Royaume-Uni : Que se passe-t-il sur l’île Covid ?

Ce rapport sur la situation au Royaume-Uni émane du groupe Angry Workers of the World, qui le présente comme « principalement destiné au débat avec nos camarades à l’étranger et visant à nous permettre de comprendre quelle tournure prennent les événements. »Nous (Angry Workers) pensons que pour devenir révolutionnaire, une situation sociale doit posséder au moins deux caractéristiques : les dirigeants doivent avoir perdu les moyens et les capacités à gouverner et les dirigés doivent en avoir assez, être suffisamment organisés et politisés pour remettre le statu quo en question. Une fois acquise cette vue d’ensemble, il faut encore décomposer les choses.

La crise de la classe dirigeante peut s’analyser comme l’incapacité à effectuer certains changements politiques, soit parce que la classe politique elle-même n’est pas assez unie, soit parce qu’ils s’attendent à ce que les changements soient mal accueillis. Ce qui motive les changements eux-mêmes et en limite la quantité sont les ressources (financières) qui permettent à l’État de gouverner. Celles-ci dépendent à leur tour de la rentabilité générale sous-jacente du système, sur les investissements productifs dans des affaires lucratives.

Les dirigés eux-mêmes ne forment pas un bloc monolithique. C’est, entre autres choses, à cause d’un développement régional inégal, de différences dans le statut de la propriété et de la citoyenneté. Diverses institutions, à commencer par les syndicats représentatifs qui prétendent représenter la classe ouvrière mais se bornent le plus souvent à reproduire les divisions nationales, professionnelles et sectorielles. Au Royaume Uni, il existe un autre butoir intermédiaire, le parti travailliste, qui s’autoproclame représentation politique des travailleurs. Nous devons analyser les luttes réelles qui remettent en cause la stratification de la classe. Nous ne croyons pas que l’unification pourra se produire grâce à des exigences bien intentionnées, ni par l’adhésion individuelle à telle ou telle organisation, mais grâce aux luttes qui outrepassent les divisions qui nous sont quotidiennement imposées.

Dans les pages suivantes, nous passons en revue certains faits documentés glanés au cours de ces deux derniers mois, et tentons de percevoir les tendances qui concernent les contraintes structurelles de l’État et du capital et les possibilités d’unification de la classe ouvrière. Cette documentation provient en grande partie des médias dominants, ce qui explique en soi les limites de ce rapport. C’est pourquoi nous prévoyons une série d’interviews de nos collègues et amis au sujet de leurs expériences pendant le régime de travail COVID-19, afin de nous faire une idée de ce qui se passe sur le terrain.

 

1 – La situation COVID-19.

Jusqu’à présent, en ce qui concerne l’aspect santé publique de sa gestion de la crise de la COVIV-19, le gouvernement britannique a pu tout se permettre. Pour l’essentiel, les faits sont assez bien connus, nous nous bornerons donc à un bref résumé.

Avec officiellement 43 000 décès, le Royaume Uni a l’un des taux de décès les plus élevés du monde. Il le doit principalement à la stratégie initiale d’ « immunité collective » du gouvernement, qui a retardé le confinement. Le gouvernement a été averti de la contagiosité élevée du virus le 2 mars, sa stratégie d’ « immunité collective » a été rendue publique le 13 mars, lorsqu’ils ont décidé de ne pas imposer un confinement à grande échelle contrairement à la plupart des autres pays européens. Ce n’est que sous la pression publique que le confinement national a été déclaré le 23 mars. La raison principale de ce retard n’est ni l’incapacité ni la stupidité, mais un désaccord au sein de la classe politique : ils se demandaient en effet s’ils pouvaient se permettre de mettre en danger la vie de milliers de personnes âgées « improductives ». Selon l’un des dirigeants Conservateurs, c’est le conseiller de Johnson, Dominic Cummings, qui a résumé ainsi la stratégie initiale : « immunité collective, protection de l’économie, et si cela signifie que des retraités meurent, tant pis. » Ce n’est pas seulement l’opinion du « méchant » Cummings. En 2007, Johnson a écrit un article pour le Daily Telegraph intitulé « Le vrai problème est la surpopulation mondiale ». Dans cet article, Johnson déplore que « la fertilité de la race humaine » ne puisse plus faire l’objet d’une discussion publique en tant que politique gouvernementale, ce qui « permet hélas de mesurer à quel point le monde a changé.» Nous n’essayons pas d’inventer une théorie du complot, mais de démontrer quelle est l’optique politique générale des principaux membres du gouvernement. Ces politiciens n’ont pas de vision sociale plus globale à la Thatcher, mais leur principal souci est de savoir comment manipuler et diriger les divers groupes sociaux de manière à maintenir le statu quo.

Ce taux de décès élevé s’explique ensuite par le mauvais état du tissu productif des secteurs de la santé et de l’industrie au Royaume Uni, résultat de l’austérité et de l’absence d’investissements au cours de la dernière décennie. La pénurie d’équipements protecteurs et de tests pour la COVID-19, ainsi que l’incapacité à les produire en quantité suffisante, ont aggravé la situation. En juin 2020, le Royaume Uni était au 20e rang des 31 pays européens disposant de données sur le nombre de test du coronavirus par tête, et il ne protégeait que 39,59 personnes sur mille. Il est significatif que les pays plus pauvres d’Europe de l’Est comme la Lituanie (99,14 pour mille), l’Estonie (57,74), la Lettonie (52,9) et le Belarus (49) ont, relativement à la taille de leurs population, effectué beaucoup plus de tests. Nous avons aussi appris que le gouvernement truquait les chiffres officiels du nombre de personnes testées quotidiennement, en annonçant un chiffre excédant de plus d’un million le nombre de tests réellement effectués. La fragmentation du secteur de la santé en divers CHU, cliniques privées, maisons de retraite a créé des problèmes supplémentaires et une désorganisation fatale. Entre le 17 et le 15 avril, environ 25 000 personnes sont sorties de l’hôpital pour aller dans des maisons de retraite. Seul un petit nombre d’entre elles a été testé. À la mi-juin, les médias ont annoncé que 30 % de tous les décès ont eu lieu dans les maisons de retraite, plus de 14 000 au total.

