Chine : les ouvriers en grève de l’usine Jasic à Shenzhen soutenus par un large mouvement de solidarité

Les travailleurs migrants luttent pour créer leur propre syndicat.

Cet article paru dans Echanges n° 165 (automne 2019) est traduit de la revue allemande Wildcat n° 102 (automne 2018) (« Die Bewegung der Jasic-Arbeiter und ihrer Unterstützerinnen Wanderarbeiter im chinesischen Shenzhen kämpfen für eine eigene Gewerkschaft »)

L’après-midi du 21 juillet [2018], tout juste après la libération des travail­leurs et ­travail­leuses qui ­avaient été arrêtés la veille, Mi Jiuping (1) déclarait : « …Nous n’avons pas dit notre dernier mot. Parce que nous qui souhaitons fonder un syndicat avons été tabassés, diffamés, victimes de représailles, harcelés par des hommes de main, chassés, et que rien de tout ça n’est condamné. Nous continuerons à être offensifs et unis dans notre lutte contre ces attaques, et nous espérons que nous aurons toujours plus d’amis et de frères et sœurs travailleurs qui exprimeront leur soutien, notamment sur Internet. »
Le mouvement des travailleurs de Jasic et leurs soutiens est devenu l’une des plus importantes luttes de ces dernières années contre les bas salaires, les traitements inhumains et la répression policière en Chine. La témérité des travailleurs en lutte, le large soutien qu’ils ont reçu de par tout leur pays et le fait que les négociations durent depuis la mi-juillet ont tôt fait d’eux un point de ralliement de diverses expressions de colère d’autres travailleurs à Shenzhen, d’étudiants maoïstes de gauche, d’ouvriers activistes, de féministes. Ils agrègent les ouvriers en lutte pour le dédommagement des personnes touchées par la pneumoconiose (2) jusqu’à l’arrière-garde maoïste condamnant les réformes capitalistes comme étant un révisionnisme. Jusqu’au début septembre, une centaine de travailleurs en lutte ainsi que leurs soutiens ont été arrêtés et un millier, voire bien plus encore, ont été soumis à des interrogatoires et intimidés. Or, Mi Jiuping n’aurait pas pu s’imaginer recevoir un soutien aussi large.
Les débuts

L’entreprise Jasic Technology produit depuis 2005 des postes à souder à Shenzhen, dont des machines à souder mobiles, portables et industrielles. Environ 1 200 personnes travaillent dans l’usine de Shenzhen et l’entreprise possède encore deux autres usines dans les centres industriels de Chengdu  et Chongqing (province du Sichuan, dans le centre-ouest de la Chine, au pied de l’Himalaya). En 2017, l’entreprise comptabilisait un profit annuel d’environ 20 millions d’euros, en augmentation de 42 % par rapport à 2016. Le conflit social à Jasic commence au plus tard en juillet 2017, lorsque Yu Juncong et dix autres ouvriers portent plainte auprès du bureau local d’Etat de gestion du personnel, pour s’être vu imposer de manière arbitraire des heures supplémentaires et leurs jours de congés. Suivant les carnets de commande, la politique managériale consistait à faire travailler les ouvriers douze heures d’affilée sans jours de repos ou alors à leur fixer des jours de congés « sans solde ». Punis pour avoir porté plainte, Yu et d’autres travailleurs perdirent toutes leurs heures supplémentaires pendant deux mois, ce qui fit chuter leur salaire nettement en dessous de 2 000 yuans. Le salaire minimum à Shenzhen, l’un des plus élevés en Chine, se situait en 2017 à 2 130 yuans, ce qui pour une personne seule suffit tout juste à survivre, mais est bien loin de permettre de nourrir ses enfants ou d’autres membres de sa famille.
Yu constate, en regardant en arrière, que le management arbitraire et en particulier les scandaleuses retenues sur salaires ont diminué après que la plainte a été déposée. Alors que ses collègues estiment que la résistance ne mène à rien, il y perçoit là, lui, la preuve du contraire.
Mais la situation prend une autre tournure en mars 2018 : les ouvriers se voient obligés de travailler tout le mois, douze heures par jour, sans jour de repos. Cerise sur le gâteau, il leur est promis une demi-journée de repos à la fin du mois, mais ils doivent dans la même matinée participer à une course à pied de dix kilomètres organisée par leur employeur. Sur les réseaux de discussion internes à l’entreprise, Yu a exprimé la colère qui naissait. En punition, toutes ses heures supplémentaires lui furent enlevées et il fut affecté au ménage.
Presque au même moment, les dirigeants émettent une série de 18 interdictions grâce auxquelles ils peuvent procéder à des retenues sur salaire et à des licenciements sans préavis. Qui règle la climatisation sous 26 °C, oublie d’éteindre la lumière en partant, ou encore utilise son portable pendant les heures de travail se voit punir la première fois d’une amende de 200 yuans, la deuxième fois de 300 yuans et la troisième fois de licenciement sans délai. Pour une bousculade à la cantine, avoir laissé tomber un déchet ou être rentré à son logement après minuit, ce sont 100 yuans qui sont à payer la première fois, puis, 200, 300 et à la quatrième fois le licenciement est prononcé.
Mi Jiuping et d’autres travailleurs de Jasic déposent alors à nouveau plainte auprès du Bureau local de gestion du personnel, qui les soutient tout d’abord et estime que les « 18 interdictions » vont naturellement à l’encontre du droit du travail. Mais dans un premier temps, aucune mesure n’est prise ; à la place, un cadre dirigeant de Jasic accuse Yu sur le réseau de discussion interne d’être un fauteur de troubles. Sur ce, Yu entame une procédure de médiation le 3 mai auprès du Bureau local de gestion du personnel qui, dans un premier temps, ne fait rien. Quelques jours plus tard, Yu se fait arracher son portable des mains par un contremaître, qui, au passage, le blesse.
Construire un syndicat

Le 10 mai, Mi Jiuping et 27 de ses collègues se tournent encore une fois vers le Bureau local de gestion du personnel ainsi que vers le bureau local de la Confédération syndicale panchinoise (ACFTU). Ce dernier exprime son soutien total à la constitution d’un syndicat dans l’entreprise. Le soir-même, Yu est licencié sans préavis pour « jours d’absence » alors qu’il jouissait à ce moment-là de congés qui lui avaient été octroyés. La police s’en mêle et commence à envoyer des convocations à des ouvriers. Le 7 juin, Mi et certains de ses collègues déposent la demande de constitution d’un syndicat à l’antenne locale de l’ACFTU, mais elle leur réclame alors ou bien l’accord de l’employeur ou bien cent signatures. Le 22 juin, Mi et ses collègues demandent son accord à la direction qui, sans surprise, refuse. Ils cherchent à s’informer auprès de l’ACFTU pour savoir ce qu’il est possible de faire lorsque les ouvriers subissent les premiers licenciements – qui ne tarderont pas à pleuvoir – et des représailles de la part des gestionnaires du personnel.
Très rapidement, les événements prennent une autre tournure lorsque, le 10 juillet, les travailleurs ont récolté 89 signatures. Les dirigeants tentent de forcer les ouvriers à retirer leur signature, et au même moment, l’antenne locale de l’ACFTU déclare subitement qu’elle n’a rien à voir avec la constitution d’une section dans cette usine et qu’elle ne soutient pas cette initiative. Les jours qui suivent, les attaques contre les travailleurs redoublent, les licenciements pleuvent, et les premiers travailleurs se retrouvent en garde à vue.
Le 20 juillet, lorsque les ouvriers licenciés tentent de se rendre le matin à leur travail comme si de rien n’était, éclatent des affrontements avec les agents de sécurité et la police. Des ouvriers sont placés en garde à vue, et l’après-midi, une vingtaine d’ouvriers de Jasic et d’autres usines viennent réclamer leur libération ; ils sont nassés, frappés et dispersés par des policiers armés jusqu’aux dents. Cet événement sera connu plus tard sous le nom de « 20 juillet de Pingshan » (3).
Mouvement de solidarité

La nouvelle de l’incident de Pingshan se répand rapidement, et de nombreux soutiens se rendent à Shenzhen et appellent à la solidarité. Shen Mengyu jouera un rôle important dans l’essor de ce mouvement de solidarité. Après avoir fini ses études d’ingénieure à l’université de Sun Yat-Sen, elle avait décidé de partir travailler dans une usine automobile à Guangzhou avec pour objectif que les travailleurs améliorent leurs conditions de travail. Elle est désignée comme porte-parole par ses collègues au début de l’été, mais comme elle n’entend pas se faire acheter par les dirigeants, elle se fait renvoyer. Elle et d’autres commencent alors à manifester régulièrement devant le commissariat de police.
Les jours qui suivent, les ouvriers licenciés tentent toujours de revenir sur leur lieu de travail, mais ils sont à chaque fois bloqués par des agents de sécurité et des flics. Le 27 juillet, la situation dégénère et les policiers arrêtent vingt travailleurs et quelques-uns de leurs sympathisants. Subitement, les appels à soutien se multiplient, de jeunes activistes arrivent toujours plus nombreux à Shenzhen, le groupe de solidarité grandit pour atteindre une cinquantaine de personnes. Il organise des réunions de protestation, intervient par du théâtre de rue et autres manifestations. Des groupes d’étudiants d’une vingtaine d’universités envoient leur appel à solidarité, organisent des manifestations ou se rendent eux-mêmes à Shenzhen.
Répression

Les dirigeants et la police réagissent de manière presque unilatérale en réprimant. Les cadres font usage des punitions courantes comme le refus d’accorder des heures supplémentaires, ou l’assignation au ménage, etc. mais stigmatisent aussi les travailleurs récalcitrants sur les réseaux de discussion internes. S’ensuivent aussi bien des licenciements que des violences physiques perpétrées par le service de sécurité, les chefs d’atelier et des groupes de casseurs. Lorsque les licenciés tentent de retourner comme à leur habitude le matin au travail, les dirigeants et les chefs d’équipe s’habillent en simples ouvriers et feignent de manifester au cri de « Vandales, dehors ! » comme si des travailleurs normaux allaient, pour défendre leur entreprise, s’en prendre violemment à leurs propres collègues.
Aucune proposition ne sera faite aux tenants de l’initiative de fondation d’un syndicat. Bien plutôt, les signataires de la requête de fondation seront même menacés de se voir refuser les heures supplémentaires. A côté de ça, le personnel est invité au restaurant et, dans la cour de l’usine, les discours se succèdent. Seul pas de côté dans la stratégie dure, l’initiative précipitée de la création d’un syndicat d’usine par les dirigeants, ce qui, en soi, n’est pas rare dans les grandes usines chinoises ; en effet, souvent les membres dirigeants du syndicat d’usine sont les chefs des directions du personnel.
La répression policière se poursuit et augmente peu à peu. Déjà en mai, les policiers municipaux avaient eu pour tâche d’identifier les meneurs. Ceux arrêtés le 20 juillet furent licenciés dès le lendemain, arrêtés à nouveau le 27, puis maintenus en détention des semaines durant. Début septembre, quatre d’entre eux furent remis à la justice. En réponse aux manifestations devant le commissariat, des groupes de casseurs et des policiers en civil sont infiltrés, les manifestants poursuivis et frappés dans les rues. Fin juillet, le groupe de solidarité parvient à déceler deux infiltrés qui s’étaient trahis en se rendant trop rapidement au lieu de rassemblement. En plus de cela, des policiers en civil animaient, en face du lieu où habitaient les soutiens du mouvement, une tente où étaient faites des propositions d’emploi. Il n’y a aucun doute que la police municipale a été dépassée par l’ampleur du groupe de solidarité. Il fut intimé au propriétaire de limoger ses locataires appartenant au groupe de solidarité, une tactique assez courante. Le 11 août, Shen Mengyu dut quitter le bureau national de la sécurité. Mi-août descentes et arrestations s’enchaînent aussi à Pékin, et le 24 août des unités spéciales de la police de la province fondent sur le groupe de solidarité.
Comment les ouvriers
de Jasic ont-ils pu tenir aussi longtemps ?

Ce qui fut déterminant, c’est qu’un groupe de travailleurs a voulu faire face collectivement aux abus qu’ils subissaient, plutôt que de changer individuellement de boulot. Ce groupe a procédé avec discernement et sang-froid, de manière systématique et avec de bonnes connaissances des textes de loi. Ils ont sans cesse veillé à ce que la situation ne dégénère que progressivement, à ne s’adresser qu’aux responsables (du moins, légaux) et de ne rien entreprendre d’illégal. Et ils sont partis du postulat que le droit (du travail) et la constitution étaient de leur côté.
Parmi les innombrables lettres de soutien qu’ils reçurent les deux derniers mois, il s’en trouve certaines dans lesquelles des collègues ou amis décrivent leur rencontre avec les personnes incarcérées. Ces lettres témoignent aussi bien de la violence que les travailleurs migrants subissent dans leur quotidien en dehors de l’usine, que de l’entraide et de la résistance quotidiennes face aux policiers. Bon nombre d’entre eux font face à la même situation : ils ont été trompés par de grosses sommes que leur faisaient miroiter des agents de recrutement à leur arrivée à Shenzhen, se retrouvant ensuite souvent à dormir à la rue. Un ouvrier raconte comment ils aidèrent un collègue pour son déménagement après que celui-ci avait été expulsé sans préavis. Alors qu’ils bloquaient une rue avec leur véhicule pour le déménagement, un tricycle électrique qu’ils avaient loué, ils ne purent dégager l’accès rapidement et le conducteur d’une grosse berline BMW s’échauffa, les agressa à coup de cadenas, faisant un blessé qu’il fallut amener à l’hôpital. L’agresseur, un responsable de service de sécurité, ne fut naturellement pas appréhendé par les policiers accourus sur les lieux de l’incident.
Une autre lettre contient le témoignage d’une ouvrière incarcérée : sur le chemin qu’elle emprunte le matin pour se rendre à l’usine, elle aperçoit un vendeur à la sauvette se faire violemment prendre à partie par le service d’ordre de l’usine. Elle prend immédiatement sa défense et arrive à lui faire restituer les ustensiles de cuisine qu’il vendait, mais elle passera pour cela quelques heures en garde à vue. Les abus et les sévices des dirigeants et de la police n’ont rien de particulièrement nouveau pour les ouvriers de Jasic, justement parce qu’ils n’ont pas tenté de s’y soustraire ou de les fuir.
Ce qui les distingue, c’est d’avoir réagi à l’arbitraire des dirigeants en tentant, chose rare, de fonder un syndicat d’usine. Même si 90 travailleurs avaient signé la requête de fondation, il ressort que le soutien parmi les collègues dans l’usine n’était pas suffisant pour déclencher une grève. S’y ajoute le fait que les travailleurs activistes avaient déjà fait l’expérience que les dirigeants pouvaient, certes pour un moment seulement, être un peu « ramenés à la raison », mais que s’ensuivaient alors de nouveau des mauvais traitements. De nombreux ouvriers rapportent des expériences semblables dans d’autres usines du delta de la rivière des Perles, où les grèves ont certes amené dans un premier temps des améliorations, mais sur lesquelles les directions revinrent par la suite. D’autres cas encore montrent que lors de négociations entamées suite à une grève, les représentants des travailleurs se sont fait rouler ou acheter.
A Jasic cependant, les revendications ne se réduisent pas à des augmentations de salaire ou des réclamations d’impayés. A cet égard, les travailleurs ont bien eu l’espoir de créer, par la fondation d’un syndicat d’usine, une défense de leurs intérêts sur le plus long terme.
Pourquoi la direction est-elle restée inflexible ?

La raison la plus immédiate est que les dirigeants n’ont pas appris à faire autrement. Ils ne font des concessions que s’ils ne peuvent pas faire autrement, comme lorsque la production est mise à l’arrêt. A Jasic, ils sont plein d’assurance parce qu’ils sont proches de la police et d’autres fonctionnaires : en effet, deux membres de la direction de l’usine siègent à l’Assemblée populaire (4) de Shenzhen et sont en cheville avec l’élite locale. Mais on peut aussi se demander si les dirigeants d l’entreprise avaient même la marge de manœuvre suffisante pour accorder des augmentations de salaire ou reculer sur les « 18 règles » permettant des retenues sur salaire. Certes une forte augmentation des profits est à constater pour l’entreprise en 2017 ; rien n’assure cependant que cette situation se maintienne dans un contexte de ralentissement de l’économie chinoise, notamment suite aux sanctions douanières américaines.
Comment en vint-on
à un mouvement de soutien aussi large ?

Diverses circonstances expliquent l’importance de la solidarité. Certains soutiens se sont rendus très rapidement auprès des ouvriers, comme Shen Mengyu, et ont tout de suite commencé à organiser des manifestations, ce qui donna aux ouvriers une visibilité publique qu’ils n’auraient pas pu atteindre par leurs seules forces. Les groupes d’étudiants, de gauche et maoïstes de gauche, qui envoyèrent de tout le pays des déclarations de solidarité ou rejoignirent eux-mêmes les défilés à Shenzhen, semblent n’avoir attendu que cela : qu’une lutte salariale prenne une dimension explicitement politique par la revendication de constitution d’un syndicat.
Les groupes d’étudiants maoïstes de gauche organisent fréquemment des journées « d’expériences collectives de travail », lors desquelles les étudiants travaillent pendant un court moment comme journaliers afin de connaître la situation de la classe laborieuse. En cela, une certaine distance s’exprime entre travailleurs et étudiants, alors même que peu nombreux sont les étudiants qui eux-mêmes ne viennent pas de couches laborieuses ou dont les parents ne travaillent pas comme ouvriers migrants ; c’est même ce qui les motive à étudier. Les vieux maoïstes, les anciens membres ou cadres du Parti communiste qu’on voit apparaître sur certaines photos de ce mouvement ont aussi joué un rôle important : leur participation aurait évité que la répression ne soit plus féroce encore, puisqu’on ne peut pas dézinguer un ancien camarade du parti comme un simple ouvrier.
En plus du large mouvement de solidarité, c’est bien la convergence de diverses luttes, leur efficacité et leur créativité qui sont impressionnantes. Lors d’une intervention à l’université de Pékin en mai, la féministe Xue Yin avait rendu public un cas de viol. Début août, elle rejoint le groupe de soutien aux travailleurs de Jasic. Elle est emprisonnée depuis le 24 août. Elle soutient, comme de nombreux autres groupes féministes très actifs, un féminisme de classe qui se concentre sur les discriminations et la violence spécifiques aux travailleuses ; leur but étant l’abolition du sexisme et de l’exploitation, critiquant avec virulence le féminisme bourgeois qui revendique une égalité dans le procès d’exploitation.
De même, des porte-parole des ouvriers du bâtiment de Shenzhen, venant de Leiyang, qui avaient aussi été très actifs durant les mois précédents parce que touchés par des pneumoconioses, sont entrés en contact avec les travailleurs de Jasic. Depuis la fin des années 1990, de nombreux paysans provenant de la région très pauvre de Leiyang dans le Hunan ont travaillé en tant que foreurs sur les chantiers. La plupart sont déjà morts des suites de l’inhalation de la fine poussière libérée par les forages, les survivants luttent pour être soutenus et obtenir des aides pour leurs traitements médicaux. Ils estiment à environ six millions le nombre de victimes de pneumoconiose pendant les décennies de croissance de la Chine.
Tous ont protesté quotidiennement à Shenzhen et à Huizhou, ont fait du théâtre, chanté et organisé des repas, etc. Ils ont conservé, imprimés ou en vidéo, les histoires de ces ouvrières et de ces ouvriers, de leurs manifestations, leurs revendications, leurs chants et leurs poèmes et les ont largement diffusés. Alors que très rapidement, les informations et les posts (sur Facebook, Twitter, etc) sur Jasic furent frappés par la censure, des tutoriels pour apprendre à monter son blog firent leur apparition sur github.io, un site internet pour le développement de logiciels qui ne peut pas facilement être bloqué par la censure. De nouveaux blogs apparurent, et l’expérimentation de nouveaux logiciels alternatifs de communication se développa tout à coup. C’est ainsi que les événements de Jasic purent et continuent à être bien mieux documentés que beaucoup d’autres grèves.

Et pourquoi, encore une fois, la réaction de l’État s’est-elle cantonnée
à la répression ?

Dans de nombreux cas de lutte contre les baisses de salaires, en particulier dans le bâtiment, où les grèves sont inefficaces, les ouvriers tentent notamment par des blocages de rue d’utiliser les policiers comme médiateurs afin que leurs retenues sur salaires soient directement versées par le gouvernement local, ou bien qu’avec le soutien de ce dernier ils parviennent à les obtenir des chefs d’entreprises. Il n’est pas rare que la police prenne ce rôle. Cependant dans le cas de Jasic, il semble n’y avoir eu aucune tentative de médiation de la part des policiers. Peut-être les fonctionnaires de Shenzhen siégeant à la direction de Jasic ont-ils directement ou indirectement fait pression sur eux. Le fait que les ouvriers et leurs soutiens aient été attaqués par des services de sécurité privés et des policiers en civil, et ce aux abords même du commissariat ou de l’usine, laisse penser que les policiers locaux ont été dépassés par le mouvement de solidarité.
Seul le bureau régional du syndicat a affiché au début sa sympathie avec les ouvriers et s’est un peu bougé dans leur sens. Il se peut que cela tienne à ce qu’à Shenzhen, comme à Shanghaï à ce moment-là aussi, des réformes syndicales aient été entreprises et que de nouvelles sections syndicales pour les travailleurs migrants aient été créées, à l’instar de la section syndicale de Shanghaï pour les travailleurs de services de livraison de plats préparés et de colis. Si certes de telles sections s’occupent en premier lieu des offres d’activités sportives et culturelles ou font participer le personnel à des simulacres de négociations, elles expérimentent cependant de nouvelles stratégies de lutte. C’est le directeur local de l’ACFTU qui a ensuite tracé le premier la ligne qu’ils suivraient : contre les ouvriers et pour un syndicat des dirigeants.
Que ce soit la descente du 10 août contre le Centre Dagongzhe, une petite ONG qui depuis début 2000 soutient les ouvriers à Shenzhen par un centre social en leur offrant un accès à la culture et à des conseils juridiques, ou bien l’arrestation de Shen Mengyu, ces actions furent l’œuvre d’organes de sécurité situés à un haut niveau.
De récentes vagues de grèves

Suite à la chute de l’export lors de la crise de 2008-2009, les grèves dans les usines Honda de Foshan ainsi que dans le delta de la rivière des Perles déclenchèrent une vague d’arrêts de travail pour des augmentations, mouvements qui furent offensifs, courts et couronnés de succès. L’augmentation du coût de la main-d’œuvre notamment fit fortement augmenter en 2014 le nombre de délocalisations et de fermetures d’usines dans le delta de la rivière des Perles et fit éclater de nombreuses luttes prolongées et complexes sur des retenues de salaire, des détournements de fonds de la sécurité sociale et d’indemnités de licenciement. En 2016, la vague de délocalisation d’usines perdit de la vitesse et le nombre de conflits dans les usines de confection chuta. La majorité des conflits concernaient des non-paiements de salaires sur les chantiers. Dans les secteurs des prestations de services et du transport, la conflictualité s’accrut sensiblement, ce qui reflète la part grandissante que représentent ces secteurs dans l’économie.
Toute une série de luttes plus connues, comme à Coca-Cola en 2016 ou à Walmart, montre que l’auto-organisation des ouvriers gagne en qualité et en endurance. Dans les nouvelles industries de service par Internet (les services de taxi, de livraison de plats préparés et de colis) surviennent aussi régulièrement des conflits localisés autour de baisses de salaires ou de la révision arbitraire et sans préavis des conditions d’obtention de primes. Début juin, la plupart des 30 millions de participants à la grève nationale des chauffeurs de poids-lourds ont suivi ce mouvement pour protester, entre autres, contre l’augmentation du prix du diesel, contre des contraventions injustifiées et contre le monopole de la plate-forme de fret Manbang.
Des robots à la place des hommes

La délocalisation d’usines a lieu dans de nombreuses villes industrielles du delta de la rivière des Perles grâce à un détournement des programmes de subvention pour l’automatisation. Les villes de Dongguan, Huizhou ou Foshan rivalisent avec des programmes comme « Remplacer les hommes par des robots » et des subventions allant jusqu’à 70 % sont accordées à condition que les ouvriers soient remplacés par des machines.
Mais même si en 2016 à Dongguan seulement quelque 70 000 postes furent victimes de l’automatisation, de larges parties de l’industrie de la confection continuent à être basées sur le bon vieux principe de l’exploitation d’une force de travail peu rémunérée, travaillant dans des conditions aussi bien à risques que dangereuses pour la santé. Un travailleur social qui apporte son aide dans un hôpital de Foshan raconte que l’hôpital traite tous les ans entre 2 000 et 2 500 accidents du travail. La plupart de ceux-ci sont des blessures aux mains, aux bras, des coupures, des ecchymoses, des doigts, des mains ou des bras coupés. Pour les ouvriers, une telle blessure signifie souvent qu’ils ne pourront plus travailler dans une usine parce qu’ils ne peuvent plus aussi bien ou aussi vite se servir de leurs mains. Il ne leur reste alors qu’à retourner dans leur région d’origine et, la perspective devenant toujours plus économiquement précaire, d’y ouvrir un petit magasin.
Des loyers qui grimpent

Ces dernières années, le prix de l’immobilier a augmenté très rapidement en Chine, en particulier dans les grandes villes. L’immobilier n’est pas seulement une source de revenu pour des particuliers ou encore une assurance vieillesse puisque la transformation de friches en terrains constructibles constitue une des principales sources de revenus pour les gouvernements locaux. Quand j’explique à des collègues ce qu’il en est du prix de l’immobilier à Berlin, cela est si peu cher que ça les fait rire (5). A Guangzhou, un appartement coûte, si on le convertit à un niveau de vie comparable à l’Allemagne, environ 8 000 à 9 000 euros le mètre carré. Sans cesse ont lieu des expulsions. Parfois, en l’espace de 24 heures, 50 personnes se retrouvent à la rue. Il ne reste d’autre solution aux ouvriers que de se retrouver confinés toujours plus nombreux dans de petites chambres ou à déménager loin de leur lieu de travail, pour un trajet dépassant parfois une heure.
Des salaires qui diminuent

Le développement économique s’est ralenti, même si tous les détails n’apparaissent pas dans les statistiques biaisées du gouvernement. La bulle immobilière doit être comprimée et le shadow banking [«  finance de l’ombre  », toutes les opérations financières qui se font hors des bilans des banques, NDLR] diminué puisque la guerre commerciale est précédée par son ombre. Nous apprîmes récemment d’un cadre d’une banque à Shenzhen qu’il avait conseillé à ses employés de renoncer à faire des achats immobiliers ainsi qu’aux voyages de luxe et de se préparer à « un hiver long et froid ».
Si on les compare aux cinq années précédentes, les augmentations de salaire ont considérablement ralenti, les revalorisations du salaire minimum se laissent toujours plus attendre, et sont moins élevées qu’attendu. Dans le delta de la rivière des Perles, ils sont situés entre 2 300 (Guangzhou), 1 720 (villes moyennes comme Foshan ou Dongguan) et 1 550 yuans par mois. Il y a trois ans de cela, ils étaient de 1 895 yuans à Guangzhou, et respectivement de 1 510 yuans dans les villes moyennes et 1 350 yuans dans les petites. Le salaire de base des ouvriers est à peine plus élevé, y compris avec les heures supplémentaires et les compléments, il s’élève pour beaucoup à 3 000 ou 4 000 yuans, seulement environ 30 % des ouvriers gagnent plus que cela (les chiffres proviennent du site chinois Workers Empowerment). Les salaires de base à Jasic correspondent à cela, ils se situent cependant dans la tranche inférieure de la moyenne. Un emploi de caissier dans un supermarché est proposé entre 2 800 et 3 200 yuans, un poste de surveillant, pour 3 500 yuans. Les signatures de contrat de travail, elles, stagnent : seuls à peine 60 % des ouvriers dans le delta ont un contrat de travail en bonne et due forme.
En plus des loyers, les produits de première nécessité augmentent aussi, d’environ 10 % par an. A côté de cela, ce sont en particulier la garde des enfants et l’éducation qui sont démesurément chères. Une place dans une crèche dans un village urbain coûte 2 000 yuans par mois. Certes le système du hukou (6) a été assoupli, cependant, de nombreux travailleurs migrants continuent à envoyer leurs enfants chez les grand-parents à la campagne. Seuls les tickets de transports en commun continuent à coûter très peu. Dans de nombreux nouveaux petits boulots du tertiaire, tels que la livraison de plats préparés ou de colis, il est certes possible de gagner jusqu’à 5 000 yuans ou plus par mois… si l’on travaille sans s’arrêter. Mais ces emplois sont très précaires, dangereux dans la circulation chaotique et nombreux sont les cas où le salaire n’est pas payé dans sa totalité. Les conditions de lutte sont d’autant plus difficiles que ce secteur se paupérise, fait face aux délocalisations et que les entreprises de services sont de très petites tailles.

*

 

Le mouvement des travailleurs de Jasic et de leurs soutiens a lieu sur le fond de ces vastes changements que connaît la Chine. Le Parti communiste qui prit le pouvoir il y a soixante-dix ans contre le despotisme des propriétaires terriens est devenu le parti des propriétaires immobiliers. Si d’un côté, l’industrie doit être modernisée pour s’adapter au niveau du marché mondial, d’un autre côté, les nombreux nouveaux riches espèrent toujours de plus grands profits. Pour les ouvriers et les étudiants, cela ne signifie rien de bien réjouissant. Ils ont de bien trop bonnes raisons pour s’indigner face à des conditions de travail exécrables, des revenus faibles, le sexisme et l’arbitraire des chefs d’entreprises : ces dernières semaines ont montré à beaucoup d’entre eux l’audace dont ils pouvaient faire preuve.
Nous continuerons à suivre ces mutations sociétales et ces luttes en Chine !

(Traduit de l’allemand par I. J.)

NOTES

(1) Mi Jiuping est un travailleur très impliqué dans la lutte dans cette usine. Dans un article paru sur le site de la CGT (https://www.cgt.fr/actualites/asie-internatio nal/conditions-de-travail/les-militants-de-shenzhen-determines-se), il est désigné comme étant « le responsable de la lutte ». (Toutes les notes sont du traducteur.)

(2) Altération causée par l’inhalation et la fixation dans le poumon des particules solides en suspension dans l’atmosphère. Parmi les maladies professionnelles dues aux poussières, les lésions pulmonaires ou pneumoconioses tiennent le premier rang (Macaigne, Précis hyg., 1911, p.310).

 

(3) Du nom d’un des huit district de Shenzhen, Pingshan, qui est situé au nord-est de la ville, près de Huizhou, et où l’affrontement a eu lieu.

 

(4) Chaque village, ville, métropole, province possède une assemblée populaire qui élit l’assemblée populaire au-dessus d’elle. Distinct des conseils municipaux nommés, ces assemblées élues n’ont que peu de pouvoirs, mais sont représentatives au sens où elles doivent comporter un certain pourcentage d’hommes, de femmes, de minorités et de chaque classe sociale. Chaque corporation, université vote pour l’Assemblée populaire de la ville. (Source wikipedia.)

 

(5) Alors même que les augmentations de loyer à Berlin grimpent parfois jusqu’à 10  % par an et cristallisent depuis des années la colère de larges franges de la population en résistance à la spéculation immobilière.

 

(6) Système d’enregistrement des ménages, le hukou est  le nom de la carte de résident que reçoivent les personnes qui ne sont pas encore domiciliées dans une ville (souvent des frontaliers, notamment à Shenzhen). Voir « Les travailleurs migrants en Chine », Echanges n° 123 (hiver 2007-2008).

 

A LIRE DANS ECHANGES :

La Question syndicale en Chine (brochure, mai 2010) u La Chine débarque dans l’UE (brochure, août 2013)

– « L’histoire édifiante des élections syndicales dans les usines Foxconn », Echanges n° 143 (2013)

– « Le krach chinois, les balbutiements de l’économie de transition », Echanges n° 153 (2015)

– « De la révolte de Wukan aux conflits internes au Parti communiste », Echanges n° 157 (2016).

 

– « Les travailleurs migrants en Chine », Echanges n° 123 (hiver 2007-2008).

Les ordonnances Macron, une révolution silencieuse dans les entreprises

Ce texte est paru dans Echanges n° 165 (automne 2018).

