Lutter contre les dichotomies nationalistes, religieuses, régionalistes, ethniques, raciales

Depuis la fin du xxe siècle et le début du xxie, nous assistons à des révolutions colorées et fleuries, parfumées à l’odeur de poudre, certaines dans la zone slave, d’autres, dans ce que les Américains nomment le Grand Moyen-Orient (notion adoptée par l’administration Bush en 2004).
Ces révolutions, même si elles ont un caractère social, sont systématiquement étouffées par des rivalités nationalistes, religieuses, régionalistes ou ethniques… avec pour porte de sortie la sainte démocratie des droits de l’homme et du citoyen. En réalité, l’émigration pour ceux qui peuvent, la misère et la crève pour ceux qui restent.
Ces révolutions impliquent des factions armées de part et d’autre par ceux qui veulent s’approprier des zones pour exploiter le pétrole, l’uranium ou autres sources de matières premières. Quant à l’implication de la Russie dans la guerre actuelle en Ukraine, il semble que, en sus de ses intérêts économiques, le gouvernement russe ne se résigne pas à devenir une simple puissance régionale. Dans cet océan de rivalités bourgeoises, le prolétariat n’émerge que très rarement ; dans les pays de l’OCDE, par exemple, il passe son temps depuis plusieurs décennies à tenter uniquement de défendre ses acquis et l’emploi qui s’amenuisent de jour en jour.
Paul Mattick (1904-1981) écrivait en 1968 à propos de ce cycle de luttes en ­Occident :
« (…) le réformisme suppose que le capitalisme soit réformable. Tant que celui-ci conserve ce caractère, l’essence révolutionnaire de la classe ouvrière demeure à l’état latent. La classe ouvrière cessera d’avoir conscience de sa situation de classe, et elle identifiera ses aspirations à celles de la classe dominante. Un jour cependant, la survie du capitalisme finira par dépendre d’un “réformisme à rebours” ; le système sera contraint de recréer les conditions qui ont conduit au développement de la conscience de classe et à la perspective d’une révolution prolétarienne. Lorsque ce jour viendra, le nouveau capitalisme ressemblera à l’ancien, et il se retrouvera de nouveau, dans des conditions changées, face à l’ancienne lutte de classe (1). »

Cette période que Mattick caractérisait de « réformisme à rebours » touche à sa fin en Occident et il faut s’attendre à un renouveau de la lutte de classe.
Au Proche-Orient, il y a ceux qui s’engagent dans des guerres bourgeoises, endoctrinés par le nationalisme et les rivalités religieuses. Ce n’est certes pas nouveau ni spécifique au Proche-Orient ; il suffit de se référer, pour s’en convaincre aux divers massacres à Bakou (Azerbaïdjan) entre 1905 et 1918 (2).