Le haut niveau d’inégalité et de paupérisation au Royaume Uni est une cause supplémentaire du taux de décès élevé. Les chiffres de l’Office National des Statistiques (ONS) pour mars et mai révèlent que le taux de décès des personnes habitant dans les 10 % de territoires pauvres en Angleterre était de 128,3 pour 100 000, alors que celui de ceux qui habitaient les 10 % des régions les plus riches était de 58,8 pour 100 000. Dans l’ouest de Londres, Brent avait le taux global normalisé selon l’âge le plus élevé, avec 210,9 décès pour 100 000. Nombre de nos anciens collègues dans les usines alimentaires et les entrepôts habitent à Brent où le mélange de surpeuplement au domicile et sur les chaînes de production[1] et le fait que les conseils du gouvernement se sont rarement appliqués aux travailleurs migrants, s’est avéré fatal.

 

Afin de compenser son incapacité à produire et à soigner, le gouvernement a dû continuer à externaliser le travail indispensable, ce qui a d’emblée contribué au problème. Après la suspension du règlement sur les commissions, les ministres Tory ont attribué à des entreprises privées des contrats exclusifs liés à l’État pour le coronavirus d’une valeur de1, 7 milliards de livres sterling. La corruption n’en est que le sous-produit et non la cause. En voici quelques exemples. Randox, un centre de soins privé qui, incidemment, emploie Owen Patterson, l’un des députés Tory les plus riches a obtenu sans concurrence un contrat de 133 milliards de livres sterling. PestFix, avec ses 16 employés et son capital net de 19 000 livres a obtenu du gouvernement un contrat de 108 millions de livres début avril pour la fourniture d’articles tels que des blouses et des masques pour le NHS. L’entreprise américaine Palantir a obtenu un contrat lui permettant d’utiliser l’IA (intelligence artificielle) pour suivre l’épidémie de coronavirus. Cette entreprise a été financée par la CIA et elle est liée à l’entreprise technologique Faculty impliquée dans VoteLeave (Brexit), qui a obtenu du gouvernement sept contrats au cours des derniers 18 mois. Les journalistes qui ont posé des questions sur la gestion par Palantir des données du NHS ont reçu des réponses évasives.

Jusqu’à maintenant, il y a eu quelques questions critiques de la part d’ « experts » à propos de la gestion de la crise de la COVID-19 par l’État, mais il n’y a pas encore eu de réaction collective de la part de ceux qui ont le plus souffert. Il y a eu des actions collectives de travailleurs contre le manque d’hygiène et de sécurité (voir ci-dessous), mais les initiatives des membres des familles de victimes de la COVID-19 pour demander des comptes à l’État sont encore peu nombreuses. Et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une tentative de déclarer « illégale » la stratégie du gouvernement ait été rejetée.

 

2 – La récession économique.

 

En juin 2020, l’OCDE a annoncé que l’économie britannique sera, de tous les pays développés, celle qui subira les pires dégâts dus à la crise de la COVID-19. Un recul de 11,5 % du revenu national britannique en 2020 surpassera ceux de la France, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Allemagne et des États-Unis. La Banque d’Angleterre indique que le chômage doublera et passera de 10 à 12 % cette année au Royaume Uni. Dès la mise en place des premières mesures de confinement en mars, le nombre de liquidations volontaires de petites entreprises a doublé par rapport à celui de l’an dernier. La gravité particulière de la récession britannique est en partie due au double choc de la COVID-19 et du Brexit, mais comme nous allons le voir, le déclin économique est une tendance à plus long terme.

Comme dans la plupart des pays, c’est dans le secteur de l’hospitalité, dont 85 % des travailleurs sont touchés, que le confinement a eu le plus de conséquences négatives. Dans ce secteur, un travailleur sur quatre a perdu des heures, un sur dix a carrément perdu son travail, et la moitié est en congé. Les autres secteurs sévèrement touchés sont : l’éducation où 60 % des travailleurs sont concernés, presque la moitié d’entre eux ayant perdu des heures ; l’industrie et le bâtiment (55 % de travailleurs concernés) ; et le commerce de gros, de détail et la vente de voitures (54 % de travailleurs concernés). Pendant les deux premiers mois du confinement, le nombre d’heures travaillées a connu une chute inédite de 94,2 millions en avril, c’est-à-dire une chute de presque 9 %, mais moins importante que le nombre de travailleurs mis en congé ou au chômage. C’est peut-être parce que la diminution du nombre de travailleurs a été compensée par une augmentation des heures supplémentaires.

Le secteur de l’automobile était en difficulté avant la pandémie de la COVID-19. Par exemple, Honda à Swindon a annoncé la fermeture de l’usine en février 2020. Depuis le confinement, les représentants de cette industrie ont déclaré qu’environ le quart des travailleurs des concessions automobiles, soit 150 000 personnes au total, sont susceptibles de perdre leur travail au cours des mois à venir. Chez Bentley, il est prévu de licencier 1000 des 4200 employés. Jaguar Land Rover, le plus gros fabricant de voitures en Grande Bretagne, prévoit de licencier environ 1100 employés d’agence sur un total de 32 000 travailleurs au Royaume Uni. À la mi-juin, les représentants de l’industrie automobile ont déclaré que 25 000 emplois, c’est-à-dire un sixième de tous les emplois dans cette industrie, sont menacés. Parmi les 150 000 travailleurs employés dans l’industrie automobile, un sur trois est concerné par le programme de congé du gouvernement.

L’industrie aérospatiale est dans une situation comparable. La direction d’Airbus au Royaume Uni a reproché aux gouvernements français et allemande d’engager plus d’argent dans le soutien de leurs usines Airbus respectives. Actuellement, 13 500 emplois sont menacés au Royaume Uni dans l’industrie aérospatiale. Les petits fabricants de pièces pour l’industrie aérospatiale sont déjà en train de licencier, par exemple on prévoit 420 licenciements chez SPS dans les Midlands, et en Irlande du Nord, Thompson Aero Seating menace de licencier 500 de ses 1300 travailleurs. Au Royaume Uni, 725 des 820 fournisseurs pour l’aérospatiale ont moins de 50 employés, tandis que ceux qui en ont moins de 250 forment un peu plus du tiers des 118 000 emplois de cette industrie. Ces dernières années, le Royaume Uni a déjà perdu une grande part du marché mondial de l’aérospatiale, passant de la seconde place derrière les États-Unis à la troisième, derrière la France et à peu près à égalité avec l’Allemagne. En mai, British Airlines a annoncé le licenciement de 12 000 de leurs 42 000 employés, profitant de ce que la plupart des travailleurs ont été mis en congé et ne peuvent pas aisément réagir collectivement à cette menace. Ryanair prévoit aussi de supprimer jusqu’à 15 % de ses emplois, tandis que Virgin Atlantic se sépare d’environ un tiers de ses 10 000 employés.