Depuis le 1er janvier et jus­qu’au 31 dé­cembre 2018, en application des ordonnances Macron de 2017 sur les relations de travail et les représentations syndicales, un bouleversement total de ce qui existait depuis plus de soixante-dix ans s’est mis peu à peu en place (sauf dérogation consensuelle patron-syndicats jusque fin 2019) et a donné au patronat l’opportunité de signer en même temps des accords  d’entreprise spécifiques. Les médias n’abordent guère ce qui est pourtant de première importance pour l’ensemble des travailleurs.
Il est impossible d’analyser ce qui se passe dans la réalité des entreprises quant à l’application des ordonnances de 2017 sans évoquer des mesures antérieures dont ces ordonnances ne sont dans une certaine mesure que le prolongement d’une tendance de longue date à l’individualisation des relations de travail. En particulier, les ordonnances se conjuguent avec la loi du 20 août 2008 qui a profondément modifié les critères de représentativité syndicale (1). La représentativité, c’est-à-dire la capacité de discuter et de conclure des accords sur les relations de travail, a échappé en fait aux bureaucraties centrales des syndicats, est passé d’un quasi-automatisme national hors de tout contrôle de la base, au pouvoir donné à cette base de désigner quel syndicat la représenterait en se servant du processus électoral des élections de délégués du personnel. Schématiquement, pour les unités de plus de dix travailleurs, un syndicat était représentatif sur le plan d’une unité de travail s’il recueillait au moins 10 % des suffrages exprimés au premier tour de ces élections (ce qui a eu aussi pour effet d’éliminer les abstentions, votes blancs et nuls, limitant ainsi toute dissidence). L’addition des résultats d’entreprise d’au moins 8 % donnait la représentativité au niveau de branche et national, ouvrant le droit de participer à l’élaboration d’accords collectifs de branche ou nationaux. D’autres dispositions touchaient cette représentativité dans les « très petites entreprises » (TPE) de moins de dix travailleurs et la désignation par les centrales d’un simple observateur, le représentant de la section syndicale pour les entreprises de plus de cinquante travailleurs, une fiche de consolation pour les syndicats éliminés de la représentativité.
La loi El Khomri du 9 août 2016 a en quelque sorte donné un contenu à ce qui était un peu une coquille vide : au niveau de l’entreprise ou d’une seule unité de travail, le ou les représentants syndicaux qualifiés par la loi sur la représentativité pouvaient seuls, à l’insu des appareils bureaucratiques, débattre et conclure des accords d’entreprise ou d’établissement, accords dont des dispositions pourraient être dérogatoires aux dispositions des conventions collectives de branche et même du code du travail (voir les différents articles d’Echanges 2016-2017 sur cette loi et les luttes qui ont marqué son élaboration). Les ordonnances Macron n’ont fait qu’adapter ces dispositions à la nouvelle forme des organismes de représentation dans les entreprises.
Nous avons déjà souligné, après avoir défini les nouveaux organismes et leur fonction (2), que, lors de leur mise en place, des négociations, au seul niveau de l’entreprise ou de l’unité de travail, pourraient, en application des règles que nous venons d’évoquer, profiter de cette opportunité pour tenter d’adapter au plus près les conditions de travail aux conditions requises dans le procès de production spécifique à cet établissement. Bien que l’application des nouvelles dispositions soit un véritable bouleversement dans tout ce qui concourait aux relations de travail dans le cœur même des entreprises, on ne trouve guère mention de ces accords de mise en place des institutions nouvelles. Seul ce qui a été conclu dans les plus importantes firmes perce ce silence médiatique. On en trouverait plus dans les publications professionnelles, mais là aussi bien peu pour les PME et encore moins pour les TPE. Ce qui fait que les accords connus non seulement permettent de dégager des tendances mais constituent aussi une sorte de modèle pour les entreprises plus petites. Dans les lignes qui suivent nous allons tenter d’examiner le contenu de quelques-uns de ces accords.
Faire des économies
Avant d’examiner où en est la mise en œuvre des ordonnances Macron, il nous semble important de rappeler ce qu’elles modifient réellement dans l’exploitation du travail salarié. Pour l’essentiel, elles visent l’organisation des instances représentatives du personnel (IRP) et leur procédure de fonctionnement, mais en aucune façon le contenu des relations de travail c’est-à-dire les conditions d’exploitation du travail. Celles-ci restent, pour l’essentiel, fixées par toute la hiérarchie des réglementations : code du travail, accords collectifs de branche, d’entreprise, de site, et contrats individuels.
Derrière le jargon technocratique de présentation des ordonnances du genre « Libérer les énergies », « Changer l’esprit du droit du travail » (3), se dissimule une réforme qui ne vise qu’à faire faire des économies aux entreprises en rationalisant les IRP. Et, dans la foulée, « permettre une plus grande latitude de décision dans l’entreprise », ce que notait une autre commentatrice : « parvenir à dessiner un découpage électoral des IRP qui corresponde à leur fonctionnement opérationnel sur les sites » (4). En fait, si la réforme vise effectivement à une plus grande efficacité (essentiellement dans l’intérêt de l’entreprise, car une plus grande efficacité signifie une intensification dans l’exploitation de la force de travail), elles ne remettent pas en cause les pratiques antérieures concernant l’exclusivisme unilatéral des décisions dans le secret patronal concernant les informations économiques, financières et la politique sociale, domaines réservés aux agents du capital.
Lorsque l’on entre dans ce domaine des relations autour de l’exploitation de la force de travail – la base même du capitalisme dans la formation et le renouvellement du capital – on ne doit jamais perdre de vue ce qui se dissimule derrière ce qu’on essaie constamment, dans les faits et dans l’idéologie dominante, de présenter comme un consensus librement accepté :
– la violence latente de tout un système dans la prime obligation de « trouver un travail » tout simplement pour vivre ;
– les nombreuses formes de résistances individuelles et collectives pour limiter l’exercice de cette violence sinon pour y échapper ;
– les nombreuses formes d’encadrement de ces résistances, à la fois dans l’ensemble des réglementations et dans le conditionnement idéologique, tout ce qui tourne autour de la productivité du travail dans une maximalisation de la portion de valeur accaparée par le capital ;
– l’interdépendance de toutes les formes mondiales distinctes de cet encadrement qui contraint toute production spécifique à s’adapter constamment pour ne pas disparaître.

 

Cet affrontement constant entre le travail et le capital sous la forme de ses diversifications mondiales, avec la mise en œuvre de nouvelles techniques, dans des réactions de défense d’une activité capitaliste ou des conquêtes d’un secteur productif défini, contraint tout capitaliste à un remodelage permanent des structures de l’exploitation du travail et, partant, des résistances à ce remodelage et au remodelage des IRP devenues obsolètes. Comme toujours, ce remodelage n’est pas purement formel car il s’accompagne souvent d’une tentative de rendre le système plus efficace en termes de productivité. Il s’agit de serrer au plus près l’adaptation de l’activité individuelle et collective aux nécessités présentes d’une production définie dans une technique précise, tout en préservant le principe immanent de l’autorité décisionnelle des tenants du capital engagé dans cette production définie. C’est ce qui explique pourquoi, dans les réformes Macron, la transformation formelle des IRP contient à la fois l’affirmation d’une centralisation et – ce qui peut paraître contradictoire – le développement du rôle et du contrôle de la base, voire du travailleur individuel.
Centraliser
La centralisation opérée par les réformes Macron est évidente dans le fait que le comité social économique (CSE) concentre en un seul organisme ce qui était du ressort de trois organismes distincts : délégués du personnel (DP), comités d’entreprise (CE) et comités d’hygiène et de sécurité CHSCT) – n’ayant pas de relations entre eux. Ce n’est pas seulement une question de rationalisation entraînant d’importantes économies pour les entreprises et des bouleversements à l’intérieur même des syndicats, mais cela conduit à établir à l’intérieur des grandes entreprises une hiérarchie entre un CSE central et des CSE d’unités de travail, émanations du CSE central et soumis à son autorité. Le fait que les syndicats prétendent perdre près de 50 % de leurs représentants est un autre aspect de cette centralisation (5). Cette importante diminution des heures des différents représentants syndicaux, qui représente pour les grandes entreprises un profit non négligeable, permet d’ailleurs à celles-ci, dans nombre d’accords locaux, d’élargir le nombre d’heures de représentation au-delà des impératifs légaux, une monnaie d’échange pour obtenir des syndicats des concessions dans d’autres secteurs.
Parallèlement, et semble-t-il en contradiction avec cette centralisation, la réforme des IRP s’accompagne d’une place grandissante accordée aux cellules de base, non seulement dans les unités de travail distinctes (sous la forme de CSE de site et de commissions ad hoc sur ces sites) mais aussi des représentants de proximité (RP) qui sont autre chose que les simples délégués du personnel de l’ancien système dont les fonctions sont d’ailleurs dévolues dorénavant aux CSE général et de sites. A la fin de ce texte, nous examinerons plus en détail l’importance dans la réforme du référendum et du représentant de proximité qui sont les deux points principaux de cette importance donnée à la base et quel intérêt espère en tirer le capital eu égard à la productivité du travail.
Fin septembre 2018, le ministère du travail a établi une statistique sur ce qui avait été accompli à ce sujet dans le premier semestre 2018. C’est ainsi qu’il a été décompté :
– 8 814 créations de CSE accompagnées pour la plupart d’accords d’entreprise dont 4 848 dans des entreprises de moins de 50 salariés ;
– 213 dans les très grandes entreprises ;
– 582 dans les entreprises entre 20 et 50 salariés, accords conclus le plus souvent par des salariés non mandatés par des syndicats ;
– 364 référendums dans des entreprises de moins de 20 salariés.
Si l’on met ces chiffres en regard du nombre des entreprises petites ou grandes exploitant des salariés – plusieurs millions – on ne peut que conclure que, dans son ensemble, le patronat ne met aucune ardeur à se mettre en conformité avec la loi, ou tout au moins qu’il pratique un attentisme pour voir comment cela tourne chez ceux qui auront essuyé les plâtres.
Premiers accords
Vu le peu d’accords déjà conclus, il serait prématuré de tirer des conclusions sur l’impact réel des ordonnances Macron sur l’ensemble des conditions de travail et sur les représentations syndicales. Tout au plus peut-on souligner des tendances notamment des différenciations concernant l’intérêt des entreprises selon leur taille pour tel ou tel aspect de la réforme.
A y regarder de plus près, on s’aperçoit que ce sont les plus grosses entreprises dans tous les secteurs d’activité économique qui ont rapidement engagé des discussions avec les syndicats représentatifs et conclu des accords tant sur la création de CSE, souvent par établissement, et modifié dans la foulée sur les conditions de travail. C’est ainsi que l’on trouve, entre autres, sur la liste des 213 accords conclus : Renault, PSA, Thalès, Shell, Arcelor, Poclain, Axa, la SNCF.
Une première observation s’impose pourtant : pratiquement ces accords n’ont pas entraîné la création de conseils d’entreprise (seulement 2 sur les 8 000 et quelques accords) prévus pour discuter directement des salaires et conditions de travail.
Sur cette question des salaires et conditions de travail, ces premiers accords, pour l’ensemble des accords conclus, permettent de dire que plus on descend dans l’échelle des entreprises quant aux effectifs, plus le contenu des accords hors les IRP concerne uniquement les salaires et les conditions de travail. A ce sujet, on ne peut que souligner que, séparément et à la même époque, des accords de branche dans la métallurgie ont été conclus l’un pour l’extension des contrats de chantiers à toute entreprise métallurgique, l’autre pour un assouplissement de contraintes concernant les CDD et l’intérim. Tous les syndicats représentatifs, sauf la CGT, ont signé ces accords de branche, une concession syndicale présentée comme la contrepartie de concessions patronales dans les accords spécifiques concernant les CSE. Outre que des entreprises métallurgiques peuvent être engagées sur des chantiers divers, ces dispositions peuvent aussi profiter à l’ensemble des sous-traitants pour l’exécution de commandes limitées. Quant à l’assouplissement dans l’usage des CDD et de l’intérim (réduction du délai de carence interdisant l’emploi d’un précaire pour un même poste), il est bien évident que cela profite à l’ensemble de la métallurgie, sous-traitants compris, qui recoure massivement à ces contrats précaires permettant l’adaptation des coûts de main-d’œuvre aux fluctuations de la production. La signature de tels accords de branche confirme, si cela était nécessaire, que le capital a toujours prévu la possibilité d’utiliser tel ou tel moyen pour imposer des mesures favorables à l’ensemble des entreprises, évitant comme dans ces deux cas particuliers des discussions à la base et surtout des différenciations, sources de ­compétition.
En regard de ces accords globaux, l’engouement des grandes entreprises pour le représentant de proximité procède du même souci d’atteindre une productivité maximum dans le cadre ainsi fixé per la connaissance directe et l’intervention éventuelle au niveau de chaque travailleur. C’est ainsi que les accords conçus par les grandes entreprises révèlent leur intérêt pour le représentant de proximité (RP) dont nous donnerons une présentation ci-après. C’est ainsi entre autres que PSA opte pour 50 RP, que Renault va même plus loin avec des commissions de proximité sur l’ensemble de ses établissements (6), qu’Axa se dote de 120 RP, la Macif de 120 représentants de région, Air France de 120 RP. A la SNCF, des élections devront se dérouler en novembre dans le cadre d’un premier accord qui découpait l’entreprise en 33 CSE, accord signé par l’UNSA et la CFDT et contesté par la CGT et Sud (7). A l’inverse de ce que nous avons évoqué sur les salaires et conditions de travail, plus on descend dans l’échelle des entreprises, moins on trouve un intérêt quelconque pour le RP : c’est parfaitement compréhensible car plus l’entreprise est petite, plus les dirigeants connaissent directement le salarié, y compris même sa vie privée. Et alors nul besoin de RP.
L’illusion du référendum
Un autre aspect commun à tous ces accords est dans ce qu’avoue un peu cyniquement la DRH de la Maif : « Nous avons su saisir l’opportunité de ce nouvel accord pour rénover notre mode de représentation du personnel qui doit permettre au mieux d’accompagner la stratégie de la Maif. Nous avons également à cœur que ce schéma permette à l’ensemble de nos partenaires sociaux de se projeter dans un fonctionnement efficace et durable » (8). Ce que confirme une autre déclaration d’un responsable à propos de la mise en place des CSE d’Axa France : « Cet accord définit notre nouvelle architecture sociale suite à la mise en place des ordonnances Macron » (9).
Un autre point lui aussi provisoire, est dans les accords déjà conclus l’usage du référendum pour la mise en place des CSE dans les entreprises de moins de 20 salariés qui représentent à ce stade près de 5 % des accords CSE déjà conclus. La question que l’on peut se poser est pourquoi les moyennes et grandes entreprises n’ont pas utilisé cette possibilité, bien utile en cas de blocage des discussions, car le champ des ordonnances Macron a étendu à l’ensemble des relations sociales l’usage du référendum.
Cette possibilité d’un recours extensif du référendum peut passer pour une avancée démocratique, d’autant plus que non seulement l’employeur mais les syndicats à 30 % représentatifs et même une majorité de travailleurs peuvent en être les initiateurs, mais c’est une pure illusion. Car c’est uniquement l’employeur qui pose les termes du référendum et qui intervient, soit après épuisement des discussions autour d’un accord contractuel impossible, soit parce que les partenaires jugent que ces discussions sont inutiles. De toute façon, il constitue une sorte de diktat patronal car c’est l’employeur seul qui en fixe les termes. Et c’est une sorte de régression eu égard à ce que l’on nous présente comme une avancée démocratique dans le dialogue social. Les grandes entreprises, peuvent utiliser le référendum comme un moyen dilatoire de sortir d’une impasse et de court-circuiter un conflit ouvert (10). De toutes façons, plus l’entreprise est grande plus elle dispose de moyens, légaux ou pas, relationnels, structurels et financiers, pour résoudre les conflits sociaux, et le référendum n’est alors pour elles qu’une des cordes à leur arc dans les affrontements ­sociaux.
Place aux RP
Le dernier point qui semble avoir séduit les employeurs dans les accords déjà conclus concerne les « représentants de proximité » ; dans la grandes entreprises ayant mis en place les CSE, une place importante a été réservée à ces RP. C’est peut-être la seule véritable innovation dans les relations sociales telles qu’elles sont conçues par les ordonnances. Mais, dans la mesure où il s’agit d’une innovation, personne ne peut dire quel sera leur place réelle dans le processus de production et quel pouvoir ils détiendront dans les relations sociales dans un établissement défini.
« Les représentants de proximité, un véritable moyen de renforcer le dialogue social au quotidien », affirme un « cabinet de conseil et de formation en “performance sociale” » (11). Qu’est-ce que cela signifie en fait ? Pour le moment, seuls quelques commentaires peuvent le dire car aucune expérience directe ne vient donner un contenu concret à une réponse.
On peut s’interroger de prime abord sur le besoin réel de création d’une nouvelle catégorie de représentants du personnel dans un mouvement de fusion des instances, ce qui ne peut que laisser songeur, surtout que ladite ordonnance pose beaucoup de questions sur leurs missions réelles.
Le RP est obligatoire pour toute entreprise comportant au moins deux établissements. Leur mise en place se fait par accord dans les entreprises, accord qui doit en fixer le nombre, les attributions notamment en matière de santé, sécurité et de conditions de travail. Ces RP ne sont pas forcément des élus du comité social et économique. Ils peuvent êtres membres du CSE ou désignés par lui pour une durée qui prend fin avec celle du mandat des membres élus en cours.
D’après le ministère du travail les RP peuvent « jouer un rôle en matière de présentation des réclamations (individuelles ou collectives) dans les différents sites géographiques de l’entreprise ».
Le but de la réforme est justement de faire en sorte que la représentation du personnel soit « en même temps » capable d’absorber les enjeux économiques et stratégiques de l’entreprise et de représenter les revendications collectives ou individuelles quotidiennes… La mise en place des RP permet « de constituer pour les salariés des interlocuteurs alternatifs aux managers, pour relayer leurs questions, difficultés ou attentes, de participer au soutien des salariés par l’écoute » (12).
Les représentants de proximité auraient ainsi des missions qui peuvent osciller entre celles des anciens délégués du personnel (DP) (réunions avec certaines questions, recevoir les salariés) ; les critères pour être un bon « RP » sont déterminés par « les organisations syndicales représentatives [qui] prennent en compte pour la proposition de leurs représentants de proximité leurs aptitudes en matière de rigueur et fiabilité, polyvalence, écoute, diplomatie et sens du contact , capacité d’analyse et de synthèse , efficacité et légitimité professionnelles (13).
Des « missions plus ou moins engageantes peuvent être confiées à ces nouveaux acteurs. Être à l’écoute du terrain afin de transmettre au CSE ou à la commission santé-sécurité, les suggestions des salariés en matière de prévention des risques professionnels et de conditions de travail. Les représentants de proximité pourraient aussi s’occuper par exemple de prévenir les situations de harcèlement, d’identifier les charges de travail excessives, de préconiser des améliorations dans l’organisation du travail du site, de recommander des actions de nature à améliorer la qualité de vie au travail du personnel, d’améliorer la communication interne ou encore de promouvoir la reconnaissance au travail (14) ».Derrière cette énumération se cache la lutte constante contre les facteurs individuels qui ont toujours été l’épine de base dans le pied de la productivité, l’élément essentiel dans la production de la plus-value et de la compétitivité, à savoir le jeu avec les normes, le sabotage, l’absentéisme, le turnover, etc. A la limite, on peut voir dans ces RP les mouchards de la direction.
La fin des revendications
Cette injonction d’être « à l’écoute du terrain » fait que « en pratique, le représentant de proximité peut être un salarié qui transmet au CSE les “suggestions” des salariés (et donc plus les “revendications”, mot banni du langage managérial) , non seulement en matière de prévention des risques, mais aussi d’amélioration des conditions de travail et de la qualité de vie au travail. Pour ce faire, il faut être innovant et prévoir une communication rapide (15) ».
La notion de RP est donc lourde d’enjeux politiques et sociaux par-delà un cadre juridique élastique qui montre bien que « c’est en impulsant un dialogue social de proximité que les entreprises contribueront à “relativiser” le poids des changements politiques en montrant qu’ils ne sont pas seuls porteurs de transformations » (16).
Finalement, les seules conclusions que l’on puisse tirer dans la mise en œuvre des ordonnances Macron (il faudra attendre fin 2019 pour des affirmations viables) tiennent à la fois des tendances de la réforme elle-même et des premiers accords conclus :
– la rationalisation autour d’une centralisation des décisions
– une confirmation de la tendance historique à faire descendre évaluation et contrôle du travailleur au niveau individuel autour de la notion de participation.
– une dispersion des accords et contrôles dans des unités de travail distinctes au sein d’un même groupe de production permettant d’éviter des confits importants en limitant les conflits à un établissement voire à un simple atelier ou unité de travail dont les conditions ne seront pas similaires à celles d’une unité identique. Il est fort possible que des accords d’entreprise autour du CSE interdisent pratiquement les grèves de solidarité
Il n’en reste pas moins que, même enserrée dans un cadre de plus en plus strict et individualisé, la lutte de classe peut toujours surgir inopinément dans un conflit ouvert qui sera d’autant plus violent que les forces d’encadrement traditionnelles auront été, en vertu de cette réforme Macron, engagées plus avant, sous une forme ou sous une autre, dans la participation à la « gestion » des conditions d’exploitation. L’exemple actuel de l’aciérie Ascoval dans les Hauts-de-France est là pour le démontrer.
H. S.

 

NOTES

 

(1) Voir «  La loi sur la représentativité syndicale et l’indépendance des syndicats », Echanges n° 129 (été 2009), p. 6.

(2) « Réforme des lois du travail. Que contiennent les ordonnances Macron ? – 1 : Les organismes de représentation au sein de l’entreprise », Echanges n° 161 (automne 2017). Voir aussi : « Que contiennent les ordonnances Macron ?– 2 : Les accords collectifs »; Echanges n°  162 (hiver 2017-2018).

(3) Muriel Pénicaud, ministre du travail, La Tribune (31 août 2017).
(4) « Organisez votre comité économique et social », Marie-Madeleine Sève, L’Usine Nouvelle (3 mai 2018).

(5) « Nous avons réussi à sauver les meubles…le résultat est donc plus conforme à nos attentes, même si au final avec cette nouvelle organisation nous perdons environ 50 % de nos moyens » (un syndicaliste  d’Air France). Ce chiffre confirme indirectement, ce que tout salarié sait, que le manque de militants syndicaux faisait que les mêmes cumulaient des postes dans les trois IRP alors existantes, car leur suppression en un seul organisme aurait dû entraîner une chute de 66 %.

(6) Entretien avec Maximilien Fleury, responsable des relations sociales et de la réglementation chez Renault, Liaisons sociales (21 juillet 2018).

(7) « Syndicats SNCF : après l’unité dans la grève, l’affrontement dans les urnes », AFP/La Voix du Nord (29 septembre 2018).
(8) Evelyne Llauro-Barrès, DRH de la Maif, dans « Ordonnances Macron : la Maif regroupe ses instances représentatives du personnel », https://www.argusdelassurance.com (18 mai 2018).

(9) Sybille Quéré-Becker, directrice du développement social d’Axa France, dans « Ordonnances Macron : Axa France revoit l’organisation de ses instances représentatives du personnel », https://www.argusdelassurance.com (18 juin 2018).
(10) Exemple du référendum à Air France du 4 mai 2018, et d’autres auparavant.

(11) Social Solutions & Partenaires http://www.socialsolu.com/

(12) Accord relatif à la transformation des instances représentatives du personnel et à l’exercice du droit syndical du 30 avril 2018 – groupe MAIF, http://www.miroirsocial.com/ (7 mai 2018).
(13) Ibidem, § 7.2.2.

(14) https://okness.fr/le-delegue-de-proximite-nouveau-levier-de-performance/
(15) Sylvain Niel, Liaisons Sociales Quotidien n° 17444 (10 novembre 2017), cité par Pascal Delmas in « Les représentants de proximité : derrière les mots, quelle réalité ? », note 14, http://www.miroirsocial.com/ (15 mai 2018).

(16) « De nouvelles pratiques pour relancer le dialogue
social », entretien de Sibel Demircan, chargée de recherche à la Fondation pour l’innovation politique, avec Jean Kaspar, ancien secrétaire général de la CFDT, http://www.fondapol.org/category/debats/page/186/ (25 avril 2008).

 

Gilets jaunes ? et après ?

Texte paru dans Echanges n° 165 (automne 2018).

Le propre d’un mouvement qui s’affirme dans ses revendications et dans le temps est d’être en mouvement. Il naît dans un milieu défini comme consé­quence d’un ensemble de circonstances et il évolue inexorablement comme tout organisme social vivant : s’il se développe ou seulement prend de l’ampleur par sa seule durée, ses objectifs se modifient, passant du particulier au général ; d’autres participants viennent s’y agglutiner, contribuant à la modification des stratégies et des objectifs. Cependant, s’il stagne ou s’il rétrécit, des divergences masquées dans la dynamique du mouvement apparaissent au grand jour, accélérant sa dislocation. De toutes façons, sauf à s’étendre à une dimension telle qu’il mette en cause dans un territoire de plus en plus étendu les fondements mêmes du système capitaliste, il doit affronter nationalement ce système qui, à un degré ou un autre, va chercher à le contrôler et à y mettre un terme par un mélange de répression, de concessions partielles, d’intégration ou tout simplement atermoyer pour le laisser mourir de sa belle mort.
Le mouvement des « gilets jaunes » n’échappe pas à cette logique de l’évolution de tout mouvement social et n’y échappera pas s’il reste dans l’état actuel. Ceci quels que soient les soubresauts qui peuvent matraquer les désespérances devant un échec programmé.
Les « gilets jaunes » sont nés d’une révolte qui unifie dans une protestation multiforme certaines catégories sociales (non définissables globalement en termes de classe) à la fois contre un système (forcément individualisé) qui rend difficile leur vie et vains leurs espoirs d’une situation meilleure. Si « une goutte de diesel a fait déborder, comme on l’a entendu partout, le vase » déjà plein de frustrations quotidiennes diverses et donné voix à leur détresse auparavant inaudible pour les dirigeants de toutes sortes, il est évident que cette situation s’est construite peu à peu au fil des décennies précédentes et qu’aucune réponse n’y a été apportée par les gouvernements successifs. Cela a entraîné une désaffection et une distanciation avec la politique en général, les partis traditionnels et les syndicats : finalement le mouvement des « gilets jaunes » n’est que l’aboutissement actif de ce qui était intériorisé auparavant. Cette situation fait boule de neige : la surdité des « corps constitués » et des « médiations habituelles » entraîne cette désaffection, et celle-ci entraîne une impuissance encore plus grande à tempérer ces problèmes croissants du quotidien. Peut-être le fait que Macron avait quelque peu bousculé toutes ces médiations traditionnelles abandonnées (la cause de son succès) l’a-t-il rendu porteur, à son insu, d’espoirs « d’être entendus », espoirs qu’il ne pouvait que décevoir, emprisonné dans sa volonté de réformes radicales – qui de plus ont créé des mécontentements divers des évincés des structures réformées (des reportages ont signalé que nombre de ceux qui avaient voté Front national espéraient en secret voir Macron accomplir une partie de ce qu’ils souhaitaient).

UN ASSEMBLAGE DE RÉVOLTES

Cette défiance généralisée de la politique et des politiciens, ce refus de la représentativité, maillon essentiel du système parlementaire, peuvent-ils déboucher sur une contestation globale du système capitaliste lui-même ? De même, ces propositions d’une « démocratie de base » peuvent-elles conduire à une telle orientation ? Au stade actuel, et malgré quelques déclarations isolées, nul ne peut le prévoir.
Comme le mécontentement et la méfiance de toute représentation touchent toutes les classes sociales, sauf bien sûr les capitalistes et les hauts revenus, on retrouve dans ce mouvement un assemblage hétéroclite de participants actifs unis seulement par cette « révolte » (pas une insurrection, encore moins une révolution, tout au moins pour le moment, y compris dans les perspectives générales) avançant un ensemble de revendications que devrait satisfaire un système politique qu’il conteste par ailleurs (un évident paradoxe) ; qu’il s’agisse de revendications matérielles immédiates mais aussi d’une réforme politique vers des structures nouvelles dans lesquelles ils « seraient entendus » c’est-à-dire où ils pourraient s’exprimer et émettre plus que des vœux. Mais sur ce point de se voir dévolu un certain pouvoir, sauf la question d’un référendum, tout reste flou et très imprécis.
Cette seule unité d’une révolte sur des situations matérielles et une nouvelle organisation politique dans laquelle ils puissent donner de la voix (et peut-être décider) fait que l’on trouve dans ces « gilets jaunes » aussi bien des artisans, commerçants et patrons de PME que des précaires de toutes sortes : salariés aux faibles revenus (vu leurs conditions de travail, intérim, CDD, temps partiel, etc.), chômeurs ou bénéficiaires du RSA, retraités aux faibles pensions.
Si le mouvement touche plus particulièrement la France profonde, la campagne plus que les grandes villes, il s’articule pourtant à la fois sur des blocages (pas vraiment bloquants d’ailleurs, mais présents à un grand nombre de carrefours routiers, les fameux ronds-points dont le nombre a été multiplié providentiellement dans les années écoulées) et sur des manifestations du samedi qui se répètent depuis plusieurs semaines dans les villes proches. Ces manifestations prendront un tout autre caractère que les blocages routiers en polarisant d’autres oppositions politiques.
Le fait que l’on trouve ce localisme partiel du mouvement des « gilets jaunes » et qu’il regroupe ainsi, pourrait-on dire, l’ensemble de la population locale toutes classes confondues, tient à une désertification des campagnes ­remontant aux années 1950 qui virent des mouvements de défense des classes moyennes laminées prendre un caractère politique (mouvement Poujade en 1956, CID-Unati de Gérard Nicoud en 1969-1980). La mécanisation de l’agriculture liée au remembrement avait entraîné un exode important des ouvriers agricoles vers l’industrie des villes : l’extinction du petit commerce et de l’artisanat est venu directement du tarissement de la clientèle du petit commerce rural. L’implantation des super et hypermarchés a réduit le peu qui subsistait de cette classe, et plus récemment le commerce en ligne a accentué encore cette réduction de la place du petit commerce, y compris la supérette du coin.
Avec cette mutation, la voiture a pris bien plus d’importance vitale que dans les villes : les survivants du petit commerce et de l’artisanat ont dû par des tournées élargir leur champ d’action. Les sédentaires survivants, retraités, salariés des nombreuses usines moyennes subsistant dans les campagnes ou des hypermarchés, doivent obligatoirement utiliser la voiture devant la ­carence des transports publics (d’autant plus que pour des raisons d’économie de nombreuses lignes de chemin de fer secondaires ou des gares non rentables ont été supprimées). On ne peut négliger cette composante des survivants de ceux qui étaient les classes moyennes traditionnelles, mais leur participation aux « gilets jaunes » ne donne pas à ce mouvement le caractère unifié et cohérent de défense d’une classe qu’avaient ces « petits artisans et commerçants » dans les années 1950 et 1960. Contrairement aux populations des villes grandes ou moyennes bénéficiant d’un réseau de transports publics local, les habitants des villages, bourgs et petites villes doivent, quels qu’ils soient, pour leur approvisionnement et pour leur activité professionnelle, avoir recours à la voiture qui est devenue un des postes importants de la dépense quotidienne, d’où la sensibilité au prix du litre de carburant. Pour le diesel, la frustration devant une hausse qui touche toute la population des campagnes, à des degrés divers, se double du fait que dans les années écoulées, l’achat d’une voiture diesel a été largement encouragée et subventionnée et qu’un retournement politique en fait, outre le prix du carburant, un des responsables des pollutions qu’il faut à tout prix éradiquer.
D’une certaine façon, on pourrait dire que dans les villes ayant un réseau de transport public, le problème pour ces couches populaires impliquées dans le mouvement des « gilets jaunes » n’est pas dans la voiture mais dans d’autres préoccupations : le logement par exemple. Un « bénéficiaire » du RSA peut s’en tirer à la campagne avec un jardin et les solidarités locales, malgré les dépenses de la voiture, alors qu’à la ville, le même se trouvera dans une galère totalement différente.

HÉTÉROGÉNÉITÉ DE SITUATIONS ET DE REVENDICATIONS

A cette hétérogénéité de situations correspond une hétérogénéité de revendications et l’apparition de références du vocabulaire avec des mots particulièrement vagues en termes de classe : peuple, citoyens, etc. Un tel vocabulaire masque mal les différenciations existantes. Le « peuple » et les « citoyens » s’adressent, pour résoudre tous leurs problèmes indifférenciés, au pouvoir politique, en l’occurrence personnalisé par le seul président Macron. Pourtant, pour une bonne partie de ces revendications, Macron, en tant que président, n’a guère de pouvoir. En matière de salaires, ce sont les entreprises qui fixent les conditions de travail et les salaires, éventuellement dans des accords contractuels. Le pouvoir politique, dans la situation présente, fixe le cadre de discussion sur l’ensemble des conditions de travail, le salaire dépendant d’un minimum, le SMIC horaire et mensuel sur la base des 35 heures hebdomadaires. Ce salaire n’est qu’un plancher et le salaire réel qui dépend essentiellement de la durée du travail et de la place dans la hiérarchie des salaires dépend entièrement du rapport de forces dans l’entreprise et finalement de l’accord des dirigeants de l’entreprise. Ce qui fait qu’avec des modalités (CDD, temps partiel, intérim, etc.) qui dépendent aussi de la direction de l’entreprise le salaire réel peut varier considérablement. Et sur tout ceci, le pouvoir politique n’a dans ce domaine aucun pouvoir de décision – il ne peut, comme cela se produit dans les présumées « concessions » récentes, que formuler des demandes exprès aux décideurs patronaux, rien de plus.
Il est bien évident que du fait que les actes de résistance se déroulent hors du champ des relations de classe capital-travail et le rapport de forces dans l’entreprise (aucun débrayage notable n’est venu appuyer l’action des « gilets jaunes »), il fallait trouver un autre champ d’intervention que la grève (bien que certains salariés qualifient de « grève » leur présence sur les barrages) pour que le mouvement « existe ». D’où le recours à des moyens extérieurs au monde des entreprises : le blocage des outils de la logistique et la manifestation dont le but deviendra l’assaut contre les bâtiments du pouvoir de l’Etat et contre les commerces.
Les travailleurs qui s’associent au mouvement « gilet jaune » le font à titre individuel, sauf cas exceptionnel de sections syndicales locales ou régionales, comme à un moment les routiers bretons. Même le blocage des entrées d’hypermarchés, de dépôts pétroliers ou de raffineries voire d’entreprises locales participent à ce mouvement général de blocage des moyens de la logistique.

