La classe productrice de plus-value à l’ échelle mondiale (partie I)

Nous reprenons le flambeau d’un long débat qui ébranle le cognitif intellectuel des club marxistes. Ils sont maintenant de plus en plus nombreux (relativement à leur nombre) à déserter la théorie du prolétariat auquel ils tirent leur révérence. Mais avant de faire leurs adieux au prolétariat à pester sur les dégâts du progrès ils ont férocement argumenté leur départ, Marx à l’appui pour certains. Le dernier en date est Claude Bitot avec son livre « Repenser la révolution ».

Dans le texte qui suit nous nous efforcerons de montrer que la classe ouvrière, malgré l’introduction gigantesque du travail mort (automation, technologies de l’information, techno-science…) est toujours en expansion relative.

Nous avons déjà longuement débattu sur ce que Marx désignait par prolétaire, et sur ce point la définition était bien claire : « est prolétaire celui qui n’a que sa force de travail à vendre. » C’est une définition large, elle inclut pratiquement tout le salariat, les chômeurs, les sans-travail, c’est une définition sociale. Si tout travailleur productif est salarié, en revanche tout salarié n’est pas un travailleur productif. Certains salariés sont mêmes des exploiteurs, dès lors qu’ils administrent le système d’exploitation de l’homme par l’homme, les managers par exemple.

« Par rapport au capitaliste financier, le capitaliste industriel est un travailleur, travailleur en tant que capitaliste, c’est-à-dire un exploiteur du travail d’autrui. » (Le Capital, chapitre 23, t.3.)

Le prolétariat, nous l’assimilons avec certaines restriction à la population active qui comprend les chômeurs.

Passons maintenant à la définition économique du prolétaire créateur de plus-value.

« Pour distinguer le travail productif du travail improductif, il suffit de déterminer si le travail s’échange contre de l’argent proprement dit ou contre de l’argent-capital. » (Un chapitre inédit du « Capital », éd. 10/18, p. 238.) A partir de cette définition Marx (Un chapitre inédit du « Capital », p. 233) donne l’exemple du littérateur prolétaire de Leipzig, de la cantatrice qui, travaillant pour un patron, deviennent des travailleurs productifs en ce qu’ils valorisent le capital ; il dira la même chose dans une note du tome I du Capital sur un enseignant qui travaille dans le privé.

En effet on a trop souvent cette idée que seul le prolétariat industriel est créateur de plus-value parce qu’il créé des objets/marchandises. Marx,et c’est tout l’objet du Capital, démontre que seul « est donc productif le travail qui valorise directement le capital ou produit de la plus-value. »(Un chapitre inédit du « Capital », p. 224.)

A contrario, un artisan par exemple produit une marchandise X ou un produit Y, il fait un travail productif, mais du point de vue de la production capitaliste il n’effectue pas de travail productif.

Ces jalons posés nous pouvons maintenant voir ce que représente au niveau mondial le prolétariat (population active) le prolétariat occupé (en déduisant les chômeurs) et le prolétariat créateur de valeur (ce qui est plus compliqué, les statistiques mondiales à ce niveau sont difficiles à déchiffrer).

Seulement, par élimination nous allons essayer de donner une vision plus large que les statistiques du Bureau International du Travail et de l’Organisation Internationale du Travail et pour la France du Tableau de l’économie française de l’Insee qui lui est plus précis.

En ce qui concerne l’approche mondiale, nous reproduisons un document de Michel Husson (1). Ce document ne tient pas compte du fait que, selon l’OCDE, plus de la moitié de la population active mondiale travaille au noir (travail ayant recours principalement à une exploitation sur la base de la plus-value absolue, c’est-à-dire utilisant un capital constant très faible). Nous avons là une importante contre-tendance à la baisse du taux de profit à laquelle il faut ajouter les 168 millions d’enfants officiellement exploités dans le monde.

Il ne faut pas oublier que l’agriculture est le premier pourvoyeur d’emplois de la planète, 40 % de la population active mondiale. Il y a forcément dans ces 40 % une part importante d’ouvriers agricoles.

Document de Michel Husson

Durant les années 1990, un phénomène décisif s’est produit avec l’entrée sur le marché mondial de la Chine, de l’Inde et de l’ancien bloc soviétique, qui a conduit à un doublement de la force de travail confrontée à la concurrence sur le marché mondial (2).

Les données de l’OIT (3) permettent une estimation du salariat à l’échelle mondiale. Dans les pays « avancés », il a progressé d’environ 20 % entre 1992 et 2008, puis stagne depuis l’entrée en crise. Dans les pays « émergents », il a augmenté de près de 80 % sur la même période (graphique 1).

Graphique 1 : Salariat mondial (Base 100 en 1992 ; source : OIT)

 

On retrouve le même type de résultat, encore plus marqué, pour l’emploi dans l’industrie manufacturière : entre 1980 et 2005, la main-d’œuvre industrielle a augmenté de 120 % dans les pays « émergents », mais baissé de 19 % dans les pays « avancés » (4).

Le même constat ressort d’une étude récente du FMI (5) qui calcule la force de travail dans les secteurs exportateurs de chaque pays. On obtient une estimation de la force de travail mondialisée, celle qui est directement intégrée dans les chaînes de valeurs globales. La divergence est encore plus marquée : entre 1990 et 2010, la force de travail globale ainsi calculée a augmenté de 190 % dans les pays « émergents », contre 46 % dans les pays « avancés » (graphique 2).

Graphique 2 La force de travail mondialisée

Base 100 en 1990. Source : FMI

La mondialisation conduit donc tendanciellement à la formation d’un marché mondial et aussi à celle d’une classe ouvrière mondiale dont la croissance se fait pour l’essentiel dans les pays dits émergents. Ce processus s’y accompagne d’une tendance à la salarisation de la force de travail. Le taux de salarisation (la proportion de salariés dans l’emploi) augmente de manière continue, passant de 33 % à 42 % au cours des vingt dernières années. On vérifie également que cette tendance est plus marquée pour les femmes (graphique 3).

Graphique 3

Taux de salarisation dans les pays
« émergents » (Source : OIT)

xxx

La dynamique de l’emploi dans le monde est illustrée par le graphique 4 et peut être résumée ainsi : quasi-stabilité ou faible progression de l’emploi dans les pays « avancés », augmentation seulement dans les pays « émergents » : +40 % entre 1992 et 2012, avec salarisation accrue (salariat : +76 %, autres emplois : +23 %).

Graphique 4
Répartition de la force de travail mondiale

Pour l’année 2012, les données de l’OIT conduisent à la répartition suivante de l’emploi mondial en milliards :

Emploi dans les pays « avancés »

0,47

Emplois salariés dans les pays « émergents »

1,11

Autres emplois dans les pays « émergents »

1,55

Emploi mondial

3,13

Cette classe ouvrière mondiale est extraordinairement segmentée, en raison d’écarts de salaires considérables, mais sa mobilité est limitée alors que les capitaux ont obtenu une liberté de circulation à peu près totale. Dans ces conditions, la mondialisation a pour effet de mettre potentiellement en concurrence les travailleurs de tous les pays. Cette pression concurrentielle s’exerce aussi bien sur les salariés des pays avancés que sur ceux des pays émergents et se traduit par une baisse tendancielle de la part des salaires dans le revenu mondial (graphique 5).
Moyenne des pays suivants :

Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, Etats-Unis, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Japon, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède.Retour ligne automatique
Argentine, Brésil, Chili, Chine, Costa Rica, Kenya, Mexique, Namibie, Oman, Panama, Pérou, Russie, Afrique du Sud, Corée du Sud, Thaïlande, Turquie.

Note Hussonet n° 64, 18 décembre 2013 : La formation d’une classe ouvrière mondiale (http://hussonet.free.fr/classow.pdf).Retour ligne automatique

Graphique 5
Part des salaires dans le revenu mondial 1970-2010

classow_5

(En pourcentages du PIB. Calculs propres à partir de Stockhammer, 2013 [6])

Nous voyons déjà par cette première approche que nous sommes encore loin d’une disparition du prolétariat – et il ne s’agit que d’une première approche ; si nous ajoutons le travail informel en forte progression, les ouvriers agricoles, les ouvriers des transports (créateurs de valeur), les enfants (officiellement 168 millions) et tous ceux qui font fructifier un capital (artistes, enseignants…) nous avons là un premier tableau qui ne nécessite pas plus d’explications.Retour ligne automatique
Cependant, nous devons voir s’il s’amorce un début de déclin de l’ emploi dans les pays émergents, ce qui ne serait pas une surprise s’ils passent au stade d’un renouvellement inévitable de leur appareil productif (cas de la Chine et d’autres). Retour ligne automatique
Cela fera l’objet de la deuxième partie.

G. Bad

Pour toute correspondanceechanges.mouvement@laposte.net

Notes

____________________________

[1]Michel Husson, statisticien et économiste français travaillant à l’Institut de recherches économiques et sociales, connu pour ses travaux sur la politique de l’emploi. Né le 3 avril 1949 à Lyon, il a milité au PSU puis à la LCR et est aujourd’hui militant altermondialiste.Wikipédia.

[2] Richard Freeman, « China, India and the Doubling of the Global Labor Force: Who Pays the price of Globalization? », The Globalist, Juin 2005.

[3] ILO, Key Indicators of the Labour Market (KILM)

[4] John Smith, « Imperialism and the Law of Value », Global Discourse [Online], 2: I, 2011.

[5] FMI, Jobs and growth: analytical and operational considerations for the Fund, Mars 2013.

[6] Engelbert Stockhammer, « Why have wage shares fallen? », ILO, Conditions of Work and Employment Series No. 35, 2013.

Correspondance : à propos du GCI et de la revue « Communisme »

De info@gci-icg.org (12 juil. 2016)
Aux camarades et lecteurs d’Echanges.

A l’occasion de l’envoi de notre dernière revue Communisme en français (n°67, « Contre la démocratie et les guerres impérialistes »), une mise au point nous semble nécessaire dans vos pages, dont nous sommes par ailleurs des lecteurs intéressés et attentifs.
Notre précédente revue en français (Communisme n°66, « Le léninisme contre la révolution », 2e partie) avait été chroniquée plutôt favorablement dans votre n° 150 de l’hiver 2014-2015 (p.65). Dans la même rubrique « Dans les publications/théorie » toutefois, un sort nettement moins enviable était réservé à notre revue en espagnol Comunismo n° 64 («  Comunidad de lucha y partido »). Le titre même de la chronique, « Programmatisme » (p. 67), dénotait déjà une pensée par cases idéologiques qui ne laissait rien présager de très glorieux. En matières de cases, nous avons l’habitude, depuis les débuts de notre groupe, d’être rangés parmi les « constructeurs de parti » par les adeptes de l’anarchisme ou du conseillisme, et d’être considérés comme « anarchistes » et « anti-parti » par les adeptes du léninisme, sous ses diverses variantes. Inévitablement, les ruptures historiques avec la social-démocratie, constitutives de notre petit groupe, sont souvent lues à travers les catégories et représentations social-démocrates que nous critiquons, et ce sur tous les aspects centraux de la lutte révolutionnaire, tels que nous essayons de les synthétiser au fil des années dans nos revues (sur les classes, le parti, la communauté de lutte, l’insurrection, l’attaque de la valorisation capitaliste, le communisme, sans même parler de la « diabolique » dictature du ­prolétariat).
La chronique d’Echanges sur notre contribution (en espagnol, jusqu’à présent) au sujet de la communauté de lutte et du parti relève malheureusement de ce travers interprétatif déformant. Elle nous prête en effet de confondre (ou de vouloir concilier) « autonomie organisationnelle de la classe ouvrière » et « soumission de la classe ouvrière à une élite organisée par un parti-je-sais-tout » (sic), le tout dans « le jargon bordiguiste, ce superléninisme » (encore une petite case commode pour nous ranger vite fait, c’est un classique). Enfin, « in cauda venenum » : « Les fractions nationales du GCI ont semble-t-il des difficultés à évoluer au même rythme », et ça c’est le pompon. Qu’une revue comme la vôtre qui n’enferme justement pas les luttes dans les frontières nationales puisse prétendre que notre activité internationaliste (en différentes langues) serait l’œuvre de « fractions nationales  », voilà qui ne relève pas seulement d’une méconnaissance de nos publications (pourtant suivies dans votre revue) mais aussi d’une désinvolture ostensiblement ­dénigrante.
Rappelons que notre critique du léninisme (parue en français en 2012 et 2014) dont Echanges attribue le contenu à l’une de nos «  fractions nationales » (française ? francophone ?) avait en fait d’abord été publiée… en espagnol (en 2006 et 2007). Quant à notre texte sur la communauté de lutte et le parti, texte interne à l’origine, discuté dans plusieurs langues, son contenu n’est en rien en porte-à-faux avec notre critique radicale de la conception social-démocrate et léniniste du parti. Ce texte ne manquera d’ailleurs pas d’être également publié dans l’une de nos prochaines revues en français.
Si la formulation de nos positions et analyses peut parfois connaître des adaptations formelles (dans le sens de la renforcer, visons-nous) d’une publication et d’une langue à l’autre, au gré aussi des clarifications suscitées par les échanges autour de nos revues, elles n’en demeurent pas moins, avant tout, les expressions d’une même activité, d’un même contenu. Nous prêter des clivages politiques (et des « évolutions » politiques divergentes) à base linguistique, cristallisés en prétendues « fractions nationales », est un bien étrange et pas très scrupuleux procès de votre part.
En vous remerciant d’avoir publié cette mise au point, avec nos salutations révolutionnaires,
le Groupe Communiste Internationaliste (à l’unanimité de ses diverses fractions apatrides !).

Réponse (8 août 2016)
J’ai recensé deux publications du Groupe communiste internationaliste (GCI) : le n° 66 (octobre 2014) de Communisme et le n° 64 (décembre 2014) de Comunismo, dans le n° 150 (hiver 2014-2015) d’Echanges, p. 67-68.
Le GCI s’élève contre le compte rendu de lecture de Comunismo. Ses reproches portent principalement sur une « pensée par cases idéologiques » (le titre est du camarade qui met en pages) et une « désinvolture ostensiblement dénigrante » parce que j’aurais prétendu que l’activité internationaliste du GCI serait l’œuvre de fractions nationales.
Ni moi, ni notre groupe Echanges ne pratiquons le dénigrement des autres groupes ; ne sommes-nous pas une des seules publications en français qui rend compte d’un large éventail de revues francophones et étrangères ? Par essence, nous essayons dans la mesure de nos moyens de donner la plus grande publicité possible aux luttes des classes laborieuses dans le monde et accessoirement aux groupes qui suivent le même but que nous par d’autres chemins. Personnellement, dans mes critiques je ne prononce pas d’arrêts. Tout comme les autres membres d’Echanges, je recherche la discussion utile.
Il est faux, ainsi qu’on l’a souvent reproché à Echanges, de croire que notre activité théorique (qui n’est pas du conseillisme) se limiterait à enregistrer les luttes ou les articles que nous recensons. Nous donnons évidemment notre opinion, com­me chaque groupe le fait même s’il n’en a pas conscience.
L’internationalisme que le GCI revendique hautement n’est-il pas constitué de fractionnements par nations ? Le terme « international » le dit sans fard. Le GCI n’écrit-il pas que « la formulation de nos positions et analyses peut parfois connaître des adaptations formelles (…) d’une publication et d’une langue à l’autre  » ? « Dans le sens de la renforcer » qui vient entre parenthèses n’empêche : les frontières existent depuis plusieurs siècles et des façons d’être et d’agir se sont créées dans leur intérieur. Cela n’empêche pas l’internationalisme mais le rend un peu plus complexe que ne le voudraient certains européo-centristes et même des prêcheurs de quelques pays européens soi-disant plus avancés que d’autres.
Seul un parti monolithique peut prétendre à ce que tous ses membres soient taillés dans un moule identique. Ce qui nous ramène à Lénine qui écrivait, dans Que faire ?, que les ouvriers sont des crétins qu’une avant-garde intellectuelle social-démocrate (le mot n’avait pas encore acquis son statut d’injure suprême en 1901-1902) organisée en parti devait mener au combat. En définitive, le léninisme se résume à cela. Il n’y a rien d’autre dans les écrits de Lénine. Aucune avancée théorique ; une pratique du coup d’Etat par le nivellement, une manière de conserver le pouvoir en maintenant les humains en troupeaux. La soumission du plus grand nombre érigée en vertu. Les masses jouent un rôle considérable dans les sociétés depuis l’avènement des révolutions bourgeoises et de la démocratie représentative. Le léninisme a réglé la question de l’action largement inconsciente des masses et de l’activité peu ou prou consciente des individus par une profession de foi dans la suprématie de la conscience de quelques individus se substituant à la classe ouvrière, contre elle.
On a vu ce que la mise en commun des moyens de production, en fait leur appropriation par l’Etat, et la pénalisation de la vie quotidienne, que recouvre le terme de communisme, ont fait des travailleurs.
Ma note sur Comunismo signalait simplement que la rupture théorique avec le léninisme qu’annnonçaient les textes parus dans les nos 64 (décembre 2012) et 66 de la revue en français me semblait ne pas s’accompagner d’une rupture similaire dans la pratique du GCI. Le courrier du GCI ne répond pas à cette question qui était au centre de ma recension. La discussion reste ouverte entre tenants d’une organisation des travailleurs et tenants d’une organisation séparée de la classe.
J.-P. V.

La grève des mineurs du Donbass de 1994

Ce texte est paru dans Echanges n°77 (janvier-juin 1994).

Les mineurs sont les travailleurs les plus combatifs du CIS. Les premières grandes grèves de l’ère Gorbatchev débutèrent dans les mines, en 1989. Les mineurs formèrent les nouveaux syndicats, qui contrebalancèrent les anciennes structures pseudo-syndicales existant depuis les années 20. Les mineurs avaient toujours été considérés comme le noyau de la classe ouvrière. Ils étaient comparativement bien payés pour leur dur labeur, mieux que les ouvriers des autres industries et bien mieux que les ouvriers agricoles ou ceux du secteur des services. Dire que quelqu’un avait un «salaire de mineur », dans l’ex-URSS, signifiait l’aisance. Quand leurs salaires furent réduits,au début des réformes de Gorbatchev, les mineurs ne purent le supporter. L’histoire de la société soviétique a montré que les mouvements de résistance ne surgirent pas quand le régime était des plus stricts, mais quand la terreur diminua et que la politique devint plus libérale.

Quoique les grèves des mineurs aient secoué l’économie de l’ex-URSS depuis 1989, les problèmes essentiels de l’industrie charbonnière n‘ont pas été résolus. Les conditions de travail dans les mines sont exactement les mêmes que lorsqu’elles furent mises en exploitation, voilà soixante ans. Le salaire d‘un mineur avant la grève était de 70 000 karbovantsy par mois (moins de 25 dollars, ou 150 F, autrement dit ce qu’un intellectuel mal payé pouvait gagner à Moscou). Le parlement ukrainien était si occupé à débattre de la légitimité du gouvernement qu’il ne prêtait guère attention aux problèmes économiques des mineurs. Quand les prix furent multipliés par 3 à 5 alors que les salaires restaient les mêmes, les mineurs du Donbass se soulevèrent.

LES MOTIFS DE LA GRÈVE

II y a trente ans, le gouvernement de l’URSS décida que le charbon du Donbass n‘était pas une ressource essentielle et sans potentiel pour l‘industrie. Les investissements dans les mines furent de plus en plus faibles. Aucune mine nouvelle ne fut ouverte et les autres furent laissées en l’état, complètement déficitaires. La production de charbon chuta d’un tiers, n’excédant pas 140 millions de tonnes par an. Le prix du charbon a été pendant ce temps multiplié par 500.

