Brésil : les choses ont bien changé

« Pode até pacificar, mas a volta vai ser triste » MC Vitinho (1)

« Les choses ont bien changé », dit un jour un ­camarade. « Il y a quelques années, si dans une boulangerie, à un arrêt de bus, on entendait quelqu’un se plaindre du gouvernement, c’était intéressant. On pouvait y voir une brèche qui permettrait de parler politique, un éclair de conscience de classe. Il n’y a pas très longtemps, ça a commencé à changer. Aujourd’hui, si j’entends quelqu’un se plaindre, je me méfie : si ça se trouve, ce type soutient Bolsonaro… »

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Selon Lula, « ce pays est incompris depuis les événements de juin 2013. » Quelques mois avant son arrestation, il déclarait qu’« il était prématuré de croire que ce qui s’est passé en 2013 était démocratique » (2). Bien entendu, les militants impliqués dans cette vague de protestations l’ont assez mal pris : « Une fois encore, le PT attaque juin 2013 ! »

Mais Lula avait-il tort ? Juin 2013 était-il « un moment démocratique » ? Au cours de ce mois décisif, des milliers – puis des millions – de personnes ont bloqué rues et autoroutes dans tout le pays, ont affronté la police, mis le feu à des bus, attaqué des bâtiments publics et pillé des magasins. Il n’était pas question de discuter et de négocier la réduction du prix des tickets de bus, c’était une exigence imposée par la force : « Le prix du ticket baisse ou on bloque la ville ! » Cela n’a rien de très « démocratique » … C’était un mouvement perturbateur, une révolte (3) contre l’ordre de la période de nouvelle démocratisation, instituée par la « Constitution citoyenne » de 1988 (4). Pendant deux décennies, ce compromis a garanti à la politique brésilienne un niveau de stabilité et de prédictibilité socialement acceptables. C’était effrayant. Au milieu de la mobilisation populaire la plus importante de l’histoire de ce pays, nous étions perplexes : que se passerait-il si nous abattions l’ordre démocratique ? La révolution n’était pas à l’ordre du jour. À cette époque, la gauche se retrouvait intimement liée au régime. Et pas seulement parce qu’elle était au gouvernement, mais aussi parce que, depuis la fin des années 1970, « construire la démocratie » était devenu son but ultime.

Depuis 2013, la gauche a évité les révoltes et elle l’a fait en hissant le drapeau de la démocratie. Elle pouvait prétendre que les manifestations étaient dangereuses pour l’ordre démocratique et justifier la répression politique (5) ; en même temps, elle pouvait en faire l’éloge et les englober dans cet ordre – tout en considérant le mouvement de juin comme une exigence de « plus de droits et de démocratie », elle masquait l’aspect concret et contestataire de ces manifestations. La lutte contre les 20 centimes d’augmentation ne touche pas seulement un aspect essentiel des conditions matérielles de la vie en ville, mais il souligne les limites des canaux de participation que le gouvernement a développés et perfectionnés ces dernières années. La violence ayant envahi les rues, le discours démocratique est désormais incongru.

Cela devient évident lorsque nous remarquons que tout ce que cette obstination à défendre la règle de droit nous a rapporté est le droit de perdre des droits. Et les opérations pour « la loi et l’ordre » ne tarderaient pas à se retourner contre ce même gouvernement qui avait voté ces lois anti-terroristes (6).

Depuis que la gauche s’identifie à l’ordre, la contestation est passée dans le camp opposé. C’est la droite qui a fait descendre les masses dans la rue pour faire tomber une administration (les symboles et les pratiques courants de juin 2013 sont inversés, transfigurés – par exemple MPL devenant MBL (7). Elle n’a pas perdu son temps à « défendre la démocratie » : pour atteindre ses buts politiques, elle savait utiliser les institutions et s’occuper tactiquement de ses limites (8). En coordonnant les manœuvres au sein du gouvernement – au Parlement, dans l’appareil judiciaire et même dans l’armée – en mobilisant la rue, elle s’est hissée au pouvoir en l’encerclant par le bas et par le haut, dans un « mouvement de pince » (9) semblable à celui qu’avait tenté la gauche. Comme l’a dit Paulo Arantes, « ce nouveau mouvement de droite a relancé la politique en tant que lutte et non en tant que gestion » (10).

Lors des élections de 2018, Bolsonaro disputait la présidence à Haddad, le maire que nous affrontions à São Paulo en 2013. Comme l’a fait notre mouvement, le président élu attaque souvent l’imposture démocratique. Il est politiquement incorrect, il n’observe pas les convenances qu’adoptent les autres protagonistes du jeu politique. Avec une webcam depuis son domicile, il a fait des déclarations pour s’attaquer aux droits humains, à l’urne électronique et à la Constitution. En disant ce qui ne se dit pas, il tourne en dérision le consensus naissant depuis la re-démocratisation, expose sa base fictive et, précisément, mobilise la révolte contre elle. Ceux qui défendent le compromis qu’attaque Bolsonaro peuvent se rassurer en pensant que la dernière élection présidentielle était basée sur des mensonges (manipulation des utilisateurs de WhatsApp par l’industrie des infox) ; pourtant, il paraît plus correct de voir les choses autrement : dans l’ensemble, elle revendiquait ouvertement les vérités jusque-là dissimulées qui ont assuré au « capitaine » ce large soutien populaire. Mais à ce stade, la contestation de la violence sociale n’annonce pas une transformation – au contraire, elle ruine d’un coup toutes les espérances. Le cynisme a remplacé l’hypocrisie : le monde est injuste et va le rester, et il sera encore pire pour ceux qui se plaignent (11).

Pendant la campagne électorale, la gauche s’est exprimée contre la dictature. Mais le problème est qu’en pratique, elle « s’exprime contre la dictature pour défendre l’ordre actuel, ce qui est le meilleur moyen pour que les gens envisagent la possibilité de la dictature » (12). Lorsque les forces qui critiquaient jadis l’injustice sociale ont elles-mêmes commencé à administrer cette injustice, il s’est produit un court-circuit : le pouvoir de contestation est passé dans les mains de ceux qui faisaient étalage de violence et de souffrance et les assumaient cyniquement – non pour les contester, mais pour les ratifier. C’est ainsi que le fait de percevoir la vie quotidienne comme une torture peut se transformer justification de la torture : « Des gens qui font la queue dans les hôpitaux sans que l’on s’occupe d’eux, c’est de la torture ! Quatorze millions de chômeurs, c’est de la torture ! », déclarait un électeur de Bolsonaro juste après avoir voté dans le sud de São Paulo (13).

La droite canalise une insoumission paradoxale : elle conteste l’ordre actuel tout en s’en servant et en promettant de le durcir – ce qui nous rappelle la définition du fascisme de João Bernardo : une révolte au sein de l’ordre. S’il est aujourd’hui possible de parler d’un mouvement fasciste, cela ne pourrait pas être à cause des traits autoritaires de Bolsonaro ou de ses discours de haine, mais plutôt à cause tous les révoltés qui en sont le terreau nourricier.

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Si on la compare au fascisme classique, la révolte conservatrice en cours semble quelque peu dispersée. Cependant, dire qu’il ne s’agit pas d’un mouvement fasciste n’est pas plus rassurant. Après tout, le règne du PT a été très éloigné des expériences sociales-démocrates du début du xxe siècle.

Il est difficile de comparer la social-démocratie – qui, en échange d’une alliance avec le capital, proposait un programme de réformes structurelles et une extension des droits universels – aux administrations du PT qui se sont contentées d’associer l’expansion du marché et des politiques publiques concentrées sur des segments spécifiques de la société. D’une façon comme de l’autre, elles ont constitué une méthode efficace de gestion des conflits sociaux, en incorporant les organisations des travailleurs dans l’arsenal du gouvernement. La stratégie d’ « accumulation des forces » adoptée par la gauche brésilienne implique, en pratique, la transformation des mouvements de la base nés à la fin de la dictature en forces productives du nouveau compromis social.

Le projet de pacification, sans cesse amélioré par les administrations PT, représentait au contraire une guerre permanente (14) – pas seulement visible dans le taux croissant d’évictions, d’incarcération, de meurtres, de torture et de mortalité aux mains de la police, mais également dans les relations de travail. Accompagnant les moyens de répression, le moteur de notre économie « émergente » fut un véritable « état d’urgence économique » (15), dans lequel les calamités sociales ­justifieraient les politiques imposées par ­l’urgence. Sous prétexte d’« élargir l’éventail des droits », on a répandu de nom­breuses formes de sous-emplois, assortis de routines épuisantes et de revenus incertains, connus sous le nom vulgaire de « trabalhos de merda » (des « jobs de merde ») ou « vagas arrombadas » (des « postes vacants merdiques ») (16).

L’avenir que promettaient les programmes qui accordent l’accès au micro-crédit, à la propriété de son logement ou à l’éducation supérieure, ou celui que promettait l’augmentation du taux d’emploi (formel et informel), s’est évaporé dans un présent toujours recommencé de journées de travail doubles, d’endettement, de concurrence, d’insécurité, de fatigue dans les files d’attente, d’humiliation dans des bus bondés, de dépression et d’épuisement mental. L’euphorie des gouvernements Lula et Dilma s’est payée, dans l’ensemble, par une mobilisation totale pour la survie, qui s’est traduite par plus de temps consacré au travail.

Grâce à toutes sortes d’instruments, ce régime managérial a densifié le réseau capitaliste et approfondi le processus de prolétarisation au Brésil dans divers groupes et régions du pays. Les prétendues « politiques d’inclusion », tout comme le processus vertigineux d’« inclusion numérique » qui a atteint les masses jusque-là non connectées, ou même les projets d’infrastructure qui ont ouvert de nouvelles voies pour la circulation du capital, y compris des populations et des territoires dans des circuits d’exploration de plus en plus acharnée et qui ont ainsi mis à sa disposition de quoi nourrir les feux de l’accumulation flexible. Le tout avec une cote de popularité élevée !

Les événements de 2013 ont mis fin à l’ambiance paisible générée par cet enthousiasme. La vague de manifestations qui a secoué les villes a ramené la guerre, signe que ce modèle d’administration du conflit social qui avait réussi jusque-là était en crise. La révocation de l’augmentation de 20 centimes ne suffit pas à régler le problème : il fut impossible de dissiper cette animosité populaire et de reconstituer la formule magique du consensus. Les tentatives de ramener l’harmonie – les « cinq pactes en faveur du Brésil », par exemple, que Dilma présenta à la télévision dès la fin de la période de manifestations – demeurèrent vaines. Ainsi, la continuité de la pacification armée dépendrait d’un nouveau compromis.

Appelés à la rescousse pour « neutraliser les forces d’opposition » apparues en juin 2013, les agents de l’ordre, qui accumulaient leurs savoir-faire en Haïti et dans les favelas de Rio de Janeiro depuis des années, ne quittèrent pas les lieux. Il est clair aujourd’hui que ces moyens ce répression n’étaient pas réservés à ces événements. Les tactiques de guerre – ainsi que ceux qui les mettent en œuvre – jouent de toute évidence un rôle central dans la nouvelle stratégie de gestion qui a émergé face à la menace de chaos social apparue en 2013.

