Le krach chinois : les balbutiements de l’économie de transition

En ces jours de panique boursière et de bulles qui éclatent, les marchés financiers chinois ressemblent à la roulette d’un casino, les paris se faisant sur les tendances à venir de l’économie. Au-delà des hauts et des bas quotidiens du jeu des actions, on peut observer les réactions du Parti communiste chinois au pouvoir (PCC) et celles d’autres acteurs, ainsi que les tendances à long terme du développement capitaliste chinois (1).
Comment toute cette histoire a-t-elle démarré ? Le cours des actions chinois est volatil depuis des années, mais il n’a commencé à augmenter vraiment vite (par rapport à d’autres pays) qu’en novembre 2014 (2). En gros, les actions chinoises ont augmenté de plus de 100  % en six mois, avant que le marché ne s’effondre le 12 juin 2015. Le gouvernement se mit alors à acheter de grandes quantités d’actions, à annuler le lancement de nouveaux marchés financiers, à ordonner aux entreprises d’Etat de ne pas vendre leurs titre et à prendre d’autres mesures pour stopper la chute libre des cours. C’est seulement quand la moitié des actions furent retirées du marché et que beaucoup de celles qui restaient furent rachetées par des agences d’Etat que la chute commença à ralentir un peu. Elle continua cependant, avec de courtes périodes de panique autour du 27 juillet et autour du 24 août, amenant ainsi l’indice 40 % plus bas que celui du 12 juin (3).
Ces événements se produisirent dans le cadre d’un secteur financier qui était resté contrôlé par l’Etat et plus protégé que ceux d’autres pays capitalistes et pendant la période de « réforme » en Chine (c’est-à-dire de la fin des années 1970 jusqu’à aujourd’hui). Les marchés financiers de Shanghaï et de Shenzhen furent créés seulement en 1990 et 1991, en partie pour soutenir la restructuration des entreprises d’Etat. Mais ils jouèrent un rôle mineur jusqu’au début des années 2000, quand le gouvernement fit plus d’efforts pour commercialiser davantage le secteur financier afin de l’adapter à l’expansion capitaliste.
Une première grosse bulle du marché financier éclata au début 2007, quand les actions chutèrent suite aux rumeurs selon lesquelles le gouvernement voulait relever ses taux directeurs et surveiller la spéculation financée par le crédit (4). Après 2007, le secteur financier fut davantage intégré dans le développement des politiques du gouvernement, pour amortir les effets de la crise économique (un énorme programme gouvernemental de relance économique, basé sur le crédit accordé par le secteur bancaire contrôlé par l’Etat) (5).
Les effets de la crise entraînèrent aussi l’expansion d’un secteur bancaire « de l’ombre », qui échappe en grande partie au contrôle du gouvernement (6), mais joue un rôle important dans le financement des entreprises privées et les projets de développement des gouvernements locaux.
Dettes et ralentissement
Dans les années qui suivirent 2008, les programmes de relance du gouvernement continuèrent, surtout ceux concernant la construction et les infrastructures. En conséquence, la dette totale passa de 178  % du PIB en 2007 à 282  % en 2014. Les gouvernements locaux et les entreprises d’Etat se sont aussi fortement endettés (cette dette entrave le développement et la croissance économique) (7). Afin de générer des fonds suffisants (nécessaires pour assurer la croissance économique et empêcher le mécontentement social autant que l’instabilité politique), le gouvernement a l’intention de « libéraliser » le secteur financier. Fin 2013, il lance de nouvelles mesures : création d’une nouvelle zone de libre-échange à Shanghaï, des efforts pour internationaliser la monnaie renminbi , et une dérégulation supplémentaire des marchés financiers de Shanghaï et Shenzhen (8).