Du fait des massacres en chaîne et répétés, il suffit pour une puissance étrangère impérialiste d’attiser ce feu pour que de nouveau tout s’enflamme. En 1905 les bolcheviks essayèrent dans le Caucase de calmer ces rivalités au sein du prolétariat, sans grand succès. En mars 1918, des Arméniens (chrétiens) vivant à Bakou massacrent des musulmans – en septembre, l’armée turque et des Azéris (habitants de l’Azerbaïdjan, chiites) massacrent les Arméniens de Bakou.
Mais il y a aussi ceux qui, sur plusieurs générations déjà, ont fui comme ils pouvaient le théâtre des guerres, formant d’importantes diasporas dans le monde, notamment les Arméniens, les Palestiniens, les Kurdes, les Juifs, les Iraniens, les Africains… Dans ces diasporas, nombreux sont ceux qui sont ou deviennent des prolétaires ; c’est le cas, par exemple, des Kurdes que les combats actuels en Syrie ont remis sur le devant de la scène. Ils seraient un million en Allemagne. Toutes ces diasporas n’ont de national qu’un passé lointain, culturel et linguistique essentiellement, qui tend à se dissoudre dans le capitalisme mondialisé.
Hannah Arendt (1906-1975) avait bien identifié ce phénomène migratoire de masse  de ce qui fut appelé des « minorités nationales », devenues apatrides à la suite de la première guerre mondiale et des différents traités de paix (4). Seulement, Arendt ne voyait pas ce phénomène comme une dissolution par le Capital des règles anciennes d’un nationalisme devenu impérialiste ; elle y voyait un défaut de la démocratie que la Société des nations (SDN) ne savait pas prendre en charge.
Elle voulait que justice soit rendue aux peuples sans Etat ni nationalité. Elle pressentait bien cette explosion de populations déplacées que nous connaissons aujourd’hui, dont elle dresse un tableau intéressant mais n’y voyait qu’une question de droit, d’égalité en droit, alors qu’il s’agit avant tout d’une prolétarisation universelle, c’est-à-dire d’une expropriation/déportation de populations par la guerre.
En Europe
Ces migrations affectent toute la planète et ont pour causes de nombreux motifs ; économiques (recherche d’un bien-être matériel), sociaux (fuite des zones de guerres) et politiques (fuite d’une dictature). Pour des raisons de place, je ne m’intéresserai ici qu’aux flux migratoires en direction de la « forteresse ­Europe ».
Nous savons d’expérience que la puissance de feu des bourgeoisies n’impressionne pas les populations surnuméraires dans le monde qui, pour survivre, s’attaquent à la forteresse Europe, et posent par leur seule présence un danger « sécuritaire » qui déborde maintenant les structures mêmes de la société capitaliste. Ces populations ne craignent pas la mort ; elle fait partie de leur quotidien depuis longtemps.
Ces mouvements migratoires affectent d’ailleurs aussi des Européens : nombreux sont ceux obligés de faire leurs valises pour chercher du travail ailleurs, qu’ils viennent d’Europe du Sud (Grèce, Espagne, Portugal, Italie) ou d’Europe centrale. En ce début du mois de janvier 2015, des prolétaires de Bosnie-Herzégovine ont été contraints de demander asile à la Croatie, victimes d’une série de faillites d’entreprises comme Aida, Dita, Konjuh et Livnica. Après une longue marche, ils ont finalement été refoulés au poste frontière d’Orašje.
Voilà le résultat de la guerre dite de Bosnie qui opposa de 1992 à 1995 Serbes, Musulmans et Croates : la population de Bosnie-Herzégovine a chuté de 600 000 personnes en conséquence des massacres et de l’émigration massive dus à la folie nationaliste.
De même pour les événements en Libye, Tunisie, Egypte, Syrie… Le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », leitmotiv de Lénine et de Woodrow Wilson en faveur de l’indépendance des colonies, finira après deux guerres mondiale par un partage entre les deux super-puissances qui est battu en brèche depuis l’implosion de l’URSS. Comme disait François Mitterrand : « Il faut revoir les accords de Yalta. » C’est ce qui se passe depuis le démembrement de l’ex-Yougoslavie et les guerres dans les Balkans (300 000 morts) (5).
Durant ces guerres, nous avons vu certains groupes gauchistes et libertaires soutenir l’UCK au Kosovo et aller jusqu’à demander à l’Etat français d’armer ces « libérateurs ». Actuellement, l’OTAN est à l’offensive et les lobbies pétroliers, financiers et militaristes jouent la déstabilisation des Etats, leur morcèlement, leur régionalisation, afin de pouvoir exercer un contrôle plus centralisé mondialement (6). C’est en tout cas ce qui me semble transparaître au niveau occidental. Je ne vois que quatre grand Etats à résister actuellement à cette offensive conjointe de l’OTAN et des milieux d’affaires : la Chine, la Russie, l’Iran et le Brésil – suivis dans une certaine mesure par plusieurs pays latino-américains.
Tous ces Etats sont bien entendu capitalistes et les différents camps ne représentent que la concurrence entre eux, où tous les arrangements, comme en Ukraine, peuvent se faire en haut lieu. Il se dit actuellement que les Etats-Unis se désengagent en Ukraine suite à un échange entre Obama et Poutine concernant Cuba qui ouvrirait ses réserves pétrolières et minières aux entreprises américaines. La Grèce se tournerait vers les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), c’est-à-dire la Russie. Toutes les combinaisons et tractations secrètes entre Etats et groupes d’Etats sont possibles, et c’est dans ce cadre, qu’une fois de plus, la question kurde refait surface.
La question du nationalisme kurde
On ne saurait traiter la question du nationalisme kurde sans considérer que toute question nationale est close depuis la première guerre mondiale. Dès Le Manifeste communiste de 1848, Marx indique que, comme le prolétariat doit en finir avant tout avec sa propre bourgeoisie, cette lutte revêt une forme nationale, bien que sur le fond il ne s’agisse pas d’une lutte nationale puisque le prolétariat n’a pas de patrie et que son objectif est d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, seule manière d’abolir l’exploitation d’une nation par une autre.
La question nationale n’a plus, depuis longtemps, d’intérêt économique pour le capital devenu transnational. Dès qu’il l’a pu, le capital national a rejeté les béquilles du monopole féodal que lui avait délivrées l’Etat, s’est émancipé et est parti à la conquête du monde. Rosa Luxemburg eut le mérite, contre le wilsonisme et le léninisme, de s’opposer au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », ce slogan séduisant qui visait à soutenir les mouvements nationaux en lutte contre le colonialisme. Et il n’est pas difficile de démontrer que les Etats-Unis et l’URSS allaient l’utiliser pour se partager le monde au détriment des anciennes puissances coloniales : l’Amérique aux Américains, telle était par exemple la doctrine du président James Monroe considérant que l’Amérique latine, tout juste émancipée de la tutelle espagnole, devait tomber dans l’escarcelle des Etats-Unis.
Il est un peu plus difficile aujourd’hui de combattre l’idéologie des interventions militaires dites humanitaires de notre sainte démocratie ; d’autant que cette idéologie se pare maintenant du drapeau d’une intervention contre d’affreux barbus obscurantistes, levier bien plus puissant pour obtenir l’adhésion des populations des nations guerrières.
Le jeu, nous le connaissons ; c’est celui du Capital qui, n’ayant comme patrie que l’argent rapportant de l’argent, n’hésite pas à fomenter des guerres ni à alimenter les deux camps adverses en armes et en carburant, les yeux fixés sur les indices boursiers. Par exemple, durant la première guerre mondiale, la Standard Oil de Rockfeller (actuellement Exxon-Mobil) avait le contrôle de l’approvisionnement en pétrole en Allemagne (7) et en France. Georges Clemenceau n’avait plus de « tigre dans son moteur » pour poursuivre la guerre et dut négocier avec la Standard Oil la livraison de pétrole ; ce qui lui fera dire : « une goutte de pétrole vaut une goutte de sang (8). »
De même durant la montée de Hitler au pouvoir, il est bien connu que celui-ci fut soutenu par Ford et bien connu que l’entreprise allemande Krupp alimenta les deux camps, et que ses usines ne furent pas bombardées par les alliés.
Nous pourrions écrire un dictionnaire sur ce genre de collaboration, qui vise à se débarrasser des crises par la guerre en faisant se battre les populations les unes contre les autres.
Certains qualifient à cet effet Daesh d’organisation islamo-fasciste (9) lui conférant un rôle d’épouvantail et d’agent du capital ; il est l’excrément obscurantiste produit par l’Otan et Israël qui, curieusement ne sont pas inquiétés par le monstre et vice-versa, l’ennemi commun étant l’Iran. Le monstre n’a pas perdu son temps : il s’est approprié des puits de pétrole pour son propre compte et viserait maintenant ceux du Kurdistan, en fait la relation intime entre Barzani et Israël via un Etat-croupion kurde, ami et allié d’Israël. Daesh, conséquence de l’invasion de l’Irak par les troupes de l’Oncle Sam en 2003, semble ne pas vouloir abattre Bachar Al-Assad, au moment où Obama lâchait l’initative franco-sioniste contre ce même Bachar Al-Assad. La Russie a, elle aussi, son islamiste radical, le Tchétchène Ramzan Kadyrov, qui met à la disposition de Vladimir Poutine un régiment spécial pour en découdre avec Daesh, considéré par Ramzan Kadyrov comme un agent de l’Occident.
Les Kurdes qui sont encore au Kurdistan, pour la plupart des paysans pauvres n’ayant pu fuir les combats, se trouvent pris en tenaille. Le prolétariat kurde est de par son importante diaspora, notamment en Turquie et en Allemagne (10), « dénationalisé », apatride, voire regroupé dans un communautarisme de parti comme le PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan côté turc.
Les événements politiques, guerres et émeutes, des dernières décennies ont poussé des millions d’êtres humains vers l’émigration. Les Kurdes sont de ceux-là, se réfugiant à Istanbul (3 millions de Kurdes), Izmir, Adana, Mersin en Turquie, Bagdad en Irak, ou Téhéran et Tabriz en Iran au point que près du tiers des Kurdes vivent actuellement en dehors du Kurdistan. D’autres, prolétarisés dans un premier temps en Turquie, sont passés en Allemagne (11), notamment à Hambourg, une ville portuaire où vivent et travaillent 35 000 Kurdes. Ce n’est pas un hasard si eurent lieu dans cette ville de violents affrontements avec les islamistes. Comme le disait en son temps Rosa Luxemburg : « Ne volera plus jamais, qui aujourd’hui n’a pas volé (12) » le nationalisme kurde est, de fait, mort-né  Il n’a pas plus d’espoir d’exister que les nations indiennes d’Amérique du Nord. Le combat du prolétariat kurde est ­universel.
Gérard Bad,
janvier 2015