Les mineurs ont plusieurs fois, de 1989 a 1993,rappelé leur situation en déclenchant des grèves : le gouvernement ukrainien a, chaque fois, satisfait leurs revendications car le charbon du Donbass est la seule source stable d’énergie pour l’Ukraine, qui pour les autres fournitures d‘énergie dépend de la Russie. Mais les augmentations de salaire n’ont amené aucune amélioration pour les mineurs : chaque fois que les salaires étaient augmentés dans les régions minières, cela provoquait seulement une spirale inflationniste en Ukraine. En dehors de ces problèmes économiques, il y avait aussi des problèmes de nationalité : la majorité de la population du Donbass parle russe et est hostile à toute tentative d’ukrainisation forcée. Déjà des politiciens de l’est de l’Ukraine en font une issue politique. C’est pour cela que des revendications refirent surface au début des grèves de juin. Il fut demandé qu’un référendum dise si l’on faisait confiance au Parlement, au gouvernement et au président de l’Ukraine et décide de l’indépendance économique du Donbass et des autres régions orientales d’Ukraine. Cette indépendance, espèrent les mineurs, ferait cesser une situation injuste qui fait que les régions de l’Est contribuent pour 80 %-90 % au budget de l’Ukraine.

Tout un ensemble de revendications fut posé avant la grève, lors d’une conférence des représentants de l’industrie charbonnière du Donbass, le 28 mai 1993. Outre l‘organisation d’un référendum sur les bases qui Viennent d’être indiquées, il était demandé d’indexer les salaires et les prix sur le charbon, de conserver des salaires élevés au mineurs pour leur dur labeur, des amendes pour les banques qui menaçaient de bloquer les fonds de la mine à partir du 15 juin 1993.

UNE GRÈVE D’UNE ÉCHELLE SANS PRÉCÉDENT

La grève devait démarrer au plus tôt 1e 21 juin, Ceux de l’équipe de nuit de la mine Zusiadko furent les premiers a débrayer, le 7 juin, et à descendre dans la rue. Cette mine est une des privilégiées du bassin : depuis peu, elle avait le droit de vendre sa production contre des devises fortes. La condition de ces mineurs était comparativement meilleure que celle des autres de la région. La gréve fit boule de neige. Des le premier jour, quinze mines étaient en gréve et, le second, cinquante. Le 11 juin, au cinquième jour de gréve, 226 des 250 mines d’Ukraine étaient closes, 27 entreprises de forage minier étaient en gréve, 8 usines de surface et plus de 100 entreprises travaillant avec le bassin du Donbass dans les régions de Lugansk, Dniepropetrovsk et Kharkov. Le17 juin, la gréve touchait 228 mines, 4O entreprises de forage, 16 usines, les mines in ciel ouvert de la région de Kirovgrad et 123 autres entreprises. Le 13 juin, on calculait que la grève coûtait chaque jour deux milliards de roubles, et cela augmentait chaque jour. A la fin de la première semaine de gréve, il était clair qu’elle surpassait en importance les fameuses grèves de 1989.

La grève différait pourtant du mouvement de quatre ans antérieur : en 1989, une famille typique de mineur pouvait se suffire avec un mois de salaire, et même mettre de l’argent de coté ; mais en 1993, leur salaire mensuel était épuisé en quelques jours. Le gouvernement prit cette situation en compte lorsqu’il déclara, le 10 juin, qu’il essaierait dans la mesure du possible de satisfaire les revendications.

Au cours de la gréve, l’ancien directeur de la mine Zasiadko, alors maire de Donetsk, fut nommé vice président de l’Ukraine. Les gens de la région le considéraient comme un des leurs. Ce fut lui qui annonça, 1e 12 juin, lors d’un meeting, que le gouvernement avait de porter les salaires des mineurs à 400 000 karbovantsy par mois, que le président allait signer un décret réduisant les impôts des mineurs de 10 % et qu’un crédit serait ouvert à la Banque nationale d’Ukraine pour payer ce qui était dû aux mines… Ces nouvelles ne changèrent guère la résolution des mineurs, qui pensaient que les problèmes économiques de la région ne pouvaient trouver leur solution que par des moyens politiques. « tant que le soviet suprême, le président et le ministre ne traiteront pas nos revendications politiques, nous continuerons la grève », déclarait alors Nikolai Volynko, président du syndicat indépendant des mineurs.

Après de longs débats, le 15 juin, le soviet suprême d’Ukraine renvoya 1a discussion des revendications des mineurs à une date indéterminée. Le comité de gréve interbranche décida, 1e 16, de monter les enchères : aucune discussion n’aurait lieu tant qu’aucune décision ne serait prise sur l’organisation d’un référendum, une commission devant discuter des autres revendications ne devant se réunir qu’après. C’était la première fois depuis les gréves de 1989 qu’enseignants, docteurs, métallos, ouvriers du bâtiment, cheminots, étudiants, vétérans — en gros presque toute la population —- soutenaient les revendications des mineurs.

Le 17 juin, le soviet suprême d’Ukraine céda à 1’u1timatum des mineurs et annonça un référendum pour le 26 septembre 1993.Le vice-président du comité de gréve des ouvriers de Donetsk commentait « la décision du soviet suprême de tenir un référendum n’est que la moitié du problème. Nous voulons la garantie que si, lors de ce référendum, la majorité vote contre le président et les soviets, il y aura de nouvelles élections. Nous voulons qu’alors elles aient lieu au plus tard en novembre-décembre 1993. C’est la première condition pour que nous appelions à la reprise ».

Le même jour, des négociations sur les revendications politiques reprirent entre représentants des grévistes et du gouvernement. Le 18, les grévistes maintenaient l’exigence d’une garantie de nouvelles élections au plus tard en décembre.Pourtant, ils n’obtinrent rien en ce sens (en partie pour des histoires de légalité constitutionnelle). Le sort de la gréve devenait de plus en plus Clair : la loi martiale fut décrétée dans la métallurgie de Dniepropetrovsk et Zaporozho. Les stocks de Charbon étaient pratiquement épuisés le 16 juin, et les hauts fourneaux de beaucoup d’industries cessèrent peu à peu de fonctionner. Si la gréve durait encore quelques jours, l’industrie subirait de lourdes pertes. Les métallos demandèrent aux mineurs de les aider à sauver l’industrie du coke et de la métallurgie..

Le 19 juin, le conseil de coordination des mineurs annonça la suspension de la gréve. Il déclara qu’elle reprendrait si le gouvernement ne prenait pas les dispositions nécessaires pour satisfaire les revendications politiques. Dans la résolution adoptée par le conseil figurait une injonction au soviet suprême de décider, dans la semaine qui suivrait le référendum et au plus tard en décembre 1993, de la tenue d’élections.

Le 21 juin, le travail reprenait dans une bonne partie des mines. Mais quelques groupes d’ouvriers n’étaient guère convaincus : le 23 juin, 44 mines étaient encore en grève, dont l5 des 17 mines du bassin de Krivoroshok et même des mines des régions de Lugansk et Pavlograd dans l’ouest du Donbass. Les grévistes étaient mêmes contents du fait que seulement quelques-uns des 35 points revendiqués avaient trouvé une réponse favorable. Mais la gréve était brisée et, le 25 juin, 7 mines seulement n’avaient pas repris.

Les résultats de la grève

Le 24 juin, les mineurs de la mine Zadadko publièrent une déclaration affirmant que l’indépendance économique régionale ne pouvait être acceptée que conjointement à des réélections et à la réorganisation des juridictions et des pouvoirs exécutifs locaux. ll affirmait aussi que, sans une réorganisation, la nomenclatura locale du parti, totalement corrompue, et des dirigeants d’entreprise réactionnaires prendraient encore plus de pouvoir. « Les détenteurs actuels de 0e pouvoir cherchent A tirer le profit maximum aux dépens du peuple. Nous ne voulons pas être les pions sur l’échiquier des autres. » Ceux qui avaient signé cette déclaration savaient que la gréve n’avait pas seulement été lancée en réaction à l’inflation galopante, mais aussi contre le gouvernement local.

Ceci est un exemple caractéristique de la relation des mineurs à la politique. Un autre exemple de cette méfiance fut la réaction des mineurs aux marques de solidarité et aux offres de services de la part d’organisations politiques. Au plus fort de la gréve, ils reçurent un télégramme du leader du parti stalinien « Travailleur russe », Victor Anpilov, qu’ils mirent au panier. « Que Dieu nous préserve de cette sorte de solidarité. Les bolcheviks ont déjà sauve la Russie une fois et on paie encore pour çà. Si l‘Ukraine à un futur quelconque, ce ne sera par un futur communiste », déclaraient Yuri, Makarov et Alexander Kalinin, membres du comité de grève.

Dans l’adresse du 17 juin au soviet régional, à l’attention du général, à la Division des affaires intérieures et aux responsables de la sécurité d’État, les mineurs dénonçaient explicitement les tentatives de quelques pro-communistes voulant utiliser la gréve à leur profit. Ils affirmaient que le congres devant se tenir à Donestk, le l9 juin, pour le rétablissement du Parti communiste ukrainien provoquerait de fortes réactions ouvrières et ils demandaient que l’interdiction de cette réunion d’un parti longtemps discrédité.

Le 26 juin, le conseil des ministres ukrainiens ayant examiné les revendications des grévistes, décida de faire droit à leurs revendications de base : diminution des impôts, changement des règles de paiement aux entreprises, compensations pour maladies ou accidents professionnels, doublement du salaire de base, autorisation aux mines d’exporter jusqu’à 10 % de leur production… Il se prépara aussi des dispositions : augmentation des fournitures aux mines de produits alimentaires, carburant et bois, modifications des congés,utilisation de l‘argent alloué pour le relogement des gens vivant dans la zone de Tchernobyl pour qu’ils soient relogés le plus rapidement possible, amélioration des conditions écologiques des zones industrielles, interdiction aux membres des cabinets ministériels et aux responsables de la sécurité de travailler dans des entreprises commerciales.

Le gouvernement refusa pourtant de faire droit à d’autres revendications, notamment l’indexation des avoirs en liquide des entreprises et de l’épargne des particuliers. Cela coûterait trop cher, de même que le paiement du salaire en cas d’invalidité temporaire, l’augmentation des retraites, l’indexation des salaires sur le niveau de vie et le paiement des heures de gréve. D’après 1e gouvernement, satisfaire de telles revendications déclencherait une poussée d’inflation. Le déficit de l‘Ukraine est déjà énorme, et chaque billet de banque émis par la banque nationale vaut 25 % de moins que ceux déjà en circulation. . . Il n’y a pas non plus de solution au problème de l’indépendance économique régionale de la région du Donbass. Naturellement les mineurs ne sont pas d’accord la-dessus : beaucoup sentent que si le Donbass devait devenir indépendant économiquement, ils ne pourraient plus faire appel à Kiev pour leurs problèmes, mais auraient à traiter avec les bureaucrates locaux, qui seraient sans doute encore plus coriaces.

0n peut dire que les problèmes essentiels du Donbass n‘ont pas été résolus par la grève. Les promesses faites seront sans doute reniées,comme cela se passait et se passe encore dans la société soviétique et ex-soviétique. Cela signifie qu’on verra de nouvelles formes de révolte des mineurs. De cela, on peut être certain.

Vlad Tipikiu

(Traduit de Russian labour Review, n° 2, I993)

A Berlin, en 1953, les émeutes ont été l’aboutissement d’un long effort de regroupement ouvrier

Ce texte de Benno Sarel, dit Barois, camarade de Socialisme ou Barbarie, est paru dans Le Monde du 25 juin 1953.

La révolte ouvrière de l’Allemagne de l’Est est encore trop peu connue dans ses détails. Sans aucun doute, comme dans tout grand mouvement de masse non organisé, il y entre mille éléments, y compris peut-être des provocateurs réactionnaires ou nazis. Mais le monde des usines qui a tenu un ou deux jours la rue à Berlin, à Magdebourg, à Chemnitz, à Iéna, est le même que celui de la semaine spartakiste de janvier 1919, le même que celui de l’insurrection communiste de Saxe et de Thuringe en 1921. Le même encore que celui qui, communiste à Berlin, socialiste à Magdebourg, combattait avec acharnement les bandes hitlériennes. Les traditions de lutte des organisations ouvrières se transmettent en Saxe, en Thuringe, à Berlin, de père en fils, et avec l’historien socialiste Mehring on pourrait en retrouver la trace jusqu’au quinzième siècle… La coupure du nazisme elle-même n’a pas été totale, et jusqu’à l’intérieur du Front du travail les combats ouvriers continuaient sous une forme larvée.

On peut distinguer trois phases dans l’histoire de la classe ouvrière de zone soviétique. Au cours de la première, qui dure quelques mois en 1945, les ouvriers reconstruisent les usines, souvent sans être payés, se donnent des organes de gestion, reviennent à la vie politique et syndicale libre. Au cours de la seconde, qui dure jusqu’à la mi-1948, les travailleurs déçus de la situation nouvelle adoptent la position du  » chacun pour soi « , du  » débrouillage individuel « . C’est une période de démoralisation et de misère noire.

Avec la réforme monétaire, avec le relèvement économique du pays, l’usine redevient le centre de la vie ouvrière, le mark a regagné de l’attrait, cela vaut maintenant la peine de travailler pour l’acquérir.

L’ancienne lutte recommence

Mais l’ouvrier, le salarié, se trouve comme auparavant face à face avec celui  » qui le paye « . Et l’ancienne lutte recommence. Dans des conditions nouvelles toutefois. La discipline n’a pas été complètement rétablie. Le directeur n’a pas l’autorité qu’il avait autrefois. Mais l’ouvrier ne dispose plus d’un syndicat libre pour le défendre : il existe dans chaque usine une série d’organismes qui l’encadrent toujours plus près.

D’autre part l’épuration des usines, plus sérieuse qu’à l’Ouest, avait favorisé une promotion en masse d’éléments ouvriers. Des dizaines de milliers accédèrent aux fonctions de directeurs, chefs d’atelier, contremaîtres. Les incapables, pour garder leur place, devinrent des instruments de l’occupant. Nombreux cependant furent ceux qui s’assimilèrent rapidement leur nouveau travail. Ouvriers, ils voulurent rester proches de leurs origines. Mais le pays était occupé et mis en coupe réglée.  » Le vent de 1945  » avait aussi amputé l’Allemagne de ses provinces de l’Est, amené le démontage massif d’usines, et les prélèvements sur la production courante. Les nouveaux dirigeants devaient tout approuver. Et surtout la famine régnait. Les ouvriers après une période de travail acharné pour la reconstruction des usines se détournaient de la chose publique, volaient les entreprises, faisaient du marché noir. Et les nouveaux leaders qui appelaient les ouvriers au travail venaient peu à peu à l’idée, courante dans toute bureaucratie, que la masse est veule, inconsciente, que pour son bien il faut la  » mener « , qu’il ne faut pas lui dire la vérité. Cette évolution était d’autant plus facile que la vie de la nouvelle couche dirigeante se déroulait sous le signe du fameux précepte de Staline :  » Les cadres décident de tout.  » Les nouveaux dirigeants s’éloignèrent de leurs origines ouvrières, et les ouvriers en vinrent à les considérer comme des traitres vendus à l’occupant.

Les dirigeants de l’usine avaient à résoudre un problème capital : augmenter la productivité du travail ouvrier. En 1949 encore, alors que la vie du pays était largement normalisée, des travaux effectués avant guerre en une heure exigeaient deux à trois fois plus de temps. Pour y remédier les nouveaux dirigeants appliquèrent à leurs anciens camarades deux méthodes contradictoires : l’une héritée de la direction capitaliste de l’usine, l’autre originale. Ils firent appel à l’esprit de concurrence de l’ouvrier, à son aptitude à  » jouer des coudes  » ; ils l’invitèrent en même temps à s’intégrer à la nouvelle société, à tendre vers la sphère des dirigeants, tout en lui montrant que ce processus n’était que la continuation approfondie de l’ancienne solidarité prolétarienne.

Grâce au système du salaire aux pièces, grâce à des conditions de travail de faveur, les  » activistes  » (stakhanovistes) peuvent gagner quatre à cinq fois plus que leurs camarades les moins payés.  » L’activiste, déclare M. Ulbricht, se distingue par ceci : qu’il relève ses normes.  » Il le fait pour lui-même et il accepte d’être donné en exemple aux autres ouvriers, voire il dénonce les récalcitrants. En même temps il justifie son action par son attachement au socialisme, par sa volonté de relever le pays.

L’autre aspect, l’intégration, l’encadrement de la politique ouvrière du régime, se manifeste sous des dizaines d’autres formes ; l’une des plus intéressantes est sans aucun doute le  » conseil de production « . Les ouvriers d’une brigade (équipe de travail de dix à vingt hommes) se réunissent chaque semaine sous l’égide du brigadier pour discuter de l’application du plan d’usine à leur brigade. Dans ces limites la discussion est libre, et les ouvriers sont attachés à cette forme embryonnaire de démocratie. Bien entendu le brigadier endoctrine les ouvriers ; il est tenu de rattacher chaque fois les problèmes de production à la situation politique. À leur tour les ouvriers introduisent au conseil de production leurs problèmes et leurs revendications :  » Nous ne pouvons pas travailler sans bonnes chaussures, sans bleus de travail, etc.  » Ainsi les ouvriers rendent vivant un des rouages du régime tout en le faussant par l’introduction de leur esprit,

La concurrence acharnée au sein d’un groupe nuit toujours à l’ensemble des membres de ce dernier. Finalement son excès même aide l’esprit de solidarité des groupes à reprendre le dessus. Ce renversement de conscience s’est produit dans les usines d’Allemagne orientale au cours de la seconde moitié de 1949. Il semble que l’élément catalyseur ait été la réapparition du chronométreur, symbole d’exploitation pour les ouvriers.

La lutte ne pouvait encore être menée contre la direction de l’usine en tant que telle : elle se limite en 1949 à neutraliser les stakhanovistes et les chronométreurs les plus gênants. On les frappe, on les hue au passage, on les accuse à l’assemblée syndicale d’incapacité, on fait circuler des pétitions demandant leur renvoi, et il n’est pas rare que ces actions réussissent. Le parti tente alors, fin 1949 début 1950, de couvrir le chronométreur. La prise des temps et la fixation des normes seront faites en présence du délégué syndical, du chef d’équipe, parfois d’un membre du comité syndical d’atelier. Et par là même la lutte ouvrière s’élargit, s’élève. Le délégué syndical est un ouvrier comme les autres : en général il est facile de l’avoir de son côté. Le cas de la direction syndicale d’atelier est plus difficile ; on peut néanmoins l’influencer : elle a besoin de popularité et ne peut travailler au milieu de l’hostilité. Ainsi naît en usine une atmosphère de compromis tacites, très changeants, entre ouvriers et organes dirigeants. Cette situation caractérise l’usine pendant la période de trêve. De toute façon la norme est bien davantage le résultat d’un rapport de forces que celui des temps pris par le chronométreur.

Les travailleurs à la reconquête des syndicats

Dans cette atmosphère, les ouvriers entreprennent instinctivement la reconquête des organismes syndicaux de base. C’est une des caractéristiques des années 1950-1951. Bien sûr le comité syndical d’atelier a toujours pratiqué le double jeu, pris qu’il est entre les ouvriers et la direction. Il s’agit simplement de l’amener à être plus favorable aux ouvriers qu’à la direction. Et dans l’ensemble les ouvriers réussissent. Ils remédient ainsi pour une part au terrible handicap qu’est le manque d’une organisation propre.

En 1951 la lutte pour les normes, et pour les salaires en général, se déroule dans le cadre de la conclusion des conventions collectives. D’une part, par le Jeu des primes à la production, de l’autre par celui des réductions de suppléments pour le travail de nuit, pour le travail insalubre, pour le travail du dimanche, etc., les conventions collectives diminuent les salaires des catégories les plus basses et relèvent ceux des catégories supérieures. D’autre part, on invite les ouvriers à s’engager à relever leurs normes et à inscrire cet engagement dans la convention. Comme en 1949, ce sont les activistes qui prennent l’initiative.

Mais il est dans l’esprit du régime de tenter de faire approuver par les ouvriers la convention, et de ne pas la leur imposer purement et simplement. D’animées les assemblées syndicales deviennent tumultueuses. Aux usines Leuna à Mersebourg, aux usines Zeiss à Iéna, aux forges de Riesa, les conventions sont rejetées trois, quatre fois. Les assemblées se tiennent en général à la cantine, et il arrive que les chaises et les bancs voient vers la tribune, que la police évacue la salle et qu’elle opère des arrestations. Des grèves isolées de quelques heures ou d’une journée ont lieu. Les conventions passent, mais sur plus d’un point les directions des usines ont dû céder.