Dans ce nouveau compromis, « Jair Bolsonaro est un nom faux », mais il est puissant, précisément parce qu’il a su allier cette escalade répressive avec l’insoumission sociale mise en branle en 2013. Deux voies convergent en lui :

« D’abord, le maintien de la loi et de l’ordre, la promesse de sécuriser l’empire et d’éliminer violemment tous les frémissements de l’opposition. Ensuite, il y a la voie de l’illusion que propose la disruption et l’extase de la révolte : ‘tout va changer, tout sera comme autrefois” ou bien “il faut changer ça”(17). »

Les manifestations ont propagé la révolte contre l’ordre établi, et pour le restaurer il faudrait mobiliser ce sentiment. Dans ce processus de récupération, les forces de répression ne sont pas seules à se mettre en branle : la propre force contestataire des travailleurs s’est retournée contre eux. La perspective de restauration de la paix, déjà compromise politiquement, se heurte aussi désormais à des obstacles économiques – la crise compromet l’efficacité des programmes sociaux et des mécanismes de participation populaires. C’est alors que la fonction de l’animosité sociale commence à apparaître : puisqu’il n’y a plus d’argent, laissons-les s’entretuer pour les miettes. L’affrontement et la révolte cessent d’être une menace pour l’ordre établi et deviennent une nouvelle sorte de discipline.

Lorsqu’en 2015 et 2016, la nouvelle droite paradait sur l’avenue Paulista, la sociologue Silvia Viana (18) a fait remarquer que l’on peut relier la magnitude de cette indignation contre la corruption au ressenti de la classe ouvrière. Elle se demandait ce que la haine « verte et jaune » pouvait trouver de commun entre des cibles aussi différentes que les corrompus, les bénéficiaires des quotas raciaux, les mouvements pour l’accès au logement, les cambrioleurs, les mendiants et les titulaires d’une bourse d’études ? Ils resquillent. Dans l’arène où tous sont censés se battre pour eux-mêmes, ils profitent des raccourcis et des protections que procure la lutte pour la survie, ils font appel à des avantages qui faussent la ­concurrence.

Dans un contexte d’épuisement de l’économie, cette nouvelle droite a fourni sa forme politique à l’intensification de la concurrence entre les travailleurs. En assumant sans retenue la « loi de la jungle », elle élabore le projet qui convient au niveau de sauvagerie en gestation dans le monde du travail depuis plusieurs décennies. La survie dépend de la résilience et de la volonté individuelle, et toute aide extérieure est considérée comme une « victimisation ». La popularité de la libéralisation du port d’arme ne devrait pas nous surprendre : c’est une bonne occasion de descendre la concurrence – le type qui vous a fait une queue de poisson, celui qui vous a joué un sale tour au travail, celui qui a pris votre place à l’université. Existe-t-il un meilleur candidat que le « capitaine » dans la guerre de tous contre tous ?

Mais « Jair Bolsonaro est un faux nom » précisément parce que ce phénomène n’est pas spécifique à la droite : la concurrence entre travailleurs s’intensifie dans tout le spectre politique, avec des couleurs différentes, voire apparemment opposées. Par exemple, ces deux lynchages virtuels qui opèrent avec des manières très semblables : l’un encouragé par des groupes conservateurs contre de prétendus professeurs « communistes », et l’autre, l’ « escrache » (19), qui s’est renforcé ces dernières années en tant que pratique féministe. Outre que cela permet de ruiner la réputation de celui qu’on dénonce, les deux ont en commun de viser à priver leur cible de son travail, ce qui se produit fréquemment. Dans ce contexte social concurrentiel, l’identité se présente comme un moyen de trancher le différend. Voir les choses sous cet angle permet à la fois de comprendre l’apparition de stratégies de marketing telles l’« afro-entreprenariat », et le développement récent d’un fraction du mouvement noir qui abandonne le principe d’autodéclaration et exige la création de « comités d’évaluation de la conformité raciale » et de « critères phénotypiques » afin de poursuivre en justice et d’exclure les collègues qui bénéficiaient des quotas raciaux pour les appels d’offre publics ou pour les examens d’entrée à l’université (20).

Ce sont surtout les politiques sociales ciblées qui ont encouragé les mouvements politiques identitaires actuels (tous les quotas, les lois d’incitation à la culture, les administrations dédiées aux minorités, etc.), mais l’un n’entraîne pas forcément l’autre. L’orientation punitive, autoritaire et excluante de ces mouvements révèle leurs tendances bellicistes et leur rejet de la coexistence tolérante et des espoirs d’intégration qu’entretenait la politique du consensus. En accélérant la désagrégation de la société, l’approfondissement de la crise a réduit les possibilités d’administrer le conflit. En même temps, il a accentué le fait que la politique en est réduite à ne traiter que ce qui est urgent et immédiat. À gauche comme à droite, ces tout nouveaux acteurs sociaux partagent une propension à la confrontation stérile et l’absence d’un projet de transformation de la réalité sociale.

À mesure que la politique ressemble de plus en plus à la guerre ouverte, les techniques de médiation sociale élaborées au cours des dernières années commencent à paraître obsolètes. Malgré tous les efforts entrepris pour prouver qu’ils étaient capables de gérer une période de récession par le biais de mesures d’austérité, les dirigeants du PT ont fini par devenir la cible du mouvement destructeur de la crise elle-même. La vague de destruction qui s’est abattue, non seulement sur les principaux acteurs du compromis politique de la période de re-démocratisation et leur appareil de gouvernement, mais aussi sur certaines des plus grandes entreprises brésiliennes, doit se comprendre dans le cadre de l’ « destruction massive de forces productives » (21), mouvement typique des crises capitalistes, qui revient toujours et s’accompagne d’un accroissement de l’exploitation. La destruction de forces productives, souvent par le biais de la guerre, a toujours représenté une issue de secours pour le capital.

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De ce côté-ci de la lutte de classe, les voies connues ne nous ont conduits qu’à des impasses.

Au cours des bonnes années des administrations de gauche, la croissance économique s’accompagnait de l’intégration des mouvements populaires dans le régime capitaliste, dans un mécanisme complexe de participation et de pacification qui limiterait efficacement la portée de toute contestation. Dans ce contexte, l’irruption des révoltes des jeunes travailleurs paralysant les villes, affrontant la police et forçant des gouvernements dirigés par des partis politiques différents à diminuer les tarifs des transports publics, était quelque peu inhabituelle. Survenant à intervalles irréguliers dans tout le pays depuis la « Revolta do Buzú » (quelque chose comme « révolte des bus ») – qui a déjà secoué le Salvador en 2003, première année de la présidence Lula – ces insurrections dénotent des ruptures dans la « paralysie monotone » de l’époque :

« Pour les petits groupes à gauche et à la marge du gouvernement, laisser libre cours au désordre de la révolte représentait la possibilité d’affronter l’énorme structure de gestion de la lutte de classe. L’explosion politique violente dans la rue rejette les mécanismes de participation et réagit à la répression armée (…) la révolte apparaît précisément comme critique destructrice, la négation d’un consensus paralysant (22). »

Ce n’est qu’en rompant le consensus que le conflit social pourrait surmonter les limites étroites de la routine administrée et éclater ouvertement en tant que lutte de classe. Vu sous cet angle, la contestation n’était possible que dans des mouvements comportant des caractères disruptifs et qui, en mettant la guerre en avant, faisaient en pratique la critique de la pacification. Outre les révoltes concernant les transports publics, cela s’est manifesté dans les grèves sauvages dans les méga projets de construction du PAC « programme d’accélération et de croissance »), dans le front d’expansion du capitalisme national (« pas une grève, le terrorisme  », a expliqué un travailleur de Jirau) (23), dans la dissidence des sans-terre qui, en dépit du « mouvement des travailleurs sans terres » MST, ont occupé l’ « institut Lula » (« Lula institute ») (24), dans la vague d’occupations urbaines spontanées dans tous les faubourgs de São Paulo sous l’administration municipale d’Haddad (25) ; dans l’accroissement vertigineux du taux de grèves depuis 2012 – atteignant, entre 2013 et 2016, le plus grand nombre jamais enregistré – et dans l’insoumission croissante de ces grévistes vis-à-vis de leurs syndicats (26) ; et enfin, le rejet collectif des mesures d’austérité par les lycéens, le rejet des mesures de médiation des conflits par les syndicats étudiants et l’occupation de leurs écoles qui ont obligé le gouvernement à reculer.

Mais à mesure que les fêlures du consensus deviennent des brèches, le sens et l’orientation de ces luttes sont néanmoins détournées, et elles perdent leur pouvoir de contestation. Les conflits font partie de l’agenda social et la révolte se normalise jusqu’à devenir un simple outil dans le nouveau compromis politique. En même temps, notre pari sur la rupture du consensus se vide, faisant perdre leur sens aux formules qui en sont issues. Depuis lors, la violence sociale qui s’avance dénote le chaos et la concurrence plutôt qu’autre chose. Car c’est cela, après tout, qui sous-tendait les structures de la pacification : la désintégration du tissu social et l’absence de perspective pour l’action collective.

Des voix innombrables se sont élevées contre les destructions héritées de 2013, défendant toutes la nécessité de reprendre le travail de terrain. On expliquerait le manque d’envergure de la révolte par ­l’absence de grandes organisations structurées sur les lieux de travail, dans les quartiers et sur les lieux d’études. Mais elles existaient, ces organisations ! Et elles faisaient partie de la machinerie gouvernementale contre laquelle s’insurgeaient ceux qui protestaient : on pouvait trouver l’adresse du parti de gauche chargé de l’administration fédérale dans les annuaires des 5 570 villes du Brésil  ; les deux centrales syndicales les plus importantes soutenaient le gouvernement  ; le plus grand mouvement du monde de travailleurs ruraux sans terre et un certain nombre de mouvements pour le logement devinrent les agents des programmes sociaux et des agences de création d’entreprises ; une masse équivoque d’associations populaires, d’ONG, de collectifs culturels et de groupes suburbains devaient leur survie à des systèmes de financement basés sur des formes d’appels d’offre ouverts, de types différents et qui n’accordaient pas les mêmes sommes d’argent (27). Tous étaient reliés à une myriade de registres, de bases de données et de réseaux conçus par toutes sortes d’organismes privés ou d’État – y compris, bien sûr, les institutions de la police (28).

Il ne s’agit pas d’une dérive : « Au niveau de la base, il ne pouvait rester que des contingents réifiés de travailleurs, dûment enregistrés et représentés – traités comme une monnaie d’échange par les bureaucraties (29) [traduction du site libcom]. » Conscient de l’existence de cette dynamique dans les années 1990, un leader sans terre en fit la synthèse suivante : « Les gens dans les manifs, de l’argent qui rapporte. ». L’organisation d’une base sociale signifie bien une « gestion des populations. Ces mouvements n’ont pas abandonné l’“organisation de terrain”, mais ils en ont tiré toutes les conséquences, en s’adaptant à la technique managériale. »

« Sans cette base, la gestion serait impossible (…) C’est pourquoi, en tant que soutien économique, les concessions matérielles garantissent le fonctionnement et la sclérose des mouvements sociaux, leur transformation en armes d’État, chargées de répertorier la base sociale et de gérer les maigres ressources des politiques publiques. C’est ce qui en fait des organismes accomplissant des tâches essentielles pour la réussite de la contre-révolution permanente sous sa forme populaire-démocratique (30). »

Vu sous cet angle, en préconisant d’«  or­ganiser la mégapole » en 2013, la gauche semblait tenter assez comiquement de réécrire l’histoire, comme s’il était possible de recouvrer la pureté de l’organisation communautaire des années 1970 et 1980, disparue depuis longtemps. D’autre part, c’était une façon d’éluder le problème que posait la rue en 2013 : anonyme et explosive, cette révolte exprimait celle d’un prolétariat urbain dont la force de travail se forme en lien avec les politiques publiques les plus diverses, avec les technologies de l’information, et employée dans des conditions précaires et hautement instables (dans ce sens, il n’est pas fortuit que les transports soient au centre de leurs exigences).