 

NOTES

(1) Paul Mattick, « Le nouveau capitalisme et l’ancienne lutte de classes » (1968) repris dans le recueil Le Marxisme hier, aujourd’hui et demain (éd. Spartacus, 1983).
(2) Voir E. L. Keenan, « Remarques sur l’histoire du mouvement révolutionnaire à Bakou, 1904-1905 », Cahiers du monde russe et soviétique, 1962, vol. 3 n°3, accessible sur www.persee.fr/ web/revues/home/prescript/ article/cmr_0008-0160_1962_num_3_2_1505

(3) Hanna Arendt, Les Origines du totalitarisme, t. 2 L’Impérialisme, éd. Fayard.

(4) A la fin de la première guerre mondiale, les nouvelles frontières répartissent les Kurdes dans quatre pays (Irak, Iran, Syrie, Turquie). Les premières cartes du Kurdistan ont été dressées en 1919, par un envoyé kurde sur la demande de la Société des Nations (les articles 62 et 64 du Traité de Sèvres signé par le sultan et les Puissances prévoyaient un Kurdistan autonome voire indépendant et une Arménie indépendante).

(5) Guerre en Slovénie (1991), connue sous le nom de « guerre des dix jours » ; guerre en Croatie (1991-1995) ; guerre en Bosnie (1992-1995) ; guerre au Kosovo (1998-1999).
(6) François Thual, La Planète émiettée. Morceler et lotir, un nouvel art de dominer, éd. Arléa, 2002.

(7) L’Allemagne en plein développement industriel avait conscience du rôle stratégique du pétrole pour l’indépendance énergétique du pays. A cette époque (1912), l’Allemagne dépendait pour ses approvisionnements de la Rockfeller Standard Oil Company. La Deutsche Petroleum Verkaufsgesellschaft (Société allemande de vente du pétrole), la branche allemande de la Standard Oil, contrôlait 91 % des ventes de pétrole à l’Allemagne. Actionnaire à 9 % de la Deutsche Petroleum Verkaufsgesellschaft, la Deutsche Bank ne pesait pas lourd.
(8) La citation exacte est : « Il faut que la France combattante (…) possède l’essence aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain », d’après Pierre Fontaine, L’Aventure du pétrole français, Nouvelles Editions latines, 1967, p. 42, consultable sur
http://books.google.fr/books/about/L_aventure_Du_Petrole_Francais.html?id=BNHRrfUWYWQC&redir_esc=y

(9) Il n’y a aucun rapport entre l’islamisme et le fascisme, ni d’un point de vue économique, ni d’un point de vue social.
(10) En matière économique, les Kurdes sont notamment présents en France dans le secteur du bâtiment, de la confection et de la restauration. Leur communauté compte aussi de nombreux artistes (musiciens, peintres, cinéastes…).
(11) Selon Le Monde du 15 décembre 2004, il y aurait 2 375 000 Turcs en Allemagne, dont 1 million de Kurdes d’après l’Association des Kurdes d’Allemagne (KGD)
(12) « C’est aujourd’hui la nuit de Walpurgis sur le Brocken [montagne où se serait déroulée la nuit de Walpurgis] nationaliste.
“Sur un balai, sur un bâton
Ne volera plus jamais, qui aujourd’hui n’a pas volé*.”
Mais le nationalisme n’est qu’une formule. La substance, le contenu historique qu’elle couvre est aussi divers et ramifié qu’est creuse et pauvre la formule d’“autodétermination nationale” qui le cache. »
(Rosa  Luxemburg, Fragment sur la guerre, la question nationale et la révolution, 1918)
* Citation du “chœur des sorcières” dans le Faust de Goethe.

 

 

« TERRORISME » : UNE GUERRE À L’ÉCHELLE DU MONDE ?

Echanges N°150 hiver 2014-2015

mercredi 25 mars 2015

S’il est difficile de ne pas être touché profondément par les massacres perpétrés à Paris et en banlieue au cours de la semaine du 5 janvier 2015, – contre la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, contre une policière à Montrouge, contre un magasin casher Porte de Vincennes à Paris –il est tout aussi difficile de ne pas considérer que ce ne sont pas des actes isolés  : ils se relient à toute une chaîne d’actes similaires couvrant le monde entier, souvent beaucoup plus meurtriers, parfois dans des pays proches, témoins d’une véritable guerre. Une guerre pourtant bien différente de ce que l’on considère habituellement comme guerre.

S’il est difficile de ne pas comprendre que, pour des raisons parfois bien différentes et même contradictoires, des millions de Français cherchent à exprimer dans la rue leur émotion contre ce massacre, il est tout autant difficile d’ignorer que cette « protestation » est habilement manipulée, d’abord par le pouvoir national et ensuite par les instances gouvernementales internationales à des finalités à la fois nationales et mondiales pour qu’elle conduise à un consensus dans le soutien à une guerre mondiale qui est la défense du capital.

S’il peut être compréhensible qu’un pouvoir quelconque puisse en l’occurrence prendre tout un arsenal de mesures répressives sous prétexte de garantir la sécurité publique, il serait dangereux d’ignorer que ces mesures, qui semblent ne viser qu’un ennemi défini – et de plus avec ce consensus –, pourront être utilisées demain pour réprimer durement non seulement tout conflit social, même le plus anodin, ou même toute attitude ou parole dissonante pour le pouvoir (c’est ce que l’on voit par exemple présentement en Espagne).

En particulier, si l’on peut vouloir toute liberté d’expression, de mouvement et d’action dans les limites où elle n’entrave pas la même liberté chez tout autre, il faut être très prudent dans la défense de cette liberté sur un point particulier, car on peut se trouver faire un chemin commun avec des acteurs qui demain sous prétexte des nécessités (qui ne sont autres que la protection du système capitaliste), nous dénieront tout ou partie de cette liberté.