La classe ouvrière se regroupe

Vers 1950-1951 un pas important est accompli par des ouvriers d’Allemagne orientale. Au sein des ateliers, du syndicat, du parti même ; des groupes d’anciens et de nouveaux militants hostiles au régime se forment spontanément. Ces groupes n’ont pas de liaison organique entre eux, mais des antennes. La classe ouvrière se regroupe, s’efforce de venir à bout de la situation où elle est réduite par le manque d’organisation, de presse, de programmes, d’idéologie. Par le manque aussi d’une avant-garde de jeunes, ceux-ci étant en majorité influencés par le régime.

1952, comme 1950, est une année d’autocritique. On découvre après leurs conclusions que les conventions collectives ont été imposées. On dénonce le caractère antidémocratique du procédé, on prend des sanctions. Mais les conventions restent en vigueur.

1953 : une année très dure

1953 est une nouvelle année de révision des normes. C’est en même temps une année très dure. Une grave crise alimentaire sévit. Le réarmement a provoqué un retard dans la réalisation du plan, dont souffre en premier lieu la fabrication d’objets de consommation. En échange, le plan des salaires est largement dépassé: les usines font faire des heures supplémentaires, qui reviennent plus cher. Conformément à la ligne  » dure  » du moment, on mène l’offensive sur tous les fronts. La révision des normes est commencée en avril. Une politique d’économie féroce est imposée aux usines: sur les salaires, sur les matières premières, sur l’outillage.

Parallèlement, on esquisse des concessions aux ouvriers, on joue sur leur hostilité envers les commerçants. En avril on organise des commissions syndicales de contrôle du ravitaillement et du commerce privé. En avril encore, le conseil des ministres décide de doubler les quantités de viande et de matières grasses allouées aux cantines d’usines. Mais comme toujours ces gestes ont une contrepartie: les journaux annoncent qu’en remerciement les ouvriers décident  » spontanément  » de relever leurs normes, sans relèvement parallèle des salaires…

Une autre pratique contribue à exaspérer les ouvriers. Une foule de souscriptions quasi obligatoires s’abattent sur l’entreprise : des  » contrats d’épargne  » – pratiquement un impôt supplémentaire pour la reconstruction; des souscriptions pour la Corée, et surtout au mois de mai dernier des souscriptions massives pour ériger des monuments à Staline…

Mais la conscience ouvrière a fait des progrès. Des grèves limitées éclatent en avril et en mai. Magdebourg, vieille cité socialiste, est le centre de la fronde. Les communistes flanchent dans les usines. Neues Deutschland, organe du parti unifié, fait parler dans son numéro du 17 avril l’ouvrier de l’entreprise no 1 du pays, la base sidérurgique de l’Oder.  » J’ai l’impression, dit-il, que certains membres du parti n’ont pas le courage de défendre la politique du parti… Ils fléchissent lorsqu’il y a discussion.  » En même temps un revirement semble se produire au sein de la jeunesse : beaucoup de jeunes ouvriers manifestent maintenant aux côtés des anciens.

Il ne fallait qu’une occasion pour que le mécontentement, la haine accumulée, éclatent. Le recul, la désunion gouvernementale du début de juin, ont constitué cette occasion. Les grèves grandissent, on manifeste dans la rue. Le gouvernement cède, revient sur sa décision de relèvement des normes, la déclarant antidémocratique, promet des sanctions. Il est trop tard. La conscience ouvrière a fait un bond. La lutte n’est plus économique. Les ouvriers exigent la démission du gouvernement, celle du régime, un changement total : la liberté.

Il est trop tôt encore pour tirer des conclusions de ces  » journées de juin « . On peut dire avec certitude néanmoins que le régime  » ouvrier  » de Berlin-Est est profondément touché, car les ouvriers n’oublieront ni la fusillade ni les cours martiales de l’occupant. Il est probable également que les journées de Berlin et de Magdebourg seront finalement connues à Prague, à Budapest, à Varsovie, dans tous les centres ouvriers du glacis soviétique et qu’elles contribueront au développement de la résistance ouvrière.

Mais les journées de juin peuvent avoir une signification plus vaste encore. Ces ouvriers occidentaux, vivant dans l’espace soviétique, ont rejeté le capitalisme, qui élève une barrière entre eux et le système soviétique. Cette classe ouvrière dense, qualifiée, consciencieuse, cultivée, offrira peut-être un jour au monde la synthèse positive de ses tragiques expériences.

BENNO SAREL

Pour une histoire de la lutte de classe depuis les débuts du capitalisme industriel

Ce qui suit n’est  qu’une première approche et s’inscrit dans la continuité d’une discussion poursuivie dans des cercles différents au cours de cet été 2015. Il ne contient pas, même si certains y trouveront indirectement certains liens théoriques, de références théoriques précises. Il est le produit – le point à ce stade – d’une réflexion personnelle, nullement définitive, sur l’évolution des formes et du contenu de la lutte de classe au sens large du terme, c’est-à-dire prenant en considération les luttes à l’intérieur du procès de production, mais aussi à l’extérieur, dans ce qui entoure la reproduction de la force de travail. Il tente de définir quelle relation a existé et existe aujourd’hui entre ces formes et contenu avec l’évolution des structures du capital et les formes et contenus de l’exploitation de la force de travail.

Les conseils ouvriers
Cette recherche a tiré son origine d’une discussion avec un camarade qui critiquait nos positions présentes, dans lesquelles il voyait l’abandon (presque une trahison) des positions antérieures que nous avons défendues effectivement quant à la théorie sur les conseils ouvriers.

Cette discussion nous a permis de constater que depuis cinquante ans, pratiquement aucune lutte n’avait conduit à des tentatives de former des conseils, elle nous a fait aussi en rechercher une explication. Cette réflexion nous a fait constater que les structures du procès de production capitaliste avaient été profondément modifiées au cours des cinquante dernières années, et que cela pouvait expliquer l’évolution que nous avions constatée quant aux conseils. Nous avons pensé alors que, si cela avait été le cas pour les conseils, on devrait aussi trouver une relation identique pour l’ensemble du mouvement ouvrier depuis le développement du capitalisme, notamment industriel. C’est ce que nous tentons de présenter avec ce texte qui, nous le répétons, n’est qu’une première ébauche en vue d’un large débat.

La lutte de classe existe même « quand il ne se passe rien »
La lutte de classe est constante et ne cesse jamais tant que celui qui ne vit que de la vente de sa force de travail, quelle que soit son activité, reste exploité. Elle est une réalité sous des formes individuelles et/ou collectives, alors même que, faute d’expression ouverte comme la grève, certains peuvent dire ou écrire qu’« il ne se passe rien ». Elle est directe lorsqu’elle se place sur le lieu du travail mais elle est aussi indirecte lorsque le travailleur éprouve des difficultés dans une situation de précarité qui ne permet pas la reproduction de sa force de travail (nourriture, logement, détente). Depuis le développement conséquent du capitalisme, cette lutte – directe et/ou indirecte – a pu prendre différentes formes dans lesquelles on ne relève en général que les affrontements, depuis la grève jusqu’au conflit. On néglige le plus souvent toutes les autres formes plus ou moins souterraines de lutte sur le lieu du travail (par exemple l’absentéisme, la perruque, le « vol » du temps comme du matériel, etc.) ou hors du travail (la « récupération », la fraude aux avantages sociaux, etc.).
L’ampleur et les possibilités de ces luttes internes ou externes dépendent évidemment de la situation et des structures dans le procès de production tout comme de la distribution. Si la répression contre le conflit ouvert tant dans l’entreprise qu’en dehors (contre les occupations, les manifestations, les attaques diverses) est bien connue, la répression contre ces luttes « souterraines » est beaucoup plus sournoise. Elle mobilise non plus seulement une armée de flics et contrôleurs divers mais une foule de sociologues, d’experts divers et « d’organisateurs » quant aux meilleures méthodes pour accroître l’efficacité dans l’exploitation de la force de travail et de la récupération dans la consommation de la part de plus-value qui leur a été assignée.
Aux débuts du capitalisme

Dans les premiers pays touchés par le développement capitaliste industriel dans la première moitié du XIXe siècle le travailleur, souvent un paysan déraciné, était pratiquement totalement démuni devant les conditions de son exploitation imposée par l’entrepreneur capitaliste. C’était particulièrement vrai en Grande-Bretagne mais c’est devenu aussi la règle dans d’autres pays européens dont la France. Alors que la Grande-Bretagne, pays de droit coutumier, ne formulait pas précisément les conditions d’une telle situation de dépendance totale du travailleur, en France, sous la Révolution (une révolution destinée à assurer le pouvoir économique de la bourgeoisie), une loi prétendit établit la « liberté du travail » (loi Le Chapelier 1791) qui proscrivait toute organisation ouvrière. En France, comme en Angleterre, toute tentative d’organisation, de même que toute grève, était sévèrement réprimée par la prison, le bagne et même la mort.
Point n’est besoin de s’étendre sur la répression interne, toute infraction aux conditions de production pouvant impliquer des sanctions pécuniaires, ou le licenciement sans contrepartie et souvent avec une inscription sur une liste rouge bloquant toute embauche ailleurs. Le travailleur, non seulement était soumis à des conditions drastiques de travail dans une période pouvant aller jusqu’à 10 ou 12 heures sept jours sur sept, mais son salaire ne lui permettait pas la reproduction de sa force de travail. C’est le manque de jeunes pouvant se trouver dans de bonnes conditions physiques pour le service militaire obligatoire qui contraignit le capital à faire voter en 1841 la première loi sur les relations sur les conditions de travail des enfants, suite à un rapport alarmant d’un médecin, Villermé (1) qui finalement conseillait au capital de prendre des mesures pour permettre un minimum dans la reproduction de la force de travail. Ce n’était pas une mesure révolutionnaire et pas du tout le produit de la lutte de classe, mais celui des effets extrêmement néfastes de la surexploitation de la force de travail.

Le capital, par ses excès, tuait la source même de sa richesse (on peut faire la comparaison aujourd’hui avec l’attitude du capital devant les effets tragiques de la surexploitation de l’ensemble des ressources, y compris humaines).
Cette loi de 1841 était pourtant particulièrement timide : elle ne s’appliquait qu’aux entreprises de plus de 20 salariés ; elle interdisait le travail des enfants de moins de 8 ans, fixait à 8 heures la durée de la journée pour ceux de moins de 12 ans avec interdiction du travail de nuit, et à 12 heures pour ceux de moins de 16 ans. Pour tout le reste c’était carte blanche pour les patrons et même pour les enfants car l’application de la loi, jusqu’en1866, était contrôlée par les notables locaux qui étaient le plus souvent ces mêmes employeurs de travaux forcés. Quant à la reproduction de la force de travail, il suffit de lire les témoignages et romans de l’époque pour se faire une idée de l’extrême misère dans laquelle vivaient les travailleurs quels que soient leur âge, leur sexe, leur activité dans toutes les branches de l’économie.

Deux courants
Si nous avons développé dans le détail ces aspects de la condition ouvrière à la fin de la moitié du XIXe siècle, c’est pour montrer qu’en l’absence de possibilités de lutte, tant collectivement qu’individuellement, les travailleurs ont été contraints de trouver des formes de défense. C’est d’ailleurs une loi générale dans les relations de travail : si les travailleurs ne s’organisent pas collectivement pour promouvoir leurs droits, ils en créent de nouvelles, correspondant mieux à la défense de leurs intérêts du moment (cela dit sans préjuger de la nature et du sort futur de telles organisations de défense). Mais ces formes d’organisation pour tenter de pallier la misère ouvrière dans l’exploitation capitaliste vont prendre deux directions différentes, même si vraisemblablement, les mêmes travailleurs ont pu participer en même temps à ces deux courants.
L’un de ces courants va partir des conditions internes de l’exploitation de la force de travail et l’affrontement constant dans la violence intrinsèque qu’implique la domination capitaliste dans le procès de production : une violence qui trouvera sa réplique dans la violence ouvrière dans la grève, l’insurrection, la révolution par la conquête. Les sociétés diverses de travailleurs, préfiguration des syndicats, d’abord tolérées, puis réglementées et intégrées sous la forme syndicale, sont aussi le berceau des organisations révolutionnaires, qui prennent la forme de partis hiérarchisés ou celle de collectifs anarchistes. Toutes ont un objectif commun, celui de la conquête et la destruction de l’Etat capitaliste, mais avec un clivage ultérieur entre les réformistes qui voient cette conquête par les voies légales de la démocratie élective et les révolutionnaires qui privilégient l’aspect militaire.
L’autre courant va partir, non de l’exploitation directe interne au processus de production, mais des conditions de la reconstitution de la force de travail, c’est-à-dire non sur les causes, mais sur les conséquences, pensant à travers de nouvelles organisations parvenir à constituer les conditions d’une société non capitaliste. Les formes nouvelles de ce courant vont se développer parallèlement à ce que l’on peut appeler le courant politique, ce mouvement pouvant être qualifié de courant social. C’est ainsi qu’en 1844 en Grande-Bretagne, pays capitaliste le plus avancé à l’époque (mais qui voit déjà se développer un mouvement politique très différent de la France où le prolétariat, dans des conditions spécifiques, prend la voie insurrectionnelle qui culminera dans la Commune de Paris), 28 tisserands de la région de Manchester, à la suite d’une grève perdue pour des revendications de salaires, fondent la Société des équitables pionniers de Rochdale, une coopérative de consommation (ce nom n’existe pas à ce moment-là) qui veut permettre aux travailleurs d’échapper à la mainmise des commerçants locaux en offrant des marchandises, essentiellement de produits alimentaires, à prix coûtant. Le titre « équitable » montre à l’évidence qu’en fondant leur entreprise, les 28 tisserands pensaient poser les termes d’une nouvelle société. Ce mouvement connaît rapidement une grande extension, à la fois quant aux activités proposées (consommation, production, logement, finance, etc.) qu’au nombre de participants (en 1900 le mouvement coopératif comptera 1 million d’adhérents). Mais ce courant social, si il essaimera en Europe, n’y connaîtra pas le même succès qu’en Grande-Bretagne. De toute façon il restera distinct du courant politique, tout en subissant le même processus d’intégration dans le système.

Après la guerre, le parti contre les conseils

 

La guerre de 1914 sonnera dans tous les pays européens le glas de tous ces courants avec leur intégration dans « l’effort de guerre » pour la défense des capitalistes nationaux, à l’exception d’une minorité réduite fidèle à l’internationalisme révolutionnaire. Cette intégration (déjà acquise avant la guerre) conduira à la naissance, pendant la guerre et dans l’immédiat après-guerre, à la naissance d’une nouvelle forme d’organisation, les conseils. Sous cette nouvelle dénomination on peut trouver une fusion entre les deux courants, le politique et le social : le conseil se veut, à travers la lutte sur le lieu de production et la prise de possession de l’instrument de production pour en assurer le fonctionnement par l’ensemble des travailleurs, être aussi un organisme de gestion de l’ensemble de la société. A ce même moment, d’ailleurs, le courant politique prend une nouvelle vigueur et voit triompher le parti révolutionnaire. Celui-ci va parvenir en quelques années à éliminer le mouvement des conseils, qui avait la prétention d’être un mouvement révolutionnaire global.
Ce mouvement des conseils trouva pourtant une certaine continuité dans d’autres luttes jusqu’au milieu du XXe siècle, avec un moment fort en 1956 dans l’insurrection hongroise, rapidement réglé par la force militaire du courant politique tout comme cela l’avait été dans l’URSS des années 1920.
Pour reprendre le thème évoqué au début de cet article, le développement des deux courants politique et social correspondait à la structure capitaliste qui, malgré le processus constant de concentration, n’avait pas modifié profondément l’organisation du travail dans l’entreprise. L’organisation scientifique du travail, le fordisme et les grandes concentrations ouvrières qui en furent la conséquence ont pu favoriser d’une part le développement de puissants syndicats et l’implantation de partis hiérarchisés, mais aussi, d’autre part, offert les possibilités de former des conseils : ces unités assumaient la totalité d’une production, et leur prise de possession donnait une grande force au mouvement des conseils.

Aujourd’hui, la désaffection politique
Nous ne voulons pas ici développer l’idée que ces possibilités ont disparu dans l’organisation présente du procès de production capitaliste (avec les délocalisations et la multiplication de la sous-traitance signifiant la disparition des unités de production globales) mais insister sur le fait que dans ce processus la lutte de classe, telle qu’elle pouvait se concevoir avant l’instauration de ce nouveau processus de production, non seulement a fait disparaitre l’idée des conseils, mais également a rendu pour tout travailleur presque inutile toute forme de lutte. On peut ajouter que le développement énorme des possibilités de contrôle et de répression dont le capital dispose aujourd’hui affaiblit considérablement le courant « révolutionnaire » de conquête et de destruction du système par l’insurrection et l’affrontement armé. Cet ensemble s’accompagne d’une désaffection générale pour la politique et l’action politique, c’est-à-dire pour la version réformiste de la transformation sociale, car cette puissance du capital mondiale est telle que les gouvernements nationaux n’ont pratiquement qu’une marge d’impuissance dans leur gestion politique.

De nouvelles formes
D’une certaine façon, le travailleur se trouve dans la même situation que les travailleurs de la première moitié du XIXe siècle. L’apparition de multiples tentatives, soit de nouveaux moyens de lutte du style « Printemps arabe » ou « Occupy », soit d’expériences individuelles et/ou collectives de « vivre différemment » avec de nombreuses variantes, pourrait être la réponse spontanée à cette situation d’impossibilité de se lancer dans les luttes traditionnelles. On pourrait voir dans la coexistence de ces deux types de mouvement la résurgence entre un courant politique et un courant social. Mais vu les conditions dans lesquelles ils se développent, on peut penser qu’ils ne seront pas antagonistes comme dans le passé, mais devront se fondre dans une tâche beaucoup plus importante que le capitalisme global pose aujourd’hui à tout un chacun.
Cette tâche se compose de deux volets qui peuvent se résumer sous forme de questions. En regard du développement de ces nouvelles formes encore dispersées, le capital peut-il les détruire à travers une certaine forme de compétition ? Ou les intégrer comme il l’a fait pour les organisations politiques et pour les coopératives ? Mais même cette question est dominée par une autre : face à la puissance destructrice du capital dans son fonctionnement même, avec sa domination sans partage sur la nature, y compris sur les êtres humains et les conséquences inexorables que les coalitions d’intérêts ne veulent pas endiguer, que valent toutes ces tentatives dont nous venons de parler de tenter de créer une « autre société » ? N’est-il pas trop tard ?
H. S.

Le développement durable de la crise

Le mouvement gréviste en France ( mars 2009).

Après l’ annonce de plus de 137 plans sociaux, une poussée de 454 000 demandeurs d’emploi. On pouvait s’attendre à une réplique sociale plus radicale, mais nous assistons à un lent réveil d’un prolétariat encore engourdi par des années d’intoxication bourgeoise et de société de consommation à crédit. Un prolétariat qui depuis des décennies n’est pas parvenu ne serait ce qu’à défendre ses acquis de la lutte de classe de 1936 et 1968.

Il commence seulement à se rendre compte que la concurrence internationale que se mènent les capitalistes se retourne contre lui, que le protectionnisme tant vanté par les « fabriquons français » a pour corollaire la baisse du coût du travail, c’est à dire, la baisse des salaires, l’ augmentation du temps de travail , de la productivité , car il faut concurrencer « le chinois » ,« l’ indien », le « brésilien »…. . Mais quand le prolétaire aura accepté ( pour sauver son emploi) la baisse des salaires, l’ augmentation du temps de travail, la hausse de la productivité, la flexibilité, la mobilité, la flexisécurité, les huissiers et les forces de l’ordre il n’ aura pas pour autant évité son licenciement et la longue galère dans le couloir de la mort « de la formation tout au long de la vie ».

