Le krach chinois : les balbutiements de l’économie de transition

En ces jours de panique boursière et de bulles qui éclatent, les marchés financiers chinois ressemblent à la roulette d’un casino, les paris se faisant sur les tendances à venir de l’économie. Au-delà des hauts et des bas quotidiens du jeu des actions, on peut observer les réactions du Parti communiste chinois au pouvoir (PCC) et celles d’autres acteurs, ainsi que les tendances à long terme du développement capitaliste chinois (1).
Comment toute cette histoire a-t-elle démarré ? Le cours des actions chinois est volatil depuis des années, mais il n’a commencé à augmenter vraiment vite (par rapport à d’autres pays) qu’en novembre 2014 (2). En gros, les actions chinoises ont augmenté de plus de 100  % en six mois, avant que le marché ne s’effondre le 12 juin 2015. Le gouvernement se mit alors à acheter de grandes quantités d’actions, à annuler le lancement de nouveaux marchés financiers, à ordonner aux entreprises d’Etat de ne pas vendre leurs titre et à prendre d’autres mesures pour stopper la chute libre des cours. C’est seulement quand la moitié des actions furent retirées du marché et que beaucoup de celles qui restaient furent rachetées par des agences d’Etat que la chute commença à ralentir un peu. Elle continua cependant, avec de courtes périodes de panique autour du 27 juillet et autour du 24 août, amenant ainsi l’indice 40 % plus bas que celui du 12 juin (3).
Ces événements se produisirent dans le cadre d’un secteur financier qui était resté contrôlé par l’Etat et plus protégé que ceux d’autres pays capitalistes et pendant la période de « réforme » en Chine (c’est-à-dire de la fin des années 1970 jusqu’à aujourd’hui). Les marchés financiers de Shanghaï et de Shenzhen furent créés seulement en 1990 et 1991, en partie pour soutenir la restructuration des entreprises d’Etat. Mais ils jouèrent un rôle mineur jusqu’au début des années 2000, quand le gouvernement fit plus d’efforts pour commercialiser davantage le secteur financier afin de l’adapter à l’expansion capitaliste.
Une première grosse bulle du marché financier éclata au début 2007, quand les actions chutèrent suite aux rumeurs selon lesquelles le gouvernement voulait relever ses taux directeurs et surveiller la spéculation financée par le crédit (4). Après 2007, le secteur financier fut davantage intégré dans le développement des politiques du gouvernement, pour amortir les effets de la crise économique (un énorme programme gouvernemental de relance économique, basé sur le crédit accordé par le secteur bancaire contrôlé par l’Etat) (5).
Les effets de la crise entraînèrent aussi l’expansion d’un secteur bancaire « de l’ombre », qui échappe en grande partie au contrôle du gouvernement (6), mais joue un rôle important dans le financement des entreprises privées et les projets de développement des gouvernements locaux.
Dettes et ralentissement
Dans les années qui suivirent 2008, les programmes de relance du gouvernement continuèrent, surtout ceux concernant la construction et les infrastructures. En conséquence, la dette totale passa de 178  % du PIB en 2007 à 282  % en 2014. Les gouvernements locaux et les entreprises d’Etat se sont aussi fortement endettés (cette dette entrave le développement et la croissance économique) (7). Afin de générer des fonds suffisants (nécessaires pour assurer la croissance économique et empêcher le mécontentement social autant que l’instabilité politique), le gouvernement a l’intention de « libéraliser » le secteur financier. Fin 2013, il lance de nouvelles mesures : création d’une nouvelle zone de libre-échange à Shanghaï, des efforts pour internationaliser la monnaie renminbi , et une dérégulation supplémentaire des marchés financiers de Shanghaï et Shenzhen (8).
Pendant ce temps, les signes d’un ralentissement économique augmentent. Après vingt ans d’augmentation du PIB d’environ 10 % par an, la croissance est tombée depuis 2012 à moins de 8 %, oscillant entre 6 % et 7 % cette année (9). Le gouvernement a déjà reconnu le ralentissement de l’économie et, en 2014, décrit la situation comme « la nouvelle norme » (xin changtai). Ce terme reflète le changement d’orientation du modèle de développement économique, s’éloignant de la croissance rapide de l’exportation vers un modèle plus équilibré, mais montre aussi l’effort du gouvernement pour apaiser les craintes des acteurs économiques devant les conséquences de la transition (10). Cependant les symptômes du ralentissement sont nombreux et plus forts que prévus, et le gouvernement a du mal à en contrôler les effets. La consommation des ménages est restée chroniquement basse (malgré les hausses de salaires) ainsi que l’investissement privé. L’augmentation des salaires signifie l’augmentation du coût du travail, et donc la perte de compétitivité de certains secteurs (11). Par conséquent, certaines capacités industrielles ont été délocalisées vers des provinces de l’intérieur avec des salaires inférieurs, et certaines industries de main-d’œuvre sont même parties vers d’autres pays (12). De plus les profits industriels ont diminué (13) et de nombreux secteurs souffrent de surcapacités, à cause d’investissements récents fort importants (souvent subventionnés par l’Etat et « gaspillés ») (14). Récemment, les exportations ont stagné ou même diminué (15).
Injections et bulles
De façon à éviter d’autres dettes avec leurs effets sur la croissance et le développement économique en général, le gouvernement communiste chinois a besoin de nouveaux fonds. Les énormes réserves de devises étrangères (résultant du surplus commercial) ne peuvent plus être utilisées comme avant parce que ce surplus est volatile et les réserves ont déjà diminué (16). L’épargne énorme des classes moyennes (17) pourraient être un remède si elles pouvaient servir à injecter des liquidités : pour les entreprises d’Etat endettées, pour les fonds de retraites d’Etat déficitaires et les fonds d’assurance maladie aussi déficitaires (18). En canalisant une partie de ces économies vers le marché financier, cela pourrait aider à rééquilibrer les dettes, et ainsi transférer les risques économiques aux investisseurs privés.
Dans cet arrière-plan, plusieurs événements ont conduit à la surchauffe du marché financier : premièrement, le gouvernement a suspendu les restrictions d’achats d’actions par emprunts (margin trading) en 2014. Deuxièmement, de plus grandes quantité d’argent « bon marché »sont devenues disponibles après que la banque centrale chinoise eut diminué ses taux directeurs, le 21 novembre 2014 (19). Troisièmement, l’immobilier a été un élément important dans la croissance économique de la dernière décennie, mais le prix de l’immobilier est resté stable ou a même décliné depuis 2012 (la disparition de la pression de la bulle immobilière a commencé dans le milieu des années 2000) (20). Par conséquent, en 2014, davantage de gens de la classe moyenne étaient prêts à investir dans des actions plutôt que dans l’immobilier, espérant ainsi accroître leurs revenus. Quatrièmement, à l’automne 2014, le gouvernement commença une campagne médiatique pour encourager les investissements privés en Bourse, de nouveaux investisseurs privés ont fait confiance au gouvernement, à sa volonté de soutenir l’augmentation de la valeur des actions, et à sa capacité à contrôler le marché . Des dizaines de millions de nouveaux portefeuilles d’actions ont été ouverts depuis et beaucoup d’actions ont même été achetées avec des emprunts, dans l’espoir que leur cours augmente pour pouvoir faire du profit.
De cette façon, la précédente bulle immobilière a été remplacée par une bulle boursière. Les premiers signes inquiétants d’une possible baisse du cours des actions est apparue au printemps 2015, et même les média chinois ont parlé d’une « bulle » (paomo) pour des mois. Mais ce ne fut pas avant mi-juin que la confiance se transforma en peur et la peur en panique et que de nombreux investisseurs commencèrent à vendre leurs actions à des prix de plus en plus bas (après que le gouvernement ait annoncé son intention de limiter le taux de prêt marginal, après la chute du cours des actions, et après que les premières tentatives pour « sauver le marché » (jiushi) eurent échoué.
Tournant
Le krach boursier se produit à un moment où le modèle du développement chinois prend un tournant, la tempête financière reflète des problèmes structuraux de l’économie sous-jacents autant que des changements sociaux et des tensions dans la société en général. Depuis le début des années 1990, la Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale et le moteur d’une croissance mondiale représentant aujourd’hui 15 % du PIB mondial (21). Premièrement, ce boom a été dû surtout à l’exportation de produits de consommation produits par une main-d’œuvre « bon marché » de travailleurs migrants et les fondements de ce modèle s’écroulent depuis un certain temps. Alors que les exportations, c’est-à-dire les revenus dus à la vente de biens de consommation à d’autres pays, sont toujours un facteur important, elles ne sont plus dorénavant l’élément économique moteur. Depuis la crise d’après 2007 et après les programmes de relance, ce rôle fut repris par les investissements dans l’infrastructure et l’immobilier (basé sur le crédit et conduisant à l’augmentation rapide de l’endettement mentionné ­précédemment).
Deuxièmement, la composition sociale post boom est en train de changer. Les secteurs les plus dynamiques de l’économie chinoise (l’activité manufacturière, la construction et les services) reposent toujours sur le travail d’environ 280 millions de travailleurs migrants, mais le mécanisme du travail migrant « bon marché » dans les villes, quand il y a besoin et retournant ensuite à la campagne en période de crise et de chômage (comme en 1997-1998 et 2008-2009), est en partie saturé depuis que beaucoup de migrants se sont installés en ville de façon permanente. Ainsi, il y a moins de gens qui quittent la campagne parce que la Chine a atteint ce qu’on appelle le point de retournement de Lewis (excédent de main-d’œuvre rurale, source de la migration) arrive à son terme (22). Cela a conduit à une augmentation du manque de main-d’œuvre dans les régions, qui a commencé à apparaître il y a une dizaine d’années.
Troisièmement, les deuxième et troisième générations de travailleurs migrants font entendre leurs voix pour de meilleures conditions de vie, ont davantage d’expérience d’organisation et de lutte et se sont arrangés pour tirer profit de la pénurie de main-d’œuvre. Le résultat a été une forte augmentation des luttes de travailleurs migrants depuis le milieu des années 2000 entraînant des augmentations de salaires constantes (23). Alors que le modèle du travail « bon marché »n’a pas disparu, il est réellement sous la pression de la base des travailleurs migrants dont le pouvoir ­augmente.
Quatrièmement, pendant ce temps le gouvernement du PCC veut stabiliser son régime et donc doit conforter la croissance. Pour empêcher l’augmentation des protestations des travailleurs, il est prêt à faire des concessions (24). Il s’efforce activement de promouvoir la transformation de l’économie basée sur le travail bon marché, sur la sous-traitance et orientée vers l’exportation en une économie à plus haut degré de technicité, à plus haute valeur ajoutée (high-tech) et orienté vers la consommation intérieure, diminuant ainsi la dépendance aux exportations (reéquilibrage) (25). Le ralentissement résultant de cette transformation était attendu et reste derrière la« nouvelle norme» des politiques annoncées, mais les pas dans cette direction remontent aux années 2000, furent intensifiées dans le 12e Plan quinquennal ( 2010-2015) et vont probablement être au centre du 13e (2016-2020) que prépare le PCC. Cependant ce processus en cours dépend largement des enjeux mondiaux, des crises mondiales, des luttes sociales en Chine et des efforts que fait le gouvernement pour les gérer (26).
Les effets économiques
Malgré les problèmes économiques évidents en Chine, en relation avec ce « reéquilibrage » et malgré la crise mondiale, il faut attendre pour voir jusqu’à quel point le krach boursier affectera la position de la Chine dans l’économie mondiale. Malgré le krach et le ralentissement, l’économie chinoise ne semble pas au bord de l’effondrement. Des signes de faiblesse économique sont visibles dans différents secteurs (déflation comme  résultat de la surproduction) et un « atterrissage brutal » est toujours possible, mais la plupart des indicateurs économiques montrent un déclin lent et continu plutôt qu’une chute brutale (27). Les marchés financiers chinois et le renmimbi sont toujours protégés et cela donne au gouvernement du PCC plus de pouvoir de contrôle de la crise, comparé à d’autres pays. De plus, le marché boursier chinois et le pourcentage des économies investies dans des actions sont très petits comparés à ceux des Etats-Unis et de l’Europe, aussi les pertes financières et les effets de la soi-disant économie réelle pourraient être plus limités que ce que laissent supposer les annonces de panique sur le krach (28).
Cependant le krach affecte le fonctionnement des marchés financiers chinois. Les entreprises chinoises ainsi que les projets des gouvernements locaux sont toujours financés par les banques (contrôlées par l’Etat), donc les dettes, plutôt que par la Bourse. Pour le moment, les tentatives pour canaliser l’épargne des ménages vers le marché financier et remplacer ainsi les dettes par des actions ont échoué. Les marchés financiers chinois sont devenus des sortes de marchés « zombie » car le gouvernement injecte de l’argent pour les maintenir en vie, même s’ils sont déjà morts, c’est-à-dire qu’ils ont cessé de fonctionner comme marchés. En conséquence, beaucoup d’investisseurs étrangers ont retiré leurs capitaux (pas seulement à cause du krach boursier) (29). On ne voit pas trop comment le gouvernement du PCC peut rétablir la confiance des investisseurs étrangers et chinois qui veulent spéculer en Bourse. Cela pourrait entraîner l’aggravation des difficultés pour financer les entreprises d’Etat ou les fonds sociaux et accroître la dette en général.
Pouvoir et légitimité
En attendant, les conséquences politiques pourraient être importantes. Les rapports laissent entendre que le krach boursier affaiblit la position de certains « réformateurs » du PCC qui soutiennent la libéralisation du marché, alors que celle des « conservateurs » qui défendent un rôle plus important de l’Etat et des petites entreprises soutenues par l’Etat  serait renforcée. D’autres observateurs voient une bataille d’influence et de pouvoir entre factions à l’intérieur du régime actuel, entre les soi-disant « princes héritiers» derrière le président Xi Jinping, qui défend les réformes structurelles vers la « nouvelle normalité » et les « populistes » autour du premier ministre Li Keqiang, qui défendent le marché financier en tant que mécanisme de stimulation de la croissance, après l’éclatement de la bulle immobilière (30). Cependant la direction du PCC dans son ensemble n’est pas opposée à une libéralisation plus grande ni à des réformes structurelles (mais à un rythme plus lent) et les rivaux ou les trublions à l’intérieur du PCC risquent d’être balayés au cours des campagnes récentes plus intenses contre la corruption (31).
Ce qui est le plus étonnant est la conséquence du krach et la réponse du PCC envers l’un des piliers de son pouvoir. La plupart des investisseurs privés font partie de la classe moyenne (professions libérales, employés d’Etat ou hommes d’affaires qui ont investi l’argent qu’ils avaient épargné pour l’éducation de leurs enfants, pour l’achat de maisons ou pour leur retraite). Cette classe moyenne a profité du boom depuis deux décennies et, donc, a soutenu le PCC depuis les années 1990. Aujourd’hui le PCC pourrait perdre toute légitimité à cause de la perte de confiance croissante en sa capacité à contrôler l’économie ou plutôt sa capacité à permettre à la classe moyenne de continuer à faire du profit. La classe moyenne a déjà été très perturbée par la campagne anti-corruption, mentionnée plus haut, qui a gêné les transactions commerciales et paralysé les officiels gouvernementaux à cause de leur peur d’être limogé. Les deux : les effets du krach boursier et la campagne anti-corruption, et aussi la corruption abyssale évidente et le dilettantisme officiel, illustré par l’explosion de matières chimiques dangereuses dans le port de Tianjin, le 12 août 2015 (32), pourraient affaiblir la position du PCC et sa capacité à assurer la paix sociale face à un mécontentement croissant.
R. R. (gongchao.org)
septembre 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

NOTES

(1) Cet article a commencé, au début septembre 2015, comme un entetien avec le site italien www.infoaut.org [www.infoaut.org/index.php/blog/approfondimenti/item/15426-crashing-stocks-la-trasformazione-cinese-arriva-ad-un-punto-di-svolta]. Les versions anglaise et italienne peuvent se trouver sur : www.gongchao.org
(2) www.zerhedge.com/sites/default/files/images/user3303/ imageroot/2015/07/20150708_chinavol1.jpg
(3) Malgré la chute, l’index boursier chinois du début septembre 2015 était encore bien plus haut que celui de fin août 2014 (d’environ 40  %) .
Pour l’évolution de l’index CSI 300 de Shanghaï Shenzen, voir www.bloomberg.com/quote/SHSZ300:IND ;
les observateurs y voient une rectification en retard : www.ft.com/cms/s/3/b6b826c8-1c08-11e5-a130-2e7db7db721f996.html

(4) www.nytimes.com/2008/04/02/business/worldbusiness/02yuan.html?pagewanted=all&_r=0 ; http://news.xinhuanet.com/english/2007-02/27/content_5780066.htm
(5) www.nytimes.com/2008/11/10/world/asia/10china.html ;
www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/ 2008/11/09/AR2008110900701.html
(6) Sur les banques « parallèles », voir : www.peri. umass.edu/fileadmin/pdf/working_papers/working_papers_351-400/WP375.pdf.
Les gouvernements locaux, incapables d’emprunter directement, ont créé des compagnies appelées « Local Government Financing Vehicles » (LGFV) pour pouvoir emprunter de l’argent et passer par le système bancaire parallèle: www.ibtimes.com/chinas-local-government-financing-vehicles-lgfv-7-things-you-should-know-about-chinas-local-debt; le système bancaire parallèle compte pour 30 % de tous les nouveaux crédits depuis 2007: www.mckinseychina.com/putting-chinas-debt-into-perspective.
(7). « La Chine était endettée avant de devenir riche » : www.ft.com/intl/cms/s/0/895604ac-10d8-11e4-812b-00144feabdc0.html;
www.washingtonpost.com/news/wonkblog/wp/2015/03/05/is-chinas-1929-moment-coming;
www.economist.com/blogs/freeexchange/2014/07/china-s-debt-gdp-level
(8) www.bloombergbriefs.com/content/uploads/sites/2/ 2014/09/EN-China_Financial_Data.pdf
(9) Dans les chiffres officiels, certaines estimations sont même plus faibles, voir par exemple :
www.zerohedge.com/news/2015-08-26/china-stunner-real-gdp-now-negative-11-evercore-isi-calculates

10. Sur la « nouvelle norme », voir :
http://news.xinhuanet.com/english/china/2014-11/09/c_133776839.htm
(11) Par exemple certaines parties du secteur du vêtement. Pour l’évolution des salaires, voir http://blogs.wsj.com/ chinarealtime/2013/05/23/seeking-help-for-chinas-labor-market
(12) www.chinadaily.com.cn/business/2010-07/06/ content_10069557.htm ;
www.washingtonpost.com/news/wonkblog/wp/2013/07/12/this-is-why-the-textile-industry-is-relocating-to-places-like-bangladesh
(13) www.bloomberg.com/news/articles/2015-01-27/china-s-industrial-profits-fall-most-since-2011-as-economy-slows; http://uk.reuters.com/article/2015/07/27/uk-china-economy-profits-idUKKCN0Q102M20150727

(14) Pour les investissements « gaspillés », c’est-à-dire une mauvaise utilisation du capital voir : www.ft. com/intl/cms//0/002a1978-7629-11e4-9761-00144feabdc0.html ; www.scmp.com/news/china/economy/article/1842793/solution-chinas-industrial-overcapacity-setting-more-factories
(15) Pour relancer les exportations, le gouvernement chinois a commencé par dévaluer sa monnaie le 11 août 2015 : www.theguardian.com/business/2015/aug/11/china-devalues-yuan-against-us-dollar-explainer; www.nytimes.com/2015/08/11/business/international/china-lowers-value-of-its-currency-as-economic-slowdown-raises-concerns.html?_r=0. Les ressemblances avec le développement du Japon dans les années 1980 et après sont étonnantes : incitations, dettes, surcapacité, déflation, stagnation : www.ft.com/cms/s/0/8d5eb8ae-5241-11e5-b029-b9d50a74fd14.html
(16) www.ft.com/cms/s/0/baee0b5c-b1b1-11e4-8396-00144feab7de.html
(17) Le taux d’épargne en Chine est le plus élevé du monde (plus de 50 %) ; le taux moyen mondial est de 20 % ; voir par exemple : http://en.people.cn/90778/8040481.html
(18) De plus, le gouvernement a essayé de relâcher un peu la pression financière sur les gouvernements locaux par un échange de dettes obligataires :
www.reuters.com/article/2015/05/21/us-china-debt-swap-idUSKBN0O60P22015052; www.bloomberg.com/news/articles/2015-07-14/china-said-to-consider-adding-1-trillion-yuan-debt-swap-quotas

(19) Pour la première fois depuis 2012 ; et il a été baissé depuis plusieurs fois: www.bloomberg.com/news/articles/2015-06-27/china-cuts-interest-rates-reserve-ratio-in-bid-to-stem-slowdown ;
www.nytimes.com/2015/08/26/business/international/china-interest-rates-stock-market-distress.html?_r=0
(20) La bulle immobilière est en relation avec la stimulation de la croissance par les gouvernements locaux ; ils ont accaparé la terre, la sous-payant aux paysans, et l’ont revendue à des promoteurs immobiliers qui ont construit d’immenses ensembles de tours. Après l’augmentation de l’immobilier en Chine depuis le milieu des années 2000 (au point que même la classe moyenne des villes avait des difficultés pour acheter), le gouvernement a commencé à prendre des mesures pour freiner le marché en 2011: www.businessinsider.com/real-estate-crash-in-china-2012-5?IR=T. Une autre cause du ralentissement du marché immobilier est le changement démographique : www.ft.com/cms/s/0/ca218cbc-7c63-11e4-9a86-00144feabdc0.html

(21) Pour les performances de l’économie chinoise, voir : http://blogs.ft.com/ftdata/2014/10/08/chinas-leap-forward-overtaking-the-us-as-worlds-biggest-economy
(22) Officiellement il y a encore 48 % de la population qui vit à la campagne, mais les observateurs estiment que c’est seulement 20 % de la force de travail qui travaille encore dans l’agriculture, pour la plupart d’âge moyen ou plus. De plus la population vieillit, conséquence de la politique de l’enfant unique qui a débuté dans les années 1980, donc il y a moins de jeunes qui rentrent sur le marché du travail chaque année.
www.ft.com/intl/cms/s/2/767495a0-e99b-11e4-b863-00144feab7de.html; www.clb.org.hk/en/content/tide-turns-sichuan-rural-labourers-find-opportunities-closer-home

(23) Pour ces luttes, voir : www.gongchao.org/en/texts/ 2014/new-strikes-in-china. Le gouvernement chinois, bien conscient de la nécessité et de l’urgence de contrôler ces luttes par un mélange de répression et de concessions, a augmenté le salaire minimum de plus de 10 % en moyenne par an depuis 2009 et envisage d’autres augmentations: www.reuters.com/article/2014/04/01/us-china-salary-idUSBREA3004H20140401
(24) Il est important de noter que le gouvernement a aussi réagi par une répression accrue envers les travailleurs grévistes et ceux qui les soutiennent, les ONG du droit du travail et de l’environnement et les mouvements féministes, en plus de la répression bien connue envers les avocats « de défense des droits humains ».
(25) Sur le problème du rééquilibrage, voir : www.ft. com/intl/cms/s/0/f8ed7dd8-841d-11e3-b72e-00144feab7de.html. L’économie chinoise a déjà changé :
le secteur des services compte pour 48 % du total de la production économique, l’industrie manufacturière et la construction 43 %, l’agriculture seulement 9 % : www.ft.com/cms/s/0/eab80bda-5508-11e5-8642-453585f2cfcd.html
(26) Ici la comparaison avec le Japon atteint ses limites. En Chine les espoirs des travailleurs de voir s’améliorer leur condition et leur détermination à lutter pour eux-mêmes semblent bien plus grands qu’ils ne l’étaient au Japon dans les années 1990.
(27) www.nytimes.com/2015/08/26/opinion/false-alarm-on-a-crisis-in-china.html, www.theguardian.com/commentisfree/2015/sep/14/chinese-economy-western-markets-china. Certains reportages montrent davantage de signes de crise et dépeignent une image très différente de celle des rapports officiels : « Le patient est malade » : http://ftalphaville.ft.com/2015/08/28/2138656/guest-post-trying-to-throw-our-arms-around-the-sick-chinese-economy ; d’autres sources parlent d’un « durcissement quantitatif » dû à la fuite des capitaux et à la diminution des réserves étrangères résultant de la dévaluation de la monnaie, ce qui pose à son tour de nouveaux problèmes : www.bloomberg.com/news/articles/2015-07-17/how-china-s-slowdown-is-worse-than-you-think.
Autres sources : www.bloomberg.com/news/articles/ 2015-09-07/china-s-foreign-exchange-reserves-fall-in-august-on-yuan-support ;
www.ft.com/cms/s/0/a8c9b500-555a-11e5-a28b-50226830d644.html, www.ft.com/ cms/s/0/baee0b5c- b1b1-11e4-8396-00144feab7de.html
(28) De plus, le nombre de sociétés actionnaires est assez faible, et une bonne partie des actions (85 %) sont possédées par environ 90 millions de petits investisseurs (privés), dont la plupart ont commencé à investir seulement ces deux dernières années. Cela signifie que moins de 10 % des ménages ont un portefeuille (55 % aux Etats-Unis) et ils investissent une petite partie de leur argent dans des actions (environ 15 %) : http://uk.businessinsider.com/statistics-on-chinese-invested-in-stock-market-crash-2015-7, http://uk.businessinsider.com/chinese-households-invest-little-in-stocks-2015-7?op=1?r=US&IR=T, http://uk.businessinsider.com/most-chinese-investors-and-corporations-are-not-invested-in-stock-market-2015-7?r=US&IR=T#ixzz3fPbUftPM
(29) www.theguardian.com/world/2015/aug/19/chinas-flight-of-capital-causes-global-ripples; www.ft.com/cms/s/0/1b7ae16e-4ff7-11e5-8642-453585f2cfcd.html
(30) http://blogs.ft.com/beyond-brics/2015/07/27/chinas-collapsing-stock-market-underlines-need-for-new-normal-reforms

(31) Ce ne sont pas seulement plus d’une centaine de cadres des gouvernements régionaux ou de niveau plus élevé qui ont été punis, mais aussi des centaines de milliers des échelons inférieurs qui sont un des piliers du pouvoir du PCC :
www.scmp.com/topics/xi-jinpings-anti-graft-campaign, www.ccdi.gov.cn/yw/201502/t20150212_51324.html

(32) Pour l’analyse de la signification de l’explosion, voir : http://chuangcn.org/2015/08/tianjin-explosion

 

 

Inde : des ouvrières en lutte, en tant qu’exploitées et en tant que femmes

LA LUTTE DE CLASSE EN INDE. On parle beaucoup de la Chine et des luttes diverses qui s’y déroulent mais bien peu de l’Inde dont la population est aujourd’hui supérieure à celle de l’ancien Empire du Milieu (1,3 milliard sur un territoire trois fois moins grand).
Sans doute, du point de vue économique, l’Inde est loin derrière la Chine avec un PIB qui représente 20 % du PIB chinois et est même inférieur à celui de la France, mais ce pays n’en reste pas moins un élément important sur l’échiquier économique et politique mondial et connaît un fort taux de croissance. Comme partout dans les pays en développement, l’essor de l’économie entraîne des migrations importantes, avec le déplacement des populations des campagnes vers les villes, le passage de la condition de paysan à celle d’exploité par le capital, et l’effacement relatif des particularismes locaux coutumiers, culturels et des liens familiaux. Mais comme partout aussi, cette prolétarisation fait naître la lutte de classe, d’autant plus forte quand elle s’exprime ouvertement que les conditions d’exploitation sont en deçà de ce que l’on peut imaginer. A côté de cette lutte centrale on trouve d’autres luttes spécifiques dues au développement du capital industriel : contre l’appropriation des terres pour des projets industriels ou d’infrastructures, contre les diverses pollutions des eaux et des airs qu’impliquent de tels projets (1).
LA CONDITION DE LA FEMME ET CELLE DES FEMMES PROLÉTAIRES
En Inde, les rapports de classe sont rendus encore plus complexes par la persistance du système des castes et la condition faite aux femmes, particulièrement à celles qui travaillent. L’Inde connaît, dans des conditions industrielles ou agricoles capitalistes différentes suivant les Etats, les mêmes problèmes mondiaux de migration vers les centres. Mais, quelle que soit la nature de leur travail, la femme qui se soumet à l’exploitation, et alors qu’elle est déjà considérée en général comme inférieure en tant que femme, subit dans l’entreprise, en plus de la condition spécifique faite à la femme qui travaille, en plus de la domination des hommes dans le foyer si elle est mariée, la contrainte d’un encadrement presque uniquement masculin (même avec 80 % de l’effectif féminin). Dans la hiérarchie syndicale aussi, l’appareil bureaucratique du syndicat étant, même dans ces branches industrielles à forte dominance féminine, totalement mâle.
En un mot, la femme qui travaille, surtout si elle est célibataire, est plus ou moins considérée comme une prostituée : la place d’une femme est au foyer sous la férule du mari et pas ailleurs, 65 % des Indiens pensent que les femmes méritent d’être battues (2). Les exemples que nous allons citer concernent, comme bien d’autres luttes de l’ensemble des travailleurs en Inde, la condition des travailleuses –à commencer par les salaires. Luttes de base plus ou moins sauvages, plus ou moins durement réprimées, le plus souvent localisées ou régionales, parfois grèves générales syndicales couvrant tout le pays.
Mais un autre facteur apparaît dans les luttes d’industries dans lesquelles les femmes sont majoritaires : la cessation sinon la répression d’un harcèlement sexuel particulièrement lourd, favorisé par la mentalité générale liée à la coutume concernant le travail des femmes. Les deux luttes dont nous allons parler sont allées beaucoup plus loin que cette simple revendication. Et la généralité de ce problème apparaît bien dans le fait qu’elles ont pris des caractères similaires dans deux Etats indiens différents et dans des branches différentes, l’une chez les cueilleuses de thé, l’autre dans une usine textile de confection.
LES CUEILLEUSES DE THÉ
DE L’ÉTAT DE KERALA
L’Inde est après la Chine un des plus gros producteurs de thé mondial (25 % de cette production), mais la concurrence est rude avec l’apparition de nouveaux producteurs. Cette concurrence sera d’ailleurs au cœur du conflit qui va se développer à partir d’une plantation du Kerala.
Le Kerala est un Etat du sud-ouest de l’Inde sur la côte de Malabar (Océan indien). Il compte 34 millions d’habitants dont 16 % vivent de l’agriculture dont les plantations de thé. Ces plantations sont pour partie concentrées dans une région montagneuse isolée (la gare la plus proche est à 64 km), celle de Munnar, ville de 70 000 habitants, la ville du thé, dont les nombreuses plantations recouvrent la totalité du sol au point que faune et flore en ont été totalement éliminées. Ces plantations sont un pur produit de la colonisation britannique. Cette question n’est pas secondaire car l’Etat colonisateur a déporté comme esclaves dans cette région des Tamouls venant des régions limitrophes (3). Ces migrants tamouls contraints ont peuplé et peuplent encore les plantations de thé, qui sont des sortes d’Etats dans l’Etat (4) et la population d’origine tamoule parlant sa langue propre est considérée non comme une caste mais comme une sous-classe ce qui ajoute encore plus pour les femmes la charge d’une discrimination sociale dont elles sont l’objet en tant que femmes dans toute l’Inde.
En fait, dans l’Etat de Kerala, la majorité des femmes d’origine tamoule occupe les emplois du plus bas de l’échelle : cueillette de thé, pelage de crevettes (5), traitement des algues, décorticage des noix de cajou, industrie du ver à soie, etc. Parmi ces besognes toutes autant fatigantes et répétitives, les cueilleuses de thé sont parmi les moins considérées et les plus mal payées. 90 % d’entre elles sont d’origine tamoule venant du Tamil Nadu voisin (6). Presque toutes vivent seules ou en famille dans des cabanes de tôle avec une seule pièce et aucune commodité (pas d’eau courante, de toilettes, de drainage) ; elles sont quasi analphabètes et leurs enfants ne sont pratiquement pas scolarisés ; les hommes s’adonnent à la boisson et laissent aux femmes souvent la charge totale des travaux domestiques tout en ponctionnant même leur maigre salaire pour leurs libations.
Les conditions de travail sont à la hauteur de cette misère. Le travail des cueilleuses leur brise le dos. Elles doivent se lever très tôt le matin pour, après les travaux domestiques, s’acheminer dans les collines, peiner courbées jusqu’à douze heures par jour et ramener à pied vers les centres de collecte sur leur dos les sacs de 50 à 70 kg de leur récolte du jour. Pour gagner le minimum imposé de 20 kg de feuilles de thé par jour et recevoir le salaire minimum mensuel de 83 euros en dix heures de travail, elles doivent obligatoirement pour pouvoir survivre prolonger leur journée jusqu’à plus de douze heures pour cueillir jusqu’à 60-70 kg de feuilles de thé, ce qui leur donne droit à un « bonus » portant à 175-250 euros mensuels leurs salaires, les plus bas de tout le Kerala (7). Ce bonus est en sorte la garantie de la survie, ce qui explique l’explosion sociale lorsque les plantations ont voulu modifier ses bases de calcul aboutissant en fait à une réduction des salaires. Le but de cette opération pour les plantations était de soutenir la concurrence mondiale qui a entamé les positions traditionnelles du Kerala. Le bonus en question était fixé antérieurement à 20 % du salaire annuel et les plantations voulaient unilatéralement le réduire à 10 %.
Cette dernière mesure est la goutte d’eau qui a fait exploser le vase.