Dans le bâtiment, plus de 470 projets d’infrastructure au Royaume Uni, pour une valeur de 6 milliards de livres, restent en attente et le nombre de nouveaux contrats et de soumissions pour adjudication a plongé à cause de la COVID-19. Globalement, 4800 projets sont à l’arrêt dans tout le secteur du bâtiment, ou environ la moitié des sites. Ce sont souvent les travailleurs qui imposent la fermeture des sites. Le coup porté par la COVID-19 va accélérer le processus de concentration de ce secteur industriel et les petites entreprises vont faire faillite. En 2019, 368 entreprises du secteur ont déposé leur bilan, contre 207 en 2016. Les promoteurs qui construisent jusqu’à 100 maisons par an constituent environ 10 % des nouveaux fournisseurs, selon le National House-Building Council, contre 40 % en 1988. Pendant la même période, 12 000 petits promoteurs ont disparu et il n’en reste que 2000.

Seuls quelques secteurs ont prospéré pendant le confinement et sont susceptibles de prospérer dans l’avenir. Par exemple, les volumes du commerce en ligne représentaient 31 % des ventes de détail en avril, 16 % de plus qu’au cours du mois précédent. L’épicerie en ligne a vu doubler ses ventes jusqu’à atteindre 13 % du marché. Ocado, entreprise de logistique alimentaire, veut lever 1 milliard de livres pour investir dans des entrepôts et des véhicules. Segro, un promoteur d’entrepôts, prévoit d’investir 650 million de livres.

 

3 – Les conséquences pour les travailleurs.

 

L’État a lancé le programme de maintien des emplois pendant la COVID-19 [CJRS : coronavirus job retention scheme] en mars 2020, permettant aux entreprises de renvoyer leurs employés chez eux, 80 % de leurs salaires étant payés par l’État et 20 % par l’employeur. D’après les chiffres publiés par le gouvernement début juin, environ 9,1 millions de travailleurs au Royaume Uni ont été mis en congé (le secteur privé emploie 27,32 millions de travailleurs). Il y a en outre 2,6 millions de personnes qui reçoivent une allocation similaire en tant qu’auto-employeurs. Jusqu’à présent, ce programme a coûté environ 29 milliards de livres à l’État. S’il y a moins de personnes en congé dans des villes universitaires comme Oxford ou Cambridge, des régions industrielles comme Slough ou Birmingham détiennent le record des congés, avec un tiers des travailleurs de la région en congé. La crise de la COVID-19 a eu plus de conséquences négatives pour les femmes que pour les hommes. Si les hommes perdaient plus facilement leur travail pendant la crise de 2008, cette fois ce sont les femmes ; cela est dû en partie à la catégorie d’emplois concernée, ainsi qu’au problème de la garde des enfants, puisque les écoles et deux tiers des crèches étaient fermées. De nombreuses familles de la classe ouvrière s’écroulent sous la pression supplémentaire de la COVID-19 et du confinement, et les enfants en sont les premières victimes ; car le nombre d’enfants qu’il faut placer dans des familles d’accueil pour les protéger de la maltraitance ou de la négligence a augmenté de 44 %.

Il est rapidement devenu évident qu’en raison du nombre important d’emplois flexibles, temporaires, indépendants ou informels au Royaume Uni, de nombreux membres de la classe ouvrière passeraient entre les mailles du filet. Un rapport de la commission d’enquête parlementaire du Ministère des Finances a prétendu qu’un million de personnes ayant perdu leur travail à cause de la COVID-19 ne touchaient pas l’allocation de l’État qui leur revenait ; d’autres sources ont fait état de 3 millions. Un endettement supplémentaire des ménages de 6 milliards de livres aggravera la crise existante.

Au sein de la classe ouvrière, il existait des différences matérielles entre ceux qui pouvaient travailler à domicile et ceux qui ne pouvaient pas, ou entre ceux qui étaient mis en congés et ceux qui perdaient leur travail sans toucher l’allocation de l’État. Comme d’habitude, il existe une autre ligne de fracture entre ceux qui louent leur logement et ceux qui en sont propriétaires. Comme après la crise financière de 2008 l’État a pris soin de signaler aux propriétaires de cette classe qu’ils seraient si nécessaire « en congé de prêt immobilier », tandis que les locataires ne bénéficient d’aucune protection de ce genre.1,8 million de personnes ont profité de ce programme de trois mois de congé des prêts immobiliers (un sur six) et 1,5 millions de remboursements de cartes de crédit ont été gelés. Même le Parti travailliste vient de modérer son « opposition » en exigeant la protection des locataires. Leur politique est passée de la suspension des loyers au report des loyers. En avril, entre un quart et la moitié de tous les loyers résidentiels n’ont pas été payés et la protection contre les évictions mis en place par le gouvernement prendra fin courant d’août. Il faut s’attendre à une augmentation des évictions, et c’est aussi parce qu’elles ont pris du retard pendant le confinement.

L’argent du gouvernement a temporairement rebouché les fissures, car le programme de mise en congé n’acceptait plus de nouvelles candidatures à partir du 10 juin et à partir du 1er août, les employeurs paieront plus cher la mise en congé de leurs employés jusqu’à la clôture du programme en novembre 2020. Cela signifie une augmentation probable du nombre de suppressions d’emplois à partir de maintenant, car les patrons ne veulent pas payer la note. Le nombre de personnes postulant à l’Universal Credit (allocation de base pour les chômeurs) est passé de 856 000 à 2,1 millions en avril et à 2,8 millions en mai. L’administration n’est pas préparée à gérer une telle augmentation car les coupes récentes du gouvernement signifient que le budget destiné au traitement du chômage n’est que de 200 millions de livres, un quart de ce qu’il était en 2016, et un sixième de ce qu’il était avant la crise de 2008. Dans ces conditions, Jonathan Reynolds, secrétaire du cabinet fantôme du Parti travailliste pour le travail et les pensions, a déclaré que le système britannique d’aide sociale doit relier plus étroitement « ce qu’on y met à ce qu’on en retire ». Ceux qui ont « plus apporté au système » devraient en retirer plus. Cela a le mérite de l’honnêteté car l’État n’ayant pas les moyens de contenter tout le monde, il ne peut que diviser pour régner.

