Barcelone, la ville-marchandise

Ce texte traduit de la revue Etcétera (www.sindominio.net/etcetera/REVISTAS/NUMERO_57/CIUDAD57.htm) st paru dans Echanges n° 160 (été 2017). Dans Etcétera n° 35 de juin 2001 nous écrivions combien la société capitaliste était éminemment urbaine. Actuellement, 58 % des sept milliards quatre cents millions d’habitants que compte la population mondiale vivent en ville, pourcentage qui atteint 80 % dans le cas de l’Amérique latine et de l’Etat espagnol. Dans l’Union européenne (UE), 75 % de la population vivent dans des centres urbains.
De même, dans le n° 37 (juin 2003) d’Etcétera, nous examinions comment dans la propagande cette « ville des prodiges » (1) qu’est Barcelone était devenue la plus grande ville du monde. Les publicitaires exagèrent toujours ce qui va dans l’intérêt de ceux qui les payent et passent sous silence ce qu’ils croient leur nuire. S’il est vrai que Barcelone est une des plus grandes villes du monde, c’est en densité de population ; surpassée seulement par la ville voisine de L’Hospitalet de Llobregat, ville la plus densément peuplée de toute l’UE. Plus de la moitié de la population catalane se concentre dans l’aire métropolitaine de Barcelone. Par ailleurs, la Catalogne, avec ses 7 millions d’habitants, a reçu 17 millions de touristes en une année dont 9 millions sont venus à Barcelone. Nous allons reprendre le débat sur la ville dans le contexte actuel en évolution pour y porter de nouveau le regard.
Le capital, dans sa tendance à convertir tout en marchandises, gagne l’espace même. Les flux économiques circulent au travers de l’espace modifié par le travail humain, devenu un bien stratégique pour les affaires du capital. Les flux énergétiques circulent au moyen de pylônes érigés dans les champs, les forêts ou franchissant les montagnes ; le pétrole par les oléoducs qui traversent déserts et étendues glacées. Les flux de matières premières et de marchandises, ou de main-d’œuvre, circulent par route, chemins de fer, voies aérienne et maritime. Les flux monétaires du capitalisme financier circulent à grande vitesse au travers de réseaux spatiaux contrôlés par satellites ou autres moyens situés en divers points du globe. Tous ces flux partagent quelques points déterminés de l’espace, ou s’y rencontrent. La construction et la maintenance de ces points et réseaux procurent d’énormes bénéfices au capitalisme, en grande majorité payés par l’argent que les Etats récupèrent par les impôts auprès des habitants de la planète. C’est ainsi que le contrôle, la possession et la planification de l’espace à son profit sont devenus une question prioritaire pour le capital.
De même l’espace de la ville, le territoire urbain, a acquis une importance croissante pour le négoce capitaliste. Les flux de capital excédentaire sont placés en particulier dans les secteurs immobilier et urbanistique. Les investissements en terrains, la vente et l’achat de terrains bâtis ou non, ainsi que leurs requalifications successives, leur urbanisation, la construction et la spéculation qui en découlent, tout cela génère d’énormes bénéfices en faveur du flux de capital spéculatif circulant de par le monde entier qui s’arrête à chaque fois là où il y a le plus intérêt. C’est non seulement l’espace des villes qui s’est trouvé urbanisé, mais aussi celui des villages près de la mer et de ses côtes, les montagnes et les campagnes à cause de l’industrie du tourisme et des loisirs. Une grande partie de la planète fait l’objet de stratégies spéculatives. Le capital ne considère pas l’espace, la Terre, en tant que bien d’usage mais en tant que valeur d’échange.
Cela fait des décennies que l’économie productive, l’usine, a déserté la ville, l’abandonnant à une domination économique par le secteur tertiaire des services, des activités financières et du bâtiment, également centre de l’industrie de la consommation et des loisirs (tourisme, culture, etc.). La structure sociale et territoriale de la ville désindustrialisée s’est profondément transformée, a rendu possible la dérive spéculativo-financière de son espace urbain. Elle s’est métamorphosée en ville-marchandise, signalant ainsi selon Henri Lefebvre (2) « le passage de la production dans l’espace à la production de l’espace ». Signifiant aussi la domination totale de l’espace comme marchandise ou, ainsi que l’a défini le même Lefebvre, « l’espace abstrait » à disposition de la spéculation et de l’extraction du profit maximum, opposé à « l’espace vécu » rendu habitable par la vie quotidienne avec ses voisins, c’est-à-dire les habitants du quartier.
La ville-marchandise produit un espace ayant valeur d’échange qui empêche sa réalisation en tant que valeur d’usage et rend par-là impossible la satisfaction des besoins de ses habitants. Selon Harvey (3), les capitalistes sont constamment obligés d’investir les excédents de capital générés par la plus-value. C’est pourquoi ces capitalistes, actuellement sous couverture des fonds d’investissement, investissent dans l’achat de terrains et d’immeubles dans l’espoir de gains futurs. De cette manière, le territoire urbain est devenu un actif financier agissant comme capital fictif. Lors de la transformation de Paris réalisée par Haussmann entre 1852 et 1870, Balzac (4) prévenait déjà que Paris se trouvait sous la menace de « l’épée de Damoclès de ce monstre qui s’appelle spéculation » et « sous le fouet d’une déesse sans pitié, le besoin d’argent ». Ce processus spéculatif s’est beaucoup accéléré à partir de la dernière mutation capitaliste (le soi-disant néo-libéralisme) principalement en conséquence du déterminisme technique et de l’application des nouvelles technologies qui permettent non seulement de transférer de grosses sommes d’argent à grande vitesse mais aussi de traiter et envisager l’espace à grande échelle.
Le territoire de la ville, l’espace urbain comme marchandise, dont on espère une plus-value, est une forme fictive de capital dont les rentes produiront leurs fruits dans le futur. Il partage en cela la même finalité fictive que le marché de l’art ou ce que l’on appelle les marchés à terme, où jouent ces fonds d’investissement qui achètent des récoltes entières avant leur ensemencement dans l’objectif de les accaparer et de faire monter les prix en faisant commerce de la faim. Rien d’extraordinaire à ce que les fruits de la terre soient jetés à la mer si la terre a été généreuse, l’abondance d’un produit laissant anticiper une baisse de son prix. Le processus de la spéculation urbanistique est irrégulier et ne se fait pas dans un même temps partout dans le monde mais il présente un même caractère, la dépossession et l’expulsion des gens des lieux où ils habitent et de leur condition de voisins des quartiers où ils vivent. Le partage du quotidien rendait les villes habitables ; la spéculation marchande y fait obstacle par le truchement de « l’accumulation par dépossession » (certains universitaires appellent ce processus par d’autres noms, tels que gentrification).
Les spéculateurs et les urbanistes souhaitent une ville sans citadins et planifient sa destruction et reconstruction sans tenir compte d’eux. Les habitants sont des objets superflus faisant partie du « processus urbanistique » et s’ils posent des problèmes il suffit de leur trouver une solution. Par conséquent, dans la spéculation immobilière, on recourt à tous les stratagèmes, la violence ou le complot, afin de contrôler les prix du terrain ou de l’immobilier. Les quartiers sont laissés à l’abandon et les lois modifiées pour que les spéculateurs puissent acheter à bas prix. Ou au contraire, en d’autres occasions, on manipule le marché, cette entéléchie (5) qui recouvre tout et n’importe quoi ; d’énormes quantités d’argent de l’Etat, par exemple, ont été injectées dans le système financier pour sauver les banques de la faillite au moment de l’explosion de la bulle immobilière. Et bien qu’il y ait des appartements vides, 80 000 à Barcelone, il est fait en sorte que leurs prix de vente ou de location ainsi que ceux des terrains, ce qui est le plus important, ne changent pas ou baissent un peu, les spéculateurs financiers en profitant pour acheter sachant que dans peu de temps les prix ne manqueront pas de monter.
La ville-marchandise produit un espace à valeur d’échange. Sa valeur d’usage est un simple dérivé de sa valeur d’échange, la seule réellement importante pour le capitalisme. Rendre une ville habitable par des citadins qui la façonnent, satisfaire leurs besoins, n’est pas une priorité pour le système capitaliste ni pour les politiciens municipaux qui gouvernent la cité et gèrent son territoire. La ville-marchandise est vue comme un vaste réceptacle, une grosse marchandise, au sein de laquelle s’organise l’accès des gens (les individus) au reste des marchandises. La ville-marchandise est un sytème spatial et économique complexe avec ses propres dynamiques, les secteurs au service de la classe dominante mettent l’espace à sa disposition, lui permettant d’accumuler d’énormes profits et de continuer à dominer le processus de destruction-reconstruction de la ville que les capitalistes considèrent exclusivement la leur pour leurs affaires. Contrairement à l’argent, les citadins sont considérés par le capital comme objets inutiles, bien que ce soit leur activité quotidienne qui fasse de la ville ce qu’elle est : nous sommes la majorité qui souffrons des conséquences dues au système économico-politique du capitalisme. Nous touchons ici à la contradiction majeure du mode de production capitaliste qui, bien que basé sur le travail salarié, ne peut pas donner à l’ouvrier le travail nécessaire dans la production (de valeur) et la réalisation (la consommation). Si nous voulons redevenir voisins et habitants de la cité, il ne nous reste qu’à conquérir le droit à la ville par nos propres moyens.
Toute marchandise, pour accroître son fétichisme et pouvoir se vendre aux meilleures conditions, doit se doter d’un récit glorieux. Toute ville-marchandise construit ce récit par la propagande et par ce moyen rend publique son image de ville-simulacre où l’apparence se prétend réalité. Il y a quelques parts de vérité dans tout récit propagandiste. Le plus important pour celui-ci, et pour l’information qui y est instillée, n’est pas d’aller contre l’opinion générale mais d’engendrer une pratique, de provoquer une action sans passer par la réflexion, de nous faire réagir de manière automatique en objets passifs et soumis à la marchandisation. Dans ce récit de ville-marchandise, la culture joue un rôle déterminant : chaque ville possède ses écrivains et artistes exemplaires, ses monuments et édifices particuliers, ses recoins d’élection. C’est ainsi que nous répétons tous les mêmes slogans que les publicitaires ont « créés » autour de la cité. Touristes, nous allons tous aux mêmes endroits dans n’importe quelle ville, conseillés par les agences de voyages, les guides touristiques, la municipalité. Nous allons parfois jusqu’à accepter que les agences de voyages nous concoctent un itinéraire « d’aventure risquée » d’une heure dans des quartiers dangereux (comme à Rio de Janeiro avant les Jeux olympiques avec un circuit par les favelas). La vie trépidante du touriste ne lui laisse pas plus de temps ; la visite du touriste se réalise à la vitesse de la lumière. Et bien que chaque ville soit tenue de posséder son propre récit, il se ressemble pour toutes. Barcelone a commencé à échafauder son récit « mythique » actuel de botiga més gran del món (boutique la plus grande du monde) avec les événements de 1992 (6).
Ce sont les politiciens qui ont élaboré, et ne cessent d’élaborer depuis, ce récit vaniteux de la cité, aidés d’intellectuels et de journalistes. Toujours au service des intérêts particuliers de la classe dominante. Ils ont combiné cette image de ville-simulacre où la réalité n’a rien à voir avec l’apparence et son récit fantasmagorique et confus, incapable de distinguer entre réalité et imaginaire. Ce sont les politiciens aussi qui ont dicté et imposé les lois permettant et favorisant cette spéculation urbanistique à tous crins, toujours au nom du peuple et du citoyen à la bouche alors qu’ils établissaient un état de droit au service de la minorité capitaliste contre la majorité des citoyens. C’est encore eux qui, avec leurs architectes, ont pensé et réalisé les plans urbanistiques les plus absurdes, et parfois les plus déments, toujours en accord avec le « droit », leurs bénéfices ou diverses corruptions. Une même idée réunit politiciens et urbanistes (ingénieurs ou architectes), la vieille idée du despotisme éclairé. Ils disent que tout ce qu’ils font est pour le peuple, mais ce peuple ils ne veulent pas le voir ni même en peinture.
La ville-marchandise est marquée par le déterminisme de la technique. Elle s’y applique dans tout son développement ; la cité est le champ d’expérimentation pour la recherche et l’application des technologies, surtout du contrôle et de la surveillance. La technique a, à son tour, permis d’accélérer les processus urbanistiques des villes, l’accélération du temps étant primordiale pour la société capitaliste. Les nouvelles technologies facilitent la fragmentation de la ville, l’enfermement de lieux interdits à la majorité. Une ville sous surveillance, aussi contrôlée que pleine de craintes, où la peur sert de message. Une ville polarisée et marquée par l’oppression et l’enfermement, la précarité, la pression économique et policière. Contrôle et prévention deviennent l’objectif prioritaire de la ville-marchandise. Afin de pouvoir accroître ce contrôle, un danger doit rôder contre lequel demander plus de sécurité ; c’est ainsi que l’Etat devient un Etat policier. Et la prévention se convertit en demande sécuritaire : faire la guerre au cas où ils nous attaqueraient… la police de proximité…
« La ville est essentiellement une création humaine », écrit David Harvey dans son livre Ciudades rebeldes (7). Dès 1964, María Zambrano écrivait dans son article « La ciudad creación histórica » (8) : Il y a peu de choses dans l’histoire de l’humanité qui présentent plus le caractère d’une création que la ville (…) La ville est la plus créative des structures humaines de convivialité »… Où ces phrases ont-elles un sens aujourd’hui sous la pression sauvage de la ville-marchandise du capital contre ses habitants ? Peut-être va-t-il nous falloir retrouver le désir d’être des citadins libres.
L’industrie touristique
et la spéculation urbanistique dans l’Etat espagnol

Le tissu industriel espagnol a toujours été faible, lié à l’Etat et au système financier. Sous la longue dictature militaro-catholique franquiste, le secteur productif est demeuré faible avec une dominance de petites et moyennes entreprises. Les entreprises d’automobiles ou sidérurgiques, parce qu’elles n’avaient aucun projet de recherche et développement, se révélèrent rapidement obsolètes ou dépendantes de leurs maisons mères européennes et américaines. La dictature a accordé sa protection à une série d’entreprises de services : électricité, eau, gaz, pétrole, téléphonie, à caractère monopolistique totalement liées à l’oligopole financier des banques et caisses d’épargne (actuellement reconverties elles-mêmes en banques). Ces monopoles ont généré une grande accumulation de capital. Conjointement ont surgi des entreprises du bâtiment et immobilières, elles aussi liées au système financier et à l’Etat qui leur confiait les travaux publics : barrages, routes, ponts, etc. et la construction de cubes de béton de mauvaise qualité en vue de pallier le déficit d’habitations dans les villes qui recevaient une avalanche de paysans fuyant la pauvreté et la terreur imposée dans leurs villages par les propriétaires fonciers et les caciques, maîtres de la terre.
Dans le même temps, est née l’industrie touristique qui alliait les intérêts des constructeurs, des hôteliers ou futurs hôteliers, et le système financier. Finalement, au passage de la transaction politique de la dictature à sa continuation monarchique, après le démantèlement des secteurs productifs anachroniques, condition préalable à l’entrée dans l’UE, seules restèrent ces grandes entreprises de services et de la construction, dont plusieurs fusionnèrent et changèrent de nom et, naturellement, le système financier devenu encore plus oligopolistique. Ainsi que l’industrie touristique devenue une des plus importantes et quasiment une monoculture en plusieurs endroits. Cette industrie entretient d’étroites relations avec la construction et l’urbanisation de grandes étendues territoriales. Il n’y a qu’à parcourir les longs kilomètres de côtes et constater la destruction et l’aberration qui en a été faite pour se rendre compte que le tourisme est bien la première des industries. Les côtes sont urbanisées d’un seul tenant jusqu’en première ligne du front de mer.
A partir de 1982, les politiciens espagnols socialistes González, Guerra et Boyer (9) ont posé les bases législatives favorables à la grande vague spéculative immobilière qui allait prendre d’énormes proportions, après Maastricht, sous les gouvernements d’Aznar (10) et du Parti populaire et l’arrivée de l’euro comme monnaie unique de l’UE. Les politiciens municipaux ont répondu sans retenue à l’invitation aux changements de planification urbaine et, jusqu’en 2008, on a vécu une folie spéculative où l’oligopole financier des banques espagnoles a joué un rôle déterminant. Dans plusieurs villes, des quartiers entiers ont été détruits, d’autres ont été reconstruits, de nouveaux sont apparus, en majorité collés les uns aux autres, sous les mandats de maires tels que Maragall ou Clos, Tierno Galván, Manzano, Gallardón ou Botella (11). Ont alors proliféré la corruption, le blanchiment d’argent, les crédits, les hypothèques… A partir de Maastricht (1992), le secteur financier espagnol a attiré un flux notable de capitaux mondiaux à destination du secteur immobilier. Flux de capitaux, dont une grande partie provenait du commerce de la drogue ou de la vente d’armes, qui cherchaient et trouvèrent alors à devenir propres et blanchis. Tout cela a éclaté en 2008 avec la crise de la bulle immobilière, la chute et le sauvetage par l’Etat d’une partie du système financier.
Le problème de la spéculation sur le territoire urbain en Espagne est dû principalement à l’enchérissement des terrains qui s’est répercuté par une hausse des prix du logement. Mais c’est la « spéculation primitive » inhérente au processus de production à l’origine du territoire urbain qui a fixé, et continue de fixer, la norme dans le processus spéculatif en Espagne.
L’industrie du tourisme représente un secteur en expansion depuis des décennies dans les régions de l’Etat espagnol. Comme toujours la valeur importante est quantitative : le nombre de touristes et les quantités d’argent qu’ils dépensent paraissent être les uniques indicateurs essentiels pour les entrepreneurs touristiques. Et cela fait des décennies que ces indicateurs ne cessent de croître année après année, que le récit du « succès » de l’industrie du tourisme met en avant. Si en 1998 près de 42 millions de touristes internationaux sont venus, « en 2012, le tourisme international a franchi la barre des 60 millions ». En 2015, ce sont plus de 68 millions qui sont arrivés ce qui, selon les statistiques, a représenté une augmentation de 9 % par rapport à 2014 ; et ils ont dépensé plus de 48,3 milliards d’euros. En 2016, « 75,3 millions de touristes étrangers sont venus, ce qui a représenté 77 milliards d’euros de revenus. La dépense moyenne par touriste étant de 1 023 euros » ; toutefois, en raison de séjours plus courts, cette moyenne est en baisse de 2,1 % par rapport à 2015. Nous ne devons, par prévention, pas accorder trop de crédit à ces chiffres : en statistiques comme en économie, il y a beaucoup de « créativité », et il faut toujours garder à l’esprit que les chiffres répondent à des intérêts déterminés.
L’industrie du tourisme, considérée comme « fondamentale pour le développement de l’Espagne » et qui génère tant de propagande officielle, compte à peine pour 12 % du PIB et n’occupe que 9 % de la population active. La majorité des postes sont d’une grande précarité, avec des contrats ultra-courts ou « au noir », les salaires très bas et le travail dur et stressant. Cette exploitation extrême des travailleurs a conduit à ce que les femmes de chambre et femmes de ménage dans les hôtels s’organisent dans un collectif, Las Kellys, pour faire front face à cette précarité des salaires et du travail. Le fait est que cette industrie du tourisme a occasionné d’importants dégâts environnementaux (croisières) et endommagé régions côtières et montagneuses. Les millions de touristes ont besoin d’infrastructures, d’énergie et d’eau en grandes quantités. D’où il s’ensuit que ce qu’ils appellent le bénéfice du tourisme tombe dans les mains de quelques-uns ; pour la majorité d’entre nous, il ne reste que la précarité et la spoliation. On ne peut, par ailleurs, pas oublier que le tourisme n’est pas une industrie productive mais de services et qu’elle est soumise à une grande volatilité ; au cours de cette dernière décennie, par exemple, le tourisme a augmenté dans l’Etat espagnol en partie à cause de divers facteurs qui ont affecté le bassin méditerranéen : il y eut d’abord la guerre dans les Balkans et le démembrement de la Yougoslavie, puis l’instabilité due aux conflits déclenchés par les puissances occidentales en Afrique du Nord et au Proche-Orient.
Barcelone, plus qu’une ville :
un négoce