UNE LUTTE PROLÉTARIENNE MAIS AUSSI UNE LUTTE DS FEMMES PROLÉTAIRES
Les cueilleuses de thé fondent leur propre organisation de lutte sous le nom de « Pembillai Orumai » (Femmes Unies) dont sont exclus les hommes.
Le 1er septembre, elles organisent une marche sur Munnar avec un sit-in silencieux, elles convergent ensuite devant le siège du syndicat dont elles arrachent les drapeaux syndicaux. Comme un leader syndical tente de pénétrer dans la manifestation, il en est violemment exclu, attaqué à coup de chaussures et doit être sauvé par les flics. On voit même certains autres leaders lapidant à coup de pierres les femmes dans le cortège.
Les slogans criés par les femmes sont sans ambiguïté dirigés contre les leaders syndicaux :
– « Nous trimons tout le jour, vous nous pillez » ;
– « Nous charrions les feuilles de thé dans nos paniers, vous charriez l’argent dans vos paniers » ;
– « Nous vivons dans des cabanes de tôle vous vous prélassez dans des villas » ;
– « Nous cueillons les feuilles de thé, nous portons les sacs de feuilles de thé, vous portez les sacs remplis de billets, cela doit finir » ;
– « La faim et la souffrance sont notre vie et nous nous fichons pas mal de mourir de faim mais nous n’autorisons personne à nous exploiter. »
La combativité des cueilleuses de thé est fondée aussi sur une autre motivation : d’une certaine façon, leur rang social est proche de celui des intouchables. Le travail, même dans de telles conditions, les a fait sortir de leur village et des contraintes sociales héritées du passé, et aborder une vie libérée de celles-ci. La fermeture de quelques plantations les contraint à retourner se plonger dans des rapports sociaux auxquels elles avaient en partie échappé.
Le 7 septembre, dans la plantation Munnar Kannan Devan Hills Plantation LTD (8) près de Munnar, 7 000 cueilleuses de thé se mettent en grève pour une augmentation de salaires et le rétablissement du bonus. Elles évincent les leaders syndicaux, et elles auraient séquestré le directeur, occupé des bureaux. Après neuf jours de grève elles obtiennent le rétablissement du bonus mais pratiquement rien sur les salaires. Cette semi-victoire va quand même avoir un énorme retentissement dans toutes les activités féminines, pratiquement toutes encadrées par des syndicats dont la bureaucratie est totalement masculine. Notamment, dans toute l’Inde, des grèves éclatent dans les plantations, non seulement dans le Kerala mais  aussi dans le Tamil Nadu, l’Asam, le Darjeeling, toutes à l’écart des syndicats officiels et contre eux.
D’une part, ces syndicats sont particulièrement corrompus et intégrés dans l’appareil de gestion patronal. Les leaders syndicaux dans le Kerala ont la belle vie : logements gratuits, emplois bien payés et peu fatigants, études des enfants payées par les patrons, etc. D’autre part ils utilisent leur position et ce type de rapport avec les patrons pour exiger pratiquement un droit de cuissage auprès de celles qui voudraient introduire une demande ou une défense personnelle. Ce qui explique qu’en tête des revendications des cueilleuses de thé figure en bonne place, la fin et la répression du harcèlement sexuel et aussi la pratique de l’exclusion des mâles de la nouvelle organisation et des manifestations. Il faut dire que ces syndicats collaborent tout aussi étroitement avec les autorités de l’Etat. Cette collaboration à tous les niveaux se retrouve dans le fait qu’une loi de 1951, le Plantation Labour Act, instituant une sorte de sécurité sociale et un code du travail minimal qui pouvait être imposé aux entreprises, est pratiquement ignorée et reste un échec plus ou moins volontaire.
Les syndicats « reconnus » vont pourtant tenter de se réintroduire dans les tractations sociales, en profitant du fait que si l’organisation des femmes a réussi à obtenir le rétablissement du bonus, elle n’a pas réussi à faire modifier sensiblement les salaires de base. C’est pourquoi, pour couper l’herbe sous les pieds de l’organisation des femmes, un cartel de syndicats officiels (à l’exception de celui contrôlé par le Parti communiste) (9) lancent la grève dans les plantations de l’Etat pour le premier octobre 2015.
L’arrêt du travail est quasi-total car Pembillai Orumai s’y est associé tout en maintenant une séparation stricte avec le cartel des syndicats. Ceux-ci ordonnent la fin de la grève le 14 octobre après avoir conclu un accord boiteux avec l’organisation patronale PLC qui regroupe toutes les plantations. Il semblerait même qu’en échanges d’une légère augmentation, bien loin de la revendication de doublement des salaires les syndicats auraient accepté une augmentation du poids des sacs de feuilles de thé conditionnant le montant du bonus. L’accord aurait été signé alors que Pembillai Orumai parvenait à intensifier la pression de la grève en bloquant Munnar au point d’en faire une ville morte.
La suite immédiate n’est pas dans une nouvelle grève, d’autant que les ouvrières connaissent certainement, avec ces jours de grève non payés, une misère encore plus noire. Syndicats et autorités profitent de cet épuisement pour porter les coups les plus bas afin de parvenir à éliminer cette nouvelle organisation des femmes. Dans le but de gagner plus d’influence locale, Pembillai Orumai agissant comme un parti a présenté des candidats aux municipalités (panchayat) autour de Munnar et fait une percée spectaculaire. Il est difficile de dire ce que cela représente réellement, mais il est certain que l’activité de cette organisation d’ouvrières dont on connaît mal le fonctionnement interne gêne considérablement les organisations tant politiques que syndicales en place.
Le 9 novembre, cinq militantes de Pembillai Orumai sont attaquées par des syndicalistes et assez sérieusement blessées pour être hospitalisées. Le 20 novembre une de ces militantes, Gomathy Augistin, est retrouvée dopée à mort mais en réchappe sans qu’on puisse déterminer si les pressions, menaces et coups tordus ne l’ont pas conduite à tenter de se calmer avec des tranquillisants ou de se suicider. De toute façon, cette révolte des femmes à la fois contre leur exploitation  leur condition et la domination machiste, si d’un côté fait école, d’un autre côté continuera à susciter des tentatives de toute sorte de l’ensemble des autorités institutionnelles diverses comme des plantations pour détruire, briser ou tout au moins canaliser ce mouvement qui reste quand même symptomatique de l’évolution des rapports sociaux en Inde.
DANS LE TEXTILE AU KARNATAKA
Ce n’est donc pas un hasard, pas plus qu’une imitation à distance qui fait que l’on retrouve dans une autre industrie – le textile –  et dans un autre Etat, le développement d’un mouvement identique même s’il prend une autre forme.
Le Karnataka est un Etat du sud de l’Inde peuplé de 65 millions d’habitants sur la côte ouest donnant sur la mer d’Oman, au Nord du Kerala. C’est un Etat agricole mais qui connaît un développement industriel assez classique, avec une industrie textile qui exploite 500 000 travailleurs dans 1 200 entreprises, à 80 % des femmes des couches les plus pauvres et les plus discriminées, exactement comme ce qui a été évoqué ci-dessus pour le Kerala. Ces usines de confection sont pour une bonne part concentrées autour de la capitale de l’Etat, Bangalore (9 millions d’habitants).
Dans un contexte économique différent, les conditions de travail et de vie ne sont guère distinctes de ce que doivent subir les cueilleuses de feuilles de thé. Comme elles viennent des campagnes environnantes, et vu la carence des transports publics, elles doivent passer entre deux heures et deux heures et demie pour se rendre au lieu d’exploitation. Les ouvrières doivent coudre pendant neuf heures 150 pièces à l’heure (de 40 à 50 il y a huit ans) sur des machines à coudre obsolètes : elles ne peuvent atteindre cet objectif qu’en faisant des heures supplémentaires non payées ; si elles ne l’atteignent pas encore elles se voient imposer des pénalités financières, risquent le licenciement ou pire les propositions sexuelles de l’encadrement, sans mentionner les assauts verbaux ou physiques des contremaîtres (10). Dans le meilleur des cas, elles se font 4 euros par jour auxquels s’ajoutent 12 % de cotisations patronales pour des garanties santé et accident. Travaillant dans des ateliers mal éclairés et mal ventilés, elles ont des problèmes de dos, respiratoires et d’irritation causées par les poussières, teintures et autres traitements chimiques des tissus (11).
Comme au Kerala, la bureaucratie du syndicat reconnu le Garment and Textile Workers Union (GTWU) est totalement masculine et en profite de même tant dans des compromissions avec les compagnies que dans le harassement sexuel. Cette situation devient si intolérable que les ouvrières décident de former un nouveau syndicat, uniquement composé de femmes, le Garment Labour Union (GLU) hors de toute affiliation à un autre syndicat ou à un parti. En janvier 2015, malgré un déferlement de critiques et de pressions, ce nouveau syndicat revendique 2 000 membres.
Le syndicat est administré par un collectif de 19 membres ; il se donne une structure non pas hiérarchique mais une réunion horizontale de groupes d’entraide où entre quinze et vingt ouvrières discutent de leurs problèmes tant du travail que domestiques et financiers (chaque groupe perçoit des cotisations qui alimentent une caisse de solidarité). Plus de vingt groupes de ce genre auraient été constitués. Tout cela semble bien peu, vu le nombre d’ouvrières exploitées dans cette branche, mais même si c’est moins spectaculaire que dans le Kerala ces actions n’en constituent pas moins une évolution dans la société indienne, une prise de conscience des ouvrières de la condition que leur réserve la société capitaliste en tant que travailleuses exploitées et en tant que femmes. Le fait d’oser se révolter et agir est une partie du combat global pour un autre monde.
H. S.

NOTES

(1) Il n’est guère possible de recenser ici toutes les luttes quotidiennes qui surgissent en Inde. Une partie d’entre elles peut être trouvé avec maints détails sur Internet sur le site suivant (en anglais) :
http://libcom.org/blog/struggles-%E2%80%98make-india%E2%80%99-%E2%80%93-series-factory-riots-occupations-wildcat-strikes-delhi%E2%80%99s-industria
Ou sur le site https://gurgaonworkersnews.wordpress.com/ (en anglais).

(2) Rapport du Centre international de recherche sur les femmes (International Center for Research on Women), 2011. Les femmes doivent affronter la violence et la discrimination dans leur famille mais aussi dans la société comme un tout. La famille n’est pas une place sûre à cause du modèle patriarcal que nous suivons. Mais la société d’aujourd’hui est aussi devenue plus agressive, compétitive et âpre au gain et la famille entretient de telles valeurs. Un grand nombre de femmes sont harcelées sexuellement sur le lieu de travail.

(3) Les « migrations forcées » débutèrent dès 1823 pour l’édification des plantations de thé et encore aujourd’hui ces migrants sont dénommés « les autres inconnus ».
(4) La plupart des plantations de la région sont gérées par des sortes de coopératives où, en théorie, les travailleurs sont coopérateurs majoritaires ; mais ils n’ont en fait aucune influence sur la gestion, entièrement contrôlée par une sorte de mafia liée aux autorités locales et en fait sous le contrôle de multinationales.
(5) Rien que dans le Kerala, 6 000 femmes triment dans 250 ateliers de pelages de crevettes, certaines depuis plus de quarante-cinq ans.
(6) Le Tamil Nadu a été à l’époque romaine un royaume important couvrant tout le sud de l’Inde et l’île de Ceylan. Il a ensuite décliné pour disparaître au xve siècle et dont il ne reste comme entité que l’Etat indien de Tamil Nadu. Cette ethnie a ainsi développé sa propre langue, une culture et une architecture originale. La population tamoule a cherché à constituer un Etat, entraînant une partition de fait de l’île (devenue Sri Lanka en 1972). Un long conflit, sous couverture religieuse, a fait près de 200 000 victimes entre 1984 et 2009. Conflit, pour partie une séquelle de la colonisation britannique qui a favorisé les Tamouls contre le reste de la population.

(7) A titre de comparaison, les cueilleurs de noix de coco, tous mâles, gagnent entre 700 et 1 250 dollars par mois en partie à cause de la rareté des candidats à monter en haut des cocotiers.

(8) Propriété du trust multinational Tata qui regroupe dans 100 pays du monde plus de 100 sociétés dans l’automobile (Tata Motors, qui a racheté Jaguar, Land Rover, Ford), l’acier (Tata Steel, 4e mondial), l’informatique, Internet et la téléphonie (Tata Communications, 4e mondial), les filières alimentaires (Tata Capital), etc.

(9) Il est difficile de dire comment ces conflits du travail entraînent des interventions et manipulations des différents partis et des syndicats qui leur sont plus ou moins inféodés. D’où le rejet total par Pembillai Orumai de toute affiliation ou contact avec les partis ou les syndicats.

(10)  Déclaration d’une ouvrière : « Les quotas sont trop élevés. Ils veulent 150 pièces à l’heure, et quand on ne peut les atteindre commencent les sévices. C’est une pression grave, comme une torture. On ne peut prendre une pause même pour boire un verre d’eau ou aller aux toilettes. Le contremaître est tout le temps sur ton dos…Il te traite d’âne, de chouette, créature associée au diable, de chienne, rien que des insultes… »
(11) La survie d’une famille nécessiterait environ 13 000 rou­pies par mois alors qu’une ouvrière ne peut en tirer dans la confection qu’environ 4 000.

 

Hongkong : 2014, la « révolution des parapluies »

Cet article est paru dans Echanges n° 151 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2457)

 

Fin septembre 2014, les médias occidentaux commencent à relater le déroulement des manifestations de masse à Hongkong en les comparant ou les assimilant aux « révolutions (1) de couleur » dans les ex-pays de l’Est européen, des « printemps arabes », ou des mouvements « occupy » de différents pays de l’Union européenne et aux Etats-Unis. Ce mouvement d’opposition politique de Hongkong, qui avait commencé par une revendication démocratique, met directement en cause les relations de ce territoire avec Pékin et le Parti communiste chinois, relations dont il n’est qu’une péripétie  depuis le rattachement spécifique de ce territoire à la Chine en 1997. Lesdits affrontements, dont les prémices peuvent remonter à quelques années, s’ils ont atteint une certaine dimension dans la mobilisation et dans le temps, n’ont pas été au-delà des affrontements rituels avec la police. Et ils se sont progressivement affaiblis pour s’éteindre à la fin de cette année 2014 en laissant en suspens l’ensemble des problèmes autour d’une gestion démocratique du territoire.
Si, à propos de ces remous, ont fleuri les comparaisons avec les mouvements « occupy », voire avec Tiananmen en 1989, force est de constater que s’il offrait dans la forme une similitude avec tous ces mouvements par le fait d’occuper en permanence un lieu public, il n’a rien d’autre à voir avec ces mouvements, eux-mêmes bien disparates. Il pourrait s’approcher de certains de ces mouvements visant à déstabiliser un régime en place, mais on ne peut que constater, avant d’examiner ce que fut cette « révolution des parapluies », que Hongkong n’est plus qu’en marge d’une Chine en prodigieux développement économique. Et cette révolution, si elle eut la prétention d’influer le cours de la Chine tout entière, ne fut tout au plus qu’une piqûre d’épingle.
Du fait de cette marginalité et d’un statut spécifique temporaire qui favorise les interventions extérieures, Hongkong est devenu un nid d’espions orienté, via surtout des ONG, vers une Chine dominée par le Parti communiste chinois ; une porte entrouverte sur l’immensité de la Chine. Il est évident que, dans une telle situation, les tensions économiques et sociales à Hongkong peuvent être exploitées de toutes les manières pour tenter de contrer l’influence de Pékin, faire ressortir les caractères présents de la domination politique de la Chine, dans l’espoir fallacieux que cela pourrait perturber, voire influer, ce cours politique.
L’évolution économique de Hongkong joue un rôle dans les remous sociaux en question. Sous l’occupation coloniale britannique, Hongkong était un centre économique et financier incontesté dans l’Extrême-Orient et même mondialement. Mais l’essor de la Chine, plus que la fin du statut colonial, a relativisé cette puissance, d’autant plus que la province voisine du Guangdong est la plus riche de Chine, ayant connu un développement économique spectaculaire (en vingt ans, la part de Hongkong dans le PIB global de la Chine est passée de 20 % du PIB chinois à 3 %). Le développement de Shenzhen, à la frontière avec Hongkong, peut illustrer cette évolution (2). Si la Chine a connu encore en 2014, malgré un ralentissement, une croissance annuelle du PIB de 7 %, la croissance du PIB à Hongkong n’a été cette année-là que de 2,3 %, en-deçà de la moyenne de 3,9 % des dix années précédentes. En tant que place financière, Hongkong a été détrônée par Shanghaï et Singapour et est en passe d’être dépassée par Shenzhen.
Sans le prolétariat

Ce ralentissement de l’évolution économique et financière ne diminue pas seulement l’influence de tout l’establishment de l’ex-colonie mais a aussi des répercussions sur le devenir des classes moyennes, appartenant principalement au secteur des services. Le rôle très actif joué dans les manifestations de l’automne 2014 par les étudiants reflète cette situation : c’est plus le souci de leur avenir qui est en cause que leur opposition à telle ou telle décision politique de Pékin. Avec la montée d’une classe ambitieuse et consommatrice, il y a eu une véritable explosion du nombre d’étudiants dans le secondaire et le supérieur : si le développement économique ralentit, le potentiel de révolte s’accroît d’autant (3). Mais dans tous ces conflits, il importe de souligner que jamais le prolétariat de Hongkong ou de la zone frontalière de Chine ne participèrent, d’une manière ou d’une autre, à ces actions qui restèrent finalement des conflits politiques entre classes dirigeantes. Au cours des trente dernières années, avec la globalisation, la minorité des plus riches s’est encore enrichie, alors que depuis vingt ans les salaires sont stagnants (voir p. 4), que le coût du logement grimpe sans arrêt, que les emplois se raréfient, que la qualité de vie a régressé et que l’inégalité sociale est une des plus importantes du monde – situation qui touche particulièrement les classes moyennes et les jeunes et qui explique que, étudiants ou pas, ils vont être les éléments actifs dans les événements de l’automne 2014 (4).
On ne peut que souligner que ce sont trois « factions » qui gouvernent en fait Hongkong : les plus grosses fortunes (45 % d’entre elles contrôlent 80 % du PIB), les tycoons (magnats des affaires, souvent des parvenus) et les héritiers de la période coloniale. Leur méfiance commune d’un processus démocratique direct peut se résumer dans cette déclaration d’un financier : « Si le gouvernement mettait en place ce que demandent les manifestants, cela aurait pour effet de laisser les plus pauvres de la société dominer les élections ». C’est faux, car la « démocratie » peut très bien protéger les plus riches, mais cela témoigne du fossé entre classes sociales. Les « démocrates » de Hongkong représentent une fraction de l’élite dirigeante qui cherche à maintenir une plus grande autonomie du territoire. Ils craignent que l’intégration à la Chine ne compromette leurs propres affaires et la position du territoire comme centre financier mondial. Mais une autre fraction de cette élite dirigeante a des liens étroits avec les dirigeants chinois politiques et économiques, ce qui lui permet d’étendre son activité économique et financière en Chine continentale et n’est nullement hostile à des liens plus étroits avec elle (5).
Dans la « révolution des parapluies » se sont exprimé deux courants, l’un émanant de l’establishment hongkongais (financier, économique et politique) qui cherche à maintenir ses prérogatives dans le statut temporaire de Hongkong face à Pékin, l’autre émanant précisément de cette base des étudiants inquiets pour leur avenir et qui peuvent apparaître alors comme les « petits soldats » de cet establishment. Si ces deux courants tendent à affirmer une certaine « indépendance » par rapport à la normalisation que le Parti communiste chinois prétend imposer (et qui, de toute façon se fera au terme prévu dans les accords de rétrocession du territoire à la Chine), ils vont s’exprimer par des voies différentes à partir de causes différentes. Dans cette dualité, l’ensemble des mouvements s’inscrivent dans une longue série d’affrontements contre les interventions de Pékin dans le processus d’intégration finale de Hongkong dans le système chinois.
La Chine a promis d’instaurer le suffrage universel, en 2017  pour la désignation du chef de l’exécutif de Hongkong et en 2020 pour le Parlement ; c’est au sujet des conditions mise par la Chine autour de cette « démocratie » que va se cristalliser une tension économique et sociale latente. Pour ne remonter qu’une quinzaine d’années en arrière, en 2002 une manifestation contre l’imposition d’une loi antisubversion qualifiée « Article 23 » mobilise 800 000 participants et en obtient le retrait. En avril 2004, suite au veto opposé par Pékin à un projet de réforme électorale, une manifestation réunit plus de 200 000 participants. Mais parallèlement à ces conflits politiques récurrents entre l’establishment de Hongkong et Pékin, d’autres affrontements, plus concrets, secouent le monde universitaire.
La contestation étudiante

Depuis la fin de la domination coloniale britannique en 1997, l’éducation a été une patate chaude illustrant bien le slogan de cette cohabitation temporaire « un pays, deux systèmes ». Le système éducatif à Hongkong, hérité de la période coloniale, est calqué sur le système britannique et est resté en place jusqu’à présent, sauf que les autorités de Hongkong qui le supervisent doivent négocier en permanence le partage du pouvoir avec Pékin.
La pression de Pékin est de plus en plus forte à mesure qu’avance la normalisation avec le système chinois, notamment sur le contenu des programmes scolaires. Au printemps 2011, jugeant que les quelque 7 millions d’habitants de Hongkong ne sont pas spécialement attachés à « leur patrie » la Chine, Pékin prétend imposer une réforme scolaire pour inculquer les « valeurs »dans un nouveau cursus à tous les échelons intitulé « Education morale et nationale » (6).
Les étudiants de l’ensemble du système universitaire sont représentés à Hongkong par une Hongkong Federation of Students (7). Même si, en cette circonstance, cette fédération syndicale s’affirma carrément hostile à la réforme scolaire, son opposition formaliste fut largement dépassée par un mouvement lycéen qui, parti de rien, finit par être l’élément d’avant-garde très actif de cette résistance. Tout surgit d’un groupe de quelques lycéens entraînés par un adolescent de 15 ans qui, avec une campagne de signatures (100 000 recueillies en quelques semaines) et l’utilisation intensive des réseaux sociaux, parvient à une mobilisation autour d’une organisation nouvelle, Scholarism ; celle-ci, après une grande manifestation en septembre 2012 qui entraîne beaucoup plus largement d’autres étudiants, réussit à obtenir le retrait du projet du cursus suggéré par Pékin. Mais, pour Scholarism, l’action ne doit pas s’arrêter là. Comme le déclare Joshua Wong (8) après un entretien avec Benny Tai (9) (voir ci-après) : « Tai et ses collègues voulaient appeler à une manifestation pacifique dans le Central Business District (CBD) pour le 1er octobre pour simplement envoyer un avertissement au gouvernement. Nous pensions que cela à la fois n’avait pas de sens et était inadéquat. CBD est un terrain très peu favorable pour une manifestation, difficile d’accès et désert pendant le week-end. Aussi, quatre jours plus tôt, le 26 septembre, nous avons démantelé les barrières de sécurité protégeant le Civic Square, au centre du complexe des bureaux du gouvernement, et occupé l’espace ainsi disponible, rapidement encerclé par les forces de sécurité. C’est cette action qui a déclenché le mouvement. J’ai été arrêté avec quelques autres le 27 septembre, pour être relâchés peu après sauf moi qui fut retenu 46 heures. Alors que j’étais encore détenu, la police attaqua les occupants de la place avec des lacrymogènes. Répression policière et arrestations déclenchèrent une vague de solidarité et beaucoup de jeunes employés rejoignirent le mouvement, qui se transforma en occupation de différents lieux de Hongkong pendant une huitaine de jours, avec le soutien actif de la Fédération des syndicats étudiants.
« Occupy Central with love and peace »