Alors rendu à l’ évidence , que le capitalisme n’ a plus rien à offrir, même pas l’ exploitation, sa colère explose, mais il est déjà trop tard, l’entreprise ferme ses portes et alors les prolétaires sont réduits à lutter pour de « bonnes » conditions de licenciement1 et de reconversion. Ils réclament d’autant plus de fric qu’ils savent qu’ils ne retrouveront pas rapidement du travail, qu’ils ont des traites à payer pour ne pas se retrouver à la rue. C ‘est ce qui se passe actuellement dans certaines d’entreprises , comme par exemple:

Chez l’équipementier automobile Plastic Omnium ( Seine – Maritime) où les ouvriers ont fait grève durant un peu plus de quinze jours. Leur mouvement ayant entraîné l’arrêt des livraisons de pare-chocs à l’usine Renault de Sandouville et sa paralysie. Les grévistes ont obtenu la « satisfaction » d’ être virés avec plus de tune.

A Montataire (Oise), les ouvriers d’Akzo Nobel Nippon Paint ont maintenu jour et nuit, pendant une semaine, un piquet de grève à l’entrée de leur usine – qui va prochainement fermer. Ils ont bloqué des camions et l’activité d’un autre site mitoyen qui a été perturbée. Les deux parties ont réussi à s’entendre sur les « incitations financières ».

Alors on occupe l’ usine, on séquestre patron ou haut cadre 2, on menace de faire sauter l’ usine comme à Cellatex ( 2000) et Moulinex (2001)3, Nous avons même vu à Lyon les bureaux de Royal Bank of Scotland (RBS), envahis et occupés par une quarantaine d’ouvriers de L’équipementier automobile Preciturn à Thiers (Puy-de-Dôme) , pour que la banque restitue 200 000 euros nécessaires pour relancer la fabrication, 133 salariés de l’usine sont menacés de perte d’ emploi.

Mais le système reste en place et reproduit inlassablement sur toute la planète les mêmes effets.

Quelques fois, on prend conscience qu’il faut créer un rapport de force plus général, ce fut le cas à la Guadeloupe où le mouvement de masse à fait plier Sarkosy, l’homme qui ne devait pas céder à la rue.

Cette victoire, inspire aujourd’hui le mouvement social de l’ hexagone, où l’ on espère une grève générale. Ce n’est pas tant, les manifestations du 19 mars ( manifs test pour la bourgeoisie) qui sont redoutées, ce sont les initiatives montantes qui échappent au contrôle des syndicats de même que celles dans les universités. L’ exemple des prolétaires de Continental, qui ont choisi de manifester devant les autres usines pour attirer d’ autres travailleurs dans la grève, est à ce titre exemplaire et fut un succès 10 000 dans les rue de Compiègne, du jamais vu. D’ autres ne désarment pas comme l’ entreprise Amora-Maille de (Dijon) et celle ( Appoigny) sont toujours occupées. A Marseille, les CRS ont délogé les salariés de l’UNM (Union Naval Marseille) qui occupaient depuis samedi le ferry Girolata dans le port de Marseille, contre sa Liquidation judiciaire , Dans le pas de Calais , l’équipementier automobile Faurecia a confirmé la fermeture, en août 2010. Des le lendemain de l’ annonce, c’est à dire le 6 mars la grève s’est installée dans cette usine qui fabrique des équipements pour Toyota, entraînant le blocage de la production : Toyota à l’usine d’Onnaing, Renault sur le site de Maubeuge et Volvo sur celui de Gand (Belgique).

Dans certaines villes comme par exemple à Villemur-sur-Tarn., le groupe américain de connectique automobile Molex vient d’annoncer la fermeture du site, pour juin 2009, un coup dur pour toute l’ économie locale.

Et ce n’ est pas la tournée des grands ducs , comme Sarkosy à Grandange Mittal ( se souvenir des promesses du maintien du site) où des Ségolène Royale et Christine Lagarde ( pour Heuliez) qui changera grand chose à la crise de surproduction mondiale.

Le capitalisme entre dans une crise durable et n’a plus rien à vendre , il est dans la situation où il va devoir assister des millions de précaires en surnombre qui viennent de tous les horizons pour se vendre au plus bas prix au lieu de se faire enrichir par eux. Il doit mettre en place, tout un système d’ expulsion , et faire la chasse aux « illégaux ». Il ne cesse d’attaquer les conditions de survie des familles, en procédant de plus en plus aux expulsions locatives ( voir ci-dessous).

Le tissu social, de la société capitaliste se délite de toute part, plus assez de médecins, plus moyen de se faire soigner correctement, l’ incurie sanitaire n’est plus à démontrer. Tout le système de l’ éducation est lui aussi en branle bas de combat , les universités sont en mouvement depuis deux mois contre les réformes et la suppression de 13 500 postes. Les futurs retraités , se demandent si l’ AGFF sera reconduite dans deux ans et combien pourront encore prendre le «dernier métro » d’une retraite en voie d’extinction. La jeunesse est de plus en plus ciblée comme dangereuse , contrôles incessants, présence policière. La grande majorité est , même diplômée, est en situation d’échec vis à vis de son avenir, même le permis de conduire souvent indispensable pour trouver un emploi , est de plus en plus coûteux et difficile à obtenir, malgré les effets d’annonce de Sarkosy.

G.B. Le 28 mars 2009

Notes

1Mais tous les salariés ne parviennent pas à créer un rapport de force suffisant, pour un petite rallonge . C ‘est souvent le « parachute doré « des conventions collectives qui s’applique, comme à MBO, un prestataire de services de l’industrie pharmaceutique, dont la défaillance, à la fin 2008, laisse sur le carreau environ 1 300 personnes,

2Comme récemment au 3M à Pithivier ( Loiret)

3 En 2001 ,150 salariés du site de Cormelles-le-Royal (Calvados) de Moulinex incendiaient, un bâtiment de l’usine et menaçaient de faire exploser le reste. Comme les ouvriers de Cellatex, à l’été 2000.

L’organisation scientifique du travail: aliénation, annihilation, suicides. Mode d’emploi de la secte managériale