 

4 – La réémergence de l’État et les illusions de gauche.

 

Semant la confusion dans la gauche travailliste, le gouvernement Tory a exercé les fonctions d’un État capitaliste en temps de crise économique en intervenant fortement dans l’économie nationale et sur le marché du travail. À la mi-mars, le gouvernement a annoncé des prêts garantis par l’État d’une valeur d’au moins 330 milliards de livres pour soutenir les entreprises britanniques, équivalant à 15 % du PIB. Ceci est possible parce que la banque centrale britannique a fait passer le taux d’intérêts de 0.75 à 0.1 % en mars et à cause du quantitative easing (assouplissement quantitatif ou QE : rachat des dettes, principalement les obligations d’État) pour une valeur de 645 milliards de livres. On a annoncé 100 milliards de livres supplémentaires en juin. On peut constater que la quantité d’argent que le QE jette sur le feu augmente régulièrement sans beaucoup de résultats en termes de croissance économique : £200 milliards en 2009, £375 milliards en 2012, £435 milliards en 2016, £745 milliards en 2020. L’essentiel de cet argent gratuit a fini par alimenter la « chasse aux bénéfices » et l’augmentation du prix des actions. En mai, le bureau pour la responsabilité budgétaire [OBR UK : Office for Budget Responsibility] a dû réviser à la hausse son estimation du coût de la pandémie pour l’État, qui s’élève à £123,2 milliards, contre les £103,7 milliards de son estimation précédente. La dette du secteur public est à son point le plus haut depuis 1963 : pour la première fois, elle a dépassé les £2 billions (25 % de cette dette sont détenus à l’étranger). Un taux d’endettement de 100 % du PIB n’a rien d’exceptionnel. La France, l’Italie, les États-Unis et le Japon ont également outrepassé cette limite. En juin, le gouvernement Tory a promis de renflouer Tata Steel à hauteur de plusieurs centaines de millions de livres ; c’est la première fois que l’État détiendra à nouveau un nombre conséquent d’actions dans cette industrie depuis la privatisation de l’industrie britannique de l’acier il y a trente ans.

Une gauche qui croyait que ce qui définit essentiellement une politique de gauche par rapport à une politique libérale de marché était l’intervention de l’État, en est restée abasourdie. Sans surprise, leur principale critique consiste à dire que l’État ne dépense toujours pas assez et que les entreprises n’ont pas accès à temps aux prêts qui leur sont destinés. Le fait que Matt Hancock, le secrétaire d’État à la santé, ait pu annoncer en avril que les £13,4 milliards de « dettes du NHS » (bilan interne entre les départements d’État) allaient être annulés, a été compris comme la preuve que la dette n’a aucune importance et qu’elle est devenue un phénomène purement politique. Cette erreur de jugement est en partie due à l’illusion qui amène la gauche à croire que l’économie nationale est en quelque sorte indépendante (« pour un pays comme le Royaume Uni, qui possède sa propre monnaie, ces craintes n’ont aucun sens » – Mason). Nous possédons assez de preuves historiques pour savoir qu’à long terme, l’inflation de la dette qui n’est pas couverte par une augmentation de la rentabilité aboutit à des krachs ou à des programmes d’ajustement brutaux afin de les éviter, comme cela s’est produit lors de la crise du Sterling au milieu des années 1970 par exemple. Si nous examinons la balance commerciale (c’est-à-dire la quantité de marchandises qu’il faut importer et dont le prix dépend des taux de change internationaux) l’idée d’une « souveraineté » s’appuyant sur le fait de posséder « sa propre monnaie » a des relents d’illusion impériale. Les chroniqueurs du secteur financier ont une vision plus réaliste :

« ‘Pendant les quatre ans qui se sont écoulés depuis que le Royaume Uni a voté pour sa sortie de l’Union Européenne, la situation commerciale de la livre et les importantes fluctuations des taux de change font qu’elle ressemble plus au peso mexicain qu’au dollar américain, a déclaré Kamal Sharma, analyste financier à BofA’. [Bank Of America] La livre n’a pas recouvré son niveau antérieur au vote pour la sortie de l’UE, et elle a perdu à peu près un cinquième de sa valeur. Et depuis le début de la pandémie, la livre sterling subit de violentes fluctuations. À l’apogée de la crise, les investisseurs se préparaient à des fluctuations de la livre telles que seul le real brésilien en avait subi lors d’une augmentation plus importante de sa volatilité implicite. » (Financial Times, 24 juin 2020.)

À la longue, imprimer des billets ou annuler des dettes entraînera une dévaluation de la livre et une augmentation des prix des produits d’importation, à commencer par l’alimentation et les produits manufacturés. S’il est possible que le Royaume Uni ne soit pas atteint aussi rapidement et aussi durement que d’autres pays, on peut constater l’effet produit par cette illusion d’ « argent gratuit » dans des pays comme le Liban, où les dettes croissantes se sont traduites par des hausses de prix énormes et plus directement par l’appauvrissement de la classe ouvrière. Il semble que l’internationalisme ne soit pas le point fort de la social-démocratie !