On peut suivre le fil de l’urbanisme de la bourgeoisie barcelonaise depuis la démolition des anciennes murailles, la construction du quartier de l’Eixample, les expositions universelles de 1888 et 1929, le franquisme et ses événements tels le Congrès eucharistique de 1952, jusqu’aux Olympiades de 1992, le Forum des cultures de 2004, en passant par le 22@ pour en arriver à la spéculation immobilière et touristique actuelle.
L’ingénieur et urbaniste Albert Serratosa, qui travaillait au sein de la municipalité franquiste de Josep Maria de Porcioles depuis la nomination de ce dernier comme maire par Franco en 1957 et qui dirigea, entre autres charges, le Plan général métropolitain en 1965, plaça Pascual Maragall en tant qu’économiste au département d’urbanisme de la mairie où il accéda au poste de responsable des études économiques et financières du plan métropolitain. Ce n’est pas pour rien que le maire olympique a adressé de nombreuses louanges au maire franquiste Porcioles, la plus élogieuse à l’occasion de sa mort après les événements de 1992. De même qu’il emploiera dans la municipalité franquiste en 1968 le politicien et urbaniste Jordi Borja, lui confiant des responsabilités dans le cabinet d’agencement urbain de la ville. Serratosa, leur mentor, deviendra plus tard directeur du Plan territorial de Barcelone (1988-2000) et assistera le conseiller en politique territoriale de la Generalitat, puis présidera l’Institut d’Estudis Territorials de la Generalitat (2004). Si on ajoute à tout cela la figure clé qui a initié l’ère de ce qui nous arrive actuellement, le fasciste Samaranch, avec l’obtention des Jeux olympiques de 1992 et toute la cour que Maragall et les siens lui ont faite, les louanges qu’ils lui ont chantées sur tous les tons… on pourra suivre à la trace le gros fil blanc, qui relie sans interruption la dictature à la transaction « démocratique ».
A quel niveau d’obscénité sociale faut-il en arriver pour que des travailleurs d’agences immobilières chargés de vendre un appartement occupé qualifient les occupants de « vermines » (bichos) ; « immeuble à vendre avec vermines » écrivent-ils dans leurs agendas ou le communiquent dans ce jargon à leurs collègues ou à d’éventuels acheteurs. A partir de là tout est admissible et possible : le harcèlement des occupants, les menaces, les agressions, les entreprises de gros bras…. tout semble permis. En 2007 déjà le Taller contra la violencia inmobilaria y urbanística (Atelier contre la violence immobilière et ­urbanistique) dénonçait le mobbing (12) ; dix ans plus tard, les attaques de voisins par des bandes ont augmenté en nombre et en ­brutalité.
Chaque jour, dans tous les quartiers, non seulement dans le Raval, la Ribera ou le barrio Gótico, mais aussi dans l’Eixample, à Pueblo Nuevo, Sants ou la Barceloneta… nous avons des exemples de blocs entiers achetés par des fonds d’investissement qui se revendent d’un spéculateur à l’autre, des « pases » (13) dans leur jargon, entraînant une hausse artificielle des prix génératrice d’énormes plus-values. Nous en avons un exemple dans les hôtels des Drassanes (14), dont le premier spéculateur qui les a achetés fut le syndicat UGT (15) pour 588 531 euros en vue de construire des logements sociaux et, après que la mairie a modifié le PERI (16), l’a revendu 2,3 millions d’euros ; après plusieurs « pases » spéculatifs, pour finir en macro-complexe hôtelier horrible face aux médiévales Atarazanas qui, pour cette raison, ne sont plus ni bien national ni rien d’autre de comparable. Aujourd’hui Daniel Mòdol, conseiller en architecture, paysage urbain et patrimoine de l’actuel gouvernement municipal, se montre « absolument favorable » à la construction d’hôtels et qualifie le projet d’« exemplaire dans son versant social ». Rien d’étrange à ce que les voisins accusent la municipalité de Barcelone de Colau (17), de manœuvres obscures et de cacher des informations. La politique de la nouvelle municipalité persiste à alimenter l’inertie spéculative dans le même temps où le conseil municipal de Ciutat Vella (18) se fait de la publicité dans les moyens de communication avec une supposée croisade contre la gentrification, tandis que les projets spéculatifs se poursuivent dans la pratique.
Nous pouvons citer plusieurs de ces projets dans tout Barcelone. Pour ne donner qu’un exemple, dans les environs de la place Espanya un fonds spéculatif vient d’acheter trois immeubles entiers, avec « vermines », sans avoir eu à les payer, déposant une simple caution ; et il est en train de les mettre en vente comme appartements de haut standing. Cette bulle spéculative va se gonfler artificiellement jusqu’à ce que l’argent trouve un autre endroit où aller et laisse derrière lui à nouveau tout en ruines.
Que Barcelone soit une ville-simulacre le barrio Gótico, invention de la Lliga Regionalista au début du xxe siècle, conçu sous forme de parc thématique, en offre la preuve. Des maisons ont été détruites, des places ouvertes, des palais remodelés ou refaits à neuf avec les restes de ceux qui avaient été rasés suite à la percée de la Via Layetana. La façade « gothique » de la cathédrale a été construite entre 1887 et 1912, financée par le banquier et politicien Manuel Girona qui en échange fut enterré dans son enceinte. Le centre d’excursion de la rue Paradis est une œuvre de de 1922 de l’architecte Domènech i Muntaner. Le symbole du quartier, le pont « gothique flamboyant » de la rue du Bisbe, a été dessiné par l’architecte de la Députation Joan Rubio et construit en 1929. Le palais Pignatelli, siège du Cercle royal artistique, fut achevé en 1970. L’endroit bombardé par les franquistes, où se trouve la place Sant Felip Neri, a été édifié sur un ancien cimetière qui se trouvait devant l’église. Sa construction fut achevée après 1950. Le célèbre palais du Musée de Calçat a été édifié avec des restes de palais détruits quand fut ouverte l’avenue de la Catedral, aussi dans les années 1950. Le quartier juif, El Call, a été détruit durant le grand progrom contre les Juifs barcelonais de 1391 ; des centaines d’entre eux furent assassinés et les survivants expulsés, la grande majorité des édifices, y compris les synagogues, disparut dans les flammes. Les terrains et les édifices qui restaient furent confisqués par la couronne. Son actuelle indication ne peut que rappeler une absence de mémoire sinistre et intéressée. « Bien que le tourisme soit une activité uniquement dédiée à la consommation, en réalité il dépend de la production d’espaces prêts à être consommés et, à Barcelone, le barrio Gótico fut le premier à être conçu dans ce but. » (A. Cócola) (19). C’est ainsi que l’invention

du barrio Gótico par la Lliga Regionalista et sa Sociedad de Atracción de Forasteros (SAF-1908) (20), et sa reconfiguration définitive sous le franquisme, se rattachent à l’enflure de la Barcelone spectaculaire de 1992, des Jeux olympiques, des forums, des festivals, des congrès et autres salons, dont l’existence précarise, complique la vie et met les habitants de la ville au ­supplice.
De 1997 à aujourd’hui, le prix du logement à Barcelone a augmenté de plus de 150 % tandis que la hausse des salaires nets n’atteint pas 35 %. Le prix moyen des locations est passé de 355 euros en 2000 à 625 euros en 2004, et plus de 800 euros actuellement. Barcelone est une des villes les plus chères d’Europe, une de celles qui souffre le plus du chômage, une de celles dont les indices de pauvreté et d’exclusion sont les plus élevés, où il y a de très grandes inégalités et très peu de logements protégés, où existent le plus de précarité du travail et des salaires très bas.
Quel sens peuvent avoir des slogans tels que « Ville refuge » ou « Ville sans murailles » comme ceux dont la municipalité de Barcelone nous bombarde en ce moment ? Ce ne sont que des phrases creuses, pure propagande à l’intérieur du spectacle, du marketing de l’idéologie politicienne institutionnelle. Des phrases sans contenu alors que des êtres humains ne cessent d’être bombardés, assassinés ou expulsés violemment de leurs lieux d’origine en Libye, en Syrie, au Yémen, en Irak, en Afghanistan, etc. par des guerres longues et terribles imposées par les Etats capitalistes occidentaux pour des intérêts politico-économiques. Pendant aussi que les habitants de villes comme Barcelone sont expulsés de leurs quartiers, victimes expiatoires de la guerre économique agressive qui nous éradique. Du haut des institutions, les politiques continuent à parler pour la galerie avec leurs pluies acides de mots creux leur ôtant tout sens, réduits à n’être que du verbiage ou du charabia.
La pratique urbaine qui nous unit contre l’urbanisme
qui nous sépare

La pratique de la ville (les mouvements sociaux urbains), comme toute pratique sociale, est ouverte à toutes les opportunités. L’urbanisme, par contre, pour être urbanisme d’Etat, urbanisme de classe, ferme ces opportunités. La pratique de la ville tend à abolir les séparations tandis que l’urbanisme les fonde en inscrivant la séparation dans la géographie même.
L’urbanisme fige et oriente le développement urbain, modèle la cité selon les nécessités du capital. L’urbaniste nous dit connaître nos besoins, nos désirs et organise notre bonheur par la construction d’un univers concentrationnaire : l’Autorité sait de quoi nous avons besoin ; ce n’est pas un hasard si Le Corbusier (21) avait dédicacé son livre La Cité radieuse (22) à l’Autorité.
L’urbanisme nous sépare. A Barcelone, par exemple, l’écart d’espérance de vie entre les habitants des quartiers de Pedralbes et de Nou Barris est de dix ans en faveur des premiers. La question urbaine est aussi traversée par la lutte des classes. L’urbanisme est ­urbanisme d’Etat. C’est pourquoi l’espace urbain est le lieu du conflit. Conflit et lutte à partir desquels nous pouvons établir une relation sociale entre égaux, sans hiérarchie, où les différences ne se traduisent pas en ­inégalités.
Nous ne voulons pas nous limiter à dénoncer l’urbanisme, bien que passage obligé pour développer une pratique urbaine. Nous voulons ériger d’autres villes où ne règne pas l’inégalité, où le droit à la vie remplace la survie que l’on nous impose, qui autorisent une créativité (poétique) au quotidien.
Nous venons d’une ville, Barcelone des années 1930, 1940, 1950 où le lien social s’exprimait sous diverses formes : la rue, lieu public où se nourrit la vie sociale (quand la rue est liquidée – Le Corbusier – la vie sociale est liquidée et la ville devient cité-dortoir), prolongement de la maison, habitée la nuit par les voisines, terrain de jeu pour les enfants, aujourd’hui détruite par la voiture et son lobby. Les petits commerces, lieux de socialisation pour les femmes, détruits par les supermarchés. Les bistrots, lieux de socialisation pour les hommes, détruits par la télévision. L’oisiveté populaire dans les quartiers, aujourd’hui mercantilisée dans des espaces lucratifs (gymnases, salles de sport…) où l’on privilégie l’individualisme et la compétitivité. Nous ne rappelons pas ce passé par nostalgie ni pour y revenir – nous connaissons très bien ses défauts : pauvreté, religion, patriarcat, soumission… – mais pour comprendre où nous sommes et établir ici et maintenant d’autres rapports sociaux entre égaux en dehors de ceux que le capital établit en conséquence de son mode de production ­marchand.
Nous venons d’une ville, Barcelone de 1936, où le lien social qui se renforce depuis les années 1930 explose en intensité. Les ouvriers s’emparent de la rue : la fête révolutionnaire, le jamais-vu ; la poésie gagne la rue et établit un autre ordre social. La ­question sociale s’étend à la question urbaine, pour peu de temps mais avec une telle intensité qu’il est difficile de ne pas s’en ­souvenir.
De nos jours, Barcelone est en train de cesser d’être une société pour devenir une marchandise. Elle se vend bien. Certains voulaient la vendre à un prix plus élevé que le lucre l’exige. Et le font. D’autres veulent en faire un bien commun, l’okuper (23). Et le font aussi. Conflit inévitable. Si l’Administration ne tolère pas l’okupation, ce n’est pas tant pour l’okupation de quelques maisons mais parce que nous nous okupons de nous-mêmes, la laissant, elle, sans rien à faire.
Se réapproprier de la rue, des objets urbains sans médiation de l’argent qui existe maintenant au travers de l’achat et de la vente. La rue, lieu de rencontre, de non-séparation, d’information et communication, lieu ludique et symbolique, de parole et d’écrit sur les murs qui la délimitent. Réapproprions-nous sa valeur d’usage en liquidant sa valeur d’échange.
Exercer notre droit à la ville, non seulement en nous réappropriant les objets et les services mais aussi en nous réappropriant nos propres vies dans l’espace urbain. Réappropriation qui va nous aider à déployer ce qu’il y a d’humain en nous. Dessiner la ville en accord avec nos besoins, notre vie pour ne pas être obligés d’ajuster nos vies à la ville des urbanistes. Sur la voie de l’exigence à exercer le droit à une santé qui respecte la vie au-delà de l’argent, le droit à un enseignement non compétitif et libre, le droit aux transports publics au-delà des intérêts privés, le droit à un logement qui soutienne besoins et désirs. Tout cela sans la médiation de l’argent, en dehors du lien commercial. Construire une autre ville, une autre économie, une autre politique, une autre information, toutes envahies aujourd’hui par la technique et le capital. Une rue sans voiture, une maison sans télévision et un individu sans écran, les trois objets majeurs de l’espace urbain actuel.
Etcétera
juin 2017
(traduit de l’espagnol par J.-P. V.)

Propos intempestifs sur les luttes de classes en Tunisie

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2015 – http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=2610)

Les révoltes dans le Maghreb et le Moyen-Orient, passées sous le nom de « printemps arabes », ont commencé en Tunisie le 17 décembre 2010, quand Mohamed Bouazizi, 26 ans, s’immolait devant la préfecture à Sidi Bouzid (centre-ouest de la Tunisie) après que la police municipale lui eut confisqué la marchandise qu’il vendait à la sauvette pour faire vivre sa famille. « A l’écart du centre-ville aux ruelles étroites (…), le quartier Ennour-Gharbi, où vivait Mohamed Bouazizi, a tout d’un bidonville. (…) Au fil des ans, la surexploitation des terres, le pompage excessif de la nappe phréatique et la forte natalité (…) ont peu à peu paupérisé les familles. (…) Entre 2003 et 2008, la région n’a créé, selon l’UGTT, que 710 postes dans l’industrie (1). »

Le soulèvement en Tunisie, étincelle qui allait embraser de nombreux pays du Maghreb et du Moyen-Orient, était contrôlé, presque depuis son début spontané, par les syndicats et quelques partis politiques. Ses buts : du travail et le départ de Zine El-Abidine Ben Ali. Cette dernière revendication s’exprimant dans un mot d’ordre qui fit florès : « Ben Ali dégage ! », rappelant le « ¡ Que se vayan todos ! » des mouvements sud-­américains.

Deux camps, imparfaitement définis au moment de l’action, se retrouvaient face à face : d’un côté, les partis politiques, syndicats, la pègre et les policiers se regroupaient face à un mouvement dont le futur pouvait menacer leurs prébendes ; de l’autre côté, un mélange de travailleurs, de classes moyennes, d’intellectuels, etc. (2), que j’appellerais « le peuple » faute d’un mot meilleur pour nommer ces Tunisiens ayant participé aux manifestations des jours précédents, se divisait en ces diverses composantes, impuissant à imposer les changements auxquels tous les participants aspiraient faute de parvenir à concilier des intérêts trop dissemblables.

Les classes sociales dominantes

De 1970 à 2010 la Tunisie a connu un lent processus de mutation de la société menant à l’émergence de nouveaux rapport de classes. Jusqu’en 2011, l’accumulation capitaliste ne reposait pas sur une production marchande mais sur une appropriation de la richesse par la classe dirigeante. Une classe compradore enrichie par l’importation de marchandises plutôt que par la production locale (3). Les changements les plus importants ont commencé à se faire jour dans les années 1980 avec l’application des principes du libéralisme économique prôné par Milton Friedmann (1912-2006) et ses Chicago boys, apportant paupérisation accrue des classes laborieuses, précarité du travail et incertitudes pour le futur (4).

Les classes moyennes, qui formèrent le gros des troupes insurgées en 2011, impliquées dans le tissu économique, voulaient la fin de cette frange de la bourgeoisie rentière et prédatrice. Elle voulait le capitalisme sans les bouleversements sociaux qu’il entraîne dans son sillage, et pour cela se réfugiait volontiers dans la religion.

En Tunisie, contrairement à ce qui se passait dans d’autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient, les relations sociales avaient rompu avec le tribalisme, quoique persiste encore de nos jours une forme de clanisme qui s’en rapproche, et les griffes de l’armée avaient été limées par les gouvernements successifs de Bourguiba (1957-1987) et de Ben Ali (1987-2011), qui se méfiaient des militaires. Une solution à l’égyptienne ne pouvait pas émerger en Tunisie en 2010-2011. Une situation qui se modifie actuellement, l’armée prenant de plus en plus de poids en conséquence de la lutte à la fois contre le terrorisme et contre le mouvement ouvrier dans les usines.

La bourgeoisie est cette même classe que partout ailleurs sous le capitalisme en développement. Loin de constituer une classe homogène, elle se compose en Tunisie de trois segments, aux intérêts divergents malgré leur accord sur le but final qui est de faire émerger un capitalisme autochtone : cette fraction prédatrice dont j’ai déjà parlé, une élite, ou aspirant à le devenir, improductive, et des entrepreneurs. Ce sont ces deux dernières fractions qui ont été le moteur des « printemps arabes », bien que le gros des troupes eût été constitué d’éléments issus des classes laborieuses. C’est la première qui a momentanément repris le pouvoir, en 2014, avec l’élection à la présidence de Caïd Essebsi du parti Nidaa Tounès, entreprise de recyclage des anciens cadres du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Zine El-Abidine Ben Ali maintenant dissous ; prétendument laïque, il s’est empressé de composer une coalition gouvernementale avec le parti de l’islam politique, Ennahda, lui-même au pouvoir entre 2011 et 2014.

Les classes laborieuses

J’utilise de préférence « classes laborieuses », au pluriel, non parce que j’abonderais dans cette idée fausse que les ouvriers auraient disparu de la planète, ou seraient en déclin permanent (5) , mais parce que la composition des classes laborieuses a profondément changé depuis le xixe siècle : la tertiarisation des métiers, la précarisation des statuts et la flexibilisation des horaires de travail sont venues s’ajouter au fossé entre travailleurs qualifiés et travailleurs non qualifiés. Des différences de conditions qui, comme je l’ai relevé plus haut pour les classes dominantes, n’empêchent pas une communauté de destin.

L’industrie tunisienne n’est riche aujourd’hui que d’emplois peu qualifiés, dans le textile, dans les centres d’appels, dans l’extraction de matières premières, etc. bien que le pays semble vouloir se diversifier avec un secteur des technologies numériques qui pèserait plus de 7 % dans le produit intérieur brut (PIB) et dépasserait, depuis 2015, celui du tourisme (6). Aux divisions entre travailleurs, mentionnées peu auparavant, s’ajoute une nette division géographique entre régions intérieures pauvres survivant de l’industrie et d’une agriculture de subsistance, et régions côtières riches vivant du tourisme et du secteur tertiaire.

En outre, « 40,8 % de la population tunisienne a moins de 25 ans (60 % moins de 30 ans) ; 34,6 % des 19-24 ans sont étudiants (11 000 en 1971 ; 340 392 en 2007) ; 1 jeune sur 3 est au chômage (…). Le taux de chômage des moins de 30 ans (30 %) est le plus élevé des pays du Maghreb (7). » Ce qui entraîne les diplômés à concurrencer directement les non-diplômés dans l’occupation de postes sans qualification, à bas salaires et souvent précaires. Ce prolétariat nouveau est atypique. Cependant, aujourd’hui les rapports de classes en Tunisie sont ceux qui s’approchent le plus, parmi les pays du Maghreb, de ceux qui ont cours actuellement en Europe par suite de la soumission accrue des travailleurs au salariat et de leur paupérisation. Il s’en éloigne toutefois en ce que les relations personnelles restent marquées par une appartenance territoriale et familiale forte, typique d’une société précapitaliste.

Comme dans de nombreux autres pays, les classes laborieuses en Tunisie ne sont pas regroupées physiquement dans de grandes unités manufacturières, mais vivent au gré du travail qui leur est proposé ; et si elles peuvent se trouver regroupées dans certains quartiers des grandes villes ou dans de petits villages à la composition relativement homogène, ce n’est pas sur la base de l’emploi mais sur la base du clan. Des relations familiales ou territoriales qui naissent de l’enclavement de ces régions de l’intérieur du pays, imparfaitement reliées par des infrastructures déficientes, une situation à laquelle le gouvernement de Tunis n’a jamais cherché à remédier. Ces relations territoriales et familiales se reproduisant dans les quartiers urbains de l’ensemble du pays. Cette configuration particulière des classes laborieuses tunisiennes les préserve presque totalement des discours idéologiques, hormis celui de la religion.

Ces brèves considérations sur les classes laborieuses demeureraient incomplètes si je n’abordais pas la question migratoire. Depuis les années 1990, les migrations sont devenues un mode de vie ordinaire presque dans le monde entier. Contrairement à une opinion répandue, les migrants ne se dirigent pas pour l’essentiel vers l’Europe mais majoritairement vers des pays voisins, ou à l’intérieur de leur pays même. La Tunisie reçoit une part des migrants de Libye et d’Afrique subsaharienne qui cherchent à rejoindre l’Europe et d’autres prêts à chercher une vie meilleure en Tunisie. Deux objectifs difficiles à atteindre, pour les premiers parce que l’île italienne de Lampedusa est hors de portée à partir des côtes tunisiennes verrouillées depuis la vague de départs après la révolution de 2011 ; et pour les seconds parce qu’il n’y a pas beaucoup de travail en Tunisie, d’autant moins pour les Subsahariens sujets au racisme qui sévit dans l’ensemble des pays du Maghreb (8). Ces Subsahariens bouleversent les habitudes d’une société tunisienne demeurée relativement fermée sur l’extérieur malgré le tourisme, les touristes étant maintenus en marge dans des enclaves sélectionnées.