Les développements qui suivent visent non pas tant à répondre à ces observations ou à apporter une réponse quelconque, encore moins à donner des consignes d’action, mais à situer pour chacun, dans l’extrême confusion de débats qui restent la plupart du temps purement idéologiques, où se trouvent les véritables ennemis de classe – et peut-être permettre de combattre, avec les armes à notre portée, ces ennemis. Par-delà le présent conflit, le capital mondial se défend avec ses propres armes et une de ces armes est – et a toujours été – la tentative d’associer à son combat l’ensemble des prolétaires, qui n’ont pourtant nullement intérêt à le sauver, mais plutôt à le voir disparaître.

Question de définitions

Si le mot terreur (sentiment de peur intense) remonte à la nuit des temps, son usage moderne d’utilisation politique, avec le sens précis de l’ensemble des moyens de coercition politique maintenant des opposants dans un état de crainte, remonte à la fin du xviiie siècle (défini même par Montesquieu un demi-siècle avant la Révolution alors qu’elle était pratiquée sous cette forme aussi depuis la nuit des temps mais jamais préconisée théoriquement comme un moyen de gouvernement). C’est la Terreur sous la Révolution qui mit en pratique consciemment cette méthode de domination par la crainte. A l’époque, on n’utilisait guère les mots « terrorisme » et « terroristes » qui furent mis en avant au début du xxe siècle pour se rapporter à une action violente clandestine d’une minorité active à l’intérieur d’une unité géographique (1). Ces mots prennent presque un sens courant dans le combat des Irlandais en 1866 contre la domination britannique (2) et en Russie en 1883 (3) dans les attentats pour faire tomber la monarchie autoritaire tsariste.

Deux formes

On retrouve là deux formes de terrorisme – moderne si l’on peut dire – mais chacun différent de la terreur imposé par un Etat sur son territoire ou sur un territoire occupé : l’une, comme en Irlande, visant à s’affranchir du joug de la domination d’un autre Etat dans un espace géographique limité pour construire un Etat, l’autre comme en Russie visant à renverser le régime politique d’un territoire pour y substituer un autre régime. Dans un cas comme dans l’autre, les combattants de l’ombre qualifiés de terroristes ne sont jamais reconnus par leurs adversaires comme des combattants ordinaires, mais sont traités comme de vulgaires criminels, pourchassés comme tels et souvent soumis à des lois d’exception autorisant toutes méthodes pour leur élimination. S’ils réussissent dans leur entreprise, ils sont considérés comme des héros dans le régime ou Etat qu’ils ont réussi à installer. Un exemple parmi bien d’autres est donné par l’usage de la terreur par les commandos juifs contre le mandat britannique sur la Palestine qui se termina par la formation d’Israël, les « terroristes » d’hier devenant des leaders politiques chargés d’honneurs (voir ci-dessous, « Annexe »).

Le « terrorisme » dénoncé aujourd’hui mondialement comme l’œuvre de fous furieux fanatisés par un islamisme dévoyé a toujours été stigmatisé et combattu de la manière la plus acharnée, ce qui permet d’escamoter à la fois l’origine de cette guerre « contre », ses motivations, ses méthodes et ses objectifs. Qu’en est-il de ce « terrorisme » qui serait une menace mondiale contre un monde capitaliste qui se dit « civilisé » face à des « barbares » ? Pour tenter une approche, il importe de remonter dans l’histoire des deux cents ans passés, aux débuts de la grande période de colonisation sous la férule des Etats industrialisés.

Un potentiel mondial de révolte contre des siècles d’oppression

Sur les 7 milliards d’habitants de la planète, 1,600 million d’êtres humains sont supposés être de confession musulmane. Sur ces derniers, 1 milliard vivent dans le Sud de l’Asie, 321 millions dans le Moyen-Orient et 242 millions en Afrique, la quasi-totalité d’entre eux dans leur contrée d’origine ou dans des migrations internes ou interrégionales. Quelque 44 millions de ces supposés musulmans vivent en Europe et 5 millions en Amérique du Nord. On ne saurait dire qu’ils ont tous entre eux un lien communautaire autour de la religion musulmane car cette religion comporte des frères ennemis (essentiellement les chiites et les sunnites) mais, ce qu’ils partagent presque tous, c’est, eux et leurs ancêtres parfois lointains, d’avoir été des « colonisés », c’est-à-dire soumis à la dure et cruelle loi des colonisateurs dans la dépossession de leurs terres, de leur culture, de leur vie, dans l’esclavage voire dans la déportation.

Personne parmi eux ne saurait abstraire d’être héritier d’une telle domination et exclusion, lointaine pour certains, toute proche pour d’autres. Plus que la religion, c’est cette ex- ou présente condition de colonisé qui forge une conception de la relation avec les puissances impérialistes d’hier et d’aujourd’hui : ce que la plupart connaissent de mémoire familiale, ont connu par le récit de leurs ancêtres ou vécu récemment c’est non seulement cette domination faite de dépossessions, mais un passé de guerre, de répression cruelle de toute velléité de révolte individuelle et/ou collective, la torture, l’extermination. Bien plus, le dépeçage de l’Empire turc après la première guerre mondiale entre les puissances impérialistes d’alors a séparé dans des entités nationales artificielles distinctes des populations qui jusqu’alors formaient des ensembles ethniques, économiques et culturels (et parfois religieux) unis autour d’un riche passé historique, chaque morceau étant soumis à la dure loi assimilatrice d’un autre pouvoir national.

La soi-disant « décolonisation » présentée comme une émancipation quant à cette condition de « colonisé », qui suit la seconde guerre mondiale n’a souvent guère changé à cette condition, sauf qu’à la gestion directe de la puissance coloniale (qui utilisait comme moyen de contrôle les conflits internes causés par le découpage colonial) s’est substituée une « gestion par procuration » déléguée souvent aux anciens auxiliaires de cette domination directe de l’Etat étranger colonisateur via la bourgeoisie compradore (4).

Si les plus importants de ces pays dits musulmans (importants par leur population et leurs ressources, Indonésie, Iran, Turquie, Egypte, Algérie, Maroc,…) ont pu quelque peu s’autonomiser très relativement par rapport à cette tutelle post-coloniale, ceux qui tentaient trop de s’en écarter se voyaient durement rappeler à l’ordre par la puissance dominante. Ceci d’autant plus que, pour l’ensemble du Moyen-Orient, l’exploitation des ressources pétrolières a toujours été la clé du contrôle (et des rivalités) des grandes ­puissances.