Bien entendu, il y a une lutte politique et il va de soi que le gouvernement tentera de « faire payer la crise par la classe ouvrière ». Nous le voyons déjà dans l’annonce à la mi-juin par le gouvernement Tory qu’il pourrait renoncer au « triple verrouillage » des pensions de retraite, ce qui équivaut à briser un tabou – puisqu’il est probable que la dette de l’État passe de 80 % actuellement à 100 % en raison de la crise en cours. Le triple verrouillage signifie que les pensions doivent augmenter, soit en même temps que les salaires, avec l’inflation ou augmenter de 2,5 % par an au minimum ; et ce fut la principale mesure visant à se concilier les électeurs « seniors » depuis son introduction en 2010. À Londres, le Maire a accepté de supprimer les transports gratuits pour les enfants et d’augmenter de 30 % la redevance de congestion[2] en échange d’un renflouement de £1,6 milliards de la part du gouvernement. Il y a une lutte politique, mais le slogan gauchiste « qui va payer la crise ? » est trompeur. La classe ouvrière n’a pas les moyens de le faire ni de compenser un déficit de rentabilité. « Taxer les riches » ne suffirait pas non plus. La redistribution n’est pas la solution, que ce soit du bas vers le haut ou le contraire. C’est de changements beaucoup plus fondamentaux dans le processus de la production sociale réelle (le processus d’exploitation) que nous avons besoin.

 

La gauche étatique est contrainte de prétendre que les mesures étatiques sont toutes puissantes et sous-estime ainsi l’importance et l’étendue de la crise du capital mondial. Le gouvernement Tory semble plus réaliste, car ils savent qu’ils seront obligés de s’attaquer à la vache sacrée des pensions. Ils conseillent aussi aux administrations locales à prendre leurs distances avec la principale machine-à-faire-de-l’argent de ces dernières décennies, c’est-à-dire la bulle immobilière. En Juin, le Ministère des finances a annoncé qu’il a interdit aux autorités locales de faire des investissements immobiliers, suite à la fièvre acheteuse (presque £7 milliards de dépenses dans ce domaine) des trois dernières années, qui représentait une multiplication par 14 des sommes dépensées au cours des trois années précédentes. Plusieurs douzaines de municipalités font actuellement l’objet d’enquêtes Pour avoir eu recours à des prêts à bas coût de la part du gouvernement central pour investir dans des biens immobiliers afin d’en retirer des revenus locatifs et s’armer ainsi contre la sévérité de leurs coupes budgétaires. Le gouvernement central craint que les municipalités soient trop exposées car il est probable que le secteur de l’immobilier connaîtra une récession sévère. Liverpool fut l’une des premières villes à demander au gouvernement de venir à son secours et de soutenir un projet de£1,4 milliards destiné à la reprise de l’économie post-coronavirus, afin d’éviter une répétition des dures épreuves des années 1980.

Au cours des mois à venir, la question sera de savoir si l’État est capable de trouver des outils financiers et politiques aptes à rétablir la « discipline sociale » (« la règle de la loi de la valeur ») et à s’assurer que le crédit est à nouveau plus étroitement lié à l’attente (à court terme) de futurs profits, au lieu de se transformer en éternelle bouée de sauvetage. Jusqu’à présent l’argent du gouvernement et de l’État sert à remorquer pendant la crise les locataires indisciplinés, ceux qui ne remboursent pas leurs prêts, les petits magasins de quartier mal gérés, les entreprises non rentables, les patrons qui refusent d’investit et les banques non viables. Le défi auquel l’État fait face est de faire le tri entre les bons et les mauvais éléments et de remettre en vigueur « la valeur du travail sérieux et des investissements », et de réinstaurer la confiance dans la valeur de l’argent comme équivalent à une authentique performance économique. Dans le cas contraire, ils courent le risque d’une réaction en chaîne en raison de la faillite d’entités privées ou commerciales.

La classe politique a compris que la « redistribution » ne fera pas l’affaire et qu’il faut transformer le tissu productif (le processus d’exploitation). Et dans ce cas aussi, nous voyons que la forme mondiale du capital s’impose dans la politique des États-nations.

 

 

5 – Le dilemme Huawei.

 

Comme dans la plupart des économies « occidentales » développées, le taux de rentabilité bas au Royaume Uni signifie que les investissements productifs sont à un niveau historiquement bas, que les entreprises mettent leur argent à la banque et s’appuient sur les bas salaires et les investissements spéculatifs, tandis que la productivité décline. Au Royaume Uni, la croissance annuelle de la productivité pour chaque heure travaillée est passée de 2,2 % entre 2000 et 2007 à 0,5 % entre 2010 et 2017. En même temps, les entreprises britanniques détiennent presque £ 700 milliards sur leurs comptes bancaires et versent des sommes inouïes aux actionnaires.

Dans la phase où nous sommes actuellement, la restructuration matérielle du processus de production est une affaire mondiale. Des décennies de « désindustrialisation » (en réalité une façon de s’attaquer au militantisme ouvrier et aux taux de profit bas) a engendré un appauvrissement du savoir et des infrastructures productifs au Royaume Uni, comme le démontrent les retards désastreux dans des projets tels le train HS2 à grande vitesse ou les centrales nucléaires prévues. L’industrie britannique devient de plus en plus dépendante des échanges mondiaux, en particulier avec les pays de l’UE, les USA et la Chine. La crise mondiale de 2008 a aggravé les tensions entre ces trois blocs de puissances économiques et le Royaume Uni se retrouve piégé dans une situation difficile. Puisque le Brexit complique les relations commerciales avec l’UE, la dépendance envers la Chine s’approfondit. La Chine est la principale source d’importations, et l’ancien premier ministre Cameron s’efforce toujours de créer un fonds d’investissement pour la Chine de £ 1 milliard en utilisant son ancien réseau politique. Ce dilemme est bien illustré par le désaccord actuel avec le gouvernement américain à propos des investissements de Huawei en Grande Bretagne pour la 5G et de la dépendance envers le matériel médical importé pendant la crise de la COVID-19.