Pendant ce temps, les signes d’un ralentissement économique augmentent. Après vingt ans d’augmentation du PIB d’environ 10 % par an, la croissance est tombée depuis 2012 à moins de 8 %, oscillant entre 6 % et 7 % cette année (9). Le gouvernement a déjà reconnu le ralentissement de l’économie et, en 2014, décrit la situation comme « la nouvelle norme » (xin changtai). Ce terme reflète le changement d’orientation du modèle de développement économique, s’éloignant de la croissance rapide de l’exportation vers un modèle plus équilibré, mais montre aussi l’effort du gouvernement pour apaiser les craintes des acteurs économiques devant les conséquences de la transition (10). Cependant les symptômes du ralentissement sont nombreux et plus forts que prévus, et le gouvernement a du mal à en contrôler les effets. La consommation des ménages est restée chroniquement basse (malgré les hausses de salaires) ainsi que l’investissement privé. L’augmentation des salaires signifie l’augmentation du coût du travail, et donc la perte de compétitivité de certains secteurs (11). Par conséquent, certaines capacités industrielles ont été délocalisées vers des provinces de l’intérieur avec des salaires inférieurs, et certaines industries de main-d’œuvre sont même parties vers d’autres pays (12). De plus les profits industriels ont diminué (13) et de nombreux secteurs souffrent de surcapacités, à cause d’investissements récents fort importants (souvent subventionnés par l’Etat et « gaspillés ») (14). Récemment, les exportations ont stagné ou même diminué (15).
Injections et bulles
De façon à éviter d’autres dettes avec leurs effets sur la croissance et le développement économique en général, le gouvernement communiste chinois a besoin de nouveaux fonds. Les énormes réserves de devises étrangères (résultant du surplus commercial) ne peuvent plus être utilisées comme avant parce que ce surplus est volatile et les réserves ont déjà diminué (16). L’épargne énorme des classes moyennes (17) pourraient être un remède si elles pouvaient servir à injecter des liquidités : pour les entreprises d’Etat endettées, pour les fonds de retraites d’Etat déficitaires et les fonds d’assurance maladie aussi déficitaires (18). En canalisant une partie de ces économies vers le marché financier, cela pourrait aider à rééquilibrer les dettes, et ainsi transférer les risques économiques aux investisseurs privés.
Dans cet arrière-plan, plusieurs événements ont conduit à la surchauffe du marché financier : premièrement, le gouvernement a suspendu les restrictions d’achats d’actions par emprunts (margin trading) en 2014. Deuxièmement, de plus grandes quantité d’argent « bon marché »sont devenues disponibles après que la banque centrale chinoise eut diminué ses taux directeurs, le 21 novembre 2014 (19). Troisièmement, l’immobilier a été un élément important dans la croissance économique de la dernière décennie, mais le prix de l’immobilier est resté stable ou a même décliné depuis 2012 (la disparition de la pression de la bulle immobilière a commencé dans le milieu des années 2000) (20). Par conséquent, en 2014, davantage de gens de la classe moyenne étaient prêts à investir dans des actions plutôt que dans l’immobilier, espérant ainsi accroître leurs revenus. Quatrièmement, à l’automne 2014, le gouvernement commença une campagne médiatique pour encourager les investissements privés en Bourse, de nouveaux investisseurs privés ont fait confiance au gouvernement, à sa volonté de soutenir l’augmentation de la valeur des actions, et à sa capacité à contrôler le marché . Des dizaines de millions de nouveaux portefeuilles d’actions ont été ouverts depuis et beaucoup d’actions ont même été achetées avec des emprunts, dans l’espoir que leur cours augmente pour pouvoir faire du profit.
De cette façon, la précédente bulle immobilière a été remplacée par une bulle boursière. Les premiers signes inquiétants d’une possible baisse du cours des actions est apparue au printemps 2015, et même les média chinois ont parlé d’une « bulle » (paomo) pour des mois. Mais ce ne fut pas avant mi-juin que la confiance se transforma en peur et la peur en panique et que de nombreux investisseurs commencèrent à vendre leurs actions à des prix de plus en plus bas (après que le gouvernement ait annoncé son intention de limiter le taux de prêt marginal, après la chute du cours des actions, et après que les premières tentatives pour « sauver le marché » (jiushi) eurent échoué.
Tournant
Le krach boursier se produit à un moment où le modèle du développement chinois prend un tournant, la tempête financière reflète des problèmes structuraux de l’économie sous-jacents autant que des changements sociaux et des tensions dans la société en général. Depuis le début des années 1990, la Chine est devenue la deuxième puissance économique mondiale et le moteur d’une croissance mondiale représentant aujourd’hui 15 % du PIB mondial (21). Premièrement, ce boom a été dû surtout à l’exportation de produits de consommation produits par une main-d’œuvre « bon marché » de travailleurs migrants et les fondements de ce modèle s’écroulent depuis un certain temps. Alors que les exportations, c’est-à-dire les revenus dus à la vente de biens de consommation à d’autres pays, sont toujours un facteur important, elles ne sont plus dorénavant l’élément économique moteur. Depuis la crise d’après 2007 et après les programmes de relance, ce rôle fut repris par les investissements dans l’infrastructure et l’immobilier (basé sur le crédit et conduisant à l’augmentation rapide de l’endettement mentionné ­précédemment).