QUELQUES DIZAINES DE MILLIERS

Force est de constater que l’ensemble du mouvement – blocages et manifestations hebdomadaires – ne rassemblent pas des foules. On pourrait même en conclure que le blocage routier (curieusement pas ferroviaire du tout) et les tentatives d’assauts contre les sièges du pouvoir à Paris et dans certaines villes de province, sont une des marques de la faiblesse d’un mouvement qui reste très minoritaire, ne tirant sa force que dans sa détermination et l’écho sympathique qu’il trouve parmi une grosse majorité de la population. Si, comme en Corée du Sud ou ailleurs, des centaines de milliers de personnes d’un même mélange mal défini en termes de classe manifestaient quotidiennement ou même en fin de semaine pendant des semaines voire des mois pour un objectif précis, nul besoin de violence. Le 20 octobre, au moment où quelques dizaines de milliers de « gilets jaunes » tentent de marcher sur l’Elysée en partant des Champs-Elysées, 700 000 Britanniques manifestent à Londres contre le Brexit. On est bien loin des quelque 300 000 alors recensés pour toute la France.
Même si l’on peut avoir quelques doutes sur ces évaluations, il est manifeste que l’on ne se trouve pas devant un mouvement de masse : en regard de ces 200 000 ou 300 000 ma­nifestants on doit dire que les catégories sociales hétérogènes que l’on retrouve sur les barrages et/ou dans les défilés se comptent en plusieurs dizaines de millions dans toute la France. On parle alors de lutte de catégorie par procuration, ce qui explique le soutien populaire purement verbal ou écrit – mais pas du tout actif. Ce qui explique aussi les méthodes de lutte, tant dans les barrages que dans les manifs, mais surtout la détermination de cette sorte d’avant-garde combattante. Mais tout cela ne peut masquer la faiblesse de fait des « gilets jaunes » et finalement l’incidence réduite sur le fonctionnement présent du système productif français.
Si on laisse de côté ce soutien « moral » qui est à la fois une force du mouvement en même temps qu’il montre sa faiblesse, le mouvement a suscité d’autres interventions, les unes sur le plan du verbe et des médiatisations, de l’autre par des participations plus ou moins prononcées aux activités des « gilets jaunes ».

SOUTIENS ET SOLIDARITÉS

Il est bien difficile de déterminer l’influence que peut avoir, en termes de soutien (ou de méfiance) et d’encouragement (ou de dénigrement) la logorrhée de textes de toutes sortes qui a déferlé sur tous les médias imaginables. Chacun des penseurs patentés de toutes sortes (dont nous-mêmes, il faut bien le dire) dont certains étaient devenus silencieux quant aux luttes sociales de classe ou pas, se croit devoir approuver ou condamner ou conseiller. Il est difficile de dire quel rôle tout cela joue quant au mouvement lui-même, mais il est certain que par-delà les mots, la diffusion sur l’ensemble des médias sociaux – les officiels et les individuels – pas tant des discours mais des simples images joue un rôle dans le soutien populaire du mouvement et dans les solidarités qui peuvent s’esquisser ici ou là venant d’horizons très divers, y compris dans des événements qui se déroulent en ce moment.
Cette propagande par les réseaux sociaux joue également un rôle impossible à contenir pour les pouvoirs, rôle à la fois de rétablissement de la vérité des faits contre la propagande officielle et d’élaboration d’une réflexion indépendante. Bien sûr ce flot de commentaires et d’informations laisse la place à ce qui devenu les « Fake News », mais si ces dernières peuvent influencer des opinions individuelles, les caractères et orientations du mouvement n’en sont guère affectés.
Au stade actuel du mouvement, s’il est évident qu’il trouve des élans importants de solidarité, il est impossible d’en mesurer l’importance et l’impact sur sa durée, son extension, ses revendications et son niveau de violence. Mais le fait est que cette solidarité est multiforme et n’implique pas pour une bonne part une participation directe aux diverses actions. Nous reviendrons sur la solidarité qui s’exprime dans le mouvement lui-même entre participants actifs et les formes qu’elle peut prendre. Par-delà les déclarations verbales qui s’expriment dans les médias, depuis le discours jusqu’au simple message y compris les gestes et les coups de klaxon en passant les barrages, un premier soutien matériel celui-là se concrétise partout dans l’apport de victuailles et autres sur les barrages routiers : s’il exprime une sympathie « active » pour le mouvement il ne va quand même pas certainement pour un tas de raisons personnelles au-delà et on pourrait les appeler « intéressés désintéressés », car il n’est nullement évident qu’ils retirent quoi que ce soit des avantages gagnés par le mouvement ou de toute autre réforme structurelle.
Toute une autre partie des soutiens de solidarité vient de ceux que j’appellerais les « intéressés intéressés ». Qui ne viennent pas comme les prédents seulement pour aider mais pour tenter d’influer sur les perspectives et les orientations du mouvement. C’est inévitable. Dans toute lutte de quelque dimension, quelle qu’elle soit on voit se greffer toutes les « marginalités » possibles pouvant s’illustrer dans la mouvance sociale de cette lutte. Etant donné le caractère hétéroclite interclassiste de participants « gilets jaunes », des soutiens de marginalités locales très diverses peuvent penser y trouver à la fois une possibilité d’action les sortant de leur isolement et inaction relative et éventuellement des possibilités de recrutement. C’est ainsi que l’on peut y voir des soutiens de ce genre, venant tant de groupe politiques nationaux opposés comme la France insoumise de Mélenchon ou le Rassemblement national de Le Pen que des groupes activistes locaux, tant de droite ou d’extrême droite que de l’ultra-gauche. Cette infiltration n’est pas forcément évidente car les membres de ces « marginalités » peuvent participer en tant qu’individus « citoyens » dissimulant ainsi leurs véritables positions et intentions (ils ne sont pas forcément connus dans les piquets proches des villes d’une certaine importance, et encore moins dans les manifestations). Certains groupes locaux peuvent participer d’une manière ouverte et peuvent, une fois admis influer par leur expérience militante lors des débats sur les stratégies et sur les positions politiques.

POSITIONS POLITIQUES ET STRATÉGIES

Bien que ces deux points – positions politiques et stratégie – soient intimement liés, on ne peut que les séparer pour les analyser. Il importe quand même de préciser, qu’indépendamment de toute influence « extérieure » comme celles que nous venons d’évoquer, les « gilets jaunes » d’origine, dans leur hétérogénéité même, n’ont pas forcément eu besoin de cet « apport » pour tenter de définir expression politique et stratégie.
On aurait tort de penser que l’on se trouve dans une situation où toutes les organisations, depuis les Eglises jusqu’aux partis et syndicats, en passant par des médias comme la presse nationale ou locale et la seule radio, étaient les sources d’information d’une majorité de gens peu instruits. Ces temps sont révolus. A la fois, le niveau d’instruction donc de possibilités de réflexion s’est développé, une connaissance approfondie a touché la plupart des gens à travers les brassages sociaux (ne serait-ce que les vacances) mais surtout à travers l’extension exponentielle des médias sociaux, télévision et Internet. « En temps réel », pour employer le jargon technocratique, chacun peut avoir connaissance de ce qui se passe dans le monde entier et, même sans une grande curiosité, peut être amené à une connaissance et à une réflexion sur les hommes dont les dirigeants, les politiques et les réactions à ces politiques. Cette situation très différente de ce qu’elle était il y a à peine une décennie explique en partie le dépérissement des « intermédiaires » de la connaissance quels qu’ils soient (syndicats, partis, journalistes, éditeurs…). En d’autres termes, les « gilets jaunes » ont pu à l’origine, uniquement par leur propre réflexion sur l’incidence des décisions politiques sur leurs intérêts de classe, s’en faire une idée et déterminer ce qui se montrerait le meilleur pour se défendre. Il est évident que cette « connaissance » recoupe ce qu’est à la fois leur condition et leurs problèmes de vie dans leur localisation. Mais cette mutation des canaux de la « connaissance » a eu une contrepartie sérieuse en contribuant à renforcer l’individualisme et l’isolement de chacun dans son cocon domiciliaire, bien plus sensible chez les ruraux que chez les citadins. D’une part la disparition de ces organismes éducatifs liée pour partie au développement des tâches individualisées (à domicile ou ailleurs) a réduit les possibilités de socialisation ; on peut avoir des dizaines d’amis virtuels sur Facebook et n’avoir aucun contact réel avec son voisinage, ce qui est beaucoup plus fréquent dans les campagnes où le commerçant, l’école, le bureau de poste, etc. disparus étaient ces lieux de socialisation.
L’homogénéité du début du mouvement sur le prix du diesel s’est rapidement transformée en hétérogénéité des intérêts dans cet inventaire de revendications à la Prévert, et même les interventions extérieures n’y ont pas remédié, accentuant parfois des contradictions abondamment soulignées : par exemple le Rassemblement national a soutenu implicitement le mouvement impliquant pour partie sa clientèle électorale (partie de ce qui subsiste des classes moyennes traditionnelles) mais s’est, par la voix de Marine Le Pen, opposé à l’augmentation du SMIC pourtant revendiquée ouvertement par les « gilets jaunes » salariés. Mais cette hétérogénéité se trouve aujourd’hui dissimulée par une évolution politique plus profonde qui réintroduit une homogénéisation. Comme dès le début, une des composantes politiques visait non seulement les revendications elles-mêmes mais les procédures pour « se faire entendre ». Et apparaît aujourd’hui cette revendication commune d’un « référendum d’initiative citoyenne » (RIC). Si cela peut être effectivement une porte de sortie du mouvement, il n’est guère nécessaire d’en souligner, avec force exemples historiques dont certains tout récents, tous les avatars possibles de ce qui peut sembler effectivement comme une expression populaire et qui surtout intègre tous les travers de la représentativité – majorité contre minorité (voir le référendum britannique sur le Brexit, et l’usage du référendum en France par des pouvoirs personnels, de Bonaparte à de Gaulle). On ne sait trop comment ce mot d’ordre est venu sur le devant de la scène, soit réflexion des « gilets jaunes » eux-mêmes, soit tentative de certains de dépasser les émiettements, soit interventions extérieures, toujours est-il qu’il semble reléguer dans l’ombre les revendications antérieures plus matérielles la plupart du temps. Les « politiques » du mouvement auraient-ils pris le pas sur les « réalistes » ?
On pourrait aussi penser que cette évolution dans un mot d’ordre politique unique vient à point pour résoudre le problème des stratégies. Car celles-ci se sont transformées de semaine en semaine bien que l’on doive souligner que les mouvement, mis à part les samedis de manifestations centrales, est plutôt resté statique sans diminuer en nombre mais aussi sans s’étendre, tant en nombre qu’enefficacité réelle, ce qui explique en partie l’importance prise par ces dernières manifestations. Il faut revenir à ce sujet aux interventions extérieures dont l’influence fut évidente pas tant sur les blocages routiers que sur les manifestations hebdomadaires. Les blocages routiers stagnant et devant, sous peine d’être délogés par la police, devenir seulement filtrants ou seulement présents sur les ronds-points sans plus, la question dut se poser du comment rendre le mouvement plus audible par le pouvoir et plus efficace. Mais cessant d’être local et devenant centré sur la capitale et les villes importantes, il autorisait, dans un anonymat total, l’intervention de noyaux apportant ce qui manquait à un mouvement trop statique et localisé.
Cette radicalisation rejoignait celle de certains « gilets jaunes » qui ne voyaient pas d’autre issue à un immobilisme évident. Mais ce sont les noyaux de tous bords qui ont apporté une violence dans l’espoir de déclencher une extension à d’autres classes sociales. Ils ont été rejoints dans certaines limites par ceux que l’on appelle communément les « casseurs », qui ont vu dans ces troubles l’opportunité de récupération de la marchandise. Mais le but de cette violence dont ces tendances restaient secondaires, a été masqué par le fait que les assauts visaient un peu partout lors du développement des manifestations à atteindre les sièges du pouvoir : l’Elysée à Paris, les préfectures dans les départements.

INSURGÉS UN JOUR PAR SEMAINE

Cibler les sièges du pouvoir est la vieille stratégie en France, essentiellement des mouvements d’extrême droite. C’est pourquoi on a pu évoquer à ce sujet les émeutes du 6 févriers 1934, qui virent s’affronter place de la Concorde, en vue de prendre d’assaut le Palais-Bourbon, un mélange d’anciens combattants de droite et communistes épaulés par des ligues d’extrême droite, et qui firent près de 40 morts et 2 000 blessés. Il est difficile de savoir qui fut à l’origine de ces « actes » (il y a eu un peu de théâtre dans ce mouvement) du samedi dont la propagation se fit par les réseaux sociaux. Et qui rencontra un évident succès tant la stagnation du mouvement de blocage routier devait peser aux participants locaux : monter d’un degré dans l’affirmation contre le pouvoir pouvait être porteur d’un espoir de gagner la partie.
Cette extension n’avait rien d’une insurrection et ne déclencha rien d’autre que sa propre violence étendue seulement pour un soir et une nuit. Et chacun retourna dans son chez-soi, aux barrages ou dans son isolement personnel, ou dans son boulot jusqu’au samedi suivant. On n’est jamais insurgé dans la rue un seul jour par semaine. Une véritable insurrection ne comporte pas la limite d’un jour et le retour aux habitudes. Il y avait dans cette extension hebdomadaire l’espoir qu’il y avait eu quelques avancées locales avec la participation de certaines catégories professionnelles (routiers, raffineries notamment) de voir le mouvement ouvrier prendre le relais comme cela s’était produit avec le mouvement étudiant en Mai 68.

LA MACHINE A CONTINUÉ DE TOURNER

Cet espoir n’était peut-être pas aussi fallacieux car des lycées et des universités étaient bloqués par des mouvements parfois également violents. Mais c’était oublier dans cette illusion que si des « mal payés » et précaires étaient « gilets jaunes », la confusion de l’interclassisme des participants et des revendications n’était guère unificateur et que depuis deux années, tous les mouvements de lutte ouvrière lancés par les syndicats avaient tous échoués en fait par manque de participants et de persistance de ces luttes. Certains syndicats tentèrent, les uns des médiations, les autres des manifestations plus ou moins sporadiques indirectement de soutien, mais il n’y eut chez l’ensemble des travailleurs aucun courant collectif de soutien, seulement des participations individuelles même pas au nom d’une organisation quelconque. En fait, la machine de production capitaliste a continué de tourner à peu près normalement et même le secteur logistique, pourtant le but stratégique du mouvement n’a guère été affecté. On peut penser que l’affaiblissement du mouvement et son échec programmé est dû essentiellement à ces espoirs déçus d’une extension au monde du travail qui en fait n’avait guère de chances, vu le contexte global, de se produire.
Finalement, le pouvoir – et Macron en particulier – auront réussi à surmonter la situation et à franchir le cap le plus dangereux, sans avoir à céder réellement sur le point qui avait déclenché le mouvement : le prix du diesel. Certes la levée des taxes sur ce carburant et diverses mesures ont apporté à certains précaires un peu d’argent frais, mais pas de hausse généralisée des salaires autour d’une augmentation revendiquée du SMIC. Cependant, ce pouvoir aurait tort de pavoiser : non seulement les mesures annoncées bien que modestes grèvent un peu l’économie, réintroduisant le débat avec l’Union européenne sur la dette publique, mais aucun pouvoir ne sort indemne d’une telle crise, qui secoue quelque peu tout le système économique, social et politique et modifie sensiblement la relation entre le pouvoir et l’ensemble de la population. Là aussi on peut trouver des références historiques.
Il est difficile de dire si les liens qui ont pu se tisser dans le mouvement, notamment sur les nombreux lieux de blocages, auront laissé une trace dont on verra les effets dans un rapport à la politique dans ses termes traditionnels, politique qui était déjà fortement contestée par la montée de l’abstention dans les consultations électorales.
Il est certain que des relations qui n’existaient pas auparavant ont pu se tisser, créer des solidarités, mais résisteront-elles, une fois le mouvement terminé, à la défense des intérêts de classe ? Sans doute a-t-on pu voir ici ou là des suggestions d’un autre « ordre démocratique » mais ces suggestions sont restées dans leur localisation et n’ont pas été reprises d’une manière globale, même sur les réseaux sociaux. De plus , et c’est un point essentiel, au-delà de cette forme communautaire d’organisation sur les barrages dont on ne sait quel prolongement elle pourrait avoir pour cette communauté hétérogène, temporaire, dont les objectifs étaient passés de formulations matérielles de détail à une certaine généralisation politique.
La montée du mouvement, même ainsi limitée à un jour par semaine, vers les centres de pouvoir, a correspondu à la substitution de revendications politiques générales aux revendications premières. Elle a négligé ce que les barrages pouvaient avoir apporté dans les relations entre les participants. De toute évidence entre ces participants d’origine sociale diverse, il s’est tissé une sorte de communauté de vie. Qu’en subsistera-t-il après la fin du mouvement ? Pas tant dans la formation de cellules d’un parti nouveau comme certains peuvent y penser mais dans des actions communes positives face à ce que les barrages peuvent avoir de négatif. Créer au lieu de s’opposer. On peut rêver.

LIBERTÉ DE PAROLE

Difficile de dire ce qui subsistera, une fois le mouvement terminé dans la levée des barrages et la fin des manifestations, de ce qui est peut-être le plus important produit de ce mouvement : la liberté de parole qui matérialise la rupture avec pour beaucoup dans la France profonde, l’isolement du quotidien pour une foule de raisons faciles à découvrir, le chez-soi face à son chat ou son chien et aucune possibilité pour ces mêmes raisons de tout rapport social. Sans doute, cette liberté de paroles qui autorisait non seulement des récriminations mais des confidences jamais faites se limitait aux ronds-points et à quelque assemblée locale, et s’entendait peut-être aussi dans les manifestations. Si elle n’atteignait pas la dimension qu’elle avait prise en Mai 68, elle existait et était porteuse d’une rupture avec le quotidien. Là aussi on ne sait trop ce qu’il en adviendra. Ceux qui ont vécu Mai 68 ont fait l’expérience amère de voir ces rapports retomber dans les routines codées du quotidien une fois que le mouvement libératoire de la grève générale eut disparu avec la reprise du travail.
En sera-t-il de même avec la levée des barrages qui étaient ce creuset, limité certes mais combien réel de cette libération de la parole ? Dans ces échanges libérés sur la vie de chacun, les questions plus essentielles restaient reléguées et ceci d’autant plus qu’elles concernaient des problèmes de plus en plus généraux sur lesquels bien peu songeaient à s’aventurer. C’est pour cela que dans le mélange confus des revendications on ne trouve rien sur le réchauffement climatique ou le nucléaire ou l’Union européenne ou tout autre problème à l’échelle nationale et planétaire. Et encore moins d’une transformation radicale faisant cesser l’exploitation capitaliste.
C’est, croyons-nous, l’explication de ce que nous avons à plusieurs reprises souligné dans ce texte, cet assemblage hétéroclite entre les revendications matérielles directes associées aux méthodes structurelles « pour se faire entendre » et avoir quelque peu voix au chapitre. C’est d’ailleurs ce à quoi s’attaque le pouvoir – mis à part la répression – avec d’un côté les concessions financières et de l’autre une éventuelle avancée politique quant au référendum d’initiative citoyenne. La rentrée dans le rang en quelque sorte et peut-être l’extinction de la parole libérée. On peut toujours espérer, sans trop y croire, à la persistance de quelques prolongements dans le quotidien des participants, tant dans cette liberté de parole que dans la construction de quelque relation communautaire hors des chemins traditionnels.
Sans trop y croire, car les réalités des divisions de classe viendront rétablir la réalité des rapports sociaux sous le capitalisme.

H. S.

Iran : explosion du mécontentement. Après la vague verte, la vague des cols bleus

Cet article traduit de la revue allemande Wildcat est paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018).

Dans notre article « Pas de répit après l’accord sur le nucléaire » (1), nous avions décrit l’augmentation du nombre des luttes de travailleurs et leurs arrière-plans. En 2017, il y a encore eu plus de 900 grèves et manifestations. Les travailleurs des raffineries de canne à sucre Haft-Tape (4 000) et Hepco (1 000), par exemple, luttent depuis des années pour des salaires impayés. Après un accident dans une mine qui a causé plus de quarante morts, le président Rohani a été conspué par des travailleurs peu avant sa réélection.
Le tremblement de terre dans l’est du pays à la mi-novembre 2017 a révélé l’incroyable corruption et la fraude dans la construction des bâtiments. L’Etat a bâti sans respecter les règles. Plus de 500 personnes ont perdu la vie. Environ 18 000 habitations ont été totalement détruites, et des dizaines de milliers de personnes sont toujours sans toit. Lorsque certains mollahs en ont reporté la faute sur les victimes – « Dieu a puni les hommes à cause de leurs péchés » –, ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Sur la messagerie Telegram les mollahs ont été comparés à des chiens de sauvetage, avec cette seule différence que les chiens ont plus d’honneur qu’eux. C’était impensable auparavant !

Après d’autres tremblements de terre à Téhéran et dans plusieurs villes, de plus en plus de gens sont descendus dans les rues la nuit. Ils s’adressaient mutuellement le V de la victoire comme s’ils avaient reconquis la rue. Un cinquantenaire, taxi l’après-midi et coursier pour une agence de courtage le soir, dit : « La nuit d’hier nous avons finalement fait la fête. Les gens sont restés dehors toute la nuit, comme à l’étranger. »

Sit-in et manifestations se multiplient. Sur les réseaux sociaux il s’échange de nombreuses vidéos, comme celle d’une vieille femme assise sur une chaise devant une banque qui insulte les dirigeants devant la foule. La banque lui a pris ses économies. Ces dix dernières années, quatre à cinq millions de personnes ont perdu leur épargne à cause des taxes. Les banques iraniennes sont pourries.

Le mardi 28 décembre 2017, le mouvement a commencé dans la ville de Machhad sous forme de protestation des conservateurs contre les « réformes » du gouvernement ; puis, les protestations ont échappé à tout contrôle. Quelques jours auparavant, un rassemblement de travailleurs à Téhéran pour la libération de dirigeants du syndicat des chauffeurs de bus, en grève de la faim, s’était terminé par des arrestations et des blessés.

Le mouvement s’est rapidement radicalisé et étendu à plus de 100 villes. Le principal slogan était « A bas le dictateur Khamenei ». A la différence du mouvement en 2009 qui était resté cantonné à Téhéran et quelques grandes villes, cette fois-ci c’est avant tout la périphérie qui s’est mobilisée. En 2009, la classe moyenne aspirait à participer à la mondialisation de type occidental et se reposait sur les réformateurs. Cette fois-ci, les protestations ont été l’expression de ceux qui n’envisagent plus aucun futur dans ce qui existe. Ce sont les chômeurs et les habitant(e)s des bidonvilles qui ont donné le tempo. Les 26 tués dénombrés jusqu’à maintenant, dans la rue et dans les prisons, ainsi que 90 % des 3 700 détenus (au moins) sont des jeunes pauvres de moins de vingt-cinq ans. Il y a eu moins de femmes dans les rues car la plupart des actions étaient violentes, se déroulaient la nuit et dans de petites villes. Les révoltes ont été particulièrement fortes dans l’ouest du pays, où vivent des minorités ethniques qui constituent un peu plus de 50 % de la population totale.
Le mouvement s’est radicalisé contre les symboles d’un régime qui mélange politique, religion et économie. A côté des bâtiments de l’Etat, de la police, des banques, etc., des incendies ont touché des mosquées et des symboles religieux – ce qui est aussi nouveau. Les protestaires n’ont plus eu aucune peur pendant un instant.
Les actions de rues ne furent le fait que de quelques centaines de milliers de manifestants, mais ils jouissaient d’un large soutien. Les slogans et les vidéos des manifestations furent massivement diffusés sur les réseaux sociaux et les protestaires purent réellement se sentir majoritaires.

L’arrière-plan économique : chômage et pauvreté

Le nombre d’habitants dans des bidonvilles ou de sans domiciles fixes a beaucoup augmenté ces dix dernières années ainsi que, depuis 2013, la pauvreté dans les périphéries urbaines et rurales. S’y ajoute la prolétarisation massive de la classe moyenne. Pour la majorité, la fin des sanctions des Nations unies n’a pas apporté les améliorations espérées. Seuls quelques mollahs corrompus et leurs combinats économico-militaires en ont profité, les pasdaran par exemple.

En 2016, le PIB a crû de 12 %, en 2017, de 2 % à 5 %. Quasiment seul le secteur énergétique connaît la croissance, elle ne touche presque pas les autres secteurs économiques. De nombreux secteurs dans l’industrie stagnent et les licenciements ne ­cessent d’augmenter. Les investissements privés et publics sont à leur plus bas niveau historique et presque aucun des investissements étrangers espérés ne s’est réalisé à cause de l’incertitude concernant de nouvelles ­sanctions.
Le taux officiel du chômage atteint aujourd’hui 12 % (20,7 % des femmes et 10,5 % des hommes) ; 42 % des chômeurs sont des diplômé(e)s. Le taux de chômage est particulièrement élevé chez les jeunes gens : en 2015-2016, 31 % des hommes et 53 % des femmes de 18 à 29 ans étaient sans travail. 82 % des hommes et 55 % des femmes de 18 à 29 ans vivaient encore chez leurs parents ; 76 % des hommes et 49 % des femmes n’ont jamais été mariés.

Les salaires stagnent, le revenu moyen correspond à peu près au salaire minimum légal (9,29 millions de rials – aujourd’hui environ 209 dollars). Mais 40 % des travailleurs gagnent moins que le salaire minimum, appliqué uniquement dans les grandes industries.

La situation économique a particulièrement empiré dans les très petites villes et à la campagne. L’introduction d’une aide « sans condition » par l’ex-président Ahmadinejad avait rendu la pauvreté moins dure (2). Pour beaucoup de gens cette aide versée en espèces valait mieux que les subventions pour l’essence. Par-là, Ahmadinejad était parvenu à apaiser le « mouvement vert » (avec en outre son appel à l’identité de la Nation). Cependant l’hyperinflation de ces dernières années a dévalorisé cette somme en espèces. Désormais Rohani l’a fortement rognée. Dans le budget pour 2018, les dépenses pour l’armée, le programme de missiles et l’intervention à l’étranger vont augmenter. Les coupes de nombreuses subventions déjà mises en place vont être étendues. Le prix de l’essence a augmenté d’à peu près 50 %.

« Capitalistes-Mollahs, rendez-nous notre argent »

Les protestations ont exprimé une méfiance croissante envers l’appareil politique dans son ensemble. Les manifestants se sont opposés à la guerre de Rohani contre la classe ouvrière et les pauvres, et ont créé un front plus élargi que ne l’avaient obtenu les nombreuses luttes souvent isolées de ces deux ou trois dernières années. Ces protestations ont prolongé les luttes des années précédentes et dans le même temps marqué une recomposition de classe en Iran. C’est pourquoi les comparaisons avec 1979 ou 2009 ne nous aident pas beaucoup. Les potentialités matérielles et idéologiques du mouvement sont aujourd’hui autres ! Il ne s’agit pas de protestations de « pendards » dans une pauvreté absolue, mais d’hommes et de femmes qui au lieu d’une amélioration de leurs conditions ne connaissent que la stagnation et leur détérioration – tandis que la petite couche dominante s’enrichit à l’extrême. C’est pourquoi la colère s’adresse à l’ensemble du régime en place. Le slogan « A bas la hausse des prix » s’est rapidement transformé en « A bas le dictateur Khamenei » et « Conservateurs et réformateurs votre heure est venue ».
Les agitateurs et les idéologues du mouvement de 2009 sont divisés dans leurs interprétations. Certains parlent de la « nécessité d’organiser les masses » face à la totale incapacité des gouvernants ; d’autres sont effrayés par la violence et se tiennent en marge du mouvement de peur d’une « récupération extérieure ». Ils voient le danger d’une guerre civile.
Le régime aussi a des problèmes en ce sens que la révolte n’a aucun porte-parole, et il renvoie sans cesse à une influence de l’étranger. Les propos inconsidérés de Trump lui ont en cela apporté une aide bienvenue. Sous la menace intérieure et extérieure, réformateurs et conservateurs se sont rapprochés et ont cherché, par un mélange de compassion hypocrite et de répression massive, d’en finir avec cette intrépidité de la rue. Le blocage temporaire d’Internet sur les téléphones portables (3) avait pour but de perturber les communications dans la rue. Après quelque deux semaines les protestations ont repris, les manifestations, se déroulant la nuit, sont devenues moins nombreuses. C’est alors que le régime a décidé de se livrer à des arrestations en masse auxquelles se sont ajoutées les tortures (avec assassinats ciblés) dans les prisons tout en évitant un massacre.
Il y a encore quelques actions et manifestations de nuit isolées. Beaucoup ont pour objet les prisonniers et leur libération. Les grèves ont aussi repris, jusqu’à maintenant seulement contre les menaces de licenciement et le non-paiement des salaires. Dans les usines du cœur industriel (automobile, pétrole…) tout est calme jusqu’ici. Le mouvement pourrait toutefois devenir la base d’une vaste vague de grèves qui conférerait plus de force aux travailleurs. Car c’est indéniablement leur intérêt commun. Contrairement à 2009, les basses couches sociales jouent aujourd’hui un rôle de meneur et les couches moyennes ne suivent plus. On voit ici comment les mouvements de grèves de ces deux dernières années ont modifié la conception de la lutte.

Nationalisme contre islamisme ?

Jusqu’à maintenant, les protestations n’ont donné naissance à aucune vision positive propre d’une autre société. Ce vide est comblé par des idées confuses. L’une des plus absurdes est l’exigence d’une restauration de la monarchie.

Plus important, le nationalisme apparaît partout et s’exprime au travers de slogans tels que « Indépendance, liberté – république iranienne » (au lieu de république islamique). Un slogan que l’on pouvait fréquemment entendre dans la rue disait ainsi « Non à Gaza, non au Liban, j’offre ma vie pour l’Iran ». Un slogan employé depuis des années par les forces nationalistes contre la politique étrangère des mollahs. Dans le mouvement, il était cependant moins clairement nationaliste car lié à l’exigence de mesures sociales. Que les manifestants dans la rue se soient exprimés contre le déploiement d’unités militaires en Syrie et en Irak ne doit pas non plus nécessairement être considéré comme du nationalisme, et ça a son importance parce que jusqu’à il y a peu cette politique étrangère islamo-nationaliste jouissait d’un large soutien flagrant parmi la population.
Malgré tout, le nationalisme (contre la propagande d’Etat de l’islamisme) pourrait combler les lacunes idéologiques du mouvement. Les antennes de radio financées par l’étranger ainsi que les sites Internet et les réseaux sociaux, tels que Amad-News – financés par de riches exilés iraniens – jouent un grand rôle en ce sens.
On peut y ajouter une forme de sympathie pour Trump. Pour beaucoup de gens, il passe pour l’unique ami à l’étranger grâce à ses promesses de soutenir le peuple iranien ! Ce n’est pas dû à sa politique mais au fait qu’il ne ressemble pas à Obama qui était en même temps pour les sanctions et pour l’accord sur le nucléaire resté inefficace. Les gens ignorent le rôle de Trump en fauteur de guerre dans la région ; pour eux, une intervention militaire des Etats-Unis est inimaginable. Au contraire des craintes des exilés iraniens et de la couche moyenne en Iran, enfermés à double tour dans les débats internationaux.

La gauche : le maillon faible

La gauche en exil n’a quasiment rien à opposer au nationalisme de « l’Iran d’abord ». Leurs mots d’ordre « A bas la république islamique », « Fin de l’islamo-fascisme » peuvent être repris par n’importe qui ; les Iraniens de gauche en exil participent à l’étranger à des actions de soutien aux côtés de nationalistes et de monarchistes. La critique du capitalisme devenue évidente dans les rues en Iran est balayée par le slogan « Tous ensemble ! ». « A bas le dictateur ! », autrefois si présent, n’est plus aujourd’hui si important. Le mot « révolution » est dans toutes les bouches mais reste vide de sens.
Lorsque la propagande de gauche cherche à maintenir un état de révolte permanent parmi ses lecteurs (étrangers), les ouvriers n’y paraissent que comme victimes. Ce qui rend difficile toute intervention dans le mouvement en Iran. Par exemple, nous pourrions faire notre autocritique à propos du vieux mot d’ordre de 1979 « Travail, pain et liberté » qui, aujourd’hui en Iran, est de nouveau scandé par les foules. Autrefois aussi, la gauche voulait d’abord se débarrasser du Chah – puis ce qu’il advint ensuite fut hélas ! très important.
Depuis la mi-janvier, le mouvement est retombé mais une nouvelle explosion se prépare. Alors, les ouvriers et les ouvrières ainsi que la gauche (pas seulement en Iran) vont se retrouver devant la tâche d’un monde à changer.