Enfin, il y a aussi une émigration des Tunisiens vers d’autres pays, dont les pays européens. Là encore, contrairement aux idées reçues, l’émigration vers l’Europe des ressortissants du Maghreb ne concerne presque plus de jeunes hommes analphabètes comme dans l’après-deuxième-guerre-mondiale, mais des hommes et des femmes (ces dernières sont nombreuses à tenter seules l’aventure), très souvent éduqués, qui viennent concurrencer les travailleurs européens dans les emplois non qualifiés que l’Europe leur propose par défaut de reconnaissance de leurs compétences. Situation qui, si elle permet de libérer la pression sur les classes laborieuses dans leur pays d’origine, permet aux patrons européens et autres de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas dans tous les pays européens.

Deux conflits exemplaires

Je ne chercherai pas à fournir une liste exhaustive des dernières grèves dans le pays depuis 2011, dont il y a sans doute un bon nombre qui ne sont pas recensées en Tunisie même. J’en ai sélectionné deux qui m’ont paru poser des questions spécifiques ayant valeur universelle : la première implique des chômeurs qui ont occupé un des quatre sites de production de phosphate dans le bassin de Gafsa et la seconde concerne des ouvrières du textile qui ont tenté de reprendre leur entreprise en faillite sous forme de SCOP (Société coopérative ouvrière et participative).

Le bassin de Gafsa ne vit quasiment que du phosphate (9). Le travail y est rude et dangereux, mais les déshérités de cette région du centre de la Tunisie n’ont aucune autre perspective que celle d’entrer à la mine ou de fuir la région s’ils veulent échapper au travail ingrat de la terre. Peu importe les dégâts environnementaux (épuisement de la nappe phréatique) et sanitaires (taux élevé de cancers). Depuis 2011, le bassin est en proie à des mouvements sociaux récurrents sur ses quatre sites, Redeyef, Moularès, Metlaoui et Midhilla. On n’y extrait péniblement plus que 40 % environ du tonnage de phosphate d’avant la révolution ; en quelques années, la Tunisie a été rétrogradée du cinquième au huitième rang mondial des producteurs. L’industrie du phosphate et de ses dérivés chimiques qui contribuait jusqu’à récemment à 4 % du PIB et représentait 15 % des exportations nationales, semble s’asphyxier inexorablement.

Fondée en 1897, à l’époque coloniale, la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa, devenue plus tard Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) a longtemps régné en maître dans cette région du centre de la Tunisie. Etre salarié de la CPG conférait un statut envié (salaires élevés par rapport aux normes locales, sécurité sociale,…), fruit d’une cogestion avec la branche locale de l’Union générale du travail tunisien (UGTT). Depuis la mécanisation et la vague de restructuration des années 1970, la CPG et le Groupe chimique tunisien qui lui est associé, surtout producteur d’engrais, ont cessé de fournir les emplois providentiels.

En 2016, 150 personnes ont entravé l’extraction de phosphate à Redeyef pendant plusieurs mois sans susciter aucune intervention, ni policière ni politique. La particularité de cette agitation sociale dans le bassin de Gafsa est que, les ouvriers syndiqués à l’UGTT faisant rarement grève, les protestataires étaient des chômeurs, bloquant sites de production ou chemins de fer souvent contre le vœu des syndicats, dans l’espoir d’être recrutés. Dans cette région, le taux de chômage des diplômés est de 38,7 % contre 20,2 % au niveau national et le taux de pauvreté de 30,9 % contre 15 %. Afin d’éviter le pire pour le pouvoir central et local, la CPG et le Groupe chimique tunisien étaient jusqu’à maintenant contraints de recruter contre toute logique économique : depuis 2011, les effectifs cumulés des deux entreprises et de leurs entités satellites ont bondi de 9 000 à près de 27 000 salariés, alors que la production de phosphate chutait de 8 millions de tonnes par an à 3,5 millions. Mais les caisses sont dorénavant vides.

Quant au deuxième conflit, il concerne la tentative, et son échec, par des ouvrières de reprendre leur usine après sa mise en faillite (10). L’usine textile Mamotex qui produisait des déguisements de carnaval a été déclarée en faillite, en janvier 2016 par son patron, Mohammed Driss, parce qu’il ne pouvait plus payer les salaires de ses ouvrières. Cette usine est située à Chebba, dans le gouvernorat de Mahdia, dans le centre-est de la Tunisie.

Soixante-dix ouvrières de cette usine ayant conclu un accord avec le patron, l’Etat et l’UGTT ont tenté de reprendre l’usine afin de pouvoir préserver leur emploi. Elles pensaient pouvoir rouvrir l’usine à partir de mars 2016, mais Sodrico, entreprise de Mahdia qui fournit Mamotex en tissu, a exercé de fortes pressions sur les ouvrières pour qu’elles renoncent à cette expérience, entraînant la faillite de Mamotex. Sami Driss, directeur de Sodrico et cousin de Mohammed, l’ex-propriétaire de Mamotex, ayant refusé de reprendre les livraisons de tissu, les ouvrières savaient que retourner devant la justice signifierait de toutes les façons la faillite de l’usine et la fin de leur lutte. Certaines ont donc commencé à rechercher du travail dans des usines de Chebba, s’exposant à reprendre des conditions de travail difficiles dans un secteur textile en crise.

Luttes des classes

Les luttes des classes ne sont pas nées des « printemps arabes ». Mais elles ont été, comme partout dans le monde, ignorées au profit d’un engouement pour un phénomène nouveau qui se fait jour depuis au moins une décennie dans les mouvements sociaux, qui occupent des lieux publics sur une durée plus ou moins longue, avec des mots d’ordre réduits à une ou plusieurs revendications concrètes. En ce sens, on peut comparer le mouvement insurrectionnel en Tunisie aux mouvements des « ¡ Que se vayan todos ! » en Argentine et dans d’autres pays d’Amérique latine, des Indignados en Espagne ou d’Occupy Wall Street aux Etats-Unis, de Nuit debout en France – dans lesquels des foules ont occupé des lieux publics en vue d’atteindre un but précis (la chute d’un dictateur, la révocation d’un ou plusieurs gouvernants, l’expression d’un ras-le-bol, etc.).

Ces mouvements rassemblent des foules composites dans lesquelles la classe ouvrière, quand elle y participe, ne sert que de masse de manœuvres. Ces occupations, dont certains ont cru qu’elles annonçaient un renouveau des luttes contre le capitalisme, n’ont au total mobilisé qu’un conglomérat de citoyens. Comme autrefois certains militants ouvriers occupaient généralement leurs usines alors que la classe ouvrière profitait de la grève pour fuir le lieu de son exploitation, ceux qui ont occupé les places des grandes villes en Espagne, aux Etats-Unis et en France (11) ont échoué.

En Tunisie, pour ne remonter que quelques décennies en arrière, les classes laborieuses ont lutté contre les pouvoirs économique et politique, souvent dans le silence assourdissant des milieux citoyens : citons en janvier 1978 plusieurs soulèvements qui ont secoué la Tunisie avant d’être impitoyablement écrasés ; en décembre 1983-janvier 1984, ce fut le tour des émeutes du pain ; en 2008, une grande grève dans le bassin minier de Gafsa fut aussi violemment réprimée.

Les deux exemples de conflits donnés dans le paragraphe précédent se sont déroulés dans le centre du pays, d’où était originaire Mohamed Bouazizi ; une remarque qui n’est pas sans importance en Tunisie, un territoire coupé en deux géographiquement, entre régions intérieures et régions côtières, coupure qui recouvre une division économique et sociale entre leurs habitants respectifs. Quoiqu’il y ait des mouvements migratoires entre l’une et l’autre parties du pays, ils semblent plus limités qu’entre ces gouvernorats du centre et l’étranger, migrations économiques et départs pour le djihad (au total, selon l’ONU, 5 500 Tunisiens ont rejoint les rangs de groupes djihadistes en Irak, en Syrie et en Libye, 6 000 selon le Soufan Group, un institut américain. Proportionnellement à sa population de 11 millions d’habitants, la Tunisie est le plus important pourvoyeur de djihadistes) (12).

La combativité ouvrière est généralement canalisée par le syndicat UGTT, partisan d’une cogestion du capitalisme et soutien de tous les gouvernements passés et présents. Les deux conflits relevés plus haut en témoignent : une frange de cette classe ouvrière sait prendre son destin en main, contre l’UGTT s’il le faut. Des combats autonomes, non par suite d’un discours préétabli mais des mauvaises conditions socio-économiques : ceux de Gafsa réclamaient d’être embauchés par l’Etat, garantie d’un bon salaire et de meilleures conditions de travail que dans le privé.

Ils auraient pu approuver ce Marocain qui disait : « “Quand tu es ouvrier à l’Office chérifien des phosphates, tu gagnes 10 000 dirhams par mois [920 euros] et en plus tu as les aides [au logement et à la santé]”, explique Houcine Djamal, les yeux brillants d’envie » bien que son père, ancien de l’OCP, soit mort depuis longtemps d’un cancer causé, selon son fils, par l’inhalation de poussières phosphatées (13). Ou bien, sur l’autre berge de l’océan Atlantique, ce Mexicain : « Pour M. Ochoa, qui a traversé illégalement la frontière américaine à trois reprises, “Mieux vaut risquer notre vie dans le désert, plutôt que vivre misérablement dans un pays qui n’est plus le nôtre [le Mexique]” (14) » Seules les nécessités économiques permettent de comprendre pourquoi des jeunes gens vont se ruiner la santé et raccourcir leur vie dans des tâches dangereuses pour un salaire de misère. Mais en creux, ce que ces travailleurs expriment, sans le théoriser, c’est que comme tout travailleur ils détestent spontanément le travail salarié et n’y consentent que contraints et forcés en fonction du salaire et des conditions de travail qui leur sont proposés.

Quant à l’expérience des ouvrières de Mamotex, l’erreur serait de regarder cette action comme volontairement autogestionnaire. La théorie de l’autogestion appartient à des militants en mal de réflexion sur les luttes de classes aujourd’hui. Les temps sont passés où une aristocratie laborieuse dotée de bons revenus et de menus avantages jouissait d’un rapport de forces favorable à ses intérêts et ne connaissait pas la peur du lendemain. Des millions de sujets du marché du travail subissent des statuts salariaux au rabais qui n’accordent plus aucune qualité au travailleur, et les classes laborieuses se battent pour leur survie matérielle. Dans le cas de Mamotex, la société tunisienne a été attaquée dans ses fondements mêmes, la double soumission à l’ordre patronal et patriarcal.

D’autres conflits

D’autres combats se mènent depuis 2016, qui paraissent témoigner d’un regain des tensions sociales. Selon le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), la Tunisie a été le théâtre, en mars de cette année, de 1 089 protestations, en hausse de 14,7 % par rapport à février (15). Il est illusoire de s’imaginer que les classes laborieuses se battraient pour la démocratie : à long terme chacun se rend compte que cette démocratie n’est qu’un hochet destiné à le distraire de la volonté qui est celle des classes dominantes de rétablir l’ordre économique, pour les entrepreneurs, la liberté d’exploitation de la force de travail, et pour les classes moyennes, la possibilité de grimper dans l’échelle ­sociale.

La Tunisie n’en finit pas de buter sur la question sociale. Par exemple, à Le Kef, cité du nord-ouest tunisien, une usine de câbles à capitaux allemands, affiliée au groupe Coroplast, un équipementier automobile, envisageait de délocaliser sa production à Hammamet, fleuron touristique du Sahel tunisien, dans le nord-est du pays. Au début avril 2017 les travailleurs, en majorité des femmes, se sont battus contre la fermeture annoncée de cette usine qui emploie 430 personnes (16). Je ne possède pas plus d’informations.

En octobre 2016, la vente aux enchères de dattes de la société Stil à Jemna, gouvernorat de Kébili, par l’Association de protection des oasis de Jemna, déclenchait une polémique politique. Cette association gère le domaine de Henchir Maâmar en dehors de tout cadre légal et construit des salles de classe, des dispensaires, des salles de sport et rénove les postes de police et de la Garde nationale avec l’argent qu’elle récolte chaque année depuis 2011. Cette année, le gouvernement central semble s’être inquiété à la fois de cette situation et du manque à gagner en impôts qui en résulte. Est venu s’y ajouter le fait que la vente de 2016 a profité à un homme d’affaires en relations avec le parti islamiste Ennahda… qui participe au gouvernement actuel. La polémique qui s’en est suivie est remontée jusqu’au sommet de l’Etat et a déclenché une vague de commentaires sur Internet (17). Je ne veux pas prendre position dans une affaire que je ne connais pas, mais souligner que de nombreux citoyens y ont vu une manœuvre des islamistes pour déstabiliser l’Etat et d’autres une manœuvre pour discréditer l’islam en discréditant Ennahda. Signe que le capitalisme remplit son office révolutionnaire en Tunisie en déchirant le voile des illusions religieuses et politiques pour les remplacer par la brutalité sans fard du pouvoir de l’argent.

A court terme, ce sont les grèves qui affectent les secteurs pétrolier et gazier qui restent les plus dommageables pour le gouvernement. En janvier 2016, des diplômés chômeurs ont bloqué l’accès au site de l’entreprise Petrofac sur l’archipel de Kerkennah, un groupe d’îles au large de la ville de Sfax. Cette entreprise fournit 1 million de m³ de gaz par jour qui correspondent à environ 12,5 % des besoins du pays. Dans cette région, le chômage s’élève officiellement à 5,5 % de la population en âge de travailler, un taux beaucoup moins élevé que dans le reste de la Tunisie. Comme dans de nombreux pays dans le monde, ce chômage touche plutôt la jeunesse et celle qui est éduquée constate que les études qu’elle a suivies ne tient pas les promesses d’une survie meilleure que celle de ses parents, souvent même pire. Dans les îles de Kerkannah, l’entreprise Petrofac a décidé, en 2015, de ne plus abonder financièrement un fonds destiné à indemniser les chômeurs et le gouvernement tarde à développer l’économie locale. C’est ainsi que, soutenus par l’UGTT et l’Union des diplômés chômeurs (UDC), des jeunes soutenus par la population ont empêché l’accès au site de Petrofac, déclenchant la colère de ses dirigeants et l’intervention massive de la police pour déloger les protestataires.

Plus récemment, en mars de cette année, des ouvriers de la Société de développement et d’exploitation du permis pétrolier du Sud (Sodeps) ont touché la production dans les champs pétroliers près de Tataouine (sud-est) ainsi que le siège social à Tunis, malgré les tentatives des syndicats d’empêcher la grève qui, à l’incitation du syndicat Union générale du travail (UGT), avait été repoussée trois fois. Là encore, l’intervention des partis politiques et des syndicats est trouble et je ne veux pas en discuter faute de connaissances. Il est cependant intéressant de noter une évolution dans l’action gouvernementale qui, au lieu de chercher un compromis que les finances publiques ne lui permettent plus d’assumer, est tentée de réduire la question sociale à une simple question sécuritaire.

Dès le mois de septembre 2016 le ministre tunisien de la Défense, Farhat Horchani, appelait à renforcer le rôle de l’armée dans un pays où Bourguiba et Ben Ali l’avait muselée par méfiance, sous prétexte de lutter contre le terrorisme (18). Puis, en avril de cette année, il ne cachait plus ses intentions en ce qui concernait les sites pétroliers autour de Tataouine. Des déclarations reprises par le président de la République, Béji Caïd Essebsi, qui affirmait le 10 mai : « (…) “le processus démocratique en Tunisie est menacé”. Face à l’agitation sociale récurrente dont le pays est le théâtre, le chef de l’Etat a annoncé que “l’armée” allait “protéger les sites de production”, en particulier les zones d’extraction de pétrole et de phosphates perturbées par des protestataires (19). » Dans le même temps, il annonçait un projet de loi sur « la réconciliation économique » visant à amnistier, sous certaines conditions, tout homme d’affaires ou cadre administratif impliqués dans des affaires de corruption sous le régime de Ben Ali.

Les anciennes classes dominantes qui étaient revenues au pouvoir grâce à la reprise de quelques exigences du mouvement anti-Ben Ali doivent maintenant, pour cause de faiblesse, faire appel à sa fraction entrepreneuriale ou à l’armée. Les classes laborieuses tunisiennes vont se voir imposer une accélération de l’entrée de la Tunisie dans le cours de la mondialisation, ou la guerre civile.

On ne peut occulter les dimensions géopolitiques des affrontements dans toute la région moyen-orientale, mais la désintégration sociale aujourd’hui en Tunisie s’explique essentiellement par des dynamiques internes. Or, une guerre civile ou une guerre régionale donneraient un coup d’arrêt aux luttes de classes en Tunisie. Les récents mouvements ont replacé les classes laborieuses au centre de la question sociale, principalement parce que nombre de mobilisations sont pour l’essentiel l’œuvre de gens non organisés non inféodés aux partis et syndicats. Mais, mis à part une guerre qui retarderait de plusieurs années la lutte des classes, les faiblesses des classes laborieuses tunisiennes, menacées dans leur existence quotidienne par l’évolution des mœurs qu’entraînerait l’émergence d’une classe bourgeoise forte, pourraient aussi leur faire trouver dans la religion et le conservatisme social un supposé remède aux effets des transformations vertigineuses de la société tunisienne.

J.-P. V.

Notes

(1) Le Monde, 13 janvier 2011.
(2) Le Monde, 20 janvier 2011.
(3) Hamit Bozarslan, Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (CNRS éditions, 2015). Hamit Bozarslan est docteur en histoire et en sciences politiques, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (p. 4 de couverture). Si le lecteur peut trouver de-ci de-là quelques passages jargonnant, il en trouvera peu ; ce qui est remarquable pour un universitaire. Dans ce livre, Hamit Bozarslan place son analyse sous le triple signe de Ibn Khaldûn (1332-1406), Alexis de Tocqueville (1805-1859) et Karl Marx (1818-1883), et sans céder à la facilité de confondre raison et comparaison, rapporte, avec pertinence, les « printemps arabes » aux révolutions démocratiques de 1848 en Europe. Il écrit : « selon [Marx et De Tocqueville], la dynamique principale de la révolution de 1848 résidait dans la lutte des classes, dont on a oublié l’extraordinaire dureté dans l’Europe du xixe siècle. » (p. 51).
(4) Hamit Bozarslan, op. cit., p. 55.
(5) Pour cette discussion sur le prétendu déclin des classes laborieuses, je renvoie aux ouvrages de Simon Rubak, La classe ouvrière est en expansion permanente et Classes laborieuses et révolution (éditions Spartacus, respectivement 1972 et 1979), dont l’ancienneté n’a pas invalidé l’analyse.
(6) Le Monde, 29 novembre 2016.
(7) Le Monde, 20 janvier 2011. Sur la situation économique de la Tunisie, voir aussi (tableau ci-dessus) les chiffres donnés par la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (Coface).
(8) Le gouvernement marocain tente de circonscrire actuellement ce racisme atavique par plusieurs mesures ; pour des raisons éminemment politiques, le Maroc désirant réintégrer l’Organisation de l’unité africaine (OUA), créée en 1963, que le pays avait quittée en 1984. Pour cela, « le Maroc possède un atout maître : la Tidjaniya, confrérie soufie la plus répandue en Afrique de l’Ouest, dont l’un des lieux saints et le plus visité pas ses adeptes – le mausolée du fondateur Ahmed Tidjani, mort en 1815 – est situé dans la ville marocaine de Fès. (…) Le Maroc est devenu le deuxième investisseur africain sur le continent, après l’Afrique du Sud. La moitié de ses investissements directs étrangers va vers l’Afrique subsahariennne. (…) Le pays accorde de nombreusess bourses d’études : la moitié des 16 000 étudiants subsahariens présents au Maroc en bénéficient. (…) Si le racisme envers les Subsahariens reste fort au Maroc et dans les autres pays du Maghreb, le royaume fait en sorte depuis quelques années d’apparaître comme une terre d’immigration. En décembre 2016, alors que l’Algérie expulsait manu militari quelque 1 500 Subsahariens en situation illégale, le roi annonçait une vaste opération de régularisation au Maroc. La deuxième depuis 2014. » (Le Monde, 29-30 janvier 2017.)
(9) Tous les renseignements sur Gafsa sont extraits du journal Le Monde du 8 juillet 2016.
(10) Je remercie Henri et François qui ont attiré mon attention sur ce conflit en me transmettant des informations qu’ils ont reçues par Internet de H. H. Auteur de l’article « Tunisie. La misère de Kasserine » paru dans Echanges n° 154, H. H. se présente dans un de ses courriels comme « accompagnateur des entrepreneurs sociaux ».
(11) Pour l’Espagne, Corsino Vela, « En Espagne, la révolte citadine de mai 2011 : malaise social et régénération démocratique » et « Indignes et indignés » dans Echanges n° 137 (été 2011) ; Q., « Lettre d’Espagne. “Indignés à Barcelone”, dans les quartiers » et, une autre opinion, H. S., « Quelles perspectives ? Violence ou non-violence ? Indignation ou révolte ? » dans Echanges n° 138 (automne 2011). Pour les Etats-Unis, Will Barnes, « “Occupy Wall Street”, une impasse populiste de gauche ? » dans Echanges n° 138. Pour la France, H. S., « Un patchwork, expression d’un ras-le bol généralisé, Nuit debout » et les remarques de Gérard Bad sur cet article dans Echanges n° 155.
(12) Le Monde, 27 décembre 2016. Qui ajoute : « (…) Anis Amri [auteur de l’attentat à Berlin le lundi 19 décembre 2016], citoyen tunisien de 24 ans, originaire de la région de Kairouan (Centre-Est). (…) Mohamed Lahouaiej Bouhlel [auteur de l’attentat à Nice le 14 juillet 2016], âgé de 31 ans et originaire de M’saken (dans l’est du pays). En Tunisie même, les attentats les plus meutriers de ces dernières années ont été commis par des jeunes du pays. Dans la station balnéaire de Port El-Kantaoui, près de Sousse, Seifeddine Rezgui, 23 ans, originaire du Kef (Nord), avait tué 38 touristes sur la plage d’un hôtel le 26 juin 2015. Quelques mois plus tôt, le 18 mars 2015, la tuerie du musée du Bardo à Tunis (22 morts) avait été perpétrée par un commando de deux assaillants âgés de 20 et 27 ans, passés par la Libye. »
(13) Pierre Daum, « Le Maroc pétrifié par son roi », Le Monde diplomatique, octobre 2016.
(14) Le Monde, 12 avril 2017.
(15) Le Monde, 18 avril 2017.
(16) Ibid.
(17) Informations fournies par H. H. par courriel ainsi que celles qui suivent sur Petrofac.
(18) « La Tunisie n’a jamais été militarisée. (…) Nous devons d’abord nous équiper, et nous avons commencé
à acheter des équipements adaptés à la lutte contre le terrorisme. (…) Nous voulons bâtir une nouvelle génération militaire, et nous préparons un nouveau cadre juridique pour la protection de nos forces armées. (…) La protection de la frontière tunisienne est aussi une protection de l’Europe. Les armes utilisées pour l’attentat de Charlie Hebdo sont passées par la frontière tuniso-libyenne. (…) » (Le Monde, 8 septembre 2016).
(19) Le Monde, 12 mai 2017.