Deuxièmement, la composition sociale post boom est en train de changer. Les secteurs les plus dynamiques de l’économie chinoise (l’activité manufacturière, la construction et les services) reposent toujours sur le travail d’environ 280 millions de travailleurs migrants, mais le mécanisme du travail migrant « bon marché » dans les villes, quand il y a besoin et retournant ensuite à la campagne en période de crise et de chômage (comme en 1997-1998 et 2008-2009), est en partie saturé depuis que beaucoup de migrants se sont installés en ville de façon permanente. Ainsi, il y a moins de gens qui quittent la campagne parce que la Chine a atteint ce qu’on appelle le point de retournement de Lewis (excédent de main-d’œuvre rurale, source de la migration) arrive à son terme (22). Cela a conduit à une augmentation du manque de main-d’œuvre dans les régions, qui a commencé à apparaître il y a une dizaine d’années.
Troisièmement, les deuxième et troisième générations de travailleurs migrants font entendre leurs voix pour de meilleures conditions de vie, ont davantage d’expérience d’organisation et de lutte et se sont arrangés pour tirer profit de la pénurie de main-d’œuvre. Le résultat a été une forte augmentation des luttes de travailleurs migrants depuis le milieu des années 2000 entraînant des augmentations de salaires constantes (23). Alors que le modèle du travail « bon marché »n’a pas disparu, il est réellement sous la pression de la base des travailleurs migrants dont le pouvoir ­augmente.
Quatrièmement, pendant ce temps le gouvernement du PCC veut stabiliser son régime et donc doit conforter la croissance. Pour empêcher l’augmentation des protestations des travailleurs, il est prêt à faire des concessions (24). Il s’efforce activement de promouvoir la transformation de l’économie basée sur le travail bon marché, sur la sous-traitance et orientée vers l’exportation en une économie à plus haut degré de technicité, à plus haute valeur ajoutée (high-tech) et orienté vers la consommation intérieure, diminuant ainsi la dépendance aux exportations (reéquilibrage) (25). Le ralentissement résultant de cette transformation était attendu et reste derrière la« nouvelle norme» des politiques annoncées, mais les pas dans cette direction remontent aux années 2000, furent intensifiées dans le 12e Plan quinquennal ( 2010-2015) et vont probablement être au centre du 13e (2016-2020) que prépare le PCC. Cependant ce processus en cours dépend largement des enjeux mondiaux, des crises mondiales, des luttes sociales en Chine et des efforts que fait le gouvernement pour les gérer (26).
Les effets économiques
Malgré les problèmes économiques évidents en Chine, en relation avec ce « reéquilibrage » et malgré la crise mondiale, il faut attendre pour voir jusqu’à quel point le krach boursier affectera la position de la Chine dans l’économie mondiale. Malgré le krach et le ralentissement, l’économie chinoise ne semble pas au bord de l’effondrement. Des signes de faiblesse économique sont visibles dans différents secteurs (déflation comme  résultat de la surproduction) et un « atterrissage brutal » est toujours possible, mais la plupart des indicateurs économiques montrent un déclin lent et continu plutôt qu’une chute brutale (27). Les marchés financiers chinois et le renmimbi sont toujours protégés et cela donne au gouvernement du PCC plus de pouvoir de contrôle de la crise, comparé à d’autres pays. De plus, le marché boursier chinois et le pourcentage des économies investies dans des actions sont très petits comparés à ceux des Etats-Unis et de l’Europe, aussi les pertes financières et les effets de la soi-disant économie réelle pourraient être plus limités que ce que laissent supposer les annonces de panique sur le krach (28).