Cet article est paru dans Echanges n° 134 (automne 2010).
En même temps que le système capitaliste s’attaque aux acquis sociaux, nous constatons un renforcement des méthodes ­scientifiques d’exploitation par le truchement du management. L’entreprise n’est pas seulement le lieu où, pour un temps déterminé, on vend sa force de travail ; autrement dit, on aliène une partie de son être en échange d’un salaire. L’entreprise doit maintenant être le centre même de la vie sociale. Le temps pour les managers n’est plus seulement celui défini par la loi, mais celui qu’eux-mêmes définissent comme nécessaire au fonctionnement de l’entreprise. Ils utilisent, ces nouveaux curés de l’ordre managérial, toute une série d’outils, dont le résultat doit être chez le subalterne une déprogrammation de sa personnalité. C’est, vous l’avez compris, la méthode des sectes. Après cette cure de lavage de cerveau, certains qui ne parviennent pas à atteindre les objectifs qu’ils se sont eux-mêmes fixés en arrivent au suicide. C’est ce qui c’est passé en France à Renault, La Poste, France Télécom.
Dorénavant, tout salarié doit avoir l’esprit d’entreprise, c’est-à-dire celui de la secte managériale (1) : ce n’est plus seulement pendant ton temps de travail que tu dépends de l’entreprise, c’est tout le temps. Voilà le rêve managérial : faire de toi un zombie de l’entreprise. Il faut que tu dépasses ton temps légal de travail, il faut que tu renonces à tes vacances, il faut que tu deviennes cadre autonome…
L’entreprise pénètre dorénavant ta vie privée, parfois jusqu’à l’absurde et même jusqu’au cynisme. Des séminaires sont régulièrement organisés pour contrôler cet attachement aux idées de l’entreprise, et les salariés se voient soumis à un véritable « strip-tease psychologique » visant une remise en cause de leur personnalité.
Le nouvel encadrement
Nous pourrions dire que les anciens chefs ou contremaîtres trop autoritaires qui sévissaient à l’époque du taylorisme, comme reproduction de l’ordre militaire dans l’entreprise, ont été remplacés. Le Mai 1968 français pensait en avoir fini avec le taylorisme les petits chefs… « Taylor salaud, le peuple aura ta peau » scandaient les maoïstes de La Cause du peuple. Mais la bourgeoisie elle aussi pressentait que l’Organisation scientifique du travail (OST) de la période keynésienne commençait à s’essouffler, que d’autres méthodes d’exploitation faisant appel à la motivation devaient être mises en action. Il fallait non seulement liquider la lutte de classe frontale, mais surtout s’attaquer aux résistances larvées de l’individu au travail. Il fallait commencer par l’éternelle lutte contre l’absentéisme, les temps morts, mais aussi le sabotage.
Il devenait nécessaire qu’existe à côté du syndicalisme un ordre interne à l’entreprise qui s’attache à démanteler tout regroupement collectif d’échange d’informations (les appareils de boisson où se regroupent les salariés, les pots diverses, les réunions syndicales, les fumoirs). Le but étant de favoriser l’individualisme et l’esprit d’entreprise, tout en formant tout de même une équipe dont le contrôle est assumé par le manager coach (celui-ci dispose même d’un petit budget pour les pots organisés sous son contrôle, et non plus de manière « sauvage » et en son absence par les salariés). Le manager doit donc manier avec doigté ce qu’il appelle « l’individualisme collectif », avec des outils comme la formation permanente et les méthodes psychologiques.
La surveillance du travail effectué se fait par le truchement de la traçabilité : gestion informatisée, codes-barres… Son contrôle se fait en amont. Le manager a pour tâche principale de surveiller la bonne santé mentale de ses collaborateurs (on ne dit plus subalternes) car le citoyennisme d’entreprise suppose une collaboration d’égal à égal. D’ailleurs on se tutoie avec les managers, on est leurs potes.
Les managers (bac + 5) n’appartiennent pas au « cœur de compétence » de l’entreprise, mais forment cet ordre mobile et agissant dont le « cœur de compétence » a besoin en permanence, pour fluidifier les informations dans un contexte où la durée de« visibilité » de l’entreprise dans la concurrence mondiale est de l’ordre de six mois. La secte managériale a bien entendu ses codes et références de manière à se distinguer du monde profane qu’elle côtoie et manipule.
a) Cadres prolétarisés ou prolétaires mystifiés en cadres ?
En règle générale, nous avons toujours placé l’encadrement comme étant du côté du patronat, ou sinon observant vis-à-vis des grèves une neutralité plus ou moins bienveillante selon les moments et la force du mouvement prolétarien. Le développement de la logistique, une branche de la gestion « juste à temps », a progressivement vidé les entreprises du personnel exécutant, c’est-à-dire du personnel salarié au sens des élections professionnelles : collège employés ou ouvriers, agent de maîtrise et cadres.
Selon les statistiques, le collège ca­dres prend de l’extension au point de devenir aussi important et plus que le ­collège employés, le collège agents de maîtrise est en voie de disparition. Tout ceci a bien évidemment des répercussion sur les mentalités dans l’entreprise et la lutte de classe. Etre cadre aujourd’hui, ce n’est pas toujours une bon­ne affaire, surtout si la promotion ne donne aucune rémunération confortable.
Le cadre voit toutes les contraintes liées au bon esprit d’entreprise lui tomber dessus :
déplacement, horaires (surtout pour les cadres autonomes), et au final une augmentation du taux d’exploitation comparé au statut de simple employé.
Cette transfiguration/reconnaissance du prolétaire en autre chose qu’il est réellement fait partie des méthodes du management (ce n’est d’ailleurs pas pour rien que nous disons que le « balayeur » est devenu un « technicien de surface », la « caissière » une « hôtesse de caisse »). L’émancipation virtuelle ne coûte rien au capital, elle lui rapporte tant qu’elle fait son effet. D’où l’importance d’un contrôle permanent des « consciences ». Ce dernier ne vise pas seulement les objectifs économiques à atteindre, mais plutôt à empêcher tout regroupement autonome des travailleurs dans un contexte de remise en cause de leurs acquis. La secte managériale n’hésite pas à utiliser la méthode mystificatrice formalisée par le nazi Rosenberg dont Georges Politzer disait :
« Chaque fois qu’à propos d’un acte qui aggrave la situation de l’exploité, l’exploiteur l’appelle non pas elendes Rindvieh (« espèce d’abruti »), mais Hochwohlgeborener Herr Volksgenosse (très estimé Monsieur et Camarade »), « l’exploité demeure asservi physiquement, mais il est émancipé métaphysiquement. La situation des travailleurs peut donc s’aggraver continuellement, ils seront néanmoins mystiquement de plus en plus émancipés, car l’exploiteur peut faire n’im­porte quoi, pourvu qu’il accorde au peuple sa considération intérieure, die innere Achtung. Le national-socialisme a supprimé le capitalisme, par restriction mentale (2). »
Il ne faut pas supprimer l’exploitation, mais la conscience de l’exploitation « par restriction mentale », dira Politzer, et c’est effectivement à cette tâche que s’attaque la secte managériale.
L’esprit d’entreprise, un passeport pour l’emploi
Dès qu’il arrive sur le marché, le possesseur de sa force de travail doit se vendre. C’est alors que commence son calvaire et que tombent les illusions. Il n’a pas un pied dans l’entreprise que déjà il doit se soumettre à des questionnaires sur sa vie privée et celle de ses proches, sur ses activités sportives, artistiques, politiques et, sous-entendu, syndicales. On va même jusqu’à lui demander les nom et adresses des personnes de son entourage pouvant donner des informations à son sujet. Nous voyons que dès le début, le citoyen d’entreprise est un suspect. Dès son intronisation, il est mis en situation de quarantaine c’est-à-dire en CDD renouvelable, le temps de vérifier l’amour qu’il va porter à l’entreprise, sa dévotion, son sens non seulement de l’aliénation mais aussi sa capacité à relever les défis de l’impossible en ce donnant des objectifs impossibles à atteindre. C’est à ce niveau qu’entre dans la danse la secte managériale qui en permanence va jouer sur le crédo valorisation/dévalorisation de l’individu vis-à-vis de ses pairs. Elle dispose de toute une série d’outils de contrôle et de surveillance de l’individu au travail par le truchement des technologies de l’information et de la communication (TIC).
a) Les évaluations permanentes
Mais suspect tu restes, et on va vite te faire comprendre que tu n’es plus dans une obligation de moyen vis-à-vis de l’entreprise mais que tu as une obligation de résultat. Après t’avoir bien lessivé le cerveau la secte managériale passe à ton évaluation. Il s’agit de tout un processus de notation selon des critères normatifs, regroupés sous le terme de « compétence ». L’évaluation n’est que rarement positive pour le salarié, elle engendre plutôt tout un système de sanctions en fonction de grilles de résultats. Si le salarié n’atteint pas ses objectifs, il devient rapidement incompétent dans sa fonction. C’est a ce moment que les premières déstabilisations commencent, pouvant mener à la relégation de l’individu. C’est là qu’intervient l’annihilation de ses capacités, et que faute de faire partie d’une communauté de résistance à la folie du capital, il va sombrer dans la dépression et le suicide (3).
Cette méthode de dévalorisation est surtout utilisée pour parvenir à une démission du salarié, mais aussi elle peut jouer sur l’aspect affectif du type dévalorisation /valorisation afin que les objectifs soient atteints. Ce fut le cas dans un hôpital de Paris où les filles de salle se virent infliger des formations de redynamisation.
b) La VAE, l’obligation de formation et les certifications
La « validation des acquis de l’expérience » (VAE) n’est pas neutre, même si elle nous est présentée comme voulant « réduire la fracture entre jeunes diplômés et anciens expérimentés ». Elle fait partie intégrante du système de remise en cause de l’individu à son poste et de son employabilité. Elle devient l’instrument idéologique des reconversions internes des faiblement diplômés et prétend sortir la formation diplômante de son carcan scolaire tout en renforçant le rôle tutorial de la secte managériale.
Dès que celle-ci s’empare de la formation, nous ne sommes plus dans le cadre de la formation professionnelle type diplôme d’entreprise validé par une augmentation de salaire ou un changement de grade. La secte managériale ne conçoit pas la formation comme moyen d’améliorer le prix de la vente de la force de travail, ce qu’elle veut c’est tout le contraire. La formation pour elle doit devenir une obligation, un moyen pour le salarié de maintenir son employabilité menacée par la concurrence. Tout comme la lecture de la Bible prouve son attachement à Dieu, la formation prouve son attachement, sa dévotion, son aliénation et annihilation à l’entreprise.
Ce n’est pas un hasard si en 2004, l’Union des Industries de la Communauté européenne (Unice) et la Confédération européenne des syndicats (CES) ont placé la formation au centre du traitement social du chômage et de l’employabilité. De ce constat devait naître le concept de la formation tout au long de la vie, (Echanges n° 109, été 2004), c’est-à-dire l’obligation de se former en permanence pour maintenir sa qualification et son emploi. Afin de donner un semblant de réalisme à cette mystique d’entreprise, le patronat et ses collaborateurs ont fait intervenir le consommateur qui doit être informé, rassuré, sécurisé, sur le produit final qu’il achète. De là l’émergence internationale de normes de certification ISO 9000 qui doivent certifier la conformité de l’entreprise à certaines règles de qualité. Comme le certificateur est une entreprise privée, rétribuée par l’entreprise contrôlée, on peut s’interroger sur la valeur d’une telle certification pour le client ; mais pour l’entreprise elle est un moyen de plus de faire pression sur ses salariés, toujours très stressés par ces contrôles. La « formation » est l’outil idéologique le plus pernicieux du xxie siècle et il faudra l’affronter directement à ce titre.
Les technologies de l’information et de la communication au service du capital
Avec l’introduction des TIC, nous assistons à un véritable saut qualitatif du contrôle sécuritaire des entreprises. Les entreprises sont de véritables sanctuaires, souvent comparées par les salariés eux-mêmes à la CIA, au Pentagone ou aux prisons. L’utilisation des TIC permet pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la fusion entre surveillance et processus de travail (4). Par exemple, il n’est plus possible de se déplacer librement d’un service, ou d’un étage, le salarié dispose d’un badge qui ne fonctionne par exemple que pour aller à son poste de travail, à la cantine… Des vidéos sont en action en permanence et toute l’architecture des nouvelles entreprises vise à ne plus laisser de refuge au non-travail : obligation de travailler la porte ouverte, ou travail en « plateau » et transparence des cloisons (exemple le groupe AXA).Tout est fait pour favoriser la lutte de tous contre tous, jusqu’à un certain point. L’introduction des TIC permet de centraliser en temps réel les informations et les prises de décisions, sans contact physique. Les nouvelles technologies ont ouvert la voie au travail à domicile, aux téléconférences… Un retour au travail à domicile comme celui qui avait précédé les grandes concentrations redevient possible mais à une échelle bien supérieure puisqu’elle agit dans le temps et l’espace. On travaille partout et en tout lieu avec son ordinateur, dans les transports, les hôtels… il n’y a plus de sphère privée.
Cette fusion entre le processus de travail et son contrôle permanent va rendre obsolète le personnel de surveillance des grandes entreprises centralisées. Tout ce personnel sera donc relégué au musée, et entrera dans la catégorie des économies d’échelle. Le travail semble dorénavant intrinsèquement auto-surveillé, suivi à la trace à toutes les étapes de la lean production. L’entreprise peut maintenant devenir un puzzle, elle éclate, se délocalise, se recompose, s’externalise, se filialise, sans être profondément perturbée (5).
Les conséquences de la «  lean production »
La lean production est un concept global qui regroupe la polyvalence, le travail de groupe, le flux tendu, le zéro défaut, la traçabilité, la qualité… La mise en action de ce mode de gestion principalement articulé autour du système du flux tendu s’est progressivement développé à partir des années 1980, années où la rentabilité des entreprises atteignait son point bas. Ce sont les entreprises japonaises qui adoptèrent le système du flux tendu, notamment dans le secteur automobile (6) : plus de gestion des stocks, donc une économie en capital qu’il était possible de réinvestir rapidement. La gestion à flux tendu peut à ce niveau être considérée comme un moyen de contrer la tendance à la baisse du taux de profit.
Non seulement elle a gagné toute l’industrie mondiale, mais aussi le secteur des services, de la distribution, des banques, des assurances, de la poste,des hôpitaux… Ces secteurs, nous dit-on, « s’industrialisent ». Ce qui d’une certaine manière n’est pas faux, la nouvelle OST ne faisant plus ses ravages uniquement dans le secteur industriel. Le fordisme et le taylorisme n’avaient ni les moyens technologiques ni les individus formés pour pousser plus avant leurs systèmes dans le sens d’une polyvalence des « métiers standardisés » bien que les bases fussent déjà bien présentes.
Si à ses débuts la politique du flux tendu ne visait que deux objectifs – répondre plus rapidement à la demande et diminuer le niveau des stocks immobilisant du capital –, il apparaîtra rapidement que cette gestion entraîne une remise en cause généralisée des métiers, des conventions collectives, des classifications, de la formation et de la possession du savoir dans tous les secteurs.
L’entreprise ne se conçoit plus comme un empilement de départements avec ses salariés regroupés par métiers dans des services spécialisés, ou toute absence devait être compensée par un spécialiste du même métier (intérimaire ou autres). Avec le flux tendu, il faut que le recours aux spécialistes deviennent exceptionnel (7) ou dirigé à distance. Il faut qu’un maximum du savoir détenu par le spécialiste puisse être standardisé pour être traité sur ordinateur par un salarié polyvalent peu qualifié techniquement. Mais pour assurer cette polyvalence de manière autonome, ces diverses tâches peu qualifiées, l’élévation du niveau scolaire doit être au niveau du baccalauréat plus deux années.
Cette nouvelle donne, qui fut enseignée à grande échelle par l’Education nationale, allait livrer aux entreprises le matériel humain formaté à cet effet. C’est alors que les classifications par métiers (type Parodi) (8) furent remises en cause au profit de critères classant par fonctions. Les diplômes perdirent toute valeur en face d’un tel classement, aussi bien les diplômes professionnels que les diplômes d’Etat qui n’étaient plus qu’un passeport pour l’emploi.
Les salariés vont vite découvrir que de toilettage en toilettage, leurs conventions de branche se réduiront à n’être qu’un règlement en faveur de l’employeur, et que des négociations de branche il ne restera plus rien, sauf sur la formation professionnelle tout le long de la vie et d’autres broutilles.
Le salarié individualisé dans sa fonction devra dorénavant passer à un statut de salarié nomade ; il se devra d’être mobile, flexible, adaptable ; son obligation contractuelle vis-à-vis de l’employeur ne sera plus qu’une obligation de résultat, son savoir deviendra propriété de l’entreprise (9), son temps de travail légal n’est plus qu’une façade. Les salaires, quand ils ne sont pas liés à la productivité ou à une promotion, sont régulièrement laminés par l’inflation rampante.
La politique de la nouvelle OST, inspirée idéologiquement par le monétarisme, est anti-syndicale et il faut entendre par là qu’elle ne pense pas utile de conserver une situation de contre-pouvoir légal, sauf à l’intégrer comme structure d’entreprise. D’ou les offensives répétées contre le syndicalisme cogestionnaire de la Confédératio allemande des syndicats (DGB), la réforme des syndicats en France…
« En Allemagne, le modèle de base est mis en cause, “l’économie sociale de marché” basée sur un consensus entre des groupes sociaux ayant des intérêts divergents, mais tous les deux responsables et raisonnables, associés dans une “cogestion des entreprises” est considérée par beaucoup d’interlocuteurs patronaux comme inadaptée aux temps modernes. »
(La Lettre de Confrontations Europe, août- septembre 2003)
Nous voyons ici que le système cogestionnaire allemand, pourtant très coopérant, ne convient plus « aux temps nouveaux ». Une chose est certaine et Jean Gandois (10) le confirme le patronat européen veut mettre un terme aux systèmes nationaux d’association capital travail trop disparates.
“ Une telle démarche n’exclut pas une diversité au plan national, mais celle-ci ne serait pas compatible avec le maintien de systèmes nationaux aussi disparates que ceux existants aujourd’hui. ”
(La Lettre de Confrontations Europe (août-septembre 2003)
La politique sociale personnalisée, le règne de l’individu égoïste
C’est au cours des années 1980 que le patronat français a développé ce qu’il appellera la « politique sociale personnalisée ». Cette nouvelle donne visait à introduire l’idée qu’une redistribution salariale pouvait se faire en fonction des gains de productivité. Dorénavant l’augmentation des salaires ne devait plus être l’aboutissement des luttes sociales (elles mettraient en péril l’entreprise), mais l’aboutissement de solutions plus personnalisées.
Le CNPF (devenu Medef ) déclare tout haut qu’il faut remplacer les revendications du collectivisme syndical par la politique sociale personnalisée. Bien entendu, pour y parvenir, il fallait que le patronat et le gouvernement œuvrent à atomiser et fragmenter le monde du travail : c’est ce qui se produira avec l’éclatement du temps de travail et les lois Aubry sur les 35 heures. Il était ensuite nécessaire de procéder au démantèlement du « collectif » : les conventions collectives ont été « nettoyées et détricotées », les classifications par métiers type Parodi liquidées dans de nombreux secteurs et sont en voie de l’être dans les autres. Des classifications individualisées par fonctions ont mené à l’individualisation des salaires. Des accords signés par les syndicats ont laissé s’installer une liaison salaire-productivité, c’est-à-dire le salaire au mérite, qui se résumait à paupériser une partie des salariés au profit d’une autre par une mise en concurrence.
a) Salaire et productivité,
la méritocratie mise en échec
La question salariale, c’est-à-dire celle de la reconstitution de sa force de travail pour soi et sa famille, est le point nodal qui déclenche les grèves, émeutes et révolutions. Dans un monde de concurrence et d’excédent de forces productives tant matérielles qu’humaines, la tendance à la baisse des salaires (ledit coût du travail) est pour le capital un des remèdes à sa survie et son rêve c’est d’obtenir le plus possible de travail gratuit.
Dès les années 1980 (celles de la lutte contre l’inflation et du retournement monétariste), le capital financier ne peut plus jouer sur l’inflation puisque sa politique est celle de l’endettement généralisé et son profit les taux d’intérêts (11). Si l’inflation reprend fortement, dans un système d’endettement, les financiers seront remboursés à perte et le système s’effondrera.
Une des solutions pour compenser la baisse du taux de profit a été de s’attaquer au niveau planétaire au salaire différé du monde du travail (notamment (la santé et la retraite) mais aussi aux indexations des salaires (échelle mobile italienne) (12), aux primes d’ancienneté ou autres… mais aussi d’introduire une norme qui avait disparue avec la mensualisation : la liaison salaire-productivité. Seulement il est vite apparu que l’individualisation des salaires ne reposait sur aucun critère matériel solide. Elle n’était qu’une mystique qui fut à l’époque bien cernée par un rédacteur du journal L’Usine nouvelle (J. Meilhaud) qui s’interrogeait : « L’objectif de l’individualisation est d’encourager et de récompenser la performance. Mais hier la performance était synonyme de rendement, alors qu’aujourd’hui le rendement n’est plus qu’un critère de performance parmi d’autres » ; et il reconnaissait non seulement le côté relatif de la performance, mais aussi son côté absolu :
« Dans les industries les plus automatisées, le rendement, dans son acceptation purement quantitative, n’a plus guère de sens puisque, pour modifier le rythme de production, il suffit d’appuyer sur un bouton ou de déplacer une manette. »
Les prémisses de l’auteur sont justes, mais il ne semble pas voir que pour le capital les gains de productivité se sont déplacés  ; ils concernent maintenant tous les critéres de la lean production c’est-à-dire, pour reprendre une déclaration de Giscard, le « dépassement de la quantité vers la qualité : du niveau de vie vers le genre de vie, de la rémunération du travail vers le contenu et le sens du travail… » (Démocratie française, Fayard, 1976). Ce qualitatif contre quantitatif fut durant des années le dada de l’autogestionnaire CFDT, qui préparait le terrain aux nouveau apôtres d’une mystique du travail voulant exorciser le salaire et le salariat.
Ce n’est pas non plus un hasard, si les lois Auroux et leur « droit d’expression » des salariés interdisait toute expression sur les salaires. A la revendication collective devait se substituer un changement des mentalités, plus centré sur l’individu. Ce n’est certes pas nouveau, les corporatistes et ­Hitler lui même prônaient déjà cette mystique :
« Au pouvoir de la majorité est opposé celui de la responsabilité de la personnalité. Toute l’organisation de l’Etat devra reposer et découler du principe de la personnalité depuis la plus petite cellule jusqu’au gouvernement suprême. »
(A. Hitler, Mein Kampf)
Les gains de productivité vont principalement reposer sur le gel des salaires, et sur la désindexation de ceux-ci sur les prix, ainsi que tout système visant à des automatismes en fonction de l’inflation, qui pour le libéralisme avaient été terrassée. Les seuls ajustements en masse des salaires furent l’intéressement et la participation et en prime la méritocratie, pour le patronat :
« Le maintien du pouvoir d’achat n’est pas un dû, il doit, au-delà d’un certain seuil, se mériter. »
(La Vie française, 10 décembre 1984)
Quand le gouvernement « socialiste » lança son opération d’individualisation des salaires à la Seita (privatisée en 1995, devenue Altadis en 1999), la réplique fut immédiate : les salariés se mirent en grève. De même chez Facit-Ericsson à Colombes. Dans les assurances à la SMABTP, c’est l’encadrement qui refusera d’appliquer le système, le jugeant dangereux pour la paix sociale des services.
Dès 1984, le salaire au mérite ne passe pas, aussi bien dans la fonction publique que dans le privé, malgré un sondage IFOP qui indique que 76 % des salariés y sont favorables. Mais comme l’individualisation des salaires fait partie intégrante du management visant à « industrialiser » aussi la fonction publique, Jacques Chirac, alors président de la République, lance un premier ballon d’essai chez les fonctionnaires. Depuis 2003 la rémunération au mérite essaye de s’imposer dans la fonction publique, plus comme élément diviseur que stabilisateur : ce type de rémunération n’est pas viable à moyen terme. Par contre, sa relance par le président de la République Nicolas Sarkozy vise une déstabilisation remettant en cause les systèmes de classification.
Les déstabilisations psychologiques et physiques
Pour distribuer les bonnes et mauvaises notes, l’encadrement va utiliser une large palette d’évaluation du salarié. Comme nous venons de le voir ce ne sont plus le métier ni le diplôme qui vont justifier salaire et emploi, mais des critères comme la compétence, l’idéologie maison, l’esprit d’initiative, l’autonomie… L’évaluation de l’individu dans ses diverses fonctions va devenir la norme, le salarié est alors enserré dans un système culpabilisateur où toute défaillance devient un manque de compétence et de fait un échec individuel. Echec d’autant plus grave quand c’est l’individu lui-même qui s’est fixé les objectifs qu’il n’a pas atteints : c’est là que commencent les déstabilisations psychologiques qui mènent aux dépressions et suicides. Récemment, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) révélait que le taux de suicide au Japon dépassait les 25 pour 100 000 habitants, soit un chiffre supérieur à 30 000 pour la onzième année consécutive.
La France a connu une vague de suicides dans plusieurs secteurs – chez Renault Guyancourt, à La Poste, à l’Office national des forêts… mais ce sont les suicides à France Telecom qui sont les plus révélateurs de la liaison entre la pression managériale et les suicides. France Telecom avait décidé de faire son regenéring et s’était fixé un plan en 2005 visant à augmenter la productivité de 15 % en trois ans. La secte managériale devait ouvrir la chasse à l’homme et liquider par le stress et les déprogrammations individuelles 22 000 emplois, et faire en sorte que 10 000 salariés changent de métier. Il en résulta que les effectifs de France Télécom passèrent de 161 700 à 103 000 entre 1996 et 2009.
« Chaque fois qu’un salarié est confronté dans l’urgence à des tâches pour lesquelles il n’est pas suffisamment préparé ou doté de moyens conséquents, chaque fois qu’il ne peut obtenir l’aide de ses collègues ou supérieurs et qu’il n’est pas reconnu dans sa fonction, il risque de connaître des troubles de santé d’ordre psychosomatique. »
(Serge Paugam,
Le Salarié de la précarité. Les nouvelles formes de l’intégration professionnelle,
Paris, PUF, 2000, p. 220)
Pour conclure
Le patronat n’aura de cesse de mener une véritable guerre contre tout, absolument tout ce qui peut favoriser le regroupement et la résistance au travail des exploités. Il a concassé le temps de travail, fait du contrat de travail à durée déterminée un objectif à atteindre pour la multitude de contrats précaires, il a en permanence déplacé les salariés d’un site à un autre (la mobilité dite géographique) pour que ne puissent pousser des racines de résistance, mais aussi comme moyen poussant aux démissions ; il pratique de plus en plus le chantage aux délocalisations pour faire chuter les salaires.
« De fait, selon le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours, spécialiste de psychopathologie du travail, les espaces de rencontre et de camaraderie ont été réduits à l’intérieur des entreprises. Les nouveaux managers entendent éradiquer toute culture ouvrière, toute solidarité entre salariés. Dans ce cadre, le collègue devient un rival, parfois un adversaire – certaines formations d’entreprise incitent à développer un esprit d’agressivité à l’égard de l’autre : c’est la culture et le vocabulaire belliqueux propres à la “guerre économique” dont les salariés doivent être les “petits soldats”. Dans le documentaire J’ai (très) mal au travail, un représentant du Medef, très sûr de lui et de sa rhétorique managériale, affirme tranquillement : “Avant, pour se confronter aux autres, on avait la guerre. Aujourd’hui on a l’entreprise. C’est peut-être pas si mal.” En particulier, “apprendre aux gens à éliminer leur coéquipier, ça ne peut pas donner des syndicalistes”. Il s’agit bien de faire voler en éclats toute forme d’entraide entre travailleurs et, en dernier ressort, de réfréner la lutte de classe. »
(« Les formes actuelles
de la souffrance au travail en système capitaliste »,
op. cit. [voir note 1])
Alors le seul salut qui nous permet non seulement de résister, mais de reprendre l’initiative contre tous les petits Néron (13) de la secte managériale, c’est de nous unir et de répliquer coup pour coup. Il faut que la peur change de camp.
Gérard Bad
août-septembre 2010
Bibliographie
◆ L’Entreprise efficace à l’heure de Swatch et McDonald’s, Guillaume Duval, éd.Syros, 1998.
◆ « Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? », de João Bernardo (13 avril 2008), in Ni ­pa­trie ni frontières n° 25-26.
◆ « Les formes actuelles de la souffrance au travail en système capitaliste », de Laura Fonteyn, Le Cri des travailleurs n° 30, janvier-février 2008 (journal du Groupe Cri).
NOTES
(1) Albert Durieux et Stéphène Jourdain citent dans L’Entreprise barbare (Albin Michel, 1999, p.137) un jugement estimant que le groupe Intermarché pouvait être assimilé à une secte ; la charte des « Mousquetaires de la distribution » exige en effet de ses candidats de privilégier leur entreprise au détriment de leur famille ; un document interne parle à ce sujet de « credo » et de « foi ».# Voir « Les formes actuelles de la souffrance au travail en système capitaliste », par Laura Fonteyn, Le Cri des travailleurs n° 30, janvier-février 2008.
(2) Georges Politzer, Ecrits, 1 : La Philosophie et les Mythes, Editions sociales, 1973.
(3) En août 2010, deux forestiers de l’Office national des forêts (ONF) se sont donnés la mort sur leur lieu de travail, ce qui porte le nombre des suicides dans cet organisme à 17 depuis cinq ans. En cause, selon un communiqué de la CGT, « la dégradation des conditions de travail, la perte de sens du métier et un type de management centré sur l’individu au détriment du collectif ».
(4) Voir « Classe ouvrière… ou travailleurs fragmentés ? », de João Bernardo (13 avril 2008), in Ni pa­trie ni frontières n° 25-26, dont nous avons rendu compte dans Echanges n° 126 (automne 2008).
(5) Exemple les plates-formes téléphoniques aux Indes et au Maroc.
(6) Voir Restructuration et lutte de classes dans l’industrie mondiale, anthologie d’Echanges, éd. Ni patrie ni frontières, 2010.
(7) En fait il est transféré à la maintenance qui devient un élément sensible du flux tendu.
(8) Les classifications Parodi, du nom de celui qui les a instituées, Alexandre Parodi (1901-1979). Membre du Conseil national de la Résistance, ministre du Travail et de la Sécurité sociale de septembre 1944 à octobre 1945, il participe aux textes fondamentaux relatifs à la Sécurité sociale, aux comités d’entreprise et au statut de l’immigration. Il est à l’origine en 1945 de la classification des ouvriers : manœuvres, ouvriers qualifiés et ouvriers spécialisés.
(9) Le savoir-faire doit être la propriété de l’entreprise et non celle du salarié ou du collectif de travail, telle est la nouvelle doctrine juridicialisée par les employeurs.
(10) Jean Gandois (né en 1930), a été notamment PDG de Sollac, puis de Rhône-Poulenc, puis de Pechiney, puis président du CNPF (de 1994 à 1997) ; il est actuellement vice-président du conseil d’administration de Suez.
(11) « Il faut encore souligner cet aspect important du point de vue économique : comme le profit prend ici purement la forme de l’intérêt, de telles entreprises demeurent possibles si elles rapportent simplement l’intérêt et c’est une des raisons qui empêche la chute du taux général de profit, parce que ces entreprises, où le capital constant est immense par rapport au ­capital variable, n’interviennent pas nécessairement dans l’égalisation du taux général de profit. » (Le Capital, Editions de Moscou t. 3, p 461.)
(12) En mars 1984, 700 000 ouvriers sont dans les rues de Rome contre la remise en cause de l’échelle mobile des salaires.
(14) Néron contraignit Sénèque à se suicider.

Capitalisme et rente foncière (II)

vautour terre2La rente foncière (suite et fin)
Suite de [www.echangesetmouvement.fr/2015/08/capitalisme-et-rente-fonciere-  a-propos-de-laccaparement-des-terres/]

 Ce texte a été publié dans Echanges  n° 137 (été 2011)

Parallèlement à son expansion par ces ­différentes voies dans le monde agraire, le capitalisme le plus industrialisé a bouleversé les techniques d’exploitation, tant par la manipulation des semences, la domination des intrants et un matériel de plus en plus sophistiqué, adapté à chaque production mais coûteux.
Ce bouleversement a concerné d’abord les immenses exploitations agricoles des « pays neufs » où n’existait pas l’obstacle de la rente foncière, celles qui pouvaient utiliser au maximum, avec un rendement inégalé, ce que le développement industriel leur offrait. La pression sur les prix mondiaux contraignit les « vieux pays » à modifier des structures ancestrales pour s’aligner plus ou moins rapidement et plus ou moins intensément sur ces nouvelles techniques d’exploitation du sol : en France le remembrement obligatoire à l’issue de la seconde guerre mondiale aboutit à constituer des unités d’exploitation agricoles cohérentes adaptées à ces techniques d’exploitation.
Tout un ensemble de techniques ont ainsi contribué à réduire le nombre des agriculteurs. Pour rentabiliser le remplacement du capital variable par du matériel de plus en plus complexe, mais coûteux et ne pouvant être amorti que par l’extension de la surface cultivable et la réduction du rôle de la propriété du sol, donc de la rente foncière, un grand nombre d’entre eux furent acculés à la concentration.
L’extrême de cette évolution se trouve dans la culture ou l’élevage « hors sol » où un modeste espace de terre n’est plus qu’un support immobilier (par exemple serres ou stabulation portuaire). Un autre extrême est dans les manipulations génétiques qui, non seulement visent à éliminer également le capital variable (ces dernières manipulations éliminant le binage ou l’aspersion manuelle ou mécanique), mais asservissent l’exploitant aux multinationales de la semence et des produits chimiques. L’extension des cultures industrielles (colza, maïs, soja spécialement cibles des manipulations génétiques) avec des structures de production identiques à ce que nous avons décrit pour la betterave sucrière, permet l’entrée en force des OGM dans un secteur où les résistances n’ont pas le même impact que dans les productions alimentaires, renforçant l’emprise du capital industriel sur l’agriculture. Nous verrons ultérieurement que tout ce processus introduit un ensemble de problèmes divers particulièrement redoutables pour l’agriculture elle-même mais aussi dans son rôle primaire d’entretien de la vie, depuis la stérilisation des sols jusqu’aux pollutions en passant par les mutations génétiques imprévues sur tous les organismes vivants.