A lire aussi :
La protestation gagne du terrain dans le Sud tunisien

La protestation gagne du terrain dans le Sud tunisien

Être enfant aujourd’hui en Russie

Une des conséquences des bouleversements économiques de la période post-soviétique est le nombre croissant d’enfants sans domicile fixe. Le gouvernement russe et l’Unesco estiment qu’en 2001 il y avait en Russie jusqu’à 3 millions d’enfants dans ce cas. Certains d’entre eux sont les enfants de parents décédés ou emprisonnés, d’autres ont été abandonnés et d’autres ont fui des familles conflictuelles, maltraitantes et alcooliques. Pour survivre, bon nombre d’entre eux en viennent à mendier, à commettre des délits et à se prostituer.

La consommation de drogues et les suicides constituent également un sérieux problème. Environ 1,5 % des enfants russes sont orphelins. Entre 600 000 et 700 000 enfants (dont 90 % ont encore un parent en vie) vivent en orphelinat. Sur les conditions de vie (la plupart du temps indignes) dans ces institutions, voir le Human Rights Report de 1998.

Ce texte est extrait d’un ensemble de documents venant de Russie publiés à l’occasion d’un projet de loi légalisant le droit pour les parents d’infliger des sévices corporels à leurs enfants (on peut envoyer sur papier ou par courriel l’ensemble de ces textes). Ils émanent d’un sociologue russe Vladimir Sirotin qui se présente comme suit.

« Je m’intéresse beaucoup à la nature de la société soviétique. J’ai compris très tôt qu’il ne s’agissait absolument pas de socialisme. J’ai d’abord pensé que l’URSS et les Etats de ce genre étaient des créations particulières, une nouvelle société de classes, “l’étatisme hiérarchique”, mais par la suite, pendant mes études, j’en suis arrivé à la conclusion qu’il s’agissait de capitalisme d’Etat. Ainsi, mes idées ont évolué, mais j’ai toujours été de gauche.

J’ai toujours eu envie de travailler sur les droits de l’homme, particulièrement sur les droits des mineurs. Avec quelques amis, j’ai même organisé une “Ligue pour la protection des enfants” clandestine. J’ai participé à la production et à la diffusion illégales d’un manuscrit intitulé Droits de l’enfant (Pravda rebenka). J’ai toujours pensé qu’il est impossible de lutter pour le socialisme sans lutter pour les droits de l’homme, et qu’un véritable socialiste, communiste, ou gauchiste, ne peut que défendre les droits de l’homme dans tous les domaines.

Je suis diplômé de l’Institut culturel. J’ai écrit des articles sur divers sujets, d’abord clandestinement, puis légalement pendant la pe­restroïka. Je vis dans la province de Moscou depuis 1990. Pendant quelque temps, mon travail a paru dans diverses publications, en particulier dans Moscow News, mais par la suite, dans la seconde moitié des années 1990, quand le pays est passé plus à droite politiquement, j’ai perdu cette possibilité de publier dans la presse officielle. J’ai ensuite eu plusieurs emplois ; il y a encore peu de temps, j’étais coursier. A présent, je suis chômeur. »

Vladimir Sirotin est mort à Moscou le 10 janvier 2016 dans des circonstances suspectes lors d’une chute dans les escaliers du métro. Il avait 50 ans.

Quelques observations sur la situation des enfants et des adolescents en URSS/Russie

Le problème des droits des enfants et des adolescents est particulièrement important d’abord parce que ces droits sont inséparables des droits de l’homme en général. Le but principal de l’existence du mouvement de gauche est de les faire pleinement reconnaître et cela n’est possible que dans une nouvelle société, émancipée de toute forme d’oppression et d’exploitation. Très fréquemment, en outre, ce sont les enfants et les adolescents qui ont le moins de droits et subissent l’oppression et la répression les plus fortes, bien qu’ils aient habituellement plus besoin d’être protégés que les adultes.

En ce qui me concerne, ce problème a pour moi une importance particulière parce qu’il a joué un rôle décisif dans la formation de mes convictions de gauche et m’a introduit dans le mouvement dissident alors que j’étais encore à l’école.

Lorsqu’on fait des recherches dans ce domaine, on est frappé par son caractère très systématique : tout changement dans la politique de l’Etat dans quelque direction que ce soit a toujours des conséquences ­radicales et rigoureusement semblables dans le domaine de la pédagogie et de l’éducation.

Voyons cela de plus près.

En 1918, alors que la révolution présentait encore des traits prolétariens, on adopta une série de lois qui auraient dû assurer la protection des enfants et des adolescents et garantir leurs droits. Outre l’interdiction des punitions à l’école (ceci est plus ou moins bien connu), on interdisait également les châtiments corporels dans la famille (ceci est beaucoup moins connu). Sans doute pour la première fois dans l’histoire, la loi privait même les parents du droit de frapper, de fouetter, et de punir leurs enfants !

Au cours des premiers mois qui suivirent Octobre 1917, l’autogestion fut instaurée et exista réellement dans les écoles et dans les autres institutions éducatives, de même que le contrôle par les travailleurs dans les entreprises. En 1918-1919, le travail des enfants fut interdit et celui des adolescents considérablement limité (et même totalement interdit pendant un moment).

On donna des droits égaux aux élèves et aux enseignants ; il existait même des lois qui privilégiaient les élèves, les enfants, et les adolescents. Après la révolution, la responsabilité pénale des mineurs fut pratiquement abolie.

Cette question va de soi : a-t-on pu observer tout cela dans la vie réelle, et si oui, pendant combien de temps ? Permettez-moi cette réponse immédiate : non, pas toujours, pas partout, et seulement pendant une courte période. On mit rapidement fin à ces expériences pour toutes sortes de raisons : dégénérescence de la révolution, effacement et perte de ses aspects prolétariens, affaiblissement de ses composants démocratiques et renforcement de ses composants bourgeois et autoritaires, arriération de la Russie. Puis vint le temps de la contre-révolution stalinienne.

Comme dans tous les autres domaines, et comme le contrôle de la production par les travailleurs, la démocratie à l’école fut rapidement supprimée. On obligea d’abord les entités ­démocratiques à adopter les décisions qu’exigeaient les patrons, puis on les ferma carrément. On restaura les normes comportementales conservatrices et réactionnaires. On recommença à recruter des mineurs pour divers travaux ; leur travail était très souvent exploité. En très peu de temps, non seulement on cessa de lutter contre les coutumes patriarcales de type Domostroi [texte pratique du xvie siècle traitant de la gestion domestique], mais on les réhabilita dans la pratique. (En fait, le pouvoir des parents sur les enfants avait été restauré encore plus tôt, grâce aux dispositions sur le mariage et la famille du code civil de 1926.) Dans les écoles et les institutions éducatives, l’autoritarisme s’intensifia. On restaura un système de punitions, qui allait jusqu’à l’expulsion. On recommença à imposer l’uniforme à l’école ; il fut obligatoire partout dès 1944.

Pire encore, peu de gens réalisent que dans les années 1930, un certain nombre d’institutions éducatives fermées, et particulièrement à partir des années 1940 certaines écoles en province (1), rétablirent les châtiments corporels, la canne et le fouet ! Cela se fit dans une semi-clandestinité, mais ne fut jamais dénoncé.

On recommença à appliquer des mesures pénales aux mineurs. Pendant les épisodes de répression stalinienne, nombre d’enfants et d’adolescents (en même temps que les adultes) finirent en prison, dans les camps, dans les colonies spéciales, et y moururent, et furent même exécutés. En 1935, on avait officiellement le droit de tirer sur les mineurs de 12 ans et plus ! Pendant la terreur, surtout pendant la seconde partie des années 1930, nombre d’enfants mineurs dont les parents avaient été arrêtés furent envoyés dans des institutions spéciales qui leur étaient réservées, où le régime n’était guère différent (voire pas du tout) de celui des prisons et des camps. Certains y moururent. Les autres furent ultérieurement envoyés en grand nombre dans les camps (2). Les mineurs furent durement punis par le décret du 7 août 1937 (la terrible « loi des cinq épis de blé »), pour des actes délictueux et à la suite d’accusations de nature politique selon le célèbre article 58 (3). Bien entendu, la plupart du temps, ces « crimes » étaient tout à fait imaginaires. La proportion de mineurs s’élevait à 19 % du nombre de prisonniers dans la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) en 1937 et à 15 % en 1939 (4).

En 1940, on assista à l’adoption de la monstrueuse loi « Sur les travailleurs de réserve de l’Etat en URSS », selon laquelle de nombreux écoliers furent envoyés de force dans des écoles professionnelles (écoles de formation au travail en usine FZO), où le régime était souvent semi-militaire. Ceux qui refusaient cette formation se rendaient coupables d’absentéisme, ou qui s’enfuyaient, étaient officiellement punis par la relégation dans un camp de travail. Le régime de Staline se montrait implacable envers toutes les catégories de la population !

Suite à la mort de Staline et au xxe Congrès du parti, on abandonna ou adoucit certaines de ces pratiques les plus odieuses. On relâcha et réhabilita de nombreux mineurs (ainsi que des adultes). Les cruelles lois sur le recrutement forcé (travailleurs de réserve) et sur le rattachement au lieu de travail furent annulées. On démantela les colonies spéciales. Le recours systématique à la violence diminua dans les écoles et même dans les institutions éducatives fermées et dans les colonies.

Toutefois, les fondements du régime ne furent pas modifiés, non plus que sa politique, sa théorie et sa pratique dans le domaine de l’éducation et de la pédagogie. Le conservatisme autoritaire, l’idée que l’obéissance et la soumission importent par-dessus tout et que la désobéissance doit être réprimée, demeurèrent le principe de base de la pédagogie ­soviétique.

Les encyclopédies pédagogiques et nombres d’ouvrages pédagogiques publiés en Union soviétique condamnaient et ridiculisaient les concepts de « droits des enfants » et de « droits des adolescents », en les qualifiant carrément de « bourgeois » ! En dépit des discours démagogiques sur l’humanité de notre système d’éducation et de la condamnation officielle des châtiments corporels, on insistait sur la nécessité de l’obéissance, de l’exécution inconditionnelle de toutes les exigences ou ordres des éducateurs, des enseignants, des parents, et des autres adultes. On condamnait fermement le « libéralisme » dans l’éducation.

En outre, certains ouvrages littéraires, certaines publications consacrées à l’éducation approuvaient les punitions corporelles, en tant que « moyens sévères d’exercer son influence ». Je l’ai constaté plusieurs fois, par exemple dans la revue Chelovek i zakon (L’Homme et la Loi – il s’agissait en vérité d’une revue très conservatrice même selon les critères soviétiques.) Double et fonctionnant sur plusieurs niveaux, la moralité de la société soviétique est restée fidèle à elle-même dans toutes les sphères de la vie humaine !

Mais la vie continuait. A partir des années 1970, à mesure que le mouvement dissident émergeait et s’étendait, de plus en plus d’enfants et d’adolescents étaient enclins à défendre leurs droits et à rejeter la pédagogie punitive, l’autoritarisme, et l’obéissance inconditionnelle.

Avec le temps, ce phénomène s’étendit suffisamment pour commencer à inquiéter sérieusement les dirigeants soviétiques. Permettez-moi d’évoquer un fait peu connu mais exact. Pendant une réunion de l’exécutif du KGB à la fin des années 1970 ou au début des années 1980, plaisantant à demi, un général suggéra qu’il serait peut-être bon de dresser la liste des catégories de la population les plus « dangereuses » pour le régime. Les autres reprirent cette idée avec beaucoup d’intérêt. En bref, cette idée atterrit sur le bureau d’Andropov lui-même (5). Ordre fut donné de faire la liste des éléments les plus « indésirables » et les plus « dangereux » de notre société, les gens qui posaient le plus de problèmes graves pour le régime. Voici cette liste :
1) les dissidents ;
2) les enfants désobéissants et les adolescents difficiles ;
3) les membres des « mauvais » groupes ethniques (d’abord les Juifs, bien sûr, ainsi qu’un certain nombre d’autres groupes, en particulier ceux réprimés sous Staline) ;
4) les acteurs et entrepreneurs de l’économie souterraine ;
5) les criminels et autres.

J’insiste sur le fait qu’il ne s’agit ni d’une plaisanterie ni d’une invention. Je l’ai découvert dans plusieurs sources indépendantes les unes des au­tres. Et en dé­pit du secret qui l’entourait, cette information fuita en Occident. (D’ailleurs, c’était plaisant de figurer en si bonne place parmi les ennemis du régime, nous en étions très fiers.)

Des associations et des cercles apparurent, qui prenaient la défense des droits des enfants et des adolescents. Ils étaient malheureusement peu nombreux, mais ils existaient. Certains publiaient même des ouvrages manuscrits. Par exemple, notre groupe de Kharkov publiait une collection intitulée « Droits de l’enfant ».
Bien entendu, on continua à réprimer brutalement les droits de l’homme en général et les droits de la génération montante (et dans certains cas, ceux-ci en particulier). A tous les niveaux !

Malheureusement, hormis les dissidents bien sûr et quelques membres de la gauche, les marxistes et les groupes anarchistes accordaient très peu d’attention à la défense spécifique des droits des enfants et des adolescents. L’académicien Sakharov a décrit quelque part comment le système éducatif épuisait les élèves sans leur fournir une compréhension réelle ; il déplorait aussi que les jeunes soient élevés dans le respect excessif des figures d’autorité. On trouvait parfois quelque chose dans les écrits d’autres démocrates bourgeois. Toutefois, ils ne tenaient guère compte de ces problèmes, et certains niaient carrément ces droits, s’y opposaient ou promouvaient leur restriction. Ce genre de comportement ne concernait pas du tout uniquement la fraction antidémocratique et la plus à droite du mouvement dissident.

Suite à l’irruption de la Perestroïka, on a commencé à aborder en public (surtout à partir de 1988) le sujet des droits des enfants et de leurs fréquentes violations. Mais d’une part, on n’en a pas dit assez. Et d’autre part, rien n’a changé de manière significative en dépit de la condamnation des méthodes d’éducation punitives et autoritaires dans la presse et dans les autres médias de masse.

On a dévoilé des statistiques choquantes. Par exemple, nous avons appris que chaque année dans notre pays, deux millions d’enfants étaient sévèrement battus par leurs parents. Environ 200 000 d’entre eux étaient gravement blessés, et dans plusieurs milliers de cas ces blessures étaient mortelles. Naturellement, ces chiffres ne tenaient pas compte des châtiments corporels « légers » ou des corrections « modérées ».

On a commencé à publier des enquêtes qui montraient la fréquence des corrections, des punitions et des humiliations subies par les enfants et les adolescents dans leurs familles. Selon l’une de ces enquêtes, effectuée fin 1987 et publiée dans le magazine Semya (Famille) (1988, n°3), au moins 60 % de parents ont recours au fouet, aux corrections, ou à d’autres châtiments corporels. (7 000 écoliers entre la 3e classe et la 10e classe (6) ont été interrogés de manière anonyme dans plusieurs villes du pays)

Cependant, la presse officielle ainsi que certaines publications pédagogiques ont périodiquement condamné l’éducation répressive et les exigences d’obéissance inconditionnelle, mais souvent sans beaucoup de constance, et parfois avec des réserves.

Après la chute de l’URSS, la situation a de nouveau changé dans le mauvais sens en Russie post-soviétique. De plus en plus souvent, on a vu apparaître des déclarations et des recommandations issues du Domostroi ou d’autres travaux de ce genre. Dans nombre de cas, la littérature pédagogique a commencé à faire ouvertement l’éloge de la « sévérité », des méthodes punitives et répressives, et des châtiments corporels. Tout à fait ouvertement. Les « travaux » de nombre de réactionnaires, y compris des pédagogues, étaient largement répandus : auteurs de différents pays et de différentes époques, de Jean Chrysostome et du prêtre Sylvestre (l’auteur du Domostroi) au célèbre obscurantiste américain, le Dr James Dobson (qui pourrait bien, en fait être mieux connu et plus respecté ici en Russie qu’en Occident ou aux États-Unis) (7).

La propagande officielle s’est à nouveau concentrée exclusivement sur l’« obéissance », l’autorité, etc. C’était déjà le cas sous Eltsine, et cela s’est accentué quand Poutine est arrivé au pouvoir. Le thème de la protection des droits des enfants et des adolescents a pratiquement disparu même dans des médias « démocratiques » comme le journal Novaya Gazeta et la station de radio Ekho Moskvy, et il est en réalité devenu l’exclusivité d’un tout petit nombre de publications spécialisées dans les droits de l’homme.

Mais la réalité demeure très inquiétante. Comme par le passé, quelque deux millions d’enfants sont sévèrement battus par leurs parents chaque année.

Selon des organisations pour les droits de l’homme, le nombre de suicides d’enfants et d’adolescents a doublé au cours des années 1990 ! Au cours des années 1980, il y avait environ 2 000 suicides par an d’enfants de moins de 12 ans dans l’ensemble de l’URSS. (Il faut savoir que la population de la Russie ne comprend qu’un peu plus de la moitié de celle de l’URSS.) Les mêmes sources selon lesquelles 16 % des écoliers subissent des violences physiques de la part des enseignants (beaucoup plus que pendant la « période de stagnation » ou de la Perestroïka), tandis que 22 % sont régulièrement soumis à de fortes pressions morales et psychologiques.

Au moins un million d’enfants travaillaient pendant les années 1990.

Beaucoup d’écoles ont réintroduit le port obligatoire de l’uniforme, ou sont en train de le faire. Il avait été aboli au début des années 1990.

Avec Poutine, on a assisté au renouveau d’une mesure aussi ignoble et répugnante que le couvre-feu pour les adolescents : entre 21 heures et 6 heures, les mineurs n’ont pas le droit d’être dans la rue ou dans les « endroits publics » à moins d’être accompagnés par des adultes. Dans certaines régions de Russie, c’était le cas depuis longtemps. Ainsi à Moscou, le couvre-feu est officiellement effectif depuis 2003. Toutefois, il est à présent appliqué de manière plus rigoureuse.

Cette pratique existait aussi en URSS, depuis l’époque de Staline, mais au moins pendant la période de stagnation, elle nt pas appliquée strictement. Le couvre-feu commençait à 21 heures pendant la période scolaire ou à 22 heures pendant les vacances et prenait fin à 6 heures. Je me souviens que nous l’enfreignions constamment et que, pour autant que je sache, personne n’a jamais été arrêté pour cela. Vers la fin de la Perestroïka, cette mesure avait été abolie par la loi.

Récemment, et déjà sous Medvedev, les autorités régionales étaient autorisées à instaurer des couvre-feux, et ces autorisations venaient souvent d’en haut, sous le prétexte cynique de protection des droits des mineurs ! Il est difficile d’être plus ignoble et plus cynique ! Un certain nombre de régions ont dorénavant légalisé cette mesure.

La charge de travail moyenne dans les écoles et dans les institutions éducatives s’est alourdie. Elle était déjà très lourde à l’époque soviétique, plus lourde qu’en Occident. En même temps, les autorités font tout ce qu’elles peuvent pour s’assurer que seule l’élite reçoive une excellente éducation ! C’est principalement ce qui explique l’instauration de l’Examen unique d’Etat, l’augmentation des frais d’inscription à l’université, la séparation des bachelors et des masters, et beaucoup d’autres choses.

Pendant ce temps, l’état de santé de la population en général, et celui des écoliers en particulier, s’est sérieusement détérioré pendant les années 1990 et 2000, par rapport à ce qu’il était à la fin de la période soviétique. Le taux de mortalité des mineurs s’est considérablement élevé dans la plupart des domaines. Il y a eu dans ce pays beaucoup plus de détresse sociale au cours des dernières 17 années qu’au cours des décennies précédentes et cela, bien entendu, concerne aussi les enfants et les adolescents..