A ce stade, il est difficile de démêler qui fait quoi et dans quel but, bien qu’en apparence, tout le problème réside dans la mise en place d’un système en vue de l’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel prévue pour 2017, au sujet duquel l’establishment financier et économique de et les courants « démocratiques » de Hongkong veulent des candidats « libres », s’opposant ainsi à Pékin qui veut intervenir dans ce choix (voir p. 8). Au-delà de ce détail politique formel, il est tout aussi difficile de savoir quels sont les intérêts réels en cause, sauf à dire que ce sont des débats et des conflits qui restent étrangers à l’ensemble de la population, dont la situation ne changera guère quel que soit le système en place.
Qui a décidé et qui a poussé un professeur de droit à l’Université de Hongkong, Benny Tai Yiu-ting (voir note 9) à publier le 16 janvier 2013 dans le Hongkong Economic Journal dont il est un collaborateur régulier un article intitulé « Le venin le plus mortel : la désobéissance civile », et à préconiser l’occupation totalement pacifique du « Central business » à Hongkong, après un long processus destiné à amener une prise de conscience chez les Hongkongais pour un soutien de la « démocratie ». D’après lui, le mouvement démocratique reconnu à Hongkong est au trente-sixième dessous et son article, de son aveu, n’intéresse qu’une poignée de lecteurs. Avec deux acolytes, le sociologue Chan Kin-man (10) et le pasteur Chu Yiu-ming (11), il persiste, et signe le 30 janvier un deuxième article prônant de nouveau la désobéissance civile (12). Le révérend anime depuis des années un Democracy Development Network, militant pour une réforme démocratique « modérée », et Chan est un membre influent du Democratic Party (13). Tous trois ont déjà dans le passé été impliqués dans des pourparlers avec Pékin sur le statut de Hongkong. Malgré leur modération, ils sont considérés par les pro-Pékin et les milieux financiers de Hongkong comme des marginaux. Mais ils ont élaboré un plan : d’abord réunir autour d’une pétition au moins 10 000  contestataires, et au final,  une fois que toutes les autres méthodes  pour faire connaître leur projet de suffrage universel pour l’élection de 2017 auront échoué, commencer des occupations pacifiques de rues .
Le 24 mars, Qian Xianyang, président du Law Committee dépendant du National People’s Congress Standing Committee (NPCSC), émanation de Pékin, statue que les candidats à l’élection du chef de l’exécutif devront « aimer la Chine et aimer Hongkong » (voir note 6).
Le plan de campagne des trois compères incluait trois « Jours de délibération » (14), des réunions en des lieux précis auxquelles chaque résident pourrait participer. Sujets de discussion : les règles de la protestation non violente et la propagation du mouvement de désobéissance civile. Le 27 mars 2013, les « trois » lancent lors d’une conférence de presse le mouvement Occupy Central with Love and Peace (OCLP) avec le projet d’une manifestation en juillet 2014 pour que Pékin respecte « les standards démocratiques mondiaux »
Ce qui déclenche l’ire de Pékin, laquelle est relayée en octobre 2013 par un groupe de huit principales organisations patronales de Hongkong qui condamne les leaders d’OCLP à la fois pour leur rencontre avec le mouvement politique Taiwan Independence et pour leurs projets d’agitation  qui perturberait sérieusement l’activité économique.
Six cents Hongkongais participent à l’université de Hongkong au premier Jour de délibération, le 9 juin 2013. Les suivants auront lieu les 9 mars et 6 mai 2014.
Le troisième Jour de délibération a finalement fixé l’organisation d’un référendum du 20 au 29 juin 2014, consultation qui rencontre une participation imprévue de plus de 800 000 Hongkongais (22 % des électeurs inscrits) (15). Mais ce succès apparent dissimule mal la multiplicité des propositions « pour le vote démocratique » du chef de l’exécutif et sur la méthode pour faire pression sur Pékin . Les dirigeants pro-chinois ripostent en organisant une pétition sous l’égide de l’Alliance for Peace and Democracy Campaign, une machine de guerre qui aurait recueilli 1 million de signatures et une participation massive et, savamment orchestrée et manipulée, une manifestation de soutien (16).
La manifestation traditionnelle célébrant le rattachement de Hongkong à la Chine le 1er juillet rassemble plusieurs centaines de milliers de participants et est l’occasion pour le « camp démocratique » de montrer son importance ; mais elle démontre aussi les limites admises par Pékin à de telles actions : une tentative de prolonger la manifestation par l’occupation des espaces publics échoue devant la forte répression policière : plus de 500 arrestations.
Le 31 août 2014, le NPCSC annonce le contenu de la réforme du système électoral avec un contrôle de Pékin sur le choix des candidats, qui bien sûr a l’accord du parti communiste. Les « trois organisateurs » et leur enfant l’OCLP se trouvent alors devant la concrétisation d’une opposition « démocratique » et un mouvement étudiant beaucoup plus radical qui risque de leur voler leur vedette « pacifiste ». On peut d’ailleurs se demander s’ils ne veulent pas, pour leur mandants, contrôler ce dernier mouvement car on semble assister à une sorte de course de vitesse dans les appels à des occupations. D’un côté Tai et ses collègues se trouvent plus ou moins acculés à organiser le rassemblement annoncé, de l’autre ils doivent garder la ligne « pacifiste ». OCLP lance donc un appel à une telle manifestation pour le 1er octobre 2014. Mais c’est trop tard : Scholarism, comme nous l’avons mentionné ci-dessus, a déjà organisé du 22 au 26 septembre une action violente dans un autre quartier de Hongkong et le cycle « action- répression » a déjà débuté. OCLP n’a d’autre solution que de se rallier le 28 septembre à une dynamique qui lui échappe.
Septembre 2014

Il est impossible de décrire dans le détail les événements qui vont se dérouler jusqu’à la fin de l’année à la fois quant à l’interaction des différents protagonistes et à l’auto-organisation qu’impliquait l’occupation permanente de ­certains sites de Hongkong (17). Cet exposé chronologique linéaire peut ainsi paraître insatisfaisant. Signalons auparavant que, préventivement,  une délégation de l’élite financière de Hongkong a été reçue à la mi-septembre par Xi Jinping (18) pour lui affirmer sa fidélité à la ligne définie antérieurement pour la gouvernance de Hongkong. De même, avant que les étudiants descendent dans la rue le 26 septembre, des juristes pro-Pékin tentent de trouver un accord avec l’opposition pro-démocrate au sujet de la désignation des candidats à l’exécutif qui aurait l’agrément de Pékin. Mais le mouvement qui se déclenche fait capoter ces pourparlers.
Remontons aux journées du 22 au 26 septembre au cours desquelles les étudiants boycottent le système scolaire, occupent et envahissent des bâtiments officiels, contraignant OCLP à avancer sa journée de mobilisation et à s’associer – du moins en apparence – au mouvement étudiant. Le 27 septembre, malgré cet appui « pacifique », les étudiants manifestent devant le complexe central du gouvernement et tentent d’envahir certains bâtiments
Les dirigeants du mouvement OCLP sont contraints d’avancer leur projet de manifestation pour le 28 septembre. C’est alors que se déclenche vraiment le mouvement ; plusieurs places de Hongkong (Admiralty, Causeway) et de Kowloon (Mongkok) sont occupées. Le mouvement dépasse les organisateurs à la fois par sa dimension (des dizaines voire des centaines de milliers de personnes), sa persistance (occupation permanente) et son extension (les grandes artères de Hongkong deviennent des campements de centaines de tentes ou sont bloquées par ceux qui y restent en petits groupes dispersés assis sur la chaussée). Dans le courant d’octobre, on assiste à l’action de contre-manifestants qui, soit manifestent, soitlancent des raids violents dans les secteurs occupés ; ces attaques seraient le fait des triades envoyées par les autorités locales ou peut-être de Pékin. Le 22 octobre, alors que les occupations ne faiblissent pas, deux heures de pourparlers entre la fédération des étudiants et les autorités de Hongkong aboutissent à une impasse.
La tournure prise par le mouvement ne correspond pas du tout à ce que voulaient les leaders d’OCLP : Benny Tai et Chan Kin-man se désolidarisent le 28 octobre de ce qui échappe à leur contrôle. Leur retrait coïncide avec d’un côté l’affirmation le 9 novembre par Xi Jinping de son soutien au chef de l’exécutif de Hongkong, Leung Chun-ying (19) lequel vient de déclarer de nouveau son accord avec les propositions de Pékin sur la « transition électorale ». Leur retrait coïncide aussi avec les attaques de la police pour réoccuper l’espace urbain alors que près de 3 000 tentes restent encore piquées sur les places occupées. Peu à peu les principaux lieux d’occupation sont évacués : Admiralty le 18 novembre, « pacifiquement », Mongkok le 25 novembre, après une bataille de deux jours entraînant 150 arrestations dont celle des deux responsables de Scholarism.
Une tentative de la fédération étudiante d’organiser un blocage général des bâtiments publics échoue et le mouvement se délite avec des divisions plus ou moins folkloriques. Le 1er décembre, la police encercle le site d’Admiralty qui a été réoccupé. C’est le moment choisi par les trois compères d’OCLP pour prouver leur souci de rester dans une « légalité » pacifique, en allant le 3 décembre avec  le révérend Chu Yiu-ming et un quatrième, Martin Lee (20), se constituer « prisonniers » auprès de la police (qui refuse de les « accueillir »), annoncer la dissolution d’OCLP et appeler à cesser toute manifestation et occupation, alors que la répression s’est abattue sur ceux qui persistent à occuper les lieux publics. En désespoir de cause, Joshua Wong entame une grève de la faim dans une tente d’un lieu encore occupé, grève qu’il terminera rapidement faute d’un écho quelconque.
Le 8 décembre un tribunal, répondant à la plainte de milieux économiques, ordonne l’évacuation de tous les lieux publics occupés. Les derniers bastions tombent. Admiralty qui est resté occupé pendant onze semaines est pris d’assaut le 11 décembre alors que près de 1 000 occupants résistent : 209 arrestations. Le 15 décembre, l’évacuation de Causeway marque la fin de la « révolution des parapluies ». En tout près de 1 000 occupants auront été arrêtés et, le 15 janvier, 30 feront l’objet de poursuites.
Le 21 avril 2015, le gouvernement de Hongkong publie le dispositif final pour l’élection du chef de l’exécutif du territoire : rien n’a été changé quant au projet qui avait déclenché la « révolution des parapluies », sauf quelques points de détails : Pékin aura toujours le dernier mot alors qu’un dirigeant du parti démocratique déclare : « Le gouvernement nous mène en bateau (21). »
D’autres s’interrogent sur ce que ces journées ont pu apporter à la principale masse de manœuvre, les étudiants. Sans doute ils furent manipulés ; même s’ils auto-organisèrent pour vivre dans la rue, pendant des semaines, jamais ils ne tentèrent de dépasser la ligne rouge d’une contestation sociale, pas par crainte de la répression mais parce que leur origine sociale ne leur faisait rechercher qu’un certain partage du pouvoir politique. Une des preuves en est fournie par le fait que sur les lieux de l’occupation, ils organisèrent des cours pour ne pas interrompre leurs études. C’est à juste titre qu’un article écrit a posteriori s’intitule « Hongkong’s umbrella evolution » contredisant tous les commentaires grandiloquents des médias (22).
Quelques commentaires

« Révolution des parapluies » pour les uns, « Occupy Central » pour les autres ayant la même spécificité dans le cadre étroit de la réforme constitutionnelle à Hongkong sur la perspective encore lointaine de l’intégration totale du territoire à la Chine, une affaire sino-chinoise en quelque sorte dans laquelle les protagonistes s’affrontent en fait pour des intérêts bien précis.
« L’issue de la contestation était connue à l’avance. La revendication principale des étudiants pour une “véritable” démocratie était irréaliste dès le début. Pékin avait déjà donné sa position sur la “transition démocratique” et il était inconcevable qu’il cède devant une revendication étudiante de ce genre. C’était une sorte de poker menteur. Les banquiers ont toujours le dernier mot. Les véritables négociations entre l’administration de Hongkong et les pro-démocrates vont pouvoir commencer. La comparaison avec Tiananmen est tentante mais erronée. La lutte étudiante n’était pas engagée en fait avec Pékin mais avec les dirigeants locaux (23). »
Il apparaît d’autre part que les milieux économiques et financiers n’ont pas été particulièrement inquiets. Le lendemain de l’imposante manifestation du 1er juillet 2014, la Bourse de Hongkong atteint des sommets et le dollar de Hongkong grimpe contre le dollar américain (24). Ce que confirme un commentaire : « Même si l’action était plus violente, le résultat en serait une administration plus forte de la ville par l’oligarchie financière aux dépens de la population (25). »
Néanmoins, la forme prise par le mouvement (l’occupation permanente d’un espace public) ainsi que la situation sociale de l’ensemble des participants (en grande majorité des classes moyennes sans participation des travailleurs) l’apparentent à tous les mouvements de protestation importants qui se sont déroulés dans le monde dans la dernière décennie.
On peut aussi relever que si ces mouvements ont pu cesser par l’effet d’une répression  sanglante et ayant aussi parfois atteint un but tout éphémère, la plupart du temps ils se sont éteints par leur stagnation et leur non-extension globale nationale ou internationale. Pourtant, sur ce dernier point on ne peut manquer de souligner la récurrence de cette forme de résistance indépendamment de toute liaison ou organisation ; même si l’on pourrait parler de mimétisme ou d’un effet via les réseaux sociaux, les comparaisons s’arrêtent uniquement sur la forme de la protestation et l’auto-organisation qu’elle implique ; une grande diversité de buts qui pourraient être rassemblés sous la vague définition d’une résistance à l’autorité en place (26).
Un autre point commun à tous ces mouvements du style « Occupy », réside dans le rôle des réseaux sociaux, qui dans le cas de Hongkong outre leur rôle traditionnel d’information et de liaison semblent avoir joué un rôle beaucoup plus actif dans les orientations recherchées. Si Chen Yun-chung a pu déclarer que « l’utilisation des réseaux sociaux comme plateforme de liaisons a rendu les participants plus intelligents » (27), différents articles relayant d’autres textes plus généraux concernent le rôle directif favorisant certains intérêts que  peuvent jouer les algorithmes de Facebook ou de Twitter (28).
Ce dernier point nous ramène à une autre controverse : quel a été le rôle des Etats-Unis dans cette « révolution des parapluies » ? On ne peut bien sûr s’empêcher de penser à d’autres mouvements récents où l’intervention des services américains a été avérée, non dans leur genèse mais dans leur exploitation et leur orientation, une fois que les circonstances locales avaient amené l’explosion d’une révolte, par exemple dans les « révolutions de couleur », dans le « printemps arabe » d’Egypte (29) ou plus récemment dans le mouvement de la place Maidan en Ukraine. Comme l’écrit un commentateur : « Le but limité des leaders de la protestation – les élections de 2017 – laissait de tels mouvements ouverts à leur exploitation par des secteurs de l’élite dirigeante de Hongkong et à l’influence des Etats-Unis et de son impérialisme des “droits humains” (30). »
Si Obama a pu le 15 novembre, lors du sommet du G 20 en Australie, réaffirmer la politique américaine contre la Chine et appeler Pékin à limiter la répression, soulignant en même temps l’intervention de la campagne pour les « droits humains », cela n’implique pas une intervention plus ou moins directe des Etats-Unis, bien que nombre d’indices montrent à la fois l’influence d’organisations de propagande américaines chez les leaders du mouvement et l’utilisation à long terme de thèmes comme la « démocratie » pour tenter de déstabiliser le régime politique chinois actuel, une partie de l’orientation nouvelle de la politique mondiale des Etats-Unis pour contenir le développement conquérant de la Chine.
De l’autre côté, sur la base de cette nouvelle orientation, le gouvernement chinois a tout intérêt à dénoncer la « main des Américains » dans la révolte de Hongkong, tout en essayant,  par une censure étroite de l’ensemble des médias et des interdictions de voyage, de limiter  la propagation des manifestations de cette zone spéciale, des appels à la « démocratie » et au suffrage universel. Ces mesures interfèrent avec la propagande officielle qui dénonce la « campagne illicite de l’OCLP, œuvre d’une petite minorité d’extrémistes ».
Pour rester dans le domaine des influences d’organismes américains ou de contacts personnels qui vont à l’adoption de l’idéologie et de schémas venus des Etats-Unis, on peut relever certains points :
– pour Scholarism, la visite de ses leaders à Taiwan et leur rencontre avec un vétéran de Tian­anmen réfugié aux Etats-Unis (voir note 9) ;
– la méthode avancée par Benny Tai pour « propager la démocratie » a été empruntée à une théorie de « la démocratie active » et à un plan de journées de délibération, de référendums et de manifestations pacifiques élaboré par un universitaire américain et diffusé par l’américain James Fishkin (31) avec l’appui du NED et du NDI (32), émanations du gouvernement américain pour propager l’influence américaine dans le monde. Les antennes de ces organismes à Hongkong ont contribué à créer le Center for Comparison and Public Law (CCPL) dont Benny Tai est un collaborateur régulier (voir note 9). De même pour l’organisation d’une section féminine, Women’s Political Participation Network ;
– depuis le retrait des Britanniques en 1997, les deux organisations américaines susvisées ont été particulièrement actives dans l’ex-colonie, avec des stages de formation pour jeunes leaders politiques, des conférences autour de la « démocratie », par la création d’organisations diverses subventionnées avec les fonds alloués par le gouvernement américain. Dans ces contacts et activités diverses, on retrouve les mêmes personnalités politiques de Hongkong qui se trouveront en avant du mouvement Occupy ;
– Martin Lee (voir note 20) et Anson Chan (33), leader du Parti démocrate de Hongkong, débattent en avril 2014 lors d’un voyage aux Etats-Unis avec une commission du Congrès et plus spécialement avec le vice-président des Etats-Unis Joe Biden et la leader démocrate du Congrès Nancy Pelosi du sort de la démocratie à Hongkong. Lee, 76 ans, fondateur du Parti démocrate de Hongkong, est qualifié de « père de la démocratie » par ses partisans et de « chien courant des colonialistes » par Pékin ;
– on peut se demander comment sont parvenues aux occupants de la rue et des places les centaines de tentes (on peut se rappeler les tentes de la révolution orange en Ukraine), les équipements sophistiqués et le ravitaillement de presque trois mois d’action, et qui a financé tout cet ensemble bien organisé (34).
Que reste-t-il ?

« Hong Kong’s umbrella’s evolution » : c’est sous l’ironie decette « evolution » que le Financial Times du 30 avril 2015 tente de faire le bilan de cette prétendue « révolution ». Quelques jours auparavant, le gouvernement de Hongkong avait publié sa décision  pour les élections de 2017, entérinant la sélection par Pékin de trois candidats ; position appuyée par une consultation populaire qui avait réuni 130 000 votes favorables à ce choix.
La résistance d’éléments jeunes des classes moyennes dont la situation sociale se dégrade par l’effet conjugué de l’évolution du capital et de la crise, résistance qui n’arrive pas à mettre en cause le système, même dans de  très limitées revendications, faute de s’étendre à tous les exploités, se tarit et meurt (35). C’est parce que cette « révolution des parapluies », par-delà ses spécificités exprimait plus clairement qu’ailleurs cette marginalité d’un combat social que nous avons cherché à en montrer le déroulement confus.
Il semble se développer depuis la fin de la « révolution des parapluies » une sorte de guérilla à Hongkong. D’un côté une résistance dispersée qui utilise les conflits locaux (le 2 mars un affrontement violent avec la police lors d’une manifestation contre les « touristes économiques » pratiquant une sorte de contrebande avec la Chine entraîne 36 arrestations), multiplie les déprédations diverses ou bien tente de nouveau d’occuper la rue comme le 1er février 2015 où 15 000 « pro-démocrates » se rassemblent devant le Centre civique. De l’autre des arrestations ou des attaques personnelles contre de supposés « leaders », comme ces bombes contre les bureaux et le domicile de Jimmy Lai (36) le 12 janvier ou l’agression contre Kewin Len (38) en février sans compter des menaces personnelles contre nombre d’entre eux, ceci indépendamment d’un pilonnage médiatique constant.
Impossible de prédire si c’est le repli d’un mouvement qui se meurt ou un feu qui couve sous la cendre et que la conjoncture internationale peut raviver à tout moment.
H. S.

 

NOTES

(1) Comme dans tous les mouvements auxquels nous nous référons, dans ce texte ou dans d’autres concernant des événements de même nature, le terme « révolution », au sens où nous l’entendons, paraît particulièrement insolite et inapproprié, victime d’une certaine dévalorisation, même dans le sens déjà limité d’un changement de régime politique, et de la fin du système capitaliste. Si le parapluie est devenu le symbole du mouvement hongkongais, c’est que dans les premiers jours de l’action étudiante des orages avaient entraîné des précipitations abondantes qui rendaient obligatoire l’emploi de cet ustensile, hors de toute autre utilisation et, contrairement à ce qui a pu être avancé, de bien peu d’efficacité contre les bombes à poivre ou lacrymogènes.

 

(2) Shenzhen est devenu en 2013 le troisième port mondial pour le trafic des conteneurs, détrônant Hongkong. Sur la concurrence des autres places financières, voir « Singapour eyes Hongkong’s financial crown », Financial Times, 17 octobre 2014.
(3) Ce sont les classes moyennes et principalement les étudiants, presque tous issus de cette classe, qui sont touchés par la crise à laquelle s’ajoute pour Hongkong le déclin relatif et les incertitudes politiques. De plus, la perspective d’une intégration à la Chine renforcera la compétition dans l’ascension sociale. Mais les prolétaires ne s’associeront nullement au mouvement « occupy » . Les seuls syndicats qui s’associèrent au mouvement de l’automne 2014 furent les syndicats d’enseignants, ce que l’on peut aisément comprendre vu les causes du conflit récent sur les programmes scolaires.
(4) « Student Movement, analysis of human geography », Geopolitical Weekly, 14 octobre 2014.

(5) La présence chinoise à Hongkong est fort diverse. Pour se concilier les milieux financiers et économiques, la Chine a coopté certains membres de l’élite financière et économique au Parlement chinois. A travers la Democratic Alliance for Betterness and Progress of Hongkong (DAB) tout un réseau d’assistance notamment aux vieux a été construit ; l’influence chinoise se manifeste officiellement à travers un Bureau de liaison, plus secrètement par des agences spécialisées, par des membres clandestins du Parti communiste et par les triades (organisations du crime). Mais les liens les plus solides sont économiques et financiers. Hongkong a hérité du système de corruption des Anglais et cela s’accorde bien avec le système de corruption chinois. D’un côté les hommes d’affaires de Hongkong peuvent opérer sur le territoire chinois à travers des liens avec de hauts dirigeants de Pékin et des chefs d’entreprise chinois (c’est nécessaire pour qui veut investir en Chine). De l’autre, les trust chinois pénètrent économiquement à Hongkong, ce qui limite l’influence de tycoons (voir Le Monde, 10 octobre 2014. et « China leaders and their relatives have a strong interest in maintaining Hongkong’s financial‘success », Financial Times, 4 octobre 2014).

(6) C’est exactement ce que Deng Xiaoping avait défini pour Hongkong en 1984 en vue de la rétrocession de Hongkong à la Chine : « Des exigences et des définitions devront être établies au sujet de l’administration des affaires de Hongkong par ses habitants. On doit veiller à ce que les patriotes forment la majorité des administrateurs, c’est-à-dire le futur gouvernement de la région spéciale de Hongkong. Bien sûr on devra y inclure d’autres Chinois tout comme des conseillers étrangers. Qu’est-ce qu’un patriote ? Un patriote est celui qui respecte la nation chinoise, qui soutient sincèrement le rétablissement de la souveraineté chinoise à Hongkong et ne cherche pas à perturber sa prospérité et sa stabilité. Ceux qui acceptent cela sont des patriotes, qu’ils croient dans le capitalisme, le féodalisme ou même l’esclavage. Nous ne leur demandons pas d’approuver le système socialiste chinois, nous leur demandons seulement d’aimer la mère patrie et Hongkong » (« The big lie of Occupy Central with Love and Peace », commentaire de « China’s crack down in Hongkong », New York Times, 29 septembre 2014).
(7) La Hongkong Federation of Students regroupe les syndicats étudiants de différentes universités ; elle a été fondée en 1958 et jusqu’à la Révolution culturelle autour de1968 l’explosion de Tiananmen en 1989 militait pour le rattachement de Hongkong à la Chine (une insurrection principalement étudiante en 1967 fut réprimée dans le sang et se solda par 50 morts), pour promouvoir après la fin de l’occupation coloniale en 1997 une vision démocratique pour Hongkong et la Chine, restant quand même dans le cadre légal.

(8) Scholarism, fondée en 2011 dans la foulée du mouvement de 120 000 lycéens qui obtint le retrait de la réforme du cursus éducatif que Pékin prétendait imposer, s’affirme de nouveau le 22 juin 2013 à propos de la réforme électorale. Son « leader », intronisé par les médias, est caractéristique des étudiants de Hongkong : issu d’un milieu classe moyenne et élevé dans le giron du protestantisme, Joshua Wong est aussi l’enfant du siècle lorsqu’il déclare « Facebook is my library ». Il est difficile de dire si lui-même ou ses proches collaborateurs ont participé à différents centres de formation de Hongkong financés par les organisations américaines Nation Endowment for Democracy (NED) et sa filiale National Democratic Institute (NDI), ou bien quelles relations ils ont pu avoir avec le Centre for Comparison and Public Law (CCPL) fondé par NDI et animé par Benny Tai (voir note 9). Wong a aussi effectué un voyage à Taïwan où il a rencontré Wang Dan, un des leaders du mouvement étudiant de Tiananmen de 1989 réfugié aux Etats-Unis. Mais dans ses commentaires, après ces rencontres, il critique le fait que ces personnages appartiennent au passé alors que lui est dans le présent – ce qui est caractéristique de ceux qui vont être les éléments dynamiques de la « évolution des parapluies ». ( « Joshua Wong , Scholarism on the march », New Left Review 92, March-April 2015.)
(9) Beny Tai Yiu-ting, professeur de droit à l’Université de Hongkong. Wikileaks révèle son association avec Martin Lee et Jimmy Lai (voir note 36) dans Next Media et dans le CCPL, organisation associée et financée par le NED et le NDI américains (voir note 32). Voir un entretien avec Beny Tai par Li Xueying, The Straits Times – Asia, 29 avril 2015.

(10) Chan Kin-man, professeur de sociologie à l’Université de Hongkong, docteur de l’université de Yale aux Etats-Unis.
(11) Chu Yiu-ming, pasteur baptiste, fondateur de « Hongkong Human Rights » financé par le NED , président du « Kong democracy development network ».
(12) Des sondages révèlent l’importance du soutien des Hongkongais à l’opposition sur la réforme électorale et aux méthodes préconisées : d’avril 2013 à octobre 2013 environ 45 % des habitants seraient d’accord avec la revendication « démocratique » mais seulement 25 % soutiennent l’action pacifique d’OCLP dans cette même période. (Ming Pao soutient « Survey on CE election and OCLP campaign », 15 octobre 2013). « La société de Hongkong est profondément conservatrice, même les plus pauvres des prolétaires sont de droite. Ce qui est de “gauche” est associé au Parti communiste chinois. Les revendications qui peuvent apparaître parmi les prolétaires concernent les conditions de travail. Les étudiants ne sont nullement attirés par les problèmes sociaux. Ils veulent tout juste plus de “démocratie”, ce qui signifie plus de libéralisme mais pas plus d’égalité sociale. Il est difficile de trouver un soutien populaire, même pour les plus modestes revendications sociales. » (Entretien avec Joshua Wong, New Left Review, op. cit.)
(13) Le Democratic Party est un des principaux partis politiques de Hongkong œuvrant pour promouvoir un régime libéral « démocratique » et est un de principaux animateurs de l’opposition à Pékin. Son président Martin Lee (voir note 20) en fut un des fondateurs en 1994.

 

(14) Ces « jours de délibération » sont manifestement empruntés à Fishkin , un universitaire américain qui entend rénover le démocratie ( voir note 31).

(15) « Quand les protestations de masse ont débuté, la principale préoccupation des pro-démocrates a été d’empêcher qu’elles n’engendrent un mouvement plus large de protestation… Les leaders étudiants malgré leur attitude moins conciliante partageaient la même vision de classe. Ils limitaient étroitement leur revendication à la question de la nomination du chef de l’exécutif et ne lancèrent aucun appel concernant le mécontentement de l’ensemble des jeunes, et plus largement aucun appel à la classe ouvrière aux sujets du chômage, des inégalités sociales, du manque de logement et de l’emploi » (« Hong Kong police shut down protests », Peter Symonds, wsws.org, 2014.
(16) Tous les moyens classiques auraient été employés pour « faire nombre » tant pour les signatures que pour la participation au rassemblement : pressions diverses sur ceux dont le travail dépend des autorités, transports depuis des secteurs éloignés, y compris de la Chine voisine.

(17) « Hongkong plan power », Financial Times, 4-5 octobre 2014.

 

(18) « Occupy Central roils Hongkong markets », Hisatsugu Nagao, Nikkei Asian Review.
http://asia.nikkei.com/magazine/20140717-The-victor-s-dilemma/Politics-Economy/Occupy-Central-roils-Hong-Kong-markets

 

(19) Leung Chun-ying, chef actuel de l’exécutif de Hongkong, membre du bloc pro-Pékin, magnat de l’immobilier qui est resté lié avec Zhu Rongji qui fut premier ministre de la République populaire de Chine, antérieurement son associé dans les affaires immobilières et toujours en contact privé et professionnel avec lui. On nage en pleine corruption.

 

(20) Martin Lee, avocat, un des fondateur du « Democratic Party », proche du NED. Celui-ci sera rejoint quelques jours plus tard par le cardinal Joseph Zen Ze-kiun, lui-même pro-démocrate opposant de longue date à Pékin.
(21) Financial Times, 9 octobre 2014. Ce texte est contradictoire avec ce titre du Monde du 30 septembre 2014 : « Insurrection pacifique de Hongkong contre Pékin ».

 

(22) « Hongkong ‘s umbrella evolution », David Pilling, Financial Times, 30 avril 2015.
(23) « Hongkong sticks to Pékin principles to elect chief official », Financial Times, 21 avril 2015.

(24) « Do Occupy protests hurt Hongkong’s economy » Global Risks insight », Nicolas Jenny, 28 novembre 2014.
(25) « Hongkong, police shut down protests », Peter Symonds, 12 décembre 2014.
(26)« Le mouvement Occupy se mondialise », David Gruber et Yuk Hui, Le Monde, 14 octobre 2014.

(27) « Les manifestations “mutantes” de Hongkong défient Pékin et l’exécutif local », Florence de Changy, Le Monde du 1er octobre 2014. Chen Yun-chung est professeur de sociologie à l’université baptiste de Hongkong après avoir reçu ses diplômes à Taiwan. Il intervient de différentes façons sur le terrain dans le mouvement « Occupy ».
(28) Sur le rôle qu’aurait pu jouer Facebook, voir « US military studied now to influence twitter users in DARPA (Defence Advanced Research Project Agency) », Ben Quinn et James Ball , The Guardian, 8 juillet 2014, et « Did Facebook manipulate Occupy Central’s participation ? » Apple Lam, Marketing, 10 octobre 2014.
(29) Voir Echanges n°136 : « Egypte une insurrection, pas une révolution », note p 13 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article1652

(30) Peter Symonds, op.cit. Il est difficile de démêler le vrai du faux dans ce qui ressort d’une influence (ou plus) sur les événements de Hongkong, notamment dans les articles de Tony Cartalucci, un personnage sulfureux maniant la théorie du complot et qui, d’après certains ne serait qu’un nom collectif au service de la propagande chinoise. Voir « US Role in 0ccupy Central Exposed » et autres articles (www.mintpressnews.com). Aussi : « Is the US secretly egging on UK protesters ? » G. Washington ,10 octobre 2104. « So it is not beyond the realm of possibility that the USA (and the UK) egged on democracy protests in Hongkong in order to try to shake up the Chinese. » « Color revolution : Hongkong’s umbrella are made in USA », F.William Endahl, New Eastern Outlook, 24 octobre 2014.

