDAD57.htm) est paru dans Echanges n° 160 (été 2017).

Dans Etcétera n° 35 de juin 2001 nous écrivions combien la société capitaliste était éminemment urbaine. Actuellement, 58 % des sept milliards quatre cents millions d’habitants que compte la population mondiale vivent en ville, pourcentage qui atteint 80 % dans le cas de l’Amérique latine et de l’Etat espagnol. Dans l’Union européenne (UE), 75 % de la population vivent dans des centres urbains.

De même, dans le n° 37 (juin 2003) d’Etcétera, nous examinions comment dans la propagande cette « ville des prodiges » (1) qu’est Barcelone était devenue la plus grande ville du monde. Les publicitaires exagèrent toujours ce qui va dans l’intérêt de ceux qui les payent et passent sous silence ce qu’ils croient leur nuire. S’il est vrai que Barcelone est une des plus grandes villes du monde, c’est en densité de population ; surpassée seulement par la ville voisine de L’Hospitalet de Llobregat, ville la plus densément peuplée de toute l’UE. Plus de la moitié de la population catalane se concentre dans l’aire métropolitaine de Barcelone. Par ailleurs, la Catalogne, avec ses 7 millions d’habitants, a reçu 17 millions de touristes en une année dont 9 millions sont venus à Barcelone. Nous allons reprendre le débat sur la ville dans le contexte actuel en évolution pour y porter de nouveau le regard.
Le capital, dans sa tendance à convertir tout en marchandises, gagne l’espace même. Les flux économiques circulent au travers de l’espace modifié par le travail humain, devenu un bien stratégique pour les affaires du capital. Les flux énergétiques circulent au moyen de pylônes érigés dans les champs, les forêts ou franchissant les montagnes ; le pétrole par les oléoducs qui traversent déserts et étendues glacées. Les flux de matières premières et de marchandises, ou de main-d’œuvre, circulent par route, chemins de fer, voies aérienne et maritime. Les flux monétaires du capitalisme financier circulent à grande vitesse au travers de réseaux spatiaux contrôlés par satellites ou autres moyens situés en divers points du globe. Tous ces flux partagent quelques points déterminés de l’espace, ou s’y rencontrent. La construction et la maintenance de ces points et réseaux procurent d’énormes bénéfices au capitalisme, en grande majorité payés par l’argent que les Etats récupèrent par les impôts auprès des habitants de la planète. C’est ainsi que le contrôle, la possession et la planification de l’espace à son profit sont devenus une question prioritaire pour le capital.

De même l’espace de la ville, le territoire urbain, a acquis une importance croissante pour le négoce capitaliste. Les flux de capital excédentaire sont placés en particulier dans les secteurs immobilier et urbanistique. Les investissements en terrains, la vente et l’achat de terrains bâtis ou non, ainsi que leurs requalifications successives, leur urbanisation, la construction et la spéculation qui en découlent, tout cela génère d’énormes bénéfices en faveur du flux de capital spéculatif circulant de par le monde entier qui s’arrête à chaque fois là où il y a le plus intérêt. C’est non seulement l’espace des villes qui s’est trouvé urbanisé, mais aussi celui des villages près de la mer et de ses côtes, les montagnes et les campagnes à cause de l’industrie du tourisme et des loisirs. Une grande partie de la planète fait l’objet de stratégies spéculatives. Le capital ne considère pas l’espace, la Terre, en tant que bien d’usage mais en tant que valeur d’échange.

Cela fait des décennies que l’économie productive, l’usine, a déserté la ville, l’abandonnant à une domination économique par le secteur tertiaire des services, des activités financières et du bâtiment, également centre de l’industrie de la consommation et des loisirs (tourisme, culture, etc.). La structure sociale et territoriale de la ville désindustrialisée s’est profondément transformée, a rendu possible la dérive spéculativo-financière de son espace urbain. Elle s’est métamorphosée en ville-marchandise, signalant ainsi selon Henri Lefebvre (2) « le passage de la production dans l’espace à la production de l’espace ». Signifiant aussi la domination totale de l’espace comme marchandise ou, ainsi que l’a défini le même Lefebvre, « l’espace abstrait » à disposition de la spéculation et de l’extraction du profit maximum, opposé à « l’espace vécu » rendu habitable par la vie quotidienne avec ses voisins, c’est-à-dire les habitants du quartier.

La ville-marchandise produit un espace ayant valeur d’échange qui empêche sa réalisation en tant que valeur d’usage et rend par-là impossible la satisfaction des besoins de ses habitants. Selon Harvey (3), les capitalistes sont constamment obligés d’investir les excédents de capital générés par la plus-value. C’est pourquoi ces capitalistes, actuellement sous couverture des fonds d’investissement, investissent dans l’achat de terrains et d’immeubles dans l’espoir de gains futurs. De cette manière, le territoire urbain est devenu un actif financier agissant comme capital fictif. Lors de la transformation de Paris réalisée par Haussmann entre 1852 et 1870, Balzac (4) prévenait déjà que Paris se trouvait sous la menace de « l’épée de Damoclès de ce monstre qui s’appelle spéculation » et « sous le fouet d’une déesse sans pitié, le besoin d’argent ». Ce processus spéculatif s’est beaucoup accéléré à partir de la dernière mutation capitaliste (le soi-disant néo-libéralisme) principalement en conséquence du déterminisme technique et de l’application des nouvelles technologies qui permettent non seulement de transférer de grosses sommes d’argent à grande vitesse mais aussi de traiter et envisager l’espace à grande échelle.
Le territoire de la ville, l’espace urbain comme marchandise, dont on espère une plus-value, est une forme fictive de capital dont les rentes produiront leurs fruits dans le futur. Il partage en cela la même finalité fictive que le marché de l’art ou ce que l’on appelle les marchés à terme, où jouent ces fonds d’investissement qui achètent des récoltes entières avant leur ensemencement dans l’objectif de les accaparer et de faire monter les prix en faisant commerce de la faim. Rien d’extraordinaire à ce que les fruits de la terre soient jetés à la mer si la terre a été généreuse, l’abondance d’un produit laissant anticiper une baisse de son prix. Le processus de la spéculation urbanistique est irrégulier et ne se fait pas dans un même temps partout dans le monde mais il présente un même caractère, la dépossession et l’expulsion des gens des lieux où ils habitent et de leur condition de voisins des quartiers où ils vivent. Le partage du quotidien rendait les villes habitables ; la spéculation marchande y fait obstacle par le truchement de « l’accumulation par dépossession » (certains universitaires appellent ce processus par d’autres noms, tels que gentrification).

Les spéculateurs et les urbanistes souhaitent une ville sans citadins et planifient sa destruction et reconstruction sans tenir compte d’eux. Les habitants sont des objets superflus faisant partie du « processus urbanistique » et s’ils posent des problèmes il suffit de leur trouver une solution. Par conséquent, dans la spéculation immobilière, on recourt à tous les stratagèmes, la violence ou le complot, afin de contrôler les prix du terrain ou de l’immobilier. Les quartiers sont laissés à l’abandon et les lois modifiées pour que les spéculateurs puissent acheter à bas prix. Ou au contraire, en d’autres occasions, on manipule le marché, cette entéléchie (5) qui recouvre tout et n’importe quoi ; d’énormes quantités d’argent de l’Etat, par exemple, ont été injectées dans le système financier pour sauver les banques de la faillite au moment de l’explosion de la bulle immobilière. Et bien qu’il y ait des appartements vides, 80 000 à Barcelone, il est fait en sorte que leurs prix de vente ou de location ainsi que ceux des terrains, ce qui est le plus important, ne changent pas ou baissent un peu, les spéculateurs financiers en profitant pour acheter sachant que dans peu de temps les prix ne manqueront pas de monter.

La ville-marchandise produit un espace à valeur d’échange. Sa valeur d’usage est un simple dérivé de sa valeur d’échange, la seule réellement importante pour le capitalisme. Rendre une ville habitable par des citadins qui la façonnent, satisfaire leurs besoins, n’est pas une priorité pour le système capitaliste ni pour les politiciens municipaux qui gouvernent la cité et gèrent son territoire. La ville-marchandise est vue comme un vaste réceptacle, une grosse marchandise, au sein de laquelle s’organise l’accès des gens (les individus) au reste des marchandises. La ville-marchandise est un sytème spatial et économique complexe avec ses propres dynamiques, les secteurs au service de la classe dominante mettent l’espace à sa disposition, lui permettant d’accumuler d’énormes profits et de continuer à dominer le processus de destruction-reconstruction de la ville que les capitalistes considèrent exclusivement la leur pour leurs affaires. Contrairement à l’argent, les citadins sont considérés par le capital comme objets inutiles, bien que ce soit leur activité quotidienne qui fasse de la ville ce qu’elle est : nous sommes la majorité qui souffrons des conséquences dues au système économico-politique du capitalisme. Nous touchons ici à la contradiction majeure du mode de production capitaliste qui, bien que basé sur le travail salarié, ne peut pas donner à l’ouvrier le travail nécessaire dans la production (de valeur) et la réalisation (la consommation). Si nous voulons redevenir voisins et habitants de la cité, il ne nous reste qu’à conquérir le droit à la ville par nos propres moyens.

Toute marchandise, pour accroître son fétichisme et pouvoir se vendre aux meilleures conditions, doit se doter d’un récit glorieux. Toute ville-marchandise construit ce récit par la propagande et par ce moyen rend publique son image de ville-simulacre où l’apparence se prétend réalité. Il y a quelques parts de vérité dans tout récit propagandiste. Le plus important pour celui-ci, et pour l’information qui y est instillée, n’est pas d’aller contre l’opinion générale mais d’engendrer une pratique, de provoquer une action sans passer par la réflexion, de nous faire réagir de manière automatique en objets passifs et soumis à la marchandisation. Dans ce récit de ville-marchandise, la culture joue un rôle déterminant : chaque ville possède ses écrivains et artistes exemplaires, ses monuments et édifices particuliers, ses recoins d’élection. C’est ainsi que nous répétons tous les mêmes slogans que les publicitaires ont « créés » autour de la cité. Touristes, nous allons tous aux mêmes endroits dans n’importe quelle ville, conseillés par les agences de voyages, les guides touristiques, la municipalité. Nous allons parfois jusqu’à accepter que les agences de voyages nous concoctent un itinéraire « d’aventure risquée » d’une heure dans des quartiers dangereux (comme à Rio de Janeiro avant les Jeux olympiques avec un circuit par les favelas). La vie trépidante du touriste ne lui laisse pas plus de temps ; la visite du touriste se réalise à la vitesse de la lumière. Et bien que chaque ville soit tenue de posséder son propre récit, il se ressemble pour toutes. Barcelone a commencé à échafauder son récit « mythique » actuel de botiga més gran del món (boutique la plus grande du monde) avec les événements de 1992 (6).

Ce sont les politiciens qui ont élaboré, et ne cessent d’élaborer depuis, ce récit vaniteux de la cité, aidés d’intellectuels et de journalistes. Toujours au service des intérêts particuliers de la classe dominante. Ils ont combiné cette image de ville-simulacre où la réalité n’a rien à voir avec l’apparence et son récit fantasmagorique et confus, incapable de distinguer entre réalité et imaginaire. Ce sont les politiciens aussi qui ont dicté et imposé les lois permettant et favorisant cette spéculation urbanistique à tous crins, toujours au nom du peuple et du citoyen à la bouche alors qu’ils établissaient un état de droit au service de la minorité capitaliste contre la majorité des citoyens. C’est encore eux qui, avec leurs architectes, ont pensé et réalisé les plans urbanistiques les plus absurdes, et parfois les plus déments, toujours en accord avec le « droit », leurs bénéfices ou diverses corruptions. Une même idée réunit politiciens et urbanistes (ingénieurs ou architectes), la vieille idée du despotisme éclairé. Ils disent que tout ce qu’ils font est pour le peuple, mais ce peuple ils ne veulent pas le voir ni même en peinture.

La ville-marchandise est marquée par le déterminisme de la technique. Elle s’y applique dans tout son développement ; la cité est le champ d’expérimentation pour la recherche et l’application des technologies, surtout du contrôle et de la surveillance. La technique a, à son tour, permis d’accélérer les processus urbanistiques des villes, l’accélération du temps étant primordiale pour la société capitaliste. Les nouvelles technologies facilitent la fragmentation de la ville, l’enfermement de lieux interdits à la majorité. Une ville sous surveillance, aussi contrôlée que pleine de craintes, où la peur sert de message. Une ville polarisée et marquée par l’oppression et l’enfermement, la précarité, la pression économique et policière. Contrôle et prévention deviennent l’objectif prioritaire de la ville-marchandise. Afin de pouvoir accroître ce contrôle, un danger doit rôder contre lequel demander plus de sécurité ; c’est ainsi que l’Etat devient un Etat policier. Et la prévention se convertit en demande sécuritaire : faire la guerre au cas où ils nous attaqueraient… la police de proximité…

« La ville est essentiellement une création humaine », écrit David Harvey dans son livre Ciudades rebeldes (7). Dès 1964, María Zambrano écrivait dans son article « La ciudad creación histórica » (8) : Il y a peu de choses dans l’histoire de l’humanité qui présentent plus le caractère d’une création que la ville (…) La ville est la plus créative des structures humaines de convivialité »… Où ces phrases ont-elles un sens aujourd’hui sous la pression sauvage de la ville-marchandise du capital contre ses habitants ? Peut-être va-t-il nous falloir retrouver le désir d’être des citadins libres.