La chute du niveau de vie déjà bas suite à des « réformes » criminelles a eu de graves conséquences pour la majorité des gens, et particulièrement pour les enfants et les adolescents. La politique criminelle de l’Etat russe et de la classe dirigeante n’a vraiment aucune limite !

V. S.

(Traduit de l’anglais par A. G.)

(1) Pendant la période de « géorgianisation » forcée de l’Abkhazie, les enseignants géorgiens frappaient les enfants abkhazes qui parlaient leur langue maternelle.
(2) Les enfants pouvaient y échapper s’ils étaient recueillis par des parents ou des voisins.
(3) D’après la « loi des cinq épis de blé », un paysan mourant de faim qui prenait quelques grains dans un champ était passible d’emprisonnement ou de mort. L’article 58 du Code pénal concernait les « activités contrerévolutionnaires ».
(4) Voir V. Zheromskaya, Demograficheskaya istoryia Rossii v 30-e gody. Vzglyad v neizvestnoe (2001).
(5) Secrétaire général du PCUS (successeur deBrejnev) de novembre 1982 à fébrier 1984.
(6) L’école est obligatoire et gratuite à partir de 6/7 ans jusqu’à 16/17 ans et elle est répartie sur 11 classes. Les enfants dont parle ce sondage seraient donc âgés de 9 à 15 ans.
(7) Dobson est diplômé en psychologie de l’enfant ; il se fait passer pour un expert de la famille. Il est également évangéliste et d’extrême droite. Sa recommandation de la fessée a déclenché des polémiques.

Ethiopie : précision et compléments

Une réaction à notre article du n° 158 [http://www.echangesetmouvement.fr/2017/04/ethiopie-le-tigre-africain/]

D’un camarade des Côtes-d’Armor (14 avril 2017).

A propos du n° 158 et précisément de l’article sur l’Ethiopie, p. 33, une erreur qui change toute l’argumentation (est-ce Wikipédia ou le Diplo la source de l’erreur?) : 1ha = 10 000 m² et une superficie de 2 ha (20 000 m² donc) est tout autre chose qu’un « grand jardin » – la moyenne des exploitations bretonnes début xxie siècle ne devrait pas dépasser les 5 ha. (…)
J.-P. C.

Réponse d’Echanges

Cher J.-P.

Merci pour ta lettre : elle prouve au moins qu’un des abonnés lit attentivement les articles et qui plus est, ce que nous souhaitons toujours, que ce soit une lecture critique.

Il ne fait aucun doute que moi-même et les correcteurs d’Echanges (pourtant très maniaques) se sont mêlés les pinceaux avec de banales unités de surface du niveau du certificat d’études primaires. Tes observations sont tout à fait correctes, on s’en excuse auprès de toi et de tous, et on rectifie (1).

Ce n’est pas pour nous dédouaner mais nous pensons saisir cette opportunité pour en dire plus sur les conditions d’exploitation du sol en Ethiopie, ce qui n’était guère possible dans un article global déjà assez long comme cela. Même si ces détails paraissent confirmer certaines des assertions de l’article sur ces questions de superficie, n’y vois pas là une échappatoire.

Pour des raisons climatiques et leurs conséquences, à la fin des années 1980, seulement 15 % du sol éthiopien sont cultivés, 51 % ne sont que des pâturages et les forêts n’en occupent plus que 4 % après une déforestation sans précédent dans le siècle écoulé.

Les basses terres, à moins de 1 500 m d’altitude, étant infestées par des insectes ravageurs de cultures et par les moustiques porteurs de la malaria, la plupart des agriculteurs sont concentrés dans la zone montagneuse, entre 1 500 et 3 000 m. Mais là aussi on trouve de grandes différences suivant la qualité du sol (les amendements permettant d’améliorer par exemple les terres argileuses n’étant guère pratiqués). La population paysanne est plus concentrée dans les secteurs favorables, ce qui complique la distribution des terres, vu le nombre de postulants, et crée l’ensemble des problèmes évoqués dans l’article d’Echanges, car les accapareurs étrangers visent essentiellement les terres fertiles et irrigables où sont concentrés les paysans.

A partir du moment où la dictature militaire décidait que la terre appartenait à l’Etat, le problème restait essentiellement celui de l’attribution en gestion de parcelles aux paysans. La réforme de 1975 attribua ainsi un maximum de 10 ha à chaque paysan. Mais pour des raisons techniques (manque de matériel d’exploitation) que coutumières et du nombre de postulants, il se produisit une redistribution locale des parcelles qui entraîna une fragmentation des unités qui auraient pu se constituer. En 1984 l’Etat tenta de promouvoir, comme dans la Russie soviétique, d’un côté des coopératives, de l’autre des fermes d’Etat.

Le résultat de toutes ces incohérences fut qu’en 2000, 87 % des exploitations avaient moins de 2 ha, 64 % moins de 1 ha et 40 % moins de 0,5 ha souvent divisés en 2 ou 3 parcelles (on n’était plus très loin du « grand jardin ») (la moyenne française est de 78 ha, toutes exploitations confondues et pour les fermes céréalières de 114 ha).

Ce n’est que plus tard, à partir de 2004, que le régime décida de se lancer dans les grands investissements dans l’agriculture avec les conséquences que l’article d’Echanges analyse. De 2004 à 2009 plus de 600 000 ha ont été alloués à ces investisseurs souvent étrangers Et plus de 157 projets concernaient des fermes de plus de 1 000 ha. Dans la vallée fertile de l’Omo, 250 000 ha ont été concédés à un consortium entre un fonds d’Etat et un investisseur étranger. 500 000 paysans éleveurs sont expulsés par la mise en valeur de 200 000 ha des pâturages pour la production intensive essentiellement de produits destinés à l’exportation pour la fabrication de carburants synthétiques. En 2014, trois multinationales américaines du textile et une indienne s’associent pour recevoir 3 millions d’hectares de terres pour la production de coton. Et la liste pourrait être bien plus allongée. 

Pour pallier les expropriations résultant de ces réalisations démesurées , une nouvelle réforme, en 2010, visait une « villagisation » avec des déplacements de population évincée dans des zones moins fertiles et l’attribution de parcelles de 3 à 4 ha. Mais pour un tas de raisons dont la corruption, chaque paysan ne reçut dans ces unités rurales reconstituées artificiellement que des parcelles de 0,25 à 0,50 ha (là aussi, pas loin du « grand jardin »). (…)

Bien cordialement et fraternellement

H. S.

(1) Après examen c’est le commentaire « un grand jardin » qui est malheureux. Il s’agit bien de 2 ha (20 000 m2, comme l’indique cet extrait de l’article cité, « Terres volées d’Ethiopie », du Monde diplomatique de décembre 2013 : « La Constitution de 1995 entérine le statut de la terre comme “propriété commune de la nation et du peuple éthiopien” qui, de ce fait, ne peut être ni vendue ni échangée. Cultivateurs et pasteurs se voient garantir l’accès gratuit à la terre et la protection contre l’éviction. L’année suivante, une disposition adoptée par quatre régions — Gambela, Afar, Somali et Benishangul-Gumuz — autorise néanmoins la location ou le crédit-bail (leasing). (…) Les paysans n’obtiennent pas les 10 hectares auxquels ils sont censés avoir droit. “En 2000, 87,4 % des familles rurales disposaient de moins de 2 hectares, indique M. Samuel Gebreselassie, de l’organisation Future Agricultures”. » – (Note d’Echanges)

Les nouveaux barbares – Les bouleversements internes du capital : quelques exemples non limitatifs

Le 7 mai Emmanuel Macron, l’ancien ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique du gouvernement Valls II, est élu président de la franchouillardise tricolore. Il ne se cache pas, comme ses prédécesseurs, de vouloir créer des emplois en liquidant plus d’emplois et de vouloir précariser le salariat pour créer des emplois avec des contrats de travail liés à la personne, en fait d’adapter les structures juridiques à la précarisation en cours.

Notre nouveau président fut l’initiateur de la libéralisation du transport routier en août 2015 : les « cars Macrons » devaient créer à terme 20 000 emplois, tout en transportant la jeunesse et les vieux indigents. Le résultat ne fut pas brillant puisque Mégabus a fait faillite en novembre 2016, licenciant 175 salariés.

Le nouveau président veut mettre le paquet avec « les barbares » sur la « destruction créatrice » que les nouvelles technologies devraient engendrer. Il a derrière lui une petite armée d’adeptes qui visent à monter des plates-formes numériques et « créer de la valeur avec rien ».

Ces plateformes ne sont pas créatrices de valeur au sens marxiste du terme, elles se présentent symboliquement comme une sangsue technologique sur leurs utilisateurs.

Comme les actifs financiers de ces platefor­mes ne valent rien, elles peuvent s’installer sans encombre dans les paradis fiscaux. Quand leurs actifs prennent de la valeur, ils sont hors d’atteinte et comme elles n’ont pas d’actionnaires c’est tout bénéfice pour elles, d’où des décollages boursiers spectaculaires pour ce capitalisme qui se développe en dehors des clous des réglementations établies. Les valeurs captées par ces nouveaux venus du xxie siècle sont concentrées dans les paradis fiscaux et dans la Silicon Valley. Leurs capacités à phagocyter l’économie productive de plus-value est telle que les géants du Web, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) auxquels s’ajoutent maintenant les NATU (Netflix, AirBnB, Twitter, Uber…) deviennent une menace interne au ­capital historique.

La numérisation a pour le moment fait sa principale pénétration dans le domaine des services, mais désormais, elle déborde et s’étend à des secteurs qui semblent plus difficiles à phagocyter du fait de barrières réglementaires, que les Barbares veulent soumettre (voir le cycle de conférences « Les Barbares attaquent » http://barbares.thefamily.co/), et agissent pour que tous les secteurs passent sous les fourches caudines et monopolistes des GAFA.

La numérisation de l’industrie n’est pas une évidence

La grande crainte des industriels est de voir s’introduire les trublions de la Silicon Valley dans le partage des profits. En effet il suffit de voir comment le phénomène des « plateformes » (1) est devenu une véritable sangsue sur certaines professions. Les plus marquantes concernent l’industrie touristique et plus particulièrement l’hôtellerie et la concurrence déloyale d’Uber. En tant qu’intermédiaire, la plateforme s’impose comme une infrastructure indispensable visant une position monopolistique. Il y a une résistance assez globale à l’expansion des plateformes, les procès sont nombreux (2) et des luttes dans les rues se manifestent, les taxis contre Uber… mais aussi l’industrie hôtelière qui s’est rendu compte de l’inconvénient de transférer de plus en plus ses activités sur Internet. Il en est de même pour les banques et assurances.

Il a été effectivement aisé pour les GAFA de gagner leurs procès contre les hôteliers et autres, mais dès qu’ils se sont attaqué aux banques et assurances le vent a tourné.

« Plus important encore : Google n’a pas réussi à convaincre les grands assureurs et les grandes banques de participer au projet, ceux-ci n’ayant aucune envie de partager leurs profits avec les champions de la Silicon Valley. Les internautes ne pouvaient donc comparer les prix que de petits acteurs. Les banques et assureurs étant de gros annonceurs sur Google, celui-ci n’a pas forcément voulu prendre le risque de les froisser avec ce nouveau service. »
(https://www.lesechos.fr/24/02/2016/)

Contrairement à la France, l’Allemagne la championne des biens d’équipements et de l’industrie mécanique se tenait à l’écart de la dite « révolution 4.0 » et même la négligeait. Seulement la numérisation tout comme l’informatisation ne connaissent pas de frontières, elles pénètrent partout dans la société civile et même sur les êtres vivants l’homme compris.

Malgré leur réticence, les industriels allemands se trouvent contraints bon gré mal gré d’entrer dans la danse de l’innovation numérique. Une des caractéristiques de ses innovations est la mise en réseau de tous les éléments du processus de production afin de construire l’usine ultraconnectée du futur. Autrement dit, l’industrie 4.0 reposerait sur l’interconnexion de machines intégrées dans un univers éclaté, parcellisé mais globalisé dit système Cyber physique (3) qui impose d’avoir une approche globale et transversale des différents domaines techniques. Une sorte d’architecture toile d’araignée s’autorégulant à l’échelle mondiale. Les machines, les pièces usinées ayant la capacité d’interagir et de se reconnaître mutuellement par pilotage intégré. Une superstructure gigantesque dite « système productif cyber-physique » qui agit mondialement par le truchement des communications radio, l’emploi de capteurs, de puces RFID…

Les entraves au Cyber-physique.

Les industriels allemands craignent d’être phagocytés :

« Néanmoins la vraie menace, l’épouvantail de chaque manifestation Industrie 4.0 en Allemagne reste Google, présenté comme le concurrent n°1. Les industriels allemands craignent qu’à l’aune d’autres secteurs comme l’édition ou l’hôtellerie, les géants de l’Internet n’imposent une relation exclusive avec le client final. Détenant l’accès aux données d’usage et des ­interfaces guidant le choix des consommateurs, ils seraient alors en position de force pour capter une part importante de la marge, quand ils ne chercheraient pas directement à concurrencer les industriels, à l’image de la voiture autonome. »

(La Numérisation de l’industrie dans les entreprises du Mittelstand allemand, étude de BPI France)

Récemment le constructeur automobile Porsche a pris les devants :
« Selon Lutz Meschke, l’essor de l’autopartage et des services de type VTC (voiture de transport avec chauffeur) devrait à terme, d’ici sept à dix ans, rendre l’utilisation à temps partagé d’une voiture “aussi commode que le fait d’en posséder une”. Une tendance qui d’après lui devrait impacter le volume des ventes de véhicules neufs. »

Plus récemment nous apprenons que des patrons viennent de saisir la commission européenne sur le sujet.

Le 5 mai 2017, « ce sont quelques-unes des plus belles réussites de la tech européenne qui ont pris la plume : les emblématiques licornes Deezer et Spotify, l’investisseur allemand Rocket Internet, mais aussi LeKiosk, Qobuz… Dix patrons qui, dans un courrier adressé à à la Commission européenne et que Les Echos ont pu lire, dénoncent les pratiques des plateformes en ligne. Sans jamais nommer explicitement Google et Apple, ils appellent l’exécutif européen à sévir contre les Gafa. (Les Echos)

L’Europe des 15 ou des 27 n’est pas une entité fiable et solide et Mitterrand en avait conscience, il avait surtout conscience du poids de l’administration américaine sur l’Europe, tant sur son économie que sur ses capacités militaires. Dans ces circonstances il serait bien étonnant que l’UE s’attaque aux GAFA (un des objectifs d’Emmanuel Macron). La puissance de corruption des GAFA est à la hauteur de sa puissance financière et monopoliste ; ils sont élevés au rang d’une puissance diplomatique : le Danemark vient de nommer un ambassadeur auprès des GAFA.

L’Irlande et le Luxembourg sont les repaires fiscaux de ces nouveaux pirates, Apple y est installé ainsi que Google et Facebook, Amazon est domiciliée au Luxembourg.

Le 4 février 2016 la valorisation de ces GAFA était de 1 650 milliards de dollars

A titre de comparaison, leur valorisation est à peu près égale au PIB de la France, 6e puissance mondiale derrière le Royaume-Uni.

Les médias ne cessent de dénoncer, les GAFA et les tribunaux européens d’exiger, de Google et Apple des milliards d’arriérés d’impôts, rien n’y fait et la pieuvre continue d’étendre ses tentacules.

Ce texte vise essentiellement à attirer l’attention des camarades sur les contradictions du capital et l’influence des nouvelles technologies sur le monde du travail. A terme, les réformes visant les codes du travail, les retraites, l’achèvement de ce qui reste de l’Etat providence et la préparation à une gestion généralisée de la précarisation-paupérisation desdites classes moyennes, d’où une mutualisation dite universelle, des revenus, des ­retraites…

G. Bad mai 2017

(1) Qu’est-ce qu’une plateforme ? « Il s’agit, sur le plan général, d’une infrastructure numérique permettant l’interaction entre deux ou plusieurs groupes d’utilisateurs ». Elle se positionne comme intermédiaire rassemblant des utilisateurs différents : clients, publicitaires, prestataires de services, producteurs, fournisseurs, voire objets physiques.
(2) Saisi par Uber, le Tribunal des affaires de sécurité sociale a annulé pour vice de forme le redressement de cotisations de 5 millions d’euros et la requalification des chauffeurs en salariés que réclamait l’Urssaf (qui fait appel).
(3) Selon la définition de la Plateforme Industrie 4.0, « les systèmes cyber-physiques (SCP) regroupent des systèmes embarqués qui utilisent des capteurs pour récupérer des données et qui agissent sur des processus physiques au moyen d’actionneurs. Ils sont connectés les uns aux autres via des réseaux digitaux, utilisent toutes données et services disponibles mondialement et bénéficient d’interfaces hommes-machines multimodales. »

États-Unis – l’Élection présidentielle américaine vue d’Alabama

Ici, dans le nord de l’Alabama, derrière la façade polie qu’adoptent les gens du « Sud profond » pour masquer leurs sentiments réels, le résultat de l’élection présidentielle américaine était prévisible. En Alabama, les Républicains tiennent le système politique depuis des années, et puisque Jeff Sessions a rapidement fait savoir qu’il soutenait Trump (1), personne n’a été surpris que ce dernier l’emporte avec une majorité écrasante des votes qui se sont exprimés. Mais par-delà les statistiques abstraites et désincarnées, ce qui m’a surpris sur le terrain a été le peu d’enthousiasme manifesté à l’égard des candidats, quels qu’ils soient. Par exemple, en circulant dans Huntsville, j’ai vu peu de pancartes électorales sur les pelouses de la classe ouvrière ou de la classe moyenne.

Voici quelques anecdotes concernant cette élection, avec toutes les limitations que comporte le genre :

– une femme noire, mère célibataire vivant dans une cité HLM, m’a dit être résolument en faveur de Sanders ;
– à Birmingham, un Blanc plus âgé, correspondant à l’idée stéréotypée qu’on se fait d’un homme du Sud, vétéran du Vietnam, travailleur pénitentiaire avec qui j’ai travaillé, et qui, de son propre aveu, a été licencié pour avoir tabassé un détenu, était partisan de [Hillary] Clinton et, de manière réfléchie, ne cessait de critiquer le capitalisme pendant nos discussions dans l’équipe de nuit. Il y a longtemps que je n’avais pas assisté à un dialogue aussi puissant que celui qui s’est tenu entre lui et une assistante noire d’une vingtaine d’années : elle lui parlait du comportement lamentable de la police dans les quartiers noirs, et lui parlait de la rébellion d’Attica (2) qu’il soutenait.
Entre parenthèses, le « politiquement correct » n’existe pas entre les travailleurs noirs et blancs, qui s’engagent spontanément dans ce genre de discussions approfondies sur des sujets sensibles sans adopter les poses contraintes caractéristiques de ce genre de discussions dans les cercles de la classe moyenne libérale de gauche ;
– en travaillant ailleurs, j’ai rencontré une femme blanche originaire de l’Alabama rural et fiancée à un soldat de Fort Benning ; elle m’a expliqué qu’elle espérait vivement la suppression de l’Obamacare, tout en se plaignant de l’insuffisance de nos prestations de santé. Mais une semaine plus tard, elle me confiait qu’elle détestait vraiment Trump ;
– par ailleurs, les Noirs se méfiaient unanimement de Trump, mais cette méfiance s’accompagnait généralement d’un respect dépourvu d’esprit critique à l’égard d’Obama ; une personne noire de ma connaissance parlait du couple Obama comme de « notre roi et notre reine ».

Rétrospectivement, le succès de Trump trouve son origine dans le rassemblement national du Tea Party à [Washington] D C. Contrairement à ce qu’en dit la gauche, qui l’accusait d’être une « création artificielle » sans base populaire, il s’agissait vraiment d’un authentique élan. Nombre de ceux qui y assistaient portaient des bandanas, étaient vêtus de cuir ou de jeans usés et parlaient avec les accents traînants du Sud. Faisant preuve d’une confusion typiquement américaine, ils étaient en colère à la fois contre le sauvetage des banques et contre ceux qui touchaient une aide du gouvernement suite à la saisie de leurs biens.

Un jeune anarchiste circulait dans la foule avec une pancarte de sa fabrication critiquant le sauvetage des banques et tentant d’engager un dialogue. Je l’ai suivi pour entendre ce qu’il disait. A ma grande surprise, il a obtenu une réaction positive, et même les discussions les plus passionnées se sont déroulées dans un respect mutuel. Que se serait-il passé s’il y en avait eu des centaines comme lui ? Cependant, on voyait déjà les délégués malins des Républicains dans leurs costumes Brook Brothers prendre la relève en contrôlant la scène et bien entendu, ils ont eu tôt fait d’utiliser les minables du Tea Party puis de s’en débarrasser.

Ailleurs dans le rassemblement, j’ai assisté à une scène différente. Il y avait là un couple, correspondant au stéréotype haut de gamme de Georgetown (3), soigneusement coiffés et vêtus de coûteux survêtements de marque ; ils regardaient fixement devant eux comme une paire de Buckingham Guards et tenaient une énorme pancarte où l’on pouvait lire ceci : « Toute critique du président Obama est raciste. » Aucune tentative de dialogue, rien que des sourires pâles qui suaient une prétendue supériorité morale absolument insupportable. Lorsque j’y repense, je suis convaincu qu’il s’agissait de délégués du Parti démocrate, plantés là pour provoquer un affrontement auquel on aurait fait de la publicité afin de « prouver » le racisme du Tea Party. (Les Démocrates ont recyclé la même tactique du coup bas pendant la campagne contre Trump et ses partisans.) La gauche américaine, que n’étouffe pas l’autocritique, n’y a vu que du feu et s’est opposée à toute tentative d’attirer à elle ceux qui soutenaient mollement Trump, et elle a choisi de cataloguer TOUS les partisans de Trump parmi les nationalistes blancs, fascistes et racistes.