Le développement du « terrorisme » est directement lié à ces interventions guerrières directes ou pas, dans le passé comme dans le présent : indépendamment de ce fait fondamental, il faut souligner que des populations entières n’ont jamais connu rien d’autre non seulement de la contrainte quotidienne des sociétés d’exploitation mais une violence tout autant quotidienne pouvant aller jusqu’à des extrêmes. Bien plus, s’ils pouvaient penser échapper à leur misère et/ou à cette violence en émigrant pour se « réfugier » dans la contrainte relative d’une des puissances dominantes, ils y trouvaient une autre forme de ségrégation qui pouvait tout autant dégénérer, individuellement ou collectivement, dans la violence la plus extrême. On peut penser que le recours à la violence de la part des ex-colonisés où qu’ils soient tant dans leurs rapports communautaires que dans leurs relations avec les autres communautés, qui pouvait paraître une vindicte pour ce qu’ils avaient subi dans un passé même lointain ou dans le présent, était aussi une imprégnation de toute leur vie, une sorte de conditionnement social dont la matrice au cours des siècles se référait toujours au capitalisme.

La fabrique capitaliste du « terrorisme »

Pour les pays dits musulmans, la « libération nationale » s’est faite à travers le terrorisme à la manière de l’Irlande : depuis Israël jusqu’au Bangladesh, en passant par l’Algérie ou le Kenya. Le terrorisme actuel jusqu’à une date récente se rapproche plus de celui de la Russie, visant à un changement du mode de domination, mais avec bien des variantes tenant au mode d’intervention de la puissance dominante que des caractéristiques nationales du cadre étatique dans lequel elle se déroule. Mais ce qui est nouveau eu égard aux affirmations terroristes passées, c’est que la diaspora d’obédience musulmane constitue un vivier hautement sensible, pour les raisons que nous venons d’exposer, aux combats non seulement dans leur pays d’origine mais dans celui de l’ensemble des pays musulmans, un vivier dans lequel il suffit de puiser quelques individus ou groupes fanatisés pour avoir une cinquième colonne efficace pour le combat central d’un terrorisme distinct.

Depuis la fin de la première guerre mondiale, le relais des puissances colonisatrices – Grande-Bretagne et France – a été pris par les Etats-Unis, parfois élément central de coalitions guerrières d’intervention pour mettre au pas ceux qui s’écartaient trop de la protection de ces intérêts dominants, notamment ­pétroliers et stratégiques. Dans la période récente, ces interventions ont visé l’Afgha­­nistan, l’Irak, la Libye et la Syrie. Non seulement elles se sont soldées par des échecs, mais elles ont entraîné une décomposition –recomposition des résistances « terroristes » dans une sorte de guerre mondiale en évolution constante dont on voit aujourd’hui les effets dans un déroulement quelque peu imprévu.

Nous avons tenté d’expliquer (5) pourquoi les interventions américaines en Afghanistan et en Irak ne pouvaient aboutir, en raison d’une part des caractères de guerre populaire contre un occupant, d’autre part en raison de l’absence de consensus au sein de la population américaine pour un engagement total dans la guerre.

A l’appui de ces thèses, nous reproduisions des citations de Clausewitz. L’une concernait les guerres populaires :

« … Il faut observer qu’une guerre du peuple en général doit être considérée comme une conséquence de la façon dont l’élément guerrier a brisé de nos jours les vieilles barrières artificielles… Une résistance aussi largement dispersée n’est évidemment pas apte à frapper de grands coups exigeant une action concentrée dans l’espace et dans le temps. Son action, comme le processus d’évaporation dans la nature physique, dépend de l’étendue de la surface exposée. Plus elle sera grande, plus sera étroit le contact avec l’armée ennemie, plus cette armée se dispersera et d’autant plus puissants seront alors les effets de l’armement populaire. Il ruinera les fondements de l’armée ennemie comme une combustion lente et graduelle. Comme il exige du temps pour produire son effet, il se crée, pendant que les éléments hostiles se tâtent l’un et l’autre, un état de tension qui se relâche peu à peu si la guerre populaire s’éteint sur certains points pour brûler lentement ailleurs ou bien conduit à une crise si les flammes de cette conflagration générale embrasent l’armée ennemie et l’obligent à évacuer le pays avant d’être complètement détruits … »

L’autre citation concernait le pays envahisseur : une guerre ne peut être menée par un Etat que s’il existe un ennemi clairement identifié et un consensus de la majorité de la population (6).

Depuis l’analyse de la position des Etats-Unis à la lumière de ces principes sur la guerre, en 2011 (cela sonnait un peu comme prémonitoire), les Etats-Unis ont dû évacuer tous les théâtres d’opérations militaires où ils étaient engagés et refuser de s’engager directement sur les lieux de combats en Libye et Syrie par crainte d’avoir ultérieurement à opérer une retraite désastreuse. Dans chacun des pays concernés – Somalie, Yémen, Afghanistan –, le départ des troupes américaines a laissé, contre des gouvernements fantoches, le champ libre aux différents groupes « terroristes » qui avaient puissamment contribué à leur échec. Mais ceux-ci restaient dans un cadre national avec leurs spécificités nationales même s’ils pouvaient être unis par leur fondamentalisme religieux et s’ils tentaient de trouver un appui en s’extériorisant par des actions terroristes sur le territoire de l’ennemi occidental.

L’Afghanistan, l’Irak, des bases « terroristes » ?

Il n’est pas dans notre propos d’entrer dans le détail de l’implication des Russes et des Américains en Afghanistan. Ce que nous voulons souligner c’est qu’en s’appuyant sur un groupe fondamentaliste musulman d’origine pakistanaise comportant une aile extrémiste, les Talibans, de confession sunnite, pour la reconquête de l’Afghanistan sur l’occupant russe, les Etats-Unis ont contribué à la montée en puissance d’un terrorisme. Ceux qui ne devaient être que des « auxiliaires » sont devenus, armés et protégés, assez puissants pour, une fois les Russes chassés, se retourner contre les nouveaux occupants et leur livrer une guerre sans merci. Non seulement les Talibans et leur aile « terroriste » – Al Qaida – se sont implantés depuis cette base, mais ils ont pu trouver dans la diaspora de confession musulmane de puissants auxiliaires de combat couvrant le monde entier, une sorte de cinquième colonne. Finalement, les Américains ont dû se retirer laissant un gouvernement fantoche aux prises avec la domination de fait des « terroristes ».