L’industrie touristique
et la spéculation urbanistique dans l’Etat espagnol

Le tissu industriel espagnol a toujours été faible, lié à l’Etat et au système financier. Sous la longue dictature militaro-catholique franquiste, le secteur productif est demeuré faible avec une dominance de petites et moyennes entreprises. Les entreprises d’automobiles ou sidérurgiques, parce qu’elles n’avaient aucun projet de recherche et développement, se révélèrent rapidement obsolètes ou dépendantes de leurs maisons mères européennes et américaines. La dictature a accordé sa protection à une série d’entreprises de services : électricité, eau, gaz, pétrole, téléphonie, à caractère monopolistique totalement liées à l’oligopole financier des banques et caisses d’épargne (actuellement reconverties elles-mêmes en banques). Ces monopoles ont généré une grande accumulation de capital. Conjointement ont surgi des entreprises du bâtiment et immobilières, elles aussi liées au système financier et à l’Etat qui leur confiait les travaux publics : barrages, routes, ponts, etc. et la construction de cubes de béton de mauvaise qualité en vue de pallier le déficit d’habitations dans les villes qui recevaient une avalanche de paysans fuyant la pauvreté et la terreur imposée dans leurs villages par les propriétaires fonciers et les caciques, maîtres de la terre.

Dans le même temps, est née l’industrie touristique qui alliait les intérêts des constructeurs, des hôteliers ou futurs hôteliers, et le système financier. Finalement, au passage de la transaction politique de la dictature à sa continuation monarchique, après le démantèlement des secteurs productifs anachroniques, condition préalable à l’entrée dans l’UE, seules restèrent ces grandes entreprises de services et de la construction, dont plusieurs fusionnèrent et changèrent de nom et, naturellement, le système financier devenu encore plus oligopolistique. Ainsi que l’industrie touristique devenue une des plus importantes et quasiment une monoculture en plusieurs endroits. Cette industrie entretient d’étroites relations avec la construction et l’urbanisation de grandes étendues territoriales. Il n’y a qu’à parcourir les longs kilomètres de côtes et constater la destruction et l’aberration qui en a été faite pour se rendre compte que le tourisme est bien la première des industries. Les côtes sont urbanisées d’un seul tenant jusqu’en première ligne du front de mer.

A partir de 1982, les politiciens espagnols socialistes González, Guerra et Boyer (9) ont posé les bases législatives favorables à la grande vague spéculative immobilière qui allait prendre d’énormes proportions, après Maastricht, sous les gouvernements d’Aznar (10) et du Parti populaire et l’arrivée de l’euro comme monnaie unique de l’UE. Les politiciens municipaux ont répondu sans retenue à l’invitation aux changements de planification urbaine et, jusqu’en 2008, on a vécu une folie spéculative où l’oligopole financier des banques espagnoles a joué un rôle déterminant. Dans plusieurs villes, des quartiers entiers ont été détruits, d’autres ont été reconstruits, de nouveaux sont apparus, en majorité collés les uns aux autres, sous les mandats de maires tels que Maragall ou Clos, Tierno Galván, Manzano, Gallardón ou Botella (11). Ont alors proliféré la corruption, le blanchiment d’argent, les crédits, les hypothèques… A partir de Maastricht (1992), le secteur financier espagnol a attiré un flux notable de capitaux mondiaux à destination du secteur immobilier. Flux de capitaux, dont une grande partie provenait du commerce de la drogue ou de la vente d’armes, qui cherchaient et trouvèrent alors à devenir propres et blanchis. Tout cela a éclaté en 2008 avec la crise de la bulle immobilière, la chute et le sauvetage par l’Etat d’une partie du système financier.

Le problème de la spéculation sur le territoire urbain en Espagne est dû principalement à l’enchérissement des terrains qui s’est répercuté par une hausse des prix du logement. Mais c’est la « spéculation primitive » inhérente au processus de production à l’origine du territoire urbain qui a fixé, et continue de fixer, la norme dans le processus spéculatif en Espagne.
L’industrie du tourisme représente un secteur en expansion depuis des décennies dans les régions de l’Etat espagnol. Comme toujours la valeur importante est quantitative : le nombre de touristes et les quantités d’argent qu’ils dépensent paraissent être les uniques indicateurs essentiels pour les entrepreneurs touristiques. Et cela fait des décennies que ces indicateurs ne cessent de croître année après année, que le récit du « succès » de l’industrie du tourisme met en avant. Si en 1998 près de 42 millions de touristes internationaux sont venus, « en 2012, le tourisme international a franchi la barre des 60 millions ». En 2015, ce sont plus de 68 millions qui sont arrivés ce qui, selon les statistiques, a représenté une augmentation de 9 % par rapport à 2014 ; et ils ont dépensé plus de 48,3 milliards d’euros. En 2016, « 75,3 millions de touristes étrangers sont venus, ce qui a représenté 77 milliards d’euros de revenus. La dépense moyenne par touriste étant de 1 023 euros » ; toutefois, en raison de séjours plus courts, cette moyenne est en baisse de 2,1 % par rapport à 2015. Nous ne devons, par prévention, pas accorder trop de crédit à ces chiffres : en statistiques comme en économie, il y a beaucoup de « créativité », et il faut toujours garder à l’esprit que les chiffres répondent à des intérêts déterminés.

L’industrie du tourisme, considérée comme « fondamentale pour le développement de l’Espagne » et qui génère tant de propagande officielle, compte à peine pour 12 % du PIB et n’occupe que 9 % de la population active. La majorité des postes sont d’une grande précarité, avec des contrats ultra-courts ou « au noir », les salaires très bas et le travail dur et stressant. Cette exploitation extrême des travailleurs a conduit à ce que les femmes de chambre et femmes de ménage dans les hôtels s’organisent dans un collectif, Las Kellys, pour faire front face à cette précarité des salaires et du travail. Le fait est que cette industrie du tourisme a occasionné d’importants dégâts environnementaux (croisières) et endommagé régions côtières et montagneuses. Les millions de touristes ont besoin d’infrastructures, d’énergie et d’eau en grandes quantités. D’où il s’ensuit que ce qu’ils appellent le bénéfice du tourisme tombe dans les mains de quelques-uns ; pour la majorité d’entre nous, il ne reste que la précarité et la spoliation. On ne peut, par ailleurs, pas oublier que le tourisme n’est pas une industrie productive mais de services et qu’elle est soumise à une grande volatilité ; au cours de cette dernière décennie, par exemple, le tourisme a augmenté dans l’Etat espagnol en partie à cause de divers facteurs qui ont affecté le bassin méditerranéen : il y eut d’abord la guerre dans les Balkans et le démembrement de la Yougoslavie, puis l’instabilité due aux conflits déclenchés par les puissances occidentales en Afrique du Nord et au Proche-Orient.

Barcelone, plus qu’une ville :
un négoce

On peut suivre le fil de l’urbanisme de la bourgeoisie barcelonaise depuis la démolition des anciennes murailles, la construction du quartier de l’Eixample, les expositions universelles de 1888 et 1929, le franquisme et ses événements tels le Congrès eucharistique de 1952, jusqu’aux Olympiades de 1992, le Forum des cultures de 2004, en passant par le 22@ pour en arriver à la spéculation immobilière et touristique actuelle.

L’ingénieur et urbaniste Albert Serratosa, qui travaillait au sein de la municipalité franquiste de Josep Maria de Porcioles depuis la nomination de ce dernier comme maire par Franco en 1957 et qui dirigea, entre autres charges, le Plan général métropolitain en 1965, plaça Pascual Maragall en tant qu’économiste au département d’urbanisme de la mairie où il accéda au poste de responsable des études économiques et financières du plan métropolitain. Ce n’est pas pour rien que le maire olympique a adressé de nombreuses louanges au maire franquiste Porcioles, la plus élogieuse à l’occasion de sa mort après les événements de 1992. De même qu’il emploiera dans la municipalité franquiste en 1968 le politicien et urbaniste Jordi Borja, lui confiant des responsabilités dans le cabinet d’agencement urbain de la ville. Serratosa, leur mentor, deviendra plus tard directeur du Plan territorial de Barcelone (1988-2000) et assistera le conseiller en politique territoriale de la Generalitat, puis présidera l’Institut d’Estudis Territorials de la Generalitat (2004). Si on ajoute à tout cela la figure clé qui a initié l’ère de ce qui nous arrive actuellement, le fasciste Samaranch, avec l’obtention des Jeux olympiques de 1992 et toute la cour que Maragall et les siens lui ont faite, les louanges qu’ils lui ont chantées sur tous les tons… on pourra suivre à la trace le gros fil blanc, qui relie sans interruption la dictature à la transaction « démocratique ».
A quel niveau d’obscénité sociale faut-il en arriver pour que des travailleurs d’agences immobilières chargés de vendre un appartement occupé qualifient les occupants de « vermines » (bichos) ; « immeuble à vendre avec vermines » écrivent-ils dans leurs agendas ou le communiquent dans ce jargon à leurs collègues ou à d’éventuels acheteurs. A partir de là tout est admissible et possible : le harcèlement des occupants, les menaces, les agressions, les entreprises de gros bras…. tout semble permis. En 2007 déjà le Taller contra la violencia inmobilaria y urbanística (Atelier contre la violence immobilière et ­urbanistique) dénonçait le mobbing (12) ; dix ans plus tard, les attaques de voisins par des bandes ont augmenté en nombre et en ­brutalité.

Chaque jour, dans tous les quartiers, non seulement dans le Raval, la Ribera ou le barrio Gótico, mais aussi dans l’Eixample, à Pueblo Nuevo, Sants ou la Barceloneta… nous avons des exemples de blocs entiers achetés par des fonds d’investissement qui se revendent d’un spéculateur à l’autre, des « pases » (13) dans leur jargon, entraînant une hausse artificielle des prix génératrice d’énormes plus-values. Nous en avons un exemple dans les hôtels des Drassanes (14), dont le premier spéculateur qui les a achetés fut le syndicat UGT (15) pour 588 531 euros en vue de construire des logements sociaux et, après que la mairie a modifié le PERI (16), l’a revendu 2,3 millions d’euros ; après plusieurs « pases » spéculatifs, pour finir en macro-complexe hôtelier horrible face aux médiévales Atarazanas qui, pour cette raison, ne sont plus ni bien national ni rien d’autre de comparable. Aujourd’hui Daniel Mòdol, conseiller en architecture, paysage urbain et patrimoine de l’actuel gouvernement municipal, se montre « absolument favorable » à la construction d’hôtels et qualifie le projet d’« exemplaire dans son versant social ». Rien d’étrange à ce que les voisins accusent la municipalité de Barcelone de Colau (17), de manœuvres obscures et de cacher des informations. La politique de la nouvelle municipalité persiste à alimenter l’inertie spéculative dans le même temps où le conseil municipal de Ciutat Vella (18) se fait de la publicité dans les moyens de communication avec une supposée croisade contre la gentrification, tandis que les projets spéculatifs se poursuivent dans la pratique.

Nous pouvons citer plusieurs de ces projets dans tout Barcelone. Pour ne donner qu’un exemple, dans les environs de la place Espanya un fonds spéculatif vient d’acheter trois immeubles entiers, avec « vermines », sans avoir eu à les payer, déposant une simple caution ; et il est en train de les mettre en vente comme appartements de haut standing. Cette bulle spéculative va se gonfler artificiellement jusqu’à ce que l’argent trouve un autre endroit où aller et laisse derrière lui à nouveau tout en ruines.

Que Barcelone soit une ville-simulacre le barrio Gótico, invention de la Lliga Regionalista au début du xxe siècle, conçu sous forme de parc thématique, en offre la preuve. Des maisons ont été détruites, des places ouvertes, des palais remodelés ou refaits à neuf avec les restes de ceux qui avaient été rasés suite à la percée de la Via Layetana. La façade « gothique » de la cathédrale a été construite entre 1887 et 1912, financée par le banquier et politicien Manuel Girona qui en échange fut enterré dans son enceinte. Le centre d’excursion de la rue Paradis est une œuvre de de 1922 de l’architecte Domènech i Muntaner. Le symbole du quartier, le pont « gothique flamboyant » de la rue du Bisbe, a été dessiné par l’architecte de la Députation Joan Rubio et construit en 1929. Le palais Pignatelli, siège du Cercle royal artistique, fut achevé en 1970. L’endroit bombardé par les franquistes, où se trouve la place Sant Felip Neri, a été édifié sur un ancien cimetière qui se trouvait devant l’église. Sa construction fut achevée après 1950. Le célèbre palais du Musée de Calçat a été édifié avec des restes de palais détruits quand fut ouverte l’avenue de la Catedral, aussi dans les années 1950. Le quartier juif, El Call, a été détruit durant le grand progrom contre les Juifs barcelonais de 1391 ; des centaines d’entre eux furent assassinés et les survivants expulsés, la grande majorité des édifices, y compris les synagogues, disparut dans les flammes. Les terrains et les édifices qui restaient furent confisqués par la couronne. Son actuelle indication ne peut que rappeler une absence de mémoire sinistre et intéressée. « Bien que le tourisme soit une activité uniquement dédiée à la consommation, en réalité il dépend de la production d’espaces prêts à être consommés et, à Barcelone, le barrio Gótico fut le premier à être conçu dans ce but. » (A. Cócola) (19). C’est ainsi que l’invention du barrio Gótico par la Lliga Regionalista et sa Sociedad de Atracción de Forasteros (SAF-1908) (20), et sa reconfiguration définitive sous le franquisme, se rattachent à l’enflure de la Barcelone spectaculaire de 1992, des Jeux olympiques, des forums, des festivals, des congrès et autres salons, dont l’existence précarise, complique la vie et met les habitants de la ville au ­supplice.