Wildcat

(traduit de l’allemand par J.-P. V.)

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L’Iran dans Echanges :

Iran : grève des ouvriers de la pétrochimie contre le système du travail intérimaire

Iran : le soulèvement de Bahman 1357 (février 1979)

Iran : sur les émeutes ouvrières d’avril 1995

La révolution iranienne – 1979

Iran : une renaissance ?

« Iran: Keine Ruhe nach dem Atom-Deal »
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NOTES

(1) Voir Echanges n° 155 (printemps 2016), p. 33-37 (NdE) et « Iran: Keine Ruhe nach dem Atom-Deal ».

(2) L’aide « sans conditions » a été introduite par Ahmadinejad en 2010. Elle avait alors été conçue pour remplacer les subventions, une première fois réduites, pour des produits tels que l’essence et le pain. En 2010, cette aide correspondait à environ 40 dollars et était versée à quelque 80 % des Iraniens et Iranniennes. N’ayant jamais été relevée, sa valeur en 2016 n’était déjà plus que de 12 dollars. Conjointement, ces subventions ont été une nouvelle fois réduites En 2016, les subventions pour l’eau, l’électricité et le carburant ne comptaient plus que pour 3,4 % du PIB ; en 2007, ce taux était encore de 27 %. Dans son projet de budget, Rohani veut baisser de plus de la moitié le nombre de bénéficiaires de ces aides, ce qui concernerait 34 millions de personnes.

(3) En Iran, il y a une censure de base des contenus d’Internet, certains sites et applications sont bloqués. Durant l’apogée du mouvement, des réseaux sociaux populaires tels que Telegram et Instagram ont été ajoutés à cette liste de la censure. Depuis, ils sont de nouveau libres d’accès. Les Iraniens contournent cette censure des contenus, sur les nouveaux smartphones en vente les applications nécessaires étant souvent préalablement installées. Le régime le sait parfaitement ; c’est pourquoi dans certains endroits il a temporairement bloqué totalement l’accès à l’Internet mobile et perturbé ainsi les communications interpersonnelles.

Les GAFA et la loi de la valeur

Ce texte est paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018).

Nous sommes d’accord pour dire que les GAFA (les entreprises géantes du web Google, Ap­ple, Facebook, Amazon) ne créent pas de valeur tant qu’elles se positionnent comme une médiation qui n’a pas plus d’importance que la publicité. Encore que cette médiation est bien particulière, du simple fait que ses ramifications pénètrent partout (1) pour prélever de l’information en temps réel, dont les GAFA font ensuite commerce. Nous pouvons dire que l’informatisation de la société est l’infrastructure sur laquelle se greffe celle des GAFA ; que cet ensemble forme « la nouvelle économie ».
Il en résulte que les GAFA se présentent comme les nouveaux donneurs d’ordre du capital, et elles s’apparentent en cela au capital financier, qu’elles semblent menacer du simple fait de leur capacité à accumuler de l’argent très rapidement. Cette masse d’argent, si elle reste en jachère, va tendre à se dévaloriser, ce qui n’est certes pas l’objectif des GAFA, et nous verrons que le trésor de la nouvelle économie ne tardera pas à s’insérer dans le capitalisme historique et à en changer la donne. Il faut entendre par donne la capacité des GAFA à devenir des donneurs d’ordre, des gestionnaires en amont du capital productif de plus-value. L’argent accumulé des GAFA devra inévitablement être investi pour ne pas se dévaloriser. C’est ce qu’elles font, pour élargir et asseoir un peu plus leur situation monopolistique. En mai 2016, Apple annonçait vouloir investir 911 millions d’euros dans l’industrie de pointe sur les 228 milliards d’euros (2) de liquidités dont il dispose.
La tendance inverse se manifeste déjà. Des entreprises du secteur industriel passent des accords et des partenariats avec des start-up afin d’éviter de perdre le contrôle de leur industrie. Une filiale de Google, Waymo, veut lancer une flotte de véhicules sans chauffeur par une commande de milliers de Chrysler Pacifica au groupe Fiat-Chrysler (3). De même entre Volvo et Uber. Le numéro un mondial de l’ameublement Ikéa va racheter la start-up américaine TaskRabbit, qui permet de trouver dans son quartier un bricoleur amateur pour monter une étagère ou repeindre un mur.
L’avionneur Boeing voulait s’associer avec une entreprise du numérique pour développer un satellite relayant l’Internet haut débit, l’objectif étant de couvrir au moindre coût les 70 % du globe non couverts par le réseau à ce jour. D’autres comme SpaceX ou OneWeb proposent de déployer 4 000 petits satellites en orbite basse. Au final, Google s’est payé le fabricant de drones solaires Titan Aerospace (4). Facebook, ne voulant pas rester sur la touche, envisageait de racheter un spécialiste des drones, Tech Crunch. Nous voyons que la « silicolonisation de la planète est en marche » comme une force de destruction créatrice, qui sous des aspects « humanitaires » se présente au niveau politique comme une superstructure étatique mondiale, un trou noir absorbant et réifiant des pans entiers de l’économie mondiale.
La tertiarisation de l’industrie
Un rapport fort intéressant (5) parle de la tertiarisation de l’industrie, du fait justement que ces nouveaux donneurs d’ordre des services prennent le contrôle de la gestion des secteurs productifs et se comportent comme le capital usuraire en captant de la rente énorme pour un capital constant dérisoire, tout en ­s’appuyant sur ce qu’on appelle l’économie ­collaborative.
« Si les Gafa peuvent fournir du service universel, elles prélèvent des rentes massives et sans impôts. C’est un vrai problème pour l’ensemble des Etats où elles développent leurs activités » ( p. 26.)

Nous retrouvons cette angoisse du capital historique dans de nombreux rapports. Le capital financier lui-même s’en trouve affecté et cherche une porte de sortie. En effet le capitalisme qui extrait de la valeur (plus-value) se trouve en difficulté : d’une part par la loi qui le pousse constamment à innover (plus de productivité) pour compenser la baisse du taux de profit par la masse de profit. Pour y parvenir, il est contraint de passer sous les fourches caudines du capital de prêt (manque permanent de liquidités) pour combattre et écraser les concurrents. Le capital de prêt est borgne, il ne voit que l’argent qui doit rapporter de l’argent selon la formule (A-A’). Les nouveaux venus dans l’arène du capital sont de la même espèce, et il ne pourra pas y avoir plusieurs sangsues sur un corps déjà intrinsèquement malade. Par intrinsèquement malade il faut entendre que le capital est son propre ennemi, parce qu’il doit constamment éliminer des forces de travail vivantes qui le font vivre. En somme sa destinée est d’éliminer le plus de force de travail pour rester sur le marché tout en sachant qu’il scie la branche sur laquelle il est assis. « La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même (6). »
Actuellement on nous reparle de la fin du salariat comme du socle de la « nouvelle économie », et les Etats adoptent des lois allant dans ce sens (7). Ils réduisent à néant les « acquis sociaux » et ruinent toutes les espérances de la social-démocratie, des partis socialistes et leur credo de réformes devant mener au socialisme intégral, d’où la grande débandade de ces partis et avec eux de la démocratie parlementaire et du syndicalisme. Les GAFA ne pourront survivre qu’en se coulant et en modifiant les superstructures du capitalisme historique, elles vont s’attaquer à cette tâche en fusionnant leurs services avec l’industrie, c’est-à-dire en les incorporant au tissu industriel.
Le rôle rationalisateur des GAFA
De par la situation qu’elles occupent dans l’économie capitaliste, les GAFA agissent en ce moment principalement dans la sphère de circulation du capital, y compris la logistique. S’appuyant sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) (8) qui ont amplement brisé les frontières où les salariés laissaient leur exploitation à la porte de l’entreprise. Avec les TIC le salarié est joignable partout et travaille partout (9). Les GAFA vont amplement utiliser les TIC et même comme Apple devenir un fabricant de smartphones de plus en plus perfectionnés. Les possibilités de communications et d’informations sont immédiatement mondialisées et analysées par ceux qui tiennent pour le moment les manettes des algorithmes.
Certains à juste titre contestent que les GAFA soient un bloc unique, ce qui nous intéresse ici ce n’est pas ce qui les distingue mais ce qu’ils ont en commun. Les GAFA ont en commun de faire partie de la sphère de circulation du capital sur laquelle ils interviennent en cherchant à réduire le temps de circulation aussi bien des marchandises que des services en utilisant l’infrastructure de l’Internet qu’ils veulent contrôler à l’échelle globale et mondiale.
Si nous prenons les GAFA dans leur statique, elles font partie de la sphère de circulation du capital, seulement le capital est capital circulant, c’est son mouvement d’ensemble qui lui permet de se valoriser. A ce niveau de réflexion il nous importe peu de savoir si les GAFA sont créatrices de valeur puisque le problème fondamental pour valoriser le capital c’est son mouvement global, mouvement qui finalement permet de réaliser la plus-value par la vente des marchandises. Les GAFA et tout ce qui caractérise la nouvelle économie, sont entrées dans ce mouvement global comme éléments rationalisateurs de cette circulation du capital. Marx explique clairement les conséquences d’une non-fluidité des deux grandes sections.
« Aussi longtemps qu’il reste dans l’une de ces phases et qu’elle n’est pas fluide– or chacune d’elles a sa durée propre –, il ne circule pas, il est fixé. Aussi longtemps qu’il demeure dans le procès de production, il n’est pas en mesure de circuler, c’est à dire qu’il est virtuellement dévalorisé.
Aussi longtemps qu’il demeure dans la circulation, il n’est pas en mesure de produire ni de créer de la plus-value ; il ne progresse donc pas en tant que capital. Tant qu’il ne peut être jeté sur le marché, il est figé sous la forme de produit ; tant qu’il demeure sur le marché, il est immobilisé sous la forme des marchandises » (Grundrisse ,3 « Chapitre du capital » éd. UGE « 10/18 », p. 197.)

Les GAFA et toute l’infrastructure informatique sur laquelle elles s’appuient apparaissent comme le diable et le bon Dieu pour le capitalisme historique et ses Etats, comme une destruction créatrice dangereuse pour de nombreux secteurs économiques.
La destruction créatrice des GAFA
Visiblement les GAFA américaines ont un effet destructeur qui inquiète : les Etats, le capital financier, le commerce et l’industrie. Les Etats y voient un pompage illégal de leurs recettes fiscales, les banques et les assurances une décomposition de leur métier, et l’industrie une captation en amont de ses compétences. Quant au salariat il attend les dégâts de la machinerie numérique et la précarisation de son statut, voire sa transformation en auto-entrepreneur de soi.
Quelques exemples non limitatifs démontrent cette tension au sein du capital.
Le capital financier aux prises avec la concurrence conjuguée des FinTech (10) et des géants du Web :
« Pour les acteurs financiers traditionnels, la plus grande menace vient des géants de la technologie comme Amazon, Facebook et Google ou GAFA. C’est ce qu’a révélé le rapport du World Economic Forum (WEF). L’on pensait que l’arrivée des Finech dans la finance sonnait le glas des grandes banques. Pourtant force est de constater que malgré le bouleversement qu’elles ont produit en apportant une réelle innovation dans un domaine vieux comme le monde, elles sont encore loin d’accumuler d’énormes parts de marché. Non, le vrai danger vient des grandes entreprises du Web comme Amazon, Facebook et Google. Pour quelles raisons ? Pour l’heure, les entreprises financières à l’instar des assureurs et des banques de Wall Street s’appuient sur ces géants de la technologie pour leurs compétences stratégiques sensibles, a expliqué Jesse McWaters, auteur principal d’une étude du World Economic Forum (WEF). »

Quand les GAFA prennent d’assaut l’industrie bancaire

En apparence il y aurait une contradiction entre le secteur financier et les géants du Web, mais comme ceux-ci participent à la rationalisation du secteur tertiaire c’est-à-dire celui du procès de circulation du capital, les banques et tout le secteur financier les utiliseront « pour leurs compétences stratégiques ». Il faudra simplement qu’ils s’accordent entre eux sur le partage des profits.
En ce qui concerne le salariat du secteur financier, il est « dans le couloir de la mort » condamné par le développement des nouvelles technologie. L’avenir de ses salariés est de devenir des microtravailleurs ou microtâcherons de « l’économie numérique ». Ils sont près de 90 millions dans le monde. En 2017 les licenciements et fermetures d’agences bancaires ont été particulièrement nombreux.
La médiation des GAFA peut-elle durer dans le temps ?
Poser cette question c’est chercher à y répondre, la bourgeoisie puise tout son dynamisme dans la valeur d’échange (l’argent) qui la fait apparaître comme une médiation entre les extrêmes que sont la valeur d’usage et la valeur d’échange. Ce faisant elle se présente comme la synthèse de tous les contraires, pareil au Christ dans la sphère religieuse, qui se présentait comme le médiateur entre Dieu et les hommes, prenant ainsi plus d’importance que Dieu lui-même. L’argent est donc la médiation universelle et à ce titre devient lui aussi le Dieu sur Terre, pour finir par s’autonomiser en capital financier. La valeur d’échange opère toujours comme intermédiaire. Aussi l’argent dans la circulation simple du capital est-il l’intermédiaire entre la production et la circulation.
Comme le temps de circulation représente une limitation de la productivité du travail et augmente le temps de travail nécessaire, il diminue l’extraction de la plus-value. Ces faux frais du capital sont une véritable barrière à l’autovalorisation du capital, barrière que les GAFA contribuent à faire tomber. Comme nous l’avons déjà dit, tant que les GAFA agissent dans la sphère de circulation, ils ne sont aucunement créateurs de plus-value, tout au plus contribuent-ils à réduire les faux frais du capital dans cette sphère.
Les débats sur ce que nous pouvons appeler la nouvelle économie sont encore loin de se terminer, il faudra y revenir sur de nombreux aspects et plus particulièrement dans nos prochains articles sur les conséquences pour le salariat et le monde du travail en général.
Gérard Bad
avril 2018

NOTES

(1) Aujourd’hui, les Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) inondent les marchés, dans presque tous les secteurs. Et là où elles passent, tout semble trépasser. Pour cause, Carrefour et Publicis ont, par exemple, enregistré les plus fortes baisses du CAC 40 pour cette année. Les Gafa mènent la vie dure à ces entreprises dites traditionnelles. Comment expliquer ce bouleversement ? Comment appréhender cette nouvelle tendance ?
(2) La dette publique trimestrielle de la France, mesurée selon les critères de Maastricht, s’établit à 2 226,1 milliards d’euros au troisième trimestre 2017.
(3) https://www.usine-digitale.fr/ 30 janvier 2018.
(4) Les drones de Titan fonctionnent à l’énergie solaire et sont capables de se maintenir pendant cinq ans à une vingtaine de kilomètres d’altitude. Ils peuvent remplir la plupart des tâches confiées à des satellites géostationnaires, mais sont moins coûteux. Google a déjà effectué des tests dans le passé pour un projet baptisé Loon, où des montgolfières servent de relais pour apporter Internet dans des régions en étant dépourvues.
https://lexpansion.lexpress.fr/ – 2 juin 1204.
(5) Les Nouveaux Rapports industrie/services à l’ère du numérique, avis du Conseil économique, social et environnemental présenté par Marie-José Kotlicki, rapporteure, octobre 2015. – http://www.lecese.fr/
(6) Marx, Le Capital, Livre III, in Œuvres, Economie, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 1031-1032). »
(7) En France, loi travail et ordonnances Macron.
(8) Un exemple caractéristique de cette pénétration est l’utilisation dans certains pays d’Afrique de l’unité téléphonique comme monnaie d’ échange (M-Pesa, M pour mobile et pesa, argent en swahili)
(9) En France, certains travaillent dans le TGV pendant leur temps de trajet, d’autres chez eux, d’autres en télétravail…
(10) Le nom FinTech est la contraction de « finance» et de « technologie ». Il désigne toutes les entreprises, souvent des start-ups, dont l’activité se situe dans le monde de la finance, de la banque ou de l’assurance. Aujourd’hui on entend de plus en plus parler de ces entreprises de la FinTech.

Mai 68, modeste ou mythique ?

* Ce texte paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018) et n° 164 (été 2018) est la traduction de la conclusion d’un ouvrage de Michael Seidman, The Imaginary Revolution. Parisian Students and Workers in 1968 (« La Révolution imaginaire. Etudiants et ouvriers parisiens en 1968 », non traduit en français ; une version espagnole devrait bientôt paraître chez Alianza Editorial), Berghahn Books, 2004. Michael Seidman enseigne l’histoire à l’université de Caroline du Nord à Wilmington.

* Tous les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original.

Après les révoltes de mai et juin [1968], marxistes et anarchistes de toutes nuances ont continué à croire que l’agitation allait persister et que la classe ouvrière était en route vers la révolution (1). Les radicaux, confiants en leur dynamisme et stimulés par la poussée démographique de la jeunesse, mettaient tous leurs espoirs dans l’avenir. Ils avaient l’impression que la raison et l’histoire étaient de leur côté, comme leurs pairs dans le monde. Les artistes révolutionnaires exprimaient ce sentiment dans des affiches telles que « Mai 68 : le début d’une lutte prolongée ». Plusieurs ouvrages publiés fin 1968 portaient en titre Ce n’est qu’un début… Un autre, Vers la guerre civile, prédisait qu’une violente guerre de classes éclaterait en 1970 ou 1972 (2). Pour les dirigeants communistes et les syndicalistes de la CGT, les révoltes de 1968 étaient le début de la crise du « capitalisme monopoliste d’Etat » (3) et représentaient la première confrontation entre la grande masse des travailleurs et les monopoles (4). Certains cadres de la CFDT voyaient Mai comme une renaissance de l’action directe et de l’anarchosyndicalisme (5). Les militants du PSU pensaient que l’idée d’autogestion*, qu’ils considéraient comme l’aspect le plus intéressant du mouvement de grève, allait croître et se développer. Ils prévoyaient que les événements de 1968 allaient initier la lente conquête du pouvoir par les ouvriers, paysans et étudiants (6). Le 24 juin, le leader du PSU, Michel Rocard, déclarait à la radio que « la révolution était possible » (7). Les militants de ce parti espéraient que les chrétiens progressistes étaient prêts à rejoindre les ouvriers pour créer une social-démocratie radicale. Certains démocrates chrétiens pensaient revivre l’époque de 1788 (8). Sans considérer l’exactitude de leurs prédictions révolutionnaires, la participation des chrétiens (catholiques et protestants) au mouvement a montré que le schisme religieux chronique – qui avait séparé cléricaux et anti-cléricaux durant la majeure partie de l’histoire de la république en France – avait largement été dépassée par les évolutions des années 1960.

Ces prophéties de révolution étaient manifestement erronées. La « nouvelle classe ouvrière » s’est révélée être plus proche du groupe décrit par les sociologues britanniques Goldthorpe et Lockwood que de celui imaginé par le sociologue français Serge Mallet (9). Les ouvriers de Goldthorpe et Lockwood avaient une attitude pragmatique envers leur travail, leurs syndicats et leur partis politiques (10). Ils étaient plus intéressés par la consommation que par l’autogestion*, et plus concernés par leur vie privée que par la vie en commun. Ses membres les plus dynamiques voulaient quitter leur classe. Pour porte de sortie, les parents encourageaient fils et filles à entrer à l’université, ce qu’ils ont fait en nombre de plus en plus grand après 1968. C’est ainsi que devenir ouvrier fut de plus en plus lié à l’échec scolaire (11).

Le déclin de la solidarité de classe a permis aux employeurs d’organiser une contre-offensive. Après la vague de grève, le patronat français soutenu par un Etat fort, reprit rapidement le pouvoir dans les usines. Finalement, la plus importante vague de grèves de l’histoire européenne n’a probablement affecté que marginalement l’autoritarisme régnant dans les usines et les bureaux (12). Par contre, en Italie – où ouvriers et patrons partageaient un même mépris pour un Etat faible et inefficace – les salariés ont poursuivi leurs grèves contre le travail salarié après 1968 (13). De fait, « la forte croissance de la productivité [en France] après Mai est due en grande partie à la profonde restructuration dans les usines, par l’accélération de la mobilité des travailleurs et l’intensification du rythme du travail, ce même processus que les syndicats italiens négociaient et contestaient (14) ». Autrement dit, les contremaîtres français sont redevenus les « chiens de garde » qui tentent d’accroître la vitesse de production – avec des résultats variables (15). Comparativement, en Italie, les ouvriers servaient des syndicats établis ou des comitati (organisations de base indépendantes) pour mener des grèves avec succès contre l’autorité des contremaîtres, contre le salaire aux pièces ou bien encore contre le temps et le lieu de travail. Selon une célèbre figure allégorique représentant le prolétariat non qualifié de l’Italie du Nord en 1969, le bonheur c’est travailler moins et gagner plus(16). Dans les années immédiatement après 1968, les employeurs italiens ne pouvaient ni diminuer la paie de leurs ouvriers indisciplinés, ni les licencier (17).

En France, la coalition momentanée qui avait conduit aux accords de Grenelle se décomposait et les patrons dans la période immédiatement après juin agirent rapidement pour limiter l’influence des militants, syndicalistes ou des gauchistes*, restaurant l’autorité du personnel d’encadrement à la fois sur les activistes et sur les militants de base(18). En août 1968, la CFDT faisait état de la démission de dizaines de ses militants (19). Bien que le nombre de jours de grèves aient augmenté en 1969 et 1970, comparativement à 1967 et 1966, le nombre de jours perdus et le nombre de participants aux grèves diminuèrent significativement (20). Les syndicats ont tenté sans succès de rendre les grèves de l’après-Mai relativement moins pénalisantes. Ils ont échoué à obtenir des accords obligeant les employeurs à compenser les ouvriers pour les heures perdues ou à supprimer les bonus récompensant les salariés qui ne participaient pas aux arrêts de travail. Les grèves contre le rythme de travail se sont poursuivies mais les patrons ont combattu efficacement les grèves perlées* (21). Soutenus par l’Etat, ils ont fait la chasse à une pratique de la classe ouvrière, les menus larcins. Par exemple, après un gros vol de la paie dans une usine de banlieue, la police décida de fouiller tous les salariés (22). Elle ne retrouva pas l’argent disparu, mais du petit matériel volé à l’entreprise. Apparemment, le vol était une pratique répandue dans cette usine où 1 000 sangles* disparaissaient chaque année. On attrapa un ouvrier malchanceux auquel on demanda de démissionner, mais une importante grève de solidarité éclata pour le défendre.

[Georges] Séguy [secrétaire général de la CGT] admit que les nouveaux adhérents qui avaient rejoint la CGT après Mai « n’avaient que des connaissances très rudimentaires du syndicalisme. (…) Ce fut un énorme travail de les éduquer. (23). » Les syndicats n’avaient pas l’influence, la « puissance », nécessaire pour retenir ces nouveaux encartés (24). Le rajeunissement au sein de la CGT ne pouvait empêcher le long déclin de l’industrie lourde française (y inclus la métallurgie) ni même le futur déclin du PCF. La CFDT persévérait à s’accrocher à l’autogestion*, mais le manque d’intérêt pour le contrôle ouvrier parmi les métallurgistes et autres salariés en 1968 annonçait sa lente dérive idéologique des années 1970-1980. Ce qui motivait largement les grévistes avant et après 1968, c’était le désir d’un meilleur salaire et d’un moindre temps de travail. Bien que certains, comme Mallet, aient souligné l’originalité et la qualité des grèves et des revendications, il existe une continuité fondamentale entre l’avant et l’après-Mai (25). Les idéologies de l’autogestion* ayant le travail pour centralité n’avaient pour fondement que cette idée fausse que les salariés voulaient réellement s’emparer de leur lieu de travail. Ces notions de contrôle ouvrier qui synthétisaient dans le même temps émancipation personnelle et politique a finalement échoué à obtenir l’une et l’autre. Les projets de révolution totale des gauchistes* – trotskystes, maoïstes, castristes, situationnistes – ont eux aussi subi un même déclin inéluctable.

Ceux qui avaient parié sur la jeunesse ou les étudiants plutôt que sur les ouvriers furent pareillement déçus. Les jeunes gens avaient du poids démographiquement et étaient physiquement dynamiques, mais la « jeunesse » n’était pas politiquement révolutionnaire (26). Les comités d’action, que les jeunes militants avaient espéré être les soviets de 1968, et qui atteignirent 460 dans Paris et sa région à la fin Mai, ont survécu jusqu’en juin avant qu’on les perde de vue ou bien qu’ils passent sous le strict contrôle des groupuscules* (27). Pendant l’été, les policiers en civil se sentirent suffisamment en confiance pour se permettre d’affronter les jeunes protestaires qui contrôlaient les rues du Quartier latin (28). Les efforts de l’UNEF n’ont pas eu non plus d’effets à long terme. Après une période d’optimisme initiale, durant laquelle les étudiants militants ont cru qu’ils pourraient surmonter la démobilisation saisonnière due aux vacances d’été en inaugurant des cours pour attirer les ouvriers, les « universités populaires » finirent l’été – selon la police – « avec des résultats décourageants »(29) pour les étudiants. Le radicalisme de l’UNEF et son refus de participer aux projets réformistes ne s’est pas traduit par un afflux de nouveaux membres (30). En fait, de 50 000 avant 1968, le nombre d’adhérents à l’UNEF chuta à 30 000 en 1970. Cette chute fournit un exemple supplémentaire de la désintégration des espoirs radicaux des années 1960.
Les cycles de protestations et de répressions sont, assez paradoxalement, souvent accompagnés de tentatives de réformes (31). Le licenciement de Pompidou par de Gaulle en juillet 1968 a montré que leur victoire électorale n’avait pas résolu leurs divergences. Le général continuait à croire que la décision du premier ministre de céder aux étudiants avec la réouverture de la Sorbonne et la libération des accusés avait contribué à répandre la « contagion » aux ouvriers dont les revendications avaient poussé l’économie française « aux limites » (32). Après juin, cependant, le président était plus ouvert aux réformes que son ex-premier ministre, plus proche des conservateurs versaillais* de son propre parti. Le général refusait d’abandonner son rêve social-catholique de participation entre travail et capital (33). Au plus fort de la crise, il semble que de Gaulle ait dit à ses ministres : « Les réformes, oui, le désordre, non. » La mise en place de la participation – « la plus grande réforme du siècle en France »–devait répondre aux « causes profondes » de la crise de Mai (34). Tout de suite après les élections, de Gaulle nomma au ministère de la justice le gaulliste de gauche* René Capitant, critique du libéralisme et de Pompidou. En mai, avant le vote de la motion de censure, Capitant avait démissionné de son poste de député pour protester contre la politique de Pompidou. Le 17 juin, le nouveau ministre de la justice déclarait à la radio que si l’Assemblée nationale ne votait pas la participation* de de Gaulle, le général porterait l’affaire directement devant le peuple sous forme d’un référendum. ­Capitant évoquait un avenir radieux où les travailleurs seraient actionnaires et coopéreraient avec enthousiasme à la gestion des entreprises.

Les employeurs réagirent négativement au partage du pouvoir (35). Les patrons pensaient que toute ingérence dans les prérogatives de la direction et tout affaiblissement de la chaîne de commandement allaient ruiner l’économie. « La participation est inséparable de l’efficacité qui doit reposer sur l’autorité de la direction (36). » Même au plus fort de la crise, le 28 mai, immédiatement après que les travailleurs eurent rejeté les accords de Grenelle, les Chambres de commerce condamnaient le projet de loi sur la participation. Selon leur porte-parole, l’autorité de l’encadrement devait être renforcé, non pas mis en question. Léon Gingembre, de la CGPME, déclarait avec amertume que « le bouleversement structurel de M. Capitant ne pouvait que conduire à la ruine de l’économie » (37). Les syndicats eux-mêmes, quoique pour d’autres raisons, rejetaient la participation. La CGT craignait que le plan du gouvernement fasse que les travailleurs « collaborent à leur propre exploitation » (38). La CFDT regrettait que le gouvernement et les employeurs ne fassent pas plus de concessions matérielles. La participation imposée dans les usines fut à l’origine d’un front syndical unitaire du refus. Dans le même temps, elle déclencha une guerre des réformateurs sur deux fronts, qu’ils ne pouvaient gagner, à la fois contre les syndicats et contre le patronat.

1969 marqua l’échec total de la participation. Le général voulait en faire le centre du référendum prévu pour avril de cette année-là et promettait de démissionner si les électeurs le rejetait. Mais l’opposition des employeurs et des gaullistes qui leur étaient favorables le décida à ne pas mettre son destin politique en jeu sur la popularité de la participation et il décida d’exclure la question du référendum. Tout comme les gauchistes* et d’autres à gauche, le chef de l’Etat de 78 ans avait parié irrationnellement sur un désir autogestionnaire*, qui ne séduisait que ceux – certains étudiants ou cadres* – qui aimaient ou s’identifiaient à leur travail. Le projet de la participation fut remplacé par un plan de réforme du Sénat et de décentralisation. Les deux propositions, regroupées dans le référendum, furent rejetées par un électorat (52,4 % de non) qui s’intéressait peu à ces questions. Le général démissionna comme promis. Son remplaçant, Georges Pompidou, représentait une « forme plus conventionnelle de conservatisme » qui se manifestait dans son hostilité constante à la démocratie sur le lieu de travail (39).

La vitalité de l’économie favorisait le contrôle des conservateurs (40) . De 1968 à 1974, l’économie française a vécu l’une de ses phases d’expansion la plus importante. La cause en était largement un climat de confiance dans les affaires après 1968 et une forte croissance de la demande. La Cinquième République, sous les gouvernements de Pompidou et de ses successeurs, est parvenue à promouvoir les atouts du pays. Le revenu disponible moyen des ménages augmenta de 7 % annuellement de 1960 à 1974, pour décliner ensuite à 3 % par an (41). L’achat d’automobiles se répandit à une vitesse phénoménale passant de 4,7 millions en 1960 à 11,9 millions en 1970. En 1967, seuls 27 % de la population utilisaient une voiture pour aller travailler ; en 1974, ils étaient 42 %. Quelque 50 % des ménages de la classe ouvrière étaient propriétaires de leur maison ou de leur appartement. Les logements étaient plus grands et presque tous étaient équipés de télévision, de réfrigérateur, d’aspirateur et de machine à laver.

La réforme de l’université connut un meilleur sort que la participation grâce à la loi d’orientation d’Edgar Faure qui restructura l’éducation supérieure. Après Mai, Edgar Faure – radical-socialiste qui avait été deux fois président du conseil des ministres sous la Quatrième République – fut nommé ministre de l’éducation. Faure était idéologiquement proche des gaullistes de gauche comme Capitant, mais contrairement à ce dernier il avait adroitement élaboré une loi qui permit à sa réforme de passer devant les deux chambres parlementaires à une large majorité le 7 novembre, quatre mois seulement après avoir pris ses fonctions (42). Sa loi poursuivait plusieurs buts. Elle promouvait la décentralisation et renforçait l’autonomie de chaque université, encourageait l’enseignement pluridisciplinaire avec un socle commun et soutenait la participation. Les départements furent remplacés par de nouvelles unités administratives dénommées Unités d’enseignement et de recherche (UER) dont l’organisation tendait à diluer l’autorité individuelle du professeur (43). La loi établissait des procédures qui permettaient non seulement aux facultés mais aussi aux étudiants et au personnel administratif de participer aux élections de conseils. Avant la promulgation de cette loi de réforme, il y avait déjà eu des élections sur les campus français mais elles étaient dominées par les professeurs les plus âgés. Ils sélectionnaient leurs jeunes collègues appelés à rejoindre leurs rangs et choisissaient le doyen. Les nouveaux promus et les étudiants n’avaient quasiment pas voix au chapitre. La réforme de Faure imposait que chaque groupe – professeurs titulaires, jeunes professeurs, employés administratifs et étudiants – aient chacun ses représentants au parlement de l’université. Un précédent dans la participation estudiantine avait été mis en place immédiatement après la Libération, mais il semble que ce droit fût tombé en désuétude. Un même sort attendait la réforme de Faure sur le long terme bien que certaines mesures progressistes aient survécu (44). Les étudiants avaient gagné la parité*, ce qui, d’une certaine façon, les intégra à la prise de décision dans les universités (45). L’agitation parmi les étudiants d’un grand nombre de disciplines, y inclus les beaux-arts, mena à ce que l’on accorda plus d’importance à un enseignement fondé sur la recherche et l’interdisciplinarité (46). L’université expérimentale de Vincennes n’aurait sans doute jamais pu exister sans le cycle révolutionnaire-réformateur de 1968.