Quant à dire que voter Trump était une réaction raciste de la part de la classe ouvrière blanche, c’est ignorer tout ce qui témoigne du contraire. En dépit de toutes ses limitations, Sanders s’en est bien sorti dans les régions qui sont ensuite passées à Trump et ces mêmes électeurs blancs avaient auparavant voté majoritairement pour Obama. Au Michigan, un groupuscule trotskyste a formé un « Parti ouvrier » et récolté 250 000 voix dans tout l’Etat, dont bon nombre provenaient de zones rurales où leurs ressources ne leur permettaient pas de faire campagne en personne (4). Les analyses qui prétendent montrer que ceux qui ont voté pour Trump disposaient de revenus plus élevés oublient que ceux qui ont assisté à ses rassemblements ne sont pas nécessairement ceux qui ont voté, étant donné le maintien d’un taux élevé d’abstention chez les électeurs pauvres et chez ceux de la classe ouvrière, qu’ils soient blancs ou noirs.

La détérioration des conditions de vie de la classe ouvrière blanche, comme l’a démontré Charles Murray à la surprise générale (5) dans ce qui est probablement l’un des meilleurs ouvrages de ces dernières années sur les classes sociales : Coming Apart : The State of White America (6), prouve que les travailleurs blancs sont confrontés aux mêmes conditions de régression sociale que celles que subit la classe ouvrière noire depuis plus longtemps et de manière plus aigüe. Ce livre, du moins en théorie, offre une possibilité de réaction commune.

Dans ce contexte, je crois qu’il est nécessaire de procéder à un examen critique de concepts tels que « suprématie de la race blanche » afin de déterminer s’ils sont encore capables d’expliquer quoi que ce soit dans cette période de capitalisme de post-prospérité. Ce qui constituait jadis un ensemble d’outils importants pour de petits groupes marxistes tentant de dialoguer avec les travailleurs blancs est à présent utilisé comme autant de marques de mépris pour renoncer à dialoguer, comme le prouvent constamment les articles snobs et autosatisfaits des organes de presse de la classe dirigeante comme le Washington Post, qui découvrent de la blancheur, réelle ou imaginaire, et de la « suprématie de la race blanche », partout, excepté bien entendu dans les banlieues sécurisées de [Washington] DC où vivent leurs journalistes.

Le capitalisme, système instable, toujours en mouvement et impersonnel, ne fera preuve d’aucune loyauté envers qui que ce soit. Les politiques identitaires de type néo libéral – le féminisme, BLM (Black Lives Matter), les toilettes transgenre, etc. – ne menacent en rien la poursuite de son fonctionnement et pourraient même favoriser sa prospérité en corrigeant les injustices passées qui sapent sa légitimité. Vu sous cet angle, on peut soutenir que le capitalisme dominant et mondialiste de Davos a « résolu » les problèmes de race et de genre, car au sens strict du mot, il n’a plus besoin de ces divisions ; sous couvert de la sacro-sainte « diversité », des membres sélectionnés parmi des groupes auparavant opprimés peuvent s’intégrer sans frictions (7) dans la classe professionnelle et managériale sans bouleverser fondamentalement la division de la société en classes.

A brève échéance, et peut-être à plus long terme, les perspectives ne sont guère encourageantes, mais elles ne sont pas non plus désespérantes. Le populisme de droite qu’exploite Trump est intrinsèquement instable et on voit déjà apparaître des signes indiquant qu’il est prêt à fouler aux pieds la classe ouvrière qui le soutient dans le but de nouer des alliances avec Wall Street. Parce que la trahison politique, qu’elle soit de droite ou de gauche, entraîne rarement une radicalisation accrue et génère plutôt de la désillusion et du retrait, il est difficile, en temps ordinaire, de voir comment on peut triompher de cette « loi d’airain » traditionnelle. Mais nous ne vivons pas dans une époque ordinaire ; et de nouvelles possibilités peuvent apparaître. Mais, comme on dit dans le Sud, pour le moment « on est dans un sacré pétrin ! »

Signé : Un spécimen déplorable de la population de l’Alabama
(Traduit de l’anglais par A. G.)

Notes

(1) Jeff Sessions, procureur général de l’Alabama de janvier 1995 à janvier 1997, puis sénateur, réélu en 2002, 2008 et 2014. Devenu procureur général des Etats-Unis de la nouvelle administration Trump en février 2017.
(2) Rébellion d’Attica : le 9 septembre 2016 a éclaté la plus grande grève de prisonniers de l’histoire des Etats-Unis pour protester contre le travail carcéral et les conditions de détention inhumaines. Le choix de cette date n’était pas fortuit : une insurrection avait eu lieu le 9 septembre 1971 dans la prison d’Attica (Etat de New York), faisant 39 morts (29 prisonniers et 10 otages) et déclenchant une répression féroce décrite dans Blood in the Water : The Attica Prison Uprising of 1971 and Its Legacy, de l’historienne Heather Ann Thompson. Selon l’auteur, les conditions de vie à Attica ont encore empiré. Source : The Intercept, voir le site : theintercept.com (en anglais).
(3) Georgetown est un quartier huppé et branché du district fédéral de Washington, en grande partie maintenu « dans son jus » des xviiie et xixe siècles.
(4) Voir : « Michigan Voters Had Something to Vote For – The Working Class Party » sur https://the-spark.net/ csart912.htlm
(5) Charles Murray est un libertarien de centre-droite, auteur en 1994 de The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life, ouvrage dans lequel il soutient que les inégalités d’intelligence entre les races sont peut-être en partie d’origine génétique. Ce livre a déclenché de nombreuses controverses au cours desquelles il s’est défendu en disant qu’il avait été cité hors contexte et que ses propos avaient été déformés. Plus récemment, Murray a plaidé en faveur d’un revenu universel de base pour remplacer la bureaucratie de l’Etat-providence ; et dans son dernier livre, il évite de faire des propositions libertariennes de droite pour se concentrer sur les données sociologiques afin que ses analyses ne soient pas mal interprétées.
(6) Crown Forum, 2012.
(7) Le texte américain emploie l’adverbe seamlessly qui, ainsi que l’adjectif seamless – signifie littéralement « sans coutures » donc sans frottements – font partie du vocabulaire de la Silicon Valley pour diffuser sa propagande. La vie « sans frictions » serait le but ultime de toutes les innovations connectées censées nous épargner le moindre effort.

A lire aussi :

Prolétariat afro-américain

La couverture de Ni patrie ni frontières n° 58/59 (avril 2017) annonce en gros caractères gras « Du prolétariat afro-américain et de ses luttes », puis en plus discret « Débats et polémiques » et « Pistes de réflexion » (pour contacter Ni patrie ni frontières voir la recension de l’ouvrage de João Bernardo dans ce numéro d’Echanges p. 58). Le dossier sur le prolétariat afro-américain n’occupe finalement qu’environ un tiers des pages de la revue : deux articles, « Sur le “mouvement de libération noire” aux Etats-Unis » et « Le grand oublié : le prolétariat afro-américain » de Y. C. ; quelques commentaires de Loren Goldner ; une chronologie, des statistiques des grèves aux Etats-Unis depuis 1947 et une carte ; enfin, trois notes de lecture.

Par ailleurs, les débats et polémiques reviennent, comme dans de nombreux numéros de Ni patrie ni frontières, sur l’islam et l’antisémitisme. Les pistes de réflexion, quant à elles, sont ouvertes par la traduction de l’anglais d’un long texte des Angry Workers (https://angryworkersworld.wordpress.com) intitulé « Insurrection et production » dans lequel ils proposent « une perspective qui essaie de dépasser les approches traditionnelles – insurrectionnelle ou syndicaliste – pour réfléchir de manière moins abstraite à ce qu’impliquerait réellement une révolution communiste ».

http://www.mondialisme.org/spip.php?article2578

A propos du prétendu capitalisme de plateforme

Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt… Imaginons que le sage soit le producteur capitaliste de marchandises qui cherche à tirer de l’exploitation de la force de travail le maximum de plus-value, la lune le consommateur dont l’utilisation de cette marchandise va permettre au producteur d’engranger cette plus-value, le doigt n’est rien d’autre que tout ce qui est nécessaire pour que tout se passe bien entre ce producteur et ce consommateur. Production et consommation restent les éléments essentiels et incontournables de ce que l’on appelle le mode de production capitaliste et ce qui existe entre ces deux, parfois mais rarement inexistant. Si le secteur productif de marchandises n’existait pas, ce secteur intermédiaire entre production et consommation n’existerait pas. Leur source de revenus est donc une partie de la plus-value extraite dans ce secteur productif, mais il se peut que ce secteur intermédiaire exploite la force de travail et dégage lui-même une plus-value. On doit aussi considérer le fait que tout ce secteur intermédiaire, même si son activité est dans le virtuel, ne peut exister sans des vecteurs matériels divers venant de tout le secteur ­productif.

Si l’on considère la forme juridique de l’exploitation de la force de travail, on doit constater que tous les travailleurs en CDI ne sont pas forcément des travailleurs productifs d’une activité de base, pas plus qu’une infinité de précaires peuvent être, même travaillant dans les pires conditions, des travailleurs productifs d’une telle activité.

Dans le doigt qui montre la lune consommatrice, se réfugient une grande variété de fonctions nécessaires bien sûr mais en aucune manière autonomes économiquement : les transports divers englobés aujourd’hui sous le terme de logistique, la publicité sous toutes ses formes, et/ou autres accessoires dont le caractère commun est d’être consommateur d’une part de la plus-value dégagée dans le secteur productif dont il dépend totalement pour dégager éventuellement sa propre plus-value. Le capitaliste producteur va tendre à diminuer le plus possible cette part de plus-value qui lui échappe pour en garder le plus possible ; il peut même, en organisant comme filiale son propre réseau de distribution, récupérer dans l’exploitation des travailleurs de ce réseau une partie de sa propre plus-value.

Un capitaliste, c’est celui qui investit du matériel (capital fixe) dans une production d’une marchandise quelconque pour en tirer de la plus-value dans l’exploitation de la force de travail (capital variable). Le soi-disant capitalisme de plateforme n’a rien à voir avec ce qu’est le capitalisme au sens strict du terme et l’utilisation de ce terme est particulièrement abusif dans ce cas.

Il y a d’ailleurs un mélange des genres lorsque l’on parle des entreprises classées sous ce titre de capitalisme de plateforme. Par exemple Google n’est rien d’autre qu’un support publicitaire physiquement différent mais au rôle identique au mur sur lequel est collé une réclame ou au panneau Decaux, ou encore au message publicitaire à la radio ou à la télé, ou à ce qui apparaît dans la marge de mon écran. Qu’il se fasse une masse de pognon en ayant inventé un support que je suis le premier à utiliser ne change rien au problème.

Uber c’est totalement différent, bien que participant à cette consommation de la plus-value produite ailleurs et en produisant par ailleurs. L’utilisation des moyens modernes de communication lui a permis de mettre en place un autre mode de gestion de la force de travail dans le domaine du transport de voyageurs, lui permettant ainsi de pomper une plus grande part de la plus-value produite ailleurs et d’en engranger lui-même un ­maximum.

Airbnb, que l’on cite comme un autre exemple de ce prétendu capitalisme de plateforme, n’est rien d’autre qu’une agence de voyage qui exploite un créneau spécifique qui avait été en partie défriché par un volontariat de l’échange largement présenté comme une création autonome échappant au capital, alors qu’il s’agit en fait d’une concentration dans le secteur hôtelier mondial.

Il reste que tout ceci ne représente pas grand-chose dans le système capitaliste mondial et qu’il n’y a pas lieu d’y consacrer plus que ces quelques lignes. Ils partagent en commun le fait qu’ils n’existeraient pas si le secteur productif de marchandises ne leur fournissait (hors des paiements de services rendus venant de la plus-value globale) le support matériel élément central de leur activité même : des ordinateurs pour Google, des bagnoles pour Uber, des logements pour Airbnb.

Reste à évaluer l’incidence réelle justifiant cette montée d’adrénaline à propos d’un phénomène très marginal, non seulement pour la France mais infinitésimal à l’échelle mondiale. Soit pour la France, en 2016, autour de 30 millions d’habitants de 15 à 64 ans dont seulement 72 % (environ 21 millions) ont une activité quelconque ; la moitié sont en CDI ; et sur l’autre moitié en « précarité », si l’on soustrait les 3 millions de chômeurs et les 85 % des 7 millions du reste en CDD, les précaires restants (qui ne sont pas tous ubérisés) ne représentent guère plus d’un million d’actifs , soit 5 % de la totalité des actifs. Bien sûr, ce n’est pas négligeable mais non seulement ce n’est pas une masse homogène quant aux relations de travail mais c’est un milieu particulièrement mouvant. De tout cela on ne peut guère tirer de conclusions.

Il reste à savoir la cause de cet engouement dans une négligence des fondamentaux du capital. On pourrait intituler ce phénomène « A la recherche de l’arche perdue » tant il apparaît comme un substitut dans cette recherche du sujet révolutionnaire qui anime une bonne partie de l’ultragauche et où de fait ne déferlent que les modes provisoires de tendances que le capital lui-même essaie de déceler dans ses pratiques destinées à accroître la productivité du travail.

H. S.

France – Capitalisme, mutations, résistances et politique

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2017, http://mondialisme.org/spip.php?article2610)

« La lutte des classes a été en France entre 1995 et 2015, à mon avis, beaucoup plus radicale, beaucoup plus dure qu’auparavant dans l’histoire du capitalisme dans ce pays, et il en résulte aujourd’hui la faillite de la France comme grand pouvoir capitaliste. » Le camarade allemand qui nous écrit cela travaille depuis longtemps sur la lutte des classes en France et plus particulièrement, « en ce moment, sur la centralité et la priorité de la lutte des classes en France depuis 1913 en quatre phases de développement (1). »

Il n’existe pas de statistiques officielles et fiables des jours de grève en France (elles existaient mais ont été arrêtées en 2011) Pourtant, si l’on se fie aux déclarations officielles, celles-ci ne parlent guère que du faible taux de recours à la grève. En explorant les données diverses qui pouvaient justifier ce point de vue, il est apparu que les commentateurs allemands considéraient que la France était en première position en Europe quant aux grèves, avec un taux de grève huit fois plus important qu’en Allemagne, soulignant qu’entre 2005 et 2013 on trouve un taux annuel de 132 jours de grève pour 1 000 travailleurs, soit 3 à 4 millions de jours de grève (2). Ce que confirme avec insistance une économiste ; « La France est entrée en 2016 dans une longue période de conflits sociaux (3). »

Si l’on veut aller au-delà et trouver des chiffres sur ce sujet dans des sources diverses plus ou moins fiables touchant le nombre de grèves dans la période récente : 81 grèves en 2014, 966 en 2015, 800 en 2016. Mais ce décompte ne dit pas grand-chose car il inclut sous une seule unité les grèves locales (les plus nombreuses), les grèves nationales et les grèves générales ; et il en dit encore moins quant au nombre de travailleurs concernés, la durée des grèves et leur niveau de violence.

Mécontentement. Un seul chiffre pour donner une idée de la multiplicité des « petites » grèves : dans une semaine de mai 2017 on dénombre 13 grèves en France dans l’enseignement, les collectivités locales, la santé, la métallurgie, les postes, EDF, la SNCF et autres transports terrestres et aériens (4).

La sécheresse de ces chiffres ne donne aucune indication quelconque, pas plus sur les motivations que sur l’atmosphère et les arrières-plans d’une lutte quelle qu’elle soit. Dans les luttes dans une entreprise, sur un objectif précis, d’autres facteurs, par exemple un ressentiment quant à l’atmosphère générale de la boîte, peuvent donner plus de force et de cohésion à l’action. Il en est de même pour les grèves nationales d’une branche ou une grève générale toutes branches confondues. L’exemple récent le plus marquant est donné par les actions de 2016 contre la loi El Khomri qui procédaient tout autant d’un malaise général du monde du travail qui pouvait aussi apparaître dans d’autres secteurs.

S’il est un domaine où il est particulièrement difficile de faire une évaluation c’est précisément le niveau de mécontentement, d’une part parce que les éléments qui pourraient permettre une approche dépendent des pouvoirs économiques et politiques qui n’ont aucun intérêt à le faire apparaître dans des chiffres, d’autre part parce que les actions ou manifestations qui peuvent en témoigner sont très diverses et parcellaires – les grèves n’en étant qu’une partie.

Population et PIB. Quitte à rester très imparfait dans cette évaluation parce qu’utilisant ces statistiques biaisées (5), on peut tenter une certaine approche de cette question en évaluant la relation entre l’accroissement de la population et l’évolution du PIB ou celle de l’indice de la production industrielle, la seule ­activité engendrant de la plus-value pour le ­capital.

De 1990 à 2017, la population française est passée de 58,5 millions d’habitants à 67 millions, soit une augmentation d’environ 15 % ou une moyenne de 0,40 à 0,50 par an. De 2007 à 2016, le PIB par habitant n’a évolué que de 31 500 euros à 31 800, ce qui montre que le PIB global n’a subi que la même progression de la population. En réalité ces chiffres représentent une régression car le PIB inclut des éléments, notamment financiers, qui n’ont rien à voir avec la production de biens de consommation. De 1990 à 2015, le taux de pauvreté mesuré en pourcentage du revenu moyen d’un salarié est passé à 8 % de la population (pour un revenu à 50 %, le nombre de ces pauvres étant passé de 4 à 5 millions) et à 15 % (pour un revenu à 60 %, le nombre des pauvres, passé de 7,5 millions à 9 millions). Ce dernier chiffre représente environ 3 % de la population âgée de 15 à 64 ans, mais près de 10  % si l’on considère qu’un quart de cette population n’a aucune activité professionnelle.

Si l’on considère les trois millions de chômeurs (10 % de la population active), les 15 % qui sont dans des situations précaires (CDD et intérimaires), le temps partiel qui atteint 20 % des actifs, le million d’auto-entrepreneurs à la situation mouvante et précaire – tous éléments qui s’associent ou se surajoutent à la précarité de l’emploi et à d’autres facteurs pesant sur la vie quotidienne comme la charge du logement –, on peut comprendre pourquoi s’est développée au cours des année l’inquiétude de basculer d’une situation relativement stable dans une des catégories de précarité et de difficultés. Et, corrélativement, la constatation de l’impuissance des politiques à régler les conséquences d’une situation économique mondiale de crise qui s’impose par tous les canaux possibles des relations autour de l’exploitation de la force de travail.

Résistances. En regard d’une telle situation, qui s’exprime directement par une désaffection de la politique en général et l’abandon de toute adhésion aux structures (partis et syndicats) qui étaient supposées adapter les relations de travail aux nécessités du capital, mais qui s’avèrent impuissantes à le faire, quelles résistances se manifestent avec une certaine efficacité ? Car jusqu’à aujourd’hui le capital n’a pas réussi par ses relais politiques à imposer en France une austérité de choc comme celle qui fait florès dans nombre de pays européens. Il est bien évident que ces résistances à l’exploitation de la force de travail (on résiste dès que l’on subit la dictature de l’obligation de vendre cette force), d’une part existent toujours, d’autre part doivent s’adapter constamment, dans une dialectique permanente action-répression.

Cette adaptation dépend de la nature du contrat de travail (on ne résiste pas de la même façon si l’on est salarié en contrat à durée indéterminée [CDI] ou si l’on est auto-entrepreneur) et dans chaque situation en fonction des techniques de production et de l’organisation du travail en découlant (la perruque, largement utilisée lors du travail aux pièces, n’existe plus sur la chaîne automatisée au maximum, qui ouvre d’autres possibilités de résistances). De plus, même si elles n’apparaissent pas liées directement au processus de production, d’autres formes de résistances – contre le fonctionnement global du système – peuvent se faire jour, polarisant un mécontentement et des frustrations qui ne peuvent s’exprimer sur le terrain – en général d’exploitation de la force de travail – où elles se situent.

Grèves. Etant donné que plus de la moitié de la population en âge de se faire exploiter l’est sous la forme de CDI, les formes de résistances peuvent s’apparenter avec toutes les formes de résistances antérieures, mais aussi avec des formes innovantes en relation avec les nouvelles techniques de production, notamment l’automation. La grève reste ainsi une des premières formes de résistance. Elle a pu prendre dans un passé récent la forme de mouvements illimités nationaux, comme en 1995 contre la réforme des régimes de retraite ou en 2006 contre le CPE.