Il est difficile de décrire la conjonction de l’ensemble de ces facteurs aussi divers que contraignants pour l’exploitant agricole qui voit sa place, sa fonction et le rôle de la propriété, la rente foncière s’amenuiser devant l’irruption et la domination par toutes les voies possibles du capital industriel et financier dans le processus de production. Comme pour n’importe quelle entreprise capitaliste qu’est devenue en fait, malgré ses spécificités, la production agricole, le crédit s’est imposé dans le processus : il est d’autant plus nécessaire que dans la plupart des pays sous climat tempéré et pour bien des produits, le cycle de production est annuel, soumis aux aléas climatiques, et qu’à un revenu annuel ­variable correspond un flux constant des dépenses.

Parfois le changement d’utilisation de la terre peut se faire de telle sorte que le produit net augmente, alors que l’ensemble des éléments concourant à la production diminuent – par exemple en cas de conversion de terres cultivées en pâturages consacrés à l’élevage. C’est une conséquence des particularités de la rente foncière et le seul exemple dans le capitalisme d’une telle situation où la diminution des éléments globaux concourant à une production entraîne une augmentation de la production. Tout dépend en fait de la situation respective des marchés pour chacune des productions considérées. Mais la rente foncière permet effectivement de telles conversions d’une année sur l’autre. L’entrée massive du capital, comme on le voit aujourd’hui, permet des adaptations faciles au marché augmentant la rentabilité des capitaux investis en modifiant la nature des cultures en fonction des perspectives de rentabilité. On peut assister aussi à des effets pervers sur cette rentabilité des mesures prises dans le cadre national pour garantir un approvisionnement aux nationaux : en Argentine de telles mesures d’interdiction des exportations de blé en 2007-2008 a faussé le mécanisme des prix de telle façon que tout le secteur agricole s’est converti au soja, plus rémunérateur, et que la production de blé est tombée au plus bas depuis un siècle, obérant même l’approvisionnement national.

Ce que nous venons de décrire vaut pour l’ensemble des pays industrialisés, bien que d’une manière inégale. Les politiques agricoles nationales peuvent encourager ou freiner l’adaptation des processus agricoles au mode de production capitaliste. Mais, presque les deux tiers de la population agricole mondiale (plus de 2 milliards de personnes) ne sont encore dans ce mode de production que marginalement pour l’écoulement des surplus ou de la production totale sur le marché ou par l’utilisation de matériel ou d’intrants. C’est dire si le capital a encore un champ énorme d’expansion dans ce domaine.
UNE NOUVELLE FORME D’ACCAPAREMENT ?
Se trouve-t-on devant une nouvelle forme d’accaparement de la rente foncière ? Pour répondre à une telle question, il ne faut pas se cantonner à ce phénomène médiatique récent (qui ignore souvent que cet accaparement existe depuis longtemps sous d’autres formes) mais à ce qu’est aujourd’hui l’agriculture sur le plan mondial. Quelle que soit la forme qu’elle peut prendre aujourd’hui (mode de production capitaliste totalement intégré, ou ce qui subsiste de l’auto consommation ou toutes les étapes intermédiaires), l’agriculture fondamentalement et essentiellement reste dévolue à la survie humaine, la reproduction de la force de travail dans ce mode de production capitaliste global ne venant qu’en seconde position.
D’un côté, ainsi que le souligne cette médiatisation de l’accaparement des terres, le capital poursuit l’intégration totale du procès de production agricole avec des investissements tous azimuts : rente foncière, utilisation maximale des semences sélectionnées y compris OGM, utilisation maximale des intrants, mécanisation maximale des matériels d’exploitation et de stockage avec une productivité en terme capitalistes sans égale, conversion des productions vers des cultures industrielles plus rentables au détriment des productions alimentaires
Mais ce faisant, c’est l’illustration de ce que Marx constatait déjà : « L’agriculture rationnelle est incompatible avec le système capitaliste… Dans l’agriculture moderne… l’accroissement de la productivité et le rendement supérieur s’achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail… chaque progrès de l’art d’accroître sa fertilité, pour un temps un progrès, la ruine dans ses ressources durables de fertilité. » Si Marx faisait une telle constatation, c’est qu’en son temps, cette appropriation des terres par le capital existait déjà ; elle s’est développée jusqu’à aujourd’hui sous différentes formes.
Le colonialisme en offrait déjà de nombreux exemples dans toutes les contrées où il s’était implanté ; le système soviétique des sovkhozes et des kolkhozes se voulait une copie de la grande exploitation américaine qui s’était développée d’une manière accélérée dans la crise de 1929. Tous ces différents systèmes procédaient d’un concept identique de cette domination totale du capital contrôlant la totalité du procès de production agricole et d’intégration de la rente foncière dans le procès de production capitaliste.
Mais ce contrôle du capital s’est encore souvent renforcé par des liens en amont de la production avec l’articulation semences-engrais-pesticides et en aval par les industries utilisatrices de cette production. Cela existait déjà dans le système colonial ou semi-colonial par exemple dans les plantations possédées par un utilisateur industriel d’une monoproduction (plantation d’hévéas ou d’agrumes) et perdure dans le monde moderne. On peut mesurer les deux ordres de conséquences ainsi relevés dans le monde d’aujourd’hui. Dans ces exploitations modèles il suffit de quatre hommes pour exploiter 1 000 ha de terres : les paysans évincés voient détruire leurs capacités de survie et vont grossir les déracinés de toutes les cités du monde entraînant d’insurmontables problèmes sociaux.
Dans cette destruction de la force de travail, on peut ajouter le fait que dans les pays pauvres ainsi envahis, la faiblesse ou l’inexistence d’une réglementation du travail fait que les travailleurs plus ou moins esclaves embauchés par les accapareurs sont souvent victimes de pollutions occasionnant de très graves problèmes de santé par l’usage sans précautions de tous les intrants dont l’utilisation est souvent interdite dans les pays développés. Une autre forme tout aussi vicieuse de l’élimination des paysans pauvres se fait par l’introduction de semences hybrides qui par leur résistance à certains insectes leur donne un champ libre de reproduction qui va ravager les paysans ayant conservé les semences traditionnelles et les ruine. Parallèlement, l’épuisement des terres par des pratiques culturales intensives fait que dans les pays sous-développés deux milliards d’hectares subissent la désertification et que 41 % du restant en sont menacés (ceci sans tenir compte des conséquences des variations climatiques dues à l’industrialisation forcenée). On assiste ainsi par des effets ­divers sinon à la destruction de la rente foncière du moins à son amenuisement, ce qui n’est pas sans conséquence sur la rente différentielle.
L’épuisement des sols par une culture intensive et plus encore par la monoculture s’est doublé plus récemment de toutes les formes de pollution dues à l’utilisation d’intrants et dernièrement à l’introduction à grande échelle des OGM. Ainsi est apparu aux Etats-Unis un phénomène de mutations de certaines « mauvaises herbes » qui remettent en cause toute la conception de cette agriculture moderne. Sans parler des conséquences sur la biodiversité et sur les processus agricoles naturels eux-mêmes (comme la mortalité des abeilles agents de pollinisation des espèces cultivées) et sans parler de l’impact sur l’agriculture des variations climatiques dues à l’expansion industrielle du capital. On n’en finirait pas d’énumérer les effets boomerang de l’agriculture intensive. A terme cela signifie une quasi-destruction de la rente foncière avec la destruction de la capacité de production du sol, dont l’appropriation s’était faite sous le signe du progrès.
Un aspect encore plus pernicieux de cette intrusion des capitalismes dominants du secteur industriel ne touche pas directement la question de la rente : c’est l’accaparement du produit à une échelle mondiale en vue de sa transformation industrielle : la conversion du maïs en éthanol substitut des carburants fossiles fait que le secteur pétrolier absorbe des quantités toujours plus importantes de cette production agricole (aux Etats-Unis, 5% des récoltes actuellement), encourageant cette production (notamment OGM) aux dépens des autres cultures. Là aussi, on peut assister, par-delà la déstabilisation d’un ­marché et des pratiques culturales, à un rush sur les terres pour répondre à des problèmes d’approvisionnement et de coûts (où l’on retrouverait l’incorporation de la rente foncière).
D’un autre côté, si les deux tiers de la population agricole mondiale ne participent pas à cette domination directe par le capital de tout le procès de production agricole, cela ne signifie pas pour autant que, comme nous l’avons évoqué ci-dessus, ils restent hors du circuit capitaliste et la mise des surplus sur le marché n’en est qu’un aspect. Pour l’essentiel cette situation concerne l’Inde et la Chine ; ce ne sont pas tant les résistances à l’accaparement des terres et de la rente foncière pour la capitalisation de l’agriculture, ou l’industrialisation, ou l’urbanisation qui introduisent des données qui peuvent contrer ce gigantisme dans le mode de production capitaliste appliqué à l’agriculture.

Ce ne sont pas les méfaits qui contraignent (aussi bien au niveau national que mondialement) à envisager une autre forme d’introduction de la petite propriété foncière dans le mode de production capitaliste : l’insoluble déstabilisation sociale et la destruction des sols et des équilibres biologiques. Cette situation ne se pose pas seulement en Chine ou en Inde, car même dans les pays industrialisés, pour paraphraser une étude récente : « L’avenir de l’agriculture… passe par l’agriculture de précision autrement dit une gestion précise en lieu et en temps, selon les terroirs, de l’eau, des intrants qui ne peut être menée que sur de petites exploitations (1). » Elle ne signifierait pas pour autant la sortie du mode de production capitaliste, mais son intégration dans un autre mode de fonctionnement qui impliquerait une répartition différente de la rente foncière.
Quel meilleur exemple de cette pénétration du capital par le canal des structures agricoles existantes que celui de l’Afrique où de bons apôtres prétendent apporter la suffisance alimentaire en fustigeant la pénétration du grand capital réalisé par des acquisitions ou location d’immenses espaces excluant les paysans locaux.
En septembre 2010, s’est tenue au Ghana une conférence des chefs d’Etat africains sous l’égide de l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) dans la foulée d’un rapport établi par 400 agronomes dans une évaluation internationale des sciences et des techniques agricoles au service du développement. Le but est de soutenir les petits paysans afin qu’ils puissent produire suffisamment pour nourrir la population africaine. Ce soutien passe par la fourniture avec le soutien des Etats de semences, d’engrais et de matériel agricole comme ce fut le cas lors de la « révolution verte ». L’élément moteur de cette politique AGRA est soutenu par les fondations Rockefeller, Melinda et Bill Gates qui tous soutiennent les OGM (la fondation Gates vient d’investir 23 millions d’euros dans Monsanto).
On peut voir le sens de cette intervention de soutien aux petits paysans qui met au jour un conflit autour de la rente foncière entre le secteur industriel des intrants agricoles et celui de la commercialisation et de la spéculation (2).
Un exemple de cette orientation est donnée par ce qui se passe aujourd’hui au Burkina Faso, pays dans lequel 70 % des agriculteurs sont de petits propriétaires qui assurent 40 % du PIB et forment 80 % du revenu de la population. L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) s’est mêlée d’y « préserver » cette agriculture en proposant des schémas de « développement ».
Nous citons : « Avant, l’agriculture n’était pour beaucoup qu’un moyen de ­subsistance, maintenant nous faisons du commerce et cela motive les gens à développer leurs production, à se professionnaliser », et : « Les paysans sortant de l’agriculture de subsistance sont appelés à jouer un rôle important dans la commercialisation de leurs excédents. » En amont, cela favorise un appui technique et financier (achat en commun d’intrants, de matériel…). Sous couvert d’abandonner par exemple la monoculture du coton ruinée par la concurrence internationale, culture « capitaliste » par excellence, et de se consacrer à une culture utilitaire nationalement (satisfaire les besoins alimentaires de la population), on aboutit à une autre forme d’intégration dans le circuit capitaliste. Une autre forme de dérivation de la rente foncière avec la même dépendance d’approvisionnement de l’ensemble des apports techniques du capital industriel (3).
On touche ici une question qui ne concerne pas seulement l’agriculture mais l’ensemble du système capitaliste : tant que la baisse du taux de profit n’est pas enrayée d’une manière ou d’une autre, le capital poursuivra sa marche inexorable d’une part dans des concentrations et l’extension dans les espaces économiques où il peut penser tirer un taux de plus-value maximum, d’autre part dans des spéculations dans tout secteur pouvant se prêter à cette activité. On voit difficilement comment le double mouvement :

1) spéculation engendrant la recherche de sécurité d’approvisionnements

2) extension dans des secteurs où la reprise totale ou partielle de la rente foncière peut être une voie pour le rétablissement du taux de profit
pourrait, dans une même convergence, stopper ou réduire l’accaparement des terres par le capital dans ses formes les plus globales, qui se poursuit depuis le développement du capitalisme, et est ainsi entré dans une nouvelle phase .
Au terme de cet article, une autre question surgit : quelles sont les résistances à cette invasion du capital dans tous les stades du procès de production dans l’agriculture ? On se trouve ici devant toute une panoplie de luttes ouvertes et de tentatives d’en pallier certaines conséquences tant dans la production que dans la consommation.

Cette résistance peut se voir aussi bien dans les luttes diverses dans le monde des paysans pour la terre que dans la promotion des produits bios, en passant par les luttes anti-OGM et différents systèmes de coopération producteurs-consommateurs. Comment ces luttes se développent-elles, quelle est leur efficacité et, surtout, peuvent-elles se relier entre elles et éventuellement peuvent-elles se rattacher aux luttes mondiales de tous les exploités du capital ?

H. S.

NOTES

(1) Voir un entretien (du  14 octobre 2008) de la mission Agrobiosciences avec Claude Aubert, directeur de recherches à l’INRA, sur la réforme foncière en Chine ([http://www.agrobiosciences.org/article. php3?id_article=2508]) ; il y analyse les conséquences de la réforme du régime foncier autorisant les paysans à transmettre le droit d’usage du sol qui reste propriété collective. Les dirigeants espèrent qu’il en résultera une concentration dans l’exploitation des terres et une hausse de la productivité, du revenu des paysans et de la production globale, ce qui est contesté par l’auteur. En fait la question de la terre reste entre les mains des potentats locaux du parti qui se soucient plus de leurs propres intérêts et de ceux des patrons locaux qui leur sont liés. De nombreux conflits ont surgi dans la période récente dans des transferts de terres arables pour le développement urbain ou industriel, une dépossession des paysans utilisateurs. Des incidents similaires ont éclaté également en Inde. Les politiques à la remorque du grand capital expliquent souvent que la pénétration dans le domaine agricole pour une monoculture intensive serait largement supérieure question productivité à la petite exploitation.
Le rapport d’Oxfam Growing a better future (4 juin 2011 – [www.oxfam.org/grow]) démontre au contraire que si l’on fait intervenir tous les facteurs présents et à venir, avec les mêmes moyens utilisés par les grandes exploitations, la productivité des petites exploitations est supérieure à celle de grandes unités.

(2) Voir Le Monde du 4 septembre 2010  : « L’agriculture africaine veut faire sa révolution verte » et du 29 juin 2010 : « Les acquisitions de terres agricoles peuvent être bénéfiques pour les investisseurs sans nuire aux paysans. »
(3) Le Monde du 16 octobre 2010 : « Au Burkina Faso, les paysans reprennent espoir. »

 

Capitalisme et rente foncière (Iére partie).

vautour terre2Ce texte est paru dans Echanges n° 137 (été 2011).

A propos de l’ accaparement des terres

Dans un monde capitaliste dominé par la technique et par la place privilégiée donnée à l’industrie, dans nos sociétés « évoluées » où la part des revenus consacrée à l’alimentation s’est considérablement amenuisée, l’agriculture – c’est-à-dire l’exploitation du sol – est souvent reléguée au second plan. Bien sûr il n’en est pas de même lorsque l’on descend dans l’échelle économique des Etats pour arriver aux plus pauvres. Dans les pays « riches », on ne parle d’agriculture qu’occasionnellement, à propos de catastrophes naturelles (comme la sécheresse par exemple) ou lors des réactions paysannes aux effets de l’intrusion industrielle ou de la concurrence commerciale – ou encore lors de polémiques sur les questions plus générales liées à l’évolution du capitalisme, comme l’effet de serre ou les manipulations génétiques ou encore, mais seulement de temps à autre, lorsque des « insurrections de la faim » prennent une dimension suffisante pour briser le mur du silence médiatique. Mais les problèmes liés à l’utilisation du sol sont rarement abordés dans leur globalité, alors qu’ils sont le cœur même de la survie de l’humanité, même si cela ne semble faire qu’une partie peu importante de notre quotidien. En traitant du problème limité et largement médiatisé de l’accaparement actuel des terres par le capital, nous allons tenter d’aborder cette globalité sans avoir la prétention d’en faire une analyse exhaustive, mais avec l’espoir d’en faire un sujet de débat.

Lors des « émeutes de la faim » de 2007-2008, nous avions estimé (voir Echanges nos 124 [http://www.mondialisme.org/spip.php?article1243] et 125 [http://www.mondialisme.org/spip.php?article1194], printemps et été 2008) que la hausse du prix des matières premières (en premier lieu de l’ensemble des produits alimentaires) ayant déclenché ces émeutes n’était pas due à une limitation des ressources naturelles, mais à la crise générale de l’accumulation capitaliste (la baisse du taux de profit) : il s’agissait d’une nouvelle bulle spéculative de capitaux à la recherche de profits à court terme (1).
A la suite du krach de 1929, le gouvernement des Etats-Unis avait établi une régulation pour limiter l’effet des spéculations sur les produits alimentaires. A partir de 1990, cette régulation fut peu à peu écartée, sous la pression des banques et autres établissements financiers ou commerciaux œuvrant dans ce secteur spécifique avec des formules de plus en plus sophistiquées permettant toutes sortes de manipulations. On retrouve ici le même mouvement du capital qui, à la recherche de profits spéculatifs, fit sauter les frontières entre banques de dépôts et banques d’affaires (2).
En fait, la spéculation sur les marchés des matières premières alimentaires s’est amplifiée dès 2003 ; entre 2003 et 2008, cette spéculation sur les produits alimentaires de base est passée de 1,3 milliard de dollars à 317 milliards, concurremment avec d’autres bulles spéculatives dans lesquelles une masse énorme de capitaux recherchent à tout prix une rentabilité que la baisse du taux de profit dans la production ne leur procure plus. Mais il y a aussi une autre cause à cette envolée des prix et à la spéculation, tant sur les produits que sur les terres ; c’est le développement des cultures industrielles (maïs, canne à sucre, betterave sucrière, huile de palme, tous substituts des carburants dérivés du pétrole) portées par des politiques nationales ou les capitaux énormes du secteur de l’énergie.
Cette situation spéculative n’a pas disparu. Au contraire. Après un calme relatif, elle s’est diversifiée. D’une part, s’agissant de produits alimentaires, élément primordial pour la reproduction de la force de travail, les Etats ont pris tout un ensemble de mesures tendant, soit à protéger leurs propres ressources (notamment par des embargos), soit à s’assurer des approvisionnements réguliers à des prix le plus bas possible (souvent abaissés par des subventions intérieures). Le maintien à l’intérieur d’un Etat d’un approvisionnement minimal à un prix minimal est à la fois une garantie de paix sociale et de maintien d’un bas coût relatif de la force de travail.
Cela a toujours été une des politiques dans la concurrence capitaliste : dans chaque entité nationale, fournir au prolétariat au prix le plus bas le minimum alimentaire nécessaire pour réduire le coût de la force de travail (3).