Mais aujourd’hui, la révolte semble n’exister qu’en s’associant à l’ordre établi. Lorsqu’un mouvement décentralisé des chauffeurs routiers paralysa l’économie brésilienne à la mi-2018, en bloquant toutes les routes du pays, les intérêts et l’organisation des travailleurs semblaient indissociables de ceux des entreprises. Cette rébellion qui a failli ruiner le pays avait le renforcement de l’ordre pour horizon et réclamait une « intervention militaire ». Le blocage des chauffeurs routiers s’était acquis un important soutien populaire et avait influencé certains secteurs des travailleurs urbains (des livreurs à motocyclette aux enseignants) (31), et scellé le sort du « grand accord national » (32) tenté par le gouvernement Temer – tentative déjà moins ambitieuse de garantir la survie du vieux compromis politique autour d’un programme d’austérité. Finalement, la victoire de Bolsonaro fait le lien entre 2013 et 2018 : la révolte s’adapte à l’ordre.

« Face à cet isolement et à cette impuissance, tout ce qu’a fait la gauche est de créer dans différents endroits de larges fronts démocratiques et antifascistes, sous des formes différentes, afin d’affirmer les valeurs de la gauche contre la montée des valeurs de l’extrême-droite – le rouge et le noir ou le bariolé contre le vert et jaune du drapeau national brésilien. Les valeurs de la démocratie contre celles de la dictature. (…) Ces positions ne sortent pas de leur champ discursif et abstrait : que signifie aujourd’hui lutter contre le fascisme avec des fusils  ? Qui sont les fascistes, nos collègues qui ont voté pour Bolsonaro ? (33). »

Ce nouveau scénario rend la formulation d’un point de vue critique difficile. D’une part, on a l’exigence de réhabiliter le vieux compromis démocratique de pacification, dont les forces sont de moins en moins productives – ce qui est précisément la raison pour laquelle c’est une exigence impuissante, qui tend à se contenter de défendre des symboles. D’autre part, simplement insister sur la révolte perd son pouvoir de contestation car, après tout, c’est désormais le régime lui-même qui reprend ouvertement la violence sociale à son compte : coincée entre ces deux formes de défense de l’ordre, quelle voie la lutte de classe doit-elle suivre?

«  Un groupe de militants  »

NOTES

Texte original : “Olha como a coisa virou” passapalavra.info/2019/01/125118/ (5 juin 2019)

Nous avons traduit à partir de la version anglaise : « Brazil : “How things have (and haven’t) changed” » https://passapalavra.info/2019/06/126700/

(1) Signifie à peu près « Vous pouvez pacifier, mais la réaction sera triste », tiré de O Crime é o Crime, du rappeur MC Vitinho (2011, à voir sur : youtube.com/watch?v=oHbt_qCyEbU).

(2) Discours de l’ancien président à l’occasion de « la loi pour la reconstruction de l’État démocratique » prononcé dans une salle de la Faculté de Droit de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro UFRJ) le 11 août 2017, à voir sur : .uol.com.br/2017/08/1909354-lula-diz-que-foi-precipitado-considerar-atos-de-2013-d

(3) Nous parlons ici de « révolte » car c’est le terme qu’utilisaient les militants actifs dans les insurrections urbaines contre les tarifs des transports publics qui ont éclaté dans le pays entre 2003 et 2013. Par ailleurs, nous tenons également compte de l’interprétation que fait de ce terme João Bernardo, pour « révolte signifie agitation sous le drapeau de la place commune. Exactement le contraire de la révolution qui est la liquidation de la place commune » (Revolta/revolução, Passa Palavra, juillet 2013, disponible sur : http:/passapalavra.info/2013/07/81647/) – Distinction qui contribue en outre à l’analyse des limites de ces luttes.

(4) « La seule “exigence du mouvement” (…) n’en était pas une, puisqu’elle n’autorisait aucune sorte d’organisation, de dialogue. Elle était surtout entièrement négative et n’était que le refus de continuer à être gouvernés de cette manière. » Cette description des manifestations contre la nouvelle loi-travail française en 2016 faite par le Comité invisible semble très familière. (Comité ­invisivel, Motim e destituição agora, Sao Paulo, n-1, 2017).

(5) Souvenons-nous, par exemple, de cet épisode au cours duquel l’intellectuelle Marilena Chaul, soutien du PT, a déclaré dans une conversation avec la police militaire de Rio que les Black Blocs étaient d’inspiration fasciste. Voir : « Black blocs » agem com inspiração fascista, diz filosofa a PMs do Rio” (Fohla de São Paulo, août 2013, disponible sur: www1.fohla.uol.com.br/fsp/poder/126068-black-blocs-agem-com-inspiracao-fascista-diz-filosofa-a-pms-do-rio.shtml).

(6) En retraçant l’escalade répressive au cours de la longue période de séquelles qui a succédé au mois de juin à Rio de Janeiro, entre 2013 et 2014, le film Operações de Garantia da Lei e da Ordem (« opérations pour la loi et l’ordre », de ulia Murat, 2017) attire l’attention sur la continuité qui existe entre le discours de Dilma [Roussef (Parti des travailleurs), présidente du Brésil de 2011 à 2016, destituée en 2016] face aux manifestations et au discours d’inauguration de Temer [président (centriste) du Brésil de 2016 à 2018] : la défense de l’ordre.

(7) MPL : mouvement pour la gratuité des transports ; MBL : mouvement pour un Brésil libre.

(8) D’un côté, nous avons assisté à la scène au cours de laquelle Lula, tout en sachant que sa condamnation n’était qu’une manœuvre politique, a accepté d’aller en prison en réaffirmant sa confiance dans les normes démocratiques : « si je ne croyais pas dans la Justice, je n’aurais pas créé un parti politique, j’aurais proposé à ce pays de faire la révolution. » De l’autre, nous voyons que le sommet de campagne de Bolsonaro qui, tout en sachant que les élections étaient déjà gagnées, ne cessait de contester la légitimité des votes et d’affirmer que la victoire de leur opposant ne pouvait avoir lieu que grâce à la fraude. Eduardo Bolsonaro, fils du président élu, s’est même permis de se moquer de la Cour suprême en déclarant qu’il suffirait d’un « caporal et d’un soldat » pour mettre fin à ses activités.

(9) Expression courante dans les milieux militants qui désigne la stratégie prévue par le prétendu milieu « démocratique et populaire » depuis les années 1980. Comme avec une pince, la prise de pouvoir exigerait un double mouvement : par en-haut, l’occupation progressive des espaces institutionnels ; par le bas, une mobilisation de masse, dirigée par des organisations populaires, les mouvements sociaux et les syndicats.

(10) « Ce qui s’est exprimé pour la première fois dans les élections, » a récemment déclaré Paulo Arantes dans un entretien à l’hebdomadaire Brasil de Fato, « ne consistait pas uniquement à inventer ou à gérer des politiques publiques classiques, mais il s’agissait de prendre le pouvoir dans un mouvement de confrontation politique. » (Abriu-se a porteira da absolutaingovernabilidade no Brasil, diz Paulo Arantes, Brasil de Fato, 13 novembre 2018, disponible sur brasildefato.com.br/).

(11) Dans son analyse de la nomination récente du ministre des Affaires étrangères de l’administration ­Bolsonaro, Jan Cenek (dans Trump, o Occidente, o chan- celer, o ex-prefeito, o romance e a crise, décembre 2018 disponible sur : antiode.blogspot.com/ 2013/03/ albert-camus-por-jean-paul-sartre-camus.html ) en arrive aux mêmes conclusions : « Le programme de l’extrême-droite va au-delà du réformisme sourd et muet parce qu’il revendique ouvertement et défend ce que l’autre disait ne pas vouloir faire tout en continuant à le faire. Puisque le capitalisme est toujours là, la répression est inévitable à une différence près : l’extrême-droite défend la militarisation et la violence alors que le réformisme sourd muet tient des discours qui les condamnent et se proclame démocratique (mais ceux qui étaient dans la rue en juin 2013 savent bien ce que Haddad a fait cet automne-là).

(12) Emiliano Augusto, A paixão é um excelente tempero para ação, mas uma péssima lente para a analise («  La passion est excellente pour pimenter l’action, mais c’est un très mauvais accessoire d’analyse. » Facebook, octobre 2018 (disponible sur : facebook.com/emiliano.augusto /posts/10211083131468227).

(13) Carolina Catini et Renan Oliveira, Depois do fim (Passa Palavra, novembre 2018, disponible sur : passapalavra.info/2018/11/123386/).

(14) Par fascisme, on entend un phénomène qui n’est pas un simple synonyme d’autoritarisme exacerbé, contrairement à ce qu’en a fait la gauche.

(15) C’est l’expression qu’emploie Leda Paulani dans « Capitalismo financeiro, estado de emergência econômico e hegemonia às avessas » (dans Francisco de Oliveira, Ruy Braga et Cibele Rizek (orgs.). Hegemonia às avessas, São Paulo, Boitempo, 2010.

(16) Ce terme est devenu populaire à partir d’une page Facebook (disponible sur : facebook.com/vagasVTNC/)

(17) 2018, disponible sur : http://passapalavra.info/2018/11/123623/

(18) Discours de Silvia Viana pendant le séminaire « Alarme de Incêndio : cultura e politica na época das expectativas decrescentes » (5 mars 2016, disponible sur youtube.com/watch?v=IbOAN31ABHE>).

(19) Définition selon linguee.fr : « l’“escrache” est le nom donné dans les pays hispanophones à un certain type de manifestation publique où des activistes vont sur le lieu de travail ou de domicile de ceux qu’ils veulent dénoncer publiquement. » Bien que l’« escrache » ait pris naissance à gauche et se réfère aux luttes consécutives aux disparitions politiques en Argentine, ces dernières années, c’est dans le contexte des politiques identitaires qu’il a pris sa forme la plus aboutie. Pour un récit plus dynamique de ces actions, voir Dokonal, Sobre escrachos, extrema-esquerda e suas próprias novelas : o conto que pensei em escrever (Passa Palavra, juillet 2014, passapalavra.info/2014/07/98096/>).

(20) Voir A caça aos ‘falsos cotistas’ : austeridade, identitade e concorrência (Passa Palavra, août 2017, disponible sur : passapalavra.info/2017/08/114875).

(21) « Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu’il crée. – Comment la bourgeoi sie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en imposant la destruction massive de forces productives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens marchés.» Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste, Librio, p.34.

(22) Caio Martins et Leonardo Cordeiro, Revolta popular : o limite da tática (Passa Palavra, mai 2014, disponible sur /passapalavra.info/2014/05/95701/). La version anglaise, Popular Revolt and its limits, est disponible sur libcom.org/library/brazil-popular-revolt-its-limits).