 

(31) James Fishkin, professeur à l’université Stanford, directeur du Stanford Center for Deliberation Democracy auteur de Democracy and Deliberation, ouvrage prônant un « renouvellement » de la démocratie pour compenser la désaffection générale pour la politique.
(32) Le National Endowment for Democracy (NED) et sa filiale National Democratic Institute (NDI) sont des émanations du Congrès américain liées étroitement aux deux grand partis et ayant des antennes dans presque tous les pays du monde pour propager – au minimum – la culture politique américaine. Tout le clan politique autour de Benny Tai est étroitement lié à ces institutions et œuvre pour la « démocratie » à Hongkong au sein de différents organismes, un écheveau qu’il est difficile de démêler.

(33) Anson Chan fut, sous l’occupation britannique,  comme secrétaire d’Etat, le second responsable exécutif du territoire.
(34) « Sous le parapluie la place », Florence de Changy, Le Monde, 11 novembre 2014.
(35) « Hongkong sticks to Pékin principles to elect chief official », Financial Times, 21 avril 2015.
(36) Jimmy Lai Chee-ying, homme d’affaires, patron du groupe de presse Next Media, aux positions pro-démocrates et anti-Pékin affirmées.
(37) Kewin Len, journaliste pro-démocrate dont les enquêtes sur une mort suspecte et sur les placements étrangers de différents leaders du parti chinois lui ont valu d’être débarqué de ses fonctions en janvier 2014 et d’être agressé le 26 février suivant.

 

La révolution digitale en marche

« Dans la manufacture, le point de départ de la révolution du mode de production
est la force de travail ; dans la grande industrie, c’est le moyen de travail »
(Le Capital, PUF, p. 91)

 

Depuis la grande révolution industrielle , celle de l’introduction du machinisme, le bouleversement permanent des forces productives n’a cessé de nous présenter de multiples révolutions et sous-révolutions plus ou moins importantes. Nous reprenons ici le terme de « révolution digitale » qui elle-même s’inscrit dans la dite révolution  des TIC (technologies de l’information et de la communication) qui bouleverse depuis quelques années le monde du travail et la société civile au niveau planétaire.
Le choix du tout-connecté au service de l’entreprise n’est pas innocent, il entraîne la disparition progressive de la frontière entre la vie professionnelle et la vie privée, au point que la question d’une suppression des 35 heures de travail par semaine n’a plus aucun sens réel. L’éclatement du temps de travail en de multiples contrats à durée déterminée, jusqu’au contrat zéro heure, n’est plus à démontrer.
Nombreux sont ceux qui dans les entreprises dépassent les 35 heures et travaillent en heures supplémentaires non payées et exonérées de charges sociales, pendant que d’autres signent des contrats annuels de X heures de travail en fonction des besoins de l’employeur. Pour ce qui est des dépassements d’horaires, ce sont en particulier les « cadres » au forfait jour qui, n’ayant pas d’horaires définis, se trouvent dans cette situation, mais pas seulement, pour des raisons diverses : « promesses de promotion », « aménagement des congés », « méritocratie »… les salariés non-cadres dépassent aussi les 35 heures. Quant au salariat précarisé, il n’est plus qu’une force de travail d’ajustement.
Avec la révolution numérique, ce ne sont plus seulement les marchandises qui sont dans le système de la « traçabilité », mais c’est maintenant celui qui vend sa force de travail, la seule marchandise qu’il possède, qui va se trouver en permanence sous le fouet de la « traçabilité » (1).
Du côté des consommateurs, nous voyons maintenant s’instaurer des contrôles personnalisés des individus en fonction de leur comportement. Des associations de consommateurs allemandes sont intervenues contre des assureurs comme Generali qui a le projet de proposer des contrats « santé prévoyance » intégrant le comportement de l’assuré. Ceci afin de personnaliser la tarification et les prestations selon le comportement de l’assuré. Generali veut diffuser ses «assurances comportementales» en collaboration avec Discovery (société sud-africaine) en Autriche. En France, Apple et Samsung sont sur le même créneau.

Surveiller: clients, salariés,
et sans domicile fixe, comme des prisonniers

De mémoire, Marx comparait les conditions de travail aux conditions disciplinaires des prisons, celles-ci étant un laboratoire des comportements humains. Eh bien nous y voilà, nous avons tous vu ou entendu que les prisonniers pouvaient maintenant sortir en ville munis d’un bracelet de contrôle à distance. Il est rapidement venu à l’esprit des partisans du « tout sécuritaire », les assureurs,   de se lancer sur la piste en utilisant leur personnel comme cobaye au nom de la « prévention sécuritaire » (Generali, AXA, BP et d’autres).
Par exemple : « L’élu précarité de la mairie de Marseille, le SAMU social et la compagnie d’assurance privée AG2R la Mondiale veulent faire porter aux personnes SDF de la ville des badges. Sur ce badge, qui doit être attaché à l’extérieur et être visible, sera écrit le nom, le prénom de la personne et le numéro de sécurité sociale.Il y aura aussi les maladies chroniques que la personne a comme le diabète, l’insuffisance cardiaque, mais aussi le VIH et la schizophrénie. » Source : « Cessons la stigmatisation des SDF », http://www.millebabords.org/spip.php?article27089).
Plus généralement, vingt-huit « digital champions européens » ont été nommés par le commissaire européen chargé du numérique ; pour la France c’est un dénommé  Gilles Babinet qui est « digital champion » (2). Dans un entretien avec le site argusdelassurance.com, il n’hésite pas à parler d’un « plan Marshall du numérique »:
« Il me semble que les grands assureurs sont partis. Il y a encore un an [en 2013], ils n’étaient pas forcément très en avance. Mais en très peu de temps, ils ont rattrapé leur retard et font désormais très vite, surtout depuis que le sujet est jugé stratégique au plus haut niveau. Outre cette poignée de grands acteurs internationaux, difficile de dire à quel stade se trouvent les autres intervenants sur ce marché. Cependant, il me semble indispensable que les différents organismes professionnels appellent à un véritable plan Marshall sur ce sujet.
» En considérant qu’un tel scénario est le plus probable, il me semble que les assureurs devraient rentrer dans une logique proactive de collecte massive de données. Je n’exclus pas qu’à terme, ils offrent des objets connectés à leurs assurés pour capter les informations leur permettant de se transformer en véritables plate-formes, non plus seulement destinées à assurer, mais à accompagner leur client vers du mieux-être et du mieux-vivre. Un modèle économique proche des opérateurs de télécoms, qui ont longtemps offert les terminaux. »

De son côté, le groupe AXA fait toute une propagande, il prétend ne pas se laisser « kodakiser » :
« S’il y a un syndrome qu’Axa veut éviter à tout prix, c’est celui de Kodak, ce grand groupe qui n’a pas su prendre le tournant du numérique et dont le business a perdu toute sa valeur alors que l’innovation était à sa portée. » (Nicematin.com, 23 septembre 2014.)

« Si l’on se réfère à l’économiste américain Paul David qui a travaillé sur les grands changements de paradigmes technologiques, il apparaît que, dans ces moments-là, 80 % des acteurs meurent, indépendamment de leur taille. En outre, si Google s’y met, les risques pour la profession sont énormes.»
(Gilles Babinet, entretien avec argusde lassurance.com)

Pour conclure

Avec la découverte des microprocesseurs la miniaturisation est partout. Elle conditionne toute la recherche vers l’infiniment petit, mais aussi vers l’infiniment grand (conquête de l’espace). Mais elle s’inscrit toujours dans la phase où le moyen de travail se substitue à la force de travail. Nous pressentons bien que nous vivons un grand changement, un saut qualitatif.
Nous commençons seulement à entrevoir la portée de ce saut qualitatif tant sur la société civile que sur le monde du travail ; il permet de fractionner le temps de travail comme jamais auparavant, en fait d’être l’instrument de la précarisation montante de la société. Après l’éloge du bénévolat pour compenser l’incurie des services sociaux, le capitalisme cherche maintenant grâce aux TIC à  utiliser le consommateur  comme travailleur gratuit  ce que Philippe Godard dans son  article « Dans la jungle digitale » perçoit aussi :
« Il n’est pas anecdotique que nous allions tout récupérer sur le Net, depuis notre formulaire de déclaration de revenus jusqu’à nos billets de train ou de cinéma. Nous obtenons même, via un moteur de recherche, des renseignements sur tel individu inconnu avec lequel nous aurons demain un rendez-vous de travail (3). »

Mieux il va utiliser un terme très fort, pour montrer le niveau d’aliénation aux TIC, celui de « prothèse » :
« Nous ne pouvons plus échapper aux puces RFID ou aux réseaux, wifi, 3G, 4G, etc., qui nous accompagnent à tout moment où que nous soyons. L’outil Internet devient une prothèse au sens fort du terme : nous ne devrions plus pouvoir nous en passer.»

G. Bad
9 mars 2015

NOTES

(1) Voir « Témoignage sur l’introduction des technologies numériques dans la fonction salariée de conducteur d’autocar » Echanges n°147 (printemps 2014), p.37.

 

(2) Qu’est-ce qu’un digital champion ? M. Babinet répond : « Comme les 27 autres digital champions européens, j’ai été nommé à cette fonction informelle, non rémunérée, directement par Neelie Kroes, commissaire européenne chargée du numérique. Notre rôle est d’aider l’Europe à réfléchir aux enjeux du numérique en apportant un regard alternatif et détaché des emprises politiciennes. » Entretien avec le site argusdelassurance.com, 30  mai2014.)

 

(3) http://mondialisme.org/spip.php?article2014, Echanges n° 145 (automne 2013).

Lutter contre les dichotomies nationalistes, religieuses, régionalistes, ethniques, raciales

Depuis la fin du xxe siècle et le début du xxie, nous assistons à des révolutions colorées et fleuries, parfumées à l’odeur de poudre, certaines dans la zone slave, d’autres, dans ce que les Américains nomment le Grand Moyen-Orient (notion adoptée par l’administration Bush en 2004).
Ces révolutions, même si elles ont un caractère social, sont systématiquement étouffées par des rivalités nationalistes, religieuses, régionalistes ou ethniques… avec pour porte de sortie la sainte démocratie des droits de l’homme et du citoyen. En réalité, l’émigration pour ceux qui peuvent, la misère et la crève pour ceux qui restent.
Ces révolutions impliquent des factions armées de part et d’autre par ceux qui veulent s’approprier des zones pour exploiter le pétrole, l’uranium ou autres sources de matières premières. Quant à l’implication de la Russie dans la guerre actuelle en Ukraine, il semble que, en sus de ses intérêts économiques, le gouvernement russe ne se résigne pas à devenir une simple puissance régionale. Dans cet océan de rivalités bourgeoises, le prolétariat n’émerge que très rarement ; dans les pays de l’OCDE, par exemple, il passe son temps depuis plusieurs décennies à tenter uniquement de défendre ses acquis et l’emploi qui s’amenuisent de jour en jour.
Paul Mattick (1904-1981) écrivait en 1968 à propos de ce cycle de luttes en ­Occident :
« (…) le réformisme suppose que le capitalisme soit réformable. Tant que celui-ci conserve ce caractère, l’essence révolutionnaire de la classe ouvrière demeure à l’état latent. La classe ouvrière cessera d’avoir conscience de sa situation de classe, et elle identifiera ses aspirations à celles de la classe dominante. Un jour cependant, la survie du capitalisme finira par dépendre d’un “réformisme à rebours” ; le système sera contraint de recréer les conditions qui ont conduit au développement de la conscience de classe et à la perspective d’une révolution prolétarienne. Lorsque ce jour viendra, le nouveau capitalisme ressemblera à l’ancien, et il se retrouvera de nouveau, dans des conditions changées, face à l’ancienne lutte de classe (1). »

Cette période que Mattick caractérisait de « réformisme à rebours » touche à sa fin en Occident et il faut s’attendre à un renouveau de la lutte de classe.
Au Proche-Orient, il y a ceux qui s’engagent dans des guerres bourgeoises, endoctrinés par le nationalisme et les rivalités religieuses. Ce n’est certes pas nouveau ni spécifique au Proche-Orient ; il suffit de se référer, pour s’en convaincre aux divers massacres à Bakou (Azerbaïdjan) entre 1905 et 1918 (2).

Du fait des massacres en chaîne et répétés, il suffit pour une puissance étrangère impérialiste d’attiser ce feu pour que de nouveau tout s’enflamme. En 1905 les bolcheviks essayèrent dans le Caucase de calmer ces rivalités au sein du prolétariat, sans grand succès. En mars 1918, des Arméniens (chrétiens) vivant à Bakou massacrent des musulmans – en septembre, l’armée turque et des Azéris (habitants de l’Azerbaïdjan, chiites) massacrent les Arméniens de Bakou.
Mais il y a aussi ceux qui, sur plusieurs générations déjà, ont fui comme ils pouvaient le théâtre des guerres, formant d’importantes diasporas dans le monde, notamment les Arméniens, les Palestiniens, les Kurdes, les Juifs, les Iraniens, les Africains… Dans ces diasporas, nombreux sont ceux qui sont ou deviennent des prolétaires ; c’est le cas, par exemple, des Kurdes que les combats actuels en Syrie ont remis sur le devant de la scène. Ils seraient un million en Allemagne. Toutes ces diasporas n’ont de national qu’un passé lointain, culturel et linguistique essentiellement, qui tend à se dissoudre dans le capitalisme mondialisé.
Hannah Arendt (1906-1975) avait bien identifié ce phénomène migratoire de masse  de ce qui fut appelé des « minorités nationales », devenues apatrides à la suite de la première guerre mondiale et des différents traités de paix (4). Seulement, Arendt ne voyait pas ce phénomène comme une dissolution par le Capital des règles anciennes d’un nationalisme devenu impérialiste ; elle y voyait un défaut de la démocratie que la Société des nations (SDN) ne savait pas prendre en charge.
Elle voulait que justice soit rendue aux peuples sans Etat ni nationalité. Elle pressentait bien cette explosion de populations déplacées que nous connaissons aujourd’hui, dont elle dresse un tableau intéressant mais n’y voyait qu’une question de droit, d’égalité en droit, alors qu’il s’agit avant tout d’une prolétarisation universelle, c’est-à-dire d’une expropriation/déportation de populations par la guerre.
En Europe
Ces migrations affectent toute la planète et ont pour causes de nombreux motifs ; économiques (recherche d’un bien-être matériel), sociaux (fuite des zones de guerres) et politiques (fuite d’une dictature). Pour des raisons de place, je ne m’intéresserai ici qu’aux flux migratoires en direction de la « forteresse ­Europe ».
Nous savons d’expérience que la puissance de feu des bourgeoisies n’impressionne pas les populations surnuméraires dans le monde qui, pour survivre, s’attaquent à la forteresse Europe, et posent par leur seule présence un danger « sécuritaire » qui déborde maintenant les structures mêmes de la société capitaliste. Ces populations ne craignent pas la mort ; elle fait partie de leur quotidien depuis longtemps.
Ces mouvements migratoires affectent d’ailleurs aussi des Européens : nombreux sont ceux obligés de faire leurs valises pour chercher du travail ailleurs, qu’ils viennent d’Europe du Sud (Grèce, Espagne, Portugal, Italie) ou d’Europe centrale. En ce début du mois de janvier 2015, des prolétaires de Bosnie-Herzégovine ont été contraints de demander asile à la Croatie, victimes d’une série de faillites d’entreprises comme Aida, Dita, Konjuh et Livnica. Après une longue marche, ils ont finalement été refoulés au poste frontière d’Orašje.
Voilà le résultat de la guerre dite de Bosnie qui opposa de 1992 à 1995 Serbes, Musulmans et Croates : la population de Bosnie-Herzégovine a chuté de 600 000 personnes en conséquence des massacres et de l’émigration massive dus à la folie nationaliste.
De même pour les événements en Libye, Tunisie, Egypte, Syrie… Le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », leitmotiv de Lénine et de Woodrow Wilson en faveur de l’indépendance des colonies, finira après deux guerres mondiale par un partage entre les deux super-puissances qui est battu en brèche depuis l’implosion de l’URSS. Comme disait François Mitterrand : « Il faut revoir les accords de Yalta. » C’est ce qui se passe depuis le démembrement de l’ex-Yougoslavie et les guerres dans les Balkans (300 000 morts) (5).
Durant ces guerres, nous avons vu certains groupes gauchistes et libertaires soutenir l’UCK au Kosovo et aller jusqu’à demander à l’Etat français d’armer ces « libérateurs ». Actuellement, l’OTAN est à l’offensive et les lobbies pétroliers, financiers et militaristes jouent la déstabilisation des Etats, leur morcèlement, leur régionalisation, afin de pouvoir exercer un contrôle plus centralisé mondialement (6). C’est en tout cas ce qui me semble transparaître au niveau occidental. Je ne vois que quatre grand Etats à résister actuellement à cette offensive conjointe de l’OTAN et des milieux d’affaires : la Chine, la Russie, l’Iran et le Brésil – suivis dans une certaine mesure par plusieurs pays latino-américains.
Tous ces Etats sont bien entendu capitalistes et les différents camps ne représentent que la concurrence entre eux, où tous les arrangements, comme en Ukraine, peuvent se faire en haut lieu. Il se dit actuellement que les Etats-Unis se désengagent en Ukraine suite à un échange entre Obama et Poutine concernant Cuba qui ouvrirait ses réserves pétrolières et minières aux entreprises américaines. La Grèce se tournerait vers les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), c’est-à-dire la Russie. Toutes les combinaisons et tractations secrètes entre Etats et groupes d’Etats sont possibles, et c’est dans ce cadre, qu’une fois de plus, la question kurde refait surface.
La question du nationalisme kurde
On ne saurait traiter la question du nationalisme kurde sans considérer que toute question nationale est close depuis la première guerre mondiale. Dès Le Manifeste communiste de 1848, Marx indique que, comme le prolétariat doit en finir avant tout avec sa propre bourgeoisie, cette lutte revêt une forme nationale, bien que sur le fond il ne s’agisse pas d’une lutte nationale puisque le prolétariat n’a pas de patrie et que son objectif est d’abolir l’exploitation de l’homme par l’homme, seule manière d’abolir l’exploitation d’une nation par une autre.
La question nationale n’a plus, depuis longtemps, d’intérêt économique pour le capital devenu transnational. Dès qu’il l’a pu, le capital national a rejeté les béquilles du monopole féodal que lui avait délivrées l’Etat, s’est émancipé et est parti à la conquête du monde. Rosa Luxemburg eut le mérite, contre le wilsonisme et le léninisme, de s’opposer au « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », ce slogan séduisant qui visait à soutenir les mouvements nationaux en lutte contre le colonialisme. Et il n’est pas difficile de démontrer que les Etats-Unis et l’URSS allaient l’utiliser pour se partager le monde au détriment des anciennes puissances coloniales : l’Amérique aux Américains, telle était par exemple la doctrine du président James Monroe considérant que l’Amérique latine, tout juste émancipée de la tutelle espagnole, devait tomber dans l’escarcelle des Etats-Unis.
Il est un peu plus difficile aujourd’hui de combattre l’idéologie des interventions militaires dites humanitaires de notre sainte démocratie ; d’autant que cette idéologie se pare maintenant du drapeau d’une intervention contre d’affreux barbus obscurantistes, levier bien plus puissant pour obtenir l’adhésion des populations des nations guerrières.
Le jeu, nous le connaissons ; c’est celui du Capital qui, n’ayant comme patrie que l’argent rapportant de l’argent, n’hésite pas à fomenter des guerres ni à alimenter les deux camps adverses en armes et en carburant, les yeux fixés sur les indices boursiers. Par exemple, durant la première guerre mondiale, la Standard Oil de Rockfeller (actuellement Exxon-Mobil) avait le contrôle de l’approvisionnement en pétrole en Allemagne (7) et en France. Georges Clemenceau n’avait plus de « tigre dans son moteur » pour poursuivre la guerre et dut négocier avec la Standard Oil la livraison de pétrole ; ce qui lui fera dire : « une goutte de pétrole vaut une goutte de sang (8). »
De même durant la montée de Hitler au pouvoir, il est bien connu que celui-ci fut soutenu par Ford et bien connu que l’entreprise allemande Krupp alimenta les deux camps, et que ses usines ne furent pas bombardées par les alliés.
Nous pourrions écrire un dictionnaire sur ce genre de collaboration, qui vise à se débarrasser des crises par la guerre en faisant se battre les populations les unes contre les autres.
Certains qualifient à cet effet Daesh d’organisation islamo-fasciste (9) lui conférant un rôle d’épouvantail et d’agent du capital ; il est l’excrément obscurantiste produit par l’Otan et Israël qui, curieusement ne sont pas inquiétés par le monstre et vice-versa, l’ennemi commun étant l’Iran. Le monstre n’a pas perdu son temps : il s’est approprié des puits de pétrole pour son propre compte et viserait maintenant ceux du Kurdistan, en fait la relation intime entre Barzani et Israël via un Etat-croupion kurde, ami et allié d’Israël. Daesh, conséquence de l’invasion de l’Irak par les troupes de l’Oncle Sam en 2003, semble ne pas vouloir abattre Bachar Al-Assad, au moment où Obama lâchait l’initative franco-sioniste contre ce même Bachar Al-Assad. La Russie a, elle aussi, son islamiste radical, le Tchétchène Ramzan Kadyrov, qui met à la disposition de Vladimir Poutine un régiment spécial pour en découdre avec Daesh, considéré par Ramzan Kadyrov comme un agent de l’Occident.
Les Kurdes qui sont encore au Kurdistan, pour la plupart des paysans pauvres n’ayant pu fuir les combats, se trouvent pris en tenaille. Le prolétariat kurde est de par son importante diaspora, notamment en Turquie et en Allemagne (10), « dénationalisé », apatride, voire regroupé dans un communautarisme de parti comme le PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan côté turc.
Les événements politiques, guerres et émeutes, des dernières décennies ont poussé des millions d’êtres humains vers l’émigration. Les Kurdes sont de ceux-là, se réfugiant à Istanbul (3 millions de Kurdes), Izmir, Adana, Mersin en Turquie, Bagdad en Irak, ou Téhéran et Tabriz en Iran au point que près du tiers des Kurdes vivent actuellement en dehors du Kurdistan. D’autres, prolétarisés dans un premier temps en Turquie, sont passés en Allemagne (11), notamment à Hambourg, une ville portuaire où vivent et travaillent 35 000 Kurdes. Ce n’est pas un hasard si eurent lieu dans cette ville de violents affrontements avec les islamistes. Comme le disait en son temps Rosa Luxemburg : « Ne volera plus jamais, qui aujourd’hui n’a pas volé (12) » le nationalisme kurde est, de fait, mort-né  Il n’a pas plus d’espoir d’exister que les nations indiennes d’Amérique du Nord. Le combat du prolétariat kurde est ­universel.
Gérard Bad,
janvier 2015

 

NOTES

(1) Paul Mattick, « Le nouveau capitalisme et l’ancienne lutte de classes » (1968) repris dans le recueil Le Marxisme hier, aujourd’hui et demain (éd. Spartacus, 1983).
(2) Voir E. L. Keenan, « Remarques sur l’histoire du mouvement révolutionnaire à Bakou, 1904-1905 », Cahiers du monde russe et soviétique, 1962, vol. 3 n°3, accessible sur www.persee.fr/ web/revues/home/prescript/ article/cmr_0008-0160_1962_num_3_2_1505

(3) Hanna Arendt, Les Origines du totalitarisme, t. 2 L’Impérialisme, éd. Fayard.

(4) A la fin de la première guerre mondiale, les nouvelles frontières répartissent les Kurdes dans quatre pays (Irak, Iran, Syrie, Turquie). Les premières cartes du Kurdistan ont été dressées en 1919, par un envoyé kurde sur la demande de la Société des Nations (les articles 62 et 64 du Traité de Sèvres signé par le sultan et les Puissances prévoyaient un Kurdistan autonome voire indépendant et une Arménie indépendante).

(5) Guerre en Slovénie (1991), connue sous le nom de « guerre des dix jours » ; guerre en Croatie (1991-1995) ; guerre en Bosnie (1992-1995) ; guerre au Kosovo (1998-1999).
(6) François Thual, La Planète émiettée. Morceler et lotir, un nouvel art de dominer, éd. Arléa, 2002.

(7) L’Allemagne en plein développement industriel avait conscience du rôle stratégique du pétrole pour l’indépendance énergétique du pays. A cette époque (1912), l’Allemagne dépendait pour ses approvisionnements de la Rockfeller Standard Oil Company. La Deutsche Petroleum Verkaufsgesellschaft (Société allemande de vente du pétrole), la branche allemande de la Standard Oil, contrôlait 91 % des ventes de pétrole à l’Allemagne. Actionnaire à 9 % de la Deutsche Petroleum Verkaufsgesellschaft, la Deutsche Bank ne pesait pas lourd.
(8) La citation exacte est : « Il faut que la France combattante (…) possède l’essence aussi nécessaire que le sang dans les batailles de demain », d’après Pierre Fontaine, L’Aventure du pétrole français, Nouvelles Editions latines, 1967, p. 42, consultable sur
http://books.google.fr/books/about/L_aventure_Du_Petrole_Francais.html?id=BNHRrfUWYWQC&redir_esc=y

(9) Il n’y a aucun rapport entre l’islamisme et le fascisme, ni d’un point de vue économique, ni d’un point de vue social.
(10) En matière économique, les Kurdes sont notamment présents en France dans le secteur du bâtiment, de la confection et de la restauration. Leur communauté compte aussi de nombreux artistes (musiciens, peintres, cinéastes…).
(11) Selon Le Monde du 15 décembre 2004, il y aurait 2 375 000 Turcs en Allemagne, dont 1 million de Kurdes d’après l’Association des Kurdes d’Allemagne (KGD)
(12) « C’est aujourd’hui la nuit de Walpurgis sur le Brocken [montagne où se serait déroulée la nuit de Walpurgis] nationaliste.
“Sur un balai, sur un bâton
Ne volera plus jamais, qui aujourd’hui n’a pas volé*.”
Mais le nationalisme n’est qu’une formule. La substance, le contenu historique qu’elle couvre est aussi divers et ramifié qu’est creuse et pauvre la formule d’“autodétermination nationale” qui le cache. »
(Rosa  Luxemburg, Fragment sur la guerre, la question nationale et la révolution, 1918)
* Citation du “chœur des sorcières” dans le Faust de Goethe.

 

 

« TERRORISME » : UNE GUERRE À L’ÉCHELLE DU MONDE ?

Echanges N°150 hiver 2014-2015

mercredi 25 mars 2015

S’il est difficile de ne pas être touché profondément par les massacres perpétrés à Paris et en banlieue au cours de la semaine du 5 janvier 2015, – contre la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, contre une policière à Montrouge, contre un magasin casher Porte de Vincennes à Paris –il est tout aussi difficile de ne pas considérer que ce ne sont pas des actes isolés  : ils se relient à toute une chaîne d’actes similaires couvrant le monde entier, souvent beaucoup plus meurtriers, parfois dans des pays proches, témoins d’une véritable guerre. Une guerre pourtant bien différente de ce que l’on considère habituellement comme guerre.

S’il est difficile de ne pas comprendre que, pour des raisons parfois bien différentes et même contradictoires, des millions de Français cherchent à exprimer dans la rue leur émotion contre ce massacre, il est tout autant difficile d’ignorer que cette « protestation » est habilement manipulée, d’abord par le pouvoir national et ensuite par les instances gouvernementales internationales à des finalités à la fois nationales et mondiales pour qu’elle conduise à un consensus dans le soutien à une guerre mondiale qui est la défense du capital.

S’il peut être compréhensible qu’un pouvoir quelconque puisse en l’occurrence prendre tout un arsenal de mesures répressives sous prétexte de garantir la sécurité publique, il serait dangereux d’ignorer que ces mesures, qui semblent ne viser qu’un ennemi défini – et de plus avec ce consensus –, pourront être utilisées demain pour réprimer durement non seulement tout conflit social, même le plus anodin, ou même toute attitude ou parole dissonante pour le pouvoir (c’est ce que l’on voit par exemple présentement en Espagne).

En particulier, si l’on peut vouloir toute liberté d’expression, de mouvement et d’action dans les limites où elle n’entrave pas la même liberté chez tout autre, il faut être très prudent dans la défense de cette liberté sur un point particulier, car on peut se trouver faire un chemin commun avec des acteurs qui demain sous prétexte des nécessités (qui ne sont autres que la protection du système capitaliste), nous dénieront tout ou partie de cette liberté.

Les développements qui suivent visent non pas tant à répondre à ces observations ou à apporter une réponse quelconque, encore moins à donner des consignes d’action, mais à situer pour chacun, dans l’extrême confusion de débats qui restent la plupart du temps purement idéologiques, où se trouvent les véritables ennemis de classe – et peut-être permettre de combattre, avec les armes à notre portée, ces ennemis. Par-delà le présent conflit, le capital mondial se défend avec ses propres armes et une de ces armes est – et a toujours été – la tentative d’associer à son combat l’ensemble des prolétaires, qui n’ont pourtant nullement intérêt à le sauver, mais plutôt à le voir disparaître.

Question de définitions

Si le mot terreur (sentiment de peur intense) remonte à la nuit des temps, son usage moderne d’utilisation politique, avec le sens précis de l’ensemble des moyens de coercition politique maintenant des opposants dans un état de crainte, remonte à la fin du xviiie siècle (défini même par Montesquieu un demi-siècle avant la Révolution alors qu’elle était pratiquée sous cette forme aussi depuis la nuit des temps mais jamais préconisée théoriquement comme un moyen de gouvernement). C’est la Terreur sous la Révolution qui mit en pratique consciemment cette méthode de domination par la crainte. A l’époque, on n’utilisait guère les mots « terrorisme » et « terroristes » qui furent mis en avant au début du xxe siècle pour se rapporter à une action violente clandestine d’une minorité active à l’intérieur d’une unité géographique (1). Ces mots prennent presque un sens courant dans le combat des Irlandais en 1866 contre la domination britannique (2) et en Russie en 1883 (3) dans les attentats pour faire tomber la monarchie autoritaire tsariste.