Nous évoquerons ci-dessous la révolte des banlieues de 2005 ou le mouvement contre la loi travail lié à Nuit debout de 2016, qui n’étaient pas liés directement aux relations de travail. Mais ils ont quand même renforcé la prudence des pouvoirs économiques et politiques dans leurs projets d’adaptation des conditions de travail aux nécessités du capital, par crainte d’explosions sociales du style 1995 ou 2006, abandonnant toute attaque frontale pour une sorte de grignotage dans le détail de l’exploitation du travail au niveau des unités de travail. Le résultat est qu’à défaut de mouvements globaux, on se trouve devant toute une série de conflits locaux, spécifiques mais récurrents. Ils forment aujourd’hui la trame des résistances dans ce secteur des relations de travail, comme nous l’avons relevé au début de cet article en soulignant de nouveau que ces mouvements concernent presque tous des travailleurs ayant un emploi fixe, et pour lesquels le recours à la grève n’influe pas sur leur condition de travailleur – bien que dans la période récente, là où le rapport de forces penche du côté des dirigeants, de dures sanctions individuelles aient pu marquer ces conflits locaux (6). Là où la pression managériale – la terreur – se fait trop forte et porte particulièrement sur tel ou tel travailleur, pour les plus fragiles, au-delà de la dépression ou autre effet physique et/ou psychique, certains ne trouvent d’autre issue que dans le suicide, comme à La Poste ou à la SNCF.

Violence. Une autre caractéristique des conflits des vingt dernières années, par-delà les « grandes grèves » évoquées et cette poussière de petites grèves localisées, fut l’irruption d’une violence sociale, souvent sous forme de menace de destruction de l’appareil de production ou l’attaque physique de dirigeants. Cette voie fut ouverte en quelque sorte par le conflit Cellatex en 2000 (7) pour s’étendre dans la période 2009-2010 lors des restructurations conséquentes à la crise mondiale. Dans une période plus récente, ces poussées de violence sociale ont resurgi chez Goodyear à Amiens et chez Air France, pour revenir récemment dans la Creuse chez un sous-traitant de l’automobile, GMS, avec la menace de faire sauter la barraque. Ce qui montre la latence d’une violence qui peut resurgir à tout moment n’importe où.

Productivité. Il ne faut pas, dans l’évaluation de cette conflictualité, négliger les autres aspects de la sacro-sainte productivité qui, à défaut de grandes grèves et de conflits ouverts quels qu’en soient les caractères, s’exprime dans le quotidien de l’exploitation, soit dans des comportements individuels face aux règles de cette exploitation, soit collectivement. Les sociologues ont évalué l’impact de ces comportements sur la formation de la plus-value pour conclure qu’ils étaient infiniment plus efficaces quant à cette résistance que l’ensemble des conflits ouverts comme la grève. C’est pour une bonne part ce qui explique d’une part les évaluations – et les salaires –- du travailleur à la performance, et d’autre part le phénomène auto-entrepreneur (Uber et compagnie…) sur lesquels nous reviendrons.

Dans l’évaluation de la productivité – en fait de la mesure du taux de plus-value –, si le salaire reste un des éléments, d’autres éléments ont tout autant d’importance :
– le temps de travail avec le taux de présence c’est-à-dire l’absentéisme ;
– le rythme du travail lié au degré d’automatisation ;
– la qualification, c’est-à-dire le temps de formation lié au turnover ;
– la récupération qui peut se faire sur tous les éléments précédents comme sur la marchandise elle-même.

L’accent mis dans la période récente sur les salaires, les conditions de travail, la précarisation, l’automatisation, les réseaux sociaux et autres « modernismes », ont quelque peu relégué les problèmes qui étaient récurrents dans les périodes de plein emploi : l’absentéisme, le turnover et les variantes de la récupération.

Mais ils continuent d’exister et même ont pris d’autres formes adaptées à l’évolution des techniques de production et autres sans pour autant laisser pour compte ce qui se pratiquait autrefois.

Absentéisme. Commençons par l’absentéisme qui ne concerne plus que ceux qui sont en CDI ou en CDD. Un taux entre 4 % et 5% n’arrive pas à être réduit malgré la crise, poussé par des problèmes personnels, dont le stress dû aux conditions de travail – en gros des problèmes de vie. Evalué à 4,85 % du temps global de travail en 2010, il se maintient à 4,55 % en 2015 et a coûté 60 milliards d’euros en 2016. Bien sûr, ces chiffres ne concernent nullement le travail intérimaire ou l’auto-entreprise, puisque l’absence de l’intéressé n’est pas payée ; et pourtant cela peut avoir une incidence à cause du turnover incident à cette absence non rémunérée.

Sabotage et cyberattaques. Laissons de côté pour le moment la question du turnover qui recoupe toutes les formes d’exploitation du travail pour évoquer le sabotage qui s’insère entre le conflit ouvert – la grève notamment – et la récupération en bloquant le procès de production, permettant de « gagner » du temps. Il peut être une forme de radicalisation de la grève comme ce sectionnement de câbles dans la Haute-Loire en mai 2016, ou, aux Etats-Unis, pour épauler la grève de Verizon. Il peut être une action individuelle d’un travailleur particulièrement frustré (8). Mais tout comme pour la récupération individuelle dont nous parlons plus loin, ces formes de sabotages individuels, même si elles existent et même si leur  multiplication peut avoir un effet sur la productivité, ne sont que de l’artisanat eu égard aux énormes possibilités que donnent tous les processus informatiques (notamment les cyberattaques dont on a parlé tout récemment). Cela va du piratage (et vente) de données, au transfert de fonds bancaires (les banques sont toujours très discrètes sur l’importance de ce qui se réfère au sabotage et à la récupération) et à la cyberattaque de grande dimension (9).

Voler son employeur. « Voler son employeur, c’est la routine (10) » et cela concernerait un salarié sur trois, quel que soit son statut. (Il est dit aussi que c’est l’arme idéale des faibles.) Se partageraient trois sources de pertes eu égard à la productivité, par tiers pour chacun : le vol par les clients, par les salariés et les carences administratives. Mais là aussi, eu égard à ce qui est soustrait aux banques, cela relève de l’artisanat.

Si la perruque traditionnelle (fabriquer un produit avec la matière première et les machines de son entreprise) est devenue particulièrement difficile – elle s’est réduite avec l’organisation présente du processus de production –, l’introduction dans le secteur des services de l’usage de l’informatique donne certaines possibilités où l’on retrouve le vieux conflit entre le contrôle et le détournement de celle-ci (usage du téléphone, ou de l’ordinateur à des fins personnelles) (11).

Il est particulièrement difficile de chiffrer l’impact sur l’ensemble du procès de production d’autant plus que l’ampleur de la chaîne logistique entre production et distribution est étendue à l’échelle du monde (depuis le piratage maritime, le détournement de conteneurs, le vol de camions et de leur chargement), d’autant plus que l’énorme appareil destiné à prévenir les vols ou sabotages petits ou grands a un coût particulièrement élevé (rien que pour les « petits vols » le contrôle coûte plus cher que les vols eux-mêmes – pour ne pas évoquer le coût des patrouilles maritimes conjointes contre le piratage maritime en Mer Rouge).

Turnover. Etant donné que près de la moitié des travailleurs carburent sous un emploi précaire sous une forme ou sous une autre, le capital a-t-il résolu, en France comme ailleurs, la question du turnover, qui était une de ses plaies avec l’absentéisme dans sa période de prospérité ? On pourrait penser de prime abord, considérant que cette moitié précaire n’est payée que pour le temps de travail fourni et que c’est une variable d’adaptation de la marchandise force de travail aux impératifs de la production, qu’effectivement le capital tire un profit maximum d’une telle situation et particulièrement qu’il a résolu ce vieux problème.

Dans une profession particulièrement touchée par le travail précaire – l’hôtellerie-restauration – le turnover serait trois fois plus élevé qu’ailleurs (12). Ce que confirment d’autres enquêtes. 32 % des salariés pensent changer d’emploi (13). Ce zapping professionnel ferait qu’un précaire changerait d’emploi tous les deux ou trois ans. Un seul ­témoignage peut permettre de situer le problème ; cet intérimaire avec un CAP de ­boulanger-pâtissier a eu une « carrière professionnelle » chez un artisan boulanger-pâtissier, de manœuvre dans une usine métallurgique, puis chez un plâtrier, dans une carrière de minerai de fer, dans une boulangerie industrielle, dans l’enseignement, pour retourner dans l’usine métallurgique toujours comme intérimaire (14).

Mis à part le gâchis humain que représente avec sa part d’insatisfaction cette sous-utilisation de capacités professionnelles, la question se pose de savoir quel intérêt le capital peut réellement trouver dans cette solution à l’adaptation étroite de la marchandise force de travail aux nécessités de la production ? Car tout travail non professionnel de manœuvre suppose une adaptation plus ou moins longue pour acquérir assez d’expérience pour pouvoir atteindre le rythme de travail requis. Les plaintes patronales quant au zapping professionnel sont le revers de la situation que l’exploitation dans ces conditions a elle-même développées. Il faut quand même trois heures pour être capable d’ajuster dans le temps requis une portière de voiture sur son châssis. Même accrocher des pièces à galvaniser sur un support suppose une dextérité et une expérience que l’on n’acquièrent qu’après des journées de travail.

On pourrait multiplier les exemples qui montreraient que par son insatisfaction même, l’intérim a son revers qui n’est nullement la productivité recherchée par ailleurs. Comme ce secteur concerne la moitié de la population active, on peut considérer que les résistances ouvrières (c’est-à-dire le travailleur privilégiant son intérêt à celui du capital) font que cette orientation de l’organisation du travail pour résoudre certains problèmes de productivité ne résolvent rien en fait mais créent d’autres problèmes beaucoup plus difficiles à cerner et à résoudre.

Le Journal d’un intérimaire cité (note 14) souligne que dans l’usine les intérimaires ne s’écrasent pas du tout à cause de leur précarité : ils trouvent d’autres possibilités de lutte plus sournoises. Ils biaisent constamment avec le règlement et, en raison du stress, de la fatigue et des mauvaises conditions de travail (et parfois de leur vie personnelle) font un usage constant de tous les dopants possibles et que le tout a des incidences évidentes sur la sacro-sainte productivité. Le vol de petits outils et, lorsque c’est possible, de matériel, le vol de temps en prenant des pauses diverses sévit tout autant qu’ailleurs.

Blocages. Si toutes ces résistances concernent le monde de l’exploitation directe de la force de travail, il est un autre champ de résistance, hors de ce domaine mais qui recoupe les impasses dans lesquelles les tentatives de marche en avant du système en France sont tout autant bloquées. Il est de fait que plusieurs « grands projets » du développement capitaliste se heurte à des résistances telles qu’elles conduisent à des blocages. Chacun peut avoir connaissance des oppositions globales à l’exploitation du gaz de schiste ou à l’expansion du tout-nucléaire ou les « bonnets rouges » en Bretagne, ou de blocages plus ponctuels comme Notre-Dame-des-Landes, Sivens, Roybon, du site de Bure et autres avec la formation de ZAD. Mais ces oppositions existent également dans le détail de la mise en œuvre locale de politiques touchant tous les secteurs de la vie sociale, dont on n’a connaissance souvent qu’au hasard de contacts personnels (15). Ainsi, le blocage dans l’expansion et la modernisation du ­capital en France rejoint les blocages dus aux résistances ouvrières. Elles contribuent d’une part à faire fuir les industries tant par leurs difficultés d’expansion que par les coûts de production qui ne supportent pas la concurrence étrangère, d’autre part dans la méfiance des investisseurs étrangers devant une réputation amplifiée par la médiatisation mondiale d’incidents sociaux comme ceux de Goodyear ou d’Air France.

Il est évident que la France de 2017 n’est plus la France de 1945. Les structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail ne sont pas du tout ce qu’elles étaient alors : cette exploitation optimum, de la source de la plus-value ou de l‘utilisation d’une partie de cette plus-value entre production et consommation dépend étroitement des structures de l’entreprise capitaliste elle-même et des techniques utilisées à l’intérieur de chaque entreprise.

Gérer : l’exemple des retraites. Prenons un seul exemple : les régimes spéciaux de retraite, un os difficile à digérer pour le capitalisme d’aujourd’hui. En 1945, la nécessité de redresser rapidement le capital en France nécessitait  de favoriser les secteurs clés tant de l’encadrement politique que de l’économie. Les régimes spéciaux devaient s’assurer de la solidité de ces secteurs pour l’ensemble du pouvoir. Ces régimes spéciaux, beaucoup plus favorables que le régime général (lui-même avantageux par rapport à ce qui se faisait auparavant) œuvraient en ce sens. D’un côté, ces régimes spéciaux touchaient l’administration d’Etat et des collectivités, l’appareil de sécurité (policiers et militaires), l’appareil juridique (toutes professions concernant le droit), l’enseignement et la colonne vertébrale d’alors de l’économie (l’énergie – mines et électricité –, les transports dominants – chemins de fer et aérien). Pour ces derniers régimes, la pénibilité du travail pouvait également justifier quelque peu ce « privilège ». Sauf ce qui touche la fonction régalienne de contrôle-répression (eux aussi touchés par l’évolution des techniques) tous les autres régimes spéciaux sont devenus ou inexistants (il n’y a plus de mines) ou totalement anachroniques d’autant plus que, face à la crise et au tarissement des ressources le recours s’est fait de plus en plus important à des travailleurs précaires restant hors du statut privilégié.

On pourrait multiplier les exemples de tels anachronismes dont le coût global impose d’être réduit voire supprimé, car consommant inutilement de la plus-value, ce qui crée d’une part des situations de conflit permanent (on comprend bien que les intéressés défendent bec et ongles leurs « avantages acquis ») et d’autre part constitue une incitation revendicative dans le secteur général. Il est évident que la généralisation de la retraite avec l’institution d’un système de points (déjà pratiqué pour la retraite complémentaire) et son financement par l’impôt lié à l’activité économique serait un formidable coup de pied dans la fourmilière, d’une part dépossédant de tout pouvoir un tas d’institutions de gestion paritaire, dont les syndicats, et d’autre part permettant une simplification et une rationalisation avec la mise en place de toutes les numérisations possibles.

Plus-value. Mais ces régimes spéciaux, pour importants qu’ils soient dans la nécessité d’une réforme de l’ensemble du système, ne sont qu’un des éléments intervenant dans cette nécessité. C’est un des problèmes structurels mais le problème central reste pour le capital en France (et européen de surcroît) d’accroître la part de plus-value extraite dans la production, que celle-ci soit réalisée sur le plan national ou international (à travers les multinationales françaises), et de limiter, comme nous venons de le souligner, la part de celle-ci absorbée par tous les corps intermédiaires en vue de la réalisation de cette plus-value dans la consommation.

Prélèvements sociaux. Ceci explique l’insistance constante sur le taux des prélèvements sur le PIB – en fait sur cette plus-value – pour le fonctionnement de l’Etat et la redistribution sociale (nécessaire tant pour garantir la paix sociale que pour assurer un minimum de fonctionnement au système dans le cadre national voire européen) : ce taux des prélèvements sociaux atteint 46 % et le taux global de la dépense publique atteint 56 % du PIB (la moyenne européenne est de 40 % dont 37 % pour l’Allemagne). La situation démographique spécifique de la France peut, en partie seulement, expliquer ce décalage : une population avec une dominante de vieux et de jeunes, les dépenses de santé et vieillesse d’une part, et d’aide familiale et d’éducation d’autre part, contribuent à cette spécificité française.

Même si elles ont pu subir quelques atteintes, l’ensemble des conditions préservant les « garanties sociales » sont restées intactes, en raison des résistances et de la prudence conséquente des gouvernants, ce qui explique ces différences dans les possibilités de survie en France et, partant, du taux élevé des prélèvements sociaux.

Comme nous l’avons déjà souligné, l’ensemble des résistances de toutes sortes a fait que pas plus la droite que la gauche n’ont voulu les affronter directement, ou leurs rares tentatives ont échoué. Cela non seulement n’a pas permis de réduire le taux des prélèvements alors que les tentatives d’augmenter la plus-value extraite directement (voir toutes les restructurations du cadre de l’exploitation de la force de travail) ne donnaient que des résultats mitigés car soulevant plus de problèmes qu’ils n’en résolvaient et créant d’autres formes de résistance.

L’impasse que nous avons soulignée devient une question de simple survie pour le capital en France et elle implique de réduire drastiquement d’une part les limites à l’exploitation directe de la force de travail (d’où les projets touchant tant les embauches et les licenciements, les facilités de licenciement et leur indemnisation éventuelle) qu’aux accessoires du salaire (financement et réorganisation de la gestion des avantages sociaux). Par ailleurs, ces réformes de fond permettraient une rationalisation de la gestion et de l’ensemble des prélèvements sociaux et autres et l’introduction de méthodes modernes de management. Attendons pour voir.

« Union nationale ». Ce qui se passe sur le plan politique peut s’assimiler d’une certaine façon à une union nationale. Dans le passé, les unions nationales n’ont jamais présagé rien de bon pour l’ensemble de la population et plus particulièrement la classe ouvrière. Il s’agit d’imposer à ceux-ci des sacrifices tels qu’ils apparaissent absolument nécessaires pour leur survie même, comme en temps de guerre. La « Patrie capitaliste française » est-elle si menacée face aux ennemis que représentent les autres capitalismes nationaux et mondiaux ? Mais en fait ce n’est pas de cela qu’il s’agit : dans le sauvetage patriotique de l’union nationale, l’ennemi qu’il s’agit de vaincre est l’ensemble de ceux qui peu ou prou font que le capital en France se sente assez menacé pour lancer cette expérience de sauvetage national.

« Interlocuteurs sociaux ». Il reste une question non négligeable dans tous ces projets, celles des « interlocuteurs sociaux ». Pas seulement les syndicats mais aussi toutes les représentations de la société civile dont l’irruption dans les processus de blocage ont été déterminants mais dont il est difficile de prévoir un avenir tant il s’agit d’un domaine imprécis tant dans ses objectifs que dans ses formes d’action. Par contre le rôle des syndicats dans l’encadrement de la gestion de la force de travail n’est plus à faire, même si ce rôle se limite plus aujourd’hui à une force légale qu’à une force d’adhésion. Qu’ils soient patronaux ou de salariés, les syndicats restent un maillon légal incontournable, au cœur de l’activité économique : ce sont eux qui sont les premiers à être consultés en vue des réformes essentielles.

Certains peuvent regretter la période de l’immédiat après-guerre où la CGT était, sous une forme de capitalisme d’Etat, pratiquement le seul syndicat représentatif, pouvant intervenir à tous les échelons de gestion et de contrôle tant de la force de travail que des termes du contrat de travail. On ne souligne pas suffisamment que les différentes scissions syndicales au cours des soixante-dix années écoulées ont plus représenté la défense d’intérêts spécifiques que les questions politiques ou d’orientation interne (réformisme contre radicalisme) habituellement avancées. On peut pourtant relier ces scissions au mouvement global de transformation des conditions et du contenu de la gestion de la force de ­travail (16).

Ce mouvement global ne permet guère de prévoir quel sera le futur des relations de travail en fonction notamment de l’évolution des techniques et de ses effets sur la productivité du travail. Par exemple un texte récent, Imaginer l’avenir du travail (17), distingue les travailleurs de « l’organisation apprenante », ceux des « plates-formes apprenantes virtuelles », « le superintérim » et le « taylorisme new âge ». Les premiers, qui restent dans le « salariat et le lien de subordination classique », auraient des « perspectives de formation continue et de mobilité ascendante » ; les deuxièmes aussi, mais comme ils perdraient le « lien de subordination » ils iraient, comme ceux des deux dernières catégories, vers des « risques psychosociaux » ; les deux dernières catégories concerneraient des travailleurs peu ou non qualifiés (les intérimaires plutôt dans les services, les tayloristes plutôt dans la production), leur autonomie serait subie plutôt que choisie et ils n’auraient guère de « perspectives de ­mobilité ».

Si les syndicats, dont le pouvoir bureaucratique dans l’entreprise est fortement entamé par cette individualisation des décisions aux mains des représentants élus hors de toute intervention supérieure, si leur pouvoir au sein de toutes les organisations paritaires disparaît du fait de l’élimination radicale de tous ces organismes, que leur reste-t-il en dehors d’une adhésion de leurs membres qui au cours des années seréduit comme une peau de chagrin ? C’est ce qui devient, pour partie, le cœur du débat gouvernemental. Il n’est pas sans intérêt de constater que lors de ces premiers entretiens, les syndicats se soient félicités de l’intention du pouvoir politique visant à « redonner du pouvoir aux syndicats de branche ». Pour monnayer leur soutien à des réformes préjudiciables aux travailleurs ? Echangeraient-ils leur pouvoir légal menacé contre un plat de lentilles ?

Ce ne serait pas nouveau. Tant qu’existe une exploitation de la force de travail, quelles qu’en soient les formes et les conditions, des résistances se développent et si des transformations ont visé à vaincre certaines formes de résistance, d’antres ­naissent à leur tour dans une dialectique résistance-répression qui durera tant que durera l’exploitation de la force de travail par le ­capital.

Qui vivra verra comme dit le proverbe, personne n’est prophète sur ce territoire de la lutte de classe. D’autant plus que l’activité économique sur laquelle se baserait l’essentiel des réformes envisagées dépend entièrement de l’évolution non seulement de l’Europe mais du monde entier, évolution dans laquelle le capital doit faire face à ses problèmes intrinsèques mais aussi de plus en plus aux conséquences de l’impact de son développement sur l’environnement naturel.