A court terme, l’institution d’élections par Faure et leur extension au plus grand nombre plut à l’opinion publique informée (47). Comme aux Etats-Unis, les réformistes étaient majoritaires numériquement même sur les campus radicaux (48). Les listes d’électeurs indiquent que 65 % des étudiants aspiraient à participer à la gestion des universités. Un sondage en septembre 1968 concluait que 54 % des étudiants étaient en faveur d’une réforme de l’université, que 31 % souhaitaient principalement passer leurs examens et que 12 % seulement se prononçaient pour un changement radical de société (49). Compte tenu du fait qu’il y avait 160 000 étudiants à Paris, on peut en classer 19 000 comme révolutionnaires, 50 000 comme indifférents ou apathiques et 86 400 comme réformateurs. Ce sont principalement ces derniers que les événements ont poussés à agir. 52 % (83 200) disaient avoir « participé » au mouvement (50). La participation variaient largement selon les disciplines : 37 % des étudiants ès arts et 67 % de ceux en sciences sociales déclaraient y avoir été ­engagés.
Il n’est pas surprenant, par conséquent, que le sujet des examens à l’automne 1968 fût demeuré source de conflit. La police observa que « dans différentes disciplines, les examens se sont déroulés normalement. Les militants d’extrême gauche, craignant de se voir désavoués par une majorité d’étudiants s’ils appelaient au boycott, n’en ont rien fait » (51). Bien que Geismar, Sauvageot et leurs organisations aient refusé de négocier avec le gouvernement, l’UNEF adopta une position qualifiée de « prudente » par la police, laissant la « base » décider à propos des examens (52). Pour protester contre la sélection, seuls quelques étudiants persévérèrent dans le boycott des examens et exprimèrent le souhait de se délivrer les titres eux-mêmes (53).
Les réformes de l’après-Mai présentèrent un côté moins démocratique, non électif. Elles stipulaient que le doyen (appelé président d’université après 1971) était maître chez lui. Ce qui signifiait que les services d’aide aux étudiants – tels que dortoirs, restaurants, bibliothèques et installations sportives, tous étant administrés séparément à Paris – seraient soumis dorénavant à l’autorité, par exemple, des dirigeants de Nanterre. L’administration universitaire était unifiée et rationnalisée. En 1967 et 1968, le doyen de Nanterre ne contrôlait pas directement les résidences où les étudiants avaient protesté. C’était un administrateur et son organisme (le CROUS) qui étaient chargés des dortoirs. Plusieurs administrations avaient partagé la responsabilité d’appeler la police sur le campus pour évacuer ou arrêter les protestataires. En 1970, on confia au doyen ou président l’autorité exclusive de maintenir l’ordre sur tout le campus, jusqu’aux résidences, restaurants et installations sportives. Personne d’autre n’était autorisé à appeler la police. Le nouveau président de Nanterre, René Rémond, salua le renforcement des pouvoirs de son administration. Il prétendait être ainsi à l’abri des initiatives irréfléchies des directeurs des résidences ou autres administrateurs, incitant ainsi à une normalisation de l’université.

Après l’agitation de mai-juin 1968, l’administration des résidences avait voulu nettoyer le « bazar » de Nanterre par la fermeture de nombreux dortoirs et la limitation des résidents aux athlètes, futurs fonctionnaires* et femmes de moins de vingt et un ans (54). » Pour protester contre cette politque, un groupe d’enragés occupa un des bâtiments le 4 septembre, quoique la décision eût été prise la veille d’élargir les critères [d’admission]. » (55) La protestation des étudiants eut pour effet de garantir une politique plus libérale d’admission à l’université, dans les dortoirs et les restaurants. Même les non-étudiants profitaient de prix réduits sur les repas. Un mémorandum ministériel du 6 novembre 1968 officialisait la liberté de visite, qui existait en pratique depuis le printemps 1968 malgré les souhaits du ministre. Squatter (le locataire en titre logeant une autre personne sans autorisation) coexista avec cette liberté. « La forme la plus dangereuse pour la paix et l’ordre sur le campus » du squatt était l’hébergement de « militants » ayant été expulsés des résidences. Pas plus que les larcins par les ouvriers, le squatt ne put être totalement éradiqué. Ni les dégradations de matériel, quelques jeunes manifestant même leur colère par la destruction de cabines téléphoniques. D’autres attaquèrent des étudiants de droite ou centristes et persévérèrent à dénigrer le doyen, le traitant de « fasciste » (56).

Une solution, proposée par certains, était de fermer le départemet de sociologie et d’exclure des résidences les étudiants les plus anciens, mais les autorités avancèrent qu’elles ne pouvaient pas justifier « cette sorte de discrimination ». De même, il fut impossible d’empêcher les squatts par « une inspection de nuit des chambres individuelles », les étudiants considérant cette procédure « inquisitrice et dictatoriale ». De plus, les agents chargés de ces inspections risquaient l’agression physique. L’administration craignait que ces agressions puissent mener à des interventions contre-productives de la police telles qu’il y en avait déjà eu à Nanterre en 1967 et à Antony en 1965. Les autorités en conclurent que le « libéralisme » des nouveaux directeurs nommés à la tête des résidence d’Antony et de Nanterre était efficace pour apaiser les dortoirs et isoler les enragés les plus violents (57). Le ministre de l’éducation décida de suspendre les restrictions du droit de visite afin d’établir un « dialogue » avec les étudiants. L’administration savait que tout contrôle – soit par des gardiens de nuit soit par des policiers – détruirait cette tentative de gagner la confiance des étudiants. Pour éviter de provoquer des manifestations, elle alla jusqu’à reporter les hausses de loyer.
Parallèlement, les grèves dans les lycées* entraînèrent « un changement réel et durable dans les relations des étudiants avec leurs enseignants », devenus plus tolérants vis-à-vis des débats en matière de pédagogie et de sexualité (58). Ceux qui mettent l’accent sur la « répression » dans l’après-68 négligent l’importance de la montée de la tolérance sur le long terme (59). Tout comme ils ignorent les diverses instances de coopération entre autorités, étudiants et ouvriers protestataires dans les universités, les usines et les rues. Ce type de prêté pour un rendu – dont on a vu qu’il eut lieu même au moment des événements les plus violents de Mai – a sans doute permis de préserver la France de cette forme de terrorisme post-1968 qui a éclaté en Allemagne et en Italie.

Les réformes de l’après-Mai ont impulsé une tentative d’autogestion* dans un dortoir (60). On choisit, pour une « expérience » renouvable tous les trois mois, une résidence de trois cents chambres dans laquelle seraient hébergés des volontaires de tous âges, hommes et femmes. C’étaient les résidents eux-mêmes qui devaient gérer la résidence, en contrôler l’administration et les finances. Les gestionnaires officiels de la résidence et les représentants des étudiants décidaient des admissions. Les squatts étaient strictement interdits, et un conseil des résidents élu démocratiquement fut mis en place qui devait juger des manquements à la discipline ainsi que des expulsions. Dans les trois autres dortoirs traditionnels (non autogérés*), on envisagea des droits de visite sans restrictions. Le directeur des résidences de Nanterre affirmait que les acquis des étudiants dans le domaine de la liberté personnelle étaient « inévitables ». Le ministère de l’éducation résista au moins jusqu’en juillet, mais en août il accordait la libéralisation aux trois dortoirs (61). Les filles mineures dont les parents refusaient la politique de liberté contrôlée furent réparties dans d’autres dortoirs de la région parisienne.
Les sources disponibles ne fournissent pas de renseignement sur cette expérience d’autorégulation mais il est indubitable que les libertés individuelles se sont étendues en France et dans d’autres pays, au cours des années 1960 (62). Les événements de Mai n’ont pas inauguré une nouvelle période historique de rupture mais ont renforcé les tendances culturelles et sociales déjà présentes dans la société française au moins depuis une décennie. Son contrôle de l’Etat fermement assuré, le gouvernement était capable de tolérer les protestations étudiantes et les styles de vie. Le gaullisme au pouvoir peut difficilement être considéré comme un ancien régime inflexible qui aurait cherché à imposer sans relâche un ordre moral désuet. La France n’était pas une société « bloquée » ou « figée » au début de la Cinquième République. La bureaucratie prétendumment « bonapartiste », « autoritaire » et « paternaliste » s’est montrée étonnamment souple pendant les périodes de crise.

L’administration française et celles des autres démocraties d’Europe et d’Amérique ont contribué à l’expansion de la tolérance. Rétrospectivement, les constantes victoires de l’indulgence dans les années 1960 font que certaines mesures disciplinaires prises à Antony et Nanterre paraissent inexplicables. De même aux Etats-Unis quand une étudiante en deuxième année d’université au Barnard College annonça publiquement en 1968 qu’elle vivait avec son petit ami, jeune étudiant au Columbia College, il s’ensuivit un énorme scandale (63). Elle fit l’objet de dizaines d’articles dans les journaux et menacée d’expulsion de Barnard. Cet incident, tout comme les descentes de police dans les dortoirs de la région parisienne, paraît aujourd’hui presque incompréhensible. Cependant, la réaction d’une forte proportion de la population contre la punition de l’étudiante montra que la cohabitation était de mieux en mieux acceptée. Les attaques contre la propriété – non contre la morale – provoquèrent, en France et aux Etats-Unis, des restrictions à la montée de la tolérance beaucoup plus ­importantes.
Les chroniqueurs influents des médias favorables à Mai ont donné des événements une image généralement positive (64). Une explication répandue à cette inclination continue pour 1968 est que les vétérans du mouvement occupent maintenant des postes dirigeants dans les médias et autres bureaucraties. A la manière d’autres groupes d’anciens combattants, ils cherchent à glorifier leur expérience et leurs batailles. Ils tendent à exagérer la puissance du mouvement auquel ils ont participé et à le voir comme une rupture novatrice d’avec le passé. Une « génération » continue à se justifier au regard de sa jeunesse et de ses anciens (65). Ces vétérans de la classe moyenne ont montré qu’ils étaient plus capables de capter l’imaginaire social que les ouvriers ayant pris part à la plus grande vague grève de l’histoire de France. Les soixante-huitards* à l’origine des événements ne cessent de recréer leur propre image. Cette tranche d’âge cherche à ce qu’eux-mêmes et les autres reconnaissent l’importance de leurs activités dans le bouleversement du monde.

Toutefois, cette explication de la perception de l’importance de 1968 n’est pas totalement convaincante. S’il est possible que l’autojustification motive quelques journalistes et éditeurs, la fréquence et la popularité des commémorations de Mai indiquent que l’intérêt pour les événements s’étend plus largement au-delà des seuls anciens combattants*. Journaux, magazines, cinéma et télévision nécessitent une audience et les potentats des médias ne pourrait pas vendre éternellement Mai s’ils sentaient que le public ne voulait pas l’acheter. Par ailleurs, la cohésion de générations ou de groupes ne s’acquiert pas par la seule communauté d’expériences mais aussi par l’imaginaire collectif ou la capacité à se servir de l’histoire pour s’inventer une identité collective (66). Une enquête le démontre, révélant que pour ceux qui avaient entre dix-huit et vingt-neuf ans en 1979 Mai représentait le « début d’un nouveau système de valeur », l’événement historique le plus important dans leur vie. Ceux qui avaient entre trente et trente-neuf ans en 1979 considéraient 1968 relativement insignifiant. Autrement dit, une génération moins susceptible d’avoir participé à Mai (les plus jeunes avaient sept ans en 1968) considérait que les événements avaient eu plus de conséquences que leurs frères et sœurs plus âgés. Apparemment, le public continue de croire que 1968 fut « l’événement le plus important en France depuis la seconde guerre mondiale » (67).

Plutôt que les autojustifications des vétérans, qui ont gravi l’échelle carriériste de l’establishment, il paraît plus intéressant, en ce qui concerne la mémoire de Mai, de voir comment Mai n’a cessé d’entretenir des liens avec la jeunesse. L’interprétation de Mai comme une révolte de la jeunesse est historiquement floue surtout si l’on regarde les grèves ouvrières dont les jeunes salariés ont été souvent incorrectement considérés comme les catalyseurs. C’est néanmoins une opinion largement admise. Après Mai, les nouvelles générations sont demeurées fascinées par la forte mixture, bien que finalement fragile, entre hédonisme et altruisme héritée de 1968. Quand il n’y a aucun mouvement social imposant – comme pendant les dixième, vingtième, vingt-cinquième et trentième anniversaires de 1968 – le souvenir de cette année, même aseptisé, sert d’exutoire et de rappel que les soulèvements populaires peuvent surgir sans prévenir comme en 1968 et 1995. Le mélange d’anti-impérialisme et d’anticapitalisme du mouvement antimondialisation d’aujourd’hui trouve ses racines dans les révoltes de 1968.

L’intérêt porté aux événements de Mai et à leur héritage rappelle le poids de la tradition révolutionnaire dans l’imaginaire des Français. Les grandioses années de la grande révolution – 1789, 1792, 1794 – ont été considérées comme une rupture radicale d’avec le passé baptisé ancien régime*. Nous savons que l’année 1792 fut estampillée An I du nouveau calendrier. Les changements politique, législatif et social engendrés par la Révolution l’ont poussée à inaugurer une chronologie nouvelle. La « révolution » de 1968 ne fut pas assez forte pour produire une tabula rasa reconnue officiellement, mais de nombreux participants et leurs partisans ont retenu l’idée de commencer par des coups de griffe qui définissent la tradition révolutionnaire. Etant donné que les insurgés de 1968 n’ont jamais été en position de pouvoir s’emparer de l’Etat, leur conception de la rupture n’a jamais pu prendre de forme politique comme en 1789. Ils ont ainsi imaginé l’An I comme un recommencement culturel et personnel. Par conséquent, nombre d’entre eux conçoivent 1968 comme une révolution ayant profondément transformé les destins de chacun (68). Les événements de Mai – quoique politiquement sans conséquences – ont conservé cette ­capacité à avoir changé la vie des individus.

Ce désir de rupture se reflète dans la popularité de Reprise. Ce film de la fin des années 1990, devenu plus tard un livre à l’occasion du trentième anniversaire de Mai, montre le réalisateur Hervé Le Roux chercher à retrouver la femme qui avait fait l’objet d’un petit documentaire (neuf minutes) en 1968, La Reprise du travail aux usines Wonder (69). En juin de cette année-là, une salariée, connue seulement sous le prénom de Jocelyne, avait été filmée alors qu’elle refusait obstinément, la grève une fois terminée, de reprendre le travail dans son usine de piles. L’engouement pour les idéologies anti-travail a rapidement transformé la jeune femme en héroïne rebelle de la révolte de Mai. Son refus du travail (ne pas perdre sa vie à la gagner* comme on disait alors) exprimait vigoureusement la synthèse spécifique aux années 1960 entre préoccupations personnelles, sociales et politiques. D’être une femme et une ouvrière accrut d’autant son statut de symbole d’une idéologie formulée largement par des intellectuels hommes. Sa complète disparition du spectacle médiatique renforça son mythe. Finalement, ni elle, ni aucun individu ou groupe ne pouvaient résoudre le problème du travail salarié. Par conséquent, ces idéologues des années 1960 proposèrent des solutions contradictoires allant de l’abolition du travail jusqu’à son intégration sur le lieu de travail démocratique.

Les faiseurs d’opinion et l’opinion elle-même considèrent fréquemment que les événements de mois de mai ont marqué l’époque autant qu’ils ont été bénéfiques. Il est certain que les actions de ce mois-là sont plus faciles à célébrer que d’autres événements majeurs de l’histoire française de l’après-seconde-guerre-mondiale : l’Indochine et l’Algérie furent d’importantes défaites et le deuxième conflit a quasiment mené à une guerre civile. Le seul concurrent contemporain en célébration est le débarquement de Normandie dont le cinquantième anniversaire en 1994 a pour l’occasion donné lieu à une couverture médiatique comparable à celle du trentième anniversaire de Mai (70). Une comparaison entre ces deux événements est instructive. L’assaut en Normandie fut la plus importante opération amphibie de l’histoire et un pas essentiel dans la défaite de l’Allemagne nazie. Ce fut un « événement historique » autant qu’un événement puisse l’être. Mai 1968, bien que lié à la vague internationale d’agitation des années 1960, fut essentiellement une péripétie française aux conséquences modestes. La publicité qui en faite révèle la carence en occasions dignes d’être célébrées dans l’histoire de France récente. Les opportunités de s’apitoyer sont plus nombreuses.
Mai 1968 comble un vide dans la conscience sociale française mais n’a sans doute pas l’importance qu’on lui accorde. Les événements n’ont pas marqué une rupture mais montré plutôt une continuité dans les tendances sociales et politiques. Aucune crise de civilisation n’a éclaté subitement, aucune tentative significative de contrôle ouvrier n’est apparue. Au contraire, les événements de mai-juin ont fait la preuve du pouvoir de l’Etat centralisé et de l’attrait de la société de consommation qui ont affaibli de fait la révolution par assimilation de l’hédonisme.

Michael Seidman
(traduit de l’anglais par J.-P. V.

NOTES

(1) Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet, Journal de la commune étudiante, Seuil, 1969, p. 10-12.

(2) Alain Geismar, Serge July et Erlyne Morane, Vers la guerre civile, Editions et publications premières, 1969, p. 16.

(3) Toutes les citations ont été retraduites de l’anglais faute de temps [NdT].  
(4) Danielle Tartakowski, « Le PCF en mai-juin 1968 », in 1968, exploration du mai français : actes du colloque Acteurs et terrains du mouvement social de mai 1968, 24-25 novembre 1988, L’Harmattan, 1992 ; Maurice Cohen (sous la direction de), « Le Bilan social de l’année 1968 » in Revue pratique de droit social, 1969, p. 368 ; Roger Martelli, Mai 68, Messidor-Editions sociales, 1988, p.  207.  
(5) « Histoire et leçons d’une grève », Esprit n° 373 (août-septembre 1968), p. 118-119.  
(6) Gilles Martinet, La Conquête des pouvoirs, Seuil, 1968, p. 149.  
(7) Cité in Jean-Raymond Tournoux, Le Mois de mai du général, Plon, 1969, p. 298.
  
(8) Robert Davezies (sous la direction de), Mai 68 : La rue dans l’église, EPI, 1968, p. 137. Voir Nicolas Daum, Des révolutionnaires dans un village parisien, pour l’histoire d’un comité d’action parisien de l’après-1968, Londreys, 1988.
(9) Jean-Daniel Reynaud, « La nouvelle classe ouvrière, la technologie et l’histoire », Revue française de science politique (1972-1973), p. 533.
(10) John H. Goldthorpe, David Lockwood, Frank Bechhofer et Jennifer Platt, The Affluent Worker : Political Attitudes and Behaviour, Cambridge University Press, 1968, p. 76. Trad. fr. L’Ouvrier de l’abondance, Editions du Seuil, 1972.
(11) Voir François Dubet, « Comment devient-on ouvrier », et Jean-Paul Molinari, « De la ferme à l’usine, de l’usine à la fac », in Guy-Patrick Azémar (sous la direction de), Ouvriers, ouvrières : Un continent morcelé et silencieux, Autrement n° 126, 1992, p. 114 et 141.
(12) Projet d’histoire orale d’Henri Simon, entretiens avec des travailleurs, 1994.
(13) Robert Lumley, States of Emergency : Cultures of Revolt in Italy from 1968 to 1978, ed. Verso, 1990, p. 10, 182-183 et 250 ; Paul Ginsborg, A History of Contemporary Italy : Society and Politics 1943-1988, Penguin, 1990, p. 314-319 ; Nanni Balestrini, Queremos todo, ed. Traficantes de Sueño [traduction espagnole de Vogliamo tutto, Feltrinelli, 1971] de Herman Mario Cueva, 1974, p. 76, 116 et 126.
(14) Michele Salvati, « May 1968 and the Hot Autumn of 1969 : The Response of Two Ruling Classes », in Suzanne Berger (sous la direction de), Organizing Interests in Western Europe, Cambridge Studies, 1981,
p. 351.
(15) Nicolas Hatzfeld, « Les ouvriers de l’automobile : Des vitrines sociales à la condition des OS, le changement des regards », in Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel (sous la direction de), Les Années 68 : le temps de la contestation, éd. Complexe, 2000, p. 358-361.
(16) Balestrini, Queremos todo, p. 165.
(17) Martin Clark, Modern Italy, 1871-1995, Pearson, 1996, p. 378 ; Lumley, States of Emergency, p. 251- 252.
(18) Georges Carrot, Le Maintien de l’ordre en France au xxe siècle, Veyrier, 1990, p. 336 ; cf. Chris Howell, Regulating Labor : The State and Industrial Relations Reform in Postwar France, Princeton UP, 1992, p. 72, qui affirme que les industriels des grandes industries modernes craignaient peu les syndicats et cherchaient à coopérer avec eux. Voir aussi Alfred Willener, Catherine Gajdos et Georges Benguigui, Les Cadres en mouvement, Epi, 1969, p. 110 ; « Histoire et leçons d’une grève », p. 109.
(19) Syndicalisme, 8 août 1968 ; Jacques Capdevielle et René Mouriaux, Mai 68 : L’Entre-deux de la modernité, Histoire de trente ans, Presses de la Fondation nationale de sciences politiques, 1988, p. 233.
(20) Jeff Bridgford, « The Events of May : Consequences for Industrial Relations in France », in D. L. Hanley et A. P. Kerr (sous la direction de), May 68 : Coming of Age, Reading University, 1989, p. 107. On trouvera des statistiques contrastées in Michael Rose, Servants of Post-Industrial Power ? Sociologie du Travail in Modern France, Palgrave Macmillan, 1979, p. 148.
(21) Notre arme c’est la grève, Maspero, 1968, p. 73-74 et 89.
(22) La Cellophane à Mantes, 29 octobre 1968, ministère d’Etat chargé des affaires sociales, Conflits du travail, ministère du travail, Archives nationales 760122.
(23) Cité in Philippe Bauchard et Maurice Bruzek, Le Syndicalisme à l’épreuve, Robert Laffont, 1968, p. 307.
(24) Antoine Bevort, « Le syndicalisme français et la logique du recrutement sélectif : Le cas de la CFTC-CFDT », Le Mouvement social n° 169 (octobre-décembre 1994), p. 135.
(25) Serge Mallet, Essays on the New Working Class [voir La Nouvelle classe ouvrière, Seuil, 1963], traduction de Dick Howard et Dean Savage, 1975, p. 87-106.
Cf. S. Erbès-Seguin, C. Casassus et O. Kourchid, Les Conditions de développement du conflit industriel, CNRS Groupe de sociologie du travail, 1977 ; Bridgford, « The Events », in Hanley, May 68, p. 116 ; Ingrid Gilcher-Holtey, Die 68er Bewegung : Deutschland, Westeuropa-USA, C.H. Beck Verlag, 2001, p. 86.
(26) Voir Jacques Ellul, « La jeunesse force révolutionnaire ? », La Table ronde n° 251-252 (décembre-janvier 1968-1969), p. 158.
(27) Jean-Claude et Michelle Perrot, Madeleine Rebérioux et Jean Maitron (sous la direction de), La Sorbonne par elle-même, numéro spécial de la revue Le Mouvement social, n° 164 (juillet-septembre 1968), p. 12-13 ; 14 juin 1968, Archives nationales 820599/41 ; juillet 1968, AN, ibid.
(28) 4 août 1968, Fa 275, archives de la Préfecture de police.
(29) 24 juin 1968, Archives nationales 820599/41 ; septembre 1968, AN, ibid.
(30) Alain Monchablon, « L’UNEF et mai 1968 », contribution au colloque Acteurs et terrains du mouvement social de mai 1968, 24-25 novembre 1988, p. 11.
(31) Sidney Tarrow, Struggle, Politics and Reform : Collective Action, Social Movements, and Cycles of Protest, Cambridge University Press, 1991, p. 92.
(32) Cité in Tournoux, Le Mois de mai du général, p. 318.
(33) Jean Lacouture, De Gaulle : The Ruler, 1945-1970 [voir De Gaulle, 3 volumes, Seuil : Le Rebelle 1890-1944 (1984), Le Politique, 1944-1959 (1985), Le Souverain, 1959-1970 (1986)], traduction de Alan Sheridan, 1992, p. 561.
(34) De Gaulle cité in Jean Touchard, Le Gaullisme, 1940-1969, Seuil, 1978, p. 286-287.
(35) Bauchard et Bruzek, Syndicalisme, p. 134.
(36) Cité in Christian Charrière, Le Printemps des enragés, Fayard, 1968, p. 411.
(37) Cité in Guy Caire, « La situation sociale », Droit social (juillet-août 1968), p. 465.
(38) CGT in Le Peuple n° 819 (1-15 avril 1969), cité in Howell, Regulating Labor, p. 78.
(39) Daniel Singer, Prelude to Revolution : France in May 1968, Hill and Wang, 1970, p. IX.
(40) Salvati, « Mai 1968 », p. 329 ; Serge Bernstein et Jean-Pierre Rioux, La France de l’expansion : L’Apogée Pompidou, 1969-1974, Le Seuil, 1995, p. 133-134.
(41) Ce qui suit provient de Michel Forsé, Jean-Pierre Jaslin, Yannick Lemel, Henri Mendras, Denis Stoclet, Jean-Hugues Déchaux Recent Social Trends in France (1960-1990) McGill-Queen’s Press [voir La Société française en tendances, Presses universitaires de France, 1990], traduction de Liam Gavin, 1993. Le pouvoir d’achat s’est accru en moyenne jusqu’en 1982.
(42) Sidney Tarrow, « Social Protest and Policy Reform : Mai 1968 and the Loi d’orientation in France », Comparative Political Studies, vol. 5, n° 4 (janvier 1993), p. 593.
(43) « Comments by Philip E. Moseley », in Stephen D. Kertesz (sous la direction de), The Task of Universities in a Changing World, University of Notre-Dame (Indiana), 1971, p. 303.
(44) Tarrow, « Social Protest and Policy Reform », p. 599 : « Si les universités nées de la réforme de Faure étaient moins autonomes, moins pluridisciplinaires et moins participatives que les réformateurs l’avaient espéré, elles marquaient tout de même une avancée par rapport à la situation antérieure. »
« La Sorbonne occupée : Entretien avec Madeleine Rebérioux », in Geneviève Dreyfus-Armand et Laurent Gervereau (sous la direction de), Mai 68 : Les Mouvements étudiants en France et dans le monde, BDIC, 1988, p. 156. Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon et Robi Morder, « Le mouvement étudiant et l’Université : Entre réforme et révolution (1964-1976) », in Dreyfus-Armand et al., Les Années 68, Complexe, p. 291.
(45) Legois, « Le Mouvement étudiant », p. 291.
(46) « L’Atelier des Arts-décoratifs : entretien avec François Miehe et Gérard Paris-Clavel », in Dreyfus-Armand et Gervereau, Mai 68, p. 194.
(47) René Rémond, La Règle et le Consentement, Fayard, 1979, p. 365 ; Louise Weiss,
« Télémaque 1969 », Guerres et Paix n° 14-15 (1969-1970), p. 55.
(48) David Caute, The Year of the Barricades : A Journey through 1968, Harper & Row, 1988, p. 170-173 ; Seymour Martin Lipset, « Introduction », in Seymour Martin Lipset et Philip G. Altbach (sous la direction de), Students in Revolt, Beacon Press, 1970, p. XVII.
(49) 3 % n’ont pas répondu. Voir Adrien Dansette, Mai 68, Plon, 1971, p. 190.
(50) La police avançait le nombre de 50 000 dans son Bulletin mensuel, août 1968, Archives nationales 820599/89.
(51) Direction générale de la police nationale, renseignements généraux, Bulletin quotidien, 4 septembre 1968, Archives nationales 820599/41.
(52) 6 et 7 juin 1968, AN, ibid. ; 4 septembre 1968, AN, ibid.
(53) Contre, mars (1969 ?) ; 1208W, art. 256, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(54) CROUS, 25 décembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(55) Ibid.
(56) Lettre du professeur B., 25-27 septembre 1968, 1208W, art. 180, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(57) CROUS, 25 décembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(58) Louis Astre, de la Fédération de l’éducation nationale, in Matériaux pour l’histoire de notre temps n° 20 (juillet-septembre 1990), p. 51 ; Mai 68 par eux-mêmes : Le mouvement de Floréal, an 176, Editions du Monde libertaire, 1989, p. 41.
(59) Maurice Rajsfus, Mai 68 : Sous les pavés, la répression (mai 1968-mars 1974), Le Cherche-Midi, 1998 ; Kristin Ross, May ’68 and Its Afterlives, University of Chicago Press, 2002 (Mai 68 et ses vies ultérieures, coéd. Complexe-Le Monde diplomatique, traduit par Anne-Laure Vignaux, 2005). Pour un aperçu intelligent de cette question, Arthur Marwick, « La révolution de 68 », in Peter Wende (sous la direction de), Grosse Revolutionen der Geschichte, C.H. Beck Verlag, 2000, p. 330 et Arthur Marwick, « Introduction : Locating Key Texts and the Distinctive Landscape of the Sixties », in Anthony Aldgate, James Chapman et Arthur Marwick (sous la direction de), Windows on the Sixties, I.B. Taurus, 2000, p. XIII.
(60) CROUS, 26 septembre 1968 et Projet, sans date, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(61) Procès-verbal, 5 juillet 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts- de-Seine. ; CROUS, 26 septembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(62) Caute, The Year, p. 108 ; Lumley, States of Emergency, p. 91 ; Detlef Siegfried, « Vom Teenager zur Pop-Revolution. Politisierungtendenzen in der Westdeutschen Jugendkultur 1959 bis 1968 », in Axel Schildt, Detlef Siegfried et Karl Christian Lammers (sous la direction de), Dynamische Zeiten : Die 6Oer Jahre in den beiden deutschen Gesellschaften, Hans Christians Verlag, 2000, p. 615.
(63) Charles Kaiser, 1968 in America : Music, Politics, Chaos, Counterculture and the Shaping of a Generation, Grove Press Books, 1988, p. 255.
(64) On trouvera une preuve de cette affirmation en consultant rapidement les sites Web du Monde et de Libération pour le trentième anniversaire de 1968.
(65) Sur la formation d’une « génération », voir Pierre Nora, « Generation », in Pierre Nora (sous la direction de), The Realms of Memory [Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984, 1986 et 1992], traduction d’Arthur Goldhammer, Columbia University Press, 3 vol., 1996, vol. 1, p. 499-531.
(66) Marie-Claire Lavabre, « Génération et mémoire », exposé devant une réunion de l’Association française de science politique,
22-24 octobre 1981, p. 9.
(67) Michelle Zancarini-Fournel, « Introduction », in Dreyfus-Armand et al., Les Années 68, p. 21.
(68) Mai 68 par eux-mêmes ; Cercle Barbara Salutati, Longtemps je me suis souvenu de Mai 68, Le Castor astral, 2002.
(69) Hervé Le Roux, Reprise (film), DVD aux Editions Montparnasse, Reprise : Récit, Calmann-Lévy, 1998 ; Ross, May 68, p. 139.
(70) Voir « Spécial Débarquement », supplément au n° 15 487 du Figaro, 6 juin 1994. Cependant, les éditions internationales de L’Express du 1er avril 1993 et du 1er-30 juin 1994 accordent plus de publicité au vingt-cinquième anniversaire de Mai qu’au cinquantenaire du débarquement en Normandie.

Ce fut aussi cela, Mai 68

Ce texte est publié dans le n° 163 de la revue Echanges (printemps 2018).