Deux formes

On retrouve là deux formes de terrorisme – moderne si l’on peut dire – mais chacun différent de la terreur imposé par un Etat sur son territoire ou sur un territoire occupé : l’une, comme en Irlande, visant à s’affranchir du joug de la domination d’un autre Etat dans un espace géographique limité pour construire un Etat, l’autre comme en Russie visant à renverser le régime politique d’un territoire pour y substituer un autre régime. Dans un cas comme dans l’autre, les combattants de l’ombre qualifiés de terroristes ne sont jamais reconnus par leurs adversaires comme des combattants ordinaires, mais sont traités comme de vulgaires criminels, pourchassés comme tels et souvent soumis à des lois d’exception autorisant toutes méthodes pour leur élimination. S’ils réussissent dans leur entreprise, ils sont considérés comme des héros dans le régime ou Etat qu’ils ont réussi à installer. Un exemple parmi bien d’autres est donné par l’usage de la terreur par les commandos juifs contre le mandat britannique sur la Palestine qui se termina par la formation d’Israël, les « terroristes » d’hier devenant des leaders politiques chargés d’honneurs (voir ci-dessous, « Annexe »).

Le « terrorisme » dénoncé aujourd’hui mondialement comme l’œuvre de fous furieux fanatisés par un islamisme dévoyé a toujours été stigmatisé et combattu de la manière la plus acharnée, ce qui permet d’escamoter à la fois l’origine de cette guerre « contre », ses motivations, ses méthodes et ses objectifs. Qu’en est-il de ce « terrorisme » qui serait une menace mondiale contre un monde capitaliste qui se dit « civilisé » face à des « barbares » ? Pour tenter une approche, il importe de remonter dans l’histoire des deux cents ans passés, aux débuts de la grande période de colonisation sous la férule des Etats industrialisés.

Un potentiel mondial de révolte contre des siècles d’oppression

Sur les 7 milliards d’habitants de la planète, 1,600 million d’êtres humains sont supposés être de confession musulmane. Sur ces derniers, 1 milliard vivent dans le Sud de l’Asie, 321 millions dans le Moyen-Orient et 242 millions en Afrique, la quasi-totalité d’entre eux dans leur contrée d’origine ou dans des migrations internes ou interrégionales. Quelque 44 millions de ces supposés musulmans vivent en Europe et 5 millions en Amérique du Nord. On ne saurait dire qu’ils ont tous entre eux un lien communautaire autour de la religion musulmane car cette religion comporte des frères ennemis (essentiellement les chiites et les sunnites) mais, ce qu’ils partagent presque tous, c’est, eux et leurs ancêtres parfois lointains, d’avoir été des « colonisés », c’est-à-dire soumis à la dure et cruelle loi des colonisateurs dans la dépossession de leurs terres, de leur culture, de leur vie, dans l’esclavage voire dans la déportation.

Personne parmi eux ne saurait abstraire d’être héritier d’une telle domination et exclusion, lointaine pour certains, toute proche pour d’autres. Plus que la religion, c’est cette ex- ou présente condition de colonisé qui forge une conception de la relation avec les puissances impérialistes d’hier et d’aujourd’hui : ce que la plupart connaissent de mémoire familiale, ont connu par le récit de leurs ancêtres ou vécu récemment c’est non seulement cette domination faite de dépossessions, mais un passé de guerre, de répression cruelle de toute velléité de révolte individuelle et/ou collective, la torture, l’extermination. Bien plus, le dépeçage de l’Empire turc après la première guerre mondiale entre les puissances impérialistes d’alors a séparé dans des entités nationales artificielles distinctes des populations qui jusqu’alors formaient des ensembles ethniques, économiques et culturels (et parfois religieux) unis autour d’un riche passé historique, chaque morceau étant soumis à la dure loi assimilatrice d’un autre pouvoir national.

La soi-disant « décolonisation » présentée comme une émancipation quant à cette condition de « colonisé », qui suit la seconde guerre mondiale n’a souvent guère changé à cette condition, sauf qu’à la gestion directe de la puissance coloniale (qui utilisait comme moyen de contrôle les conflits internes causés par le découpage colonial) s’est substituée une « gestion par procuration » déléguée souvent aux anciens auxiliaires de cette domination directe de l’Etat étranger colonisateur via la bourgeoisie compradore (4).

Si les plus importants de ces pays dits musulmans (importants par leur population et leurs ressources, Indonésie, Iran, Turquie, Egypte, Algérie, Maroc,…) ont pu quelque peu s’autonomiser très relativement par rapport à cette tutelle post-coloniale, ceux qui tentaient trop de s’en écarter se voyaient durement rappeler à l’ordre par la puissance dominante. Ceci d’autant plus que, pour l’ensemble du Moyen-Orient, l’exploitation des ressources pétrolières a toujours été la clé du contrôle (et des rivalités) des grandes ­puissances.

Le développement du « terrorisme » est directement lié à ces interventions guerrières directes ou pas, dans le passé comme dans le présent : indépendamment de ce fait fondamental, il faut souligner que des populations entières n’ont jamais connu rien d’autre non seulement de la contrainte quotidienne des sociétés d’exploitation mais une violence tout autant quotidienne pouvant aller jusqu’à des extrêmes. Bien plus, s’ils pouvaient penser échapper à leur misère et/ou à cette violence en émigrant pour se « réfugier » dans la contrainte relative d’une des puissances dominantes, ils y trouvaient une autre forme de ségrégation qui pouvait tout autant dégénérer, individuellement ou collectivement, dans la violence la plus extrême. On peut penser que le recours à la violence de la part des ex-colonisés où qu’ils soient tant dans leurs rapports communautaires que dans leurs relations avec les autres communautés, qui pouvait paraître une vindicte pour ce qu’ils avaient subi dans un passé même lointain ou dans le présent, était aussi une imprégnation de toute leur vie, une sorte de conditionnement social dont la matrice au cours des siècles se référait toujours au capitalisme.

La fabrique capitaliste du « terrorisme »

Pour les pays dits musulmans, la « libération nationale » s’est faite à travers le terrorisme à la manière de l’Irlande : depuis Israël jusqu’au Bangladesh, en passant par l’Algérie ou le Kenya. Le terrorisme actuel jusqu’à une date récente se rapproche plus de celui de la Russie, visant à un changement du mode de domination, mais avec bien des variantes tenant au mode d’intervention de la puissance dominante que des caractéristiques nationales du cadre étatique dans lequel elle se déroule. Mais ce qui est nouveau eu égard aux affirmations terroristes passées, c’est que la diaspora d’obédience musulmane constitue un vivier hautement sensible, pour les raisons que nous venons d’exposer, aux combats non seulement dans leur pays d’origine mais dans celui de l’ensemble des pays musulmans, un vivier dans lequel il suffit de puiser quelques individus ou groupes fanatisés pour avoir une cinquième colonne efficace pour le combat central d’un terrorisme distinct.

Depuis la fin de la première guerre mondiale, le relais des puissances colonisatrices – Grande-Bretagne et France – a été pris par les Etats-Unis, parfois élément central de coalitions guerrières d’intervention pour mettre au pas ceux qui s’écartaient trop de la protection de ces intérêts dominants, notamment ­pétroliers et stratégiques. Dans la période récente, ces interventions ont visé l’Afgha­­nistan, l’Irak, la Libye et la Syrie. Non seulement elles se sont soldées par des échecs, mais elles ont entraîné une décomposition –recomposition des résistances « terroristes » dans une sorte de guerre mondiale en évolution constante dont on voit aujourd’hui les effets dans un déroulement quelque peu imprévu.

Nous avons tenté d’expliquer (5) pourquoi les interventions américaines en Afghanistan et en Irak ne pouvaient aboutir, en raison d’une part des caractères de guerre populaire contre un occupant, d’autre part en raison de l’absence de consensus au sein de la population américaine pour un engagement total dans la guerre.

A l’appui de ces thèses, nous reproduisions des citations de Clausewitz. L’une concernait les guerres populaires :

« … Il faut observer qu’une guerre du peuple en général doit être considérée comme une conséquence de la façon dont l’élément guerrier a brisé de nos jours les vieilles barrières artificielles… Une résistance aussi largement dispersée n’est évidemment pas apte à frapper de grands coups exigeant une action concentrée dans l’espace et dans le temps. Son action, comme le processus d’évaporation dans la nature physique, dépend de l’étendue de la surface exposée. Plus elle sera grande, plus sera étroit le contact avec l’armée ennemie, plus cette armée se dispersera et d’autant plus puissants seront alors les effets de l’armement populaire. Il ruinera les fondements de l’armée ennemie comme une combustion lente et graduelle. Comme il exige du temps pour produire son effet, il se crée, pendant que les éléments hostiles se tâtent l’un et l’autre, un état de tension qui se relâche peu à peu si la guerre populaire s’éteint sur certains points pour brûler lentement ailleurs ou bien conduit à une crise si les flammes de cette conflagration générale embrasent l’armée ennemie et l’obligent à évacuer le pays avant d’être complètement détruits … »

L’autre citation concernait le pays envahisseur : une guerre ne peut être menée par un Etat que s’il existe un ennemi clairement identifié et un consensus de la majorité de la population (6).

Depuis l’analyse de la position des Etats-Unis à la lumière de ces principes sur la guerre, en 2011 (cela sonnait un peu comme prémonitoire), les Etats-Unis ont dû évacuer tous les théâtres d’opérations militaires où ils étaient engagés et refuser de s’engager directement sur les lieux de combats en Libye et Syrie par crainte d’avoir ultérieurement à opérer une retraite désastreuse. Dans chacun des pays concernés – Somalie, Yémen, Afghanistan –, le départ des troupes américaines a laissé, contre des gouvernements fantoches, le champ libre aux différents groupes « terroristes » qui avaient puissamment contribué à leur échec. Mais ceux-ci restaient dans un cadre national avec leurs spécificités nationales même s’ils pouvaient être unis par leur fondamentalisme religieux et s’ils tentaient de trouver un appui en s’extériorisant par des actions terroristes sur le territoire de l’ennemi occidental.

L’Afghanistan, l’Irak, des bases « terroristes » ?

Il n’est pas dans notre propos d’entrer dans le détail de l’implication des Russes et des Américains en Afghanistan. Ce que nous voulons souligner c’est qu’en s’appuyant sur un groupe fondamentaliste musulman d’origine pakistanaise comportant une aile extrémiste, les Talibans, de confession sunnite, pour la reconquête de l’Afghanistan sur l’occupant russe, les Etats-Unis ont contribué à la montée en puissance d’un terrorisme. Ceux qui ne devaient être que des « auxiliaires » sont devenus, armés et protégés, assez puissants pour, une fois les Russes chassés, se retourner contre les nouveaux occupants et leur livrer une guerre sans merci. Non seulement les Talibans et leur aile « terroriste » – Al Qaida – se sont implantés depuis cette base, mais ils ont pu trouver dans la diaspora de confession musulmane de puissants auxiliaires de combat couvrant le monde entier, une sorte de cinquième colonne. Finalement, les Américains ont dû se retirer laissant un gouvernement fantoche aux prises avec la domination de fait des « terroristes ».

Une autre de ces retraites désastreuses a concerné l’Irak et c’est autour de ce legs américain que le terrorisme va franchir une étape déterminante dans la situation présente. Le quotidien britannique Financial Times écrivait le 10 août 2007 que «  la dispersion de l’armée d’Irak a laissé 40 000 hommes sans ressources et armés, entraînés et prêts à l’insurrection ». La guerre en Syrie aux confins de l’Irak et le développement de différents groupes terroristes allaient donner corps à cette observation et impulser un tour nouveau au terrorisme dispersé d’alors.

En 2006, Al Qaida, le groupe terroriste issu de la guerre d’Afghanistan, jusqu’alors le principal ennemi « terroriste » des Etats-Unis et de l’Occident ayant des antennes en Irak, forme avec cinq autres groupes djihadistes un « Conseil consultatif moudjahidiste d’Irak » qui le 13 octobre suivant proclame «  l’Etat islamique d’Irak » (EII) qui s’érige en véritable Etat couvrant le Nord-Ouest de l’Irak et l’Est de la Syrie. Il y a beaucoup d’explications sur les raisons qu’a Al Qaïda de se retirer de cette coalition (questions de pouvoir, religieuses, générationnelles, etc.). Toujours est-il que nombre des sections étatiques d’Al Qaïda rejoignent l’Etat Islamique (7) qui, semble-t-il, porte une vision plus moderne et plus actuelle du combat contre l’Occident. Une des principales raisons peut se retrouver dans cette estimation du secrétaire américain à la Défense, Chuck Hagel, jeudi 21 août 2014 : «  L’Etat islamique (EI) va au-delà de tout ce que nous avons pu connaître […] Il est plus sophistiqué et mieux financé que tout autre groupe que nous ayons connu […] Il allie idéologie et sophistication de son savoir-faire militaire tactique et stratégique […] Il est extrêmement bien financé […] Il va au-delà de tout autre groupe terroriste.  »

Un territoire, une administration, une armée

Qu’en est-il début 2015 de cette base territoriale « terroriste » qui recouvrirait actuellement un territoire peuplé de 10 à 12 millions d’habitants, sur une superficie équivalant à celle de l’Angleterre, dont 40 % sont en Irak et 33 % en Syrie ?

S’ériger en Etat ne serait qu’un mot si un tel territoire n’était pas géré, au-delà de la présence militaire, par une administration appliquant un ensemble de lois, ce qui suppose un financement régulier dépendant d’une activité économique.

D’après des estimations récentes, Daesh disposerait d’une armée de 200 000 hommes et bénéficierait d’un apport international constant. D’après ceux qui ont pu la combattre, il s’agit d’une armée bien équipée particulièrement bien entraînée et très motivée (8). Elle bénéficierait de l’expérience des nombreux cadres de l’Irak de Saddam Hussein qui constituent une des colonnes vertébrales de Daesh. Il en est de même pour l’organisation administrative de la région contrôlée par cette orgnisation islamiste : sous l’autorité d’un gouvernement de sept dirigeants, toute une hiérarchie administrative s’est mise en place avec à la base dans les villes et villages des « gouverneurs » expérimentés venant eux aussi des structures administratives de l’Irak de Saddam Hussein.

Il semble que l’ensemble fonctionne sans trop de heurts, les structures économiques étant restées en place, y compris le maintien des conditions de travail – notamment celles des techniciens du pétrole assurant la continuité de production des puits. D’après des rapports sur cette activité économique, les acteurs apprécieraient, dans les zones sous contrôle de cet Etat islamique, le rétablissement des relations économiques et la paix sociale nécessaire à un fonctionnement régulier. Il ne semble pas qu’à l’intérieur de cet Etat, d’autres visions d’un autre système économique aient surgi : hors l’application de la loi islamique, la charia dans les rapports sociaux, l’économie de type capitaliste semble régler la production et la circulation des marchandises.

Bien sûr, tout cet ensemble militaro économique ne saurait fonctionner sans un apport constant de ressources. On a beaucoup insisté sur les prébendes financières ou les ressources des kidnappings ou les « subventions  » des émirats du Golfe ; mais cela ne saurait suffire à faire fonctionner un Etat en raison de leur caractère aléatoire : il est nécessaire de trouver une source constante de revenus ; c’est ce qui semble, pour le moment, être assuré dans le ressort de cet Etat. En novembre 2014, Daesh aurait encaissé au cours de cette année-là pour 3 000 milliards de dollars (2 500 milliards d’euros) 38 % venant du trafic pétrolier, 17 % du gaz, 12 % des impôts ,10 % des phosphates, 10 % du ciment, 7 % de produits agricoles.

Cette source renouvelée de revenus permettant de faire vivre un Etat reste pourtant très aléatoire. D’une part, les frappes militaires de la coalition anti-Daesh finissent par avoir un effet déstabilisateur entre le défaut d’un territoire organisé offrant des cibles fixes et les adaptations évidentes tant sur ce territoire qu’à l’échelle du terrorisme mondial. D’autre part ces mêmes actions militaires sur des cibles économiques (raffineries, silos à céréales) contraignent à des adaptations pas toujours efficaces. D’un autre côté une bonne partie des ressources orientées vers l’exportation dépend non seulement de réseaux vulnérables mais surtout des possibilités commerciales d’un monde en crise.

Enfin, globalement, à long terme, se pose non seulement la question de l’usure des matériels et des superstructures et de leur renouvellement, rendu difficile par le boycottage international, mais aussi de la pérennité d’un développement par une politique financière d’investissements rendus compliquée par l’application de la loi ­islamique.

L’apparition d’autres « bases terroristes » aux confins du Nigeria et en Libye semble une extension d’un mouvement mondial de «  concentration  » des courants islamistes localisés géographiquement jusqu’alors distincts, mais sans pour autant reposer sur une unification des différents courants de la « diaspora terroriste » mondiale. Nous nous trouvons devant une situation en pleine évolution qui fera l’objet d’un prochain article.

H. S.

NOTES

(1) Robespierre, le 5 février 1794, justifie cette politique ainsi : « La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu  ; elle est moins un principe particulier qu’une conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressants besoins de la patrie. » Vint le 9 Thermidor (27 juillet 1794), arrestation de Robespierre. Après la chute de Robespierre, quiconque était suspecté d’être un terroriste – c’est-à-dire, comme l’indique, dès 1798, le Dictionnaire de l’Académie Française, d’avoir été un agent ou d’être encore un partisan de la Terreur – est arrêté, souvent déporté ou parfois guillotiné. Comme l’explique le conventionnel (et régicide) Pierre Paganel, « Le mot terroriste fut un cri de vengeance. Il sortit du fond des tombeaux, au moment où s’y réunirent, avec leurs victimes, les tyrans, les bourreaux de la terreur. Mais les réacteurs s’en emparèrent. Il n’est plus d’asile, plus de refuge, plus de pitié, pour le citoyen que cette dénomination poursuit. » La tentation est grande déjà de regarder « les terroristes comme une espèce d’hommes, ou plutôt de monstres à figure humaine jusqu’alors inconnue ; comme une race d’êtres féroces, venus des pays lointains » ! Eh bien non : « Un terroriste est tout simplement un patriote exalté. »

(2) Depuis les années 1880, les nationalistes irlandais de l’Irish Parliamentary Party (IPP) demandaient l’autonomie vis-à-vis du Royaume-Uni (Home Rule). Certaines organisations comme le Sinn Féin d’Arthur Griffith réclamaient au contraire l’indépendance complète de l’Irlande mais elles ne représentaient qu’une faible minorité à cette époque. Pour les républicains irlandais, la guerre d’indépendance avait commencé avec la proclamation de la République d’Irlande lors de l’Insurrection de Pâques 1916. Les républicains avancèrent que le conflit de 1919-1921 (et la guerre civile qui suivit) était la défense de cette République contre les tentatives de la détruire.

(3) L’organisation Narodnaïa Volia est formée, à partir du mouvement Narodniki, lors d’un congrès à Lipetsk en juin 1879, puis à Voronej quelques semaines plus tard. L’organisation populiste Terre et Liberté (Zemlia i Volia), fondée dans les années 1860 et réactivée en 1875 pour lutter contre le régime tsariste se déchire alors en deux tendances opposées. « Narodnaïa Volia » choisit la voie du terrorisme individuel pour lutter contre le régime, privilégie l’action sur l’idéologie et s’inspire de Netchaïev : « Le révolutionnaire méprise tout doctrinalisme, il a renoncé à la science pacifique qu’il abandonne aux générations futures. Il ne connaît qu’une science — celle de la destruction. »

(4) «  Bourgeoisie compradore  » désigne la classe bourgeoise qui, dans les pays dominés, tire sa richesse de sa position d’intermédiaire dans le commerce avec les impérialismes étrangers, par opposition aux bourgeois ayant des intérêts dans le développement de l’économie nationale.

(5) Voir « Les Etats-Unis et leur guerre », Echanges n° 136 (printemps 2011), p. 40.

(6) De la guerre, de Carl von Clausewitz, livre VI, chapitre XXVI : «  L’armement du peuple », écrit entre 1816 et 1830.

(7) Les sigles EII (français), ISIS (anglais) et Daesh (arabe) désignent la même entité. On peut trouver sur Wikipédia un article très documenté sur Daesh dans lequel nous avons puisé les détails de cet article.

(8) Cette armée disposerait de quelques avions de chasse, de 3 000 voitures blindées, de 50 chars lourds, de 150 blindés légers, de 60 000 armes diverses de diverses origines, le tout servi par des militaires expérimentés et commandés par des généraux irakiens entraînés depuis des années à la guérilla (Wikipédia).
Annexe

Le terrorisme juif en Palestine avant 1948

Grenades sur les marchés, meurtres de villageois, enlèvements de soldats britanniques  : les sionistes de Palestine ont, jusqu’à la création de l’Etat d’Israël en juillet 1948, choisi le terrorisme com­me stratégie militaire. Les dirigeants des grou­pes clandestins (Ben Gourion, Menahem Begin, Itzhak Shamir, pour ne citer que ces trois premiers ministres d’Israël), sont devenus des dirigeants de l’Etat.

Leurs actions les plus spectaculaires furent l’attentat contre l’hôtel King David à Jérusalem et le meur­tre du diplomate suédois Folke Bernadotte. La première, menée le 22 juillet 1946 par l’Irgoun,détruisit la partie de l’hôtel où s’étaient établies les autorités britanniques, tuant 91 person­nes, principalement des employés. La seconde, menée par le groupe Stern, fit disparaître le 17 septembre 1948 le «  médiateur pour la Palestine  » que l’ONU avait nommé en mai (une semaine après la déclaration d’indépendance d’Israël). Les deux plans de partage de la Palestine qu’il avait successivement présentés a­vaient été refusés par les deux parties.

Mais c’est à la charnière du xixe et du xxe siècles que les organisations juives armées trouvent leurs racines. En 1905 et 1907, deux vagues de pogroms en Bessarabie poussent les communautés juives de l’empire russe à constituer des ligues d’autodéfense, d’une part, à quitter la Russie d’autre part : 1 million de Juifs vont aux Etats-Unis, environ 30 000 en Palestine, alors partie de l’empire ottoman. L’organisation Bar-Guiora (nom d’un dirigeant de la révolte juive contre les Romains), est créée en 1907, avec le double objectif de développer des fermes collectives (kibboutz) et de les protéger.

Le projet sioniste, qui n’a pas (et n’est pas) toujours été soutenu par tous les Juifs, se développe sous différentes formes, qui toutes reposent, entre autres principes, sur un a priori faux : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » ; il s’agit de créer non seulement un Etat juif mais surtout une société purement juive, disposant de sa propre base ouvrière  ; la colonisation sioniste diffère radicalement du schéma colonial classique, puisqu’il n’est plus question d’exploiter les indigènes mais de les remplacer. Pourtant le terrorisme sioniste se présente toujours comme une réaction de défense : « La Garde », Hashomer, est le nom de l’organisation militaire dans laquelle s’intègre Bar-Guiora en 1909, « Défense », Hagannah, celui de l’organisation qui lui succède.

1920 est la première année du mandat sur la Palestine confié à la Grande-Bretagne par la Société des Nations. C’est aussi l’année d’une manifestation meurtrière de violence, avec les émeutes de Jérusalem pendant la fête juive de Nabi Mous­sa. Au sein de la Haganah, des radicaux créent en 1931 une faction dissidente, qui devient en 1936 l’Irgoun (Irgoun Zvaï Leoumi, «  Organisation militaire nationale  »). L’Irgoun se lance dans des actions de représailles contre les Ara­bes luttant contre les implantations juives, puis dans des attentats contre les civils arabes sans distinction (première grenade sur un marché de Jérusalem en 1937), ce qui lui vaut la qualification d’organisation terroriste par les Britanniques. Les violences s’exacerbent lors de la révolte arabe de 1936-1939.

En 1939 la frange la plus radicale de l’Irgoun fonde le Lehi (groupe Stern). A partir de 1936, la Haganah forme des unités de guérilla contre les Arabes. Avec la naissance de l’Etat d’Israël en 1948, après des années de terrorisme,le sionisme atteint son objectif principal. La Haganah, l’Irgoun et le Lehi fusionnent pour former Tsahal, l’armée dont elles deviennent l’armature tandis que leurs branches politiques siègent à la Knesset.

La loi sur la représentativité syndicale et l’indépendance des syndicats

Le texte d’août 2008 vise à « simplifier le paysage» en éliminant les petites confédérations

Paru dans ECHANGES n° 129 (été 2009)