En octobre 2008, la révélation d’un projet de location à long terme (à l’instigation du gouvernement sud-coréen) par la société Madagascar Future Enterprise, filiale du groupe coréen Daewoo Logistics Corporation, de 1 300 000 ha de terres de cette île (presque la moitié de toutes les terres arables) déchaîna toute une série de campagnes médiatiques, même si la situation politique instable de l’île laissait quelques doutes sur la réalisation de cette mainmise, une concentration nouvelle de l’appropriation des terres destinée à garantir finalement paix sociale et bas coûts de production coréens.
Dans la foulée, d’autres révélations du même genre suivirent et le flot des accaparements de terres arables à grande échelle n’a cessé de couler ; parmi ceux qui ont été révélés (et qui ne sont sans doute que la partie émergée de l’iceberg car le menu fretin échappe à toute publicité), citons :
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– au Mali, l’Office du Niger, création du colonialisme des années 1930, prévoit en 2010 la mise en œuvre de milliers d’hectares ; 360 000 au profit d’investisseurs étrangers contre 9 000 pour les paysans tchadiens, la plus grosse part allant à la Libye (100 000 ha loués pour trente ans renouvelables à la société Malibya, pour fournir du riz à la population libyenne). Cet investissement entraîne l’éviction des paysans maliens et pour ceux qui y échappent le problème de l’eau garantie prioritairement aux accapareurs. Dans la situation présente de la Libye on ne sait trop ce que deviendra ce projet ; mais, quels que soient les dirigeants du pays, le problème subsistera ;
– à Madagascar, Daewoo n’est pas le seul accapareur : un sous-traitant de l’Etat indien, Varum, propose aux paysans de leur louer leurs terres pour cinquante ans contre le versement de 30 % de la récolte, avec une promesse d’embauche. Une forme moderne du métayage ;
– l’Arabie Saoudite, qui s’était lancée dans l’ambitieuse idée d’être autosuffisante en blé en irriguant le désert, doit l’abandonner pour rechercher à travers le monde des terres agricoles à investir. Et explore pour ce faire le Sénégal, le Soudan, le Mali et l’Ethiopie. En Papouasie (Indonésie) 1 million d’hectares ont été offerts à l’Arabie Saoudite pour la culture des céréales. L’ampleur de ces opérations semble dépasser la simple recherche d’approvisionnements vers des buts spéculatifs ;
– en Russie, Hyundai loue 50 000 ha pour cultiver du maïs et du soja destinés à l’alimentation animale. Une Russie qui, pour attirer lesdits investisseurs, a autorisé en septembre 2008 les étrangers à acquérir des terres. La tendance, en cours de réalisation, est de transférer ce qui reste des fermes collectives d’antan ou propriétés de l’Etat russe en grandes fermes privées réalisant des économies d’échelle.

Parmi les plus actifs sur le marché actuel de la terre arable dans le monde, on trouve les Emirats arabes, la Corée du Sud, le Japon, la Chine. Avec des motivations diverses, depuis la garantie d’approvisionnement alimentaire jusqu’à la recherche de matière première industrielle, ces pays disposent de réserves financières suffisantes non seulement pour s’approprier la rente foncière mais pour assurer la fourniture du matériel nécessaire à une exploitation moderne à grande échelle. Parmi les victimes de ces prédateurs, on trouve toute l’Amérique latine mais aussi les Etats-Unis, les ex-pays soviétiques où le démantèlement des exploitations étatiques ou collectives offre un champ vierge et bien adapté de pénétration, le Sud-Est asiatique et la quasi-totalité des pays d’Afrique, là où la faiblesse et la corruption du pouvoir politique facilite les acquisitions et la dépossession des petits paysans exploitants souvent sans droits, d’usage ancestral mais mal défini.
Mais il n’y a pas que les Etats qui cherchent à acheter des terres pour garantir leurs approvisionnements en nourriture. Deux catégories de spéculateurs sont entrés également dans la compétition : d’un côté les fonds de pension, les banques et les fameux fonds spéculatifs « hedge funds » (4) (on cite Citadel Capital et Goldman Sachs qui ont acheté ou loué des dizaines de millions d’hectares de par le monde). Depuis 2006, 30 millions d’hectares, dont rien qu’en 2008, 8 millions d’hectares,  sont passées ainsi aux mains des « investisseurs » mondiaux (le Brésil en compte 5 millions depuis 2000 ; à titre de comparaison, la France compte 60 millions d’hectares de terres exploitées). Pour la seule année 2009, c’est cette dernière superficie qui a été achetée ou louée par des investisseurs étrangers dans les pays en développement. Cette concentration de l’exploitation des terres se fait aux dépens des 4 milliards de ruraux qui produisent l’essentiel de la nourriture On doit néanmoins relativiser cette tendance qui ne concerne depuis 2006 que 1 % des terres cultivées au niveau mondial ; par contre le champ possible d’extension de ce mouvement pourrait atteindre une grande dimension, du fait que les terres exploitables non mises en culture représentent 2,7 milliards d’hectares, dont même pas 1 % seraient ainsi ­accaparées.
D’un autre côté, un aspect plus important de cet accaparement des terres vient de l’entrée directe de l’agrobusiness parmi les propriétaires, à la fois pour garantir la source de son approvisionnement en matières premières et pour s’approprier ce faisant la rente foncière et maximiser ses profits, ne négligeant pas au passage les profits spéculatifs. Il est difficile dans ces énormes conglomérats d’évaluer la part des producteurs, de l’industrie alimentaire, des financiers : les simples coopératives agricoles se hissent, en intégrant des activités multiples en aval, au niveau de firmes industrielles ; de simples négociants en céréales parviennent aussi au niveau mondial en intégrant en aval les industries de transformation et en amont en acquérant des terres ; les industriels de la transformation des produits agricoles se développent en multinationales en remontant en amont jusqu’au même accaparement des terres. Quelques exemples parmi bien d’autres :
– créée en 2007, Agrogeneration fait son beurre des terres des ex-kolkhozes ukrainiens, avec déjà 20 000 ha exploités et un projet d’y ajouter 100 000 ha ;
– la Patagonie, déjà mise en coupe réglée par les multinationales de la viande, connaît un regain d’intérêt ; 10 % de son territoire sont aux mains d’investisseurs étrangers. En fait, c’est toute l’Amérique latine qui voit une expansion considérable des latifundia vers des cultures industrielles qui, souvent par la violence, éliminent les paysans et/ou les transforment en esclaves modernes (5) ;
– les terres du Mozambique, propriété de l’Etat, sont cultivées sans titres d’usage par 98 % des paysans ; une bonne part de ces terres sont en friche et Energem Biofuel Ltd, filiale du groupe canadien Eneergem, s’est implanté dans le sud du pays pour cultiver 60 000 de jatropha, une plante dont les graines oléagineuses sont utilisées comme biocarburant. La firme a poussé les paysans à abandonner leur droit d’usage et en emploie 500, payés 44 euros par mois. Le pays, qui a connu des émeutes de la faim encore récemment, manque cruellement de nourriture ;
– en avril 2011, la compagnie paraétatique chinoise Sauchi Hopefull a conclu un accord avec la fédération agricole de l’Etat de Goias au Brésil, pour développer et moderniser la culture du soja, dont elle achète déjà là 6 millions de tonnes. Si l’accord assure une sécurité d’approvisionnement à la Chine, qui de fait contrôlera toute la chaîne de production, il permet au Brésil d’échapper aux géants de l’agroindustrie, l’américain Cargill et le britannique Archer Daniels Midland ;
– au Mali, 100 000 ha ont été acquis par un pool de 22 investisseurs qui ont dépossédé 112 000 petits paysans et leur famille (près d’un million d’habitants en vivant au total) en « créant » en contrepartie 1 000 emplois d’esclaves agricoles (Le Monde du 10 juin 2011 : « Les fonds d’investissement participent à la ruée vers l’Afrique »)
La crise mondiale, dont les éléments que nous venons de développer peuvent être expliqués par la même cause, la baisse du taux de profit, a non seulement accentué les conséquences de cet accaparement des terres quelle qu’en soit l’origine, mais a favorisé une concentration dans tout le circuit de production, de transformation et de commercialisation des produits de la terre. La conséquence ultime en a été un accaparement encore plus étendu des terres. En fait, cet accaparement par les Etats hors de leur sphère nationale n’est qu’un autre aspect d’un mouvement général d’appropriation par le capital (sous ses différentes formes capitalisme libéral ou d’Etat) d’un moyen de production spécifique (6).
Comme dans les autres secteurs du développement industriel causant de multiples pollutions, l’industrialisation de l’agriculture conduit à un rendement décroissant, tant par l’épuisement des sols dû aux monocultures étendues que par des effets (prévisibles) des manipulations génétiques. Ce rendement décroissant fait que les investissements dans l’agrobusiness sont d’une rentabilité à court terme et de plus aléatoire, simplement par l’effet des conditions climatiques. Les géants de l’agrobusiness tentent de pallier ces effets climatiques en diversifiant leurs sources de production sur l’ensemble du globe, ce qui les rend tributaires de la logistique des transports (qu’ils tentent aussi de contrôler). On se trouve ainsi, partant d’un problème simple, la croissance d’une plante, devant un enchevêtrement complexe de causes et de conséquences concentré sur la notion du profit. Ce n’est pas un des moindres paradoxes de la situation actuelle du capitalisme, pris dans la nécessité de base de nourrir avec un minimum l’ensemble de la population mondiale, d’un côté détruisant un équilibre naturel et sa rentabilité par une utilisation intensive de la production du sous-sol, partie de la rente foncière que nous avons laissée de côté (une sorte de réserve d’énergie accumulée par les plantes au cours des temps), et de l’autre tentant d’en pallier les effets sur cette rentabilité par une sorte de fuite en avant dans des technologies nouvelles sources de nouveaux profits (depuis les manipulations génétiques jusqu’à la rationalisation dans l’utilisation de l’eau) (7). Cette fuite en avant entraîne elle-même des conséquences imprévisibles dont personne ne mesure l’impact (8).
Dans l’immédiat, l’impact est social à la fois par l’effet de cet accaparement des terres et par l’imprévisible instabilité du prix de la nourriture, les conflits autour de l’approvisionnement en eau (l’agriculture mondiale utilise 70 % des ressources en eau), la vulnérabilité des plus pauvres à la sécheresse ou aux inondations, symptômes isolés d’une crise globale autour de la production agricole qui peu à peu devient permanente, l’impact des changements climatiques et des mesures qui pourraient être prises pour y pallier étant plus marqué en Afrique, en Amérique Centrale et du Sud (9).
La médiatisation de cette irruption quelque peu brutale du grand capital dans des structures agricoles encore archaïques a déclenché une autre tempête médiatique autour d’un prétendu « néo-colonialisme », comme s’il s’agissait d’un phénomène similaire à ce que l’on a connu dans le passé, mais quand même présentant des traits spécifiques. S’il est certain que cette ruée récente sur les terres arables mondiales a été déclenchée par les mouvements spéculatifs dont nous avons parlé, elle s’inscrit néanmoins dans un processus qui dure depuis des siècles avec l’affirmation du capital, d’un capital qui envahit tous les espaces où existe des perspectives de profit, de réalisation d’une plus-value. Cela s’est fait et se fait encore sous nos yeux par une multitude de canaux dont les « bonnes raisons » ne sont souvent que la couverture d’une intégration toujours plus grande d’un secteur qui a souvent été à la traîne dans le développement du capital. C’est pour cela que nous pensons qu’il faut remonter aux sources pour voir la signification du mouvement présent autour de l’accaparement des terres.
Considérations générales  :
La genèse de la propriété foncière

La terre est la nourricière de tout le monde vivant, un monde qui en est entièrement issu. Tous les éléments de cette terre, sol, eau, air contribuent à la vie de tout élément vivant, en même temps que tout ce qui vient du cosmos et sans lequel tout ce vivant n’aurait pu naître et se développer.
Chaque espèce vivante puise dans un environnement de quoi croître et se reproduire. Cet environnement définit un espace dans lequel elle trouve des conditions favorables à sa survie et à la perpétuation de l’espèce. Si cet espace ne convient pas à ces fonctions, elle se déplace pour trouver ces conditions favorables, sinon elle est condamnée à dépérir, à disparaître en tant qu’espèce.
Il est difficile de définir comment, pour certaines espèces, cet environnement propice à ces fonctions – vivre et se reproduire – a pu déterminer un territoire que cette espèce cherche à protéger non seulement contre ses prédateurs mais aussi éventuellement contre ceux de la même espèce ou d’espèces voisines qui risquent de perturber la perpétuation des individus peuplant ce territoire.
On ne sait guère, pour nombre d’espèces, comment existe et fonctionne cette notion de territoire, mais elle a souvent été observée chez les espèces dites « supérieures ». La prétention de l’espèce humaine d’être le terme ultime de la chaîne du vivant se traduit par l’affirmation d’une domination sur tout ce qui existe sur la terre et même éventuellement dans le cosmos (le terme « conquête de l’espace » est symptomatique de cette prétention dominatrice).
Considérant l’espèce humaine, cette notion de territoire affirmée par un seul être ou tout un groupe n’est pas absente des comportements : les humains affirment être détenteurs d’un espace défini par des droits et des règles.
Il est pourtant possible que dans des temps reculés, les êtres humains tout comme les animaux « supérieurs » vivant de la prédation (cueillette, chasse, pêche) aient dû délimiter un territoire qui pouvait leur assurer survie et reproduction. Mais cette utilisation de ce que le sol pouvait pourvoir n’était pas défini comme un droit, mais comme un usage qui pouvait être privatif. Lorsque cette possibilité d’usage ne correspondait pas à ce que l’on en attendait, on cherchait ailleurs un espace plus favorable. Ces « migrations » pouvaient avoir des causes diverses et n’étaient sans doute pas le plus souvent le résultat d’une décision entraînant un départ soudain. Entre autres causes, les variations climatiques, l’accroissement de la population, l’intrusion d’autres groupes de la même espèce poussés par ces mêmes causes, faisaient que ces mutations étaient progressives et pouvaient se dérouler sur de grandes périodes de temps.
Toutes proportions gardées et malgré les différences de situations, ce sont les mêmes raisons qui commandent les migrations d’aujourd’hui et les problèmes autour de la terre ; mais évidemment elles ont un tout autre caractère et d’autres conséquences. En ces temps reculés, sauf en cas d’occupation de terres vierges, ces migrations s’accompagnaient vraisemblablement de violence dans la conquête ou la défense de territoires. Même antérieurement à la culture ou l’élevage, il y avait également des migrations liées aux migrations animales ou végétales saisonnières ou autres. On peut observer qu’aujourd’hui, sous d’autres formes, les mêmes évolutions et les mêmes problèmes existent.
Il est difficile de dire à quel moment les êtres humains ont tenté de pallier les aléas climatiques en pratiquant culture et élevage de produits qu’ils récoltaient, chassaient ou pêchaient dans une reproduction naturelle. C’est-à-dire comment ils ont acquis une certaine maîtrise des processus naturels, ce qui présida vraisemblablement à la naissance de l’idéologie de la supériorité de l’être humain sur toutes les autres espèces et à celle de la possibilité de maîtriser la nature, en d’autres termes l’idéologie du progrès.
Tout comme il y avait déjà ce double nomadisme – la migration vers des terres plus nourricières ou à la suite des espèces migrants suivant les saisons ou les climats, les cultures ou l’élevage procédèrent vraisemblablement d’une version similaire du nomadisme causée par exemple par la recherche de pâturages ou de remplacement de terres épuisées (on peut en voir des exemples encore de nos jours).
Il est tout autant difficile de dire à partir de quel moment et dans quelles conditions ce nomadisme s’est transformé en sédentarisation, certainement liée à tout un ensemble d’innovations permettant de pallier les inconvénients de la culture ou de l’élevage nomades (par exemple drainage ou irrigation, amendements ou engrais naturels). Bien que cela ait dû se faire sur une longue période de temps et dans une cohabitation concurrentielle avec le nomadisme.
Quoiqu’il en soit, cette sédentarisation introduisait plusieurs problèmes :
– l’affirmation d’un droit d’usage d’autant plus identifié par rapport à une partie délimitée du sol que c’était celui que l’on avait travaillé, amélioré (irrigation , drainage, amendement) ;
– un conflit avec la partie nomade subsistante, polarisé dans des désaccords entre les éleveurs de troupeaux nomades et les sédentaires leur interdisant le passage sur « leur » terre. Les communaux de pacage, les forêts communales, les chasses non réservées sur ces parties communes, etc., témoignent de la persistance de cette notion que la terre appartient à tous. Des résurgences de ce communalisme ont pu apparaître pour de brèves périodes récentes en Russie ou en Chine, dans des survivances ou expérimentations limitées.
Un peu partout le conflit sédentaires-nomades fut résolu par l’affirmation juridique d’un droit de propriété de fractions du sol, et il a cessé pratiquement de jouer un rôle significatif.
Par contre, parallèlement à ce conflit relatif à l’usage nomade ou permanent du sol, se sont développées différentes formes d’appropriation faisant de la terre un moyen de production, l’appropriation individuelle du sol garantissant l’appropriation du produit de sa mise en valeur. Cette appropriation était la résultante du concours entre le droit d’usage de la portion de sol définie juridiquement et le travail effectué pour avoir ce produit, travail qui s’accomplissait par l’utilisation d’outils même rudimentaires.
Avant même le développement du capitalisme et son intrusion dans le domaine de la production agricole, les éléments qui se dégageaient de l’ensemble du procès de production agricole pouvaient se différencier en :
– la propriété du sol ;
– l’exploitation du sol c’est-à-dire son usage ;
– l’utilisation de techniques de production ;
– l’utilisation des produits.
Si l’agriculture (et ce qui subsiste des utilisations primitives des produits naturels du sol) reste essentielle pour la satisfaction des besoins humains de survie et de reproduction, la propriété du sol a engendré d’autres activités comme moyens de production, celle du sous-sol, celle de l’implantation d’une multiplicité d’installations immobilières. L’eau et l’air ont fait également l’objet d’appropriations complémentaires pour des utilisations spécifiques (où l’on retrouve également des utilisations communautaires) dont les limitations sont liées à l’appropriation du sol.
La rente foncière

Recherchant le sens présent de l’accaparement des terres fertiles par les multinationales ou des Etats, nous n’aborderons ici que la question de la rente foncière (voir encadré p. 52) dans la production agricole.
Nous devons d’abord souligner qu’avec des caractéristiques propres, variables suivant les pays, l’agriculture participe au mode de production capitaliste, même lorsque cette participation reste encore marginale. Cette intégration est parallèle au développement industriel mais, en raison des spécificités de la production agricole (l’une d’elles, essentielle, est l’existence de la rente foncière), son développement a toujours été historiquement en décalage avec ce développement industriel, bien que de plus en plus cette intégration signifie aussi une interconnexion étroite entre deux mondes, industriel et agricole, de moins en moins séparés et participant d’un même développement global et mondial et en subissant les mêmes aléas.
Comme nous l’avons souligné au début de cet exposé, dans toutes les périodes historiques, la terre, quel que soit son mode de faire-valoir, est « donnée » dans le sens qu’elle existe telle quelle avec ses propres spécificités là où elle se situe dans sa composition et son environnement climatique. Elle est « disponible » pour être utilisée par toutes les espèces vivantes, la chaîne du vivant étant sa production naturelle, l’espèce humaine disposant éventuellement de tous les éléments de cette chaîne pour sa survie. Elle n’en dispose jamais sans un effort physique et/ou mental plus ou moins important en utilisant toujours des moyens matériels, c’est-à-dire une technique. Ceci qu’il s’agisse de tâches élémentaires (cueillette, chasse ou pêche) ou de tâches plus complexes comme la culture ou l’élevage : la technique et l’accomplissement d’une tâche (le travail ?) ne sont jamais, à chacune des étapes de l’évolution, que les prolongements de cette « mise à disposition » des produits du sol.
Mais ce passage suppose une modification de la relation de ceux qui utilisent les produits du sol avec ce sol .Si l’agriculture ou l’élevage ont pu être (et sont encore parfois aujourd’hui) itinérants, donc sans fixation sur un espace défini (bien que la jouissance de la récolte suppose déjà une appropriation temporaire), à partir du moment où ils se fixent (pour des raisons sans doute liées à des pratiques d’amélioration de la fertilité du sol), sur un espace géographique déterminé et identifié, apparaît la nécessité d’une appropriation individuelle ou collective.
D’un côté, l’appropriation (peu importe qui est le propriétaire, individuel ou collectif, exploitant ou non, et quel que soit le rapport social en découlant) suppose la détention d’un droit reconnu, coutumier ou plus souvent matérialisé par un titre juridiquement reconnu dans une société donnée (on peut penser que cette nécessité et d’autres touchant des pratiques agricoles obligatoirement collectives comme par exemple l’irrigation ont entraîné la formation d’entités autoritaires chargée de réglementer et d’intervenir en cas de litige). Ce passage des formes antérieures d’utilisation du sol vers son appropriation ne s’est pas faite en un jour ni sans conflits, comme celui que nous avons évoqué entre les nomades éleveurs et les sédentaires agriculteurs. Aujourd’hui encore il subsiste, même dans les pays industrialisés, des vestiges de formes d’usage communautaire du sol, par exemple des droits de pacage, d’exploitation forestière, de chasse ou de cueillette – mais ils ne sont souvent que des survivances du passé.
Même dans les périodes précapitalistes de propriété individuelle ou collective ou communautaire, quel que soit le mode d’exploitation ou d’usage du sol, le produit naturel ou cultivé ou élevé était consacré à l’alimentation de l’exploitant et de ceux qui étaient supposés lui procurer de quoi exploiter la terre (artisans) ou le protéger contre des prédateurs (hommes et animaux), souvent avec des relations de domination impliquant des obligations respectives (sociétés féodales). Avec l’extension des terres cultivables par le défrichage, l’amélioration du rendement des terres par de nouvelles pratiques culturales, un surplus a pu se dégager de cette économie de subsistance pour venir approvisionner les habitants des villes. Ceci se fit progressivement par l’institution d’un début de marché à travers des intermédiaires, des négociants qui achetaient aux paysans exploitants ou propriétaires et revendaient à ceux qui n’avaient aucun lien avec la terre.
Ce marché ne concernait pas seulement les produits alimentaires, car la terre avait toujours fourni des produits nécessaires à des protections contre les variations climatiques, les matériaux de construction dont le bois était un produit du sol, les fibres textiles des plantes et des animaux, le cuir pour les chaussures, etc. Quel que soit le mode d’utilisation du sol, par un propriétaire exploitant ou un exploitant non propriétaire, la terre reste un moyen de production très particulier en ce sens qu’elle n’a pas à être produite comme tout autre moyen de production et que, malgré l’usure éventuelle que lui confère son usage (appauvrissement), elle reste la plupart du temps disponible après cet usage. C’est ce qui donne au propriétaire foncier un droit bien particulier qui lui permet ou d’utiliser « sa » terre pour son propre usage ou d’en confier l’exploitation moyennant finance ou redevance en nature : d’une manière ou d’une autre, il bénéficie d’un revenu d’un moyen de production qu’il détient en vertu de ce droit de propriété sur cette terre, d’une rente foncière dont le montant dépend bien sûr non seulement de sa superficie mais aussi de sa qualité (climat, exposition, fertilité, facilité d’exploitation, etc..)