Afin d’étendre le réseau 5G, indispensable pour être compétitif sur le marché mondial, c’est l’entreprise chinoise Huawei que le Royaume-Uni a demandé de lui fournir cette technologie. Le gouvernement américain s’y est opposé. Début 2020, Trump a menacé de restreindre l’accès du Royaume-Uni au Five Eyes Intelligence System [3] qui est un projet de développement indépendant de la 5G par les États-Unis, le Canada, l’Australie, et la Nouvelle Zélande. Le problème est qu’en matière de technologie de communication, le Royaume-Uni ne dépend pas seulement de la Chine. Face à l’éventualité d’une interdiction de la technologie de Huawei, l’État chinois a réagi en mettant en doute leur soutien à la construction de centrales nucléaires au Royaume-Uni. Le gouvernement britannique a choisi de limiter Huawei à 35 % de l’investissement total dans la 5G, plutôt que de l’interdire complètement. British Telecom a déjà déclaré que le respect du plafond de 35 % du gouvernement leur coûterait £ 500 millions et Vodafone a déclaré qu’une interdiction totale leur coûterait des milliards. L’annonce du projet d’investissement de Huawei, à hauteur de £1 milliard, dans une usine de semi-conducteurs près de Cambridge a encore aggravé le mécontentement du gouvernement américain ; mais faute de grives on mange des merles, et l’administration britannique a donné le feu vert à Huawei. Les problèmes d’investissements dans les infrastructures s’étendent à l’espace. En juin, le gouvernement a annoncé qu’il renonçait à un projet d’investissement de £5 milliards dans un système souverain de navigation par satellite. Ce système était envisagé comme une alternative au système Galileo de l’UE auquel le Royaume-Uni n’aura plus accès après le Brexit. Le gouvernement songe à renflouer à hauteur de £ 500 millions l’entreprise technologique One Web qui possède 74 satellites, afin d’élaborer une version moins coûteuse du projet initial. Cela fera aussi plaisir à l’État américain, car les satellites One Web sont fabriqués en Floride. À une moindre échelle, la capacité limitée de l’industrie technologique britannique s’est révélée lorsque le gouvernement a dû renoncer en juin à une application de suivi de la COVID-19 du NHS élaborée en Grande Bretagne et se rabattre sur la technologie de Google et d’Apple.

La crise de la COVID-19 a exacerbé les problèmes de l’infrastructure productive du pays et les a rendus plus visibles car il y a manifestement eu une pénurie d’équipements protecteurs, de vaccins et de certains produits chimiques, par exemple le Royaume-Uni importe entre 80 et 90 % de ses médicaments génériques. Le gouvernement britannique a mis en place « Project Defend », c’est-à-dire une opération interne visant à réorganiser l’industrie et les chaînes d’approvisionnement internationales. Au printemps 2020, les médias ont annoncé que le secrétaire d’État au commerce international étudie la possibilité d’un accord de libre-échange avec l’Inde. Le dirigeant travailliste Starmer s’est également mis dans les petits papiers du gouvernement de Modi en mai en s’exprimant contre l’indépendance du Cachemire. Il faut voir cela dans le contexte de la politique commerciale internationale plutôt que comme une position « anti musulmane ». Car en juin, le Cachemire et la région frontalière plus étendue sont devenus une zone de guerre potentielle par procuration entre les blocs Chine/Pakistan et US/Inde.Au Royaume-Uni, la proclamation de « mesures protectionnistes » sera formalisée plus tard cet été avec un projet de loi National Security and Investment (NSI), qui autorise le gouvernement à freiner les prises de contrôle de pays étrangers dans certains secteurs « essentiels » liés à la COVID-19.

L’ensemble du « Project Defend » est assez comique alors que nous constatons qu’à cause du Brexit, le Royaume-Uni a d’énormes problèmes ne serait-ce que pour organiser les importations alimentaires dans les ports et pour organiser les récoltes dans le pays en raison d’une pénurie de main d’œuvre. Michael Gove, ministre du bureau du Cabinet, a répété en février qu’une frontière de contrôle douanier et de TVA sera instaurée. Cela signifie qu’il faudra effectuer chaque année dans le seul port de Douvres, où 10 000 camions passent chaque jour en période de pointe, 200 millions d’actes administratifs supplémentaires. À Douvres et à Folkestone (Eurotunnel), il n’y a plus de place pour installer des points de contrôle supplémentaires, et les nouveaux devront être installés à plus de 30 kilomètres de Douvres. Cela vaudra également pour les contrôles du trafic routier en provenance d’Irlande du Nord. L’industrie regrette que le gouvernement n’ait toujours pas de projet officiel pour la réorganisation de cette infrastructure.

Pendant ce temps, les entreprises agricoles du pays subissent les pénuries de main d’œuvre dues à la COVID-19, annonciatrices des problèmes qui vont s’aggraver avec le Brexit. L’agriculture britannique repose sur le travail de 70 000 à 80 000 travailleurs migrants saisonniers. Cette année, la part de « travailleurs nationaux » est passée de 11 % à 20-30 %, mais de nombreux agriculteurs n’étaient pas très contents. En effet, le taux de renouvellement du personnel a doublé et la productivité des travailleurs du pays était inférieure de 30 %. Il a fallu augmenter les salaires, ce qui n’est pas sans importance car le coût de la main d’œuvre peut s’élever à 70 % des coûts d’une exploitation, selon la National Farmers’ Union (syndicat). Le gouvernement est conscient de ce problème et, en dépit de tous les discours sur la « souveraineté nationale », il a mis en place un programme de migration qui a autorisé 10 000 travailleurs agricoles non européens à travailler au Royaume-Uni. Comme Huawei, le secteur agricole est coincé entre de gros blocs mondiaux, or le Brexit signifie moins de main d’œuvre à bon marché et un accès plus coûteux au marché européen, ce qui pourrait obliger le Royaume-Uni à accepter un accord commercial avec les États-Unis, dont les exportations agricoles américaines vers le Royaume-Uni forment le cœur. Cela détruirait quelques exploitations de plus, puisque les porcs américains sont à peu près deux fois moins chers à produire que les porcs britanniques.

Ce sont là certains des problèmes qui se présentent lorsqu’il s’agit de restructurer le système productif, la circulation et le marché du travail. Le Brexit et le fait que la récession due à la COVID-19 vont saper la stabilité de l’Euro zone, pousseront le gouvernement britannique à se glisser plus avant entre sa dépendance économique envers la Chine et sa dépendance politique plus générale envers les États-Unis. L’aile droitière du gouvernement britannique présentera et reformulera cette dépendance en union volontaire des forces politiques qui font grand cas de la « souveraineté » et luttent côte à côte contre l’ « élite libérale » dans la « guerre pour la culture ».

 

6 – La fin de l’obsession travailliste.