En mai 1968, j’avais quarante-cinq ans et déjà derrière moi vingt et trois années de militantisme syndical et politique (bien que j’aie toujours renié le titre de militant, refusant le sens classique de ce mot, d’œuvrer ardemment pour une cause politique précise). A la fois, j’étais animateur d’un groupe d’opposition syndicale dans la boîte où je travaillais depuis 1945, et en partie animateur du groupe de travailleurs Informations Correspondances Ouvrières (ICO) (issu du groupe Socialisme ou Barbarie), qui ne rassemblait guère plus d’une vingtaine de travailleurs à Paris. Dès les premiers jours de Mai 68, ICO s’était soudainement gonflé d’un afflux de près d’une centaine de sympathisants, principalement des étudiants et des intellos. Tout ceci est une autre histoire et contrairement à nombre de ceux qui, tous à la retraite, tentent de mettre sur le papier les faits et méfaits de leur jeunesse d’alors, je n’écrirai rien sur ce que fut « mon » Mai-68, sauf les quelques notes qui suivent. Qu’apporterait de plus ce qui ferait un gros livre de mes propres souvenirs évoqués à travers une mémoire défaillante, qu’aucun de ceux qui m’accompagnèrent dans cette galère d’un grand mois ne pourrait corriger car ou ils ont disparu, ou n’en sont plus capables, ou s’en fichent éperdument (et ils ont bien raison) ?
Ce que je voudrais, dans ces quelques lignes, c’est souligner quelques points précis de ce que j’ai vécu alors, pour mettre en évidence que ces événements ne furent pas souvent ce qu’on pouvait leur prêter alors ni ce que, témoignages ou pas, on peut encore leur prêter aujourd’hui, cinquante ans après.
D’abord et avant tout, en tout bien tout honneur, ce sur quoi certains insistent justement, cette libération du rapport et des rapports sociaux. Dans cette boîte d’assurance où je « militais » avec les quelque 3 000 employés, lorsque la grève éclata le 20 mai (un peu tardivement pour suivre le mouvement) avec la mise en place d’un imposant comité de grève (en fait une sorte d’assemblée permanente), une jeune femme de vingt ans vint troubler mon ordinaire (je ne fus sans doute pas le seul touché par ce qui était une petite partie d’une sorte de transcendance des rapport sociaux). Mais pour moi, et pour moi seul, cette démarche consacra la naissance d’une amitié amoureuse, qui faillit déborder dans la sexualité mais finalement n’y versa pas. Ce qui ne changea rien à une relation si intense qu’elle existe encore mais que les vicissitudes de la vie et les distances géographiques ont fait que les rencontres matérielles se sont de plus en plus espacées, ne laissant que cette réalité du cœur. Ce n’était pourtant qu’une petite part immense de cette « libération » que fut pour quelques mois Mai 68 : j’avais déjà connu cela, très brièvement dans de « vrais » mouvements de lutte mais cette fois, c’était à l’échelle du monde et du temps.
Pourtant, il y avait déjà, dès le début, des limites évidentes du mouvement. Et ce sera mon premier souvenir. Dans la foulée de cette réunion d’ICO, où nous avions vu affluer cette masse indéfinissable de plus d’une centaine de sympathisants, nous avons dû organiser une assemblée (ce fut la seule) dans un amphi de Jussieu. Il était plein à ras bords et j’y fus le seul à prendre la parole. Manifestement la plus grande partie des présents attendaient des consignes d’action. Mais ils furent largement déçus. Je leur dis tout simplement qu’ils devaient trouver en eux-mêmes ce qu’ils devaient faire, chercher à y associer d’autres et décider en commun à la fois du choix, des méthodes et des perspectives. Je n’avais à transmettre que ce message et rien d’autre. Je n’employais même pas le mot « autonome » tant il me paraissait superflu. Mais je constatais, avec une certaine amertume, vu la déception évidente pour mon « message », que la « libération » des rapports sociaux n’avait pas modifié beaucoup l’attachement à des règles préétablies, à des consignes en fait à un leader porteur d’un message idéologique d’action suivant une certaine ligne. Ce que mes expériences ultérieures confirmeront.
Le 20 mai , au matin, avant l’embauche, alors que la grève n’avait pas encore commencé, des camarades étudiants du 22-Mars avec lesquels nous étions en contact par le groupe Noir et Rouge (dont Cohn-Bendit était plus ou moins membre), étaient venus distribuer un tract anonyme que quelques-uns d’entre nous, un petit groupe oppositionnel antisyndical, avions rédigé, et dans lequel était préconisées l’occupation totale de la boîte, l’expulsion de tous les dirigeants et la mise de l’entreprise en autogestion. On nous reprocha comme une absurdité l’autogestion d’une boîte d’assurance mais, pour nous, ce n’aurait été qu’une étape dans l’utilisation de cet énorme bâtiment pour en faire tout autre chose que des bureaux. Il serait revenu été à tous les employés d’en décider. Je ne sais pas quel écho cela eut parmi les employés, mais nous sûmes que la direction avait pris cela au sérieux et avait convoqué de toute urgence un conseil d’administration pour envisager les mesures à prendre. Cela se concrétisa par une alliance de fait entre la direction (qui put jouir tout au long de la grève de ses bureaux et circuler librement dans la boîte) et les syndicats qui s’érigèrent en « gardiens de l’outil de travail » pour prévenir toute « action malveillante ». Michael Seidman précise que ses recherches (1) ont montré que les actes de sabotage furent relativement mineurs et très spécifiques. Nous nous en rendîmes compte quand nous avons envisagé des coups : piquer tous les dossiers du bureau du personnel pour les distribuer à chaque employé, saboter l’imposant ordinateur central (ce qui était facile). Mais nous nous aperçûmes que tous les secteurs sensibles étaient bien gardés nuit et jour par des sortes de milices syndicales et que, faute d’un mouvement de masse, toute action de commando était condamnée. D’ailleurs même si les syndicats, la CFDT notamment, mirent sur le tapis la question de l’autogestion, celle-ci n’intéressait que les petits cadres qui n’y voyaient que le moyen d’accroître leur influence sur les décisions. La grande masse des employés s’en fichait éperdument. La plupart s’étaient mis en grève pour suivre le mouvement, sans trop savoir pourquoi. Et commença l’élaboration de revendications où chacun mettait en avant ses problèmes personnels plus qu’une vision générale d’un mouvement, fût-il de réforme. La grève ne visait nullement à des réformes profondes, mais devait améliorer l’ordinaire. Elle ne dépassa pas ce niveau y compris chez Renault où la CGT dominante dut revenir plusieurs fois devant l’assemblée des travailleurs de Billancourt avec des propositions de rémunération un peu plus alléchantes pour justifier la reprise du travail. Ce fut aussi cela, Mai 68, qui ne dépassa pas sauf en de rares endroits isolés, notamment vers la fin à Montbéliard, l’action revendicative traditionnelle. Sans doute, la plupart des votes de reprise montrèrent que près d’un tiers des travailleurs voulaient « autre chose », mais quoi ? car cela ne s’était jamais concrétisé dans des revendications ou des actions plus radicales.
J’allais parfois traîner dans la cour de la Sorbonne occupée où l’on pouvait naviguer partout sans contrainte. En fait sauf une exception. Un jour je rencontrai dans cette cour un camarade britannique animateur du groupe Solidarity, Chris Pallis, et nous nous avisâmes qu’il y avait une seule partie du bâtiment qui restait totalement close : la chapelle qui jouxte la cour et qui est plus qu’une chapelle, car elle contient la dépouille du cardinal de Richelieu, un personnage de l’Histoire de France. A la craie, nous avons écrit en grosses lettres sur la porte de la chapelle cette phrase suivante :
« Peut-on penser librement à l’ombre d’une chapelle ? »
Cette inscription fut attribuée plus tard aux situationnistes, mais elle n’eut aucun effet. Pourtant nous y posions deux questions fondamentales : la présence de la chapelle et du personnage qui y gisait, c’était le symbole de la religion (il était cardinal) et de l’Etat (ministre tout puissant sous Louis XIII et qui avait largement contribué au renforcement du pouvoir d’Etat) et en respectant la chapelle, on respectait tout cela. Après tout, la révolution de 1789 avait bien désacralisé et vandalisé les églises et coupé la tête au roi, l’Espagne républicaine avait fait en partie de même. Ici, en mai 1968, on en était bien loin. Et dire que de l’autre côté de la cour de la Sorbonne, à l’ombre de cette chapelle si symbolique on palabrait sur la liberté, la religion et l’Etat. Tout en paroles, rien en actes, fut-ce cela Mai 68 ?

Le 24 mai, en début de soirée, avec quelques copains d’ICO, nous nous sommes retrouvés sur le parvis de la gare de Lyon dans le départ d’une manifestation monstre convoquée comme alors par le téléphone arabe et qui, vu l’affluence, se scinda en plusieurs morceaux. Celui où nous nous sommes trouvés s’achemina par la Bastille vers la Bourse. Lorsque nous y arrivâmes, un commando, on ne savait trop qui, avait mis le feu aux cabines téléphoniques en bois du hall d’entrée, ce qui faisait une illumination mais ne risquait pas d’enflammer ce monstre de pierre (alors que le sous-sol du bâtiment recelait des tonnes de produits inflammables d’une imprimerie qui auraient pu faire un feu d’artifice boursier spectaculaire, mais nos apprentis pyromanes le savaient-ils ?). Personne n’osait entrer dans le bâtiment. Et différents faits me révélèrent cette indécision et un refus d’engager des actions au-delà de certaines limites invisibles et qui pouvaient se résumer par « Personne n’était là pour faire une révolution ». A côté de moi une jeune femme piqua une crise hystérique à la vue du rougeoiement à l’intérieur du bâtiment, criant à plusieurs reprises « Je ne suis pas venue pour faire ça ». Un peu plus loin une bonne centaine de maos de l’UJCML cherchaient les consignes de leur chef qui, grimpé sur la grille d’enceinte, leur déclara tout de go « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Quelques voix, ailleurs, proposaient d’occuper le bâtiment en permanence, récusées aussitôt par le plus grand nombre : « Impossible, on va s’y faire massacrer. » On peut imaginer pourtant quelle qu’en pouvait être l’issue, ce qu’aurait été l’occupation du Temple de la Finance, peut-être un pôle de résistance enchaînant sur un mouvement plus vaste. Mais la foule refusait manifestement l’affrontement et ne voyait surtout pas une dimension future du mouvement, sinon cette promenade nocturne : l’occupation du Théâtre de l’Odéon n’était porteuse d’aucun risque et d’aucun symbole, ce n’était que du spectacle. Ne fut-ce que cela, Mai 68 ?
La suite confirma ces prémisses. La manif finit par repartir pour atterrir place Vendôme où siégeait le ministère de la Justice, un autre symbole ; ce fut un bis repetita de ce qui s’était passé à la Bourse, sauf qu’il n’y eut même pas le jeu des allumettes. Il paraît que c’est Rocard, du PSU d’alors, qui s’opposa à l’occupation du ministère car il aurait fallu se battre avec les flics qui, on n’en savait pourtant rien, devaient en garnir l’intérieur. Et bredouille d’un résultat quelconque hors de velléités vite calmées, la foule, sans qu’on sache qui la guidait, repartit vers son bercail, le Quartier latin, qui devint une vraie souricière. Lorsque nous longions les Tuileries sur les bords de Seine, j’eus vraiment le sentiment d’une morne troupe de moutons qui partaient résignés silencieusement à l’abattoir. Ce qui fut bien le cas : embossés sur tout le boulevard Saint-Michel fermé solidement par les flics aux deux bouts, inondés de gaz divers, il n’y avait d’autre opportunité que de fuir par les rues latérales où les policiers attendaient pour la chasse à l’homme et à la matraque. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, pour le reste de la nuit, une quinzaine de copains dans la piaule exiguë de mes enfants étudiants rue Monsieur-le-Prince : quand nous en sortîmes prudemment au matin, le boulevard Saint-Michel était bien propre, tout y circulait normalement. Seuls quelques relents des lacrymos matérialisaient le souvenir de cette nuit. A quoi tout cela avait-il servi ? L’inutile quelque peu dangereux, mais bien peu quand même, velléitaire, spectaculaire, la peur de l’affrontement, rien d’autre, était-ce cela Mai  68 ?
On occupait la Sorbonne, les usines et bureaux, les facultés, les lycées, les écoles, l’Odéon… mais pas le reste, mis à part quelques commissariats de quartier, tableau de chasse de quelques groupes isolés cherchant à en découdre, aucun des sièges du pouvoir (mairies, préfectures, etc.), des sièges sociaux des gros trusts, ou des chambres patronales. Même pas, on l’a vu, les bureaux de direction des usines occupées. Un ingénieur qui avait approché ICO en 1958 mais qui s’en était coupé pour aller travailler au syndicat patronal national de l’automobile, nous avait contacté pour nous donner les clés du bâtiment où ce syndicat siégeait, mais ceux du 22-Mars, contactés, ne cherchèrent pas à utiliser ce levier. Etait-ce la crainte d’un affrontement (de Gaulle y pensait, qui fit le voyage à Baden-Baden auprès des troupes françaises cantonnées en Allemagne) qui fit que tout resta de ces occupations sans risques, ou la conscience de l’inégalité des forces ? Ce fut aussi cela, Mai 68, dans des choses essentielles auxquelles l’immense majorité ne pensait pas, laissant les avant-gardes politiques sur la touche… ou bien ces avant-gardes parlaient-elles un langage que pratiquement personne ne comprenait ? ou avançaient-elles des projets qui ne correspondaient pas à l’avenir que la plupart des grévistes pouvaient envisager ? – comme, par exemple, le discours autogestionnaire.
Même dans d’infimes détails on retrouvait ce respect des sièges de la légalité du système. Parmi les 3 000 employés de la boîte d’assurances dont j’ai parlé, personne n’eut la moindre idée que le comité de grève aurait pu siéger illégalement sous les ors de la salle du conseil d’administration où les dirigeants se réunissaient régulièrement, alors que tous les membres de ce comité de grève trouvaient tout à fait normal de se tenir en permanence et en toute légalité dans l’austérité, la nudité de la salle du Comité d’entreprise. Tout un symbole. Ce fut aussi cela, Mai 68, ne pas transgresser hors des clous.

Je ne sais pas si c’est une légende ou si simplement ce fut dû à la grève des hôpitaux, toujours est-il que le bruit a circulé après Mai 68 que dans toute cette période les hôpitaux psychiatriques n’avaient enregistré aucune entrée. Cela s’expliquerait par le fait que tous les psychotiques divers auraient eu la possibilité de se défouler sans contrainte dans la rue et ailleurs. Dans deux cas personnels, j’ai pu constater le pouvoir d’attraction de tels événements pour concrétiser des fantasmes refoulés jusqu’alors. Revenant à Paris en voiture, j’ai pris en stop deux hommes, un jeune et un moins jeune, qui m’ont dit avoir entendu qu’on se battait dans les rues de Paris et qu’ils montaient à la capitale pour en découdre, alors qu’apparemment ils n’avaient aucune motivation directe pour le faire. Et une nuit de ce Mai 68, alors qu’avec un copain nous explorions les actions diverses et dispersées de groupes d’activistes, nous avons croisé quelques jeunes qui nous ont avoué être à la recherche d’un flic isolé pour le déshabiller entièrement et le laisser dans la nuit, nu comme un ver – et de fait il y eut quelques agressions de policiers isolés, avant que leurs chefs leur ordonnent de rester groupés. Ces défoulements individuels furent certainement légion mais il n’est personne pour les conter et les acteurs ont plutôt intérêt à se taire sur leurs exploits. Ce fut aussi cela, Mai 68, cette expansion démesurée d’actes individuels asociaux méconnus.
Je ne sais plus quel jour de mai 1968, je passais, allant je ne sais où, par la cour intérieure du palais du Louvre et j’y ai assisté à un spectacle particulièrement insolite, presque surréaliste. Il s’y déroulait une remise de décorations à des flics dans le plus pur style du cérémonial de circonstance ; Paris n’était pas à feu et à sang mais en plein chaos des occupations, des manifestations, et d’une violence à peine contenue. Mais la machinerie de l’Etat continuait de fonctionner, même dans ses aspects les plus dérisoires. Etait-ce la démonstration de la certitude des dirigeants de toutes sortes que tout n’était qu’un épisode facilement surmontable et que les routines ne devaient pas être interrompues pour si peu ? Cela m’a instillé quelque pessimisme et douché un peu mon enthousiasme. Fut-ce cela aussi, Mai 68, ces dirigeants si sûrs d’eux face à un mouvement qui n’affichait pas réellement de perspectives ?
Mai 68, s’il y eut ceux qui échappèrent à la folie, et l’immense majorité qui vécut ces heures inoubliables, eut aussi ses morts, mais pas à la démesure de mouvements considérés comme « révolutionnaires ». Dans le gouvernement d’alors, une tendance non directement répressive l’emporta contre ceux qui, comme de Gaulle, voulaient « tirer dans le tas ». La tendance conciliatrice pensait justement qu’on pouvait faire confiance aux syndicats pour contrôler le mouvement et l’orienter vers la négociation et la fin progressive du mouvement. Ils savaient aussi que toute action répressive violente pouvait enclencher une réaction encore plus forte des grévistes et autres manifestants et ouvrir ainsi une crise majeure du système lui-même. Après tout, Frachon, le leader de 1936, n’avait-il pas déclaré aux patrons lors des discussions sur les accords Matignon : « Si vous n’aviez pas systématiquement licencié les responsables syndicaux, nous n’en serions pas là. » C’est ce qui fera la différence entre Renault Billancourt, où la CGT régnait en maître et interdisait toute dérive radicale, et l’usine Peugeot de Sochaux, d’importance identique, mais où la réputation de Peugeot dans la chasse aux syndiqués autres que ceux du syndicat maison n’était plus à faire. Effectivement les syndicats n’avaient qu’une présence très réduite dans les usines Peugeot. Ce qui laissa libre champ, pas tant à la base des 25 000 travailleurs de l’usine, qu’à une minorité plus radicale qui n’eut aucun mal, contrairement à ce qui se passait ailleurs, à surenchérir dans l’action, suivie en cela par une partie des travailleurs. Les pressions diverses, les manipulations évidentes d’un vote ultra-minoritaire pour un accord de reprise minimal le 10 juin, firent que ce qui était considéré comme une trahison se traduisit par une réoccupation sauvage et dure de l’usine de Sochaux, le jour même d’une reprise annoncée, et suivie par une part importante des travailleurs (2). Dans cette période de déclin de la grève généralisée, alors que la reprise du travail s’amorçait avec un peu partout une opposition de près du tiers des grévistes, cette action devenait intolérable car elle pouvait faire tout capoter vers des mouvements encore plus radicaux. Et les syndicats impuissants chez Peugeot pouvaient l’être tout autant devant une telle extension possible. La barrière syndicale, celle de la négociation, n’opérant plus, la force était le seul recours. Patronat et gouvernement (et syndicats dans la coulisse) commandèrent l’intervention des CRS qui purent tirer dans le tas pour liquider l’abcès. Ce qui fut fait au prix de deux morts ouvriers dont un par balles et plus de 120 blessés, certains par balles. La région de Montbéliard étant entrée en quelque sort en résistance, en réaction contre cet assaut meurtrier, il ne fallut pas moins de dix jours pour que les interventions politiques et un nouvel accord parviennent à restaurer « le calme » et assurer une reprise du travail. Un accord qui, outre des avantages financiers et une amélioration des conditions de travail non négligeables, instituait l’entrée des syndicats dans l’entreprise dont ils avaient été exclus jusqu’alors, ironie d’un mouvement antisyndical qui leur donnait la légitimité de s’opposer d’une manière ou d’une autre à tout mouvement qu’ils ne contrôlaient pas. Hors de Sochaux, en mai-juin 1968, on n’avait dénombré – officiellement – que trois morts : un jeune de dix-sept ans, Gilles Tautin, qui près de l’usine Renault de Flins s’était noyé le 10 juin en se jetant dans la Seine pour échapper aux CRS, et deux autres, le 24 mai, plutôt controversés autour d’une crise cardiaque : un manifestant à Paris et un commissaire de police à Lyon. Traditionnellement, pour la fête religieuse de la Pentecôte, le lundi est chômé. Habilement, le 31 mai, le gouvernement décida de ravitailler les stations-services à sec depuis le début de la grève (on peut s’interroger sur le rôle des syndicats qui auraient pu alors s’opposer à ce déblocage). Ce qui fit qu’on assista à une ruée hors de Paris de ceux qui, la grève touchant à sa fin, voulaient parachever ces vacances exceptionnelles par une évasion tout autant exceptionnelle. On vit d’énormes embouteillages, mais aussi dans cette sorte de folie on dénombra en trois jours, les 1er, 2 et 3 juin, 117 morts sur les routes des espoirs de quelques moments de vie plus intense. Faut-il les compter parmi les morts de Mai 68 ? Car Mai 68, ce fut aussi cela.

Pour terminer ces bribes de souvenirs ponctuels et l’interprétation que je puis leur donner, je voudrais évoquer la mémoire non pas de ceux qui sont morts depuis Mai 68 mais qui ont pu, avant de passer l’arme à gauche, en parler autour d’eux ou même écrire quelque peu sur ce qu’ils avaient vécu alors –ce que nous avons essayé de faire à ICO jusqu’à fin 1968 (3). Mais évoquer la mémoire de ceux qui se donnèrent la mort dans les années qui suivirent, murés pour une bonne part dans la perte des illusions que Mai 68 avait pu susciter sur des âmes trop sensibles et portées à l’enthousiasme. Bien sûr, dans ces suicides, on trouve aussi des raisons touchant les difficultés de sa propre vie, des problèmes affectifs graves, et, qui peut savoir, d’autres qui obèrent la fragilité d’une sensibilité trop envahissante… Toutes ces raisons qui font partie du quotidien avec plus ou moins d’intensité mais qui, à elles seules, ne conduisent pas à cet acte de courage (certains disent de lâcheté) de supprimer sa vie. Dans la période ascendante d’un mouvement spontané d’une ampleur inégalée comme Mai 68, ces questions « personnelles » passent au second plan, reléguées par cette part d’un sang collectif d’un renouveau qui fait que chacun donne une force au mouvement ascendant et en reçoit en retour la force de surmonter le quotidien. Mais dans la période descendante du mouvement, inévitable puisque finalement il ne savait pas lui-même où il allait vraiment, ces pesants problèmes du quotidien reviennent au grand galop et, goutte d’eau qui fait déborder le vase, la désillusion d’une fin peu glorieuse et de la perte des espoirs rendent intolérable une vie qui ne voit plus qu’un enfermement dans d’infranchissables murs.
J’ai retrouvé, dans ces années post-68, cinq camarades qui se sont suicidés, ce qui fait beaucoup pour le cercle limité d’ICO. Florence Ribon, une jeune et petite femme brune dont je revois le visage et rien d’autre, fut la première du cercle à disparaître en se jetant par une fenêtre. Un autre, Germinal Clemente, qui était coursier au journal Le Monde et dont je n’évoquerai pas les circonstances particulièrement tragiques de sa fin. Les souvenirs des trois autres sont bien plus précis. Michel Marsella était le fils d’un couple anarchiste de Lyon. Etudiant, il avait fait ses premières armes de soixante-huitard à Lyon, mais il était monté à Paris, la capitale de la Révolution, et il rêvait presque d’être révolutionnaire professionnel, se consacrant pour une bonne part à ICO et à d’autres groupes comme VLR, et vivotant de petits boulots. Pour son malheur, il devint éperdument amoureux d’une participante d’ICO, une ambitieuse qui ne se souciait guère de lui et n’était dans l’ultragauche que comme dans la première étape d’une ascension sociale. Le pauvre Michel cumula les désillusions de son amour insatisfait et de la fin de 68, et il en mourut en se jetant lui aussi par la fenêtre, d’un troisième étage. Nicolas Boulte avait été un militant exemplaire du groupe maoïste UJCML, devenu Gauche prolétarienne, et à ce titre avait fait de l’entrisme comme ouvrier chez Renault Billancourt, et participé activement au Comité de Lutte Renault fondé par cette organisation. Les magouilles innombrables dans le maoïsme d’alors, autant que les options politiques imposées d’une manière parfois violente, l’avaient conduit à sortir de cette ornière du maoïsme et à écrire sous un pseudonyme un Bilan du Comité de Lutte Renault (4). Le fait qu’il ait proposé à ICO de publier son texte était une reconnaissance de l’objectivité du groupe et un signe de la confiance qu’il lui accordait. Cela valut à ICO, mais surtout à lui-même, la vindicte de ses anciens camarades, qui le considérèrent comme un traître qu’il fallait éliminer : il subit, outre plusieurs agressions, un harcèlement constant sous toutes ses formes qu’il finit, peut être certaines circonstances personnelles aidant, par ne plus pouvoir supporter au point de se suicider, ne laissant que ce texte dont l’importance avait conditionné sa mort.
J’ai conservé le dernier des cinq pour terminer cette évocation, celui – Christian Lagant – qui fut une relation politique d’abord puis un ami, au plein sens du terme. Nous nous étions connus en 1959 lors de la création des prémisses d’ICO et jusqu’à mon licenciement en 1971 (nos lieux de travail étant proches car il travaillait dans une petite imprimerie comme correcteur, refusant le poste doré de correcteur de presse) nous nous sommes rencontrés chaque jeudi midi dans un petit bistrot derrière la Bibliothèque nationale.
Cela devint d’ailleurs un lieu de rencontre pour les uns et les autres. Sans jamais le dire et sans grandes démonstrations nous nous sentions très proches, discutant de tout. Christian était un homme complet, artiste (peintre autant que caricaturiste), écrivain (poète surréaliste autant que militant politique), tribun, que sais-je encore (on peut retrouver toutes les facettes de sa personnalité en tapant son nom sur un moteur de recherches Internet). Nos rencontres se firent plus épisodiques, encore plus lorsqu’en 1977 j’émigrais à Londres, mais je ne manquais jamais de le rencontrer à chacun de mes brefs voyages à Paris. Le jour de son suicide par barbituriques je revenais sur Paris et nous étions convenus de nous rencontrer. Christian était d’une discrétion légendaire sur sa vie privée bien que parfois il s’en soit un peu ouvert à moi. Quelque temps avant sa décision de passer outre, son père, avec lequel il vivait seul depuis longtemps dans un HLM du XVIIIe arrondissement, était décédé.
Quelle accumulation de déceptions personnelles et politiques a-t-elle pu motiver son geste ? Nul ne le saura, mais il devait aussi être hanté depuis longtemps par la mort pour avoir écrit dans les années 1950 pour le journal du MIAJ (Mouvement Indépendant des Auberges de Jeunesse), dont il était un militant actif, le poème suivant qui peut clore cette incursion chez les oubliés de Mai 68 :

Si je meurs
Ne vous fatiguez pas
Pour moi
L’incinération
Ou le cimetière
Cela me laisse froid

Ne chantez pas de Marseillaise
Ou d’Internationale
Ne cherchez pas de drapeau noir
De drapeau rouge
De drapeau noir et rouge
Ne cherchez pas
Tout ça

Si j’ai un trou
Ne vous « recueillez » pas
Je n’y serai pour personne
Même si vous voulez me voir

Je serai plus loin
Avec les copains
Heureux de les voir rire
Rigolant avec eux
Je serai près du feu
Sous les cheminées traîtresses
Et si je m’y cogne
Les « Jeunes du monde entier »
Ne seront pas ébréchés

Pas de tristesse, amis
Sinon j’irai, la nuit
Vous chatouiller les pieds
Pour vous faire rire
C. L. 

APRÈS TOUT ?

Ils furent nombreux dans le « milieu » ceux qui pensaient que 1968 portait les prémisses d’un vaste mouvement révolutionnaire mondial, et qui se lancèrent pendant des années à corps perdu dans un activisme forcené pour que leurs espoirs se concrétisent.
A l’occasion, ils traitaient avec mépris – voire de lâches – ceux qui ne partageaient ce messianisme. Ils ne voyaient pas que Mai 68 avait été tout autre chose qu’ils ne pouvaient comprendre, pris dans leurs schémas politiques. Comme nous l’avons montré dans différents épisodes, la grande masse des acteurs ne cherchait nullement à « faire la Révolution ». Il n’est pas du tout sûr que les 30 % qui, en moyenne, avaient refusé les accords d’entreprise pris dans la foulée des accords de Grenelle, pour la reprise du travail, l’aient fait parce qu’ils jugeaient que ce qui était proposé était bien médiocre eu égard à souvent presque un mois de grève. A moins qu’ils n’aient cherché tout simplement à prolonger la fête de ces vacances insolites. Une partie de la contestation porta d’ailleurs sur le paiement des journées de grève.
Bien sûr les questions d’argent et/ou de conditions de travail jouèrent un rôle dans ces débats pour la reprise, le retour au quotidien, à la routine du travail et des soucis de la vie. On avait vécu des vacances exceptionnelles, une sorte de libération totale, des vacances comme on n’en aurait jamais plus. On avait, sans l’avoir vraiment cherché, vécu intensément. On avait, enfin, vécu comme on aurait voulu vivre et c’est cela qui comptait avant tout ; consciemment ou pas, on cherchait à prolonger ce coin de paradis social qu’on venait de vivre, et s’en faire un peu payer, le plus possible au besoin. Quelques jours après la fin de la grève un tout petit film – La Reprise du travail aux usines Wonder – avait montré le cri du cœur d’une ouvrière qui fustigeait avec une violence verbale ­inégalée son refus de retourner dans l’enfer quotidien de son travail. Mais ce cri, qui était celui de toute une classe d’exploités, exprimait aussi, pour tous ceux qui avaient vécu une sorte de paradis temporaire de relations sociales, un certain désespoir de voir qu’il disparaissait peut-être à jamais, ne laissant qu’une nostalgie profonde, un lancinant souvenir d’émotions jusqu’alors inconnues.
Ce cri rejoignait le slogan des émeutiers qui n’en étaient pas vraiment, « Sous les pavés, la plage ». Car c’était bien la plage qu’ils avaient tous vécu, que tout a été fait pour effacer. Les pavés remis à leur place sont aujourd’hui recouverts de l’asphalte grise du quotidien. On pourrait en dire beaucoup mais surtout tenter de situer ces splendides vacances de Mai 68 dans une perspective historique. Ce mouvement qui s’étend sans but bien défini (on ne trouvait rien de mieux que « malaise »), ces marches dans la ville tout autant sans but, négligeant tous les symboles du pouvoir, cet abandon global, malgré quelques vestiges des formes de lutte du passé autour de la conquête armée, cela ne vous dit rien, eu égard à ce qui s’est développé dans la dernière décennie ? Mai 68 : la prémonition de ce que nous voyons aujourd’hui dans le monde, de ce qui apparaît comme une nouvelle forme de lutte internationale globale. Mais surtout pas le modèle que tentent encore aujourd’hui, comme nos matamores de Mai 68, les prétendues avant-gardes autoproclamées, de perpétuer dans l’action directe violente de l’affrontement avec les forces de répression du capital.
Ce fut aussi cela Mai 68, un immense mouvement dont la force se trouva non dans l’extériorité de l’action violente, mais dans le cœur individuel et collectif de la ­recherche de la Vie.
Henri Simon

NOTES

(1) The Imaginary Revolution. Parisian Students and Workers in 1968, de Michael Seidman, Berghahn Books, 2004. (Voir ici.)

(2) Voir « Chez Peugeot en juin 1968, une insurrection ouvrière peu connue »), récit de cette grève, dans Echanges n°124 (printemps 2008). Et Les Grèves en France en mai-juin 1968, de Bruno Astarian, Echanges et Mouvement, 2003.
(3) Copies de textes d’ICO disponibles sur demande.

(4) Tentative de bilan du Comité de lutte Renault, de Baruch Zorobabel, ICO, septembre 1972.

Les grèves sauvages au Vietnam

*« Đình công tự phát, wildcat strikes in post-socialist Vietnam », texte publié en anglais sur le blog de la revue Chuang (http://chuangcn.org/blog/), traduit par dndf (http://dndf.org/?p=15930) (nous avons légèrement révisé cette traduction).
Le premier numéro de Chuang (Cheval d’attaque) (chuangcn.org/ http://chuangcn.org), décrite comme proche de dndf, Sic, End Notes, Kosmoprolet… est paru en juillet 2016. La revue veut « analyser le développement du capitalisme en cours en Chine, ses racines historiques, et les diverses révoltes de ceux qu’il broie »
(http://chuangcn.org/about/).
Le site dndf en a traduit, entre autres, l’éditorial : https://dndf.org/?p=15241.

Dans les zones industrielles du Vietnam – qui marquent les limites des grands centres urbains relativement isolés les uns des autres, chacun comptant quelques douzaines d’usines – il n’est pas rare de voir les travailleurs refuser de rejoindre leurs lieux de travail. C’est la grève sauvage, un phénomène fréquent dans le pays. Quelle est la nature de ces grèves et dans quelle mesure peuvent-elles créer un nouveau mouvement syndical, qu’il prenne une forme déjà vue ou un modèle inconnu ?

Grèves du travail et militantisme au Vietnam : un historique

Les conditions de travail dans le capitalisme colonial français en Indochine (qui couvrait le Vietnam, le Cambodge et le Laos). étaient, sans surprise, terribles. Au début du xxe siècle, grèves et militantisme ouvrier ont commencé à apparaître dans les grandes industries – en particulier dans les plantations de caoutchouc, les usines de textile, les ports et les chemins de fer – en même temps que le mouvement anticolonial se développait. Cela s’est poursuivi durant l’occupation japonaise du Vietnam pendant la seconde guerre mondiale, puis à travers la première guerre d’Indochine (1946-1954). Cette résistance au travail ne fut pas enclenchée par des groupes affiliés aux communistes d’Ho Chi Minh. Il y avait des syndicats trotskystes et des syndicats autonomes, ainsi que des grèves sauvages de travailleurs non encartés (1), en plus de l’activisme des groupes affiliés au Parti communiste du Vietnam (PCV). et de ses prédécesseurs (2).
Les accords de Genève de 1954 ont divisé le Vietnam entre le Nord « communiste » et le Sud anticommuniste. En 1956, le gouvernement sud-vietnamien a légalisé les syndicats, tout en les supprimant en pratique, allant jusqu’à la répression ouverte et à l’arrestation de dirigeants syndicaux au début des années 1960 (3). Pourtant, pendant la seconde guerre d’Indochine et jusqu’à sa fin en 1975, le Vietnam du Sud a connu de nombreuses luttes ouvrières, y compris une grève générale de deux jours à Saïgon en 1964. Il existait un mouvement dynamique avec des fédérations syndicales concurrentes.
Outre la Confédération générale du travail (Tổng Liên Đoàn Lao Động Việt Nam), qui recevait le soutien du Nord, la Confédération générale des travailleurs (Tổng Liên Đoàn Lao Công Việt Nam) incarnait les ­efforts de l’AFL-CIO pour construire un mouvement ouvrier anticommuniste au Vietnam du Sud (4), soutenu par la CIA et d’autres ministères de l’Etat américain. Il y avait aussi d’autres fédérations syndicales plus petites, y compris des organisations catholiques et bouddhistes (5).
On sait moins de choses sur le Nord pendant cette période. Après que les communistes se sont établis à Hanoi, le secteur privé du Nord – composé principalement de petites entreprises – a été secoué par des conflits du travail, mais ceux-ci ont largement disparu avec l’introduction d’un nouveau code du travail au milieu des années 1950 (6). Après quoi il y eut peu de grèves, seule la fédération des syndicats légaux faisaint partie de l’appareil d’Etat et de sa gestion. Les travailleurs bénéficiaient d’une grande sécurité de l’emploi. La discipline du travail dans le secteur de l’Etat était relâchée, permettant aux travailleurs de ne pas se présenter au travail pendant des semaines, ou de dormir ou cuisiner pendant leur temps de travail, sans être licenciés (7). Mais ils n’avaient pratiquement rien à dire sur les décisions de ­production (8).
Après la fin de la seconde guerre d’Indochine en 1975 et la réunification du pays l’année suivante, le Vietnam est presque immédiatement entré dans une crise économique. Cela a finalement conduit à l’abandon de l’économie planifiée et à l’adoption d’une économie de marché grâce à des réformes connues sous le nom de Đổi mới*. Ces réformes ont été officiellement annoncées en 1986, mais des réformes moins importantes ont été progressivement introduites depuis 1979.
Le capital étranger a commencé à entrer dans le pays vers la fin des années 1980. Depuis 1994, une centaine de grèves ont été enregistrées – principalement, mais pas exclusivement, dans des entreprises à participation étrangère (9).