(23) Il s’agit du commentaire d’un ouvrier qui enregistrait sur son smartphone les images de l’incendie des logements des travailleurs. Les conséquences de la construction de Jirau, l’insurrection ouvrière et le lien entre les centrales syndicales et le gouvernement pour réprimer le mouvement sont décrits dans le documentaire Jaci : sete pecados de uma obra amazônica (Caio Cavechini, 2015). Voir aussi les comptes rendus d’arrêts de travail, d’assassinats, de tortures et des prisons sur les sites de construction qu’a rassemblés au cours des années la Liga Operária, un syndicat d’influence marxiste de la région (ligaoperaria.org).

(24) La trajectoire de résistance suivie par les résidents de la colonie rurale de Milton Santos, que la « révision d’une réforme agraire » sous l’administration Dilma mettait en danger, a été abondamment couverte par Passa Palavra et peut être consulté sur : passapalavra.in fo/2013/01/70939/).

(25) Début août 2013, Passa Palavra a raconté un « printemps réduit au silence » : dans la seule région de Grajaú, « environ vingt terrains ont été spontanément occupés par des familles qui ne peuvent plus payer leur loyer (…). Il est pour le moins curieux que, suite à l’agitation politique que nous nommons “événements de juin”, un processus de lutte directe a été élaboré par les plus pauvres de la mégapole et que même les organes de presse de la gauche ne lui ont pas accordé l’attention qu’il mérite. (Ocupações do Grajaú protestam pro moradia no centro de São Paulo, Passa Palavra, août 2013, disponible sur passapalavra.info/2013/08/82681).

(26) Le « Bilan social » annuel du Dieese (département intersyndical de statistiques et études socio-économiques), publié sur dieese.org.br, fait état d’un total de 2 050 grèves enregistrées au Brésil au cours de l’année 2013, passant à 2 093 en 2015 (jusqu’à présent, aucun rapport sur les grèves de 2014-2015 n’a été publié). Mais, comme l’a fait remarquer Leo Vinicius, l’analyse de cette période devrait tenir compte des « grèves et actions sur les lieux de travail hors des structures syndicales, qui ne sont pas inclues dans ces statistiques. Il est probable que de nombreuses actions autonomes de travailleurs syndiqués aient eu lieu sans que nous en soyons informés ». (Bem além do mito « Junho de 2013 », Passa Palavra, juillet 2018, disponible sur : passapalavra.info /2018/07/121756/>).

(27) Pour une description de ce scénario, voir Estado e movimentos sociais (Passa Palavra, février 2012, disponible sur : passapalavra.info/2012/02/52448/>).

(28) Le cas de GEO-PR (« système géoréférencé de surveillance et de soutien des décisions de la présidence ») est emblématique. Créé par l’administration Lula en 2005 sous prétexte de protéger les communautés quilombola [communautés créées dès le XVIIe siècle par des esclaves en fuite, mais aussi des Indiens et des Blancs (déserteurs ou paysans sans terre)], les terres indigènes et les colonies rurales. « Abreuvé pendant plus de dix ans de données sur les mouvements sociaux, telles les “manifestations”, les“grèves, les “mobilisations”, les “problèmes de financement”, “les questions indigènes”, les “actions des ONG ” et les “quilombolas”, il a donné naissance à un “puissant outil de surveillance des mouvements sociaux”, le plus important à ce jour » (Lucas Figueiredo, O grande irmão : Abin tem megabanco de dados sobre movimentos sociais, The Intercept, décembre 2016 (the intercept.com).

(29) Voir Revolta popular: o limite da tática (article cit. note 22)

(30) Pablo Polese, A esquerda mal educada, juillet 2016, disponible sur :passapalavra.info/2016/07/108872

(31) Sur les répercussions des blocages des chauffeurs routiers sur les travailleurs sur applications, les livreursà motocyclette, les chauffeurs de bus scolaires et d’autres catégories urbaines, voir Gabriel Silva A greve dos caminhoneiros e a constante pasmaceira da extrema esquerda (Passa Palavra, mai 2018, disponible sur : passapalavra.info/2018/05/119926).

(32) « Michel [Temer] forme un gouvernement d’union nationale, promeut un grand accord, protège Lula, protège tout le monde. Le calme revient dans le pays, personne ne peut plus supporter ça », dit Sérgio Machado, ancien président de Transpetro, au cours d’une conversation, célèbre au Brésil, avec Romero Jucá, ministre de la Planification du gouvernement Dilma, juste avant le vote qui décida de la destitution de Dilma (ce dialogue a été enregistré et a fuité dans la presse en mai 2016, la transcription est disponible sur  : 1.folha.uol.com.br/poder/ 2016/05/17740187-em-dialogos-gravados-juca-fala-em-pacto-para-deter-avanco-da-lava-jato.shtml)

[33] Um outro João, Breve comentário sobre as frentes democráticas e antifascistas contra Bolsonaro (Passa Palavra, dez., 2018).

 

Lutter ? Pour ou contre quoi ? Pour ou contre qui ?

Dans tout débat, il faut avant tout considérer ce qui est inévitablement présent et règle l’ensemble des relations que toute lutte implique, tant dans des attitudes individuelles que dans des unités collectives, celles dans lesquelles on est impliqué ou celles que l’on a créées. Cette omniprésence est celle du régime ­capitaliste, un mode de production des biens nécessaires ou pas à la survie de l’espèce humaine. Tant que ce système existe sur le plan mondial, il est présent et ne peut être abstrait, quelles que soient les intentions et les volontés agissantes. Dans toutes les réalisations quelconques cherchant à échapper à cette présence contrainte, il est toujours là en embuscade, détruisant, par la violence ou toute forme ­d’intégration, ces tentatives diversifiées tant par leur forme, leur but limité, leur ­localisation et leur dimension. Tout ce qui se crée dans un monde capitaliste reste finalement soumis à cette emprise.

Mais, dans la période récente, un phénomène englobé sous le terme « réchauffement climatique », dont certains avaient souligné les prémisses dans un isolement total, est venu se superposer à cette emprise du capitalisme. Dans une sorte de revanche de la ­Nature contre l’exploitation du vivant comme de toute matière, les conséquences de cette explicitation ont créé une situation qui ­s’impose au capitalisme lui-même et que, par son fonctionnement même, il est incapable de modifier voire simplement d’endiguer. D’une manière ou d’une autre, tout ce qui vit sur la Terre, y compris le capitalisme, sera contraint de s’adapter ou de disparaître. C’est le grand enjeu de la période présente et si on voit surgir d’innombrables pronostics, en fait personne ne peut dire ce qu’il en sera, même dans une période proche. Et ce ne sont pas les innombrables luttes anciennes ou nouvelles qui permettent d’apporter une réponse quelconque à ce qui touche l’humanité tout entière.

C’est un truisme d’écrire comme le font aujourd’hui les médias que « le monde est en feu ». Parce que, depuis que le capitalisme s’est installé, le monde a toujours été en feu, d’une manière ou d’une autre, depuis les résistances individuelles à la domination ou l’intrusion du capital jusqu’aux conflits armés à l’échelle mondiale, entre grandes unités économiques souvent centrées sur un État plus puissant voulant étendre ou conserver sa domination avant tout économique, même si elle passe par une domination armée. Mais on pourrait dire que la nature du « feu » a changé, passant d’une relative simplicité ­d’affrontements directs à une complexité d’affrontements de toute nature. De tout temps, la distinction s’est imposée entre luttes sociales et luttes politiques, mais la frontière entre les deux catégories était particulièrement poreuse avec des interférences cachées ou ouvertes. Jusqu’à récemment, la lutte ­sociale concernait uniquement la domination du capital dans l’exploitation de la force de travail (l’élément central du mode de production capitaliste). Elle allait des attitudes individuelles de résistance (vol de matériel et de temps, sabotage, absentéisme, turnover), qui pouvaient tout autant être collectives, à toutes les formes de grève, une grève générale dans un secteur clé d’un État se transformant inévitablement en lutte politique. Mais le grand rêve du xixe siècle d’une internationale ,unissant dans une même action les prolétaires du monde entier et conduisant à la fin du mode de production capitaliste, a vécu. Ces formes de luttes directes contre la domination du capital sur les lieux de production et leur extension éventuelle existent toujours, mais elles ne semblent plus avoir pour les protagonistes le même impact et surtout ne portent plus l’espoir d’une sortie du mode de production capitaliste. Pour partie, cela est dû au fait que l’organisation présente de la production à l’échelle mondiale rend difficile et inefficace toute action collective globale, même à l’échelle d’un État. Ce qui conduit à considérer ce que représente, à l’échelle mondiale, par-delà ces formes classiques de lutte, la totalité de ces réactions de toutes sortes – sociales et politiques à la fois – « contre », quel qu’en soit le caractère (individuel ou collectif quelconque) , la forme (pacifique ou violente), le tempo (un seul événement ou une récurrence dans le temps), le mode d’organisation (structuré hiérarchiquement ou refusant toute représentation), l’objet (une cellule administrative et/ou territoriale jusqu’à l’univers tout entier), le but (depuis un point précis jusqu’à un thème global limité ou universel, y compris la fin du mode de production capitaliste).

Si l’on devait classer ­l’ensemble des réactions ­diverses « contre », on pourrait d’abord les diviser en deux catégories selon leur finalité affichée, entre celles tournées vers un futur et celles tournées vers un passé. Les réactions tournées vers le passé, contre les pouvoirs politiques en place et ses conséquences économiques et sociales, visent à contester ce qu’est le capitalisme aujourd’hui au nom d’un passé qui aurait comporté plus de justice sociale, mais surtout le pouvoir de certaines couches sociales, un mode de vie traditionnel et des « valeurs » mises en pièces par la mondialisation, chaque cadre national et tout ce qui est effectivement ­balayé par une internationalisation et une uniformisation des modes de vie.

Elles peuvent se référer à deux sortes d’actions. Soit dans un cadre légal en profitant du mécontentement social pour prendre les rênes du pouvoir national et assumer des ­mesures qui les font entrer en conflit avec les instances internationales. Soit par des guerres ouvertes restant dans un cadre national ou régional, visant à maintenir les intérêts économiques et/ou stratégiques de telles ou telle puissance, ce qui entraîne, comme en Syrie, en Irak, en Afghanistan, en Libye… d’inextricables situations conflictuelles. Soit des guérillas locales ou régionales comme on peut en voir un peu partout dans le monde. Soit dans des mouvements internationalistes comme Daesh dont les pays capitalistes dominants ont du mal à se dépêtrer. Entre le Rassemblement national de Le Pen et Daesh, ce retour aux « valeurs » du passé leur donne un pôle commun de contestation, non pas du capitalisme mais d’une forme de gestion du système, bien qu’ils apparaissent comme des frères ennemis.

Les réactions vers un futur sont celles qui agissent d’une manière ou d’une autre pour modifier le présent vers une autre orientation dans la dynamique sociale globale.