Une autre de ces retraites désastreuses a concerné l’Irak et c’est autour de ce legs américain que le terrorisme va franchir une étape déterminante dans la situation présente. Le quotidien britannique Financial Times écrivait le 10 août 2007 que «  la dispersion de l’armée d’Irak a laissé 40 000 hommes sans ressources et armés, entraînés et prêts à l’insurrection ». La guerre en Syrie aux confins de l’Irak et le développement de différents groupes terroristes allaient donner corps à cette observation et impulser un tour nouveau au terrorisme dispersé d’alors.

En 2006, Al Qaida, le groupe terroriste issu de la guerre d’Afghanistan, jusqu’alors le principal ennemi « terroriste » des Etats-Unis et de l’Occident ayant des antennes en Irak, forme avec cinq autres groupes djihadistes un « Conseil consultatif moudjahidiste d’Irak » qui le 13 octobre suivant proclame «  l’Etat islamique d’Irak » (EII) qui s’érige en véritable Etat couvrant le Nord-Ouest de l’Irak et l’Est de la Syrie. Il y a beaucoup d’explications sur les raisons qu’a Al Qaïda de se retirer de cette coalition (questions de pouvoir, religieuses, générationnelles, etc.). Toujours est-il que nombre des sections étatiques d’Al Qaïda rejoignent l’Etat Islamique (7) qui, semble-t-il, porte une vision plus moderne et plus actuelle du combat contre l’Occident. Une des principales raisons peut se retrouver dans cette estimation du secrétaire américain à la Défense, Chuck Hagel, jeudi 21 août 2014 : «  L’Etat islamique (EI) va au-delà de tout ce que nous avons pu connaître […] Il est plus sophistiqué et mieux financé que tout autre groupe que nous ayons connu […] Il allie idéologie et sophistication de son savoir-faire militaire tactique et stratégique […] Il est extrêmement bien financé […] Il va au-delà de tout autre groupe terroriste.  »

Un territoire, une administration, une armée

Qu’en est-il début 2015 de cette base territoriale « terroriste » qui recouvrirait actuellement un territoire peuplé de 10 à 12 millions d’habitants, sur une superficie équivalant à celle de l’Angleterre, dont 40 % sont en Irak et 33 % en Syrie ?

S’ériger en Etat ne serait qu’un mot si un tel territoire n’était pas géré, au-delà de la présence militaire, par une administration appliquant un ensemble de lois, ce qui suppose un financement régulier dépendant d’une activité économique.

D’après des estimations récentes, Daesh disposerait d’une armée de 200 000 hommes et bénéficierait d’un apport international constant. D’après ceux qui ont pu la combattre, il s’agit d’une armée bien équipée particulièrement bien entraînée et très motivée (8). Elle bénéficierait de l’expérience des nombreux cadres de l’Irak de Saddam Hussein qui constituent une des colonnes vertébrales de Daesh. Il en est de même pour l’organisation administrative de la région contrôlée par cette orgnisation islamiste : sous l’autorité d’un gouvernement de sept dirigeants, toute une hiérarchie administrative s’est mise en place avec à la base dans les villes et villages des « gouverneurs » expérimentés venant eux aussi des structures administratives de l’Irak de Saddam Hussein.

Il semble que l’ensemble fonctionne sans trop de heurts, les structures économiques étant restées en place, y compris le maintien des conditions de travail – notamment celles des techniciens du pétrole assurant la continuité de production des puits. D’après des rapports sur cette activité économique, les acteurs apprécieraient, dans les zones sous contrôle de cet Etat islamique, le rétablissement des relations économiques et la paix sociale nécessaire à un fonctionnement régulier. Il ne semble pas qu’à l’intérieur de cet Etat, d’autres visions d’un autre système économique aient surgi : hors l’application de la loi islamique, la charia dans les rapports sociaux, l’économie de type capitaliste semble régler la production et la circulation des marchandises.

Bien sûr, tout cet ensemble militaro économique ne saurait fonctionner sans un apport constant de ressources. On a beaucoup insisté sur les prébendes financières ou les ressources des kidnappings ou les « subventions  » des émirats du Golfe ; mais cela ne saurait suffire à faire fonctionner un Etat en raison de leur caractère aléatoire : il est nécessaire de trouver une source constante de revenus ; c’est ce qui semble, pour le moment, être assuré dans le ressort de cet Etat. En novembre 2014, Daesh aurait encaissé au cours de cette année-là pour 3 000 milliards de dollars (2 500 milliards d’euros) 38 % venant du trafic pétrolier, 17 % du gaz, 12 % des impôts ,10 % des phosphates, 10 % du ciment, 7 % de produits agricoles.

Cette source renouvelée de revenus permettant de faire vivre un Etat reste pourtant très aléatoire. D’une part, les frappes militaires de la coalition anti-Daesh finissent par avoir un effet déstabilisateur entre le défaut d’un territoire organisé offrant des cibles fixes et les adaptations évidentes tant sur ce territoire qu’à l’échelle du terrorisme mondial. D’autre part ces mêmes actions militaires sur des cibles économiques (raffineries, silos à céréales) contraignent à des adaptations pas toujours efficaces. D’un autre côté une bonne partie des ressources orientées vers l’exportation dépend non seulement de réseaux vulnérables mais surtout des possibilités commerciales d’un monde en crise.

Enfin, globalement, à long terme, se pose non seulement la question de l’usure des matériels et des superstructures et de leur renouvellement, rendu difficile par le boycottage international, mais aussi de la pérennité d’un développement par une politique financière d’investissements rendus compliquée par l’application de la loi ­islamique.

L’apparition d’autres « bases terroristes » aux confins du Nigeria et en Libye semble une extension d’un mouvement mondial de «  concentration  » des courants islamistes localisés géographiquement jusqu’alors distincts, mais sans pour autant reposer sur une unification des différents courants de la « diaspora terroriste » mondiale. Nous nous trouvons devant une situation en pleine évolution qui fera l’objet d’un prochain article.