De 1997 à aujourd’hui, le prix du logement à Barcelone a augmenté de plus de 150 % tandis que la hausse des salaires nets n’atteint pas 35 %. Le prix moyen des locations est passé de 355 euros en 2000 à 625 euros en 2004, et plus de 800 euros actuellement. Barcelone est une des villes les plus chères d’Europe, une de celles qui souffre le plus du chômage, une de celles dont les indices de pauvreté et d’exclusion sont les plus élevés, où il y a de très grandes inégalités et très peu de logements protégés, où existent le plus de précarité du travail et des salaires très bas.
Quel sens peuvent avoir des slogans tels que « Ville refuge » ou « Ville sans murailles » comme ceux dont la municipalité de Barcelone nous bombarde en ce moment ? Ce ne sont que des phrases creuses, pure propagande à l’intérieur du spectacle, du marketing de l’idéologie politicienne institutionnelle. Des phrases sans contenu alors que des êtres humains ne cessent d’être bombardés, assassinés ou expulsés violemment de leurs lieux d’origine en Libye, en Syrie, au Yémen, en Irak, en Afghanistan, etc. par des guerres longues et terribles imposées par les Etats capitalistes occidentaux pour des intérêts politico-économiques. Pendant aussi que les habitants de villes comme Barcelone sont expulsés de leurs quartiers, victimes expiatoires de la guerre économique agressive qui nous éradique. Du haut des institutions, les politiques continuent à parler pour la galerie avec leurs pluies acides de mots creux leur ôtant tout sens, réduits à n’être que du verbiage ou du charabia.

La pratique urbaine qui nous unit contre l’urbanisme
qui nous sépare

La pratique de la ville (les mouvements sociaux urbains), comme toute pratique sociale, est ouverte à toutes les opportunités. L’urbanisme, par contre, pour être urbanisme d’Etat, urbanisme de classe, ferme ces opportunités. La pratique de la ville tend à abolir les séparations tandis que l’urbanisme les fonde en inscrivant la séparation dans la géographie même.
L’urbanisme fige et oriente le développement urbain, modèle la cité selon les nécessités du capital. L’urbaniste nous dit connaître nos besoins, nos désirs et organise notre bonheur par la construction d’un univers concentrationnaire : l’Autorité sait de quoi nous avons besoin ; ce n’est pas un hasard si Le Corbusier (21) avait dédicacé son livre La Cité radieuse (22) à l’Autorité.

L’urbanisme nous sépare. A Barcelone, par exemple, l’écart d’espérance de vie entre les habitants des quartiers de Pedralbes et de Nou Barris est de dix ans en faveur des premiers. La question urbaine est aussi traversée par la lutte des classes. L’urbanisme est ­urbanisme d’Etat. C’est pourquoi l’espace urbain est le lieu du conflit. Conflit et lutte à partir desquels nous pouvons établir une relation sociale entre égaux, sans hiérarchie, où les différences ne se traduisent pas en ­inégalités.
Nous ne voulons pas nous limiter à dénoncer l’urbanisme, bien que passage obligé pour développer une pratique urbaine. Nous voulons ériger d’autres villes où ne règne pas l’inégalité, où le droit à la vie remplace la survie que l’on nous impose, qui autorisent une créativité (poétique) au quotidien.
Nous venons d’une ville, Barcelone des années 1930, 1940, 1950 où le lien social s’exprimait sous diverses formes : la rue, lieu public où se nourrit la vie sociale (quand la rue est liquidée – Le Corbusier – la vie sociale est liquidée et la ville devient cité-dortoir), prolongement de la maison, habitée la nuit par les voisines, terrain de jeu pour les enfants, aujourd’hui détruite par la voiture et son lobby. Les petits commerces, lieux de socialisation pour les femmes, détruits par les supermarchés. Les bistrots, lieux de socialisation pour les hommes, détruits par la télévision. L’oisiveté populaire dans les quartiers, aujourd’hui mercantilisée dans des espaces lucratifs (gymnases, salles de sport…) où l’on privilégie l’individualisme et la compétitivité. Nous ne rappelons pas ce passé par nostalgie ni pour y revenir – nous connaissons très bien ses défauts : pauvreté, religion, patriarcat, soumission… – mais pour comprendre où nous sommes et établir ici et maintenant d’autres rapports sociaux entre égaux en dehors de ceux que le capital établit en conséquence de son mode de production ­marchand.

Nous venons d’une ville, Barcelone de 1936, où le lien social qui se renforce depuis les années 1930 explose en intensité. Les ouvriers s’emparent de la rue : la fête révolutionnaire, le jamais-vu ; la poésie gagne la rue et établit un autre ordre social. La ­question sociale s’étend à la question urbaine, pour peu de temps mais avec une telle intensité qu’il est difficile de ne pas s’en ­souvenir.

De nos jours, Barcelone est en train de cesser d’être une société pour devenir une marchandise. Elle se vend bien. Certains voulaient la vendre à un prix plus élevé que le lucre l’exige. Et le font. D’autres veulent en faire un bien commun, l’okuper (23). Et le font aussi. Conflit inévitable. Si l’Administration ne tolère pas l’okupation, ce n’est pas tant pour l’okupation de quelques maisons mais parce que nous nous okupons de nous-mêmes, la laissant, elle, sans rien à faire.
Se réapproprier de la rue, des objets urbains sans médiation de l’argent qui existe maintenant au travers de l’achat et de la vente. La rue, lieu de rencontre, de non-séparation, d’information et communication, lieu ludique et symbolique, de parole et d’écrit sur les murs qui la délimitent. Réapproprions-nous sa valeur d’usage en liquidant sa valeur d’échange.
Exercer notre droit à la ville, non seulement en nous réappropriant les objets et les services mais aussi en nous réappropriant nos propres vies dans l’espace urbain. Réappropriation qui va nous aider à déployer ce qu’il y a d’humain en nous. Dessiner la ville en accord avec nos besoins, notre vie pour ne pas être obligés d’ajuster nos vies à la ville des urbanistes. Sur la voie de l’exigence à exercer le droit à une santé qui respecte la vie au-delà de l’argent, le droit à un enseignement non compétitif et libre, le droit aux transports publics au-delà des intérêts privés, le droit à un logement qui soutienne besoins et désirs. Tout cela sans la médiation de l’argent, en dehors du lien commercial. Construire une autre ville, une autre économie, une autre politique, une autre information, toutes envahies aujourd’hui par la technique et le capital. Une rue sans voiture, une maison sans télévision et un individu sans écran, les trois objets majeurs de l’espace urbain actuel.

Etcétera
juin 2017
(traduit de l’espagnol par J.-P. V.)

NOTES

(1) Titre d’un ouvrage d’Eduardo Mendoza, La Ciudad de los prodigios, editorial Seix Barral, 1986. Traduction française : La Ville des prodiges, éditions du Seuil, 1988 (nombreuses rééditions au format de poche, coll. « Points ».).
(2) Henri Lefebvre (1901-1991), philosophe français. Je n’ai pas pu retrouver d’où proviennent les citations données ici, et les ai traduites de l’espagnol.
(3) David Harvey (né en 1935), géographe britannique.
(4) Honoré de Balzac (1799-1850), écrivain français. Comme pour Henri Lefebvre, les citations données ici ont été traduites de l’espagnol. Il y a en outre, une erreur de dates dans le texte espagnol : « Ya durante el processo de remodelación de París, llevado a cabo por Haussmann entre 1852 y 1870, Balzac advirtió (…) », Balzac étant mort en 1850.
(5) « Entelequia » dans le texte espagnol. Ce mot provient du grec entelekheia, « énergie agissante et efficace », « principe métaphysique qui détermine un être à une existence définie » selon le dictionnaire Robert.
(6) Les Jeux olympiques de 1992 se sont passés à ­Barcelone.
(7) David Harvey (voir note 3), Rebel Cities : From the Right to the City to the Urban Revolution, 2012 ; non traduit en français.
(8) María Zambrano (1904-1991), philosophe et essayiste espagnole, disciple de José Ortega y Gasset (1883-1955). L’article « La ciudad creación histórica » a paru dans la revue portoricaine La Semana du 22 avril 1964.
(9) Felipe González a été président du gouvernement espagnol entre 1982 et 1996 ; Alfonso Guerra, vice-président de 1982 à 1991 ; et Miguel Boyer, ministre de l’économie et des finances entre 1982 et 1985.
(10) José María Aznar a été président du gouvernement entre 1996 et 2004.
(11) Pascual Maragall a été président de la Generalitat (gouvernement catalan) entre 2003 et 2006 ; il a été remplacé par Joan Clos entre 1997 et 2006. Enrique Tierno Galván a été maire de Madrid entre 1979 et 1986 ; José María Álvarez del Manzano, maire de Madrid entre 1991 et 2003 ; Alberto Ruíz-Gallardón, maire de Madrid entre 1991 et 2003 ; enfin Ana Botella Serrano (épouse de José María Aznar), maire de Madrid entre 2011 et 2015.
12) En anglais dans le texte. Signifie une attaque par une bande de voyous.
(13) Pases : mouvements de la cape pendant que le taureau passe devant le toréador.
(14) Les Drassanes : anciens arsenaux situés près du port de Barcelone.
(15) Unión general de trabajadores (Union générale des travailleurs, social-démocrate).
(16) PERI : Plan de Reforma Interior qui s’applique à chaque zone déterminée de la ville (quartier ou partie d’un quartier) puis est inclu dans le Plan General Metropolitano.
(17) Ada Colau, maire de Barcelone depuis le 13 juin 2015.
(18) La Ville vieille en catalan.
(19) El Barrio Gótico de Barcelona. Planificación del Pasado e Imagen de Marca, de Agustín Cócola Gant, éd. Madroño, 2011, rééd.2014 (https://agustincocolagant.net/ wp-content/uploads/ 2015/03/Barri_gotic.pdf). A.Cócola, investigador post-doctoral au Centre des études géographiques de Lisbonne, puis à l’Académie d’Espagne à Rome. Il a consacré plusieurs articles, livre, conférences, au tourisme et aux classes sociales à Barcelone et notamment au barrio Gótico, tels que La producción de Barcelona como espacio de consumo. Gentrificación, turismo y lucha de clases.
(20) Sociedad de Atracción de Forasteros : Société d’attraction des étrangers.
(21) Charles-Edouard Jeanneret-Gris dit Le Corbusier (1887-1965), architecte et urbaniste français d’origine suisse.
(22) En français dans le texte. Le titre du livre est La Ville radieuse, 1935.
(23) A Barcelone, le mot okupa écrit avec un k, désigne les squatts.

ENCADRE

A Poblenou*, dans la rue Llacuna, à côté de trois grands hôtels déjà ouverts, on est en train de construire deux monstres hôteliers de plus qui menacent de faire s’écrouler les vieilles maisons qui les entourent (pâté de maisons de La Vanguardia, du comte de Godó). Les permis pour travaux ont été délivrés, en toute apparence irrégulièrement, une semaine après que le maire Trias** a perdu les élections. Autre exemple emblématique contestable : dans les rues de Lancaster et Arc del Theatre, la municipalité à récemment dégelé un macro-projet urbanistique datant de 2002, appelé par euphémisme « Plan d’amélioration urbaine », projet opaque pour les voisins qui devrait concerner presque un hectare du quartier. Ce plan, aussi incroyable que cela puisse paraître, laisse totalement la planification urbaine aux mains d’une initiative privée et persiste à promouvoir la destruction de logements populaires pour faire un renflement qui deviendra une place à proximité des Ramblas, dans la ligne qui destine des espaces aux touristes plutôt qu’à des habitations sociales. Cette nouvelle municipalité travaille sans faire de bruit sous couvert de son entreprise publique Bagursa (Barcelona Gestión Urbanística SA, à capital 100 % municipal) pour ouvrir la voie à un autre projet contestable d’investissement privé avec une aide importante d’argent public. Et la nouvelle magistrature d’entonner cette petite chanson burlesque qui veut que « nous ne pouvons rien faire bien que ça aille contre notre volonté, que nous aurions pu en informer les voisins mais que, malheureusement, c’est un projet qui a été décidé auparavant et que nous devons le terminer »… prétexte pour se laver les mains, collaborer avec le système et finalement conforter un autre foyer de spéculation qui va permettre l’expulsion de centaines de voisins prévue par ce projet. En dépit de tous ces discours à propos du bien commun et du social, les faits finissent par démasquer l’idéologie et la propagande parties intégrantes de la politique réelle.

* Poblenou est le nom catalan pour Pueblo Nuevo dont on a parlé plus haut. Il y a souvent dans le texte un passage du catalan à l’espagnol dans les noms propres que je n’ai pas signalé s’il n’apparaissaient qu’une fois, ou plusieurs fois sous le même nom.
** Xavier Trias, maire entre 2011 et 2015.