D’un côté par des manifestations diverses, pacifiques ou violentes visant à contraindre les pouvoirs politiques et/ou économiques à modifier leur orientation et leur pratique. On reste ici dans la sphère politique. On peut classer sous ce titre des manifestations très diverses. Certaines, tout en restant plus ou moins catégorielles, ont pris un caractère ­international (elles se sont superposées à des mouvements internationaux existant comme la Journée internationale de la femme, le mouvement « me too ») comme celles des jeunes autour de la lycéenne suédoise Greta Thunberg, ou celles de « Extinction Rébellion ». La plupart de ces oppositions politiques restent dans le cadre national mais, en dehors de leur orientation politique, il est difficile de leur trouver un commun dénominateur. Elles peuvent être orientées vers une contestation globale poussée par un délabrement économique accompagné de corruption des élites dirigeants, comme en Algérie, en Egypte, en Irak… Cela peut être plus complexe comme à Hongkong ou en Bolivie. ­Pacifiques à leur début, elles peuvent devenir violentes par l’effet de la répression, les exemples ne manquent pas. Ce qui complique leur interprétation est que ces mouvements peuvent se diriger contre une dictature, le plus souvent militaire comme au Soudan du Sud, en Algérie ou en Égypte, ou contre des régimes démocratiques comme en Corée du Sud ou dans certains pays d’Europe, y compris la France des « Gilets jaunes ». Le ­caractère politique de l’ensemble de ces mouvements (la revendication d’un changement de gouvernement ou simplement d’une orientation politique) masque souvent le fait que ce n’est que la forme que prend le mécontentement général sur les conditions de vie d’une majorité de la population. Mais il est rare, sauf dans des expressions très limitées, de trouver dans toutes ces revendications politiques une mise en cause du mode de production capitaliste, pourtant responsable à la base des conséquences de son activité présente, tant dans les conditions de vie de tout un chacun que dans les phénomènes globaux comme le réchauffement climatique et les autres formes de destruction de l’environnement.

D’un autre côté, dans le monde entier on peut voir des tentatives, tout autant orientées vers le futur, de « vivre différemment » soit par des attitude de vie individuelles, soit par des orientations ponctuelles de production hors des sentiers battus du capital, soit par des collectivités tentant d’organiser d’autres formes de production et de vie. Si l’ensemble représente indéniablement une généralisation mondiale, il est bien difficile d’en chiffrer l’importance, en regard du poids des multinationales dominant le monde autour du mode de production capitaliste, et en regard du fait que ces cellules qui se veulent hors du système lui sont en fait indirectement soumises. Tant que ce système domine il peut tout autant les intégrer que les combattre.

Il est pourtant un mouvement tourné vers le futur mais que l’on oublie dans ce débat sur les luttes mondiales, et qui est une véritable guerre qui fait plus de morts que les guerres ouvertes. Nous avons déjà abordé ce problème des « migrations » (1). Le titre devrait être élargi car les migrations se font aujourd’hui tous azimuts et pas seulement Sud-Nord bien que ces dernières prennent plus de place dans notre actualité. Les barrières pour tenter – vainement d’ailleurs – d’endiguer ces vagues renaissantes qui, comme la mer, viennent constamment se briser sur elles, ont proliféré depuis 2014. Si on met en rapport ces protections médiévales des pays plus riches avec les protections internes de ces pays riches où les classes dominantes ­s’enferment souvent dans des sortes de forteresses intérieures, on peut y voir que la classe capitaliste dominante se voit assiégée par une vague sociale prenant différentes formes. Plus que tous les autres mouvements futuristes ou passéistes, cette guerre sociale rémanente est la véritable menace contre le mode de production capitaliste.

Mais derrière l’ensemble de ces conflits qui ne sont pas dirigés directement contre le mode de production capitaliste se profile un danger pour le capital lui-même et toute la vie sur la Terre, y compris, bien sûr, l’espèce humaine. L’irrépressible dérèglement climatique – auquel le capital, incapable de le contrôler, est contraint de s’adapter de même que l’humanité – fait que tous les autres problèmes en sont entièrement dépendants et/ou exacerbés (par exemple, accentuation des ­migrations). Ce qui explique que les seuls balbutiements d’une internationalisation de résistance au système viennent de ces luttes contre le réchauffement climatique.

H. S.

(1) « Les parias à l’assaut de la forteresse Nord », Échanges nos 148 et 149 (2014).

« Etcétera » (Barcelone) : 1976-2019, un itinéraire collectif

Comme nous l’indiquions dans notre précédente édition, les camarades du groupe ­Etcétera de Barcelone ont décidé d’arrêter la publication de leur revue. Le n° 59 et dernier est constitué du texte suivant retraçant cette aventure lancée en 1976 et du catalogue des publications, revue et livres

Nous vo­us ­remettons la livraison 59 qui correspond au dernier numéro de la publication périodique en papier Etcétera, correspondance de la guerre sociale, que nous avons débutée en 1983. Il est difficile de parler de ce qui se termine, des dernières choses, elles ne finissent jamais, elles commencent toujours.

Voir la géniale affirmation de Kracauer intitulant son dernier livre (inachevé à sa mort en 1966) L’Histoire des avant-dernières choses (1).

Nous poursuivrons cependant notre itinéraire en misant de nouveau pour une société sans capital et sans État, mais dorénavant sans le bulletin qui faisait état de nos discussions. Nous continuons sur la même page web [https://sindominio.net/etcetera] de critiquer la logique de ce monde, de parler de la nôtre ancrée dans le don, la gratuité, l’aide mutuelle…

Nous continuons aussi de faire connaître ces textes qui nous semblent importants pour comprendre la société dans laquelle nous habitons ou mieux dit « qui nous habite » en continuant la collection de livres que nous avons déjà édité. Voilà, voyons-nous et parlons-en après l’été.

Etcétera, juin 2019

Depuis les lointaines années 60 du siècle dernier, notre collectif a voulu être, et a été, un lieu de rencontre par où de nombreux compagnons de route sont passés. Certains nous ont laissé, d’autres ont suivi différents parcours bien que leurs empreintes soient restées présentes dans notre devenir et d’autres encore continuent dans cet espace à s’interroger et à dénoncer les structures de pouvoir capitaliste. À un moment donné, dans la seconde partie de 1983, on a envisagé d’élaborer ce bulletin pour disposer d’un instrument de communication avec des compagnons proches de nous ou d’autres horizons avec lesquels nous partagions et avec lesquels nous partageons les mêmes préoccupations concernant les relations de domination capitaliste, et ainsi commencer une « correspondance de la guerre sociale ».

Notre parcours a été long, notre réflexion a eu la volonté d’être rigoureuse et partagée sans avoir été exhaustive car, en effet, nous sommes conscients que certains thèmes importants sont restés à quai. Nos réflexions et interrogations, sans dépendre de l’actualité passagère, source de pertinence des média qui marquent l’agenda, ne pouvaient toutefois se soustraire aux « guerres » qui nous environnaient, certaines belliqueuses, et d’autres, sociales.

Aujourd’hui nous mettons une parenthèse, rien de définitif, car nous désirons suivre notre réflexion, nos critiques et notre communication avec tous ceux qui partagent nos questionnements et nos inquiétudes de lutte pour une relation sociale distincte de celle du Capital. Parenthèse concernant la publication périodique de papier du bulletin : il est difficile de maintenir fraîcheur et enthousiasme après tant d’années sans tomber dans la routine, les clichés qui donnent l’impression qu’ils servent pour tout. C’est pour cette raison, alors que le bulletin courait le danger de devenir pour nous une habitude, une obligation, que nous voulons « larguer les amarres » et chercher une nouvelle forme de faire. Le devenir de notre vie au jour le jour et la recherche permanente d’autres manières d’agir à la marge de cette société mercantile marqueront les jalons vers une autre manière d’être et d’exister dans l’instant.

De grands changements ont eu lieu depuis que nous avons commencé à nous rencontrer et nous avons vu comment nos vies, lors de périodes distinctes (le franquisme suivi du pacte de transition et de la « normalisation démocratique »), ont finalement débouché sur un ordre social opposé à nos désirs et intérêts ; sur un monde qui, vu globalement, nous semble tout aussi cruel que celui qui nous avait fait réagir alors (violence, exploitation, guerres, migrations, misères…) ; un monde qui pour l’essentiel continue d’être défini comme capitaliste du fait de son mode de production de valeur qui reste le même. Il faut donc continuer de dénoncer ce qui se passe, les causes du mal-être humain provoqué par les actions prédatrices du capital dans son effort à être le seul ordre à organiser monde. Il faut continuer à nous coordonner avec d’autres personnes, d’autres groupes afin de faire connaître les luttes de résistance qui ont lieu, tâche à laquelle nous nous sommes consacrés à travers notre correspondance de la guerre sociale.

Notes sur le parcours

Dans les premières années de notre trajectoire commençaient à s’infiltrer en ­Espagne les nouveaux courants venus ­d’Europe et d’Amérique du Nord. À Barcelone, du fait de sa proximité, ils venaient de France. Ils étaient chargés de critiques envers la politique et le modèle social et de désirs de liberté individuelle. À ce moment-là, pour la majorité de notre génération, le problème majeur était de nous débarrasser de la dictature franquiste qui continuait sa répression sur n’importe quelle revendication ouvrière ou civile en torturant ou tuant tout opposant.

Nous sommes des enfants grandis dans l’après-guerre. Autrement dit, nous sommes les produits d’une école et d’une ambiance sociale polarisées pour faire de nous des travailleurs dociles au service du système productif précaire du pays. On nous maintenait dans l’ignorance de l’anéantissement que la défaite de la classe ouvrière et des fractions progressistes représenta durant la guerre civile que nos parents avaient vécue. Tout était occulté par la pauvre et mauvaise éducation que dispensaient les collèges religieux ou « nationaux catholiques » et par la génération précédente rendue muette de peur par la ­répression de l’État et ainsi incapable de se révéler face aux injustices subies.

Toutefois, dans les années 1960, les luttes ouvrières et de protestation prirent de l’importance sur les différents fronts de la guerre sociale (centres de travail, enseignement universitaire, etc.) à un tel degré qu’elles ne pouvaient plus être occultées, ouvrant une brèche qui nous permis de respirer. Les grandes grèves (les mineurs dans les Asturies en 1962, les sidérurgistes en 1966, par exemple) et d’autres affrontements dans d’importants centres de travail commençaient déjà à promouvoir le développement d’organisations syndicales et de partis politiques impulsés par des groupes de militants clandestins.

Nous autres, participants du collectif, avons accumulé les expériences dans les luttes qui touchaient les centres de formation, ceux de travail ou les nouveaux quartiers ­ouvriers. Cette pratique nous mena jusqu’à une forme de lutte autonome d’assemblées, contraire aux structures verticales dirigées par des avant-gardes qui tentaient de ­s’imposer partout. La lutte des dockers et la revue La Estiba, modèle d’expression populaire, en sont un exemple. Critiques du syndicalisme et de la démocratie que nous voyions venir, nous promouvions une lutte anticapitaliste qui dépassait l’anti-franquisme. Ce positionnement idéologique, remettant en question radicalement le modèle social, était pour la rupture. C’était dans ces années illusoires où on pouvait encore penser à la possibilité d’un changement social radical.

Nous avons toujours évité d’être étiquetés (de marxistes ou d’anarchistes…) ce qui peut apparaître dans nos textes édités à l’époque. Nous nous sentions bien derrière la définition de « critiques du mode de vie capitaliste pour son dépassement dans un sens communiste et libertaire, pour une société sans Capital et sans État. Pour un monde sans argent ».