Les grèves aujourd’hui

Au Vietnam, les grèves ont été légalisées en 1994 (contrairement à la Chine où elles ne sont officiellement ni légales ni illégales, mais en général considérées comme illégales). ADans les premières années suivant la légalisation, un petit nombre de grèves ont été enregistrées. Mais depuis le milieu des années 2000, il y a eu environ 300 à 500 grèves enregistrées par an, selon les statistiques gouvernementales (ces chiffres doivent être pris avec précaution, car il n’y a pas de définition officielle d’une grève et aucune méthodologie standard pour l’enregistrement des chiffres). La majorité des grèves enregistrées – entre 60 % et 80 % de toutes les grèves chaque année (10) – se produisent à Ho Chi Minh-Ville et dans les deux provinces industrielles voisines de Binh Duong et Dong Nai. Ces trois régions du sud forment ensemble le centre économique du pays. De nombreuses zones industrielles et une grande partie des investissements directs étrangers (IDE) entrant au Vietnam y sont concentrées. Bien que les grèves surviennent le plus souvent dans les entreprises à capitaux étrangers, elles deviennent plus fréquentes dans les entreprises privées nationales (11). Les grèves dans les entreprises publiques sont plus rares, bien qu’elles ne soient pas inconnues. Elles semblent avoir diminué depuis 1995, ce qui correspond au processus de privatisation et de licenciements des travailleurs (12).
Les grévistes sont généralement des jeunes, des femmes venues des régions rurales, reflétant la composition actuelle de la classe ouvrière industrielle du Vietnam. Environ 80 % des ouvriers d’usine dans les zones franches d’exportation sont des jeunes femmes âgées de 18 à 30 ans (13). La majorité des travailleurs, épuisés par l’intensité du travail, ont quitté l’usine ou sont sortis du processus de production à la fin de la trentaine et sont retournés dans les zones rurales. Ce qui est aggravé par l’impossibilité de réaliser des économies permettant de mener une vie familiale en ville (14). Et par le système d’enregistrement des ménages (hộ khẩu), qui rend l’accès aux services publics en ville difficile pour les migrants – semblable au système chinois du hukou (15). Après leur retour dans leur ville natale, de nombreux ex-travailleurs utilisaient leurs « retraites » pour tenter de créer de petites entreprises ou investir dans d’autres moyens de production, comme l’achat d’une petite parcelle de terre ou de matériel agricole (16).
Malgré la légalisation des grèves, aucune n’a jamais été autorisée. Lancer une grève en restant dans le droit implique de passer par de nombreux processus bureaucratiques : les travailleurs doivent s’adresser à un « conseil de conciliation au travail » afin qu’il résolve leur problème, puis attendre sept jours pour obtenir une réponse. Si la réponse de ce conseil n’est pas satisfaisante, ils doivent ensuite s’adresser à un « conseil d’arbitrage» et attendre dix jours de plus. Si la réponse de ce conseil ne convient toujours pas, les travailleurs peuvent alors demander au syndicat de leur lieu de travail d’organiser une grève. Mais les représentants des syndicats du lieu de travail sont souvent eux-mêmes membres de la direction de l’entreprise, et le syndicat est dirigé par l’Etat, à travers la Confédération générale du travail du Vietnam (CGTV). Le comité exécutif du syndicat sur le lieu de travail prend la décision d’engager la grève ou non et en informe le bureau du travail et le syndicat provincial, en indiquant la date de la grève et ses raisons. Tout ceci, bien sûr, avertit l’entreprise, qui peut ainsi prendre ses dispositions pour minimiser l’impact de la grève.
Il n’est pas étonnant que les travailleurs vietnamiens passent rarement par cette voie légale. Au contraire, toutes les grèves ont été des grèves sauvages. Légaliser les grèves et mettre en place un système de négociation collective – ce que les observateurs du spectre politique préconisent depuis longtemps en Chine (17) – a donc clairement échoué à freiner la marée des grèves sauvages et d’autres formes de résistance au Vietnam.
Dans de telles grèves, les travailleurs se présentent généralement au travail un matin et refusent d’entrer, apparemment sans avertissement préalable. Malgré cette apparence de spontanéité, ces mouvements sont souvent bien organisés en amont. Les chefs de la grève informelle font souvent circuler des tracts annonçant la grève à d’autres travailleurs (18). De telles actions sont habituellement lancées par un petit groupe de travailleurs, mais finalement toute la main-d’œuvre se déplace et se rassemble devant l’usine (19). La grande majorité des grèves se concentrent sur les revendications salariales, mais certaines grèves exigent également un meilleur traitement, comme des aliments propres ou plus de pauses ­toilettes.
Tout au long des années 1990 et dans les années 2000, les fonctionnaires locaux du ministère du travail et de la CGTV se rendaient immédiatement sur les lieux de la grève, essayant de persuader les travailleurs de reprendre le travail. Maintenant, cependant, ils sont souvent plus détendus lors de ces incidents, permettant aux travailleurs et aux gestionnaires d’essayer de résoudre le problème par eux-mêmes. Et ils le font souvent, de nombreuses grèves ne durent pas plus d’un jour ou deux avant la négociation rapide d’un compromis. Si une solution n’est pas trouvée au bout de quelques jours, les responsables locaux de l’Etat et du syndicat interviennent et contribuent à faire avancer la négociation.

Des raisons d’être optimiste

Des observateurs extérieurs se réjouissent souvent des grèves au Vietnam : il y a eu dans ce pays, au cours des dix dernières années, plus de grèves que dans tout autre pays asiatique, en contournant régulièrement les structures officielles des syndicats, et cela ne diminue pas. Pourrait-ce être le berceau d’un nouveau mouvement ouvrier ? Certains observateurs, avec une vision plutôt téléologique de la conscience de classe, l’affirment. Anita Chan et Kaxton Siu sont les deux principaux partisans de cette idée. Les grèves, argumentent-ils, construisent la conscience et encouragent les travailleurs. De tels propos sont audacieux vu ce que le grand nombre de grèves au Vietnam nous dit des travailleurs : que leur conscience de classe a largement dépassé celle des travailleurs chinois, par exemple. Un « point de vue étroit sur les droits légaux » en Chine a un effet de délimitation de la “conscience” des travailleurs », alors que les travailleurs vietnamiens ont développé leur aptitude à l’organisation de grèves et à l’élaboration de stratégies et des acquis d’une expérience précieuse dans la solidarité collective dans les actions dans l’industrie » (20).
A partir de là, la situation ne peut que progresser : « Quand » (pas « si ») cela se produira, « le régime autoritaire actuel du Vietnam sera sérieusement contesté (21). »
Peut-être y a-t-il quelques éléments de preuves à ce sujet. Les grèves sauvages semblent avoir des similitudes avec les « syndicats champignons » – des syndicats qui « sont formés au début ou lors d’une grève et se dissolvent rapidement (peu importe que la grève finisse par une victoire, une défaite ou un compromis) (22) ». Il y a eu beaucoup d’exemples à travers l’histoire : l’Argentine à la fin des années 1800, les travailleurs du jute de Calcutta des années 1920, le Nigeria dans les années 1950, la Grande-Bretagne dans la première moitié du xixe siècle et les travailleurs juifs aux Etats-Unis au début du xxe siècle. Dans tous ces exemples, les organisations syndicalistes apparurent chaque fois qu’il y eut un conflit, une grève ou une explosion de protestation du travail, mais se sont désintégrées (et on s’y attendait). une fois que la question était réglée. Les syndicats champignons ont été l’un des précurseurs de ce qui est devenu un mouvement ouvrier assez solide en Occident dans les décennies suivantes.
Comme cela a été démontré de manière convaincante ailleurs, le mouvement ouvrier historique, qui a atteint son zénith révolutionnaire en Occident entre les guerres mondiales avant d’élaborer divers arrangements institutionnalisés de compromis social, est issu d’un contexte historique et géographique spécifique qui a permis une croissance stable capable de financer de tels arrangements (l’Etat-providence, etc.). Les occasions qui se sont présentées à cette époque et dans cet espace sont maintenant passées et ne peuvent pas être recréées ou récupérées.
La structure de l’accumulation du capital a changé. L’accumulation du capital prévue à long terme et stable a soutenu ces mouvements et finalement leurs institutions de compromis. Mais ce n’est plus possible pour les pays industrialisés plus récents comme la Chine et le Vietnam, où les changements dans la composition de l’industrie et la chute des taux de profit font que les salaires sont « illégitimes » ou insoutenables dans le sens où « ils ne peuvent pas entraîner la création, même pour quelques décennies, d’un secteur de cols bleus à haut revenus (23). » En outre, un tel résultat en Occident a sans doute limité le militantisme, en créant un consensus sur la limite de ce qui pourrait être demandé, et en légitimant les revendications salariales et la relation salariale. Il n’y a aucune raison pour que le modèle de syndicalisme social-démocrate d’après-guerre, aujourd’hui en ruines, soit relancé.
D’autres pensent que ce modèle n’est aujourd’hui ni possible ni souhaitable, considérant les grèves sauvages de façon positive pour d’autres raisons. Soe Lin Aung, par exemple, considère les grèves sauvages en Asie orientale et en Asie du Sud-Est, en particulier au Myanmar [Birmanie], mais aussi en Chine et au Vietnam – et les place dans le « temps des émeutes » (24). Quelque chose s’améliore, dit l’auteur. Quelque chose qui ne ressemble pas à l’ancien syndicalisme occidental, ouvriériste et tripartite, et qui lui est peut-être explicitement opposé – au grand regret des ONG et des fédérations syndicales naissantes qui rêvent de copier un tel modèle –, mais quelque chose. Eli Friedman, dans un récent article critique sur les travailleurs militants en Chine qui tentent de suivre les modèles du syndicat occidental, célèbre le fait que les initiatives collectives de négociation en Chine sont mortes, affirmant que « la situation est excellente ».
De toute façon, dit-il, les initiatives collectives de négociation ont toujours abouti à augmenter le pouvoir de l’Etat et du capital aux dépens des travailleurs, aussi ne devons-nous pas pleurer leur mort. Au contraire, c’est une occasion de lutter pour des alternatives plus radicales, telles que l’Universal Basic Income (25).

Des raisons d’être pessimiste

Mais est-ce vraiment le début de quelque chose de nouveau? Les alternatives radicales que Friedman imagine ne sont pas, il l’admet, à l’ordre du jour en Chine. La situation n’est pas excellente. Au Vietnam, un regard plus attentif sur les grèves sauvages révèle qu’elles peuvent être bloquées n’importe où. Ces grèves sont devenues une pratique reconnue et acceptée de facto. Au milieu des années 1990, les grèves rendaient nerveux l’Etat et ses organes, mais le gouvernement s’est peu à peu détendu. Maintenant, elles sont considérées comme une part ordinaire des relations industrielles, pour autant qu’elles n’aient pas de répercussions au-delà de leurs lieux de travail immédiats. Par conséquent, très peu de grèves dépassent les problèmes liés au pain et au beurre. Comme en Chine, elles sont « de nature explicitement revendicative », opposant aux pouvoirs existants des « exigences locales très spécifiques » (26). Et bien qu’elles soient « remarquablement réussies » pour ce qui est l’aboutissement de revendications immédiates, « ce sont aussi des actions courtes qui mènent à des résolutions rapides. Le résultat en est que les problèmes se répètent, et que les travailleurs doivent encore et encore faire grève pour satisfaire leurs exigences ­fondamentales » (27).
Il s’agit de négociations collectives par la révolte, mais sans impact durable.
Les seules exceptions sont les quelques grèves qui visent la politique gouvernementale. Elles sont généralement de grands événements, et sont fortement relayées par les médias nationaux et internationaux. Dans l’histoire récente, la vague de grèves sur le salaire minimum en 2005-2006 est habituellement citée comme point fort. Ces grèves ont débuté en décembre 2005 pour protester contre le gel depuis sept ans, malgré l’inflation, du salaire minimum dans les usines à capital étranger. A la suite de ce mouvement, le salaire minimum a été augmenté de 40 %, et un cadre pour une augmentation annuelle de ce salaire minimum a été mis en place. Le rôle clé joué par deux journaux syndicalistes est également souligné dans la plupart des analyses de cette vague de grèves. Ces deux journaux, Lao Động (Travail) et Người Lao Động (Travailleur), appartiennent au syndicat d’Etat, la CGTV, mais ont pris le parti des travailleurs pendant la grève. Ils ont agi comme un canal d’expression essentiel pour les revendications des travailleurs, et comme moyen de suivre les discussions avec le gouvernement au fur et à mesure de leur évolution (28).
Cette vague de grèves est cependant arrivée à un moment très précis : celui où le Vietnam se préparait à rejoindre l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Par conséquent, les journalistes et d’autres ont eu plus de liberté pour traiter ces questions, afin de montrer à la communauté internationale que le Vietnam était prêt à rejoindre cette organisation. Après que le Vietnam a accédé à l’OMC en 2007, ces libertés journalistiques ont été restreintes et, depuis 2008, la presse du travail a eu moins de liberté pour faire pression en faveur des travailleurs. En outre, le cadre de l’augmentation annuelle des salaires minima, mis en place en réponse aux grèves, implique que le ministère du Travail, la CGTV et la Chambre de commerce et d’industrie du Vietnam négocient entre eux le montant de l’augmentation de chaque année. C’était certainement une victoire, mais qui, loin de créer une conscience militante, donnait à l’Etat toute légitimité pour être l’arbitre des relations de travail.
En 2015, plus de 90 000 travailleurs de Ho Chi Minh Ville se sont opposés à une proposition de modification de la loi sur l’assurance sociale. Auparavant, les travailleurs avaient été autorisés à retirer leurs pensions (qu’ils avaient économisées au cours de leurs années de travail) à titre de paiement forfaitaire lorsqu’ils avaient cessé de travailler, généralement à la fin de la trentaine, comme cela a été mentionné ci-dessus, âge auquel de nombreux travailleurs retournent dans les zones rurales.
Nombre d’entre eux dépendaient de ce paiement, l’utilisant comme capital pour créer des micro-entreprises dans leur ville natale, pour payer l’éducation et la formation, ou pour faire face à des situations critiques comme les problèmes de santé de la famille. La nouvelle loi aurait obligé les travailleurs à attendre l’âge officiel de la retraite – 55 ans pour les femmes, 60 ans pour les hommes – avant de pouvoir toucher leur pension. On comprend que cela était inacceptable pour les travailleurs qui quittaient les années d’activité industrielle avant l’âge officiel de la retraite, alors ils se sont opposés à la loi.
La grève a été couronnée de succès et la loi a été modifiée pour permettre aux travailleurs de choisir entre leur pension à titre forfaitaire lorsqu’ils cessent de travailler ou attendre l’âge de la retraite. On peut célébrer le fait que les travailleurs ont gagné par la grève un changement de politique national . Cependant, cette grève ne demandait rien de nouveau. Tout dépend encore de la légitimité des relations de travail existantes réglementées par l’Etat, sans autre vision politique que l’espoir que l’Etat puisse entendre des travailleurs et agir en leur nom. En outre, la grève n’a été qu’une petite victoire, laissant non résolus les problèmes de fond du système d’assurance sociale et des problèmes légaux, comme l’explique Angie Ngoc Tran. Tout d’abord, les entreprises refusent souvent de payer la part requise, sans conséquence pour elles, tandis que d’autres fuient le pays et emportent leur contribution à l’assurance sociale des travailleurs, laissant ces derniers sans rien. Deuxièmement, la caisse d’assurance sociale a un déficit majeur et pourrait être bloquée au cours des prochaines années. Troisièmement, le paiement forfaitaire aux travailleurs n’est qu’un avantage à court terme. Les travailleurs le savent, mais ont peu de marge de manœuvre.
Peu de signes laissent espérer que ces grèves ne dépassent jamais la situation actuelle. Tous les ans, il y a une vague sur laquelle les observateurs s’excitent, mais cela se réduit alors à quelques centaines de grèves par an. Il y a peu de faits « pour soutenir la croyance romantique selon laquelle la participation à des “grèves ou autres litiges” génère naturellement une “explosion de conscience” avec des conséquences durables » (29). Cela ne représente pas nécessairement un renforcement du pouvoir ouvrier. Alors que l’activisme ouvrier crée une pression sur le capital et l’Etat pour changer les choses, cela ne correspond pas à l’autonomisation des travailleurs en ce qui concerne « la sécurité de l’emploi, le droit à l’association libre, le contrôle du processus du travail et le pouvoir de négociation institutionnel avec les employeurs » (30).
Les grèves sauvages au Vietnam ne doivent pas nous emballer outre mesure. Du moins pas encore. Prétendre qu’elles sont représentatives de quelque chose à venir, quelque chose qui se trouve juste au coin de la rue, ressemble au « faux optimisme des études mondiales du travail » – une érudition qui tente constamment de découvrir et de célébrer un contre-mouvement global ou une mondialisation contre-hégémonique (31), projetant les espoirs des savants sur la classe ouvrière et faisant de fausses affirmations sur leur conscience de classe (32).
Bien que l’on se trompe en supposant que l’absence de conditions favorables à un mouvement ouvrier de l’industrie empêche toute tentative de renversement du système actuel, on se tromperait autant en supposant que la présence de grèves localisées, à répétition et en alternance comme elles l’ont été pendant deux décennies, représente un défi pour ce système – du moins dans un avenir proche. Nous pouvons bien vouloir ou avoir besoin de prêter foi aux prolétaires vietnamiens, qui sont plus proches du noyau de la production mondiale que ceux de nombreux autres pays, mais nous devons être honnêtes quant à la situation actuelle. Ne nous trompons pas en pensant que le conflit industriel vietnamien est le point chaud à surveiller, ou que les travailleurs de l’industrie au Vietnam sont le sujet révolutionnaire essentiel du présent ou du futur proche. La tendance récente des emplois manufacturiers vietnamiens à devenir plus informels, plus temporaires, plus dispersés, ne font que diminuer la probabilité qu’il arrive ici quelque chose qui ressemble au mouvement ouvrier historique.
Eric Bell (mai 2017)

NOTES

(1) Pour un aperçu des mouvements radicaux opposés aux communistes d’Ho Chi Minh pendant cette période, voir Ngô Văn, In The Crossfire: Adventures of a Vietnamese Revolutionary, livre paru aux Etats-Unis et composé de Au pays de la cloche fêlée et d’extraits de Au pays d’Héloïse choisis par Hélène Fleury et Ken Knabb (AK Press, 2010).
(2) Cette histoire est très difficile à reconstituer. Elle est compliquée par l’historiographie du PCV, qui affirme que plusieurs grèves disparates sont dues à son militantisme dans le cadre du jeune mouvement communiste. Le récit officiel comprend aussi des histoires de grèves et de syndicats clandestins dont il existe peu de preuves. Pour une discussion, voir Giebel, C., Imagined Ancestries of Vietnamese Communism: Tôn Đức Thắng and the politics of history and memory (University of Washington Press, 2004).
(3) Beresford, M. et Nyland, C., « The Labour Movement of Vietnam », Labour History, 75 (Nov. 1998), pp. 57-80..
(4) Wehrle, E.F., Between a River and a Mountain: The
AFL-CIO and the Vietnam War
(University of Michigan Press, 2005).
(5) Voir Tran, A.N., Ties That Bind: Cultural Identity, Class, and Law in Vietnam’s Labor Resistance (Cornell University Press, 2013) ; chap. 2, « Labor Protests in the Republic of Vietnam (1954-1975) », pp. 63-110.
(6) Vu, T., « Workers and the socialist state: North Vietnam’s state-labor relations, 1945-1970 », Communist and Post-Communist Studies (38, 2005), pp. 329-356.
(7) Ibid., pp. 347-348.
(8) Beresford et Nyland, « The Labour Movement of Vietnam » ; Vu, T., « Workers and the socialist state ».
* Voir « Vietnam: le Doi moi, changer pour faire du neuf », Echanges n° 85, septembre-décembre 1997, p. 35 (NDE).
(9) Beresford et Nyland, « The Labour Movement of Vietnam », 74-75.
(10) Données de la Confédération générale du travail du Vietnam (CGTV)..
(11) Tran, A.N., Ties that Bind.
(12) Ibid. 155-156.
(13) Tran, A.N et Norlund, I., « Globalization, Industrialization, and labor markets in Vietnam », Journal of the Asia Pacific Economy 20 (1, 2015), pp. 143-163.
(14) Masina, P., et Cerimele, M., Labour Implications of Dependent and Uneven Industrialisation: The Case of Vietnam, SEATIDE European Policy Brief, 2016) en ligne : https://ec.europa.eu/research/social-sciences/pdf/policy_ briefs/policy-brief-seatide_012016.pdf
(15) Demombynes, G., and Vu, L.H., Vietnam’s household registration system, Washington D.C.: World Bank Group (2016), en ligne : http://documents.worldbank .org/curated/en/158711468188364218/Vietnam-s-household-registration-system
(16) http://www.newmandala.org/small-victory-systemic-problems/
(17) L’avocat majeur de ces réformes a été probablement le China Labour Bulletin, mais cette hypothèse semble partagée par tout le spectre politique en dehors de l’Etat chinois et même, dans une mesure plus limitée, en son sein. Au Guangdong, le gouvernement provincial et la fédération des syndicats contrôlés par l’Etat ont tenté d’établir un système d’élections syndicales et de négociations collectives à partir de 2010, jusqu’à ce que les dirigeants locaux soient remplacés par une faction plus conservatrice qui a abandonné ces réformes en 2013.
(18) Pringle, T. et Clarke, S., The Challenge of Transition: Trade Unions in Russia, China and Vietnam (Palgrave Macmillan, 2011) p. 69.
(19) Ibid., 72.
(20) Chan, A., « Strikes in Vietnam and China in Taiwanese-owned Factories : Diverging Industrial Relations
Patterns », in A. Chan éd., Labour in Vietnam (ISEAS Press, 2011), pp. 211-251. Pour des articles formulant des hypothèses similaires, voir Chan, A., et Wang, H., « The Impact of the State on Workers’Conditions – Comparing Taiwanese Factories in China and Vietnam », Pacific Affairs (77 [4] 2004), pp. 629-646, et Chan, A., et Siu, K., « Strikes and Living Standards in Vietnam : The Impact of Global Supply Chain and Macroeconomic Policy », in I. Artus, U. Blien, J. Holland, P. T. H. Van, éd., Labour Market and Industrial Relations in Vietnam (Nomos, 2015).
(21) Siu, Kaxton,« The Vietnam Strike Wave » (2011), en ligne : http://www.amrc.org.hk/content/vietnam-strike-wave.
(22) Van der Linden, M., Workers of the World : Essays Towards a Global Labour History (Brill, 2008) 226.
(23) Overcoming Mythologies : An Interview on the Chuang Project, http://chuangcn.org/2016/02/overcoming-mythologies-interview/ .
(24) Soe Lin Aung, « Notes on a Factory Uprising in Yangon » (2017), http://chuangcn.org/2017/03/yangon-factory-uprising/
(25) Friedman, E., « Collective Bargaining in China is Dead : The Situation is Excellent », Made in China 2 (1) (2017), pp. 12-15.
(26) Chuang, « No Way Forward, No Way Back ».
http:// chuangcn.org/journal/one/no-way-forward-no-way-back/.
(27) Anner, M., « Labor control regimes and worker resistance in global supply chains », Labor History 56 (3) (2015), pp. 292-307.
(28) Voir deux articles de Tran, A.N., « Alternatives to the “Race to the Bottom” in Vietnam : Minimum Wage Strikes and Their Aftermath », Labor Studies Journal, 32 (4) (2007), pp. 430-451. Et « The Third Sleeve : Emerging Labor Newspapers and the Response of the Labor Unions and the State to Workers’Resistance in Vietnam », Labor Studies Journal, 32 (3) (2007), pp. 257-279.
(29) Hyman, R., « Industrial Conflict and the Political Economy : Trends of the Sixties and Prospects for the Seventies », Socialist Register (1973), pp. 101-153: 126.
(30) Lee, C.K., « Precarization or Empowerment ? Reflections on Recent Labor Unrest in China », The Journal of Asian Studies 75(2) (2018), pp. 317-333.
(31) Burawoy, M., « From Polanyi to Pollyanna: The False Optimism of Global Labor Studies », Global Labour Journal 1(2) (2010), pp. 301-313.
(32) Burawoy, M.,« Ethnographic fallacies : reflections on labour studies in the era of market fundamentalism », Work, Employment and Society 27(3) (2013), pp. 526-536.

A lire aussi :
– « Le Vietnam se rêve en atelier de la planète. Des grèves sans syndicat », https://www.monde-diplomatique.fr/ 2017/02/BULARD/57126
– « Grèves au Vietnam en 2006, 2008 et 2009 », http://www.matierevoluthttp://www.matierevolution.fr/spip.php?article80ion.fr/spip.php?article800
– https://www.courrierinternational.com/article/2006/02/02/vague-de-greves-sauvages-dans-l-industrie
http://www.francetvinfo.fr/monde/asie/greve-massive-chez-un-sous-traitant-de-nike-au-vietnam_1617901.html (2011).

Barcelone, la ville-marchandise

Ce texte traduit de la revue Etcétera (www.sindominio.net/etcetera/REVISTAS/NUMERO_57/CIUDAD57.htm) est paru dans Echanges n° 160 (été 2017).

Dans Etcétera n° 35 de juin 2001 nous écrivions combien la société capitaliste était éminemment urbaine. Actuellement, 58 % des sept milliards quatre cents millions d’habitants que compte la population mondiale vivent en ville, pourcentage qui atteint 80 % dans le cas de l’Amérique latine et de l’Etat espagnol. Dans l’Union européenne (UE), 75 % de la population vivent dans des centres urbains.

De même, dans le n° 37 (juin 2003) d’Etcétera, nous examinions comment dans la propagande cette « ville des prodiges » (1) qu’est Barcelone était devenue la plus grande ville du monde. Les publicitaires exagèrent toujours ce qui va dans l’intérêt de ceux qui les payent et passent sous silence ce qu’ils croient leur nuire. S’il est vrai que Barcelone est une des plus grandes villes du monde, c’est en densité de population ; surpassée seulement par la ville voisine de L’Hospitalet de Llobregat, ville la plus densément peuplée de toute l’UE. Plus de la moitié de la population catalane se concentre dans l’aire métropolitaine de Barcelone. Par ailleurs, la Catalogne, avec ses 7 millions d’habitants, a reçu 17 millions de touristes en une année dont 9 millions sont venus à Barcelone. Nous allons reprendre le débat sur la ville dans le contexte actuel en évolution pour y porter de nouveau le regard.
Le capital, dans sa tendance à convertir tout en marchandises, gagne l’espace même. Les flux économiques circulent au travers de l’espace modifié par le travail humain, devenu un bien stratégique pour les affaires du capital. Les flux énergétiques circulent au moyen de pylônes érigés dans les champs, les forêts ou franchissant les montagnes ; le pétrole par les oléoducs qui traversent déserts et étendues glacées. Les flux de matières premières et de marchandises, ou de main-d’œuvre, circulent par route, chemins de fer, voies aérienne et maritime. Les flux monétaires du capitalisme financier circulent à grande vitesse au travers de réseaux spatiaux contrôlés par satellites ou autres moyens situés en divers points du globe. Tous ces flux partagent quelques points déterminés de l’espace, ou s’y rencontrent. La construction et la maintenance de ces points et réseaux procurent d’énormes bénéfices au capitalisme, en grande majorité payés par l’argent que les Etats récupèrent par les impôts auprès des habitants de la planète. C’est ainsi que le contrôle, la possession et la planification de l’espace à son profit sont devenus une question prioritaire pour le capital.

De même l’espace de la ville, le territoire urbain, a acquis une importance croissante pour le négoce capitaliste. Les flux de capital excédentaire sont placés en particulier dans les secteurs immobilier et urbanistique. Les investissements en terrains, la vente et l’achat de terrains bâtis ou non, ainsi que leurs requalifications successives, leur urbanisation, la construction et la spéculation qui en découlent, tout cela génère d’énormes bénéfices en faveur du flux de capital spéculatif circulant de par le monde entier qui s’arrête à chaque fois là où il y a le plus intérêt. C’est non seulement l’espace des villes qui s’est trouvé urbanisé, mais aussi celui des villages près de la mer et de ses côtes, les montagnes et les campagnes à cause de l’industrie du tourisme et des loisirs. Une grande partie de la planète fait l’objet de stratégies spéculatives. Le capital ne considère pas l’espace, la Terre, en tant que bien d’usage mais en tant que valeur d’échange.

Cela fait des décennies que l’économie productive, l’usine, a déserté la ville, l’abandonnant à une domination économique par le secteur tertiaire des services, des activités financières et du bâtiment, également centre de l’industrie de la consommation et des loisirs (tourisme, culture, etc.). La structure sociale et territoriale de la ville désindustrialisée s’est profondément transformée, a rendu possible la dérive spéculativo-financière de son espace urbain. Elle s’est métamorphosée en ville-marchandise, signalant ainsi selon Henri Lefebvre (2) « le passage de la production dans l’espace à la production de l’espace ». Signifiant aussi la domination totale de l’espace comme marchandise ou, ainsi que l’a défini le même Lefebvre, « l’espace abstrait » à disposition de la spéculation et de l’extraction du profit maximum, opposé à « l’espace vécu » rendu habitable par la vie quotidienne avec ses voisins, c’est-à-dire les habitants du quartier.

La ville-marchandise produit un espace ayant valeur d’échange qui empêche sa réalisation en tant que valeur d’usage et rend par-là impossible la satisfaction des besoins de ses habitants. Selon Harvey (3), les capitalistes sont constamment obligés d’investir les excédents de capital générés par la plus-value. C’est pourquoi ces capitalistes, actuellement sous couverture des fonds d’investissement, investissent dans l’achat de terrains et d’immeubles dans l’espoir de gains futurs. De cette manière, le territoire urbain est devenu un actif financier agissant comme capital fictif. Lors de la transformation de Paris réalisée par Haussmann entre 1852 et 1870, Balzac (4) prévenait déjà que Paris se trouvait sous la menace de « l’épée de Damoclès de ce monstre qui s’appelle spéculation » et « sous le fouet d’une déesse sans pitié, le besoin d’argent ». Ce processus spéculatif s’est beaucoup accéléré à partir de la dernière mutation capitaliste (le soi-disant néo-libéralisme) principalement en conséquence du déterminisme technique et de l’application des nouvelles technologies qui permettent non seulement de transférer de grosses sommes d’argent à grande vitesse mais aussi de traiter et envisager l’espace à grande échelle.
Le territoire de la ville, l’espace urbain comme marchandise, dont on espère une plus-value, est une forme fictive de capital dont les rentes produiront leurs fruits dans le futur. Il partage en cela la même finalité fictive que le marché de l’art ou ce que l’on appelle les marchés à terme, où jouent ces fonds d’investissement qui achètent des récoltes entières avant leur ensemencement dans l’objectif de les accaparer et de faire monter les prix en faisant commerce de la faim. Rien d’extraordinaire à ce que les fruits de la terre soient jetés à la mer si la terre a été généreuse, l’abondance d’un produit laissant anticiper une baisse de son prix. Le processus de la spéculation urbanistique est irrégulier et ne se fait pas dans un même temps partout dans le monde mais il présente un même caractère, la dépossession et l’expulsion des gens des lieux où ils habitent et de leur condition de voisins des quartiers où ils vivent. Le partage du quotidien rendait les villes habitables ; la spéculation marchande y fait obstacle par le truchement de « l’accumulation par dépossession » (certains universitaires appellent ce processus par d’autres noms, tels que gentrification).