La classe productrice de plus-value à l’ échelle mondiale (partie I)

Nous reprenons le flambeau d’un long débat qui ébranle le cognitif intellectuel des club marxistes. Ils sont maintenant de plus en plus nombreux (relativement à leur nombre) à déserter la théorie du prolétariat auquel ils tirent leur révérence. Mais avant de faire leurs adieux au prolétariat à pester sur les dégâts du progrès ils ont férocement argumenté leur départ, Marx à l’appui pour certains. Le dernier en date est Claude Bitot avec son livre « Repenser la révolution ».

Dans le texte qui suit nous nous efforcerons de montrer que la classe ouvrière, malgré l’introduction gigantesque du travail mort (automation, technologies de l’information, techno-science…) est toujours en expansion relative.

Nous avons déjà longuement débattu sur ce que Marx désignait par prolétaire, et sur ce point la définition était bien claire : « est prolétaire celui qui n’a que sa force de travail à vendre. » C’est une définition large, elle inclut pratiquement tout le salariat, les chômeurs, les sans-travail, c’est une définition sociale. Si tout travailleur productif est salarié, en revanche tout salarié n’est pas un travailleur productif. Certains salariés sont mêmes des exploiteurs, dès lors qu’ils administrent le système d’exploitation de l’homme par l’homme, les managers par exemple.

« Par rapport au capitaliste financier, le capitaliste industriel est un travailleur, travailleur en tant que capitaliste, c’est-à-dire un exploiteur du travail d’autrui. » (Le Capital, chapitre 23, t.3.)

Le prolétariat, nous l’assimilons avec certaines restriction à la population active qui comprend les chômeurs.

Passons maintenant à la définition économique du prolétaire créateur de plus-value.

« Pour distinguer le travail productif du travail improductif, il suffit de déterminer si le travail s’échange contre de l’argent proprement dit ou contre de l’argent-capital. » (Un chapitre inédit du « Capital », éd. 10/18, p. 238.) A partir de cette définition Marx (Un chapitre inédit du « Capital », p. 233) donne l’exemple du littérateur prolétaire de Leipzig, de la cantatrice qui, travaillant pour un patron, deviennent des travailleurs productifs en ce qu’ils valorisent le capital ; il dira la même chose dans une note du tome I du Capital sur un enseignant qui travaille dans le privé.

En effet on a trop souvent cette idée que seul le prolétariat industriel est créateur de plus-value parce qu’il créé des objets/marchandises. Marx,et c’est tout l’objet du Capital, démontre que seul « est donc productif le travail qui valorise directement le capital ou produit de la plus-value. »(Un chapitre inédit du « Capital », p. 224.)

A contrario, un artisan par exemple produit une marchandise X ou un produit Y, il fait un travail productif, mais du point de vue de la production capitaliste il n’effectue pas de travail productif.

Ces jalons posés nous pouvons maintenant voir ce que représente au niveau mondial le prolétariat (population active) le prolétariat occupé (en déduisant les chômeurs) et le prolétariat créateur de valeur (ce qui est plus compliqué, les statistiques mondiales à ce niveau sont difficiles à déchiffrer).

Seulement, par élimination nous allons essayer de donner une vision plus large que les statistiques du Bureau International du Travail et de l’Organisation Internationale du Travail et pour la France du Tableau de l’économie française de l’Insee qui lui est plus précis.

En ce qui concerne l’approche mondiale, nous reproduisons un document de Michel Husson (1). Ce document ne tient pas compte du fait que, selon l’OCDE, plus de la moitié de la population active mondiale travaille au noir (travail ayant recours principalement à une exploitation sur la base de la plus-value absolue, c’est-à-dire utilisant un capital constant très faible). Nous avons là une importante contre-tendance à la baisse du taux de profit à laquelle il faut ajouter les 168 millions d’enfants officiellement exploités dans le monde.

Il ne faut pas oublier que l’agriculture est le premier pourvoyeur d’emplois de la planète, 40 % de la population active mondiale. Il y a forcément dans ces 40 % une part importante d’ouvriers agricoles.

Document de Michel Husson

Durant les années 1990, un phénomène décisif s’est produit avec l’entrée sur le marché mondial de la Chine, de l’Inde et de l’ancien bloc soviétique, qui a conduit à un doublement de la force de travail confrontée à la concurrence sur le marché mondial (2).

Les données de l’OIT (3) permettent une estimation du salariat à l’échelle mondiale. Dans les pays « avancés », il a progressé d’environ 20 % entre 1992 et 2008, puis stagne depuis l’entrée en crise. Dans les pays « émergents », il a augmenté de près de 80 % sur la même période (graphique 1).

Graphique 1 : Salariat mondial (Base 100 en 1992 ; source : OIT)

 

On retrouve le même type de résultat, encore plus marqué, pour l’emploi dans l’industrie manufacturière : entre 1980 et 2005, la main-d’œuvre industrielle a augmenté de 120 % dans les pays « émergents », mais baissé de 19 % dans les pays « avancés » (4).

Le même constat ressort d’une étude récente du FMI (5) qui calcule la force de travail dans les secteurs exportateurs de chaque pays. On obtient une estimation de la force de travail mondialisée, celle qui est directement intégrée dans les chaînes de valeurs globales. La divergence est encore plus marquée : entre 1990 et 2010, la force de travail globale ainsi calculée a augmenté de 190 % dans les pays « émergents », contre 46 % dans les pays « avancés » (graphique 2).

Graphique 2 La force de travail mondialisée

Base 100 en 1990. Source : FMI

La mondialisation conduit donc tendanciellement à la formation d’un marché mondial et aussi à celle d’une classe ouvrière mondiale dont la croissance se fait pour l’essentiel dans les pays dits émergents. Ce processus s’y accompagne d’une tendance à la salarisation de la force de travail. Le taux de salarisation (la proportion de salariés dans l’emploi) augmente de manière continue, passant de 33 % à 42 % au cours des vingt dernières années. On vérifie également que cette tendance est plus marquée pour les femmes (graphique 3).

Graphique 3

Taux de salarisation dans les pays
« émergents » (Source : OIT)

xxx

La dynamique de l’emploi dans le monde est illustrée par le graphique 4 et peut être résumée ainsi : quasi-stabilité ou faible progression de l’emploi dans les pays « avancés », augmentation seulement dans les pays « émergents » : +40 % entre 1992 et 2012, avec salarisation accrue (salariat : +76 %, autres emplois : +23 %).

Graphique 4
Répartition de la force de travail mondiale

Pour l’année 2012, les données de l’OIT conduisent à la répartition suivante de l’emploi mondial en milliards :

Emploi dans les pays « avancés »

0,47

Emplois salariés dans les pays « émergents »

1,11

Autres emplois dans les pays « émergents »

1,55

Emploi mondial

3,13

Cette classe ouvrière mondiale est extraordinairement segmentée, en raison d’écarts de salaires considérables, mais sa mobilité est limitée alors que les capitaux ont obtenu une liberté de circulation à peu près totale. Dans ces conditions, la mondialisation a pour effet de mettre potentiellement en concurrence les travailleurs de tous les pays. Cette pression concurrentielle s’exerce aussi bien sur les salariés des pays avancés que sur ceux des pays émergents et se traduit par une baisse tendancielle de la part des salaires dans le revenu mondial (graphique 5).
Moyenne des pays suivants :

Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, Etats-Unis, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Japon, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède.Retour ligne automatique
Argentine, Brésil, Chili, Chine, Costa Rica, Kenya, Mexique, Namibie, Oman, Panama, Pérou, Russie, Afrique du Sud, Corée du Sud, Thaïlande, Turquie.

Note Hussonet n° 64, 18 décembre 2013 : La formation d’une classe ouvrière mondiale (http://hussonet.free.fr/classow.pdf).Retour ligne automatique

Graphique 5
Part des salaires dans le revenu mondial 1970-2010

classow_5

(En pourcentages du PIB. Calculs propres à partir de Stockhammer, 2013 [6])

Nous voyons déjà par cette première approche que nous sommes encore loin d’une disparition du prolétariat – et il ne s’agit que d’une première approche ; si nous ajoutons le travail informel en forte progression, les ouvriers agricoles, les ouvriers des transports (créateurs de valeur), les enfants (officiellement 168 millions) et tous ceux qui font fructifier un capital (artistes, enseignants…) nous avons là un premier tableau qui ne nécessite pas plus d’explications.Retour ligne automatique
Cependant, nous devons voir s’il s’amorce un début de déclin de l’ emploi dans les pays émergents, ce qui ne serait pas une surprise s’ils passent au stade d’un renouvellement inévitable de leur appareil productif (cas de la Chine et d’autres). Retour ligne automatique
Cela fera l’objet de la deuxième partie.

G. Bad

Pour toute correspondanceechanges.mouvement@laposte.net

Notes

____________________________

[1]Michel Husson, statisticien et économiste français travaillant à l’Institut de recherches économiques et sociales, connu pour ses travaux sur la politique de l’emploi. Né le 3 avril 1949 à Lyon, il a milité au PSU puis à la LCR et est aujourd’hui militant altermondialiste.Wikipédia.

[2] Richard Freeman, « China, India and the Doubling of the Global Labor Force: Who Pays the price of Globalization? », The Globalist, Juin 2005.

[3] ILO, Key Indicators of the Labour Market (KILM)

[4] John Smith, « Imperialism and the Law of Value », Global Discourse [Online], 2: I, 2011.

[5] FMI, Jobs and growth: analytical and operational considerations for the Fund, Mars 2013.

[6] Engelbert Stockhammer, « Why have wage shares fallen? », ILO, Conditions of Work and Employment Series No. 35, 2013.

Correspondance : à propos du GCI et de la revue « Communisme »

De info@gci-icg.org (12 juil. 2016)
Aux camarades et lecteurs d’Echanges.

A l’occasion de l’envoi de notre dernière revue Communisme en français (n°67, « Contre la démocratie et les guerres impérialistes »), une mise au point nous semble nécessaire dans vos pages, dont nous sommes par ailleurs des lecteurs intéressés et attentifs.
Notre précédente revue en français (Communisme n°66, « Le léninisme contre la révolution », 2e partie) avait été chroniquée plutôt favorablement dans votre n° 150 de l’hiver 2014-2015 (p.65). Dans la même rubrique « Dans les publications/théorie » toutefois, un sort nettement moins enviable était réservé à notre revue en espagnol Comunismo n° 64 («  Comunidad de lucha y partido »). Le titre même de la chronique, « Programmatisme » (p. 67), dénotait déjà une pensée par cases idéologiques qui ne laissait rien présager de très glorieux. En matières de cases, nous avons l’habitude, depuis les débuts de notre groupe, d’être rangés parmi les « constructeurs de parti » par les adeptes de l’anarchisme ou du conseillisme, et d’être considérés comme « anarchistes » et « anti-parti » par les adeptes du léninisme, sous ses diverses variantes. Inévitablement, les ruptures historiques avec la social-démocratie, constitutives de notre petit groupe, sont souvent lues à travers les catégories et représentations social-démocrates que nous critiquons, et ce sur tous les aspects centraux de la lutte révolutionnaire, tels que nous essayons de les synthétiser au fil des années dans nos revues (sur les classes, le parti, la communauté de lutte, l’insurrection, l’attaque de la valorisation capitaliste, le communisme, sans même parler de la « diabolique » dictature du ­prolétariat).
La chronique d’Echanges sur notre contribution (en espagnol, jusqu’à présent) au sujet de la communauté de lutte et du parti relève malheureusement de ce travers interprétatif déformant. Elle nous prête en effet de confondre (ou de vouloir concilier) « autonomie organisationnelle de la classe ouvrière » et « soumission de la classe ouvrière à une élite organisée par un parti-je-sais-tout » (sic), le tout dans « le jargon bordiguiste, ce superléninisme » (encore une petite case commode pour nous ranger vite fait, c’est un classique). Enfin, « in cauda venenum » : « Les fractions nationales du GCI ont semble-t-il des difficultés à évoluer au même rythme », et ça c’est le pompon. Qu’une revue comme la vôtre qui n’enferme justement pas les luttes dans les frontières nationales puisse prétendre que notre activité internationaliste (en différentes langues) serait l’œuvre de « fractions nationales  », voilà qui ne relève pas seulement d’une méconnaissance de nos publications (pourtant suivies dans votre revue) mais aussi d’une désinvolture ostensiblement ­dénigrante.
Rappelons que notre critique du léninisme (parue en français en 2012 et 2014) dont Echanges attribue le contenu à l’une de nos «  fractions nationales » (française ? francophone ?) avait en fait d’abord été publiée… en espagnol (en 2006 et 2007). Quant à notre texte sur la communauté de lutte et le parti, texte interne à l’origine, discuté dans plusieurs langues, son contenu n’est en rien en porte-à-faux avec notre critique radicale de la conception social-démocrate et léniniste du parti. Ce texte ne manquera d’ailleurs pas d’être également publié dans l’une de nos prochaines revues en français.
Si la formulation de nos positions et analyses peut parfois connaître des adaptations formelles (dans le sens de la renforcer, visons-nous) d’une publication et d’une langue à l’autre, au gré aussi des clarifications suscitées par les échanges autour de nos revues, elles n’en demeurent pas moins, avant tout, les expressions d’une même activité, d’un même contenu. Nous prêter des clivages politiques (et des « évolutions » politiques divergentes) à base linguistique, cristallisés en prétendues « fractions nationales », est un bien étrange et pas très scrupuleux procès de votre part.
En vous remerciant d’avoir publié cette mise au point, avec nos salutations révolutionnaires,
le Groupe Communiste Internationaliste (à l’unanimité de ses diverses fractions apatrides !).