Nous collaborions à révéler ce que dissimulaient les mensonges diffusés par les « media » contrôlées, facilitant ainsi la mise au jour tant de la pensée critique occultée comme des textes élaborés à partir de la lutte sociale du moment sur les différents fronts dans les entreprises (les conflits étaient innombrables à la fin du franquisme), dans les institutions d’enseignement et de santé ; des luttes dénonçant la situation au sein des quartiers ouvriers récents avec une urbanisation restreinte, etc.

Entre 1976 et 1978 nous avons publié six numéros du bulletin Quienes no tienen derecho a la palabra la toman ya (Ceux qui n’ont pas droit à la parole la prenne maintenant), tirée à 10 000 exemplaires, dans lesquels nous traitions des différentes répressions dans la vie quotidienne (discrimination des femmes, des enfants, des gitans, des émigrés, des fous…) même si le contenu dénonçait principalement la situation des prisonniers dans les prisons franquistes et se faisait l’écho de la lutte menée par la Copel (Coordination des prisonniers en lutte). Nous avons de même participé aux comités de soutien à la Copel sans oublier de dénoncer le traitement réservé aux internés dans les institutions psychiatriques.

L’imbrication entre prison et société, la prison comme révélateur de la vérité de la société, était le point de confluence du collectif dans le bulletin dont ils étaient auteurs et éditeurs comme dans les discussions. À partir de la vie quotidienne dans la prison et en dehors d’elle se dévoilait le monde carcéral, la réalité derrière la loi et la justice, son caractère de classe et sa fausseté, montrant sa véritable utilité. Le caractère de classe du code pénal et de toute son institution ­apparaissait clairement et on ne critiquait pas seulement les injustices de la justice mais la justice elle-même. On en tirait les aspects carcéraux de la société : réglementation, surveillance et contrôle à l’école, à l’usine, dans la famille, en internement, etc. La critique de la prison et du système carcéral était ­radicale : nous étions pour l’abolition, pour la fin de toutes les prisons. Nous proclamions que la prison était la source du délit et elle-même le délit majeur en cherchant à comprendre le délit à partir de la société, autoritaire et hiérarchisée, capitaliste.

À mesure que passaient les années de la transition, nous étions poussés à faire la critique des différents pactes qui se succédaient pour camoufler les situations de conflit pendant que se produisaient la reconversion industrielle et la modernisation du Capital…Une période (transition vers la modernité et transaction démocratique, comme nous la ­définissions dans le n° 25 d’Etcétera) de ­réponse de l’État et du Capital à l’extension des luttes qui, du fait de leur caractère ­assembléiste et autonome, ne purent jouer un rôle jusqu’aux pactes imposés de la Moncloa de 1977, pas plus pour l’échec de la tentative de coup d’état en 1981 sur lequel nous avons sorti un tract la nuit même, titrant « Le coup a triomphé », ni pour l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste.

Durant cette époque nous lisions et ­divulguions des textes d’auteurs qui nous ­aidèrent à connaître la pensée critique et à l’interpréter de manière différente de celle qui dominait dans notre entourage, mais aussi à observer les faits historiques d’un autre angle et ainsi à analyser notre monde par des analyses faites depuis une critique indépendante et non instrumentalisée.

En lisant Rubel nous apprîmes à lire Marx, le Marx critique du marxisme : « Si je suis sûr d’une chose c’est que je ne suis pas marxiste », confia-t-il à sa fille Laura. Le Marx critique du capital et de l’État : « L’existence de l’État et de l’esclavage sont inséparables » écrivait-il dans Vorwärts (2), idée qu’il reprit après la Commune de Paris. De Marx, nous avons compris ce qu’est le capital, cette relation sociale dont nous sommes constitués, ce mode de production de marchandises, de valeur d’échange et de production de valeur.

Avec Dézamy, Hess, Bremond, Feuerbach, Proudhon, Bakounine… nous avons pensé la révolution communiste. Stirner, avec L’Unique et sa propriété, nous a permis de discuter à partir de la subjectivité radicale, le déterminisme des conditions économiques et, dans la réplique adressée par Marx avec L’Idéologie allemande, nous vîmes ce qu’il y avait de faux à proposer de changer le monde en modifiant uniquement la conscience qui l’appréhende, cette vieille illusion qui veut que changer les conditions d’existence ne dépend que de la volonté des hommes.

Korsch, Mattick, Brendel, Gorter, Pannekoek, Rosa Luxembourg… nous firent connaître le parcours, pratique et théorique, d’un prolétariat qui s’organise pour lui-même. Connaissance qui nous permit d’entrer dans l’autre histoire du mouvement ouvrier. Mouvement qui débouche sur une expérience autonome et autogérée avec les Soviets en Russie en 1904 et 1917, les conseils dans l’Allemagne de 1919 et les collectivisations en Espagne en 1936.

Dans le Discours de La Boétie, nous avons compris la servitude volontaire ou, plus exactement, le conflit entre le désir de liberté et le désir de servitude.

Ciliga nous apprit la nature de l’URSS comme capitalisme d’État en dehors de sa mystification soutenue par l’« intelligentsia » européenne à qui il a fallu attendre l’entrée des tanks en Hongrie en 1956 pour délaisser ce mythe.

Nous nous sommes familiarisés à la Technique, au phénomène technique, en lisant Mumford, Ellul, Anders. Comme Marx a compris à la source le capital et la nouvelle relation sociale qui s’imposait, analyse qui reste certaine, celle de ces trois analystes de la Technique est aussi valide après plus de soixante-dix ans : la Technique est régie sur le principe de l’efficacité maximale ; c’est une conception du monde ; l’ouvrier devient un engrenage de la machine ; la Technique devient autonome. Ambivalence, tout dépend de son utilisation ou tout est inscrit dans son essence ?

Bien que prétendant à une analyse interdisciplinaire, nous donnions une préférence à la lecture économique que nous modérions par les textes de Nietzsche, Freud et ses déviants : le communiste Reich, le libertaire Gross et par les analyses sur d’autres sociétés sans État dans Sahlins et Clastres.

Plus récents, Vaneigem, Lefebvre, Foucault, Debord, Illich, Garcia Calvo, nous ont aidé dans cette connaissance de la société. Nous les avons lus avec un intérêt critique regroupant ce que nous considérions comme intéressant.

Nous prîmes le nom de Collectif Etcétera en 1976 dans l’intention de faire connaître une série de matériaux que nous considérions intéressant pour critiquer le mode de vie capitaliste. Ainsi nous avons édité des livres dans les collections :

« Critique de la politique » : Gloses critiques marginales pour l’article « Le roi de Prusse et la réforme sociale ». Par un prussien, de Karl Marx ; Un monde sans argent : le Communisme (1) et (2), texte de Les Amis de 4 millions de jeunes travailleurs ; L’Illusion démocratique, de Amadeo Bordiga ; L’État vu par Karl Marx, de Maximilien Rubel et Louis ­Janover ; Discours sur la servitude volontaire, de La Boétie ; Notes sur l’autonomie ouvrière, de différents auteurs ; La Communauté, de Raoul Bremond ; Le Code de la communauté (1) et (2) de Théodore Dézamy ;

– « Histoire Critique » : Fac-similé du journal « El amigo del pueblo » (l’ami du peuple) et divers tracts et textes des « Amigos de Durruti » ; de la revue Bilan : Textes sur la révolution espagnole, 1936-1938 ;

– « Critique de la vie quotidienne » : Sobre la delincuencia, que nous avons signé Colectivo Margen.

Comme nous l’avons déjà dit, en 1983 nous avons édité le numéro 0 de la revue ­Etcétera, correspondencia de la guerra social, en continuité d’une correspondance avec des amis et des collectifs (Échanges et mouvement, La Guerre sociale, Collegamenti, Fifth Estate, entre autres…) dont la finalité était d’échanger l’information sur les luttes et sur la pensée critique qui n’étaient pas diffusés par d’autres moyens. À cette époque de « normalisation démocratique », les médias arrêtèrent de se faire l’écho des conflits ­sociaux qui continuaient de se produire, principalement de ceux qui ne s’ajustaient pas au jeu de négociation des grands syndicats. Ainsi, sans laisser l’édition de livres et de bulletins, nous avons entrepris d’approfondir la connaissance de notre réalité sociale, des changements du mode de production capitaliste, et des luttes autonomes et anticapitalistes provoquant un échange d’information et de réflexion sur les avatars de la lutte de classe.

L’analyse de conjoncture des événements qui pouvaient principalement nous intéresser (Espagne des années 1980, changement politique et reconversion industriel, la Transition, Portugal, Angleterre, Tiananmen, Russie et les pays de l’Est, la crise et le Golfe, les Balkans, Algérie, Mexique), parallèlement à nos discussions sur les questions plus théoriques, nous ont aidé à la compréhension de la situation et à ses possibilités de dépassement (la technique, la culture, le syndicalisme, les médias, le fordisme, la critique du travail et de l’argent, l’immigration, l’urbanisme, la médecine, la religion, le genre, l’approche de l’histoire, la crise…). Des ­réflexions qui avaient pour objectif d’en ­savoir plus sur les processus révolutionnaires et contre-révolutionnaires sur lesquels on avait des informations et qui nous permettaient de critiquer : les idéologies comme credo de la pensée, la démocratie comme une forme de l’État ­dominateur, le nationalisme qui convertit la différence en mythe. Autrement dit, nous effectuions une critique de la politique.

Nous nous sommes intéressés spécialement aux changements produits dans l’organisation sociale : le système productif et le système d’exploitation (l’organisation du travail, la reconversion industrielle, le chômage, la précarité du travail), l’extension du marché capitaliste, la consommation, l’assistance, la vie dans les villes. Nous avons fait la critique de la culture et nous avons aussi abordé ­l’inégalité selon le genre, la médecine, la ­religion. Sur certaines de ces questions, nous avons organisé de larges rencontres avec d’autres amis, ainsi sur la critique de la politique, l’utopie, la technique, la critique du ­travail, la transition.

Tout cela a donné forme aux 58 numéros que nous avons publiés. Une tâche principalement ciblée sur la diffusion de nos ­réflexions, la révélation d’informations qui nous venaient de sources amies et cherchant à se faire l’écho de publications apparentées en privilégiant toujours le travail et la ­réflexion collective pour ensuite présenter des textes signés collectivement. Cette signature pour continuer d’éviter le leadership et les personnalismes. Une façon de faire qui nous a obligé à nous écouter pour comprendre et chercher le consensus devant les différents points de vue, et ainsi respecter les différents niveaux de compromis avec le groupe, dans l’inévitable et spontanée distribution des tâches inhérentes aux éditions artisanales. Un artisanat intentionnel pour éviter la faillite économique dont ont souffert tant de groupes. Cette activité s’est développée tout au long des années autour d’un groupe d’amis, bien loin du militantisme qui est de faire les choses pour les faire, de les faire au nom d’autres ou en représentant à d’autres. En bref, loin de faire de la politique mais avec un engagement qui impliquait une transformation sociale.

En parallèle, à partir de 1997, en plus de la revue nous avons cherché à faire connaître des textes peu ou pas du tout connus d’auteurs que nous avons considérés comme intéressant. En format livre, dans la collection « con.otros », nous avons édité : les Amis de Durruti, Stig Dagerman, Fredy Perlman, Guy Debord, Marta/Marcos, Wilhelm Reich, ­Augustin Souchy, Ricardo Mella, Émile ­Armand, A. Berkman, S. Petrichenko, ­Simone Weil, Lewis Mumford, Eric Mühsam, un texte contre la célébration des Olympiades à Barcelone et le texte « Carcel Modelo : 100 anos bastan » (La prison Modelo : 100 ans ça suffit).