Cependant le krach affecte le fonctionnement des marchés financiers chinois. Les entreprises chinoises ainsi que les projets des gouvernements locaux sont toujours financés par les banques (contrôlées par l’Etat), donc les dettes, plutôt que par la Bourse. Pour le moment, les tentatives pour canaliser l’épargne des ménages vers le marché financier et remplacer ainsi les dettes par des actions ont échoué. Les marchés financiers chinois sont devenus des sortes de marchés « zombie » car le gouvernement injecte de l’argent pour les maintenir en vie, même s’ils sont déjà morts, c’est-à-dire qu’ils ont cessé de fonctionner comme marchés. En conséquence, beaucoup d’investisseurs étrangers ont retiré leurs capitaux (pas seulement à cause du krach boursier) (29). On ne voit pas trop comment le gouvernement du PCC peut rétablir la confiance des investisseurs étrangers et chinois qui veulent spéculer en Bourse. Cela pourrait entraîner l’aggravation des difficultés pour financer les entreprises d’Etat ou les fonds sociaux et accroître la dette en général.
Pouvoir et légitimité
En attendant, les conséquences politiques pourraient être importantes. Les rapports laissent entendre que le krach boursier affaiblit la position de certains « réformateurs » du PCC qui soutiennent la libéralisation du marché, alors que celle des « conservateurs » qui défendent un rôle plus important de l’Etat et des petites entreprises soutenues par l’Etat  serait renforcée. D’autres observateurs voient une bataille d’influence et de pouvoir entre factions à l’intérieur du régime actuel, entre les soi-disant « princes héritiers» derrière le président Xi Jinping, qui défend les réformes structurelles vers la « nouvelle normalité » et les « populistes » autour du premier ministre Li Keqiang, qui défendent le marché financier en tant que mécanisme de stimulation de la croissance, après l’éclatement de la bulle immobilière (30). Cependant la direction du PCC dans son ensemble n’est pas opposée à une libéralisation plus grande ni à des réformes structurelles (mais à un rythme plus lent) et les rivaux ou les trublions à l’intérieur du PCC risquent d’être balayés au cours des campagnes récentes plus intenses contre la corruption (31).
Ce qui est le plus étonnant est la conséquence du krach et la réponse du PCC envers l’un des piliers de son pouvoir. La plupart des investisseurs privés font partie de la classe moyenne (professions libérales, employés d’Etat ou hommes d’affaires qui ont investi l’argent qu’ils avaient épargné pour l’éducation de leurs enfants, pour l’achat de maisons ou pour leur retraite). Cette classe moyenne a profité du boom depuis deux décennies et, donc, a soutenu le PCC depuis les années 1990. Aujourd’hui le PCC pourrait perdre toute légitimité à cause de la perte de confiance croissante en sa capacité à contrôler l’économie ou plutôt sa capacité à permettre à la classe moyenne de continuer à faire du profit. La classe moyenne a déjà été très perturbée par la campagne anti-corruption, mentionnée plus haut, qui a gêné les transactions commerciales et paralysé les officiels gouvernementaux à cause de leur peur d’être limogé. Les deux : les effets du krach boursier et la campagne anti-corruption, et aussi la corruption abyssale évidente et le dilettantisme officiel, illustré par l’explosion de matières chimiques dangereuses dans le port de Tianjin, le 12 août 2015 (32), pourraient affaiblir la position du PCC et sa capacité à assurer la paix sociale face à un mécontentement croissant.
R. R. (gongchao.org)
septembre 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

NOTES

(1) Cet article a commencé, au début septembre 2015, comme un entetien avec le site italien www.infoaut.org [www.infoaut.org/index.php/blog/approfondimenti/item/15426-crashing-stocks-la-trasformazione-cinese-arriva-ad-un-punto-di-svolta]. Les versions anglaise et italienne peuvent se trouver sur : www.gongchao.org
(2) www.zerhedge.com/sites/default/files/images/user3303/ imageroot/2015/07/20150708_chinavol1.jpg
(3) Malgré la chute, l’index boursier chinois du début septembre 2015 était encore bien plus haut que celui de fin août 2014 (d’environ 40  %) .
Pour l’évolution de l’index CSI 300 de Shanghaï Shenzen, voir www.bloomberg.com/quote/SHSZ300:IND ;
les observateurs y voient une rectification en retard : www.ft.com/cms/s/3/b6b826c8-1c08-11e5-a130-2e7db7db721f996.html

(4) www.nytimes.com/2008/04/02/business/worldbusiness/02yuan.html?pagewanted=all&_r=0 ; http://news.xinhuanet.com/english/2007-02/27/content_5780066.htm
(5) www.nytimes.com/2008/11/10/world/asia/10china.html ;
www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/ 2008/11/09/AR2008110900701.html
(6) Sur les banques « parallèles », voir : www.peri. umass.edu/fileadmin/pdf/working_papers/working_papers_351-400/WP375.pdf.