Réponse (8 août 2016)
J’ai recensé deux publications du Groupe communiste internationaliste (GCI) : le n° 66 (octobre 2014) de Communisme et le n° 64 (décembre 2014) de Comunismo, dans le n° 150 (hiver 2014-2015) d’Echanges, p. 67-68.
Le GCI s’élève contre le compte rendu de lecture de Comunismo. Ses reproches portent principalement sur une « pensée par cases idéologiques » (le titre est du camarade qui met en pages) et une « désinvolture ostensiblement dénigrante » parce que j’aurais prétendu que l’activité internationaliste du GCI serait l’œuvre de fractions nationales.
Ni moi, ni notre groupe Echanges ne pratiquons le dénigrement des autres groupes ; ne sommes-nous pas une des seules publications en français qui rend compte d’un large éventail de revues francophones et étrangères ? Par essence, nous essayons dans la mesure de nos moyens de donner la plus grande publicité possible aux luttes des classes laborieuses dans le monde et accessoirement aux groupes qui suivent le même but que nous par d’autres chemins. Personnellement, dans mes critiques je ne prononce pas d’arrêts. Tout comme les autres membres d’Echanges, je recherche la discussion utile.
Il est faux, ainsi qu’on l’a souvent reproché à Echanges, de croire que notre activité théorique (qui n’est pas du conseillisme) se limiterait à enregistrer les luttes ou les articles que nous recensons. Nous donnons évidemment notre opinion, com­me chaque groupe le fait même s’il n’en a pas conscience.
L’internationalisme que le GCI revendique hautement n’est-il pas constitué de fractionnements par nations ? Le terme « international » le dit sans fard. Le GCI n’écrit-il pas que « la formulation de nos positions et analyses peut parfois connaître des adaptations formelles (…) d’une publication et d’une langue à l’autre  » ? « Dans le sens de la renforcer » qui vient entre parenthèses n’empêche : les frontières existent depuis plusieurs siècles et des façons d’être et d’agir se sont créées dans leur intérieur. Cela n’empêche pas l’internationalisme mais le rend un peu plus complexe que ne le voudraient certains européo-centristes et même des prêcheurs de quelques pays européens soi-disant plus avancés que d’autres.
Seul un parti monolithique peut prétendre à ce que tous ses membres soient taillés dans un moule identique. Ce qui nous ramène à Lénine qui écrivait, dans Que faire ?, que les ouvriers sont des crétins qu’une avant-garde intellectuelle social-démocrate (le mot n’avait pas encore acquis son statut d’injure suprême en 1901-1902) organisée en parti devait mener au combat. En définitive, le léninisme se résume à cela. Il n’y a rien d’autre dans les écrits de Lénine. Aucune avancée théorique ; une pratique du coup d’Etat par le nivellement, une manière de conserver le pouvoir en maintenant les humains en troupeaux. La soumission du plus grand nombre érigée en vertu. Les masses jouent un rôle considérable dans les sociétés depuis l’avènement des révolutions bourgeoises et de la démocratie représentative. Le léninisme a réglé la question de l’action largement inconsciente des masses et de l’activité peu ou prou consciente des individus par une profession de foi dans la suprématie de la conscience de quelques individus se substituant à la classe ouvrière, contre elle.
On a vu ce que la mise en commun des moyens de production, en fait leur appropriation par l’Etat, et la pénalisation de la vie quotidienne, que recouvre le terme de communisme, ont fait des travailleurs.
Ma note sur Comunismo signalait simplement que la rupture théorique avec le léninisme qu’annnonçaient les textes parus dans les nos 64 (décembre 2012) et 66 de la revue en français me semblait ne pas s’accompagner d’une rupture similaire dans la pratique du GCI. Le courrier du GCI ne répond pas à cette question qui était au centre de ma recension. La discussion reste ouverte entre tenants d’une organisation des travailleurs et tenants d’une organisation séparée de la classe.
J.-P. V.

La grève des mineurs du Donbass de 1994

Ce texte est paru dans Echanges n°77 (janvier-juin 1994).

Les mineurs sont les travailleurs les plus combatifs du CIS. Les premières grandes grèves de l’ère Gorbatchev débutèrent dans les mines, en 1989. Les mineurs formèrent les nouveaux syndicats, qui contrebalancèrent les anciennes structures pseudo-syndicales existant depuis les années 20. Les mineurs avaient toujours été considérés comme le noyau de la classe ouvrière. Ils étaient comparativement bien payés pour leur dur labeur, mieux que les ouvriers des autres industries et bien mieux que les ouvriers agricoles ou ceux du secteur des services. Dire que quelqu’un avait un «salaire de mineur », dans l’ex-URSS, signifiait l’aisance. Quand leurs salaires furent réduits,au début des réformes de Gorbatchev, les mineurs ne purent le supporter. L’histoire de la société soviétique a montré que les mouvements de résistance ne surgirent pas quand le régime était des plus stricts, mais quand la terreur diminua et que la politique devint plus libérale.

Quoique les grèves des mineurs aient secoué l’économie de l’ex-URSS depuis 1989, les problèmes essentiels de l’industrie charbonnière n‘ont pas été résolus. Les conditions de travail dans les mines sont exactement les mêmes que lorsqu’elles furent mises en exploitation, voilà soixante ans. Le salaire d‘un mineur avant la grève était de 70 000 karbovantsy par mois (moins de 25 dollars, ou 150 F, autrement dit ce qu’un intellectuel mal payé pouvait gagner à Moscou). Le parlement ukrainien était si occupé à débattre de la légitimité du gouvernement qu’il ne prêtait guère attention aux problèmes économiques des mineurs. Quand les prix furent multipliés par 3 à 5 alors que les salaires restaient les mêmes, les mineurs du Donbass se soulevèrent.

LES MOTIFS DE LA GRÈVE

II y a trente ans, le gouvernement de l’URSS décida que le charbon du Donbass n‘était pas une ressource essentielle et sans potentiel pour l‘industrie. Les investissements dans les mines furent de plus en plus faibles. Aucune mine nouvelle ne fut ouverte et les autres furent laissées en l’état, complètement déficitaires. La production de charbon chuta d’un tiers, n’excédant pas 140 millions de tonnes par an. Le prix du charbon a été pendant ce temps multiplié par 500.

Les mineurs ont plusieurs fois, de 1989 a 1993,rappelé leur situation en déclenchant des grèves : le gouvernement ukrainien a, chaque fois, satisfait leurs revendications car le charbon du Donbass est la seule source stable d’énergie pour l’Ukraine, qui pour les autres fournitures d‘énergie dépend de la Russie. Mais les augmentations de salaire n’ont amené aucune amélioration pour les mineurs : chaque fois que les salaires étaient augmentés dans les régions minières, cela provoquait seulement une spirale inflationniste en Ukraine. En dehors de ces problèmes économiques, il y avait aussi des problèmes de nationalité : la majorité de la population du Donbass parle russe et est hostile à toute tentative d’ukrainisation forcée. Déjà des politiciens de l’est de l’Ukraine en font une issue politique. C’est pour cela que des revendications refirent surface au début des grèves de juin. Il fut demandé qu’un référendum dise si l’on faisait confiance au Parlement, au gouvernement et au président de l’Ukraine et décide de l’indépendance économique du Donbass et des autres régions orientales d’Ukraine. Cette indépendance, espèrent les mineurs, ferait cesser une situation injuste qui fait que les régions de l’Est contribuent pour 80 %-90 % au budget de l’Ukraine.

Tout un ensemble de revendications fut posé avant la grève, lors d’une conférence des représentants de l’industrie charbonnière du Donbass, le 28 mai 1993. Outre l‘organisation d’un référendum sur les bases qui Viennent d’être indiquées, il était demandé d’indexer les salaires et les prix sur le charbon, de conserver des salaires élevés au mineurs pour leur dur labeur, des amendes pour les banques qui menaçaient de bloquer les fonds de la mine à partir du 15 juin 1993.

UNE GRÈVE D’UNE ÉCHELLE SANS PRÉCÉDENT

La grève devait démarrer au plus tôt 1e 21 juin, Ceux de l’équipe de nuit de la mine Zusiadko furent les premiers a débrayer, le 7 juin, et à descendre dans la rue. Cette mine est une des privilégiées du bassin : depuis peu, elle avait le droit de vendre sa production contre des devises fortes. La condition de ces mineurs était comparativement meilleure que celle des autres de la région. La gréve fit boule de neige. Des le premier jour, quinze mines étaient en gréve et, le second, cinquante. Le 11 juin, au cinquième jour de gréve, 226 des 250 mines d’Ukraine étaient closes, 27 entreprises de forage minier étaient en gréve, 8 usines de surface et plus de 100 entreprises travaillant avec le bassin du Donbass dans les régions de Lugansk, Dniepropetrovsk et Kharkov. Le17 juin, la gréve touchait 228 mines, 4O entreprises de forage, 16 usines, les mines in ciel ouvert de la région de Kirovgrad et 123 autres entreprises. Le 13 juin, on calculait que la grève coûtait chaque jour deux milliards de roubles, et cela augmentait chaque jour. A la fin de la première semaine de gréve, il était clair qu’elle surpassait en importance les fameuses grèves de 1989.

La grève différait pourtant du mouvement de quatre ans antérieur : en 1989, une famille typique de mineur pouvait se suffire avec un mois de salaire, et même mettre de l’argent de coté ; mais en 1993, leur salaire mensuel était épuisé en quelques jours. Le gouvernement prit cette situation en compte lorsqu’il déclara, le 10 juin, qu’il essaierait dans la mesure du possible de satisfaire les revendications.

Au cours de la gréve, l’ancien directeur de la mine Zasiadko, alors maire de Donetsk, fut nommé vice président de l’Ukraine. Les gens de la région le considéraient comme un des leurs. Ce fut lui qui annonça, 1e 12 juin, lors d’un meeting, que le gouvernement avait de porter les salaires des mineurs à 400 000 karbovantsy par mois, que le président allait signer un décret réduisant les impôts des mineurs de 10 % et qu’un crédit serait ouvert à la Banque nationale d’Ukraine pour payer ce qui était dû aux mines… Ces nouvelles ne changèrent guère la résolution des mineurs, qui pensaient que les problèmes économiques de la région ne pouvaient trouver leur solution que par des moyens politiques. « tant que le soviet suprême, le président et le ministre ne traiteront pas nos revendications politiques, nous continuerons la grève », déclarait alors Nikolai Volynko, président du syndicat indépendant des mineurs.

Après de longs débats, le 15 juin, le soviet suprême d’Ukraine renvoya 1a discussion des revendications des mineurs à une date indéterminée. Le comité de gréve interbranche décida, 1e 16, de monter les enchères : aucune discussion n’aurait lieu tant qu’aucune décision ne serait prise sur l’organisation d’un référendum, une commission devant discuter des autres revendications ne devant se réunir qu’après. C’était la première fois depuis les gréves de 1989 qu’enseignants, docteurs, métallos, ouvriers du bâtiment, cheminots, étudiants, vétérans — en gros presque toute la population —- soutenaient les revendications des mineurs.

Le 17 juin, le soviet suprême d’Ukraine céda à 1’u1timatum des mineurs et annonça un référendum pour le 26 septembre 1993.Le vice-président du comité de gréve des ouvriers de Donetsk commentait « la décision du soviet suprême de tenir un référendum n’est que la moitié du problème. Nous voulons la garantie que si, lors de ce référendum, la majorité vote contre le président et les soviets, il y aura de nouvelles élections. Nous voulons qu’alors elles aient lieu au plus tard en novembre-décembre 1993. C’est la première condition pour que nous appelions à la reprise ».

Le même jour, des négociations sur les revendications politiques reprirent entre représentants des grévistes et du gouvernement. Le 18, les grévistes maintenaient l’exigence d’une garantie de nouvelles élections au plus tard en décembre.Pourtant, ils n’obtinrent rien en ce sens (en partie pour des histoires de légalité constitutionnelle). Le sort de la gréve devenait de plus en plus Clair : la loi martiale fut décrétée dans la métallurgie de Dniepropetrovsk et Zaporozho. Les stocks de Charbon étaient pratiquement épuisés le 16 juin, et les hauts fourneaux de beaucoup d’industries cessèrent peu à peu de fonctionner. Si la gréve durait encore quelques jours, l’industrie subirait de lourdes pertes. Les métallos demandèrent aux mineurs de les aider à sauver l’industrie du coke et de la métallurgie..

Le 19 juin, le conseil de coordination des mineurs annonça la suspension de la gréve. Il déclara qu’elle reprendrait si le gouvernement ne prenait pas les dispositions nécessaires pour satisfaire les revendications politiques. Dans la résolution adoptée par le conseil figurait une injonction au soviet suprême de décider, dans la semaine qui suivrait le référendum et au plus tard en décembre 1993, de la tenue d’élections.