Les spéculateurs et les urbanistes souhaitent une ville sans citadins et planifient sa destruction et reconstruction sans tenir compte d’eux. Les habitants sont des objets superflus faisant partie du « processus urbanistique » et s’ils posent des problèmes il suffit de leur trouver une solution. Par conséquent, dans la spéculation immobilière, on recourt à tous les stratagèmes, la violence ou le complot, afin de contrôler les prix du terrain ou de l’immobilier. Les quartiers sont laissés à l’abandon et les lois modifiées pour que les spéculateurs puissent acheter à bas prix. Ou au contraire, en d’autres occasions, on manipule le marché, cette entéléchie (5) qui recouvre tout et n’importe quoi ; d’énormes quantités d’argent de l’Etat, par exemple, ont été injectées dans le système financier pour sauver les banques de la faillite au moment de l’explosion de la bulle immobilière. Et bien qu’il y ait des appartements vides, 80 000 à Barcelone, il est fait en sorte que leurs prix de vente ou de location ainsi que ceux des terrains, ce qui est le plus important, ne changent pas ou baissent un peu, les spéculateurs financiers en profitant pour acheter sachant que dans peu de temps les prix ne manqueront pas de monter.

La ville-marchandise produit un espace à valeur d’échange. Sa valeur d’usage est un simple dérivé de sa valeur d’échange, la seule réellement importante pour le capitalisme. Rendre une ville habitable par des citadins qui la façonnent, satisfaire leurs besoins, n’est pas une priorité pour le système capitaliste ni pour les politiciens municipaux qui gouvernent la cité et gèrent son territoire. La ville-marchandise est vue comme un vaste réceptacle, une grosse marchandise, au sein de laquelle s’organise l’accès des gens (les individus) au reste des marchandises. La ville-marchandise est un sytème spatial et économique complexe avec ses propres dynamiques, les secteurs au service de la classe dominante mettent l’espace à sa disposition, lui permettant d’accumuler d’énormes profits et de continuer à dominer le processus de destruction-reconstruction de la ville que les capitalistes considèrent exclusivement la leur pour leurs affaires. Contrairement à l’argent, les citadins sont considérés par le capital comme objets inutiles, bien que ce soit leur activité quotidienne qui fasse de la ville ce qu’elle est : nous sommes la majorité qui souffrons des conséquences dues au système économico-politique du capitalisme. Nous touchons ici à la contradiction majeure du mode de production capitaliste qui, bien que basé sur le travail salarié, ne peut pas donner à l’ouvrier le travail nécessaire dans la production (de valeur) et la réalisation (la consommation). Si nous voulons redevenir voisins et habitants de la cité, il ne nous reste qu’à conquérir le droit à la ville par nos propres moyens.

Toute marchandise, pour accroître son fétichisme et pouvoir se vendre aux meilleures conditions, doit se doter d’un récit glorieux. Toute ville-marchandise construit ce récit par la propagande et par ce moyen rend publique son image de ville-simulacre où l’apparence se prétend réalité. Il y a quelques parts de vérité dans tout récit propagandiste. Le plus important pour celui-ci, et pour l’information qui y est instillée, n’est pas d’aller contre l’opinion générale mais d’engendrer une pratique, de provoquer une action sans passer par la réflexion, de nous faire réagir de manière automatique en objets passifs et soumis à la marchandisation. Dans ce récit de ville-marchandise, la culture joue un rôle déterminant : chaque ville possède ses écrivains et artistes exemplaires, ses monuments et édifices particuliers, ses recoins d’élection. C’est ainsi que nous répétons tous les mêmes slogans que les publicitaires ont « créés » autour de la cité. Touristes, nous allons tous aux mêmes endroits dans n’importe quelle ville, conseillés par les agences de voyages, les guides touristiques, la municipalité. Nous allons parfois jusqu’à accepter que les agences de voyages nous concoctent un itinéraire « d’aventure risquée » d’une heure dans des quartiers dangereux (comme à Rio de Janeiro avant les Jeux olympiques avec un circuit par les favelas). La vie trépidante du touriste ne lui laisse pas plus de temps ; la visite du touriste se réalise à la vitesse de la lumière. Et bien que chaque ville soit tenue de posséder son propre récit, il se ressemble pour toutes. Barcelone a commencé à échafauder son récit « mythique » actuel de botiga més gran del món (boutique la plus grande du monde) avec les événements de 1992 (6).

Ce sont les politiciens qui ont élaboré, et ne cessent d’élaborer depuis, ce récit vaniteux de la cité, aidés d’intellectuels et de journalistes. Toujours au service des intérêts particuliers de la classe dominante. Ils ont combiné cette image de ville-simulacre où la réalité n’a rien à voir avec l’apparence et son récit fantasmagorique et confus, incapable de distinguer entre réalité et imaginaire. Ce sont les politiciens aussi qui ont dicté et imposé les lois permettant et favorisant cette spéculation urbanistique à tous crins, toujours au nom du peuple et du citoyen à la bouche alors qu’ils établissaient un état de droit au service de la minorité capitaliste contre la majorité des citoyens. C’est encore eux qui, avec leurs architectes, ont pensé et réalisé les plans urbanistiques les plus absurdes, et parfois les plus déments, toujours en accord avec le « droit », leurs bénéfices ou diverses corruptions. Une même idée réunit politiciens et urbanistes (ingénieurs ou architectes), la vieille idée du despotisme éclairé. Ils disent que tout ce qu’ils font est pour le peuple, mais ce peuple ils ne veulent pas le voir ni même en peinture.

La ville-marchandise est marquée par le déterminisme de la technique. Elle s’y applique dans tout son développement ; la cité est le champ d’expérimentation pour la recherche et l’application des technologies, surtout du contrôle et de la surveillance. La technique a, à son tour, permis d’accélérer les processus urbanistiques des villes, l’accélération du temps étant primordiale pour la société capitaliste. Les nouvelles technologies facilitent la fragmentation de la ville, l’enfermement de lieux interdits à la majorité. Une ville sous surveillance, aussi contrôlée que pleine de craintes, où la peur sert de message. Une ville polarisée et marquée par l’oppression et l’enfermement, la précarité, la pression économique et policière. Contrôle et prévention deviennent l’objectif prioritaire de la ville-marchandise. Afin de pouvoir accroître ce contrôle, un danger doit rôder contre lequel demander plus de sécurité ; c’est ainsi que l’Etat devient un Etat policier. Et la prévention se convertit en demande sécuritaire : faire la guerre au cas où ils nous attaqueraient… la police de proximité…

« La ville est essentiellement une création humaine », écrit David Harvey dans son livre Ciudades rebeldes (7). Dès 1964, María Zambrano écrivait dans son article « La ciudad creación histórica » (8) : Il y a peu de choses dans l’histoire de l’humanité qui présentent plus le caractère d’une création que la ville (…) La ville est la plus créative des structures humaines de convivialité »… Où ces phrases ont-elles un sens aujourd’hui sous la pression sauvage de la ville-marchandise du capital contre ses habitants ? Peut-être va-t-il nous falloir retrouver le désir d’être des citadins libres.

L’industrie touristique
et la spéculation urbanistique dans l’Etat espagnol

Le tissu industriel espagnol a toujours été faible, lié à l’Etat et au système financier. Sous la longue dictature militaro-catholique franquiste, le secteur productif est demeuré faible avec une dominance de petites et moyennes entreprises. Les entreprises d’automobiles ou sidérurgiques, parce qu’elles n’avaient aucun projet de recherche et développement, se révélèrent rapidement obsolètes ou dépendantes de leurs maisons mères européennes et américaines. La dictature a accordé sa protection à une série d’entreprises de services : électricité, eau, gaz, pétrole, téléphonie, à caractère monopolistique totalement liées à l’oligopole financier des banques et caisses d’épargne (actuellement reconverties elles-mêmes en banques). Ces monopoles ont généré une grande accumulation de capital. Conjointement ont surgi des entreprises du bâtiment et immobilières, elles aussi liées au système financier et à l’Etat qui leur confiait les travaux publics : barrages, routes, ponts, etc. et la construction de cubes de béton de mauvaise qualité en vue de pallier le déficit d’habitations dans les villes qui recevaient une avalanche de paysans fuyant la pauvreté et la terreur imposée dans leurs villages par les propriétaires fonciers et les caciques, maîtres de la terre.

Dans le même temps, est née l’industrie touristique qui alliait les intérêts des constructeurs, des hôteliers ou futurs hôteliers, et le système financier. Finalement, au passage de la transaction politique de la dictature à sa continuation monarchique, après le démantèlement des secteurs productifs anachroniques, condition préalable à l’entrée dans l’UE, seules restèrent ces grandes entreprises de services et de la construction, dont plusieurs fusionnèrent et changèrent de nom et, naturellement, le système financier devenu encore plus oligopolistique. Ainsi que l’industrie touristique devenue une des plus importantes et quasiment une monoculture en plusieurs endroits. Cette industrie entretient d’étroites relations avec la construction et l’urbanisation de grandes étendues territoriales. Il n’y a qu’à parcourir les longs kilomètres de côtes et constater la destruction et l’aberration qui en a été faite pour se rendre compte que le tourisme est bien la première des industries. Les côtes sont urbanisées d’un seul tenant jusqu’en première ligne du front de mer.

A partir de 1982, les politiciens espagnols socialistes González, Guerra et Boyer (9) ont posé les bases législatives favorables à la grande vague spéculative immobilière qui allait prendre d’énormes proportions, après Maastricht, sous les gouvernements d’Aznar (10) et du Parti populaire et l’arrivée de l’euro comme monnaie unique de l’UE. Les politiciens municipaux ont répondu sans retenue à l’invitation aux changements de planification urbaine et, jusqu’en 2008, on a vécu une folie spéculative où l’oligopole financier des banques espagnoles a joué un rôle déterminant. Dans plusieurs villes, des quartiers entiers ont été détruits, d’autres ont été reconstruits, de nouveaux sont apparus, en majorité collés les uns aux autres, sous les mandats de maires tels que Maragall ou Clos, Tierno Galván, Manzano, Gallardón ou Botella (11). Ont alors proliféré la corruption, le blanchiment d’argent, les crédits, les hypothèques… A partir de Maastricht (1992), le secteur financier espagnol a attiré un flux notable de capitaux mondiaux à destination du secteur immobilier. Flux de capitaux, dont une grande partie provenait du commerce de la drogue ou de la vente d’armes, qui cherchaient et trouvèrent alors à devenir propres et blanchis. Tout cela a éclaté en 2008 avec la crise de la bulle immobilière, la chute et le sauvetage par l’Etat d’une partie du système financier.

Le problème de la spéculation sur le territoire urbain en Espagne est dû principalement à l’enchérissement des terrains qui s’est répercuté par une hausse des prix du logement. Mais c’est la « spéculation primitive » inhérente au processus de production à l’origine du territoire urbain qui a fixé, et continue de fixer, la norme dans le processus spéculatif en Espagne.
L’industrie du tourisme représente un secteur en expansion depuis des décennies dans les régions de l’Etat espagnol. Comme toujours la valeur importante est quantitative : le nombre de touristes et les quantités d’argent qu’ils dépensent paraissent être les uniques indicateurs essentiels pour les entrepreneurs touristiques. Et cela fait des décennies que ces indicateurs ne cessent de croître année après année, que le récit du « succès » de l’industrie du tourisme met en avant. Si en 1998 près de 42 millions de touristes internationaux sont venus, « en 2012, le tourisme international a franchi la barre des 60 millions ». En 2015, ce sont plus de 68 millions qui sont arrivés ce qui, selon les statistiques, a représenté une augmentation de 9 % par rapport à 2014 ; et ils ont dépensé plus de 48,3 milliards d’euros. En 2016, « 75,3 millions de touristes étrangers sont venus, ce qui a représenté 77 milliards d’euros de revenus. La dépense moyenne par touriste étant de 1 023 euros » ; toutefois, en raison de séjours plus courts, cette moyenne est en baisse de 2,1 % par rapport à 2015. Nous ne devons, par prévention, pas accorder trop de crédit à ces chiffres : en statistiques comme en économie, il y a beaucoup de « créativité », et il faut toujours garder à l’esprit que les chiffres répondent à des intérêts déterminés.

L’industrie du tourisme, considérée comme « fondamentale pour le développement de l’Espagne » et qui génère tant de propagande officielle, compte à peine pour 12 % du PIB et n’occupe que 9 % de la population active. La majorité des postes sont d’une grande précarité, avec des contrats ultra-courts ou « au noir », les salaires très bas et le travail dur et stressant. Cette exploitation extrême des travailleurs a conduit à ce que les femmes de chambre et femmes de ménage dans les hôtels s’organisent dans un collectif, Las Kellys, pour faire front face à cette précarité des salaires et du travail. Le fait est que cette industrie du tourisme a occasionné d’importants dégâts environnementaux (croisières) et endommagé régions côtières et montagneuses. Les millions de touristes ont besoin d’infrastructures, d’énergie et d’eau en grandes quantités. D’où il s’ensuit que ce qu’ils appellent le bénéfice du tourisme tombe dans les mains de quelques-uns ; pour la majorité d’entre nous, il ne reste que la précarité et la spoliation. On ne peut, par ailleurs, pas oublier que le tourisme n’est pas une industrie productive mais de services et qu’elle est soumise à une grande volatilité ; au cours de cette dernière décennie, par exemple, le tourisme a augmenté dans l’Etat espagnol en partie à cause de divers facteurs qui ont affecté le bassin méditerranéen : il y eut d’abord la guerre dans les Balkans et le démembrement de la Yougoslavie, puis l’instabilité due aux conflits déclenchés par les puissances occidentales en Afrique du Nord et au Proche-Orient.

Barcelone, plus qu’une ville :
un négoce

On peut suivre le fil de l’urbanisme de la bourgeoisie barcelonaise depuis la démolition des anciennes murailles, la construction du quartier de l’Eixample, les expositions universelles de 1888 et 1929, le franquisme et ses événements tels le Congrès eucharistique de 1952, jusqu’aux Olympiades de 1992, le Forum des cultures de 2004, en passant par le 22@ pour en arriver à la spéculation immobilière et touristique actuelle.

L’ingénieur et urbaniste Albert Serratosa, qui travaillait au sein de la municipalité franquiste de Josep Maria de Porcioles depuis la nomination de ce dernier comme maire par Franco en 1957 et qui dirigea, entre autres charges, le Plan général métropolitain en 1965, plaça Pascual Maragall en tant qu’économiste au département d’urbanisme de la mairie où il accéda au poste de responsable des études économiques et financières du plan métropolitain. Ce n’est pas pour rien que le maire olympique a adressé de nombreuses louanges au maire franquiste Porcioles, la plus élogieuse à l’occasion de sa mort après les événements de 1992. De même qu’il emploiera dans la municipalité franquiste en 1968 le politicien et urbaniste Jordi Borja, lui confiant des responsabilités dans le cabinet d’agencement urbain de la ville. Serratosa, leur mentor, deviendra plus tard directeur du Plan territorial de Barcelone (1988-2000) et assistera le conseiller en politique territoriale de la Generalitat, puis présidera l’Institut d’Estudis Territorials de la Generalitat (2004). Si on ajoute à tout cela la figure clé qui a initié l’ère de ce qui nous arrive actuellement, le fasciste Samaranch, avec l’obtention des Jeux olympiques de 1992 et toute la cour que Maragall et les siens lui ont faite, les louanges qu’ils lui ont chantées sur tous les tons… on pourra suivre à la trace le gros fil blanc, qui relie sans interruption la dictature à la transaction « démocratique ».
A quel niveau d’obscénité sociale faut-il en arriver pour que des travailleurs d’agences immobilières chargés de vendre un appartement occupé qualifient les occupants de « vermines » (bichos) ; « immeuble à vendre avec vermines » écrivent-ils dans leurs agendas ou le communiquent dans ce jargon à leurs collègues ou à d’éventuels acheteurs. A partir de là tout est admissible et possible : le harcèlement des occupants, les menaces, les agressions, les entreprises de gros bras…. tout semble permis. En 2007 déjà le Taller contra la violencia inmobilaria y urbanística (Atelier contre la violence immobilière et ­urbanistique) dénonçait le mobbing (12) ; dix ans plus tard, les attaques de voisins par des bandes ont augmenté en nombre et en ­brutalité.

Chaque jour, dans tous les quartiers, non seulement dans le Raval, la Ribera ou le barrio Gótico, mais aussi dans l’Eixample, à Pueblo Nuevo, Sants ou la Barceloneta… nous avons des exemples de blocs entiers achetés par des fonds d’investissement qui se revendent d’un spéculateur à l’autre, des « pases » (13) dans leur jargon, entraînant une hausse artificielle des prix génératrice d’énormes plus-values. Nous en avons un exemple dans les hôtels des Drassanes (14), dont le premier spéculateur qui les a achetés fut le syndicat UGT (15) pour 588 531 euros en vue de construire des logements sociaux et, après que la mairie a modifié le PERI (16), l’a revendu 2,3 millions d’euros ; après plusieurs « pases » spéculatifs, pour finir en macro-complexe hôtelier horrible face aux médiévales Atarazanas qui, pour cette raison, ne sont plus ni bien national ni rien d’autre de comparable. Aujourd’hui Daniel Mòdol, conseiller en architecture, paysage urbain et patrimoine de l’actuel gouvernement municipal, se montre « absolument favorable » à la construction d’hôtels et qualifie le projet d’« exemplaire dans son versant social ». Rien d’étrange à ce que les voisins accusent la municipalité de Barcelone de Colau (17), de manœuvres obscures et de cacher des informations. La politique de la nouvelle municipalité persiste à alimenter l’inertie spéculative dans le même temps où le conseil municipal de Ciutat Vella (18) se fait de la publicité dans les moyens de communication avec une supposée croisade contre la gentrification, tandis que les projets spéculatifs se poursuivent dans la pratique.

Nous pouvons citer plusieurs de ces projets dans tout Barcelone. Pour ne donner qu’un exemple, dans les environs de la place Espanya un fonds spéculatif vient d’acheter trois immeubles entiers, avec « vermines », sans avoir eu à les payer, déposant une simple caution ; et il est en train de les mettre en vente comme appartements de haut standing. Cette bulle spéculative va se gonfler artificiellement jusqu’à ce que l’argent trouve un autre endroit où aller et laisse derrière lui à nouveau tout en ruines.

Que Barcelone soit une ville-simulacre le barrio Gótico, invention de la Lliga Regionalista au début du xxe siècle, conçu sous forme de parc thématique, en offre la preuve. Des maisons ont été détruites, des places ouvertes, des palais remodelés ou refaits à neuf avec les restes de ceux qui avaient été rasés suite à la percée de la Via Layetana. La façade « gothique » de la cathédrale a été construite entre 1887 et 1912, financée par le banquier et politicien Manuel Girona qui en échange fut enterré dans son enceinte. Le centre d’excursion de la rue Paradis est une œuvre de de 1922 de l’architecte Domènech i Muntaner. Le symbole du quartier, le pont « gothique flamboyant » de la rue du Bisbe, a été dessiné par l’architecte de la Députation Joan Rubio et construit en 1929. Le palais Pignatelli, siège du Cercle royal artistique, fut achevé en 1970. L’endroit bombardé par les franquistes, où se trouve la place Sant Felip Neri, a été édifié sur un ancien cimetière qui se trouvait devant l’église. Sa construction fut achevée après 1950. Le célèbre palais du Musée de Calçat a été édifié avec des restes de palais détruits quand fut ouverte l’avenue de la Catedral, aussi dans les années 1950. Le quartier juif, El Call, a été détruit durant le grand progrom contre les Juifs barcelonais de 1391 ; des centaines d’entre eux furent assassinés et les survivants expulsés, la grande majorité des édifices, y compris les synagogues, disparut dans les flammes. Les terrains et les édifices qui restaient furent confisqués par la couronne. Son actuelle indication ne peut que rappeler une absence de mémoire sinistre et intéressée. « Bien que le tourisme soit une activité uniquement dédiée à la consommation, en réalité il dépend de la production d’espaces prêts à être consommés et, à Barcelone, le barrio Gótico fut le premier à être conçu dans ce but. » (A. Cócola) (19). C’est ainsi que l’invention du barrio Gótico par la Lliga Regionalista et sa Sociedad de Atracción de Forasteros (SAF-1908) (20), et sa reconfiguration définitive sous le franquisme, se rattachent à l’enflure de la Barcelone spectaculaire de 1992, des Jeux olympiques, des forums, des festivals, des congrès et autres salons, dont l’existence précarise, complique la vie et met les habitants de la ville au ­supplice.

De 1997 à aujourd’hui, le prix du logement à Barcelone a augmenté de plus de 150 % tandis que la hausse des salaires nets n’atteint pas 35 %. Le prix moyen des locations est passé de 355 euros en 2000 à 625 euros en 2004, et plus de 800 euros actuellement. Barcelone est une des villes les plus chères d’Europe, une de celles qui souffre le plus du chômage, une de celles dont les indices de pauvreté et d’exclusion sont les plus élevés, où il y a de très grandes inégalités et très peu de logements protégés, où existent le plus de précarité du travail et des salaires très bas.
Quel sens peuvent avoir des slogans tels que « Ville refuge » ou « Ville sans murailles » comme ceux dont la municipalité de Barcelone nous bombarde en ce moment ? Ce ne sont que des phrases creuses, pure propagande à l’intérieur du spectacle, du marketing de l’idéologie politicienne institutionnelle. Des phrases sans contenu alors que des êtres humains ne cessent d’être bombardés, assassinés ou expulsés violemment de leurs lieux d’origine en Libye, en Syrie, au Yémen, en Irak, en Afghanistan, etc. par des guerres longues et terribles imposées par les Etats capitalistes occidentaux pour des intérêts politico-économiques. Pendant aussi que les habitants de villes comme Barcelone sont expulsés de leurs quartiers, victimes expiatoires de la guerre économique agressive qui nous éradique. Du haut des institutions, les politiques continuent à parler pour la galerie avec leurs pluies acides de mots creux leur ôtant tout sens, réduits à n’être que du verbiage ou du charabia.

La pratique urbaine qui nous unit contre l’urbanisme
qui nous sépare

La pratique de la ville (les mouvements sociaux urbains), comme toute pratique sociale, est ouverte à toutes les opportunités. L’urbanisme, par contre, pour être urbanisme d’Etat, urbanisme de classe, ferme ces opportunités. La pratique de la ville tend à abolir les séparations tandis que l’urbanisme les fonde en inscrivant la séparation dans la géographie même.
L’urbanisme fige et oriente le développement urbain, modèle la cité selon les nécessités du capital. L’urbaniste nous dit connaître nos besoins, nos désirs et organise notre bonheur par la construction d’un univers concentrationnaire : l’Autorité sait de quoi nous avons besoin ; ce n’est pas un hasard si Le Corbusier (21) avait dédicacé son livre La Cité radieuse (22) à l’Autorité.

L’urbanisme nous sépare. A Barcelone, par exemple, l’écart d’espérance de vie entre les habitants des quartiers de Pedralbes et de Nou Barris est de dix ans en faveur des premiers. La question urbaine est aussi traversée par la lutte des classes. L’urbanisme est ­urbanisme d’Etat. C’est pourquoi l’espace urbain est le lieu du conflit. Conflit et lutte à partir desquels nous pouvons établir une relation sociale entre égaux, sans hiérarchie, où les différences ne se traduisent pas en ­inégalités.
Nous ne voulons pas nous limiter à dénoncer l’urbanisme, bien que passage obligé pour développer une pratique urbaine. Nous voulons ériger d’autres villes où ne règne pas l’inégalité, où le droit à la vie remplace la survie que l’on nous impose, qui autorisent une créativité (poétique) au quotidien.
Nous venons d’une ville, Barcelone des années 1930, 1940, 1950 où le lien social s’exprimait sous diverses formes : la rue, lieu public où se nourrit la vie sociale (quand la rue est liquidée – Le Corbusier – la vie sociale est liquidée et la ville devient cité-dortoir), prolongement de la maison, habitée la nuit par les voisines, terrain de jeu pour les enfants, aujourd’hui détruite par la voiture et son lobby. Les petits commerces, lieux de socialisation pour les femmes, détruits par les supermarchés. Les bistrots, lieux de socialisation pour les hommes, détruits par la télévision. L’oisiveté populaire dans les quartiers, aujourd’hui mercantilisée dans des espaces lucratifs (gymnases, salles de sport…) où l’on privilégie l’individualisme et la compétitivité. Nous ne rappelons pas ce passé par nostalgie ni pour y revenir – nous connaissons très bien ses défauts : pauvreté, religion, patriarcat, soumission… – mais pour comprendre où nous sommes et établir ici et maintenant d’autres rapports sociaux entre égaux en dehors de ceux que le capital établit en conséquence de son mode de production ­marchand.

Nous venons d’une ville, Barcelone de 1936, où le lien social qui se renforce depuis les années 1930 explose en intensité. Les ouvriers s’emparent de la rue : la fête révolutionnaire, le jamais-vu ; la poésie gagne la rue et établit un autre ordre social. La ­question sociale s’étend à la question urbaine, pour peu de temps mais avec une telle intensité qu’il est difficile de ne pas s’en ­souvenir.

De nos jours, Barcelone est en train de cesser d’être une société pour devenir une marchandise. Elle se vend bien. Certains voulaient la vendre à un prix plus élevé que le lucre l’exige. Et le font. D’autres veulent en faire un bien commun, l’okuper (23). Et le font aussi. Conflit inévitable. Si l’Administration ne tolère pas l’okupation, ce n’est pas tant pour l’okupation de quelques maisons mais parce que nous nous okupons de nous-mêmes, la laissant, elle, sans rien à faire.
Se réapproprier de la rue, des objets urbains sans médiation de l’argent qui existe maintenant au travers de l’achat et de la vente. La rue, lieu de rencontre, de non-séparation, d’information et communication, lieu ludique et symbolique, de parole et d’écrit sur les murs qui la délimitent. Réapproprions-nous sa valeur d’usage en liquidant sa valeur d’échange.
Exercer notre droit à la ville, non seulement en nous réappropriant les objets et les services mais aussi en nous réappropriant nos propres vies dans l’espace urbain. Réappropriation qui va nous aider à déployer ce qu’il y a d’humain en nous. Dessiner la ville en accord avec nos besoins, notre vie pour ne pas être obligés d’ajuster nos vies à la ville des urbanistes. Sur la voie de l’exigence à exercer le droit à une santé qui respecte la vie au-delà de l’argent, le droit à un enseignement non compétitif et libre, le droit aux transports publics au-delà des intérêts privés, le droit à un logement qui soutienne besoins et désirs. Tout cela sans la médiation de l’argent, en dehors du lien commercial. Construire une autre ville, une autre économie, une autre politique, une autre information, toutes envahies aujourd’hui par la technique et le capital. Une rue sans voiture, une maison sans télévision et un individu sans écran, les trois objets majeurs de l’espace urbain actuel.

Etcétera
juin 2017
(traduit de l’espagnol par J.-P. V.)

NOTES

(1) Titre d’un ouvrage d’Eduardo Mendoza, La Ciudad de los prodigios, editorial Seix Barral, 1986. Traduction française : La Ville des prodiges, éditions du Seuil, 1988 (nombreuses rééditions au format de poche, coll. « Points ».).
(2) Henri Lefebvre (1901-1991), philosophe français. Je n’ai pas pu retrouver d’où proviennent les citations données ici, et les ai traduites de l’espagnol.
(3) David Harvey (né en 1935), géographe britannique.
(4) Honoré de Balzac (1799-1850), écrivain français. Comme pour Henri Lefebvre, les citations données ici ont été traduites de l’espagnol. Il y a en outre, une erreur de dates dans le texte espagnol : « Ya durante el processo de remodelación de París, llevado a cabo por Haussmann entre 1852 y 1870, Balzac advirtió (…) », Balzac étant mort en 1850.
(5) « Entelequia » dans le texte espagnol. Ce mot provient du grec entelekheia, « énergie agissante et efficace », « principe métaphysique qui détermine un être à une existence définie » selon le dictionnaire Robert.
(6) Les Jeux olympiques de 1992 se sont passés à ­Barcelone.
(7) David Harvey (voir note 3), Rebel Cities : From the Right to the City to the Urban Revolution, 2012 ; non traduit en français.
(8) María Zambrano (1904-1991), philosophe et essayiste espagnole, disciple de José Ortega y Gasset (1883-1955). L’article « La ciudad creación histórica » a paru dans la revue portoricaine La Semana du 22 avril 1964.
(9) Felipe González a été président du gouvernement espagnol entre 1982 et 1996 ; Alfonso Guerra, vice-président de 1982 à 1991 ; et Miguel Boyer, ministre de l’économie et des finances entre 1982 et 1985.
(10) José María Aznar a été président du gouvernement entre 1996 et 2004.
(11) Pascual Maragall a été président de la Generalitat (gouvernement catalan) entre 2003 et 2006 ; il a été remplacé par Joan Clos entre 1997 et 2006. Enrique Tierno Galván a été maire de Madrid entre 1979 et 1986 ; José María Álvarez del Manzano, maire de Madrid entre 1991 et 2003 ; Alberto Ruíz-Gallardón, maire de Madrid entre 1991 et 2003 ; enfin Ana Botella Serrano (épouse de José María Aznar), maire de Madrid entre 2011 et 2015.
12) En anglais dans le texte. Signifie une attaque par une bande de voyous.
(13) Pases : mouvements de la cape pendant que le taureau passe devant le toréador.
(14) Les Drassanes : anciens arsenaux situés près du port de Barcelone.
(15) Unión general de trabajadores (Union générale des travailleurs, social-démocrate).
(16) PERI : Plan de Reforma Interior qui s’applique à chaque zone déterminée de la ville (quartier ou partie d’un quartier) puis est inclu dans le Plan General Metropolitano.
(17) Ada Colau, maire de Barcelone depuis le 13 juin 2015.
(18) La Ville vieille en catalan.
(19) El Barrio Gótico de Barcelona. Planificación del Pasado e Imagen de Marca, de Agustín Cócola Gant, éd. Madroño, 2011, rééd.2014 (https://agustincocolagant.net/ wp-content/uploads/ 2015/03/Barri_gotic.pdf). A.Cócola, investigador post-doctoral au Centre des études géographiques de Lisbonne, puis à l’Académie d’Espagne à Rome. Il a consacré plusieurs articles, livre, conférences, au tourisme et aux classes sociales à Barcelone et notamment au barrio Gótico, tels que La producción de Barcelona como espacio de consumo. Gentrificación, turismo y lucha de clases.
(20) Sociedad de Atracción de Forasteros : Société d’attraction des étrangers.
(21) Charles-Edouard Jeanneret-Gris dit Le Corbusier (1887-1965), architecte et urbaniste français d’origine suisse.
(22) En français dans le texte. Le titre du livre est La Ville radieuse, 1935.
(23) A Barcelone, le mot okupa écrit avec un k, désigne les squatts.

ENCADRE

A Poblenou*, dans la rue Llacuna, à côté de trois grands hôtels déjà ouverts, on est en train de construire deux monstres hôteliers de plus qui menacent de faire s’écrouler les vieilles maisons qui les entourent (pâté de maisons de La Vanguardia, du comte de Godó). Les permis pour travaux ont été délivrés, en toute apparence irrégulièrement, une semaine après que le maire Trias** a perdu les élections. Autre exemple emblématique contestable : dans les rues de Lancaster et Arc del Theatre, la municipalité à récemment dégelé un macro-projet urbanistique datant de 2002, appelé par euphémisme « Plan d’amélioration urbaine », projet opaque pour les voisins qui devrait concerner presque un hectare du quartier. Ce plan, aussi incroyable que cela puisse paraître, laisse totalement la planification urbaine aux mains d’une initiative privée et persiste à promouvoir la destruction de logements populaires pour faire un renflement qui deviendra une place à proximité des Ramblas, dans la ligne qui destine des espaces aux touristes plutôt qu’à des habitations sociales. Cette nouvelle municipalité travaille sans faire de bruit sous couvert de son entreprise publique Bagursa (Barcelona Gestión Urbanística SA, à capital 100 % municipal) pour ouvrir la voie à un autre projet contestable d’investissement privé avec une aide importante d’argent public. Et la nouvelle magistrature d’entonner cette petite chanson burlesque qui veut que « nous ne pouvons rien faire bien que ça aille contre notre volonté, que nous aurions pu en informer les voisins mais que, malheureusement, c’est un projet qui a été décidé auparavant et que nous devons le terminer »… prétexte pour se laver les mains, collaborer avec le système et finalement conforter un autre foyer de spéculation qui va permettre l’expulsion de centaines de voisins prévue par ce projet. En dépit de tous ces discours à propos du bien commun et du social, les faits finissent par démasquer l’idéologie et la propagande parties intégrantes de la politique réelle.

* Poblenou est le nom catalan pour Pueblo Nuevo dont on a parlé plus haut. Il y a souvent dans le texte un passage du catalan à l’espagnol dans les noms propres que je n’ai pas signalé s’il n’apparaissaient qu’une fois, ou plusieurs fois sous le même nom.
** Xavier Trias, maire entre 2011 et 2015.