H. S.

NOTES

(1) Robespierre, le 5 février 1794, justifie cette politique ainsi : « La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu  ; elle est moins un principe particulier qu’une conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressants besoins de la patrie. » Vint le 9 Thermidor (27 juillet 1794), arrestation de Robespierre. Après la chute de Robespierre, quiconque était suspecté d’être un terroriste – c’est-à-dire, comme l’indique, dès 1798, le Dictionnaire de l’Académie Française, d’avoir été un agent ou d’être encore un partisan de la Terreur – est arrêté, souvent déporté ou parfois guillotiné. Comme l’explique le conventionnel (et régicide) Pierre Paganel, « Le mot terroriste fut un cri de vengeance. Il sortit du fond des tombeaux, au moment où s’y réunirent, avec leurs victimes, les tyrans, les bourreaux de la terreur. Mais les réacteurs s’en emparèrent. Il n’est plus d’asile, plus de refuge, plus de pitié, pour le citoyen que cette dénomination poursuit. » La tentation est grande déjà de regarder « les terroristes comme une espèce d’hommes, ou plutôt de monstres à figure humaine jusqu’alors inconnue ; comme une race d’êtres féroces, venus des pays lointains » ! Eh bien non : « Un terroriste est tout simplement un patriote exalté. »

(2) Depuis les années 1880, les nationalistes irlandais de l’Irish Parliamentary Party (IPP) demandaient l’autonomie vis-à-vis du Royaume-Uni (Home Rule). Certaines organisations comme le Sinn Féin d’Arthur Griffith réclamaient au contraire l’indépendance complète de l’Irlande mais elles ne représentaient qu’une faible minorité à cette époque. Pour les républicains irlandais, la guerre d’indépendance avait commencé avec la proclamation de la République d’Irlande lors de l’Insurrection de Pâques 1916. Les républicains avancèrent que le conflit de 1919-1921 (et la guerre civile qui suivit) était la défense de cette République contre les tentatives de la détruire.

(3) L’organisation Narodnaïa Volia est formée, à partir du mouvement Narodniki, lors d’un congrès à Lipetsk en juin 1879, puis à Voronej quelques semaines plus tard. L’organisation populiste Terre et Liberté (Zemlia i Volia), fondée dans les années 1860 et réactivée en 1875 pour lutter contre le régime tsariste se déchire alors en deux tendances opposées. « Narodnaïa Volia » choisit la voie du terrorisme individuel pour lutter contre le régime, privilégie l’action sur l’idéologie et s’inspire de Netchaïev : « Le révolutionnaire méprise tout doctrinalisme, il a renoncé à la science pacifique qu’il abandonne aux générations futures. Il ne connaît qu’une science — celle de la destruction. »

(4) «  Bourgeoisie compradore  » désigne la classe bourgeoise qui, dans les pays dominés, tire sa richesse de sa position d’intermédiaire dans le commerce avec les impérialismes étrangers, par opposition aux bourgeois ayant des intérêts dans le développement de l’économie nationale.

(5) Voir « Les Etats-Unis et leur guerre », Echanges n° 136 (printemps 2011), p. 40.

(6) De la guerre, de Carl von Clausewitz, livre VI, chapitre XXVI : «  L’armement du peuple », écrit entre 1816 et 1830.

(7) Les sigles EII (français), ISIS (anglais) et Daesh (arabe) désignent la même entité. On peut trouver sur Wikipédia un article très documenté sur Daesh dans lequel nous avons puisé les détails de cet article.

(8) Cette armée disposerait de quelques avions de chasse, de 3 000 voitures blindées, de 50 chars lourds, de 150 blindés légers, de 60 000 armes diverses de diverses origines, le tout servi par des militaires expérimentés et commandés par des généraux irakiens entraînés depuis des années à la guérilla (Wikipédia).
Annexe

Le terrorisme juif en Palestine avant 1948

Grenades sur les marchés, meurtres de villageois, enlèvements de soldats britanniques  : les sionistes de Palestine ont, jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en juillet 1948, choisi le terrorisme com­me stratégie militaire. Les dirigeants des grou­pes clandestins (Ben Gourion, Menahem Begin, Itzhak Shamir, pour ne citer que ces trois premiers ministres d’Israël), sont devenus des dirigeants de l’Etat.

Leurs actions les plus spectaculaires furent l’attentat contre l’hôtel King David à Jérusalem et le meur­tre du diplomate suédois Folke Bernadotte. La première, menée le 22 juillet 1946 par l’Irgoun,détruisit la partie de l’hôtel où s’étaient établies les autorités britanniques, tuant 91 person­nes, principalement des employés. La seconde, menée par le groupe Stern, fit disparaître le 17 septembre 1948 le «  médiateur pour la Palestine  » que l’ONU avait nommé en mai (une semaine après la déclaration d’indépendance d’Israël). Les deux plans de partage de la Palestine qu’il avait successivement présentés a­vaient été refusés par les deux parties.

Mais c’est à la charnière du xixe et du xxe siècles que les organisations juives armées trouvent leurs racines. En 1905 et 1907, deux vagues de pogroms en Bessarabie poussent les communautés juives de l’empire russe à constituer des ligues d’autodéfense, d’une part, à quitter la Russie d’autre part : 1 million de Juifs vont aux Etats-Unis, environ 30 000 en Palestine, alors partie de l’empire ottoman. L’organisation Bar-Guiora (nom d’un dirigeant de la révolte juive contre les Romains), est créée en 1907, avec le double objectif de développer des fermes collectives (kibboutz) et de les protéger.

Le projet sioniste, qui n’a pas (et n’est pas) toujours été soutenu par tous les Juifs, se développe sous différentes formes, qui toutes reposent, entre autres principes, sur un a priori faux : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » ; il s’agit de créer non seulement un Etat juif mais surtout une société purement juive, disposant de sa propre base ouvrière  ; la colonisation sioniste diffère radicalement du schéma colonial classique, puisqu’il n’est plus question d’exploiter les indigènes mais de les remplacer. Pourtant le terrorisme sioniste se présente toujours comme une réaction de défense : « La Garde », Hashomer, est le nom de l’organisation militaire dans laquelle s’intègre Bar-Guiora en 1909, « Défense », Hagannah, celui de l’organisation qui lui succède.

1920 est la première année du mandat sur la Palestine confié à la Grande-Bretagne par la Société des Nations. C’est aussi l’année d’une manifestation meurtrière de violence, avec les émeutes de Jérusalem pendant la fête juive de Nabi Mous­sa. Au sein de la Haganah, des radicaux créent en 1931 une faction dissidente, qui devient en 1936 l’Irgoun (Irgoun Zvaï Leoumi, «  Organisation militaire nationale  »). L’Irgoun se lance dans des actions de représailles contre les Ara­bes luttant contre les implantations juives, puis dans des attentats contre les civils arabes sans distinction (première grenade sur un marché de Jérusalem en 1937), ce qui lui vaut la qualification d’organisation terroriste par les Britanniques. Les violences s’exacerbent lors de la révolte arabe de 1936-1939.