Le 21 juin, le travail reprenait dans une bonne partie des mines. Mais quelques groupes d’ouvriers n’étaient guère convaincus : le 23 juin, 44 mines étaient encore en grève, dont l5 des 17 mines du bassin de Krivoroshok et même des mines des régions de Lugansk et Pavlograd dans l’ouest du Donbass. Les grévistes étaient mêmes contents du fait que seulement quelques-uns des 35 points revendiqués avaient trouvé une réponse favorable. Mais la gréve était brisée et, le 25 juin, 7 mines seulement n’avaient pas repris.

Les résultats de la grève

Le 24 juin, les mineurs de la mine Zadadko publièrent une déclaration affirmant que l’indépendance économique régionale ne pouvait être acceptée que conjointement à des réélections et à la réorganisation des juridictions et des pouvoirs exécutifs locaux. ll affirmait aussi que, sans une réorganisation, la nomenclatura locale du parti, totalement corrompue, et des dirigeants d’entreprise réactionnaires prendraient encore plus de pouvoir. « Les détenteurs actuels de 0e pouvoir cherchent A tirer le profit maximum aux dépens du peuple. Nous ne voulons pas être les pions sur l’échiquier des autres. » Ceux qui avaient signé cette déclaration savaient que la gréve n’avait pas seulement été lancée en réaction à l’inflation galopante, mais aussi contre le gouvernement local.

Ceci est un exemple caractéristique de la relation des mineurs à la politique. Un autre exemple de cette méfiance fut la réaction des mineurs aux marques de solidarité et aux offres de services de la part d’organisations politiques. Au plus fort de la gréve, ils reçurent un télégramme du leader du parti stalinien « Travailleur russe », Victor Anpilov, qu’ils mirent au panier. « Que Dieu nous préserve de cette sorte de solidarité. Les bolcheviks ont déjà sauve la Russie une fois et on paie encore pour çà. Si l‘Ukraine à un futur quelconque, ce ne sera par un futur communiste », déclaraient Yuri, Makarov et Alexander Kalinin, membres du comité de grève.

Dans l’adresse du 17 juin au soviet régional, à l’attention du général, à la Division des affaires intérieures et aux responsables de la sécurité d’État, les mineurs dénonçaient explicitement les tentatives de quelques pro-communistes voulant utiliser la gréve à leur profit. Ils affirmaient que le congres devant se tenir à Donestk, le l9 juin, pour le rétablissement du Parti communiste ukrainien provoquerait de fortes réactions ouvrières et ils demandaient que l’interdiction de cette réunion d’un parti longtemps discrédité.

Le 26 juin, le conseil des ministres ukrainiens ayant examiné les revendications des grévistes, décida de faire droit à leurs revendications de base : diminution des impôts, changement des règles de paiement aux entreprises, compensations pour maladies ou accidents professionnels, doublement du salaire de base, autorisation aux mines d’exporter jusqu’à 10 % de leur production… Il se prépara aussi des dispositions : augmentation des fournitures aux mines de produits alimentaires, carburant et bois, modifications des congés,utilisation de l‘argent alloué pour le relogement des gens vivant dans la zone de Tchernobyl pour qu’ils soient relogés le plus rapidement possible, amélioration des conditions écologiques des zones industrielles, interdiction aux membres des cabinets ministériels et aux responsables de la sécurité de travailler dans des entreprises commerciales.

Le gouvernement refusa pourtant de faire droit à d’autres revendications, notamment l’indexation des avoirs en liquide des entreprises et de l’épargne des particuliers. Cela coûterait trop cher, de même que le paiement du salaire en cas d’invalidité temporaire, l’augmentation des retraites, l’indexation des salaires sur le niveau de vie et le paiement des heures de gréve. D’après 1e gouvernement, satisfaire de telles revendications déclencherait une poussée d’inflation. Le déficit de l‘Ukraine est déjà énorme, et chaque billet de banque émis par la banque nationale vaut 25 % de moins que ceux déjà en circulation. . . Il n’y a pas non plus de solution au problème de l’indépendance économique régionale de la région du Donbass. Naturellement les mineurs ne sont pas d’accord la-dessus : beaucoup sentent que si le Donbass devait devenir indépendant économiquement, ils ne pourraient plus faire appel à Kiev pour leurs problèmes, mais auraient à traiter avec les bureaucrates locaux, qui seraient sans doute encore plus coriaces.

0n peut dire que les problèmes essentiels du Donbass n‘ont pas été résolus par la grève. Les promesses faites seront sans doute reniées,comme cela se passait et se passe encore dans la société soviétique et ex-soviétique. Cela signifie qu’on verra de nouvelles formes de révolte des mineurs. De cela, on peut être certain.

Vlad Tipikiu

(Traduit de Russian labour Review, n° 2, I993)

A Berlin, en 1953, les émeutes ont été l’aboutissement d’un long effort de regroupement ouvrier

Ce texte de Benno Sarel, dit Barois, camarade de Socialisme ou Barbarie, est paru dans Le Monde du 25 juin 1953.

La révolte ouvrière de l’Allemagne de l’Est est encore trop peu connue dans ses détails. Sans aucun doute, comme dans tout grand mouvement de masse non organisé, il y entre mille éléments, y compris peut-être des provocateurs réactionnaires ou nazis. Mais le monde des usines qui a tenu un ou deux jours la rue à Berlin, à Magdebourg, à Chemnitz, à Iéna, est le même que celui de la semaine spartakiste de janvier 1919, le même que celui de l’insurrection communiste de Saxe et de Thuringe en 1921. Le même encore que celui qui, communiste à Berlin, socialiste à Magdebourg, combattait avec acharnement les bandes hitlériennes. Les traditions de lutte des organisations ouvrières se transmettent en Saxe, en Thuringe, à Berlin, de père en fils, et avec l’historien socialiste Mehring on pourrait en retrouver la trace jusqu’au quinzième siècle… La coupure du nazisme elle-même n’a pas été totale, et jusqu’à l’intérieur du Front du travail les combats ouvriers continuaient sous une forme larvée.

On peut distinguer trois phases dans l’histoire de la classe ouvrière de zone soviétique. Au cours de la première, qui dure quelques mois en 1945, les ouvriers reconstruisent les usines, souvent sans être payés, se donnent des organes de gestion, reviennent à la vie politique et syndicale libre. Au cours de la seconde, qui dure jusqu’à la mi-1948, les travailleurs déçus de la situation nouvelle adoptent la position du  » chacun pour soi « , du  » débrouillage individuel « . C’est une période de démoralisation et de misère noire.

Avec la réforme monétaire, avec le relèvement économique du pays, l’usine redevient le centre de la vie ouvrière, le mark a regagné de l’attrait, cela vaut maintenant la peine de travailler pour l’acquérir.

L’ancienne lutte recommence

Mais l’ouvrier, le salarié, se trouve comme auparavant face à face avec celui  » qui le paye « . Et l’ancienne lutte recommence. Dans des conditions nouvelles toutefois. La discipline n’a pas été complètement rétablie. Le directeur n’a pas l’autorité qu’il avait autrefois. Mais l’ouvrier ne dispose plus d’un syndicat libre pour le défendre : il existe dans chaque usine une série d’organismes qui l’encadrent toujours plus près.

D’autre part l’épuration des usines, plus sérieuse qu’à l’Ouest, avait favorisé une promotion en masse d’éléments ouvriers. Des dizaines de milliers accédèrent aux fonctions de directeurs, chefs d’atelier, contremaîtres. Les incapables, pour garder leur place, devinrent des instruments de l’occupant. Nombreux cependant furent ceux qui s’assimilèrent rapidement leur nouveau travail. Ouvriers, ils voulurent rester proches de leurs origines. Mais le pays était occupé et mis en coupe réglée.  » Le vent de 1945  » avait aussi amputé l’Allemagne de ses provinces de l’Est, amené le démontage massif d’usines, et les prélèvements sur la production courante. Les nouveaux dirigeants devaient tout approuver. Et surtout la famine régnait. Les ouvriers après une période de travail acharné pour la reconstruction des usines se détournaient de la chose publique, volaient les entreprises, faisaient du marché noir. Et les nouveaux leaders qui appelaient les ouvriers au travail venaient peu à peu à l’idée, courante dans toute bureaucratie, que la masse est veule, inconsciente, que pour son bien il faut la  » mener « , qu’il ne faut pas lui dire la vérité. Cette évolution était d’autant plus facile que la vie de la nouvelle couche dirigeante se déroulait sous le signe du fameux précepte de Staline :  » Les cadres décident de tout.  » Les nouveaux dirigeants s’éloignèrent de leurs origines ouvrières, et les ouvriers en vinrent à les considérer comme des traitres vendus à l’occupant.

Les dirigeants de l’usine avaient à résoudre un problème capital : augmenter la productivité du travail ouvrier. En 1949 encore, alors que la vie du pays était largement normalisée, des travaux effectués avant guerre en une heure exigeaient deux à trois fois plus de temps. Pour y remédier les nouveaux dirigeants appliquèrent à leurs anciens camarades deux méthodes contradictoires : l’une héritée de la direction capitaliste de l’usine, l’autre originale. Ils firent appel à l’esprit de concurrence de l’ouvrier, à son aptitude à  » jouer des coudes  » ; ils l’invitèrent en même temps à s’intégrer à la nouvelle société, à tendre vers la sphère des dirigeants, tout en lui montrant que ce processus n’était que la continuation approfondie de l’ancienne solidarité prolétarienne.

Grâce au système du salaire aux pièces, grâce à des conditions de travail de faveur, les  » activistes  » (stakhanovistes) peuvent gagner quatre à cinq fois plus que leurs camarades les moins payés.  » L’activiste, déclare M. Ulbricht, se distingue par ceci : qu’il relève ses normes.  » Il le fait pour lui-même et il accepte d’être donné en exemple aux autres ouvriers, voire il dénonce les récalcitrants. En même temps il justifie son action par son attachement au socialisme, par sa volonté de relever le pays.

L’autre aspect, l’intégration, l’encadrement de la politique ouvrière du régime, se manifeste sous des dizaines d’autres formes ; l’une des plus intéressantes est sans aucun doute le  » conseil de production « . Les ouvriers d’une brigade (équipe de travail de dix à vingt hommes) se réunissent chaque semaine sous l’égide du brigadier pour discuter de l’application du plan d’usine à leur brigade. Dans ces limites la discussion est libre, et les ouvriers sont attachés à cette forme embryonnaire de démocratie. Bien entendu le brigadier endoctrine les ouvriers ; il est tenu de rattacher chaque fois les problèmes de production à la situation politique. À leur tour les ouvriers introduisent au conseil de production leurs problèmes et leurs revendications :  » Nous ne pouvons pas travailler sans bonnes chaussures, sans bleus de travail, etc.  » Ainsi les ouvriers rendent vivant un des rouages du régime tout en le faussant par l’introduction de leur esprit,

La concurrence acharnée au sein d’un groupe nuit toujours à l’ensemble des membres de ce dernier. Finalement son excès même aide l’esprit de solidarité des groupes à reprendre le dessus. Ce renversement de conscience s’est produit dans les usines d’Allemagne orientale au cours de la seconde moitié de 1949. Il semble que l’élément catalyseur ait été la réapparition du chronométreur, symbole d’exploitation pour les ouvriers.

La lutte ne pouvait encore être menée contre la direction de l’usine en tant que telle : elle se limite en 1949 à neutraliser les stakhanovistes et les chronométreurs les plus gênants. On les frappe, on les hue au passage, on les accuse à l’assemblée syndicale d’incapacité, on fait circuler des pétitions demandant leur renvoi, et il n’est pas rare que ces actions réussissent. Le parti tente alors, fin 1949 début 1950, de couvrir le chronométreur. La prise des temps et la fixation des normes seront faites en présence du délégué syndical, du chef d’équipe, parfois d’un membre du comité syndical d’atelier. Et par là même la lutte ouvrière s’élargit, s’élève. Le délégué syndical est un ouvrier comme les autres : en général il est facile de l’avoir de son côté. Le cas de la direction syndicale d’atelier est plus difficile ; on peut néanmoins l’influencer : elle a besoin de popularité et ne peut travailler au milieu de l’hostilité. Ainsi naît en usine une atmosphère de compromis tacites, très changeants, entre ouvriers et organes dirigeants. Cette situation caractérise l’usine pendant la période de trêve. De toute façon la norme est bien davantage le résultat d’un rapport de forces que celui des temps pris par le chronométreur.

Les travailleurs à la reconquête des syndicats

Dans cette atmosphère, les ouvriers entreprennent instinctivement la reconquête des organismes syndicaux de base. C’est une des caractéristiques des années 1950-1951. Bien sûr le comité syndical d’atelier a toujours pratiqué le double jeu, pris qu’il est entre les ouvriers et la direction. Il s’agit simplement de l’amener à être plus favorable aux ouvriers qu’à la direction. Et dans l’ensemble les ouvriers réussissent. Ils remédient ainsi pour une part au terrible handicap qu’est le manque d’une organisation propre.

En 1951 la lutte pour les normes, et pour les salaires en général, se déroule dans le cadre de la conclusion des conventions collectives. D’une part, par le Jeu des primes à la production, de l’autre par celui des réductions de suppléments pour le travail de nuit, pour le travail insalubre, pour le travail du dimanche, etc., les conventions collectives diminuent les salaires des catégories les plus basses et relèvent ceux des catégories supérieures. D’autre part, on invite les ouvriers à s’engager à relever leurs normes et à inscrire cet engagement dans la convention. Comme en 1949, ce sont les activistes qui prennent l’initiative.