Nous avons aussi impulsé la publication des livres : La Barcelona rebelde (la Barcelone rebelle), Guia de una Ciudad silenciada (Guide d’une ville mise sous silence) en 2003 et Dias rebeldes (jours de rébellions), Cronicas de insumision (Chroniques d’insoumission) en 2009, ces deux derniers élaborés avec des textes venant d’amis internes et externes du collectif.

Mais, sans aucun doute, ce qui est le plus appréciable dans cette tâche de divulgation, ce sont les 87 textes de la collection ­ « Minima » que nous continuons d’éditer.

Les changements qui ont eu lieu

Les changements subis dans notre mode de vie et l’analyse que nous avons menée sur les transformations impulsées par le système capitaliste et par la technique ont aussi ­modifié irrémédiablement notre point de vue sur quelques questions. Cela peut se voir à travers les réflexions publiées tout au long des années. Beaucoup des certitudes sur lesquelles nous nous basions dans les années 1960 ont été fragilisées face aux évidences de certains faits historiques qui nous ont bousculé de façon inespérée (comme la fin du centralisme ouvrier, par exemple), donnant lieu à des interrogations et des doutes sur le présent et l’avenir. Des doutes dont nous nous sommes servis pour continuer à creuser afin de rompre avec la ­sécurité de la pensée fermée, avec ce qui était su : ce qui déconnecte des nouvelles formes de résistances et de lutte et des autres formes d’action. Des doutes qui servent à la pratique de la critique radicale et qui évitent le­­ radicalisme.

Nous avons aussi adopté, néanmoins, quelques certitudes qui nous ont servies et qui nous servent encore. Par exemple, sur la guerre sociale (lutte de classes), thème vertébral de notre revue ; nous continuons de penser que le conflit d’intérêts s’exprime et continue de s’exprimer dans une guerre ­sociale permanente entre les tenants du pouvoir (le Capital) et les spoliés et exploités et que c’est entre les différentes classes que le Capital se recrée. Nous n’oublions pas que le capitalisme est un système qui promeut la constante et quotidienne séparation entre les personnes de classes différentes développant ainsi une société divisée qui ne peut lui faire front.

Nous parlons d’une guerre sociale qui ­devient visible face à une résistance qui prend des formes variées : grèves, sabotages, communautés en lutte pour la défense de leur ­environnement, occupations, mouvements urbains, la défense de la qualité de vie, etc. Des luttes qui freinent sans paralyser les plans ­d’expansion du capital et sa reproduction.

Le fait que dans nos sociétés les plus proches (occidentalisées) les travailleurs aient perdu le pouvoir qui leur donnait une place stratégique dans le cœur du système productif et que ce soit étendu le conformisme qui ­génère l’auto-emploi et les allocations ou ­encore que le travail de fonctionnaire ait augmenté exponentiellement dans les multiples départements de la bureaucratie d’État (centrale, d’autonomie, régionale, municipale, législative, syndicale, des partis et des fondations…), tout cela ne doit pas nous faire oublier que l’exploitation et l’expulsion s’étendent au niveau mondial et qu’en même temps sont apparus de nouveaux cycles de lutte dans les pays d’industrialisation récente tout comme de massives opérations de ­dépossession.

La guerre sociale, comprise comme lutte de classe, est inhérente au capitalisme alors qu’à l’heure actuelle la prédominance du ­modèle néolibéral fait penser que la résistance est impossible.

La politique s’est convertie en spectacle accessoire d’accompagnement au phénomène principal qu’est l’économie. L’économique a colonisé la majorité des sphères et des ­facettes de la vie sociale où chaque action se convertit en conduite mercantile ; c’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle. Alors que nous avions cru que l’État avait tendance à s’étendre, nous avons pu contempler comment lors des dernières décennies du siècle passé et celles de celui-ci, les fonctions de l’État ont été chaque fois plus contrôlées et restreintes par les propres pouvoirs économiques et on assiste maintenant à ce qu’il est et a toujours été réellement : l’État du Capital. Cependant, et bien que les actuels hommes politiques aient la mission d’assurer son rétrécissement, l’État doit se maintenir à tout prix comme appendice au service du pouvoir économique. En effet, sa disparition signifierait la fin du Marché capitaliste. À observer l’État et sa fonction, nous ne pouvons pas oublier le fait que les militaires et leurs forces armées ont une significative prépondérance – l’armée et la guerre constituent une part très importante de la trame économico-politique – tant pour leur étroite relation avec les pouvoirs économiques que pour leur action dans les mécanismes de contrôle et de répression sociale, parties décisives du système capitaliste.

Quant à la nécessité actuelle de faire la critique de la politique, nous sommes convaincus en voyant le pouvoir croissant de propagande des médias qu’il est absolument obligatoire de continuer de démonter les mensonges qui soutiennent la structure du pouvoir de l’État du Capital. L’ordre capitaliste, comme toute forme de pouvoir, se maintient à travers sa rhétorique narrative de ce qui est le meilleur pour l’intérêt commun, que ce meilleur est inévitable et nécessaire. En ­dehors de lui, la barbarie règnerait. La principale tâche de la critique est donc d’insister sur le caractère historique de la société qui répond à un ordre politique conjoncturel qui n’est pas naturel. Ceci la rend modifiable selon la force qui la pousse, selon les intérêts qui la soutiennent. De cet ordre nous n’avons cependant jamais sous-estimé sa puissance ni sa force, et son utilisation en lieu et heure où cela lui convient et où il le considère comme nécessaire, sous forme de guerre, de répression et d’assassinat. Pour cela aussi, nous avons discuté la banalisation avec ­laquelle quelques auteurs et collectifs décrètent depuis des années la fin du capitalisme.

La critique de la politique que nous pensons nécessaire est celle qui dévoile les ­intérêts que cache l’activité des institutions politiques garantes de l’ordre capitaliste, et ainsi nous aide à faire ressortir des possibilités de résistance et d’affrontement et à ­libérer des espaces afin de développer un autre mode de vie libres de la tyrannie du ­capital. Un mode de vie qui, sans être utopique ni idéaliste, serait plus en accord avec nos désirs d’autonomie et satisferait mieux les besoins humains.

Toutefois, la lutte anticapitaliste a, elle, changé, de la même façon qu’a changé le concept de révolution. Chaque fois plus conscient de l’évidence que le pouvoir n’est pas dans l’État, l’anticapitalisme ne le désire plus. Il n’attend plus qu’un soulèvement ­généralisé contre le pouvoir lui permette d’imposer un nouvel ordre social non ­capitaliste. Il a constaté que les révolutions passées et leur prise rapide de l’État, n’ont pas été autre chose qu’un changement d’élites. Il n’y a donc pas à attendre l’événement révolutionnaire du futur. Le pouvoir nous traverse et pénètre la totalité des structures sociales. Il a été démontré qu’on ne pouvait pas changer l’essentiel de l’ordre social depuis l’État vu que ce dernier se conforme à la logique et aux intérêts du Capital. Pour cette raison, il n’est ni possible, ni désirable de prendre le pouvoir. Le pouvoir transforme celui qui s’en approche…Plus que de prendre le pouvoir il s’agit de ne pas être pris par lui. La signification du pouvoir qui nous intéresse, il est dans celui de créer et développer des espaces où dominent d’autres valeurs et d’autres manières de nouer des relations. C’est un pouvoir faire impulsé par d’autres logiques, un autre sens pratique plus à même de satisfaire les besoins humains.

Le nouvel anticapitaliste rejette l’idée du sujet révolutionnaire et accepte la diversité qui oblige à négocier les différences et privilégie l’organisation horizontale et en réseau. Il s’intéresse à toutes les résistances qui ­s’opposent au pouvoir dans le but d’obtenir la liberté de pouvoir faire, de créer et de s’organiser. Il y a mille formes de lutter contre le pouvoir dont chacun souffre : en luttant pour l’autonomie contre l’hétéronomie. La révolution se fait chaque jour, chaque fois que s’ouvre un espace où domine un mode distinct de relations sociales ; de relations horizontales sans structure politique. Ceci n’écarte pas la possibilité d’événements révolutionnaires à certains moments, d’émeutes et de rébellions inévitables contre l’oppression et l’abus de pouvoir concrets. Toutefois, ce n’est que quand la lutte crée des espaces d’autonomie que se crée une faille dans le système capitaliste.

Un monde s’achève, un autre commence

Comme nous l’avons vu tout au long d’Etcétéra, nous avons porté le plus grand intérêt à analyser cette société « nôtre » pour mieux la comprendre et mieux la combattre : régentée par la loi de l’accumulation du ­capital qui établit une corrélation fatale avec l’accumulation de la misère.

Nous comprenons cette société « comme (une) société capitaliste » : mode de production de marchandise dans laquelle ce qui importe n’est pas la valeur d’usage des objets produits mais sa valeur d’échange, la production de valeur. Ce mode de production crée des objets (choses) pour le sujet et des sujets pour l’objet. Société capitaliste qui convertit la force de vie en force de travail et établit entre les humains une relation ­sociale mercantile ; les relations qui s’établissent entre les personnes prennent la forme de relations sociales réifiées. Société qui a initié son parcours de l’usine jusqu’à aujourd’hui (fordisme ; société de consommation ; société d’assistance ; capital financier).

« Comme (une) société technique » : régie par le principe de l’efficacité maximale. ­L’efficacité comme unique critère de vérité. Il est certain qu’il n’y a pas de société sans technique mais actuellement la technique a cessé d’être un moyen pour devenir une fin, l’homme devenant un instrument de la technique au service de ce qu’il a lui-même créé. La technique est ambivalente, nous ne pouvons séparer ses aspects néfastes de ses aspects positifs.

« Comme (une) société médiatique » : l’image souveraine. Seul est réel ce qui sort sur l’écran. L’écran n’apparaît pas comme un reflet de la réalité, c’est la réalité qui ­apparaît comme un reflet des écrans qui moulent la réalité à leur guise et lui donne leur « vérité ». Société basée chaque fois plus dans la production de signes, d’images. Le support est le message. L’information se ­réduit à de la propagande. Elle possède aussi un autre visage : l’accumulation de données sur nous tous (Big Data). Des données qui facilite une information stratégique pour les affaires du capital. Une information que nous facilitons nous-mêmes, chaque fois plus forcés à utiliser la « Toile », ce qui nous convertit à des intérêts et des comportements ­dirigés et conditionnés.

« Comme (une) société occidentale » : avec ses propres catégories, société ancrée dans le temps présent (shizophrénie, A = A, sans passé ni futur, sans mémoire ni rien à suivre). Un présent tautologique, espace sans temps (Joseph Gabel). Sans ouverture à l’avenir, ce qui est à suivre doit modifier le présent en notre faveur. Pour nous, l’avenir n’est pas une utopie, toujours inatteignable, hors du monde et du temps, c’est plutôt comme ce qui ne serait pas encore présent mais qui est présent sous la forme d’absence.