 

La gauche travailliste, porteuse du prétendu projet Corbyn en a pris un gros coup pendant la crise de la COVID-19 à cause de l’élection du candidat de centre-gauche Keir Starmer et de la gestion interventionniste et étatiste des Tories pendant la crise. On a beaucoup dit que Starmer avait gagné surtout qu’il avait l’air de pourvoir gagner (c’est un homme, il est titré, il appartient à la profession juridique et parle pour ne rien dire). C’est peut-être aussi parce qu’à gauche, il y avait de nombreux mécontents de la clique staliniste qui entourait la candidate de gauche Rebecca Long-Bailey et qui espéraient que Starmer introduirait « plus de démocratie » dans le parti, y compris la possibilité d’y inclure l’aile libérale de Remain[4]. Pour les travaillistes, le coup fatal a été le renvoi du cabinet fantôme[5] de Rebecca Long-Bailey par Starmer fin juin. Point à la ligne.

Il est clair qu’avec Starmer, c’en est fini pour le moment de la politique « socio-démocrate » telle que l’envisageait le projet Corbyn. Il n’est donc pas surprenant que la future mainmise sur Momentum, , la machine de campagne électorale du Parti travailliste,, soit désormais le principal champ de bataille de la gauche socialiste parlementaire. Plusieurs factions se sont formées (Forward Momentum, Momentum Renewal, Labour Transformed, Momentum Internationalists[6], etc.) et se battent pour savoir qui en prendra la direction. Tandis que toutes ces factions prétendent s’intéresser à « la manière dont s’organise la classe ouvrière », elles n’en dépensent pas moins l’essentiel de leur énergie à lutter pour diriger une organisation dont le but (l’élection d’un parti socialiste) a disparu. Le nombre d’adhérents au Parti travailliste a considérablement chuté ces derniers mois. En ce qui nous concerne, il s’agit de savoir si les éléments les plus radicaux de la classe ouvrière seront encore plus démoralisés, ou si on verra émerger un débat collectif en vue d’une réorientation.

 

7 – La lutte des travailleurs et leur représentation.

 

Les médias font état d’un certain « retour » du syndicalisme, mais ce n’est pas sur une augmentation de l’activité syndicale qu’ils se basent, c’est sur une légère augmentation du nombre d’adhérents. Le nombre d’adhérents à un syndicat a augmenté de 91 000 depuis 2018, il s’élevait à 6,44 millions en 2019, c’est la troisième année consécutive d’augmentation de ces chiffres suite à leur chute à 6,23 millions en 2016. La proportion d’employé adhérents à un syndicat est aussi légèrement en hausse, s’élevant à 23,5 % en 2019, contre 23,4 % un an plus tôt, et 23,3 % en 2017.

Et ce qui est plus important pour le « retour » annoncé, c’est l’influence exercée par certains syndicats sur l’élection des candidats du Part travailliste. Il s’agit d’un facteur général plus important. Lorsqu’il s’est agi de gérer le confinement pendant la crise de la COVID-19, les syndicats ont été traités en partenaires. La TUC a conseillé le gouvernement sur le système de congés et le processus de retour au travail. En échange de la cogestion, plusieurs syndicats ont annulé des actions collectives ou des votes prévus pendant la COVID-19, c’est le cas du CWU pour le Royal Mail (Poste), du RMT pour le métro de Londres et de UNISON pour Tower Hamlets (arrondissement du Grand Londres). Dans le cas du CWU, la direction a remercié le syndicat pour sa façon de voir les choses en annonçant 2000 licenciements un mois plus tard.

Les syndicats reviennent aussi sous les feux des projecteurs lorsqu’il s’agit de la vague de licenciements à venir. Mais ils font très peu d’efforts pour établir une coordination internationale, c’est malheureusement un problème systémique dû à leur caractère national. Par exemple, pendant que Unite the Union déplorait la fermeture de l’usine Honda à Swindon, aucune action de solidarité n’était prévue à Nissan Sunderland en faveur des travailleurs qui luttent contre la fermeture de Nissan à Barcelone. Nous avons déjà relaté les réunions syndicales concernant les licenciements à Heathrow[7].

À l’exception d’une poignée d’actions émanant de petits syndicats (UVW, IWGB) la principale activité visible actuellement se trouve dans le secteur de l’éducation et sur les franges de la Royal Mail. Pendant le confinement, plus de 10 000 enseignants ont organisé une réunion sur Zoom pour débattre sur leur retour au travail et des amis ont raconté que 2000 personnes se sont présentées pour remplacer les délégués. Le syndicat ne s’est pas activement opposé à la réouverture des écoles, sinon par quelques pétitions destinées aux autorités locales. À Goldsmith University, les enseignants précaires ont entamé des grèves du zèle en réaction au refus de l’administration de prolonger leurs contrats pour qu’ils puissent profiter du système de congés. En raison de la proportion élevée d’étudiants étrangers, les universités britanniques sont durement touchées par la pandémie mondiale.

Dans le secteur des transports, certains travailleurs ont entamé des actions indépendantes contre un relâchement prématuré des règles de distanciation sociale dans le métro londonien, mais il s’agissait d’un effort non officiel et minoritaire. Les chauffeurs de bus londoniens ont fait pression sur la direction pour que la porte avant de leurs véhicules reste fermée pendant le confinement. Début juin, les postiers de la Royal Mail du dépôt de Bridgewater ont entamé une grève sauvage contre les tactiques répressives de la direction à l’égard du syndicat. C’est un groupe de travailleurs du bâtiment et de militants qui a mené une action plus significative à partir de la base « pour fermer les sites ». Le nombre élevé de malades du corona virus dans le secteur de la construction prouve héla la nécessité et l’importance de cette campagne.

En tout, il n’y a eu que quelques grèves sauvages notoires pendant le confinement, en particulier chez les travailleurs plus qualifiés de la boucherie, mais elles n’ont pas eu l’ampleur de celles des États-Unis ; cependant, nous préférons ne pas nous appuyer sur les médias dominants lorsqu’il s’agit d’évaluer des travailleurs à la crise. Nous avons l’intention de réaliser une série d’interviews avec les travailleurs pour savoir quel est l’effet la crise de la COVID-19 sur les conditions et les possibilité de lutte collective. En tant que réseau, nous étions en contact avec et avons soutenu environ 40 travailleurs de Pizza Hut qui ont perdu leur travail et leur salaire suite à la fermeture de si de leurs restaurants. Ces travailleurs ont (physiquement) fait pression sur leur ancien patron et après quelques piquets de grève, Pizza Hut a payé une partie de leurs salaires à la plupart de ces travailleurs et certains ont ensuite bénéficié des congés. Des groupes d’entraide locaux, qui relèvent en général plutôt de la charité, ont offert leur soutien aux travailleurs en lutte. Nous étions aussi en contact avec deux groupes de livreurs chez Amazon sur deux sites différents, tous deux relatant un accroissement de la charge de travail et disant qu’une proportion importante des 200 livreurs de leur site seraient prêts à entamer des actions. Il se trame assurément quelque chose.