Les gouvernements locaux, incapables d’emprunter directement, ont créé des compagnies appelées « Local Government Financing Vehicles » (LGFV) pour pouvoir emprunter de l’argent et passer par le système bancaire parallèle: www.ibtimes.com/chinas-local-government-financing-vehicles-lgfv-7-things-you-should-know-about-chinas-local-debt; le système bancaire parallèle compte pour 30 % de tous les nouveaux crédits depuis 2007: www.mckinseychina.com/putting-chinas-debt-into-perspective.
(7). « La Chine était endettée avant de devenir riche » : www.ft.com/intl/cms/s/0/895604ac-10d8-11e4-812b-00144feabdc0.html;
www.washingtonpost.com/news/wonkblog/wp/2015/03/05/is-chinas-1929-moment-coming;
www.economist.com/blogs/freeexchange/2014/07/china-s-debt-gdp-level
(8) www.bloombergbriefs.com/content/uploads/sites/2/ 2014/09/EN-China_Financial_Data.pdf
(9) Dans les chiffres officiels, certaines estimations sont même plus faibles, voir par exemple :
www.zerohedge.com/news/2015-08-26/china-stunner-real-gdp-now-negative-11-evercore-isi-calculates

10. Sur la « nouvelle norme », voir :
http://news.xinhuanet.com/english/china/2014-11/09/c_133776839.htm
(11) Par exemple certaines parties du secteur du vêtement. Pour l’évolution des salaires, voir http://blogs.wsj.com/ chinarealtime/2013/05/23/seeking-help-for-chinas-labor-market
(12) www.chinadaily.com.cn/business/2010-07/06/ content_10069557.htm ;
www.washingtonpost.com/news/wonkblog/wp/2013/07/12/this-is-why-the-textile-industry-is-relocating-to-places-like-bangladesh
(13) www.bloomberg.com/news/articles/2015-01-27/china-s-industrial-profits-fall-most-since-2011-as-economy-slows; http://uk.reuters.com/article/2015/07/27/uk-china-economy-profits-idUKKCN0Q102M20150727

(14) Pour les investissements « gaspillés », c’est-à-dire une mauvaise utilisation du capital voir : www.ft. com/intl/cms//0/002a1978-7629-11e4-9761-00144feabdc0.html ; www.scmp.com/news/china/economy/article/1842793/solution-chinas-industrial-overcapacity-setting-more-factories
(15) Pour relancer les exportations, le gouvernement chinois a commencé par dévaluer sa monnaie le 11 août 2015 : www.theguardian.com/business/2015/aug/11/china-devalues-yuan-against-us-dollar-explainer; www.nytimes.com/2015/08/11/business/international/china-lowers-value-of-its-currency-as-economic-slowdown-raises-concerns.html?_r=0. Les ressemblances avec le développement du Japon dans les années 1980 et après sont étonnantes : incitations, dettes, surcapacité, déflation, stagnation : www.ft.com/cms/s/0/8d5eb8ae-5241-11e5-b029-b9d50a74fd14.html
(16) www.ft.com/cms/s/0/baee0b5c-b1b1-11e4-8396-00144feab7de.html
(17) Le taux d’épargne en Chine est le plus élevé du monde (plus de 50 %) ; le taux moyen mondial est de 20 % ; voir par exemple : http://en.people.cn/90778/8040481.html
(18) De plus, le gouvernement a essayé de relâcher un peu la pression financière sur les gouvernements locaux par un échange de dettes obligataires :
www.reuters.com/article/2015/05/21/us-china-debt-swap-idUSKBN0O60P22015052; www.bloomberg.com/news/articles/2015-07-14/china-said-to-consider-adding-1-trillion-yuan-debt-swap-quotas

(19) Pour la première fois depuis 2012 ; et il a été baissé depuis plusieurs fois: www.bloomberg.com/news/articles/2015-06-27/china-cuts-interest-rates-reserve-ratio-in-bid-to-stem-slowdown ;
www.nytimes.com/2015/08/26/business/international/china-interest-rates-stock-market-distress.html?_r=0
(20) La bulle immobilière est en relation avec la stimulation de la croissance par les gouvernements locaux ; ils ont accaparé la terre, la sous-payant aux paysans, et l’ont revendue à des promoteurs immobiliers qui ont construit d’immenses ensembles de tours. Après l’augmentation de l’immobilier en Chine depuis le milieu des années 2000 (au point que même la classe moyenne des villes avait des difficultés pour acheter), le gouvernement a commencé à prendre des mesures pour freiner le marché en 2011: www.businessinsider.com/real-estate-crash-in-china-2012-5?IR=T. Une autre cause du ralentissement du marché immobilier est le changement démographique : www.ft.com/cms/s/0/ca218cbc-7c63-11e4-9a86-00144feabdc0.html

(21) Pour les performances de l’économie chinoise, voir : http://blogs.ft.com/ftdata/2014/10/08/chinas-leap-forward-overtaking-the-us-as-worlds-biggest-economy
(22) Officiellement il y a encore 48 % de la population qui vit à la campagne, mais les observateurs estiment que c’est seulement 20 % de la force de travail qui travaille encore dans l’agriculture, pour la plupart d’âge moyen ou plus. De plus la population vieillit, conséquence de la politique de l’enfant unique qui a débuté dans les années 1980, donc il y a moins de jeunes qui rentrent sur le marché du travail chaque année.