« Et bien entendu, comme (une) société patriarcale » : cette caractéristique recouvre et vient en soutien du monde que nous connaissons. Le monde de la domination et de l’exploitation des forts sur les faibles ; de l’homme sur la femme et leurs enfants en l’occurrence. Une domination qui a occulté et occulte toujours les travaux de la femme dans ses tâches fondamentales pour le soutien à la vie et qui bénéficie au système capitaliste par deux aspects : en libérant l’homme des charges familiales afin de mieux le soumettre aux longues journées de travail, et aussi en utilisant la femme comme travailleuse sous-payée pour les activités économiques réalisées en dehors du foyer. Cette structure est basée sur la différence, renforcée au long de l’histoire par les récits des idéologues chargés de justifier cette inégalité. Ces idéologues liés aux doctrines religieuses si utiles pour le contrôle social de toute la population. Des religions qui ne disparaissent pas malgré les changements de mode de vie qui se développent à travers le monde.

Cette société techno-capitaliste, aujourd’hui hégémonique, est traversée par la contradiction qui est d’avoir un développement illimité (grâce à la technique) dans un monde fini ; traversée aussi par une limite interne, l’économique, qui se manifeste par la difficulté de reproduction du Capital due à la tendance de baisse du taux de profit qu’il est impossible de valoriser sans la force de travail, et une limite externe, l’écologique, dont l’origine est la dégradation de la planète (réchauffement, contamination, disparition d’espèces…). Société régie par la loi du profit et de l’efficacité maximum, elle tend à ­remplir tout l’espace et à tout convertir en marchandise.

Cette tendance à tout convertir en marchandise est impossible à atteindre : il restera toujours une valeur d’usage pour soutenir la valeur d’échange, il restera toujours des ­activités humaines, malgré le travail salarié et en lui-même. La relation sociale capitaliste est aujourd’hui hégémonique mais pas totale ; il existe un « en dehors » de cette relation ­sociale, des relations non mercantiles existent en dehors des relations mercantiles, des ­relations humaines restent au-delà des relations réifiées. Si cet en-dehors n’existait pas, si tout était conforme à la relation sociale ­capitaliste, si l’aliénation était totale, il n’y aurait pas d’espaces de révoltes ni de ­réformes, tout serait récupérable par le ­capital.

Si la relation sociale capitaliste occupait tout l’espace, nous serions dans l’obligation d’attendre sa chute pour pouvoir développer d’autres relations sociales non capitalistes. N’importe quel changement serait suspendu à la fin du capitalisme. Et cette fin serait mesurée à la nécessité historique d’attendre les conditions objectives de maturité. Le « Ya basta » (« maintenant ça suffit ») serait impossible, il ne pourrait intervenir comme événement impromptu dans l’histoire.

Un déterminisme déjà critiqué par Marx après qu’il eut étudié les relations de propriété en Russie. Dans sa correspondance avec Véra Zassoulitch sur les formes archaïques de la propriété, Marx avait refusé l’accusation qui lui était faite de présupposer une fin fatale au capitalisme en affirmant que la commune rurale russe pourrait se convertir en un point de soutien de la révolution sociale en Russie et ceci sans nécessité de passer par le capitalisme (3).

La contradiction qui traverse la société capitaliste lui impose donc une limite qu’il est plus difficile de voir dans la société technique. Si, comme l’affirme, Dennis Gabor : « Tout ce qui peut se faire, se fera » définit la technique, ce à quoi Anders ajouta : « Tout ce que nous sommes capables de produire, nous devons le produire » et si, à la différence des utopistes qui pouvaient imaginer plus que ce qu’ils pouvaient faire, au contraire de nous qui pouvons faire plus que nous imaginons, il est alors difficile de voir la limite au progrès technique. La société techno-capitaliste pourrait donc cesser d’être capitaliste tout en continuant à être technique.

À partir de la crise de 2007, les écrits sur la fin du capitalisme ont proliféré et ceci sans définir ce qui était entendu par « capitalisme ». Quelques critiques suffisaient sur la corruption que ce système facilite, sur ­l’injustice qui se généralise… pour proclamer la nécessité de sortir du capitalisme. De cette façon, on réduit le capitalisme à un système injuste et corrompu. On fait référence alors à un capitalisme moins dévastateur, à un ­capitalisme plus humain. C’est ainsi qu’on banalise ce mode de production de marchandises en le réduisant à une forme extrême de corruption et de malversation sans montrer que le capitalisme est une relation sociale, que ce qui se produit, ce ne sont pas des objets mais bien des marchandises. Autrement dit, ce type d’analyse prétendait sortir du capitalisme tout en y restant.

Rébellion se confondait avec révolution ­(anticapitaliste) mais tout en étant certain qu’oppression va avec rébellion, une révolution qui établit d’autres relations sociales est tout autre chose. Nous parlons d’une ­révolution qui génère des sociétés sans État et sans production de marchandises où la ­solidarité, l’aide mutuelle, la gratuité ­s’imposent à la concurrence, à l’efficacité et au profit.

Il est toujours possible de contempler la fin du capitalisme, plus insensé serait de penser qu’il va continuer éternellement. Mais alors, comment ? Quand, dans quelle circonstance ? Beaucoup a été théorisé par le milieu anticapitaliste : effondrement, autodestruction… Dans cette théorie, il y a celle qui persiste à associer la fin du capitalisme à la contradiction même du capital : une fois ­atteint un niveau de développement historique, il s’autodétruit (sujet historique, ­nécessité historique).

Il existe une autre façon de considérer la fin du capitalisme, qui est de l’opposer dès maintenant à d’autres formes de société, à d’autres relations sociales qui questionnent la relation sociale capitaliste aujourd’hui ­hégémonique. Le changement révolutionnaire vient alors des différents modes de production et d’échange qui se construisent contre lui (comme exemple les différentes unités zapatistes ou encore l’actuelle réalité du Rojava) en érigeant d’autres relations sociales d’échanges non mercantiles : des espaces ­libérés.

Nous parlons d’espaces libérés parce qu’il y a un extérieur au capitalisme. Parler ­d’espaces libérés c’est aussi parler de violence. Les maîtres de ces espaces ne vont pas se laisser faire. Ces espaces libérés doivent être défendus, ce qui en fait des espaces de combat.

Nous vivons la vie dans une situation d’extrême violence : la lutte pour le travail et ce travail même une fois obtenu, l’atmosphère dans laquelle nous vivons nous tue littéralement – air, aliments, radiations, ­déforestations. Ce sont les États modernes qui ont opté ou qui ont cédé pour ce modèle de civilisation développée. Par ailleurs la multitude de « petites guerres » – aucune guerre n’est petite de même qu’aucune mort – tissent un holocauste qui à travers la durée et parfois du fait de sa moindre intensité ­paraît éloigné d’une grande guerre. Les énormes masses de migrants qui se déplacent sont parquées et emmenées à un éternel désert dans lequel la mort les accompagne ; nous sommes tous entourés d’armes létales, petites et grandes et ce qui se fait aujourd’hui en Libye, en Syrie, au Kurdistan ou en Palestine, pourrait se faire demain sur nous. Quand toutes les réponses « démocratiques » ont été dépréciées et que l’inutilité de tout geste ­pacifiste a été constatée, surgit l’affirmation de Günther Anders qui impose la légitime défense. Devant l’extrême violence qui est en train d’en finir ou qui est en mesure de le faire : à quoi pourrait servir un appel à la ­violence ?

Tout autant, pour en revenir à Anders, nous devons prendre en compte l’observation qu’il ne suffit pas de transformer le monde, c’est ce que fait le capitalisme bien malgré nous, il faut encore interpréter cette transformation, précisément pour que le monde ne continue pas à changer sans et contre nous et qu’il ne se transforme pas finalement en un monde sans nous.

Quand nous parlons de révolution anticapitaliste, nous parlons d’une révolution qui ouvre la porte à des sociétés sans capital et sans État, des sociétés hors la tyrannie mercantile et étatique.

Sans capital : un autre mode de production (non mercantile, en dehors de la valeur) et de distribution (de chacun selon ses possibilités, à chacun selon ses besoins). Une nouvelle forme sociale en faveur de la satisfaction de nos besoins. Les produits cessent d’être des marchandises pour devenir des biens sociaux.

Sans État : d’autres formes d’être ­ensemble, d’assurer le lien social. Nous comprenons l’État comme la fiction d’un espace séparé de la vie réelle où nous serions tous égaux, sans différences de classes, en maintenant la relation sociale que le capital génère et fait de nous des citoyens hétéronome… La nouvelle forme sociale remplace l’État par une organisation antiétatique, non hiérarchique, antiautoritaire, non représentative, autonome (on pourrait se référer au rôle des clubs lors de la révolution de 1848, au rôle des sections pendant la révolution en France en 1792, au rôle des conseils ouvriers en ­Allemagne en 1919 et à celui des collectivités en Espagne en 1936…).

Un monde s’achève, un autre commence, la société cesse d’être capitaliste. Qu’elle cesse d’être capitaliste ne veut pas dire qu’elle soit communiste, une autre tyrannie pourrait s’imposer. Ce qui nous pousse à miser pour une société sans argent (tant qu’il y a de l’argent cela ne sera que des miettes), vient de la question de l’accumulation d’un petit nombre qui appauvrissent la majorité, sans maître par une organisation partant de la base à partir d’assemblée décisionnelle qui garantit la participation de tous et fait avorter la tyrannie du vote de parti ; sans État où s’expérimentent d’autres formes possibles d’organisation sociale ; sans capital, sans le fétichisme des marchandises où d’autres formes plus humaines d’activités pour le ­développement individuel et collectif dépassent le travail salarié comme unique forme de droit à la vie. Des sociétés avec un langage propre : aide mutuelle, don, gratuité amitié, solidarité. Des sociétés que nous ne considérons pas utopiques, déplacées, mais « eutopiques », à leur place, et celles vers lesquelles nous nous rapprochons non comme des illusions ou comme espoir mais bien comme un pari justifié.

Justifié par l’échec de ce mode de production et de vie capitaliste traversé par la crise, interne et externe, qui met en crise la Nature et nous-mêmes ; un mode de production de valeur basé sur le travail salarié et qui, dans les pays les plus « développés », ne peut donner du travail à ses travailleurs : justification suffisante. Justifié encore par ­l’expérience et l’observation faite des nouvelles formes sociales d’activité et d’échange. Justifié toujours par la vie que nous connaissons au-delà de ce nous voyons sur les écrans : résistances, rébellions… de gens normaux plus enclins à la rébellion qu’à la soumission, plus rapides au refus spontané de l’injustice et de n’importe quelle forme de pouvoir.

Etcétera, juin 2019

(traduit de l’espagnol par J.-L. G.)

Correspondance: Etcétera Cera, 1 bis. 08001 Barcelona

etcetera@sindominio.net

www.sindominio.net/etcetera

NOTES

(1) Stock, 2006. Siegfried Kracauer (1889-1966): journaliste, sociologue, critique de films. . Ami de W. Benjamin et T. Adorno.Etcétera a publié,  de Lewis Mumford et S. Kracauer : La Fotografía. (Note d’Échanges.)

(2) Vorwärts, journal du Parti social-démocrate des travailleurs d’Allemagne, de 1876 à 1933. (Note d’Échanges.)

(3) Voir La Question agraire dans la révolution russe, de Loren Goldner, Échanges et mouvement, 2018, pp.8 à 10. (Note d’Échanges.)