Mais il est dans l’esprit du régime de tenter de faire approuver par les ouvriers la convention, et de ne pas la leur imposer purement et simplement. D’animées les assemblées syndicales deviennent tumultueuses. Aux usines Leuna à Mersebourg, aux usines Zeiss à Iéna, aux forges de Riesa, les conventions sont rejetées trois, quatre fois. Les assemblées se tiennent en général à la cantine, et il arrive que les chaises et les bancs voient vers la tribune, que la police évacue la salle et qu’elle opère des arrestations. Des grèves isolées de quelques heures ou d’une journée ont lieu. Les conventions passent, mais sur plus d’un point les directions des usines ont dû céder.

La classe ouvrière se regroupe

Vers 1950-1951 un pas important est accompli par des ouvriers d’Allemagne orientale. Au sein des ateliers, du syndicat, du parti même ; des groupes d’anciens et de nouveaux militants hostiles au régime se forment spontanément. Ces groupes n’ont pas de liaison organique entre eux, mais des antennes. La classe ouvrière se regroupe, s’efforce de venir à bout de la situation où elle est réduite par le manque d’organisation, de presse, de programmes, d’idéologie. Par le manque aussi d’une avant-garde de jeunes, ceux-ci étant en majorité influencés par le régime.

1952, comme 1950, est une année d’autocritique. On découvre après leurs conclusions que les conventions collectives ont été imposées. On dénonce le caractère antidémocratique du procédé, on prend des sanctions. Mais les conventions restent en vigueur.

1953 : une année très dure

1953 est une nouvelle année de révision des normes. C’est en même temps une année très dure. Une grave crise alimentaire sévit. Le réarmement a provoqué un retard dans la réalisation du plan, dont souffre en premier lieu la fabrication d’objets de consommation. En échange, le plan des salaires est largement dépassé: les usines font faire des heures supplémentaires, qui reviennent plus cher. Conformément à la ligne  » dure  » du moment, on mène l’offensive sur tous les fronts. La révision des normes est commencée en avril. Une politique d’économie féroce est imposée aux usines: sur les salaires, sur les matières premières, sur l’outillage.

Parallèlement, on esquisse des concessions aux ouvriers, on joue sur leur hostilité envers les commerçants. En avril on organise des commissions syndicales de contrôle du ravitaillement et du commerce privé. En avril encore, le conseil des ministres décide de doubler les quantités de viande et de matières grasses allouées aux cantines d’usines. Mais comme toujours ces gestes ont une contrepartie: les journaux annoncent qu’en remerciement les ouvriers décident  » spontanément  » de relever leurs normes, sans relèvement parallèle des salaires…

Une autre pratique contribue à exaspérer les ouvriers. Une foule de souscriptions quasi obligatoires s’abattent sur l’entreprise : des  » contrats d’épargne  » – pratiquement un impôt supplémentaire pour la reconstruction; des souscriptions pour la Corée, et surtout au mois de mai dernier des souscriptions massives pour ériger des monuments à Staline…

Mais la conscience ouvrière a fait des progrès. Des grèves limitées éclatent en avril et en mai. Magdebourg, vieille cité socialiste, est le centre de la fronde. Les communistes flanchent dans les usines. Neues Deutschland, organe du parti unifié, fait parler dans son numéro du 17 avril l’ouvrier de l’entreprise no 1 du pays, la base sidérurgique de l’Oder.  » J’ai l’impression, dit-il, que certains membres du parti n’ont pas le courage de défendre la politique du parti… Ils fléchissent lorsqu’il y a discussion.  » En même temps un revirement semble se produire au sein de la jeunesse : beaucoup de jeunes ouvriers manifestent maintenant aux côtés des anciens.

Il ne fallait qu’une occasion pour que le mécontentement, la haine accumulée, éclatent. Le recul, la désunion gouvernementale du début de juin, ont constitué cette occasion. Les grèves grandissent, on manifeste dans la rue. Le gouvernement cède, revient sur sa décision de relèvement des normes, la déclarant antidémocratique, promet des sanctions. Il est trop tard. La conscience ouvrière a fait un bond. La lutte n’est plus économique. Les ouvriers exigent la démission du gouvernement, celle du régime, un changement total : la liberté.

Il est trop tôt encore pour tirer des conclusions de ces  » journées de juin « . On peut dire avec certitude néanmoins que le régime  » ouvrier  » de Berlin-Est est profondément touché, car les ouvriers n’oublieront ni la fusillade ni les cours martiales de l’occupant. Il est probable également que les journées de Berlin et de Magdebourg seront finalement connues à Prague, à Budapest, à Varsovie, dans tous les centres ouvriers du glacis soviétique et qu’elles contribueront au développement de la résistance ouvrière.

Mais les journées de juin peuvent avoir une signification plus vaste encore. Ces ouvriers occidentaux, vivant dans l’espace soviétique, ont rejeté le capitalisme, qui élève une barrière entre eux et le système soviétique. Cette classe ouvrière dense, qualifiée, consciencieuse, cultivée, offrira peut-être un jour au monde la synthèse positive de ses tragiques expériences.

BENNO SAREL

Pour une histoire de la lutte de classe depuis les débuts du capitalisme industriel

Ce qui suit n’est  qu’une première approche et s’inscrit dans la continuité d’une discussion poursuivie dans des cercles différents au cours de cet été 2015. Il ne contient pas, même si certains y trouveront indirectement certains liens théoriques, de références théoriques précises. Il est le produit – le point à ce stade – d’une réflexion personnelle, nullement définitive, sur l’évolution des formes et du contenu de la lutte de classe au sens large du terme, c’est-à-dire prenant en considération les luttes à l’intérieur du procès de production, mais aussi à l’extérieur, dans ce qui entoure la reproduction de la force de travail. Il tente de définir quelle relation a existé et existe aujourd’hui entre ces formes et contenu avec l’évolution des structures du capital et les formes et contenus de l’exploitation de la force de travail.

Les conseils ouvriers
Cette recherche a tiré son origine d’une discussion avec un camarade qui critiquait nos positions présentes, dans lesquelles il voyait l’abandon (presque une trahison) des positions antérieures que nous avons défendues effectivement quant à la théorie sur les conseils ouvriers.

Cette discussion nous a permis de constater que depuis cinquante ans, pratiquement aucune lutte n’avait conduit à des tentatives de former des conseils, elle nous a fait aussi en rechercher une explication. Cette réflexion nous a fait constater que les structures du procès de production capitaliste avaient été profondément modifiées au cours des cinquante dernières années, et que cela pouvait expliquer l’évolution que nous avions constatée quant aux conseils. Nous avons pensé alors que, si cela avait été le cas pour les conseils, on devrait aussi trouver une relation identique pour l’ensemble du mouvement ouvrier depuis le développement du capitalisme, notamment industriel. C’est ce que nous tentons de présenter avec ce texte qui, nous le répétons, n’est qu’une première ébauche en vue d’un large débat.

La lutte de classe existe même « quand il ne se passe rien »
La lutte de classe est constante et ne cesse jamais tant que celui qui ne vit que de la vente de sa force de travail, quelle que soit son activité, reste exploité. Elle est une réalité sous des formes individuelles et/ou collectives, alors même que, faute d’expression ouverte comme la grève, certains peuvent dire ou écrire qu’« il ne se passe rien ». Elle est directe lorsqu’elle se place sur le lieu du travail mais elle est aussi indirecte lorsque le travailleur éprouve des difficultés dans une situation de précarité qui ne permet pas la reproduction de sa force de travail (nourriture, logement, détente). Depuis le développement conséquent du capitalisme, cette lutte – directe et/ou indirecte – a pu prendre différentes formes dans lesquelles on ne relève en général que les affrontements, depuis la grève jusqu’au conflit. On néglige le plus souvent toutes les autres formes plus ou moins souterraines de lutte sur le lieu du travail (par exemple l’absentéisme, la perruque, le « vol » du temps comme du matériel, etc.) ou hors du travail (la « récupération », la fraude aux avantages sociaux, etc.).
L’ampleur et les possibilités de ces luttes internes ou externes dépendent évidemment de la situation et des structures dans le procès de production tout comme de la distribution. Si la répression contre le conflit ouvert tant dans l’entreprise qu’en dehors (contre les occupations, les manifestations, les attaques diverses) est bien connue, la répression contre ces luttes « souterraines » est beaucoup plus sournoise. Elle mobilise non plus seulement une armée de flics et contrôleurs divers mais une foule de sociologues, d’experts divers et « d’organisateurs » quant aux meilleures méthodes pour accroître l’efficacité dans l’exploitation de la force de travail et de la récupération dans la consommation de la part de plus-value qui leur a été assignée.
Aux débuts du capitalisme

Dans les premiers pays touchés par le développement capitaliste industriel dans la première moitié du XIXe siècle le travailleur, souvent un paysan déraciné, était pratiquement totalement démuni devant les conditions de son exploitation imposée par l’entrepreneur capitaliste. C’était particulièrement vrai en Grande-Bretagne mais c’est devenu aussi la règle dans d’autres pays européens dont la France. Alors que la Grande-Bretagne, pays de droit coutumier, ne formulait pas précisément les conditions d’une telle situation de dépendance totale du travailleur, en France, sous la Révolution (une révolution destinée à assurer le pouvoir économique de la bourgeoisie), une loi prétendit établit la « liberté du travail » (loi Le Chapelier 1791) qui proscrivait toute organisation ouvrière. En France, comme en Angleterre, toute tentative d’organisation, de même que toute grève, était sévèrement réprimée par la prison, le bagne et même la mort.
Point n’est besoin de s’étendre sur la répression interne, toute infraction aux conditions de production pouvant impliquer des sanctions pécuniaires, ou le licenciement sans contrepartie et souvent avec une inscription sur une liste rouge bloquant toute embauche ailleurs. Le travailleur, non seulement était soumis à des conditions drastiques de travail dans une période pouvant aller jusqu’à 10 ou 12 heures sept jours sur sept, mais son salaire ne lui permettait pas la reproduction de sa force de travail. C’est le manque de jeunes pouvant se trouver dans de bonnes conditions physiques pour le service militaire obligatoire qui contraignit le capital à faire voter en 1841 la première loi sur les relations sur les conditions de travail des enfants, suite à un rapport alarmant d’un médecin, Villermé (1) qui finalement conseillait au capital de prendre des mesures pour permettre un minimum dans la reproduction de la force de travail. Ce n’était pas une mesure révolutionnaire et pas du tout le produit de la lutte de classe, mais celui des effets extrêmement néfastes de la surexploitation de la force de travail.

Le capital, par ses excès, tuait la source même de sa richesse (on peut faire la comparaison aujourd’hui avec l’attitude du capital devant les effets tragiques de la surexploitation de l’ensemble des ressources, y compris humaines).
Cette loi de 1841 était pourtant particulièrement timide : elle ne s’appliquait qu’aux entreprises de plus de 20 salariés ; elle interdisait le travail des enfants de moins de 8 ans, fixait à 8 heures la durée de la journée pour ceux de moins de 12 ans avec interdiction du travail de nuit, et à 12 heures pour ceux de moins de 16 ans. Pour tout le reste c’était carte blanche pour les patrons et même pour les enfants car l’application de la loi, jusqu’en1866, était contrôlée par les notables locaux qui étaient le plus souvent ces mêmes employeurs de travaux forcés. Quant à la reproduction de la force de travail, il suffit de lire les témoignages et romans de l’époque pour se faire une idée de l’extrême misère dans laquelle vivaient les travailleurs quels que soient leur âge, leur sexe, leur activité dans toutes les branches de l’économie.