Au cours des prochains mois, nous verrons monter la tension autour de la question des salaires à cause de deux tendances conflictuelles. D’une part, les travailleurs mal payés dans les « secteurs essentiels » sortiront peut-être du confinement de la COVID-19 avec plus d’assurance, puisqu’ils ont pris conscience de la dépendance de la société envers leur travail. D’autre part, la montée du chômage aidera en général les patrons à mettre encore plus de pression sur les salaires. En tant que communistes de la classe ouvrière, nous devons comprendre les expériences et les glissements de pouvoir sur les lieux de travail pendant le confinement et au moment où il sera levé.

 

8 – Le mouvement contre la violence raciste de la police.

 

La gauche officielle a été largement absente lors de plusieurs grandes manifestations au Royaume-Uni. À Londres et à Bristol du moins, ces manifestations étaient dominées par des jeunes de la classe ouvrière avec des pancartes de leur cru et qui n’entendaient pas se contenter de défiler. Le déboulonnage de la statue d’un marchand d’esclaves est désormais au centre de la guerre culturelle. Keit Starmer a fait preuve de la flexibilité digne d’un home d’État en condamnant le caractère criminel des manifestants tout en rendant hommage à l’ « égalité des races » dans une déclaration.

Tant l’élite politique que les représentants du monde de l’économie (Financial Times, The Economist, la direction d’Amazon) et certains représentants autoproclamés du mouvement voudraient le réduire à la question de l’ « égalité des races » en l’isolant de son contenu de classe sous-jacent. À Leeds, il y a une rivalité entre différents « meneurs » du mouvement et lorsqu’une organisation fasciste a appelé à des manifestations à Londres pour défendre la statue de Churchill, « la direction Black Lives Matter » a réussi à annuler une manifestation contre la violence raciste de la police afin d’éviter des affrontements. Les manifestations précédentes avaient réuni plusieurs dizaines de milliers de manifestants, il aurait donc été relativement facile d’être plus nombreux que l’extrême droite. Finalement, c’est un petit groupe de quelques centaines de jeunes, blancs et noirs, majoritairement de la classe ouvrière, qui a affronté l’extrême-droite.

Il paraît difficile d’éviter à la fois le piège de « l’exception noire » à quoi les meneurs veulent réduire le mouvement ou par quoi ils veulent le représenter et celui des slogans vains du genre « union de la classe ouvrière ». Notre vision des problèmes de la classe ouvrière repose en grande partie sur les secteurs et les régions où la classe ouvrière est très hétéroclite et où l’extrême-droite et les organisations politiques racistes ont peu d’influence. Nous avons besoin de débattre avec des camarades au Royaume-Uni afin de nous faire une idée plus claire de la situation, car nous sommes conscients que ce n’est pas la même chose partout.

 

9 – Nos projets.

 

Pour le moment, la politique révolutionnaire doit s’immerger plus profondément dans les luttes de la classe ouvrière et en même temps dans le débat essentiel englobant la situation mondiale. De nombreuses forces (du train-train quotidien aux faux modèles à gauche) tendent à les séparer. Nous devons les rassembler en axant notre politique sur des enquêtes auprès des travailleurs. Nous avons besoin d’un débat élargi au Royaume-Uni et à l’international pour saisir les principales tendances de la lutte de classe, pour vérifier et mieux élaborer ces idées en les confrontant aux conditions locales de la lutte en nous y impliquant concrètement.

Nous pensons qu’au cours des mois à venir, la pression sur les salaires va s’accentuer, par le bas et par le haut. Les travailleurs indispensables et mal payés sortiront du confinement avec plus d’assurance puisqu’ils ont pris conscience de la dépendance de la société et des entreprises envers leur travail par ailleurs invisible. Cette pression émanant de la base sera contrecarrée par la pression venant d’en haut par le biais d’un chômage croissant et des tentatives des patrons d’utiliser la crise à leur profit. Voir par exemple les projets de licenciements chez British Airways. Nous voulons acquérir une compréhension fine de la manière dont les rapports de pouvoir au travail ont changé pendant le confinement. C’est dans ce but que nous allons entreprendre une série d’entretiens avec des travailleurs de secteurs différents ; et nous essaieront de partager le résultat de ces entretiens avec les travailleurs dans nos régions respectives.

(traduction A. G.)

Pendant le confinement, nous avons essayé d’élargir le débat sur un vaste réseau britannique d’actions locales de la classe ouvrière et de stratégie révolutionnaire. Vous pouvez consulter nos discussions et notre projet pour une conférence en novembre sur : http://www.letsgetrooted.wordpress.com

Si vous souhaitez y participer, envoyez-nous un message sur : letsgetrooted@protonmail.com

 

 

LETS GET ROOTED

26 juin 2020.

 

[1] https://angryworkersworld.wordpress.com/2020/03/26/corona-crisis-can-workers-fight-back-against-the-jobs-vs-health-trap/

https://angryworkersworld.wordpress.com/2020/04/13/workers-act-now-or-pay-later-tune-in -and-sick-out/

[2] Redevance à payer pour pouvoir circuler en voiture dans certains quartiers de Londres.

[3] Five Eyes Intelligence System (FVEY) : alliance des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle Zélande du Royaume-Uni et des États-Unis, dont l’origine remonte aux années 1940-1950.

[4] Remain : les opposants au Brexit (Leave).

[5] Le Shadow Cabinet est composé de parlementaires de l’opposition qui deviendraient ministres si cette opposition était élue.

[6] En avant Momentum !; Momentum le  Renouveau; Le Parti travailliste transformé ; les Internatiuonalistes de Momentum.

[7] https://angryworkersworld.wordpress.com/2020/06/22/crisis-in-the-air-where-are-the-workers-voices/