En 1939 la frange la plus radicale de l’Irgoun fonde le Lehi (groupe Stern). A partir de 1936, la Haganah forme des unités de guérilla contre les Arabes. Avec la naissance de l’Etat d’Israël en 1948, après des années de terrorisme,le sionisme atteint son objectif principal. La Haganah, l’Irgoun et le Lehi fusionnent pour former Tsahal, l’armée dont elles deviennent l’armature tandis que leurs branches politiques siègent à la Knesset.

Et la lutte de classe derrière les paravents idéologiques ?

l l faut bien se rendre à l’évidence : le capitalisme en crise continue bon an mal an de tourner, de tenter de trouver des remèdes et des ajustements pour retrouver son dynamisme, maintenir et développer ses profits.
Il faut bien se rendre à l’évidence : tant que le capital continue de tourner c’est qu’il continue, en toute impunité, à exploiter tant les êtres humains que la nature, sans se soucier des conséquences pour tous ces acteurs actifs ou passifs des ravages causés par cette exploitation.
Il faut bien se rendre à l’évidence : en dépit de toutes les innovations technologiques et des transformations profondes qu’elles entraînent dans les structures du système, dans les structures de l’exploitation du travail, cette exploitation reste le cœur du capitalisme. Et la lutte de classe reste, malgré tout ce que l’on peut en dire, l’affrontement entre deux classes, même si les lignes de cet affrontement ne sont pas toujours clairement définies.


Il faut bien se rendre à l’évidence : le système d’exploitation peut prendre actuellement des formes extrêmement diverses, reproduisant toute les étapes de son développement, depuis les plus primitives (avec une technologie rudimentaire), jusqu’aux plus sophistiquées (avec des technologies toujours plus perfectionnées), avec un seul but ultime : atteindre la productivité la plus extrême de la force de travail pour en extraire le maximum de valeur.
Un peu partout dans le monde, des résistances poursuivent, en fonction des conditions d’exploitation, sous des formes très diverses, traditionnelles ou nouvelles, une lutte de classe qui ne prendra fin qu’avec la fin du système capitaliste. Alors que dans les pays en voie de développement les exploités en sont encore à chercher à former et promouvoir des organisations de lutte (le plus souvent des syndicats), dans les pays développés ces mêmes syndicats en sont à jouer pleinement leur rôle de médiation entre le capital et le travail. Partout dans ce monde industrialisé cette orientation leur vaut, sauf cas particuliers en raison des pouvoirs et/ou des fonctions sociales qui leur ont été concédés, une désaffection relative.


En raison de la pression particulièrement insistante et générale sur les conditions de travail et ce qu’on présentait comme des «  avantages sociaux  », qui garantissaient une certaine stabilité sociale à l’échelle du monde industrialisé, une tension latente générale s’est développée qui ne réussit à s’exprimer que dans les conflits classiques ponctuels – essentiellement la grève – et /ou dans des formes de luttes différentes, ponctuelles ou générales, mais aux objectifs et contours très flous eu égard au contenu de classe, comme une sorte de substitut d’une lutte de classe qui ne parviendrait pas à s’exprimer pleinement.
Les syndicats et partis d’opposition, plus ou moins discrédités, se trouvent ainsi contraints, à la fois pour rester dans leur fonction sous le capital, conserver leur peu de crédibilité et éviter d’être débordés par des ailes radicales ou des mouvements sauvages, d’organiser manifestations nationales et grèves générales limitées. Ces protestations organisées sont d’autant plus imposantes qu’elles se déroulent dans des Etats plus touchés que d’autres par ce que l’on qualifie mondialement de «  mesures d’austérité ». Mais, malgré quelques débordements d’éléments de base plus radicaux, elles ne se prolongent pas dans le temps et restent sans effet sur les mesures qu’elles entendent contester. On pourrait à leur sujet évoquer le proverbe  : «  Les chiens aboient, la caravane passe  » ; la machine capitaliste poursuit sa marche en avant qui assure son existence.


Ces « journées de lutte » présentent des caractères communs : elles restent enfermées dans un cadre national bien qu’elles se dressent contre des mesures d’austérité similaires différant seulement par leur étendue et/ou leur intensité ; elles doivent être répétées de la même façon, tout aussi inefficaces bien que tout aussi suivies. On peut en dresser la liste avec quelques records en la matière : la Grèce voit, le 22 novembre 2014, sa 32e journée de grève générale depuis 2010  ; l’Italie compte sa ne grève générale d’une journée avec des manifestations dans 54 villes  ; la Belgique connaît des grèves sauvages sectorielles qui provoquent toute une série de grèves syndicales quasi hebdomadaires fin 2014 (voir p. 5 un aperçu de ces luttes). Devant cette multiplicité de résistances dans ces manifestations, limitées mais récurrentes depuis des années, on peut comprendre l’appréhension des gouvernants. Ils craignent d’une part une généralisation dans un cadre national, d’autre part le débordement des cadres nationaux, dans un mouvement de lutte européen concrétisant des luttes identiques contre des mesures d’austérité identiques. Ces craintes des dirigeants génèrent d’un côté des mesures de durcissement d’une répression des « débordements », comme par exemple en Espagne, d’un autre côté des oppositions politiques ou syndicales nouvelles (voir les mouvements Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne et/ou l’essor des organisations d’extrême droite).
Cet ensemble de contre-mesures (face à un mouvement éventuel mais qu’on ne saurait qualifier de contre-révolutionnaires) peut se justifier par l’extension dans les cinq dernières années de mouvements plus ou moins spontanés qui se sont étendus comme une tache d’huile à plus ou moins grande échelle internationale, sans qu’intervienne une organisation préexistante. On peut trouver des traits communs au « printemps arabe », au mouvement « Occupy » et même à l’extension du « terrorisme islamique ». Malgré leur caractère imprécis, sans véritable contenu de classe, leur existence éphémère – qu’elles aient ce caractère du fait de la répression ou de par leur propre dynamique – peut faire craindre aux dirigeants une nouvelle généralisation de tels mouvements spécifiques, ou, bien plus, l’explosion d’une action ouvrière globalisée. La dimension internationale donnée à la « lutte contre le terrorisme » ferait alors partie, à l’échelle mondiale, des contre-mesures prévenant une telle explosion.