Deux courants
Si nous avons développé dans le détail ces aspects de la condition ouvrière à la fin de la moitié du XIXe siècle, c’est pour montrer qu’en l’absence de possibilités de lutte, tant collectivement qu’individuellement, les travailleurs ont été contraints de trouver des formes de défense. C’est d’ailleurs une loi générale dans les relations de travail : si les travailleurs ne s’organisent pas collectivement pour promouvoir leurs droits, ils en créent de nouvelles, correspondant mieux à la défense de leurs intérêts du moment (cela dit sans préjuger de la nature et du sort futur de telles organisations de défense). Mais ces formes d’organisation pour tenter de pallier la misère ouvrière dans l’exploitation capitaliste vont prendre deux directions différentes, même si vraisemblablement, les mêmes travailleurs ont pu participer en même temps à ces deux courants.
L’un de ces courants va partir des conditions internes de l’exploitation de la force de travail et l’affrontement constant dans la violence intrinsèque qu’implique la domination capitaliste dans le procès de production : une violence qui trouvera sa réplique dans la violence ouvrière dans la grève, l’insurrection, la révolution par la conquête. Les sociétés diverses de travailleurs, préfiguration des syndicats, d’abord tolérées, puis réglementées et intégrées sous la forme syndicale, sont aussi le berceau des organisations révolutionnaires, qui prennent la forme de partis hiérarchisés ou celle de collectifs anarchistes. Toutes ont un objectif commun, celui de la conquête et la destruction de l’Etat capitaliste, mais avec un clivage ultérieur entre les réformistes qui voient cette conquête par les voies légales de la démocratie élective et les révolutionnaires qui privilégient l’aspect militaire.
L’autre courant va partir, non de l’exploitation directe interne au processus de production, mais des conditions de la reconstitution de la force de travail, c’est-à-dire non sur les causes, mais sur les conséquences, pensant à travers de nouvelles organisations parvenir à constituer les conditions d’une société non capitaliste. Les formes nouvelles de ce courant vont se développer parallèlement à ce que l’on peut appeler le courant politique, ce mouvement pouvant être qualifié de courant social. C’est ainsi qu’en 1844 en Grande-Bretagne, pays capitaliste le plus avancé à l’époque (mais qui voit déjà se développer un mouvement politique très différent de la France où le prolétariat, dans des conditions spécifiques, prend la voie insurrectionnelle qui culminera dans la Commune de Paris), 28 tisserands de la région de Manchester, à la suite d’une grève perdue pour des revendications de salaires, fondent la Société des équitables pionniers de Rochdale, une coopérative de consommation (ce nom n’existe pas à ce moment-là) qui veut permettre aux travailleurs d’échapper à la mainmise des commerçants locaux en offrant des marchandises, essentiellement de produits alimentaires, à prix coûtant. Le titre « équitable » montre à l’évidence qu’en fondant leur entreprise, les 28 tisserands pensaient poser les termes d’une nouvelle société. Ce mouvement connaît rapidement une grande extension, à la fois quant aux activités proposées (consommation, production, logement, finance, etc.) qu’au nombre de participants (en 1900 le mouvement coopératif comptera 1 million d’adhérents). Mais ce courant social, si il essaimera en Europe, n’y connaîtra pas le même succès qu’en Grande-Bretagne. De toute façon il restera distinct du courant politique, tout en subissant le même processus d’intégration dans le système.

Après la guerre, le parti contre les conseils

 

La guerre de 1914 sonnera dans tous les pays européens le glas de tous ces courants avec leur intégration dans « l’effort de guerre » pour la défense des capitalistes nationaux, à l’exception d’une minorité réduite fidèle à l’internationalisme révolutionnaire. Cette intégration (déjà acquise avant la guerre) conduira à la naissance, pendant la guerre et dans l’immédiat après-guerre, à la naissance d’une nouvelle forme d’organisation, les conseils. Sous cette nouvelle dénomination on peut trouver une fusion entre les deux courants, le politique et le social : le conseil se veut, à travers la lutte sur le lieu de production et la prise de possession de l’instrument de production pour en assurer le fonctionnement par l’ensemble des travailleurs, être aussi un organisme de gestion de l’ensemble de la société. A ce même moment, d’ailleurs, le courant politique prend une nouvelle vigueur et voit triompher le parti révolutionnaire. Celui-ci va parvenir en quelques années à éliminer le mouvement des conseils, qui avait la prétention d’être un mouvement révolutionnaire global.
Ce mouvement des conseils trouva pourtant une certaine continuité dans d’autres luttes jusqu’au milieu du XXe siècle, avec un moment fort en 1956 dans l’insurrection hongroise, rapidement réglé par la force militaire du courant politique tout comme cela l’avait été dans l’URSS des années 1920.
Pour reprendre le thème évoqué au début de cet article, le développement des deux courants politique et social correspondait à la structure capitaliste qui, malgré le processus constant de concentration, n’avait pas modifié profondément l’organisation du travail dans l’entreprise. L’organisation scientifique du travail, le fordisme et les grandes concentrations ouvrières qui en furent la conséquence ont pu favoriser d’une part le développement de puissants syndicats et l’implantation de partis hiérarchisés, mais aussi, d’autre part, offert les possibilités de former des conseils : ces unités assumaient la totalité d’une production, et leur prise de possession donnait une grande force au mouvement des conseils.

Aujourd’hui, la désaffection politique
Nous ne voulons pas ici développer l’idée que ces possibilités ont disparu dans l’organisation présente du procès de production capitaliste (avec les délocalisations et la multiplication de la sous-traitance signifiant la disparition des unités de production globales) mais insister sur le fait que dans ce processus la lutte de classe, telle qu’elle pouvait se concevoir avant l’instauration de ce nouveau processus de production, non seulement a fait disparaitre l’idée des conseils, mais également a rendu pour tout travailleur presque inutile toute forme de lutte. On peut ajouter que le développement énorme des possibilités de contrôle et de répression dont le capital dispose aujourd’hui affaiblit considérablement le courant « révolutionnaire » de conquête et de destruction du système par l’insurrection et l’affrontement armé. Cet ensemble s’accompagne d’une désaffection générale pour la politique et l’action politique, c’est-à-dire pour la version réformiste de la transformation sociale, car cette puissance du capital mondiale est telle que les gouvernements nationaux n’ont pratiquement qu’une marge d’impuissance dans leur gestion politique.

De nouvelles formes
D’une certaine façon, le travailleur se trouve dans la même situation que les travailleurs de la première moitié du XIXe siècle. L’apparition de multiples tentatives, soit de nouveaux moyens de lutte du style « Printemps arabe » ou « Occupy », soit d’expériences individuelles et/ou collectives de « vivre différemment » avec de nombreuses variantes, pourrait être la réponse spontanée à cette situation d’impossibilité de se lancer dans les luttes traditionnelles. On pourrait voir dans la coexistence de ces deux types de mouvement la résurgence entre un courant politique et un courant social. Mais vu les conditions dans lesquelles ils se développent, on peut penser qu’ils ne seront pas antagonistes comme dans le passé, mais devront se fondre dans une tâche beaucoup plus importante que le capitalisme global pose aujourd’hui à tout un chacun.
Cette tâche se compose de deux volets qui peuvent se résumer sous forme de questions. En regard du développement de ces nouvelles formes encore dispersées, le capital peut-il les détruire à travers une certaine forme de compétition ? Ou les intégrer comme il l’a fait pour les organisations politiques et pour les coopératives ? Mais même cette question est dominée par une autre : face à la puissance destructrice du capital dans son fonctionnement même, avec sa domination sans partage sur la nature, y compris sur les êtres humains et les conséquences inexorables que les coalitions d’intérêts ne veulent pas endiguer, que valent toutes ces tentatives dont nous venons de parler de tenter de créer une « autre société » ? N’est-il pas trop tard ?
H. S.

Le développement durable de la crise

Le mouvement gréviste en France ( mars 2009).

Après l’ annonce de plus de 137 plans sociaux, une poussée de 454 000 demandeurs d’emploi. On pouvait s’attendre à une réplique sociale plus radicale, mais nous assistons à un lent réveil d’un prolétariat encore engourdi par des années d’intoxication bourgeoise et de société de consommation à crédit. Un prolétariat qui depuis des décennies n’est pas parvenu ne serait ce qu’à défendre ses acquis de la lutte de classe de 1936 et 1968.

Il commence seulement à se rendre compte que la concurrence internationale que se mènent les capitalistes se retourne contre lui, que le protectionnisme tant vanté par les « fabriquons français » a pour corollaire la baisse du coût du travail, c’est à dire, la baisse des salaires, l’ augmentation du temps de travail , de la productivité , car il faut concurrencer « le chinois » ,« l’ indien », le « brésilien »…. . Mais quand le prolétaire aura accepté ( pour sauver son emploi) la baisse des salaires, l’ augmentation du temps de travail, la hausse de la productivité, la flexibilité, la mobilité, la flexisécurité, les huissiers et les forces de l’ordre il n’ aura pas pour autant évité son licenciement et la longue galère dans le couloir de la mort « de la formation tout au long de la vie ».

Alors rendu à l’ évidence , que le capitalisme n’ a plus rien à offrir, même pas l’ exploitation, sa colère explose, mais il est déjà trop tard, l’entreprise ferme ses portes et alors les prolétaires sont réduits à lutter pour de « bonnes » conditions de licenciement1 et de reconversion. Ils réclament d’autant plus de fric qu’ils savent qu’ils ne retrouveront pas rapidement du travail, qu’ils ont des traites à payer pour ne pas se retrouver à la rue. C ‘est ce qui se passe actuellement dans certaines d’entreprises , comme par exemple:

Chez l’équipementier automobile Plastic Omnium ( Seine – Maritime) où les ouvriers ont fait grève durant un peu plus de quinze jours. Leur mouvement ayant entraîné l’arrêt des livraisons de pare-chocs à l’usine Renault de Sandouville et sa paralysie. Les grévistes ont obtenu la « satisfaction » d’ être virés avec plus de tune.

A Montataire (Oise), les ouvriers d’Akzo Nobel Nippon Paint ont maintenu jour et nuit, pendant une semaine, un piquet de grève à l’entrée de leur usine – qui va prochainement fermer. Ils ont bloqué des camions et l’activité d’un autre site mitoyen qui a été perturbée. Les deux parties ont réussi à s’entendre sur les « incitations financières ».

Alors on occupe l’ usine, on séquestre patron ou haut cadre 2, on menace de faire sauter l’ usine comme à Cellatex ( 2000) et Moulinex (2001)3, Nous avons même vu à Lyon les bureaux de Royal Bank of Scotland (RBS), envahis et occupés par une quarantaine d’ouvriers de L’équipementier automobile Preciturn à Thiers (Puy-de-Dôme) , pour que la banque restitue 200 000 euros nécessaires pour relancer la fabrication, 133 salariés de l’usine sont menacés de perte d’ emploi.

Mais le système reste en place et reproduit inlassablement sur toute la planète les mêmes effets.

Quelques fois, on prend conscience qu’il faut créer un rapport de force plus général, ce fut le cas à la Guadeloupe où le mouvement de masse à fait plier Sarkosy, l’homme qui ne devait pas céder à la rue.

Cette victoire, inspire aujourd’hui le mouvement social de l’ hexagone, où l’ on espère une grève générale. Ce n’est pas tant, les manifestations du 19 mars ( manifs test pour la bourgeoisie) qui sont redoutées, ce sont les initiatives montantes qui échappent au contrôle des syndicats de même que celles dans les universités. L’ exemple des prolétaires de Continental, qui ont choisi de manifester devant les autres usines pour attirer d’ autres travailleurs dans la grève, est à ce titre exemplaire et fut un succès 10 000 dans les rue de Compiègne, du jamais vu. D’ autres ne désarment pas comme l’ entreprise Amora-Maille de (Dijon) et celle ( Appoigny) sont toujours occupées. A Marseille, les CRS ont délogé les salariés de l’UNM (Union Naval Marseille) qui occupaient depuis samedi le ferry Girolata dans le port de Marseille, contre sa Liquidation judiciaire , Dans le pas de Calais , l’équipementier automobile Faurecia a confirmé la fermeture, en août 2010. Des le lendemain de l’ annonce, c’est à dire le 6 mars la grève s’est installée dans cette usine qui fabrique des équipements pour Toyota, entraînant le blocage de la production : Toyota à l’usine d’Onnaing, Renault sur le site de Maubeuge et Volvo sur celui de Gand (Belgique).

Dans certaines villes comme par exemple à Villemur-sur-Tarn., le groupe américain de connectique automobile Molex vient d’annoncer la fermeture du site, pour juin 2009, un coup dur pour toute l’ économie locale.

Et ce n’ est pas la tournée des grands ducs , comme Sarkosy à Grandange Mittal ( se souvenir des promesses du maintien du site) où des Ségolène Royale et Christine Lagarde ( pour Heuliez) qui changera grand chose à la crise de surproduction mondiale.

Le capitalisme entre dans une crise durable et n’a plus rien à vendre , il est dans la situation où il va devoir assister des millions de précaires en surnombre qui viennent de tous les horizons pour se vendre au plus bas prix au lieu de se faire enrichir par eux. Il doit mettre en place, tout un système d’ expulsion , et faire la chasse aux « illégaux ». Il ne cesse d’attaquer les conditions de survie des familles, en procédant de plus en plus aux expulsions locatives ( voir ci-dessous).

Le tissu social, de la société capitaliste se délite de toute part, plus assez de médecins, plus moyen de se faire soigner correctement, l’ incurie sanitaire n’est plus à démontrer. Tout le système de l’ éducation est lui aussi en branle bas de combat , les universités sont en mouvement depuis deux mois contre les réformes et la suppression de 13 500 postes. Les futurs retraités , se demandent si l’ AGFF sera reconduite dans deux ans et combien pourront encore prendre le «dernier métro » d’une retraite en voie d’extinction. La jeunesse est de plus en plus ciblée comme dangereuse , contrôles incessants, présence policière. La grande majorité est , même diplômée, est en situation d’échec vis à vis de son avenir, même le permis de conduire souvent indispensable pour trouver un emploi , est de plus en plus coûteux et difficile à obtenir, malgré les effets d’annonce de Sarkosy.

G.B. Le 28 mars 2009

Notes

1Mais tous les salariés ne parviennent pas à créer un rapport de force suffisant, pour un petite rallonge . C ‘est souvent le « parachute doré « des conventions collectives qui s’applique, comme à MBO, un prestataire de services de l’industrie pharmaceutique, dont la défaillance, à la fin 2008, laisse sur le carreau environ 1 300 personnes,

2Comme récemment au 3M à Pithivier ( Loiret)

3 En 2001 ,150 salariés du site de Cormelles-le-Royal (Calvados) de Moulinex incendiaient, un bâtiment de l’usine et menaçaient de faire exploser le reste. Comme les ouvriers de Cellatex, à l’été 2000.