 
Dès lors que le syndicalisme fut reconnu par la loi – par le patronat et l’Etat –, son indépendance devint menacée et le syndicalisme révolutionnaire – de Fernand Pelloutier à Pierre Monatte – suspendu à la corde de la social-démocratie. C’est dès le début du xxe siècle que le syndicalisme révolutionnaire commencera à décliner. Depuis, les grands thèmes qui animèrent ce syndicalisme, comme l’abolition du salariat et du patronat, n’avaient plus de réalité concrète ; après la dernière guerre mondiale, ils y figuraient encore comme une pièce de musée pour finalement disparaître.
La situation depuis 1945
En 1945, à la sortie de la guerre, le redressement du capital en France supposait une collaboration étroite des organismes d’encadrement des travailleurs dotés de pouvoirs, de reconnaissance légale et d’avantages divers. Cette légalisation et l’attribution de fonctions de représentation et de gestion bien définies dans l’entreprise capitaliste étaient basées sur la notion de représentativité, c’est-à-dire d’une reconnaissance légale par l’Etat et le patronat. Celle-ci n’était pas automatique mais dépendait de critères (fixés par une circulaire du 28 mai 1945, puis une loi du 23 décembre 1946, et réaffirmés dans la loi de 1950 sur la représentativité : effectifs, indépendance financière, expérience et ancienneté du syndicat, attitude patriotique sous l’Occupation) et de leur examen par une commission. Avec le temps, avec l’évolution des politiques, des techniques de production, des catégories et des hiérarchies professionnelles, d’autres confédérations sont venues s’ajouter au couple d’origine (CGT [Confédération générale du travail, créée en 1895] et CFTC [Confédération française des travailleurs chrétiens, créée en 1919) et ont fait que cinq syndicats sont aujourd’hui « reconnus » nationalement (1).
Cette reconnaissance leur donnait à eux seuls le droit de présenter des candidats au premier tour de toutes les élections professionnelles et les dirigeants d’entreprise ne pouvaient s’y opposer. Tous les échelons des organisations syndicales, depuis la section d’entreprise jusqu’aux fédérations de branche, bénéficiaient de cette représentativité de leur confédération.
Depuis, malgré un semblant de régénération après les événements de Mai 1968, notamment de la CFDT (scission de la CFTC), ce syndicalisme « représentatif » s’est de plus en plus transformé en son contraire, un accompagnateur zélé du capitalisme et aujourd’hui un organe de répression du salariat. Cette évolution a entraîné, autour du concept de lutte de classe, des oppositions au sein de ces confédérations qui ont conduit à des scissions et à la formation de nouveaux syndicats : ceux-ci ont eu bien des difficultés à se faire « reconnaître » que ce soit au niveau d’une entreprise, à celui de la branche ou celui de l’Etat. Mais leur présence n’a pas été sans poser des problèmes dans les secteurs où ils ont fini par contester la place des autres confédérations.
Il y a eu des tentatives de restreindre leur place et de limiter globalement la contestation syndicale dans les entreprises, contestation motivée à la fois par la lourdeur du système (notamment lors de la concentration d’entreprises) et par la pression sur les coûts de production. Il fallait à tout prix « réformer » un système devenu obsolète et simplifier tout l’ensemble du système gérant les relations capital-travail.
La représentativité, en droit syndical français, n’est pas indépendante de mesures visant à déployer la main-d’œuvre plus librement à l’échelle de l’Union européenne et à simplifier les représentativités syndicales à cet échelon via la Centrale européenne syndicale (CES), qui est la confédération européenne de syndicats apparemment concurrents au niveau national.
Il fallait donc procéder par étape à un changement radical de la donne syndicale en France, liquider les cadres syndicaux et sociaux élaborés en 1936 (Front populaire, accords Matignon), en 1945 (programme du Conseil national de la résistance) et en mai 1968 (accords de Grenelle). Il fallait minimiser, voire faire disparaître toute structure orientée vers la revendication, car il n’est plus question de revendiquer.
Ce syndicalisme qui se veut aujourd’hui « rassemblé », cette union subite des frères ennemis d’hier, ne vise pas à augmenter le rapport de forces en faveur du salariat, mais au contraire à l’estomper. Il s’agit de se rapprocher du système anglo-saxon de syndicat unique (voir encadré page 8). Bien entendu, il ne s’agit pas d’une quelconque avancée sociale, mais de réduire voire d’éliminer ce qui fut la bible des relations sociales au cours des trente glorieuses.
Les réformes successives et le bouquet final de la représentativité : l’élimination des « petits » syndicats
Les élections des délégués du personnel, plus enclins à l’agitation que les délégués aux comités d’entreprises, plutôt tournés vers la gestion, n’intéressent plus le capital.
La première frappe de l’Etat concerna l’organisation annuelle de ces élections de délégués du personnel ; une loi les regroupa avec celles du comité d’entreprise ayant lieu tous les deux ans. La bureaucratie syndicale, les partisans de l’indépendance syndicale , et même le syndicalisme de base, n’y trouvèrent rien à redire. Encouragé par une telle attitude, le patronat décida de passer à l’étape suivante, en prévoyant que dorénavant les élections auraient lieu tous les quatre ans (sauf accord d’entreprise ou de branche dérogatoire). Là encore, on vit le même aplatissement silencieux ; pas un syndicat même de base n’a protesté, les planques syndicales étant garanties pour quatre années.
Seulement l’Etat et le patronat avaient leur petite idée en tête : celle de faire sauter le système de représentation syndicale en vigueur depuis l’après-guerre (l’alliance PCF-gaullistes de gestion de l’Etat de 1944 à 1947). Ils pouvaient, avec l’émergence de nouveaux syndicats comme l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA), l’Union syndicale Solidaires (SUD), ou la Fédération syndicale unitaire (FSU), habilement jouer sur les contradictions entre les différentes organisations, et se présenter comme arbitres entre le syndicalisme traditionnel « représentatif » de 1945 et les nouveaux venus.
Avec les nouvelles mesures concernant la représentativité, il s’agit « de moderniser le dialogue social » , de « dépoussiérer les relations de travail ». Suite à un accord conclu le 9 avril 2008 entre les confédérations patronales et trois confédérations ouvrières « représentatives », une loi du 20 août 2008 a profondément modifé le système des représentations syndicales.
Outre la modification sensible des critères (sept sont retenus, dont le respect des valeurs républicaines, l’indépendance, la transparence financière, l’ancienneté de deux ans, l’audience, l’influence et les effectifs), le morceau essentiel dispose que sont représentatives au niveau de l’entreprise les organisations syndicales qui ont recueilli 10 % des suffrages exprimés (donc quel que soit le niveau d’abstention) aux élections du comité d’entreprise ou de délégués du personnel, et 8 % au niveau des branches professionnelles.
Ce seront le ou les seuls syndicats qui seront habilités à discuter avec les patrons et l’accord qu’il(s) pourrai(en)t conclure sera valable s’il réunit 30 % des soutiens syndicaux « reconnus » et s’il ne rencontre pas dans l’entreprise une opposition de 50 % des mêmes syndicats « reconnus ».
Ce seuil de 10 % va provoquer un véritable maquignonnage, déjà perceptible lors des fusions-acquisition où l’entreprise dominante, par le truchement du patronat, pouvait imposer aussi comme négociateur le syndicat maison. Ce n’est plus la lutte de classe qui réglait la force de ces instances représentatives des salariés mais la lutte des places, et on assistait à des coups fourrés accompagnés de répression, venus tant de la bureaucratie syndicale que du patronat, ce dernier profitant de la situation pour « choisir » ses délégués. Avec ce seuil de 10 %, nous allons assister à des chassés-croisés pour les postes, dépassant tous les clivages idéologiques. Pour pallier la chute libre des éliminés, il est prévu dans la loi un statut bâtard de « représentant de section syndicale » qui devra pendant deux années faire preuve de son existence pour pouvoir tenter à nouveau sa chance.
A la SNCF, des difficultés imprévues
La SNCF est la première grande entreprise à expérimenter la nouvelle loi sur la représentativité syndicale.
Pour conserver sa place dans la représentation syndicale, le syndicat des conducteurs (Fédération générale autonome des agents de conduite, FGAAC) est passé à la CFDT, plutôt qu’à l’UNSA (Union nationale des syndicats autonomes), sauvant ainsi la CFDT du désastre de la non-représentativité. « Des fiançailles au mariage. 10 % pour exister, 30 % pour signer un accord, 50 % pour s’opposer » : c’est le slogan de la nouvelle force issue de l’accord passé entre la CFDT et la FGAAC et qui a abouti à ce que le syndicat autonome demande son affiliation à la CFDT. Le mariage n’est pas un mariage d’intérêt mais a été préparé de longue date sur des bases solides. Sur le site Internet de la confédération, le secrétaire général de la CFDT-Cheminots, Arnaud Morvan, explique : « On a travaillé ensemble sur plusieurs dossiers, comme sur celui des retraites, où l’action commune a permis de préserver le régime spécial des cheminots, et plus récemment sur le dossier fret, où l’entreprise voulait passer en force en faisant circuler les trains durant sept heures et demie sans arrêt, avec toutes les conséquences que cela a pour les conducteurs. » Après ces fiançailles, la CFDT et la FGAAC sont passées à une nouvelle étape, en jetant les bases d’un accord pour les élections professionnellesdu 26 mars : « Pas une alliance de façade, mais bien une alliance de syndicats, pour aller plus loin ! » (extrait du site CFDT Pas-de-Calais).
Le résultat des élections de mars paraît confirmer dans la pratique le but de la loi : CGT (39,3 %), UNSA (18,05 %), SUD Rail (17,67 %), CFDT-FGAC (11,59 %), FO-CFE-CGC (8 %), CFTC (5,4 %). Cela signifie qu’au niveau national, à la SNCF, seuls quatre syndicats seront représentatifs. Pour les deux autres, ce n’est pas seulement le droit de participer aux négociations qui est en cause, mais la perte de bureaux, de permanents, de crédits d’heures de délégations et autres avantages, et pratiquement, à terme, leur élimination. Cependant, on peut penser que le résultat recherché n’a été que partiellement atteint puisque le jeu qui consistait à privilégier la CGT et la CFDT comme premiers syndicats représentatifs à la SNCF est troublé par la présence de l’UNSA et de SUD (2).
Une situation similaire s’est produite à France Telecom lors des élections du 22 janvier 2009, où trois syndicats (CFE-CGC, UNSA et CFTC) ont été éliminés. A la RATP, la direction a accepté le report des élections d’un an pour satisfaire les principaux syndicats et permettre les maquignonnages pour préserver les places : aux élections précédentes, deux syndicats sur neuf atteignaient les 10 % fatidiques.
Le contre-exemple d’Air France : une brèche dans la loi
Un conflit récent est venu troubler ce qui se voulait une avancée « unitaire » concoctée par les deux syndicats CGT et CFDT qui depuis des années mènent une politique commune visant à évincer la concurrence syndicale.
Il est évident que la loi pouvant donner la prééminence à des syndicats généraux non seulement défavorise des catégories spécifiques au sein même de ces syndicats, mais aussi conduit à éliminer des syndicats catégoriels concernant des effectifs qui, inférieurs aux 10 % de l’ensemble des salariés de l’entreprise, n’arriveront jamais à atteindre le seuil des 10 % des suffrages exigés pour avoir une existence légale. C’est le problème qui s’est posé pour le syndicat des pilotes de lignes d’Air France (4 000 sur 75 000 salariés). Même si le syndicat regroupait 100 % des pilotes de la compagnie (il obtient aux élections environ 80 % des votes), il n’atteindrait jamais 10 % de l’ensemble. Cette situation a fait que ce syndicat a menacé de faire grève chaque week-end de la période de vacances si, par dérogation, il n’obtenait pas la représentativité. Ce qui lui fut presque immédiatement accordé. Ce qui a entraîné immédiatement la même revendication des hôtesses et stewards, pour qui la réponse fut négative – mais l’affaire est encore suspendue à un rapport de forces éventuel.
Bien sûr, cette « reconnaissance » sous la contrainte de la grève a soulevé l’indignation des deux « grands », CGT et CFDT, qui voient ainsi remise en cause leur construction péniblement édifiée.
On ne voit pas pourquoi d’autres catégories professionnelles minoritaires dans une entreprise ou une branche, disposant d’un pouvoir de nuisance, ne pourraient pas revendiquer – et obtenir de semblables dérogations, ruinant ainsi toute l’économie de la loi. Toutes les industries comportent leurs spécialistes…
Le casse-tête des petites entreprises et des entreprises qui n’ont pas de syndicat
La faible implantation des syndicats en France n’est plus à démontrer (globalement à peine 7 % de la population active). Sous l’ancien régime de la représentativité, tout syndicat, même ultra-minoritaire dans une entreprise et indépendamment de tout résultat électoral, pouvait signer un accord d’entreprise ou de branche qui pouvait s’appliquer aux travailleurs concernés. Cette situation avait été tempérée récemment par des possibilités d’opposition des syndicats majoritaires dans l’entreprise ou la profession. Le nouveau texte reprend ces dispositions qui deviennent l’accessoire du seuil des 10 % pour la représentativité en vue de la négociation des accords.
Mais un autre problème se pose, du fait de l’élimination des syndicats qui ne réunissent pas ces 10 % : il peut arriver qu’aucun syndicat « représentatif » ne soit là pour « légaliser » un accord quelconque tout comme l’inexistence de syndicat dans l’entreprise peut faire qu’aucun accord n’ait de base légale. Ceci alors qu’il est impératif, d’après la loi, que de tels accords soient conclus sur le temps de travail et sur la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences.
Dans beaucoup de petites entreprises ou d’entreprises moyennes, même l’obligation d’avoir des délégués du personnel (plus de 10 travailleurs) ou un comité d’entreprise (plus de 50 salariés) n’est pas toujours respectée – ou bien, s’il y a des élections, au second tour des non-syndiqués peuvent se présenter et être élus, ce qui ne les rend nullement « représentatifs » puisque seuls des membres d’un syndicat peuvent devenir « représentatifs ». Personne alors ne peut signer des accords, qui donc cessent d’être légaux.
Quand la lutte de classe s’en mêle
Dans un entretien avec le Financial Times du 10 novembre 2008, François Chérèque, secrétaire général de la CFDT et un des artisans de l’accord paritaire sur la représentativité devenu loi, pouvait déclarer à propos de ce nouveau texte : « Nous sommes en train de redonner le pouvoir aux travailleurs », ajoutant que « cela permettrait aux syndicats non représentatifs de conclure des accords avec les employeurs ». Il ne croyait pas si bien dire, même s’il ne parlait que pour atténuer une autre affirmation, selon laquelle « cela simplifierait le paysage syndical car les syndicats devraient travailler ensemble pour parvenir à des accords » et « les employeurs ne pourraient plus signer des accords avec des syndicats minoritaires » – ce qui était effectivement le but de la réforme qui, toujours d’après Chérèque, pourrait mettre dix ans à produire tous ses effets.
Ce n’est pas notre propos d’analyser ici en quoi l’évolution des méthodes de production, des nouvelles techniques, du capital en général ont conduit à faire éclater un système qui, avec les conventions collectives de branche (pouvant faire l’objet d’extensions applicables à l’ensemble des salariés), donnait un grand pouvoir aux bureaucraties syndicales. Mais il est de fait que la disparition de ce cadre général d’assujettissement des travailleurs a déplacé ce cadre au niveau de chaque entreprise.
Le centre de gravité dans la fixation des conditions d’exploitation du travail s’est déplacé, renforçant le rôle des échelons de base des syndicats (et favorisant l’essor d’oppositions) et affaiblissant le rôle des bureaucraties fédérales et confédérales. D’une certaine façon, et c’est ce que souligne Chérèque, la réforme tend précisément à « légaliser » ce nouveau pouvoir des sections de base, tout en lui imposant de telles conditions qu’elle aboutit en fait à favoriser l’implantation des « grands » syndicats – en contraignant les « petits » à s’associer entre eux ou à rejoindre les « grands ».
Des conflits récents ont montré que ces calculs risquent d’être pris dans des situations autrement plus complexes, à cause de la crise qui fait ressortir la contradiction de base entre les « gestionnaires » syndicaux et les luttes radicales (auxquelles participent souvent certains échelons de base des syndicats).
Dans l’une des usines Dunlop d’Amiens, suite aux conflits de 2008 qui avaient vu toute une section locale CGT exclue par la Confédération, les élections au comité d’entreprise du 19 février ont balayé les syndicats anciennement « représentatifs » au profit de l’UNSA (51 % des voix) et de SUD, deux syndicats non représentatifs autrefois et qui peuvent le devenir dans l’entreprise.
Dans le conflit de Caterpillar à Grenoble, en mars, provoqué par un plan de 733 suppressions d’emplois, le mouvement de lutte organisé autour d’assemblées générales, un comité de grève et l’intervention forte de non-syndiqués a plus ou moins échappé au contrôle syndical. Les élus au comité d’entreprise, y compris ceux de la CGT, ont fini par conclure un accord avec la direction, qui a été ensuite désavoué par les délégués syndicaux, y compris ceux de la CGT. Lors des débats qui ont conduit à cet accord, le délégué CGT le plus actif a été exclu des négociations.
Est-ce que, comme l’exprime un analyste universitaire, on assiste actuellement à « la décomposition avancée des syndicats » ? Difficile de le dire, mais ce qui est certain c’est que la réforme que nous venons d’évoquer trouve beaucoup d’épines sur son chemin. Elle tend d’une part à « simplifier le paysage syndical », au profit du management et d’une diminution des coûts de production, et d’autre part à renforcer les « grands » syndicats en éliminant les « petits » et en leur redonnant en même temps un plus grand contrôle sur la base. Mais la tempête qui secoue le monde capitaliste et d’abord le monde du travail risque de remettre totalement en cause ces visées, car la lutte de classe, qui tend à devenir plus radicale à la mesure des enjeux, ne se soucie guère des cadres légaux et risque de balayer les réformes les mieux ficelées – ce que n’est pas ce compromis laborieusement acquis.
G. B. et H. S
.
NOTES
(1) CGT, CFTC, CGT-FO [CGT-Force ouvrière, créée en 1947-1948], CFDT [Confédération française démocratique du travail, créée en 1964], CGC [Confédération générale des cadres, créé en 1944, reconnue « représentative » en 1966].
(2) « Les suites de la “représentativité” à la SNCF », document émanant de Sud Rail, montre comment de concert avec la CGT, la direction de la SNCF applique avec zèle la loi d’août 2008 (copie à Echanges).

ANNEXE 1
Le syndicat unique à l’anglo-saxonne
Aux Etats-Unis, le National Labor Relations Act de 1935 autorise un seul syndicat, qui doit emporter 50 % des suffrages des salariés, à représenter les travailleurs d’une entreprise dans la négociation d’un contrat collectif et le règlement des conflits.
Au Royaume-Uni, des dispositions similaires n’ont été introduites qu’en juillet 1999 ; en vertu de l’« Employment Relations Act », la reconnaissance syndicale dans une entreprise peut résulter soit d’un vote des travailleurs en faveur d’un seul syndicat, soit d’un accord direct passé avec l’entreprise sans consultation des travailleurs. Là aussi, seul le syndicat « reconnu » est autorisé à intervenir dans les relations de travail.
Dans ces deux pays, en l’absence de « reconnaissance », l’entreprise peut fixer unilatéralement les conditions d’exploitation, et c’est le rapport de forces qui détermine le niveau de ces conditions.

ANNEXE 2
Les délégués du personnel
Les délégués du personnel, depuis la loi du 16 avril 1946, étaient élus tous les ans. En 1982, les lois Auroux vont porter à deux ans la durée du mandat des délégués. La loi du 2 août 2005 permet de fixer par un accord de branche, un accord de groupe ou un accord d’entreprise, la durée des mandats des représentants du personnel à un comité d’entreprise (ou d’établissement) ou d’une délégation de personnel (articles L. 433-12 et L. 423-16 du code du travail). entre deux et quatre ans.
Puis l’accord signé le 12 octobre 2005 avec les cinq organisations syndicales nationalement représentatives fixe la durée de ces mandats à trois ans.

La chute de la maison Lepaon

Tous ceux qui parlent d’une orientation plus à gauche de la CGT
ou qui croient à la bataille des 32 heures menée par une CGT
à la sauce Philippe Martinez pourraient connaître une surprise
de taille au moment du prochain virage à… droite

On n’est jamais trahi que par les siens. Cette maxime pourrait parfaitement s’adapter à Thierry Lepaon. Fin 2014, il a reçu une belle volée de bois vert… qui a fini par lui coûter son poste. Tout commence par une facture pharaonique de 139 000 euros pour la rénovation de son appartement de fonction,  puis une deuxième couche survient avec son bureau flambant neuf au siège de la confédération à Montreuil, estimé à 65 000 euros et, pour finir de l’achever, la retraite casquette du temps où il occupait des fonctions à la CGT Basse-Normandie. 26 650 euros lors de son départ de l’instance locale pour le poste suprême, mais après avoir aussi bénéficié de 108 000 euros en incluant le remboursement de ses notes de frais.
Cette dernière « facture » et la pratique largement en usage dans les instances étaient connues au moment où Lepaon a pris ses fonctions au congrès confédéral de Toulouse, en mars 2013, et peu avant, dès novembre 2012, quand il est adoubé par les instances de la centrale comme successeur de Bernard Thibault.
Tout d’abord, l’essentiel de sa carrière, Lepaon l’a faite chez Moulinex ; mais très rapidement il endosse la fonction de quasi-permanent syndical. On dit qu’il a été directement embauché par Alfred Sirven, un ex-militaire alors DRH de Moulinex, en vue de contrer une CFDT pas trop dans la ligne Notat. Alfred Sirven fera ensuite les beaux jours d’Elf et de ses barbouzeries africaines. Une « bienveillance » envers Lepaon, comme le dit si bien un article de l’hebdomadaire Le Point du 3 décembre 2014 qui raconte l’alternance d’apéritifs amicaux avec le PDG de l’époque, de promotion sur mesure et de cadeau de naissance pour une des ses filles.
Le quotidien patronal Liaisons sociales du 1er mars 2013 écrit : « A la CFDT, on lui reproche de s’être fait payer des heures de délégation alors qu’il séchait les négociations. Sa proximité avec le PDG passe mal.“ Pierre Blayau négociait en direct avec lui, et signait avec les autres”, note Jean-Louis Jutan, ancien cédétiste, qui a créé un syndicat autonome sur le site de Cormelles, Sydis. »
Ce même PDG Pierre Blayau, nommé en 1996, sera mis en examen en 2004 pour « banqueroute par emploi de moyens ruineux et banqueroute par détournements d’actifs » dans la faillite organisée de Moulinex. L’affaire finira par un non-ieu en 2012. Après avoir empoché 2 millions d’euros de prime de départ en 2000, Pierre Blayau aura au préalable annoncé 5 000 licenciements en deux vagues à la fin des années 1990, la fermeture de trois sites et, en 2001, le dépôt de bilan du groupe. S’ensuivront d’autres licenciements en 2006 et d’autres fermetures de sites sur fond de délocalisation de la production vers l’Asie.
Apparu donc sur les écrans et dans les médias, Lepaon se présente alors comme le leader CGT contre les licenciements et les fermetures de site. Il apparaît souvent dans les médias. Mais une fois la fermeture de Moulinex actée, il passe très vite à autre chose. Il commence par passer l’équivalent d’un diplôme en ressources humaines. Tout en étant au chômage, il pointe à l’Union départementale (UD) du Calvados avant de rejoindre les instances parisiennes à Montreuil. Déjà bien rodé dans les instances paritaires tel le Conseil économique et social régional de Normandie, le voilà promu dans celui de Paris en 2010 où il fréquente Raymond Soubie, l’ex-conseiller social de Sarkozy. Entre deux, il aura conduit la délégation CGT sur la formation professionnelle et fait signer à la CGT en 2008, l’un de ses rares accords nationaux interprofessionnels.
Pour arriver de Caen à Montreuil, il fallait déjà avoir un pied dans la maison comme on dit et bénéficier d’une bonne recommandation. Cela commence par une « embauche » négociée en 1983 par Sirven avec le n°1 de la CGT Métallurgie de l’époque, un certain André Sainjon, alors proche des « modernistes » du PCF comme Pierre Juquin [exclu du PCF en 1987, NDE]. Puis Thierry Lepaon est rapidement promu à la direction CGT Métallurgie où il peaufine ses relations et son réseau. Pendant ce temps, son ancien mentor, l’ex-syndicaliste André Sainjon, avait quitté la CGT et, en 1988, le comité central du PCF, suite à la purge menée par les anti-Juquin du PCF et de la fédération de la Métallurgie. Devenu un temps député européen sous les couleurs socialistes et radical de gauche, André Sainjon est alors parti pour diriger la SNET en 2000, une entreprise spécialisée dans la production d’électricité à partir de centrales au charbon.
Le second mentor qui apparaîtra dans la carrière de Lepaon, c’est Maryse Dumas, n° 2 de la CGT, qui dit-on aurait soufflé son nom à Bernard Thibault, alors en indélicatesse avec l’essentiel de l’appareil coalisé contre lui dans la course à sa propre succession. Deux candidates écartées de la course puis un troisième larron, respectivement Agnès Naton, Nadine Prigent et Eric Aubin, vont se déchirer pour le poste suprême… dont Thierry Lepaon finira par hériter en novembre 2012 avant d’être finalement élu et consacré au congrès confédéral de Toulouse en mars 2013.
Puis enfin, en termes prémonitoires, cet avertissement d’un certain… Martinez, qui en dit long sur la guerre qui s’annonce et que rapporte le quotidien patronal Liaisons sociales, dans le portrait déjà cité qu’il consacre au nouveau secrétaire Thierry Lepaon : « “Thierry doit consacrer du temps au terrain”, prévient Philippe Martinez, patron de la Métallurgie, sa fédération d’origine, qui ne l’a pas soutenu dans la course aux prétendants. »
Les couteaux sont déjà tirés en prévision de ce qui va suivre.
En fait, secrétaire et candidat par défaut, Lepaon était déjà sur la sellette et entouré de faux amis prêts comme il se doit à en découdre et à le balancer à la première occasion. Bernard Thibault avait déjà été victime des mêmes méthodes quand il s’était entêté à vouloir régler sa succession seul, ou du moins en concertation avec les anciens secrétaires généraux vivants, Louis Viannet et Georges Séguy. Surtout quand il s’agit de désigner celui-ci avec ou sans la liaison avec le noyau dirigeant du PCF du temps de la CGT courroie de transmission.
Cette prérogative qu’ont les anciens nos 1 sur l’adoubement du nouveau secrétaire général, a toujours existé. La candidature était ensuite avalisée par le PCF et ensuite présentée à l’ensemble des militants. La différence viendrait maintenant du lien avec le PCF qui depuis l’ère Séguy, s’est plutôt distendu puis réactivé avec l’arrivée de Krasucki et ce au fur et à mesure des déboires électoraux du PCF. L’essentiel de la manœuvre, surtout à partir de l’arrivée de Viannet dès 1992, était destinée à ne pas entraîner la CGT dans la même spirale du déclin et préserver ainsi les intérêts à long terme de l’appareil syndical.
Les affaires de l’appartement, du bureau ou des indemnités perçues ont été sorties de l’intérieur pour être largement divulguées sur la place publique. Ces coups bas ont succédé à ceux plus discrets mais tout aussi efficaces pour écraser l’adversaire que Thibault avait subis en son temps avec l’affaire de la tête de cochon au pied de son domicile, le vol de son agenda personnel sur son propre bureau à Montreuil et les micros dissimulés dans sa voiture de fonction. Des méthodes aux accents bien connus de la police politique de l’ère soviétique et dont le PCF a été un fidèle client un peu comme la France était la fille ainée de l’Eglise.
Finalement, toute cette farce a été organisée par un noyau significatif de dirigeants CGT liés au PCF. La finalité en était la reprise en main ferme de l’appareil syndical dont les prébendes sont loin d’être négligeables en ces temps de disette électorale et sur fond de montée du principal concurrent électoral qu’est devenu le Front national. Les derniers résultats des élections municipales en 2013, les départementales et les régionales de 2015 vont nécessiter des solutions de repli. Une CGT plus proche du PCF et du Front de Gauche avec un discours calqué sur eux, permettent ainsi de réunifier toutes les « sensibilités » du PCF actuellement en ordre dispersé.
Toutes ces bonnes raisons et d’autres plus ou moins avouables auront permis de nettoyer tout le haut de l’appareil et de renouveler tout le bureau confédéral dans son entier. Exit donc Lepaon et ses proches sacrifiés sur l’autel des intérêts suprêmes du Parti comme toute l’histoire des staliniens ou en général de la gauche léniniste en témoigne. Balancé, humilié et ridiculisé, Thierry Lepaon aura bu l’eau du calice jusqu’à la dernière goutte. En bon communiste, il aura accepté son sort sans broncher en attendant un point de chute honorable qui viendra car, comme on le sait, en avril on apprenait qu’il était « blanchi » des accusations portées contre lui.
Quant à tous ceux qui parlent d’un tournant plus à gauche de la CGT ou qui croient à la bataille des 32 heures, ou ceux tentés de suivre une CGT à la sauce Philippe Martinez, ils pourraient connaître une surprise de taille. Ils pourraient bien finir tous instrumentalisés jusqu’au prochain virage à… droite, où certains seront alors immanquablement débarqués avec pertes et fracas.
Car cet ancien responsable de la CGT Renault Billancourt a longtemps été protégé et mis à l’abri par le haut appareil dès les années 1980, au moment où la fermeture de Billancourt était entérinée et où les partisans de Georges Marchais se faisaient martyrs au nom des dix de Billancourt (1).
Son parcours parallèle somme toute à celui de Lepaon, lui fera gravir pendant vingt ans tous les échelons de la CGT Renault jusqu’à son arrivée dès 2008 à la tête de la fédération de la Métallurgie. Ce n’est qu’au congrès de Toulouse en 2013 qu’il entre à la Commission exécutive confédérale où il attend patiemment son tour dans l’ombre de Lepaon. Il sait déjà qu’il a été choisi dès le début et que Lepaon n’est là que comme une transition obligée dans la longue reprise en main de l’appareil.
Maryse Dumas, ancienne numéro deux de la CGT, résume bien la problématique : « Si le syndicalisme se réinventait, il se donnerait l’ambition de devenir une Confédération générale du travail ! Or, celle-ci existe depuis cent vingt ans. Elle est toujours jeune des espoirs d’émancipation qui l’ont fait naître et grandir toutes ces années. A nous de leur donner corps pour les cent vingt ans qui viennent. »
Lors de la cérémonie du cent vingtième anniversaire de la CGT à Montreuil, Georges Séguy et Louis Viannet étaient absents mais deux anciens secrétaires généraux étaient présents, Bernard Thibault et… Thierry Lepaon. Bien sûr, cette reprise en main, par un noyau PCF jugé trop orthodoxe et caricatural et pas assez moderniste par certains, n’est pas du goût de tous les anciens dirigeants. Ils en ont donc profité pour bouder la cérémonie et savent qu’il faut maintenant attendre le passage du prochain train… pour se remettre sur les rails.
La suite, on la découvrira… au prochain « changement de cap » et/ou virage à droite/gauche à en donner le tournis. Au gré des alliances électorales et derrière les discours plus ou moins teintés de rouge écarlate ou de rose vif, se cache en filigrane toute la logique du syndicalisme rassemblé et du jeu du dialogue social…
Tomas Mera
avril 2015

NOTE

(1) En juillet 1986, des syndicalistes envahissent en force les bureaux de la direction de Renault pour protester contre quelque 600 licenciements annoncés. Sept d’entre eux sont licenciés pour faute lourde, deux sont licenciés économiques. Parallèlement, huit sont traduits devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour voies de fait. Un  nouveau licenciement en 1987 fait parler de « l’affaire des dix ». S’ensuit une longue bataille judiciaire, qui s’achève lorsque la Cour de cassation rejette les demandes de réintégration. Voir « Les “Dix” de Renault-Billancourt. Les enjeux d’une mobilisation d’appareil, juillet 1986 – décembre 1989 », de Virginie Linhart, Revue française de science politique, 1992. (NDE.)

Dans les publications

–  « Crise de la CGT ou crise du syndicalisme ? », un article dans le n° 34 (février/mars 2015) de la revue Critique sociale, Bulletin d’informations et d’analyses pour la conquête de la démocratie et de l’égalité, profite de l’affaire autour de l’ancien secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon pour exiger une extension du syndicalisme de base en même temps qu’une cure d’amaigrissement pour les appareils confédéraux dont la bureaucratisation menace la lutte de classes.
– « CGT : Révolution de palais ou révolution culturelle ? », dans Alternative libertaire n° 247 (février 2015). Et « CGT, pour un retour aux sources libertaires », dans le n°248 (mars).

Sur le syndicat : faiblesse et développement en Europe et dans les Brics

Nous voulons étudier dans ce bref article la situation du syndicalisme en Europe et l’émergence de nouvelles formes syndicales dans les BRICS (1). Nous savons que le problème syndical est complexe : à l’intérieur des courants du mouvement ouvrier, il existe toute une gamme de positions, allant de l’anarcho-syndicalisme à l’anti-syndicalisme pour l’autonomie ouvrière, du syndicat comme école de la lutte des classes, jusqu’au syndicat comme courroie de transmission du parti et structure sociale intégrée à l’Etat. Nous ne pensons donc pas offrir au lecteur une position exhaustive, nous écrivons cet article avec l’espoir d’offrir une petite réflexion.
Le taux de syndicalisation a considérablement diminué ces dernières années en Europe, avec de gros écarts suivant les pays. En Suède, 70 % des travailleurs sont  syndiqués, contre seulement 8 % en France, ce qui représente le taux le plus bas de tous les pays industrialisés, inférieur même à celui des Etats-Unis, de la Corée ou de la Turquie. En Allemagne, il y a environ 27 millions de travailleurs sans affiliation, sur 33 millions ; le système britannique laisse sans appartenance syndicale individuelle plus de 70 % des travailleurs, soit 19 millions de personnes. Ce taux de syndicalisation très bas ne signifie pas une absence de représentation syndicale ; la représentation reste élevée, surtout dans le secteur public et dans les grandes usines.
Cette diminution est due à différents facteurs :
1. Un changement dans la composition de classe. C’est une tendance historique: la diminution du travail productif dans les grandes concentrations, au profit du travail improductif, plus divisé, même si cela ne veut pas dire que la production et la circulation soient moins centralisées. On assiste à une multiplication des types de contrats de travail et des entreprises sur le même lieu de travail. Cela a permis une intensification des rythmes de travail et du nombre d’heures travaillées par travailleur, ce qui augmente la concurrence entre travailleurs. Au sommet de la chaîne, la politique économique reste, par contre, monopolistique et sans concurrence.
2. Le binôme souplesse productive et précarité contractuelle. C’est une constante du système capitaliste, qui doit nécessairement les valoriser. Taiichi Ôno, père du toyotisme (forme de production plus intégrée et souple, qui marque le gros de la production et distribution actuelles), se battait pour la destruction de la syndicalisation et de la vieille rigidité ouvrière. Et il est intéressant d’observer que, dans ce système, avec la politique du « zéro stock », la distribution et les transports deviennent le maillon faible, mais c’est aussi dans ces mêmes secteurs que les formes de lutte les plus intéressantes ont été développées par les travailleurs. La souplesse productive et distributive donne aux travailleurs des transports, de la logistique et de la communication, une arme de pression vis-à-vis du patronat.
3. Le rôle actif de l’Etat comme intermédiaire social. Ce n’est pas une nouvelle dynamique, elle remonte aux années 1930 dans son application large. La disparition de l’Etat social survenue ces dernières années ne signifie pas la fin de la « dimension corporatiste » de l’Etat, forme née dans les laboratoires fasciste et nazi, mais réellement la mise en chantier de la politique des Etats démocratiques sortis gagnants de la seconde guerre mondiale.
4. La tendance capitaliste historique. L’automatisation produit déjà naturellement du chômage, dans un processus dynamique qui s’est accentué avec la crise. Ceci amène à une concurrence encore plus impitoyable entre les travailleurs.