Dans le mode de production capitaliste – aujourd’hui partout dominant dans la production agricole (par rapport aux volumes produits, mais pas par rapport à la population, dont une grande part vit encore d’une production de subsistance précapitaliste), y compris pour les pays capitalistes d’Etat dits « socialistes », la terre commande toujours la rente foncière. Plus la terre entre dans le circuit de production capitaliste, devenant un instrument de production à part entière, plus la compétition capitaliste se concentre autour de la rente foncière qui est un des éléments de base de la fixation du coût du produit final. Elle fonctionne comme tout autre instrument de production avec l’originalité déjà signalée de pouvoir rester en l’état ; au terme de cette intégration complète dans le procès de production capitaliste, tous les éléments concourant à la production agricole sont identiques à toute autre production (sol, énergie, semences, produits chimiques, etc.), c’est-à-dire aboutissent à une production de plus-value. La compétition peut se concentrer sur l’un de ces éléments essentiels, la propriété du sol c’est-à-dire autour de la rente foncière.
Le passage d’une agriculture de subsistance (pour l’exploitant lui-même et sa famille, éventuellement le propriétaire ou tout autre disposant de la propriété d’une terre) à une agriculture de marché entrant dans le mode de production capitaliste, ne fût-ce que pour l’écoulement des surplus, se heurtait à l’existence du propriétaire foncier. Un exploitant louant la terre contre paiement de cette rente foncière, sous quelque forme juridique que ce soit, n’avait aucun intérêt à en préserver la qualité à long terme ; son intérêt n’était que de l’améliorer à court terme (fumure, engrais vert, assolement). Les seules possibilités pour l’exploitant d’accroître ses revenus consistaient soit à étendre les surfaces cultivables, soit à augmenter cette productivité du sol à court terme, soit, d’accord avec le propriétaire, à procéder à des améliorations de base permanentes du sol (drainage, irrigation, amendements, etc.) dont l’exécution influaient sur le montant de la rente foncière ; en général cet accroissement de production entraînait la nécessité d’accroître le capital variable ou son remplacement par des machines agricoles (avec l’augmentation conséquente de la productivité du travail).
Le développement du capitalisme industriel fit irruption dans le processus de production agricole d’une part en fournissant de plus en plus d’intrants (l’ensemble des matières premières : semences, amendements, engrais, produits phytosanitaires), d’autre part une partie de capital constant par toute une gamme de matériel agricole adaptée à chaque production et permettant une réduction considérable du capital variable, et finalement le contrôle de plus en plus important du marché des produits ­agricoles.
Ce développement s’est fait de manière totalement inégale (parfois à cause de problèmes politiques liés à la rente foncière, c’est-à-dire à la protection de la base sociale des petits propriétaires et des fermiers) au cours du xxe siècle, mais ses conséquences sur les structures agricoles finirent par s’imposer avec des problèmes de rentabilité, d’amortissement du capital constant dans lequel la terre et la rente foncière ne prenaient plus qu’une importance relative.
Une de ces conséquences fut la concentration de la production agricole sur de grandes exploitations – grandes par la superficie des terres exploitées, dimension requise pour la rentabilité de l’extension du capital constant, de la mécanisation. Cette concentration, dans les pays où l’existence de problèmes de structures de la propriété du sol freinait l’impact de la pression capitaliste, fut longtemps retardée jusqu’après la fin de la seconde guerre mondiale ; elle pose encore des problèmes aujourd’hui dans des pays comme la Chine ou l’Inde. Mais dans les pays « neufs », ou là où le capital a pu imposer sa loi (souvent brutalement), la grande propriété s’est installée sur des terres pratiquement vierges au prix de la dépossession des utilisateurs pour qui souvent la question de rente ne se posait même pas (Indiens d’Amérique du Nord ou d’Argentine par exemple).

L’appropriation de grands espaces agricoles est apparue dès le début du capitalisme avec les conquêtes du capitalisme marchand, sans être alors liée comme aujourd’hui aux pressions du capitalisme industriel. Tout colonialisme a vu de telles appropriations par la force au profit des grandes compagnies nationales (10), mais elles ont aussi sévi dans les semi-colonies qu’était, par exemple, toute l’Amérique ­latine.
Ce furent les premières intégrations de l’ensemble des processus de production agricole dans des groupes capitalistes. Le cas des Etats-Unis et celui de la Russie soviétique offrent des exemples parallèles de concentration des terres avec appropriation de la rente foncière, par des propriétaires privés en Amérique du Nord, par l’Etat en Russie. Mais cela ne pouvait se faire que s’il y avait des terres vierges sans propriétaires autres que les usagers du sol ou en cas de dépossession directe par la force là où la propriété était déjà définie (par exemple les révolutions russe ou chinoise). Par contre, là où ces possibilités étaient exclues à cause d’une multiplicité de propriétaires détenteurs de la rente foncière, la pression du capital pour s’introduire dans les processus de production agricoles a pris des formes très diverses.
L’exemple de la France est intéressant de ce point de vue, car on y trouve une multiplicité de situations selon les époques avant de parvenir au stade actuel d’une quasi-domination du capital avec seulement quelques situations résiduelles du passé.
Très tôt par rapport à l’évolution globale, la culture de la betterave sucrière a enchaîné une production agricole à une industrie : les industriels ont pu imposer des quotas de culture, des semences, des intrants et acheter la production de sucre et d’alcool à un cours imposé, variable d’ailleurs selon la qualité sucrière du produit. Le paysan exploitant fournissait le moyen de production essentiel, la terre et tout le capital variable (parfois des saisonniers étrangers recrutés par l’industriel) et assurait souvent le transport jusqu’à l’usine. Une telle situation fut en quelque sorte le prototype d’introduction des industries alimentaires dans les fermes d’élevage (volaille et porc notamment) : le paysan et sa rente foncière n’assumaient plus qu’une partie du capital constant et du capital variable ; son enchaînement était tel que sa situation fut souvent comparée à celle des artisans du textile dans les débuts du capitalisme. Par ce biais, les industries alimentaires intégraient pratiquement entièrement la production agricole dans le mode de production capitaliste, réduisant le paysan à une situation de totale dépendance comme tout salarié, mais sans avoir les charges liées à la propriété pas plus que celles liées au ­salariat.
Une autre voie d’introduction du ­capital se fit par le biais de la mainmise sur l’écoulement de la production. A l’origine, le surplus de l’autoconsommation de la production agricole était soit affecté en nature à la rente foncière, soit écoulée sur le marché, directement, ou par l’intermédiaire de négociants qui achetaient et revendaient aux utilisateurs industriels ou artisans. Les paysans étaient ainsi introduits dans le mode de production capitaliste. La crise des années 1930 et la dernière guerre mondiale accélérèrent un processus de concentration dans le circuit de vente de la production agricole. Par des voies diverses (coopératives agricoles notamment), cette concentration aboutit à la situation actuelle où, avec la concentration du commerce, ce sont les capitalistes de la distribution qui imposent des conditions draconiennes de production par exemple dans le secteur laitier ou des fruits et légumes, écrémant ainsi une partie de la rente foncière (11).
H. S.
(à suivre)

ANNEXE

Une définition

La rente foncière est ce que perçoit le propriétaire de la terre, obtient de son usage comme moyen de production d’une marchandise quelconque ; comme indiqué dans le texte, nous n’évoquons dans cette étude que la production du sol excluant celle du sous-sol.
Sur le plus mauvais terrain, celui qui va déterminer la valeur du produit agricole, le propriétaire foncier obtient une rente absolue et rien d’autre.
Sur les autres terrains de qualité supérieure, le propriétaire obtient une rente supérieure à cette rente absolue, une rente différentielle qui s’accroît avec la qualité des terrains (qualité qui peut être améliorée par différentes techniques particulièrement aujourd’hui à travers d’énormes investissements dans l’accaparement des terres).
Les développements au sujet de la rente foncière nécessiteraient des pages et des pages. L’importance de ce sujet ressort du fait que presque la moitié des travaux de Marx lui sont consacrés par exemple dans « La nationalisation de la terre » (La Pléiade, tome 1, p 1473), dans Le Capital, sixième section (la Pléiade tome 2, p 1285 à 1424) ou « La commune rurale et les perspectives révolutionnaires en Russie » (La Pléiade, tome 2 p 1537).
On trouvera une vue d’ensemble du sujet dans une série de textes du groupe Communisme et Civilisation « La question agraire » regroupée et accessible sur le site internet  [http://www.robingoodfellow.info/pagesfr/textsrefonds/qagraire.pdf]

 

NOTES

(1) C’est une donnée constante que plus d’un milliard d’êtres humains (un sixième de la population mondiale) ont vu leur situation alimentaire déjà très médiocre s’aggraver pour une grande part à cause des spéculations sur les produits alimentaires. Mais l’impact réel diffère beaucoup suivant les Etats et à l’intérieur de chaque Etat suivant les classes sociales .En moyenne, 7 % du revenu sont consacrés à l’alimentation aux Etats-Unis, contre 45 % au Kenya et 49 % en Azerbaïdjan, chiffres qui ne révèlent pas les différences internes de chaque Etat entre classes ou groupes sociaux.

(2) « Le prix du blé, du maïs et du riz a augmenté de manière très significative mais ce n’est pas lié au niveau des réserves ou aux projections sur les moissons mais aux spéculations réagissant à la moindre information et spéculant sur l’état immédiat du marché » (Olivier Schutter, rapporteur de UN Food, International food crisis due to agribusiness and speculators – Bery Mason, 10 juin 2011, WSWS).

(3) Le débat sur les « corn laws » (lois sur les blés) en Grande-Bretagne au début du xixe siècle illustre bien cette nécessité pour le capital.

 

(4) Hedge funds, voir Echanges n° 132, p 52. La spéculation sur les marchandises et/ou sur les moyens de production de celles-ci ne concerne qu’en partie les produits de l’agriculture alimentaires ou industriels, avec peut-être une préférence pour les produits alimentaires en prévision d’un accroissement de la population mondiale.

 

(5) Voir « L’accaparement des terres en Amérique Latine ». Un article du Monde Magazine (4 juin 2001) explique comment les Indiens sont évincés de leurs terres qu’ils cultivent depuis des siècles pour céder la place à la monoculture de la palme ou de la canne.

(6) Aux Etats-Unis, situation jamais vue depuis trente années, en 2010, le prix de la terre agricole a monté de 13 % à 15 %, spéculation favorisée par les bas taux d’intérêt.

(7) Au-delà des diverses manipulations génétiques, des techniques d’irrigation ou des projets mirobolants de production hors sol sur les flancs ou le toit des gratte-ciels, le délire capitaliste trouve présentement son expression ultime dans une organisation internationale le « Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC ) » qui met au point des méthodes de « géoingéniérie » visant à trouver des « solutions » au réchauffement climatique, pas en réduisant les émissions de gaz nocifs, mais en palliant leurs effets : écran chimique stratosphérique de protection, tranformation chimique de la chaîne alimentaire marine pour absorption de CO2, etc.
(8) Des études récentes tentent des projections sur l’ensemble des problèmes alimentaires du globe : « Global Food crisis, the speculators playing with our daily bread » (The Guardian, 2 juin 2011). Les incidences des manipulations génétiques autour des OGM commencent à apparaître, beaucoup plus tôt que prévu selon les spécialistes : mutation de « mauvaises herbes » géantes à croissance rapide, résistantes à tous les herbicides et qui contraignent à un retour au désherbage manuel, apparition d’insectes prédateurs résistants à tous les insecticides ; ravages d’insecticides sur les colonies d’abeilles, etc.

(9) « Growing a better future » rapport d’Oxfam qui fait une projection estimant que dans les vingt ans à venir, les prix des denrées agricoles augmenteraient entre 60 % et 80 %. Le Monde (10 juin 2011) parle de « ruée vers l’Afrique ».

(10) La domination coloniale pouvait comporter des variantes dans l’imposition par la contrainte de productions spécifiques. Par exemple au Tchad sous la domination française, chaque exploitation était tenue de cultiver un demi-hectare de coton pour approvisionner l’industrie textile française. On pouvait y voir des similarités avec les contrats liant le paysan pour une production définie avec un industriel avec fourniture des semences et d’intrants mais là, c’était une obligation faite au détriment de la production vivrière pour l’autoconsommation. La dureté de ces « contrats » imposés entraîna à diverses reprises des révoltes réprimées dans le sang. On doit ajouter que les séquelles de cette situation ont perduré après la décolonisation en ruinant les producteurs de coton tchadiens mis en compétition sur le marché mondial. .
(11) Là où préexiste une propriété et la rente foncière dispersée en une multitude de petits propriétaires exploitants ou d’exploitants non propriétaires, situation qui existe encore dans les pays européens et dominante dans des pays comme la Chine ou l’Inde, l’intégration capitaliste se fait essentiellement par le canal du marché, en gros par les trusts de la distribution ou du conditionnement alimentaire. Le capital soumet un procès de travail préexistant déterminé, par exemple la petite agriculture paysanne autonome. Le capital marchand collecte leurs produits et les revend. Il peut avancer les matières premières ou l’argent pour permettre au paysan d’assurer les transitions. On trouve  de nombreux exemple de ce type de pénétration notamment dans toutes formes d’élevage (porc et poulet) et dans les cultures céréalières ou industrielles (notamment avec l’introduction des semences OGM). Ce rapport de domination et de subordination prend la place de la traditionnelle autonomie des paysans se suffisant à eux-mêmes, des fermiers qui payaient simplement une rente en nature à l’Etat ou au propriétaire foncier.

Sur quelques débats théoriques dans Syriza qui furent rapidement mis de côté

La minorité communiste anti-Etat d’Europe et d’ailleurs qui s’intéresse toujours à des questions comme la communisation, l’Etat capitaliste et la théorie de la valeur pourrait être intéressée de savoir qu’un des principaux architectes des programmes de Syriza (http://www.echangesetmouvement.fr/2015/07/syriza-et-sa-v…tions-en-grece/) et un des membres de l’équipe menant les négociations avec le reste des Etats membres de l’UE était, il y a quelques années, le principal théoricien de la fraction althussérienne de Syriza et un des critiques principaux de la théorie gramscienne de l’Etat et de la théorie ricardienne de la valeur.
On trouvera ici des citations de ses textes.
C’est le « tri » parlementaire des différentes pratiques de classe (non seulement les pratiques de la bourgeoisie et de ses alliés mais aussi celles de la classe ouvrière et de ses alliés) qui rendent leur « représentation » possible au sein de l’Etat, ce qui rend possible leur soumission à l’intérêt général du capital… Ce n’est pas un parti particulier mais tout le système parlementaire qui lie les basses classes à la « classe politique » de la domination capitaliste. Ce n’est pas un parti particulier mais l’Etat capitaliste comme un tout qui constitue le parti « réel », la représentation « réelle » du capital, le concentré politique de la domination capitaliste. C’est pourquoi, depuis l’époque de Marx, toutes les « visions » et les tentatives des véhicules politiques réformistes de « conquérir » et de socialiser l’Etat se sont terminées par la nationalisation des visionnaires et des réveils douloureux (1).
L’économie politique classique était une théorie de la valeur intégrant le travail et une théorie de l’exploitation des travailleurs salariés par les classes possédantes. Les principaux courants du marxisme adoptèrent cette théorie classique de la valeur et de l’exploitation en éliminant la critique que Marx en avait faite. Cette mutation théorique est étroitement liée à la mutation idéologique et politique de la Gauche d’un mouvement de contestation radicale vers un pouvoir de gestion et de réformes du système capitaliste… Dans sa vision «  onservatrice » cette problématique soulève des questions comme le salaire «juste » d’un travailleur, des « conditions dignes de vie », d’augmentation des salaires en relation avec la productivité du travail, etc., en d’autres termes les revendications immédiates des travailleurs lors de leur conflits avec le capital sont élevées au rang « d’idéal social », les formes des rapports capitalistes de pouvoir sont pris comme un « fait nécessaire ». Dans sa version « radicale » cette théorie classique de la valeur et de l’exploitation envisage un « capitalisme sans capitalistes privés » : la « socialisation », c’est-à-dire la propriété publique des moyens de production, va main dans la main avec le maintien de toutes les formes de l’économie capitaliste et l’Etat capitaliste… La transition du capitalisme au communisme se rattache à l’abolition de la valeur c’est-à-dire de l’argent et de la marchandise et à la forme de l’entreprise (2).
C’en est assez Dr Milios.  Merci pour cette excellente critique de la politique réformiste. Mais qu’est-ce que cette compréhension peut bien avoir avec le programme de Syriza ? Absolument rien. Le problème de la déconnexion entre la théorie et la pratique est bien connu dans le mouvement révolutionnaire même depuis la social-démocratie allemande. Il y a des décennies, Paul Mattick avait critiqué Kautsky pour son incapacité à imaginer qu’une théorie marxiste devait s’accompagner d’une pratique marxiste adéquate. Dès lors, sa compréhension de ce que pour Marx « la valeur constitue une catégorie strictement historique et qu’apparue avec la production capitaliste elle était appelée à disparaître avec elle (3) ».
Avec l’académisation et la professionnalisation de la théorie marxiste dans les dernières décennies, les choses ont encore empiré. Dans les meetings politiques, les conférences, les groupes de lecture, les rencontres internationales, les journalistes, etc. où viennent constamment des centaines de gauchistes, on s’étonne la plupart du temps de se poser la question de savoir si c’est un véritable intérêt pour une politique anticapitaliste qui les amène là, ou si cette implication n’est pas uniquement pour eux un pas nécessaire pour faire carrière dans une profession que l’Etat leur garantit, une entreprise capitaliste ou un parti réformiste.