H. S.

Notes

(1) Courriel de T. S.
(2) Institut allemand WSI, filiale de la Confédération allemande des syndicats (Deutscher Gewerkschaftsbund).
(3) « 3 millions de jours de grève en France », Manon Meisterman, 31 mars 2016, Fondation iFRAP (Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques).
(4) Site « C’est la grève, agenda des grèves en France » : http://www.cestlagreve.fr
(5) Voir Annexe ci-dessous.
(6) Pour ne citer que la SNCF, on constate de nombreuses actions locales sur les conditions spécifiques de travail – récemment, Le Bourget gare de triage en janvier, Trappes gare de triage le 27 mars, Libourne et Contras le 24 mai .  Grèves entraînant des menaces de sanctions contre les syndicalistes de base. Révolution permanente, Notre classe, Change.org, Le Parisien, 27 mars 2017.
(7) Voir « A Givet, une nouvelle forme de la lutte de classe ? », Echanges n° 94 (été 2000), « Quelques précisions sur Cellatex », n° 95 (automne-hiver 2000), et  Cellatex, quand l’acide a coulé, un chef-d’œuvre de récupération », n° 97 (été 2001).
(8) Selon une étude évoquée par Le Figaro (2 mars 2016), la France serait le pays où les salariés seraient les moins heureux, globalement insatisfaits, et les moins impliqués dans l’exécution de leur mission. On demande à voir si ce n’est pas aussi le cas dans d’autres pays. Un exemple de ce sabotage individuel est donné par ce qu’on a appelé « l’affaire des chocolats » (10 janvier 2016) où une ouvrière de la confiserie industrielle Lindt d’Oloron -Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques) mettait de petites pièces métalliques dans les crottes de chocolat passant sur la chaîne de production où elle œuvrait (elle a été condamnée à un an de prison avec sursis).
(9) La dernière de ces cyberattaques, d’ampleur internationale a touché la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, le Portugal, le Mexique, l’Australie et la Russie. En France, Renault a été contraint de stopper la production dans plusieurs sites, les robots étant totalement déréglés (rapport de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information [ANSSI] cité par Le Point.fr, 13 mai 2017) (http://www.lepoint.fr/automobile/actualites/cyberattaque-pas-d-entites-francaises-touchees-a-part-renault-anssi-13-05-2017-2127093_683.php).
(10) Catherine Boulay, France Inter, 24 février 2016.
(11) On ne sait si cela peut donner unne mesure de la dimension de cette utilisation personnelle des réseaux sociaux de l’entreprise, mais pour pallier cette forme de détournement, Google autorise ses employés à consacrer 20 % de leur temps de travail à l’usage personnel des instruments de travail.
(12) « Turnover, comment lutter contre ? » Mylène Sackswik, directrice d’une agence d’intérim, L’Hôtellerie-Restauration, 15 février 2017 (http://www.lhotellerie-restauration.fr/journal/emploi/2017-02/Turnover-comment-lutter-contre.htm).
(13) Newsletter Mode d’emploi, avril 2012.
(14) L’Usine nuit et jour, journal d’un intérimaire, de Patrice Thibaudeaux, éd Plein chant, 2016.
(15) « Il n’y a pas de miniluttes », Echanges n°154 (hiver 2015-2016), correspondance sur une lutte locale contre une réforme de l’enseignement public.
(16) « La loi sur la représentativité et l’indépendance des syndicats », Echanges n° 129 (été 2009), « Heurs et malheurs de la réprésentativité syndicale », Echanges nos 133 (été 2010) et 135 (hiver 2010-2011) et, sur la loi El Khomri, « Six mois de lutte, pour qui et pourquoi ? », Echanges n° 156 (été 2016).
(17) Imaginer l’avenir du travail, quatre types d’organisation du travail à l’horizon 2030, de Salima Benhamou, document de travail de France Stratégie (Commissariat général à la stratégie et à la prospective, un laboratoire d’idées (« think tank ») placé auprès du Premier ministre), http://www.strategie.gouv.fr/document-de-travail/imaginer-lavenir-travail-quatre-types-dorganisation-travail-lhorizon-2030

ANNEXE

Les statistiques économiques, un outil biaisé

La critique de cet instrument que sont les statistiques économiques n’est plus à faire. Dès le milieu du xixe siècle, le premier ministre britannique Disraeli émettait cette célèbre constatation : « Il y a trois sortes de mensonges : le mensonge ordinaire, le parjure et la statistique » (« « Lies, damned lies, and statistics »). Plus récemment un autre premier ministre britannique, Churchill, donnait une précision intéressante : « Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées. » Et cet autre aphorisme : « Les statistiques c’est comme le bikini, ça montre tout mais ça cache l’essentiel. » Si le sujet vous intéresse : La Statistique ou une autre façon de représenter une nation, d’Emmanuel Didier (La Découverte, 2011) ou un entretien avec l’auteur de ce livre dans La Croix : « Il faut avoir une lecture critique des statistiques » (http://www.la-croix.com/Economie/France/Emmanuel-Didier-Il-faut-avoir-lecture-critique-statistiques-2016-05-01-1200757084).

Le moindre frémissement est commenté, récupéré par des politiques qui ne racontent plus d’autre histoire que celle des chiffres. Pourtant la réalité économique et sociale ne se résume pas à l’arithmétique. C’est là un débat permanent : les statistiques sont-elles des données objectives au service de la décision politique ? Ou bien des outils qu’on manipule pour servir une idéologie ? Sans doute un peu des deux. Il faut peut-être commencer par revenir aux origines mêmes du mot « statistique » forgé au xviiie siècle à partir du terme italien statista, l’homme d’Etat. C’est donc bien, dès le départ, un outil au service du gouvernement.

Ce qui a évolué, c’est que les statistiques sont devenues une fin autant qu’un moyen. La culture de l’évaluation, appliquée à l’action publique, a fait son chemin.

La classe productrice de plus-value à l’ échelle mondiale (partie I)

Nous reprenons le flambeau d’un long débat qui ébranle le cognitif intellectuel des club marxistes. Ils sont maintenant de plus en plus nombreux (relativement à leur nombre) à déserter la théorie du prolétariat auquel ils tirent leur révérence. Mais avant de faire leurs adieux au prolétariat à pester sur les dégâts du progrès ils ont férocement argumenté leur départ, Marx à l’appui pour certains. Le dernier en date est Claude Bitot avec son livre « Repenser la révolution ».

Dans le texte qui suit nous nous efforcerons de montrer que la classe ouvrière, malgré l’introduction gigantesque du travail mort (automation, technologies de l’information, techno-science…) est toujours en expansion relative.

Nous avons déjà longuement débattu sur ce que Marx désignait par prolétaire, et sur ce point la définition était bien claire : « est prolétaire celui qui n’a que sa force de travail à vendre. » C’est une définition large, elle inclut pratiquement tout le salariat, les chômeurs, les sans-travail, c’est une définition sociale. Si tout travailleur productif est salarié, en revanche tout salarié n’est pas un travailleur productif. Certains salariés sont mêmes des exploiteurs, dès lors qu’ils administrent le système d’exploitation de l’homme par l’homme, les managers par exemple.

« Par rapport au capitaliste financier, le capitaliste industriel est un travailleur, travailleur en tant que capitaliste, c’est-à-dire un exploiteur du travail d’autrui. » (Le Capital, chapitre 23, t.3.)

Le prolétariat, nous l’assimilons avec certaines restriction à la population active qui comprend les chômeurs.

Passons maintenant à la définition économique du prolétaire créateur de plus-value.

« Pour distinguer le travail productif du travail improductif, il suffit de déterminer si le travail s’échange contre de l’argent proprement dit ou contre de l’argent-capital. » (Un chapitre inédit du « Capital », éd. 10/18, p. 238.) A partir de cette définition Marx (Un chapitre inédit du « Capital », p. 233) donne l’exemple du littérateur prolétaire de Leipzig, de la cantatrice qui, travaillant pour un patron, deviennent des travailleurs productifs en ce qu’ils valorisent le capital ; il dira la même chose dans une note du tome I du Capital sur un enseignant qui travaille dans le privé.

En effet on a trop souvent cette idée que seul le prolétariat industriel est créateur de plus-value parce qu’il créé des objets/marchandises. Marx,et c’est tout l’objet du Capital, démontre que seul « est donc productif le travail qui valorise directement le capital ou produit de la plus-value. »(Un chapitre inédit du « Capital », p. 224.)

A contrario, un artisan par exemple produit une marchandise X ou un produit Y, il fait un travail productif, mais du point de vue de la production capitaliste il n’effectue pas de travail productif.

Ces jalons posés nous pouvons maintenant voir ce que représente au niveau mondial le prolétariat (population active) le prolétariat occupé (en déduisant les chômeurs) et le prolétariat créateur de valeur (ce qui est plus compliqué, les statistiques mondiales à ce niveau sont difficiles à déchiffrer).

Seulement, par élimination nous allons essayer de donner une vision plus large que les statistiques du Bureau International du Travail et de l’Organisation Internationale du Travail et pour la France du Tableau de l’économie française de l’Insee qui lui est plus précis.

En ce qui concerne l’approche mondiale, nous reproduisons un document de Michel Husson (1). Ce document ne tient pas compte du fait que, selon l’OCDE, plus de la moitié de la population active mondiale travaille au noir (travail ayant recours principalement à une exploitation sur la base de la plus-value absolue, c’est-à-dire utilisant un capital constant très faible). Nous avons là une importante contre-tendance à la baisse du taux de profit à laquelle il faut ajouter les 168 millions d’enfants officiellement exploités dans le monde.

Il ne faut pas oublier que l’agriculture est le premier pourvoyeur d’emplois de la planète, 40 % de la population active mondiale. Il y a forcément dans ces 40 % une part importante d’ouvriers agricoles.

Document de Michel Husson

Durant les années 1990, un phénomène décisif s’est produit avec l’entrée sur le marché mondial de la Chine, de l’Inde et de l’ancien bloc soviétique, qui a conduit à un doublement de la force de travail confrontée à la concurrence sur le marché mondial (2).

Les données de l’OIT (3) permettent une estimation du salariat à l’échelle mondiale. Dans les pays « avancés », il a progressé d’environ 20 % entre 1992 et 2008, puis stagne depuis l’entrée en crise. Dans les pays « émergents », il a augmenté de près de 80 % sur la même période (graphique 1).

Graphique 1 : Salariat mondial (Base 100 en 1992 ; source : OIT)

 

On retrouve le même type de résultat, encore plus marqué, pour l’emploi dans l’industrie manufacturière : entre 1980 et 2005, la main-d’œuvre industrielle a augmenté de 120 % dans les pays « émergents », mais baissé de 19 % dans les pays « avancés » (4).

Le même constat ressort d’une étude récente du FMI (5) qui calcule la force de travail dans les secteurs exportateurs de chaque pays. On obtient une estimation de la force de travail mondialisée, celle qui est directement intégrée dans les chaînes de valeurs globales. La divergence est encore plus marquée : entre 1990 et 2010, la force de travail globale ainsi calculée a augmenté de 190 % dans les pays « émergents », contre 46 % dans les pays « avancés » (graphique 2).

Graphique 2 La force de travail mondialisée

Base 100 en 1990. Source : FMI

La mondialisation conduit donc tendanciellement à la formation d’un marché mondial et aussi à celle d’une classe ouvrière mondiale dont la croissance se fait pour l’essentiel dans les pays dits émergents. Ce processus s’y accompagne d’une tendance à la salarisation de la force de travail. Le taux de salarisation (la proportion de salariés dans l’emploi) augmente de manière continue, passant de 33 % à 42 % au cours des vingt dernières années. On vérifie également que cette tendance est plus marquée pour les femmes (graphique 3).

Graphique 3

Taux de salarisation dans les pays
« émergents » (Source : OIT)

xxx

La dynamique de l’emploi dans le monde est illustrée par le graphique 4 et peut être résumée ainsi : quasi-stabilité ou faible progression de l’emploi dans les pays « avancés », augmentation seulement dans les pays « émergents » : +40 % entre 1992 et 2012, avec salarisation accrue (salariat : +76 %, autres emplois : +23 %).

Graphique 4
Répartition de la force de travail mondiale

Pour l’année 2012, les données de l’OIT conduisent à la répartition suivante de l’emploi mondial en milliards :

Emploi dans les pays « avancés »

0,47

Emplois salariés dans les pays « émergents »

1,11

Autres emplois dans les pays « émergents »

1,55

Emploi mondial

3,13

Cette classe ouvrière mondiale est extraordinairement segmentée, en raison d’écarts de salaires considérables, mais sa mobilité est limitée alors que les capitaux ont obtenu une liberté de circulation à peu près totale. Dans ces conditions, la mondialisation a pour effet de mettre potentiellement en concurrence les travailleurs de tous les pays. Cette pression concurrentielle s’exerce aussi bien sur les salariés des pays avancés que sur ceux des pays émergents et se traduit par une baisse tendancielle de la part des salaires dans le revenu mondial (graphique 5).
Moyenne des pays suivants :

Allemagne, Australie, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, Etats-Unis, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Japon, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suède.Retour ligne automatique
Argentine, Brésil, Chili, Chine, Costa Rica, Kenya, Mexique, Namibie, Oman, Panama, Pérou, Russie, Afrique du Sud, Corée du Sud, Thaïlande, Turquie.

Note Hussonet n° 64, 18 décembre 2013 : La formation d’une classe ouvrière mondiale (http://hussonet.free.fr/classow.pdf).Retour ligne automatique

Graphique 5
Part des salaires dans le revenu mondial 1970-2010

classow_5

(En pourcentages du PIB. Calculs propres à partir de Stockhammer, 2013 [6])

Nous voyons déjà par cette première approche que nous sommes encore loin d’une disparition du prolétariat – et il ne s’agit que d’une première approche ; si nous ajoutons le travail informel en forte progression, les ouvriers agricoles, les ouvriers des transports (créateurs de valeur), les enfants (officiellement 168 millions) et tous ceux qui font fructifier un capital (artistes, enseignants…) nous avons là un premier tableau qui ne nécessite pas plus d’explications.Retour ligne automatique
Cependant, nous devons voir s’il s’amorce un début de déclin de l’ emploi dans les pays émergents, ce qui ne serait pas une surprise s’ils passent au stade d’un renouvellement inévitable de leur appareil productif (cas de la Chine et d’autres). Retour ligne automatique
Cela fera l’objet de la deuxième partie.

G. Bad

Pour toute correspondanceechanges.mouvement@laposte.net

Notes

____________________________

[1]Michel Husson, statisticien et économiste français travaillant à l’Institut de recherches économiques et sociales, connu pour ses travaux sur la politique de l’emploi. Né le 3 avril 1949 à Lyon, il a milité au PSU puis à la LCR et est aujourd’hui militant altermondialiste.Wikipédia.

[2] Richard Freeman, « China, India and the Doubling of the Global Labor Force: Who Pays the price of Globalization? », The Globalist, Juin 2005.

[3] ILO, Key Indicators of the Labour Market (KILM)

[4] John Smith, « Imperialism and the Law of Value », Global Discourse [Online], 2: I, 2011.

[5] FMI, Jobs and growth: analytical and operational considerations for the Fund, Mars 2013.

[6] Engelbert Stockhammer, « Why have wage shares fallen? », ILO, Conditions of Work and Employment Series No. 35, 2013.

« Antifascismos 1936-1945 , la lucha cotra el fascismo a ambos lados del Atlántico ], de Michael Seidman (Note de lecture)

Cet article est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2017).

Antifascismos 1936-1945
La lucha contra el fascismo a ambos lados del Atlántico
Michael Seidman
Alianza editorial, 2017

Dans Antifascismos 1936-1945. La lucha contra el fascismo a ambos lados del Atlántico (Antifascismes 1939-1945. La lutte contre le fascisme des deux côtés de l’Atlantique), publié en espagnol avant de l’être en anglais, l’historien américain Michael Seidman tente de combler un vide par cette étude des antifascismes, qui n’ont jusqu’à maintenant pas autant intéressé les historiens que les fascismes.
Ses analyses iconoclastes appuyées sur une recherche rigoureuse, sans a priori, de sources de première main (archives, procès verbaux de réunions d’entreprises, etc.) – grâce à son excellente maîtrise du français et de l’espagnol – l’ont amené, depuis sa thèse universitaire soutenue en 1982, à remettre en cause, sans avoir pu être jamais démenti, de nombreuses idées fausses concernant l’histoire contemporaine de la France et de l’Espagne. Cette thèse a été publiée en 1991 par la University of California Press sous le titre Workers Against Work : Labor in Paris and Barcelona during the Popular Fronts (1).
Pour rédiger Antifascismos 1936-1945, l’auteur a collecté des faits qui n’ont rien de secret pour nous obliger à regarder ce que beaucoup refusent de voir : deux types d’antifascismes entre le début des Fronts populaires en France et en Espagne et la fin de la deuxième guerre mondiale en Europe que l’auteur définit comme « révolutionnaire » pour l’un et « contre-révolutionnaire » ou « conservateur » pour l’autre. A rebours de la vulgate des antifascistes militants qui soutiennent que l’antifascisme serait uniquement de gauche et l’antifascisme conservateur un oxymore.
Pendant la guerre civile en Espagne, entre 1936 et 1939, l’antifascisme « révolutionnaire » a tenu le haut du pavé, « tout au moins dans les pays avec une bourgeoisie faible comme l’Espagne » (p. 24). Il identifiait les fascismes italien et allemand avec le capitalisme et même toute opposition aux gouvernements « progressistes », y inclus grèves, rébellions et actes de résistance au travail comme « fascistes ». L’antifascisme conservateur, de Roosevelt, Churchill et De Gaulle, par contre, ne confondait pas, avant la naissance de l’Axe, le fascisme de Mussolini avec le nazisme de Hitler, et sut, après guerre, composer avec le régime de Francisco Franco puisqu’il luttait contre le fascisme au nom du maintien d’un libéralisme économique et social.
Dans son ouvrage, Michael Seidman démontre que l’un et l’autre types d’antifascisme, à l’instar des fascismes, prétendaient s’adresser aux « masses » au-delà des classes mais que les travailleurs demeurèrent plus ou moins indifférents à la propagande antifasciste jusqu’à la déclaration de guerre, parce que leurs luttes, tout du moins en France et en Espagne, avaient pour but de réduire le temps de travail et qu’ils considéraient que les menaces de guerre, avec le surcroît de travail que nécessitait la course aux armements, leur offraient l’opportunité de peser en faveur d’une réduction de la journée de travail.
Les antifascismes, révolutionnaire et conservateur, ont presque toujours privilégié la lutte contre les fascismes sur celle contre le communisme russe et rejeté le pacifisme né après la première guerre mondiale en faveur d’une nouvelle guerre, contre le fascisme. Finalement, la tentative atlantiste de renouveler l’ordre européen a vaincu la tentative national-socialiste d’un ordre nouveau d’un autre genre qui comptait fonder l’ordre en Europe sur une exploitation plus intensive du travail. Selon Michael Seidman, c’est avant tout cette volonté de forcer au travail, qui s’exprima par l’encadrement autoritaire des ouvriers dans les usines et les camps de travail dans l’Allemagne hitlérienne et, dans une moindre mesure, dans l’Italie mussolinienne, qui aura poussé les travailleurs vers l’antifascisme étatique des Alliés.
Dès 1935 Haïlé Selassié (1892-1975), qui gouverna l’Ethiopie d’une main de fer de 1930 à 1974 avec une interruption de quelques années due à l’invasion du pays par l’Italie fasciste, avait anticipé l’antifascisme conservateur par sa version d’un antifascisme traditionnaliste fortement nationaliste qui cherchait à enrégimenter le peuple contre l’envahisseur italien. Churchill ne s’y est pas trompé qui a offert l’asile au Négus jusqu’à ce qu’il puisse être réinstallé sur son trône.
Car, Michael Seidman le rappelle, il ne faut pas oublier pour une bonne compréhension des antifascismes, révolutionnaire et conservateur, leurs racines communes idéologiques, religieuses et raciales qui les amenèrent avant guerre à défendre les valeurs d’une prétendue supériorité européenne sur le reste du monde, ni la menace que représentaient les visées impérialistes de l’Allemagne et de l’Italie sur l’impérialisme allié. Le lecteur hispanophone se reportera à ce propos avec profit au chapitre 6 du livre, « Antifascismos unidos, 1941-1944 », divisé en deux parties traitant de la collaboration antifasciste et de la résistance en France.
Depuis les années 1960 les bouleversements dans les sociétés occidentales, le « multiculturalisme », l’égalité de genre et l’extension des libertés individuelles, ont profondément modifié les mouvements d’extrême droite, qui se sont éloignés du fascisme pratiquement et idéologiquement, ainsi qu’ils ont modifié les mouvements antifascistes, qui ont intégré l’anticolonialisme, l’anti-impérialisme et les théories critiques du travail et de l’aliénation quotidienne. Cependant restent à poser les questions sur la victoire de la contre-révolution antifasciste que la défaite de la contre-révolution fasciste a éclipsées. Ce livre de Michael Seidman invite à les aborder.
J.-P. V.

 

(1) Ouvriers contre le travail : Barcelone et Paris pendant les Fronts populaires, traduction française aux éditions Senonevero, 2010 ; lire la recension dans Echanges n° 133 (http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=1547) et notre brochure bilingue L’Etrange histoire de « Ouvriers contre le travail », septembre 2011.

– Voir aussi Pour une histoire de la résistance ouvrière au travail, Paris et Barcelone pendant les Fronts populaires (http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=rubrique&id_rubrique=84)