Nous ne pensons pas que les taux de syndicalisation soient automatiquement liés à un moment fort de lutte de classe. Dans les années 1970, les plus hauts taux d’augmentation salariale d’Europe ont été enregistrés en Allemagne, pays qui a eu le plus petit nombre de grèves dans la même période. Cela dit, nous ne pensons pas que le syndicat soit une structure fixe et, dans beaucoup de cas, il représente le besoin d’organisation et de défense des travailleurs, mais cela ne doit pas être remis en cause par la composition de classe spécifique, comme par le cycle économique. Si on ne prend pas en compte ces deux facteurs, on en arrive à définir la syndicalisation simplement comme un choix individuel du travailleur, chose qui peut être intéressante dans le domaine sociologique mais qui ne nous aide pas à comprendre pourquoi dans des moments déterminés nous avons plusieurs formes de syndicalisation.
Si nous observons de plus près les formes récentes du syndicalisme alternatif (et dans quelques cas libertaire), les données sont homogènes sur toute l’Europe : ces syndicats se composent de travailleurs qui se concentrent sur deux pôles extrêmes. Une partie sont des travailleurs du secteur public (hôpitaux, poste, Etat, communication, chemins de fer, etc.) ; une autre viennent des secteurs les plus pauvres et les plus précaires (nettoyage, logistique, agriculture, etc.). Cet écart est dû essentiellement à deux éléments : dans le premier cas, les syndicats officiels ne peuvent plus garantir à tous les travailleurs les anciens acquis historiques, et amènent une minorité de salariés à se tourner vers d’autres syndicats. Dans le second cas, nous assistons le plus souvent à un choix politique des grandes centrales syndicales de ne pas se préoccuper des travailleurs pauvres, permettant aux petites centrales syndicales alternatives d’essayer de syndicaliser ces secteurs. La donnée centrale est que les travailleurs des secteurs productifs, quand ils sont syndicalisés, le sont à l’intérieur des centrales syndicales officielles. Et la grande masse des chômeurs et des travailleurs précaires aujourd’hui n’est pas considérée comme primordiale par les organisations syndicales, officielles ou ­alternatives.
Ce retard est le produit de vieilles faiblesses, notamment l’étroitesse de l’horizon syndical. Les premières formes de syndicats avaient une base non pas de classe, mais de catégorie, héritage de la séparation ridicule qui, au Moyen Age, existait entre les métiers. La transformation ultérieure du syndicat de métier (ou professionnel) en syndicat d’industrie ne représente pas un bond en avant. Sous cette forme, un menuisier travaillant dans une usine d’automobiles, par exemple, fera partie de la fédération des métaux et non de celle du bois. Mais les deux formes ont ceci de commun que le contact entre leurs membres ne s’établit que sur les problèmes d’un secteur étroit de production, et non sur des problématiques sociales. La synthèse des intérêts des groupes prolétariens professionnels et industriels locaux ne se fait que par l’intermédiaire des fonctionnaires des organisations. En outre, dans cette vision qui considère les catégories de façon simpliste, tous les chômeurs travailleurs ou flottants sont laissés volontairement de côté. Dans cette vision, le centre reste l’usine et non la société, ou mieux, le capitalisme pour parler du système actuel. Cela n’empêche pas que le mouvement ouvrier et syndical ait essayé d’expérimenter des formes d’organisation différentes au cours de son histoire. N’oublions pas, dans la conception des organisations de défense économique telles qu’elles se sont formées à la fin du xixe siècle et au début du xxe (spécialement dans les pays latins), un organe qui se détache par son activité dynamique : c’est la « bourse du travail » française, qui en italien porte le nom, meilleur, de « camera del lavoro  » (chambre du travail). Si la seconde appellation a un relent dégoûtant de parlementarisme bourgeois, la première évoque (c’est pourquoi elle est, tout compte fait, pire) un marché du travail, une vente des travailleurs au patron le plus offrant, ce qui l’éloigne d’autant plus d’une lutte qui vise à extirper le principe même du patronat.
Pourtant, si les ligues isolées et même leurs fédérations nationales, organes moins unitaires et moins centralisés, se ressentent fortement de la limitation que leur imposent des catégories professionnelles préoccupées de revendications étroites et temporaires, les bourses urbaines ou provinciales du travail étaient au contraire portées, du fait qu’elles développaient la solidarité entre les ouvriers de divers métiers et de différentes localités, à se poser des problèmes de classe d’un ordre supérieur, et finalement d’ordre nettement politique. Elles discutaient des problèmes politiques véritables, non au sens électoral ordinaire, mais au sens de l’action révolutionnaire, même si leur caractère local ne leur permettait pas de se soustraire complètement aux défauts que nous avons examinés dans les formules communalistes et localistes. De telles tentatives se sont réalisées dans les périodes de crise aiguë, autour en particulier du mouvement des chômeurs dans les années 1920 et 1930 en Allemagne et aux Etats-Unis, où les revendications des chômeurs assumaient un rôle social général. Ce n’est pas notre intention dans cet article de développer ce sujet, mais nous le croyons central pour tous ceux qui se posent le problème aujourd’hui de l’organisation syndicale, et plus en général de la défense des intérêts des travailleurs dans les pays au capitalisme mûr (ou plus exactement pourri…).
Au niveau politique, les syndicats alternatifs oscillent entre être, pour la majorité, apolitiques, entendu comme désintéressés du problème parlementaire, ou dans certains cas anti-parlementaires (mais ce sont souvent de petites centrales syndicales qui regroupent des individus politisés plus ou moins militants de la même idée). Nous n’assistons pas encore aujourd’hui à une réflexion sérieuse sur le rapport chômage-précarité et anti-parlementarisme, même si de fait des populations sont déjà expulsées des processus d’intégration à la société, comme zombifiées. Les grosses centrales syndicales revendiquent par contre pleinement une politique active, liée de manière absolue à la politique parlementaire, chose qui lui apporte dans beaucoup de cas les pires fanatiques du nationalisme économique, et engendre une acceptation active du racisme. Nous ne disons évidemment pas que tous les militants syndicalistes sont racistes, ou qu’ils sont vendus, mais ce qui nous intéresse ici n’est pas l’activité individuelle ou collective d’un groupe de travailleurs mais une analyse générale des structures.

Si tel est le tableau en Europe, nous ne pouvons pas dire la même chose des autres parties du monde, au Brésil et en Afrique du Sud notamment (et la dynamique est la même dans les autres BRICS) (2). Il a y eu dans ces pays une croissance économique rapide et une modification de la structure productive. Evidemment, la polarisation sociale reste plus forte qu’en Europe ; il existe un nombre considérable de chômeurs et de travailleurs pauvres mais, parallèlement, les secteurs productifs rassemblent de grandes masses de travailleurs, ainsi que le secteur de la distribution par exemple. Ces dernières années, les principales centrales syndicales de ces pays ont subies de nombreuses scissions et se sont morcelées, la plupart du temps dans les secteurs directement productifs. Ceci s’est fait en opposition avec les grandes centrales syndicales de gauche proches des gouvernements. Nous parlons de secteurs qui comprennent leur importance sociale dans les conditions actuelles productives de croissance de leurs pays. Nous ne parlons pas de « révolutions », mais nous voulons signaler comment, dans quelques pays, la syndicalisation traditionnelle augmente, et comment une réponse existe, qui se traduit par des scissions syndicales et des grèves, contre les politiques des gouvernements actuels de centre-gauche.
Le 7 novembre 2014, en Afrique du Sud, le comité exécutif du Cosatu (Congress of South African Trade Unions, centrale syndicale historique, proche de l’ANC et du Parti communiste) vient de décider, par 33 voix contre 24, l’exclusion de son plus important syndicat (338 000 adhérents), la Numsa, syndicat des métallurgistes (National Union of Metalworkers of South Africa). Dans une déclaration publiée le 29 octobre 2014, le syndicat avait expliqué que la politique de la coalition tripartite au pouvoir, composée de l’ANC, de la Cosatu et du Parti communiste sud-africain, avait été incapable de s’attaquer au capitalisme hérité de l’apartheid, ce qui « a condamné la classe ouvrière noire à une extrême misère ».
On avait déjà eu, en août 2012, une polarisation dans le mouvement syndical pendant la grève des mineurs à Marikana (grève sauvage survenue près d’une mine de platine, propriété de Lonmin). Des affrontements entre partisans de deux syndicats, la National Union of Mineworkers (NUM) et l’Association of Mineworkers and Construction Union (AMCU), avaient fait dix morts en quelques jours, dont deux policiers et deux agents de sécurité, ces derniers brûlés vifs (3). Le Cosatu a confirmé le rapport de police, laquelle affirmait avoir d’abord fait usage de gaz lacrymogène et de canons à eau contre les mineurs, qui avaient riposté en faisant usage de balles réelles. Des journalistes présents, les femmes des grévistes et l’AMCU ont vigoureusement contesté l’affirmation de la police selon laquelle les grévistes avaient tiré en premier. Il est intéressant de signaler que la Numsa a appelé à une journée de grève et de manifestation contre la politique du gouvernement. Les manifestations visaient à protester contre le taux élevé de chômage (25 %), et particulièrement celui des jeunes (71 % des chômeurs ont entre 19 et 25 ans). La Numsa demandait le retrait d’une mesure gouvernementale qui prévoyait de subventionner les employeurs recrutant des moins de 25 ans, ce qui aurait ouvert la porte à la possibilité de remplacer du personnel qualifié par des jeunes sous-payés. La Numsa assume ici un rôle qui est au-delà du syndicalisme traditionnel de catégorie. Ces derniers jours, ce même syndicat propose la naissance d’un mouvement politique de gauche opposé au gouvernement.
Nous pouvons observer la même dynamique au Brésil, à travers l’expérience de l’Intersindical, une importante scission du CUT (Central Única dos Trabalhadores), syndicat historiquement proche du PT (Parti des Travailleurs), actuellement au gouvernement au Brésil. Nous rapportons ici un extrait bref mais significatif de leur texte de présentation :
«Ainsi naît l’Intersindical – Instrument de Lutte et d’Organisation de la Classe Ouvrière – ayant comme principes fondamentaux : l’indépendance vis-à-vis du Capital et de son Etat, l’autonomie vis-à-vis des partis politiques, utilisant l’organisation par la base comme un instrument fondamental pour la lutte des classes.
Parmi ses principales actions se trouvent la solidarité active et internationale de la classe ouvrière, la formation politique comme outil de développement de la lutte, et le fait de ne pas soumettre notre organisation à sa reconnaissance par l’Etat.
Nous défendons l’organisation des travailleurs au plan syndical dans une Centrale qui rompt avec le corporatisme imposé par l’Etat, qui nous divise en catégories, une Centrale qui contribue au saut qualitatif de la classe en soi vers la classe pour soi, mais ceci ne se fera pas par auto-proclamation comme essaient de le faire plusieurs organisations de gauche dans le pays qui tout au long de ces années optèrent pour demander à l’Etat la solution des problèmes de la classe ouvrière. Et ainsi, dans les sept dernières années, des dizaines de nouvelles centrales, chargées des vieilles erreurs du passé récent, furent créées et une partie significative d’entre elles, reconnues par le gouvernement, se maintient grâce à l’impôt syndical hérité du gouvernement de Getulio Vargas, qui attelait la structure syndicale à l’Etat pour contenir la lutte des classes. Et la CUT qui naquit avec la classe ouvrière combattant l’intervention de l’Etat et affrontant le Capital est aujourd’hui une des principales centrales syndicales de la collaboration de classes.
Par conséquent l’Intersindical est une organisation syndicale nationale, présente dans toutes les régions du Brésil et qui, en cohérence avec le processus historique des organisations qui en font partie, ont contribué de manière décisive au processus de réorganisation du mouvement syndical brésilien (4). »

Comme dans le cas de l’Afrique du Sud, l’Intersindical est une organisation avec au centre les travailleurs de la métallurgie, mais qui a réussi en peu de temps à devenir une centrale syndicale présente dans différents secteurs. Les similitudes entre le Brésil et l’Afrique du Sud sont multiples, sous l’angle de la production, de la polarisation sociale, du rapport ville-campagne, de l’étendue des bidonvilles, etc. Et ce syndicat brésilien n’est pas le seul dans le monde à poser le problème de la naissance d’une force politique à gauche, opposée au gouvernement.
Notre intérêt n’est pas tourné vers la pureté syndicale de ces expériences. Nous trouvons naturel qu’à l’intérieur de ce contexte se pose le problème d’une force politique de gauche, force politique qui devrait être plus à gauche que le gouvernement. Dans ce sens, il y n’a rien de révolutionnaire, c’est une pure pratique réformiste sociale, mais il est intéressant de comprendre la dynamique et la perspective qu’ouvre cette nouvelle syndicalisation, et les contradictions qui sont destinées à surgir et à se développer, et tout ce qui est le produit de nouvelles luttes de classe. Nous ne nous trouvons pas devant des mouvements qui se posent le problème de l’anti-parlementarisme et de la critique de l’Etat (en Europe comme dans le monde), mais il est intéressant de réfléchir à comment cette dynamique pourrait redevenir actuelle, quand l’intégration au système se fait plus difficile, et n’est plus un processus automatique. C’est la seule condition pour que puisse se développer des formes d’organisation qui remettent au centre l’indépendance de classe. Même si des pays éloignés de l’Europe vivent le mécanisme de corporatisme, tous veulent jouer sur le terrain de la démocratie parlementaire et dans la compatibilité avec le système. En espérant des améliorations de leurs conditions, ils ne se sont pas aperçu des conséquences du processus de crise (voir encadré page 33). Ceci est une vision générale, mais il n’est pas interdit de s’y intéresser, de comprendre les tentatives actuelles qui se situent sur le terrain syndical dans ces pays, parce qu’ils représentent le signal d’une société en profond mouvement. Etudier les formes différentes d’organisation du mouvement ouvrier, comprendre ses dynamiques n’est pas un « amour pour l’étude », mais une pratique nécessaire pour tous ceux qui s’intéressent et qui participent activement, par rapport aux possibilités actuelles, à la lutte de classe.
Groupe de discussion Marseille-Zombi

NOTES

(1) «BRICS» est un acronyme anglais pour désigner un groupe de cinq pays qui se réunissent en sommets annuels : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Avant l’ajout de ce dernier pays en 2011, le groupe était appelé BRIC.

(2) La Question syndicale en Chine, Echanges et mouvement, 2010 (mondialisme.org/spip.php?article1800) ; Luttes de classes dans la Chine des réformes (1978-2009), de Bruno Astarian, Acratie, octobre 2009 ; L’autonomie ouvrière frappe en Inde: la grève de Maruti Suzuki à Manesar (juin, septembre, octobre 2011), Mouvement Communiste, 2012 : http://mouvement-communiste.com/documents/MC/ Booklets/BR5_India_FR_vF_complet.pdf

(3) Voir Dans le monde, une classe en lutte, septembre 2012, http://www.mondialisme.org/spip.php?article1883

(4) http://www.intersindical.org.br/
Version complète de la présentation en français  https://defensedumarxisme.files.wordpress.com/2014/10/is_franc3a7ais.pdf

Hongkong 2014, la « Révolution des parapluies »

Fin septembre 2014, les médias occidentaux commencent à relater le déroulement des manifestations de masse à Hongkong en les comparant ou les assimilant aux « révolutions (1) de couleur » dans les ex-pays de l’Est européen, des « printemps arabes », ou des mouvements « occupy » de différents pays de l’Union européenne et aux Etats-Unis. Ce mouvement d’opposition politique de Hongkong, qui avait commencé par une revendication démocratique, met directement en cause les relations de ce territoire avec Pékin et le Parti communiste chinois, relations dont il n’est qu’une péripétie  depuis le rattachement spécifique de ce territoire à la Chine en 1997. Lesdits affrontements, dont les prémices peuvent remonter à quelques années, s’ils ont atteint une certaine dimension dans la mobilisation et dans le temps, n’ont pas été au-delà des affrontements rituels avec la police. Et ils se sont progressivement affaiblis pour s’éteindre à la fin de cette année 2014 en laissant en suspens l’ensemble des problèmes autour d’une gestion démocratique du territoire.
Si, à propos de ces remous, ont fleuri les comparaisons avec les mouvements «Occupy», voire avec l’occupation de la place Tiananmen à Pékin en 1989, force est de constater que s’il offrait dans la forme une similitude avec tous ces mouvements par le fait d’occuper en permanence un lieu public, il n’a rien d’autre à voir avec ces mouvements, eux-mêmes bien disparates. Il pourrait s’approcher de certains de ces mouvements visant à déstabiliser un régime en place, mais on ne peut que constater, avant d’examiner ce que fut cette « révolution des parapluies », que Hongkong n’est plus qu’en marge d’une Chine en prodigieux développement économique. Et cette révolution, si elle eut la prétention d’influer le cours de la Chine tout entière, ne fut tout au plus qu’une piqûre d’épingle.
Du fait de cette marginalité et d’un statut spécifique temporaire qui favorise les interventions extérieures, Hongkong est devenu un nid d’espions orienté, via surtout des ONG, vers une Chine dominée par le Parti communiste chinois ; une porte entrouverte sur l’immensité de la Chine. Il est évident que, dans une telle situation, les tensions économiques et sociales à Hongkong peuvent être exploitées de toutes les manières pour tenter de contrer l’influence de Pékin, faire ressortir les caractères présents de la domination politique de la Chine, dans l’espoir fallacieux que cela pourrait perturber, voire influer, ce cours politique.
L’évolution économique de Hongkong joue un rôle dans les remous sociaux en question. Sous l’occupation coloniale britannique, Hongkong était un centre économique et financier incontesté dans l’Extrême-Orient et même mondialement. Mais l’essor de la Chine, plus que la fin du statut colonial, a relativisé cette puissance, d’autant plus que la province voisine du Guangdong est la plus riche de Chine, ayant connu un développement économique spectaculaire (en vingt ans, la part de Hongkong dans le PIB global de la Chine est passée de 20 % du PIB chinois à 3 %). Le développement de Shenzhen, à la frontière avec Hongkong, peut illustrer cette évolution (2). Si la Chine a connu encore en 2014, malgré un ralentissement, une croissance annuelle du PIB de 7%, la croissance du PIB à Hongkong n’a été cette année-là que de 2,3 %, en-deçà de la moyenne de 3,9 % des dix années précédentes. En tant que place financière, Hongkong a été détrônée par Shanghaï et Singapour et est en passe d’être dépassée par Shenzhen.
Sans le prolétariat

Ce ralentissement de l’évolution économique et financière ne diminue pas seulement l’influence de tout l’establishment de l’ex-colonie mais a aussi des répercussions sur le devenir des classes moyennes, appartenant principalement au secteur des services. Le rôle très actif joué dans les manifestations de l’automne 2014 par les étudiants reflète cette situation : c’est plus le souci de leur avenir qui est en cause que leur opposition à telle ou telle décision politique de Pékin. Avec la montée d’une classe ambitieuse et consommatrice, il y a eu une véritable explosion du nombre d’étudiants dans le secondaire et dans le supérieur : si le développement économique ralentit, le potentiel de révolte s’accroît d’autant (3). Mais dans tous ces conflits, il importe de souligner que jamais le prolétariat de Hongkong ou de la zone frontalière de Chine ne participèrent, d’une manière ou d’une autre, à ces actions qui restèrent finalement des conflits politiques entre classes dirigeantes. Au cours des trente dernières années, avec la globalisation, la minorité des plus riches s’est encore enrichie, alors que depuis vingt ans les salaires sont stagnants, que le coût du logement grimpe sans arrêt, que les emplois se raréfient, que la qualité de vie a régressé et que l’inégalité sociale est une des plus importantes du monde – situation qui touche particulièrement les classes moyennes et les jeunes et qui explique que, étudiants ou pas, ils vont être les éléments actifs dans les événements de l’automne 2014 (4).
On ne peut que souligner que ce sont trois « factions » qui gouvernent en fait Hongkong : les plus grosses fortunes (45 % d’entre elles contrôlent 80 % du PIB), les tycoons (magnats des affaires, souvent des parvenus) et les héritiers de la période coloniale. Leur méfiance commune d’un processus démocratique direct peut se résumer dans cette déclaration d’un financier : « Si le gouvernement mettait en place ce que demandent les manifestants, cela aurait pour effet de laisser les plus pauvres de la société dominer les élections ». C’est faux, car la « démocratie » peut très bien protéger les plus riches, mais cela témoigne du fossé entre classes sociales. Les « démocrates » de Hongkong représentent une fraction de l’élite dirigeante qui cherche à maintenir une plus grande autonomie du territoire. Ils craignent que l’intégration à la Chine ne compromette leurs propres affaires et la position du territoire comme centre financier mondial. Mais une autre fraction de cette élite dirigeante a des liens étroits avec les dirigeants chinois politiques et économiques, ce qui lui permet d’étendre son activité économique et financière en Chine continentale et n’est nullement hostile à des liens plus étroits avec elle (5).
Dans la « révolution des parapluies » se sont exprimés deux courants, l’un émanant de l’establishment hongkongais (financier, économique et politique) qui cherche à maintenir ses prérogatives dans le statut temporaire de Hongkong face à Pékin, l’autre émanant précisément de cette base des étudiants inquiets pour leur avenir et qui peuvent apparaître alors comme les « petits soldats » de cet establishment. Si ces deux courants tendent à affirmer une certaine « indépendance » par rapport à la normalisation que le Parti communiste chinois prétend imposer (et qui, de toute façon se fera au terme prévu dans les accords de rétrocession du territoire à la Chine), ils vont s’exprimer par des voies différentes à partir de causes différentes. Dans cette dualité, l’ensemble des mouvements s’inscrivent dans une longue série d’affrontements contre les interventions de Pékin dans le processus d’intégration finale de Hongkong dans le système chinois.
La Chine a promis d’instaurer le suffrage universel, en 2017  pour la désignation du chef de l’exécutif de Hongkong et en 2020 pour le Parlement ; c’est au sujet des conditions mise par la Chine autour de cette « démocratie » que va se cristalliser une tension économique et sociale latente. Pour ne remonter qu’une quinzaine d’années en arrière, en 2002 une manifestation contre l’imposition d’une loi antisubversion qualifiée « Article 23 » mobilise 800 000 participants et en obtient le retrait. En avril 2004, suite au veto opposé par Pékin à un projet de réforme électorale, une manifestation réunit plus de 200 000 participants. Mais parallèlement à ces conflits politiques récurrents entre l’establishment de Hongkong et Pékin, d’autres affrontements, plus concrets, secouent le monde universitaire.
La contestation étudiante

Depuis la fin de la domination coloniale britannique en 1997, l’éducation a été une patate chaude illustrant bien le slogan de cette cohabitation temporaire « un pays, deux systèmes ». Le système éducatif à Hongkong, hérité de la période coloniale, est calqué sur le système britannique et est resté en place jusqu’à présent, sauf que les autorités de Hongkong qui le supervisent doivent négocier en permanence le partage du pouvoir avec Pékin.
La pression de Pékin est de plus en plus forte à mesure qu’avance la normalisation avec le système chinois, notamment sur le contenu des programmes scolaires. Au printemps 2011, jugeant que les quelque 7 millions d’habitants de Hongkong ne sont pas spécialement attachés à « leur patrie » la Chine, Pékin prétend imposer une réforme scolaire pour inculquer les « valeurs »dans un nouveau cursus à tous les échelons intitulé « Education morale et nationale » (6).
Les étudiants de l’ensemble du système universitaire sont représentés à Hongkong par une Hongkong Federation of Students (7). Même si, en cette circonstance, cette fédération syndicale s’affirma carrément hostile à la réforme scolaire, son opposition formaliste fut largement dépassée par un mouvement lycéen qui, parti de rien, finit par être l’élément d’avant-garde très actif de cette résistance. Tout surgit d’un groupe de quelques lycéens entraînés par un adolescent de 15 ans qui, avec une campagne de signatures (100 000 recueillies en quelques semaines) et l’utilisation intensive des réseaux sociaux, parvient à une mobilisation autour d’une organisation nouvelle, Scholarism ; celle-ci, après une grande manifestation en septembre 2012 qui entraîne beaucoup plus largement d’autres étudiants, réussit à obtenir le retrait du projet du cursus suggéré par Pékin. Mais, pour Scholarism, l’action ne doit pas s’arrêter là. Comme le déclare Joshua Wong (8) après un entretien avec Benny Tai (9) : « Tai et ses collègues voulaient appeler à une manifestation pacifique dans le Central Business District (CBD) pour le 1er octobre pour simplement envoyer un avertissement au gouvernement. Nous pensions que cela à la fois n’avait pas de sens et était inadéquat. CBD est un terrain très peu favorable pour une manifestation, difficile d’accès et désert pendant le week-end. Aussi, quatre jours plus tôt, le 26 septembre, nous avons démantelé les barrières de sécurité protégeant le Civic Square, au centre du complexe des bureaux du gouvernement, et occupé l’espace ainsi disponible, rapidement encerclé par les forces de sécurité. C’est cette action qui a déclenché le mouvement. J’ai été arrêté avec quelques autres le 27 septembre, pour être relâchés peu après sauf moi qui fut retenu 46 heures. Alors que j’étais encore détenu, la police attaqua les occupants de la place avec des lacrymogènes. Répression policière et arrestations déclenchèrent une vague de solidarité et beaucoup de jeunes employés rejoignirent le mouvement, qui se transforma en occupation de différents lieux de Hongkong pendant une huitaine de jours, avec le soutien actif de la Fédération des syndicats étudiants.
« Occupy Central
with love and peace »

A ce stade, il est difficile de démêler qui fait quoi et dans quel but, bien qu’en apparence, tout le problème réside dans la mise en place d’un système en vue de l’élection du chef de l’exécutif au suffrage universel prévue pour 2017, au sujet duquel l’establishment financier et économique de et les courants « démocratiques » de Hongkong veulent des candidats « libres », s’opposant ainsi à Pékin qui veut intervenir dans ce choix (voir p. 8). Au-delà de ce détail politique formel, il est tout aussi difficile de savoir quels sont les intérêts réels en cause, sauf à dire que ce sont des débats et des conflits qui restent étrangers à l’ensemble de la population, dont la situation ne changera guère quel que soit le système en place.
Qui a décidé et qui a poussé un professeur de droit à l’Université de Hongkong, Benny Tai Yiu-ting (voir note 9) à publier le 16 janvier 2013 dans le Hongkong Economic Journal dont il est un collaborateur régulier un article intitulé « Le venin le plus mortel : la désobéissance civile », et à préconiser l’occupation totalement pacifique du « Central business » à Hongkong, après un long processus destiné à amener une prise de conscience chez les Hongkongais pour un soutien de la « démocratie ». D’après lui, le mouvement démocratique reconnu à Hongkong est au trente-sixième dessous et son article, de son aveu, n’intéresse qu’une poignée de lecteurs. Avec deux acolytes, le sociologue Chan Kin-man (10) et le pasteur Chu Yiu-ming (11), il persiste, et signe le 30 janvier un deuxième article prônant de nouveau la désobéissance civile (12). Le révérend anime depuis des années un Democracy Development Network, militant pour une réforme démocratique « modérée », et Chan est un membre influent du Democratic Party (13). Tous trois ont déjà dans le passé été impliqués dans des pourparlers avec Pékin sur le statut de Hongkong. Malgré leur modération, ils sont considérés par les pro-Pékin et les milieux financiers de Hongkong comme des marginaux. Mais ils ont élaboré un plan : d’abord réunir autour d’une pétition au moins 10 000  contestataires, et au final,  une fois que toutes les autres méthodes  pour faire connaître leur projet de suffrage universel pour l’élection de 2017 auront échoué, commencer des occupations pacifiques de rues .
Le 24 mars, Qian Xianyang, président du Law Committee dépendant du National People’s Congress Standing Committee (NPCSC), émanation de Pékin, statue que les candidats à l’élection du chef de l’exécutif devront « aimer la Chine et aimer Hongkong » (voir note 6).
Le plan de campagne des trois compères incluait trois « Jours de délibération » (14), des réunions en des lieux précis auxquelles chaque résident pourrait participer. Sujets de discussion : les règles de la protestation non violente et la propagation du mouvement de désobéissance civile. Le 27 mars 2013, les « trois » lancent lors d’une conférence de presse le mouvement Occupy Central with Love and Peace (OCLP) avec le projet d’une manifestation en juillet 2014 pour que Pékin respecte « les standards démocratiques mondiaux »
Ce qui déclenche l’ire de Pékin, laquelle est relayée en octobre 2013 par un groupe de huit principales organisations patronales de Hongkong qui condamne les leaders d’OCLP à la fois pour leur rencontre avec le mouvement politique Taiwan Independence et pour leurs projets d’agitation  qui perturberait sérieusement l’activité économique.
Six cents Hongkongais participent à l’université de Hongkong au premier Jour de délibération, le 9 juin 2013. Les suivants auront lieu les 9 mars et 6 mai 2014.
Le troisième Jour de délibération a finalement fixé l’organisation d’un référendum du 20 au 29 juin 2014, consultation qui rencontre une participation imprévue de plus de 800 000 Hongkongais (22 % des électeurs inscrits) (15). Mais ce succès apparent dissimule mal la multiplicité des propositions « pour le vote démocratique » du chef de l’exécutif et sur la méthode pour faire pression sur Pékin . Les dirigeants pro-chinois ripostent en organisant une pétition sous l’égide de l’Alliance for Peace and Democracy Campaign, une machine de guerre qui aurait recueilli 1 million de signatures et une participation massive et, savamment orchestrée et manipulée, une manifestation de soutien (16).
La manifestation traditionnelle célébrant le rattachement de Hongkong à la Chine le 1er juillet rassemble plusieurs centaines de milliers de participants et est l’occasion pour le « camp démocratique » de montrer son importance ; mais elle démontre aussi les limites admises par Pékin à de telles actions : une tentative de prolonger la manifestation par l’occupation des espaces publics échoue devant la forte répression policière : plus de 500 arrestations.
Le 31 août 2014, le NPCSC annonce le contenu de la réforme du système électoral avec un contrôle de Pékin sur le choix des candidats, qui bien sûr a l’accord du parti communiste. Les « trois organisateurs » et leur enfant l’OCLP se trouvent alors devant la concrétisation d’une opposition « démocratique » et un mouvement étudiant beaucoup plus radical qui risque de leur voler leur vedette « pacifiste ». On peut d’ailleurs se demander s’ils ne veulent pas, pour leur mandants, contrôler ce dernier mouvement car on semble assister à une sorte de course de vitesse dans les appels à des occupations. D’un côté Tai et ses collègues se trouvent plus ou moins acculés à organiser le rassemblement annoncé, de l’autre ils doivent garder la ligne « pacifiste ». OCLP lance donc un appel à une telle manifestation pour le 1er octobre 2014. Mais c’est trop tard : Scholarism, comme nous l’avons mentionné ci-dessus, a déjà organisé du 22 au 26 septembre une action violente dans un autre quartier de Hongkong et le cycle « action- répression » a déjà débuté. OCLP n’a d’autre solution que de se rallier le 28 septembre à une dynamique qui lui échappe.
Septembre 2014

Il est impossible de décrire dans le détail les événements qui vont se dérouler jusqu’à la fin de l’année à la fois quant à l’interaction des différents protagonistes et à l’auto-organisation qu’impliquait l’occupation permanente de ­certains sites de Hongkong (17). Cet exposé chronologique linéaire peut ainsi paraître insatisfaisant. Signalons auparavant que, préventivement,  une délégation de l’élite financière de Hongkong a été reçue à la mi-septembre par Xi Jinping (18) pour lui affirmer sa fidélité à la ligne définie antérieurement pour la gouvernance de Hongkong. De même, avant que les étudiants descendent dans la rue le 26 septembre, des juristes pro-Pékin tentent de trouver un accord avec l’opposition pro-démocrate au sujet de la désignation des candidats à l’exécutif qui aurait l’agrément de Pékin. Mais le mouvement qui se déclenche fait capoter ces pourparlers.
Remontons aux journées du 22 au 26 septembre au cours desquelles les étudiants boycottent le système scolaire, occupent et envahissent des bâtiments officiels, contraignant OCLP à avancer sa journée de mobilisation et à s’associer – du moins en apparence – au mouvement étudiant. Le 27 septembre, malgré cet appui « pacifique », les étudiants manifestent devant le complexe central du gouvernement et tentent d’envahir certains bâtiments.
Les dirigeants du mouvement OCLP sont contraints d’avancer leur projet de manifestation pour le 28 septembre. C’est alors que se déclenche vraiment le mouvement ; plusieurs places de Hongkong (Admiralty, Causeway) et de Kowloon (Mongkok) sont occupées. Le mouvement dépasse les organisateurs à la fois par sa dimension (des dizaines voire des centaines de milliers de personnes), sa persistance (occupation permanente) et son extension (les grandes artères de Hongkong deviennent des campements de centaines de tentes ou sont bloquées par ceux qui y restent en petits groupes dispersés assis sur la chaussée). Dans le courant d’octobre, on assiste à l’action de contre-manifestants qui, soit manifestent, soit lancent des raids violents dans les secteurs occupés ; ces attaques seraient le fait des triades envoyées par les autorités locales ou peut-être de Pékin. Le 22 octobre, alors que les occupations ne faiblissent pas, deux heures de pourparlers entre la fédération des étudiants et les autorités de Hongkong aboutissent à une impasse.
La tournure prise par le mouvement ne correspond pas du tout à ce que voulaient les leaders d’OCLP : Benny Tai et Chan Kin-man se désolidarisent le 28 octobre de ce qui échappe à leur contrôle. Leur retrait coïncide avec d’un côté l’affirmation le 9 novembre par Xi Jinping de son soutien au chef de l’exécutif de Hongkong, Leung Chun-ying (19) lequel vient de déclarer de nouveau son accord avec les propositions de Pékin sur la « transition électorale ». Leur retrait coïncide aussi avec les attaques de la police pour réoccuper l’espace urbain alors que près de 3 000 tentes restent encore piquées sur les places occupées. Peu à peu les principaux lieux d’occupation sont évacués : Admiralty le 18 novembre, « pacifiquement », Mongkok le 25 novembre, après une bataille de deux jours entraînant 150 arrestations dont celle des deux responsables de Scholarism.
Une tentative de la fédération étudiante d’organiser un blocage général des bâtiments publics échoue et le mouvement se délite avec des divisions plus ou moins folkloriques. Le 1er décembre, la police encercle le site d’Admiralty qui a été réoccupé. C’est le moment choisi par les trois compères d’OCLP pour prouver leur souci de rester dans une « légalité » pacifique, en allant le 3 décembre avec  le révérend Chu Yiu-ming et un quatrième, Martin Lee (20), se constituer « prisonniers » auprès de la police (qui refuse de les « accueillir »), annoncer la dissolution d’OCLP et appeler à cesser toute manifestation et occupation, alors que la répression s’est abattue sur ceux qui persistent à occuper les lieux publics. En désespoir de cause, Joshua Wong entame une grève de la faim dans une tente d’un lieu encore occupé, grève qu’il terminera rapidement faute d’un écho quelconque.
Le 8 décembre un tribunal, répondant à la plainte de milieux économiques, ordonne l’évacuation de tous les lieux publics occupés. Les derniers bastions tombent. Admiralty qui est resté occupé pendant onze semaines est pris d’assaut le 11 décembre alors que près de 1 000 occupants résistent : 209 arrestations. Le 15 décembre, l’évacuation de Causeway marque la fin de la « révolution des parapluies ». En tout près de 1 000 occupants auront été arrêtés et, le 15 janvier, 30 feront l’objet de poursuites.
Le 21 avril 2015, le gouvernement de Hongkong publie le dispositif final pour l’élection du chef de l’exécutif du territoire : rien n’a été changé quant au projet qui avait déclenché la « révolution des parapluies », sauf quelques points de détails : Pékin aura toujours le dernier mot alors qu’un dirigeant du parti démocratique déclare : « Le gouvernement nous mène en bateau (21). »
D’autres s’interrogent sur ce que ces journées ont pu apporter à la principale masse de manœuvre, les étudiants. Sans doute ils furent manipulés ; même s’ils auto-organisèrent pour vivre dans la rue, pendant des semaines, jamais ils ne tentèrent de dépasser la ligne rouge d’une contestation sociale, pas par crainte de la répression mais parce que leur origine sociale ne leur faisait rechercher qu’un certain partage du pouvoir politique. Une des preuves en est fournie par le fait que sur les lieux de l’occupation, ils organisèrent des cours pour ne pas interrompre leurs études. C’est à juste titre qu’un article écrit a posteriori s’intitule
« Hongkong’s umbrella evolution » contredisant tous les commentaires grandiloquents des médias (22).
Quelques commentaires

« Révolution des parapluies » pour les uns, « Occupy Central » pour les autres ayant la même spécificité dans le cadre étroit de la réforme constitutionnelle à Hongkong sur la perspective encore lointaine de l’intégration totale du territoire à la Chine, une affaire sino-chinoise en quelque sorte dans laquelle les protagonistes s’affrontent en fait pour des intérêts bien précis.
« L’issue de la contestation était connue à l’avance. La revendication principale des étudiants pour une “véritable” démocratie était irréaliste dès le début. Pékin avait déjà donné sa position sur la “transition démocratique” et il était inconcevable qu’il cède devant une revendication étudiante de ce genre. C’était une sorte de poker menteur. Les banquiers ont toujours le dernier mot. Les véritables négociations entre l’administration de Hongkong et les pro-démocrates vont pouvoir commencer. La comparaison avec Tiananmen est tentante mais erronée. La lutte étudiante n’était pas engagée en fait avec Pékin mais avec les dirigeants locaux (23). »
Il apparaît d’autre part que les milieux économiques et financiers n’ont pas été particulièrement inquiets. Le lendemain de l’imposante manifestation du 1er juillet 2014, la Bourse de Hongkong atteint des sommets et le dollar de Hongkong grimpe contre le dollar américain (24). Ce que confirme un commentaire : « Même si l’action était plus violente, le résultat en serait une administration plus forte de la ville par l’oligarchie financière aux dépens de la population (25). »
Néanmoins, la forme prise par le mouvement (l’occupation permanente d’un espace public) ainsi que la situation sociale de l’ensemble des participants (en grande majorité des classes moyennes sans participation des travailleurs) l’apparentent à tous les mouvements de protestation importants qui se sont déroulés dans le monde dans la dernière décennie.
On peut aussi relever que si ces mouvements ont pu cesser par l’effet d’une répression  sanglante et ayant aussi parfois atteint un but tout éphémère, la plupart du temps ils se sont éteints par leur stagnation et leur non-extension globale nationale ou internationale. Pourtant, sur ce dernier point on ne peut manquer de souligner la récurrence de cette forme de résistance indépendamment de toute liaison ou organisation ; même si l’on pourrait parler de mimétisme ou d’un effet via les réseaux sociaux, les comparaisons s’arrêtent uniquement sur la forme de la protestation et l’auto-organisation qu’elle implique ; une grande diversité de buts qui pourraient être rassemblés sous la vague définition d’une résistance à l’autorité en place (26).
Un autre point commun à tous ces mouvements du style « Occupy », réside dans le rôle des réseaux sociaux, qui dans le cas de Hongkong outre leur rôle traditionnel d’information et de liaison semblent avoir joué un rôle beaucoup plus actif dans les orientations recherchées. Si Chen Yun-chung a pu déclarer que « l’utilisation des réseaux sociaux comme plateforme de liaisons a rendu les participants plus intelligents » (27), différents articles relayant d’autres textes plus généraux concernent le rôle directif favorisant certains intérêts que  peuvent jouer les algorithmes de Facebook ou de Twitter (28).
Ce dernier point nous ramène à une autre controverse : quel a été le rôle des Etats-Unis dans cette « révolution des parapluies » ? On ne peut bien sûr s’empêcher de penser à d’autres mouvements récents où l’intervention des services américains a été avérée, non dans leur genèse mais dans leur exploitation et leur orientation, une fois que les circonstances locales avaient amené l’explosion d’une révolte, par exemple dans les « révolutions de couleur », dans le « printemps arabe » d’Egypte (29) ou plus récemment dans le mouvement de la place Maidan en Ukraine. Comme l’écrit un commentateur : « Le but limité des leaders de la protestation – les élections de 2017 – laissait de tels mouvements ouverts à leur exploitation par des secteurs de l’élite dirigeante de Hongkong et à l’influence des Etats-Unis et de son impérialisme des “droits humains” (30). »
Si Obama a pu le 15 novembre, lors du sommet du G 20 en Australie, réaffirmer la politique américaine contre la Chine et appeler Pékin à limiter la répression, soulignant en même temps l’intervention de la campagne pour les « droits humains », cela n’implique pas une intervention plus ou moins directe des Etats-Unis, bien que nombre d’indices montrent à la fois l’influence d’organisations de propagande américaines chez les leaders du mouvement et l’utilisation à long terme de thèmes comme la « démocratie » pour tenter de déstabiliser le régime politique chinois actuel, une partie de l’orientation nouvelle de la politique mondiale des Etats-Unis pour contenir le développement conquérant de la Chine.
De l’autre côté, sur la base de cette nouvelle orientation, le gouvernement chinois a tout intérêt à dénoncer la « main des Américains » dans la révolte de Hongkong, tout en essayant,  par une censure étroite de l’ensemble des médias et des interdictions de voyage, de limiter  la propagation des manifestations de cette zone spéciale, des appels à la « démocratie » et au suffrage universel. Ces mesures interfèrent avec la propagande officielle qui dénonce la « campagne illicite de l’OCLP, œuvre d’une petite minorité d’extrémistes ».
Pour rester dans le domaine des influences d’organismes américains ou de contacts personnels qui vont à l’adoption de l’idéologie et de schémas venus des Etats-Unis, on peut relever certains points :
– pour Scholarism, la visite de ses leaders à Taiwan et leur rencontre avec un vétéran de Tian­anmen réfugié aux Etats-Unis (voir note 9) ;
– la méthode avancée par Benny Tai pour « propager la démocratie » a été empruntée à une théorie de « la démocratie active » et à un plan de journées de délibération, de référendums et de manifestations pacifiques élaboré par un universitaire américain et diffusé par l’américain James Fishkin (31) avec l’appui du NED et du NDI (32), émanations du gouvernement américain pour propager l’influence américaine dans le monde. Les antennes de ces organismes à Hongkong ont contribué à créer le Center for Comparison and Public Law (CCPL) dont Benny Tai est un collaborateur régulier (voir note 9). De même pour l’organisation d’une section féminine, Women’s Political Participation Network ;
u depuis le retrait des Britanniques en 1997, les deux organisations américaines susvisées ont été particulièrement actives dans l’ex-colonie, avec des stages de formation pour jeunes leaders politiques, des conférences autour de la « démocratie », par la création d’organisations diverses subventionnées avec les fonds alloués par le gouvernement américain. Dans ces contacts et activités diverses, on retrouve les mêmes personnalités politiques de Hongkong qui se trouveront en avant du mouvement Occupy ;
– Martin Lee (voir note 20) et Anson Chan (33), leader du Parti démocrate de Hongkong, débattent en avril 2014 lors d’un voyage aux Etats-Unis avec une commission du Congrès et plus spécialement avec le vice-président des Etats-Unis Joe Biden et la leader démocrate du Congrès Nancy Pelosi du sort de la démocratie à Hongkong. Lee, 76 ans, fondateur du Parti démocrate de Hongkong, est qualifié de « père de la démocratie » par ses partisans et de « chien courant des colonialistes » par Pékin ;
– on peut se demander comment sont parvenues aux occupants de la rue et des places les centaines de tentes (on peut se rappeler les tentes de la révolution orange en Ukraine), les équipements sophistiqués et le ravitaillement de presque trois mois d’action, et qui a financé tout cet ensemble bien organisé (34).

Que reste-il ?

« Hong Kong’s umbrella evolution » : c’est sous l’ironie decette « evolution » que le Financial Times du 30 avril 2015 tente de faire le bilan de cette prétendue « révolution ». Quelques jours auparavant, le gouvernement de Hongkong avait publié sa décision  pour les élections de 2017, entérinant la sélection par Pékin de trois candidats ; position appuyée par une consultation populaire qui avait réuni 130 000 votes favorables à ce choix.
La résistance d’éléments jeunes des classes moyennes dont la situation sociale se dégrade par l’effet conjugué de l’évolution du capital et de la crise, résistance qui n’arrive pas à mettre en cause le système, même dans de  très limitées revendications, faute de s’étendre à tous les exploités, se tarit et meurt (35). C’est parce que cette « révolution des parapluies », par-delà ses spécificités exprimait plus clairement qu’ailleurs cette marginalité d’un combat social que nous avons cherché à en montrer le déroulement confus.
Il semble se développer depuis la fin de la « révolution des parapluies » une sorte de guérilla à Hongkong. D’un côté une résistance dispersée qui utilise les conflits locaux (le 2 mars un affrontement violent avec la police lors d’une manifestation contre les « touristes économiques » pratiquant une sorte de contrebande avec la Chine entraîne 36 arrestations), multiplie les déprédations diverses ou bien tente de nouveau d’occuper la rue comme le 1er février 2015 où 15 000 « pro-démocrates » se rassemblent devant le Centre civique. De l’autre des arrestations ou des attaques personnelles contre de supposés « leaders », comme ces bombes contre les bureaux et le domicile de Jimmy Lai (36) le 12 janvier ou l’agression contre Kewin Len (38) en février sans compter des menaces personnelles contre nombre d’entre eux, ceci indépendamment d’un pilonnage médiatique constant.
Impossible de prédire si c’est le repli d’un mouvement qui se meurt ou un feu qui couve sous la cendre et que la conjoncture internationale peut raviver à tout moment.

H. S.

 NOTES

(1) Comme dans tous les mouvements auxquels nous nous référons, dans ce texte ou dans d’autres concernant des événements de même nature, le terme «révolution», au sens où nous l’entendons, paraît particulièrement insolite et inapproprié, victime d’une certaine dévalorisation, même dans le sens déjà limité d’un changement de régime politique, et de la fin du système capitaliste. Si le parapluie est devenu le symbole du mouvement hongkongais, c’est que dans les premiers jours de l’action étudiante des orages avaient entraîné des précipitations abondantes qui rendaient obligatoire l’emploi de cet ustensile, hors de toute autre utilisation et, contrairement à ce qui a pu être avancé, de bien peu d’efficacité contre les bombes à poivre ou lacrymogènes.

(2) Shenzhen est devenu en 2013 le troisième port mondial pour le trafic des conteneurs, détrônant Hongkong. Sur la concurrence des autres places financières, voir « Singapour eyes Hongkong’s financial crown », Financial Times, 17 octobre 2014.
(3) Ce sont les classes moyennes et principalement les étudiants, presque tous issus de cette classe, qui sont touchés par la crise à laquelle s’ajoute pour Hongkong le déclin relatif et les incertitudes politiques. De plus, la perspective d’une intégration à la Chine renforcera la compétition dans l’ascension sociale. Mais les prolétaires ne s’associeront nullement au mouvement « occupy » . Les seuls syndicats qui s’associèrent au mouvement de l’automne 2014 furent les syndicats d’enseignants, ce que l’on peut aisément comprendre vu les causes du conflit récent sur les programmes scolaires.
(4) « Student Movement, analysis of human geography », Geopolitical Weekly, 14 octobre 2014.

 

(5) La présence chinoise à Hongkong est fort diverse. Pour se concilier les milieux financiers et économiques, la Chine a coopté certains membres de l’élite financière et économique au Parlement chinois. A travers la Democratic Alliance for Betterness and Progress of Hongkong (DAB) tout un réseau d’assistance notamment aux vieux a été construit ; l’influence chinoise se manifeste officiellement à travers un Bureau de liaison, plus secrètement par des agences spécialisées, par des membres clandestins du Parti communiste et par les triades (organisations du crime). Mais les liens les plus solides sont économiques et financiers. Hongkong a hérité du système de corruption des Anglais et cela s’accorde bien avec le système de corruption chinois. D’un côté les hommes d’affaires de Hongkong peuvent opérer sur le territoire chinois à travers des liens avec de hauts dirigeants de Pékin et des chefs d’entreprise chinois (c’est nécessaire pour qui veut investir en Chine). De l’autre, les trust chinois pénètrent économiquement à Hongkong, ce qui limite l’influence de tycoons (voir Le Monde, 10 octobre 2014. et « China leaders and their relatives have a strong interest in maintaining Hongkong’s financial‘success », Financial Times, 4 octobre 2014).

(6) C’est exactement ce que Deng Xiaoping avait défini pour Hongkong en 1984 en vue de la rétrocession de Hongkong à la Chine : « Des exigences et des définitions devront être établies au sujet de l’administration des affaires de Hongkong par ses habitants. On doit veiller à ce que les patriotes forment la majorité des administrateurs, c’est-à-dire le futur gouvernement de la région spéciale de Hongkong. Bien sûr on devra y inclure d’autres Chinois tout comme des conseillers étrangers. Qu’est-ce qu’un patriote ? Un patriote est celui qui respecte la nation chinoise, qui soutient sincèrement le rétablissement de la souveraineté chinoise à Hongkong et ne cherche pas à perturber sa prospérité et sa stabilité. Ceux qui acceptent cela sont des patriotes, qu’ils croient dans le capitalisme, le féodalisme ou même l’esclavage. Nous ne leur demandons pas d’approuver le système socialiste chinois, nous leur demandons seulement d’aimer la mère patrie et Hongkong » (« The big lie of Occupy Central with Love and Peace », commentaire de « China’s crack down in Hongkong », New York Times, 29 septembre 2014).
(7) La Hongkong Federation of Students regroupe les syndicats étudiants de différentes universités ; elle a été fondée en 1958 et jusqu’à la Révolution culturelle autour de1968 l’explosion de Tiananmen en 1989 militait pour le rattachement de Hongkong à la Chine (une insurrection principalement étudiante en 1967 fut réprimée dans le sang et se solda par 50 morts.), pour promouvoir après la fin de l’occupation coloniale en 1997 une vision démocratique pour Hongkong et la Chine, restant quand même dans le cadre légal.

(8) Scholarism, fondée en 2011 dans la foulée du mouvement de 120 000 lycéens qui obtint le retrait de la réforme du cursus éducatif que Pékin prétendait imposer, s’affirme de nouveau le 22 juin 2013 à propos de la réforme électorale. Son « leader », intronisé par les médias, est caractéristique des étudiants de Hongkong : issu d’un milieu classe moyenne et élevé dans le giron du protestantisme, Joshua Wong est aussi l’enfant du siècle lorsqu’il déclare «Facebook est ma bibliothèque». Il est difficile de dire si lui-même ou ses proches collaborateurs ont participé à différents centres de formation de Hongkong financés par les organisations américaines Nation Endowment for Democracy (NED) et sa filiale National Democratic Institute (NDI), ou bien quelles relations ils ont pu avoir avec le Centre for Comparison and Public Law (CCPL) fondé par NDI et animé par Benny Tai (voir note 9). Wong a aussi effectué un voyage à Taïwan où il a rencontré Wang Dan, un des leaders du mouvement étudiant de Tiananmen de 1989 réfugié aux Etats-Unis. Mais dans ses commentaires, après ces rencontres, il critique le fait que ces personnages appartiennent au passé alors que lui est dans le présent – ce qui est caractéristique de ceux qui vont être les éléments dynamiques de la « évolution des parapluies ». ( « Joshua Wong , Scholarism on the march », New Left Review 92, mars-avril 2015.)
(9) Beny Tai Yiu-ting, professeur de droit à l’Université de Hongkong. Wikileaks révèle son association avec Martin Lee et Jimmy Lai (voir note 36) dans Next Media et dans le CCPL, organisation associée et financée par le NED et le NDI américains (voir note 32). Voir un entretien avec Beny Tai par Li Xueying, The Straits Times – Asia, 29 avril 2015.

(10) Chan Kin-man, professeur de sociologie à l’Université de Hongkong, docteur de l’université de Yale aux Etats-Unis.
(11) Chu Yiu-ming, pasteur baptiste, fondateur de « Hongkong Human Rights » financé par le NED , président du « Kong democracy development network ».
(12) Des sondages révèlent l’importance du soutien des Hongkongais à l’opposition sur la réforme électorale et aux méthodes préconisées : d’avril 2013 à octobre 2013 environ 45 % des habitants seraient d’accord avec la revendication « démocratique » mais seulement 25 % soutiennent l’action pacifique d’OCLP dans cette même période. (Ming Pao soutient « Survey on CE election and OCLP campaign », 15 octobre 2013). « La société de Hongkong est profondément conservatrice, même les plus pauvres des prolétaires sont de droite. Ce qui est de “gauche” est associé au Parti communiste chinois. Les revendications qui peuvent apparaître parmi les prolétaires concernent les conditions de travail. Les étudiants ne sont nullement attirés par les problèmes sociaux. Ils veulent tout juste plus de “démocratie”, ce qui signifie plus de libéralisme mais pas plus d’égalité sociale. Il est difficile de trouver un soutien populaire, même pour les plus modestes revendications sociales. » (Entretien avec Joshua Wong, New Left Review, op. cit.)
(13) Le Democratic Party est un des principaux partis politiques de Hongkong œuvrant pour promouvoir un régime libéral « démocratique » et est un de principaux animateurs de l’opposition à Pékin. Son président Martin Lee (voir note 20) en fut un des fondateurs en 1994.

(14) Ces « jours de délibération » sont manifestement empruntés à Fishkin , un universitaire américain qui entend rénover le démocratie (voir note 31).

(15) « Quand les protestations de masse ont débuté, la principale préoccupation des pro-démocrates a été d’empêcher qu’elles n’engendrent un mouvement plus large de protestation… Les leaders étudiants malgré leur attitude moins conciliante partageaient la même vision de classe. Ils limitaient étroitement leur revendication à la question de la nomination du chef de l’exécutif et ne lancèrent aucun appel concernant le mécontentement de l’ensemble des jeunes, et plus largement aucun appel à la classe ouvrière aux sujets du chômage, des inégalités sociales, du manque de logement et de l’emploi » (« Hong Kong police shut down protests », Peter Symonds, wsws.org, 2014).
(16) Tous les moyens classiques auraient été employés pour « faire nombre » tant pour les signatures que pour la participation au rassemblement : pressions diverses sur ceux dont le travail dépend des autorités, transports depuis des secteurs éloignés, y compris de la Chine voisine.

(17) « Hongkong plan power », Financial Times, 4-5 octobre 2014.

(18) « Occupy Central roils Hongkong markets », Hisatsugu Nagao, Nikkei Asian Review.
http://asia.nikkei.com/magazine/20140717-The-victor-s-dilemma/Politics-Economy/Occupy-Central-roils-Hong-Kong-markets

(18) « Occupy Central roils Hongkong markets », Hisatsugu Nagao, Nikkei Asian Review.
http://asia.nikkei.com/magazine/20140717-The-victor-s-dilemma/Politics-Economy/Occupy-Central-roils-Hong-Kong-markets

(19) Leung Chun-ying, chef actuel de l’exécutif de Hongkong, membre du bloc pro-Pékin, magnat de l’immobilier qui est resté lié avec Zhu Rongji qui fut premier ministre de la République populaire de Chine, antérieurement son associé dans les affaires immobilières et toujours en contact privé et professionnel avec lui. On nage en pleine corruption.

(20) Martin Lee, avocat, un des fondateur du « Democratic Party », proche du NED. Celui-ci sera rejoint quelques jours plus tard par le cardinal Joseph Zen Ze-kiun, lui-même pro-démocrate opposant de longue date à Pékin.
(21) Financial Times, 9 octobre 2014. Ce texte est contradictoire avec ce titre du Monde du 30 septembre 2014 : « Insurrection pacifique de Hongkong contre Pékin ».

(22) « Hongkong ‘s umbrella evolution », David Pilling, Financial Times, 30 avril 2015.
(23) « Hongkong sticks to Pékin principles to elect chief official », Financial Times, 21 avril 2015.

(24) « Do Occupy protests hurt Hongkong’s economy » Global Risks insight », Nicolas Jenny, 28 novembre 2014.
(25)« Hongkong, police shut down protests », Peter Symonds, 12 décembre 2014.
(26)« Le mouvement Occupy se mondialise », David Gruber et Yuk Hui, Le Monde, 14 octobre 2014.

(27) « Les manifestations “mutantes” de Hongkong défient Pékin et l’exécutif local », Florence de Changy, Le Monde du 1er octobre 2014. Chen Yun-chung est professeur de sociologie à l’université baptiste de Hongkong après avoir reçu ses diplômes à Taiwan. Il intervient de différentes façons sur le terrain dans le mouvement « Occupy ».
(28) Sur le rôle qu’aurait pu jouer Facebook, voir « US military studied now to influence twitter users in DARPA (Defence Advanced Research Project Agency) », Ben Quinn et James Ball , The Guardian, 8 juillet 2014, et « Did Facebook manipulate Occupy Central’s participation ? » Apple Lam, Marketing, 10 octobre 2014.
(29) Voir Echanges n°136 : « Egypte une insurrection, pas une révolution », note p.13.

(30) Peter Symonds, op.cit. Il est difficile de démêler le vrai du faux dans ce qui ressort d’une influence (ou plus) sur les événements de Hongkong, notamment dans les articles de Tony Cartalucci, un personnage sulfureux maniant la théorie du complot et qui, d’après certains ne serait qu’un nom collectif au service de la propagande chinoise. Voir « US Role in 0ccupy Central Exposed » et autres articles (www.mintpressnews.com). Aussi : « Is the US secretly egging on UK protesters ? » G. Washington ,10 octobre 2104. « So it is not beyond the realm of possibility that the USA (and the UK) egged on democracy protests in Hongkong in order to try to shake up the Chinese. » « Color revolution : Hongkong’s umbrella are made in USA », F.William Endahl, New Eastern Outlook, 24 octobre 2014.

 

(31) James Fishkin, professeur à l’université Stanford, directeur du Stanford Center for Deliberation Democracy, auteur de Democracy and Deliberation, ouvrage prônant un « renouvellement » de la démocratie pour compenser la désaffection générale pour la politique.
(32) Le National Endowment for Democracy (NED) et sa filiale National Democratic Institute (NDI) sont des émanations du Congrès américain liées étroitement aux deux grand partis et ayant des antennes dans presque tous les pays du monde pour propager – au minimum – la culture politique américaine. Tout le clan politique autour de Benny Tai est étroitement lié à ces institutions et œuvre pour la « démocratie » à Hongkong au sein de différents organismes, un écheveau qu’il est difficile de démêler.

(33) Anson Chan fut, sous l’occupation britannique,  comme secrétaire d’Etat, le second responsable exécutif du territoire.
(34) « Sous le parapluie la place », Florence de Changy, Le Monde, 11 novembre 2014.
(35) « Hongkong sticks to Pékin principles to elect chief official », Financial Times, 21 avril 2015.
(36) Jimmy Lai Chee-ying, homme d’affaires, patron du groupe de presse Next Media, aux positions pro-démocrates et anti-Pékin affirmées.
(37) Kewin Len, journaliste pro-démocrate dont les enquêtes sur une mort suspecte et sur les placements étrangers de différents leaders du parti chinois lui ont valu d’être débarqué de ses fonctions en janvier 2014 et d’être agressé le 26 février suivant.