www.ft.com/intl/cms/s/2/767495a0-e99b-11e4-b863-00144feab7de.html; www.clb.org.hk/en/content/tide-turns-sichuan-rural-labourers-find-opportunities-closer-home

(23) Pour ces luttes, voir : www.gongchao.org/en/texts/ 2014/new-strikes-in-china. Le gouvernement chinois, bien conscient de la nécessité et de l’urgence de contrôler ces luttes par un mélange de répression et de concessions, a augmenté le salaire minimum de plus de 10 % en moyenne par an depuis 2009 et envisage d’autres augmentations: www.reuters.com/article/2014/04/01/us-china-salary-idUSBREA3004H20140401
(24) Il est important de noter que le gouvernement a aussi réagi par une répression accrue envers les travailleurs grévistes et ceux qui les soutiennent, les ONG du droit du travail et de l’environnement et les mouvements féministes, en plus de la répression bien connue envers les avocats « de défense des droits humains ».
(25) Sur le problème du rééquilibrage, voir : www.ft. com/intl/cms/s/0/f8ed7dd8-841d-11e3-b72e-00144feab7de.html. L’économie chinoise a déjà changé :
le secteur des services compte pour 48 % du total de la production économique, l’industrie manufacturière et la construction 43 %, l’agriculture seulement 9 % : www.ft.com/cms/s/0/eab80bda-5508-11e5-8642-453585f2cfcd.html
(26) Ici la comparaison avec le Japon atteint ses limites. En Chine les espoirs des travailleurs de voir s’améliorer leur condition et leur détermination à lutter pour eux-mêmes semblent bien plus grands qu’ils ne l’étaient au Japon dans les années 1990.
(27) www.nytimes.com/2015/08/26/opinion/false-alarm-on-a-crisis-in-china.html, www.theguardian.com/commentisfree/2015/sep/14/chinese-economy-western-markets-china. Certains reportages montrent davantage de signes de crise et dépeignent une image très différente de celle des rapports officiels : « Le patient est malade » : http://ftalphaville.ft.com/2015/08/28/2138656/guest-post-trying-to-throw-our-arms-around-the-sick-chinese-economy ; d’autres sources parlent d’un « durcissement quantitatif » dû à la fuite des capitaux et à la diminution des réserves étrangères résultant de la dévaluation de la monnaie, ce qui pose à son tour de nouveaux problèmes : www.bloomberg.com/news/articles/2015-07-17/how-china-s-slowdown-is-worse-than-you-think.
Autres sources : www.bloomberg.com/news/articles/ 2015-09-07/china-s-foreign-exchange-reserves-fall-in-august-on-yuan-support ;
www.ft.com/cms/s/0/a8c9b500-555a-11e5-a28b-50226830d644.html, www.ft.com/ cms/s/0/baee0b5c- b1b1-11e4-8396-00144feab7de.html
(28) De plus, le nombre de sociétés actionnaires est assez faible, et une bonne partie des actions (85 %) sont possédées par environ 90 millions de petits investisseurs (privés), dont la plupart ont commencé à investir seulement ces deux dernières années. Cela signifie que moins de 10 % des ménages ont un portefeuille (55 % aux Etats-Unis) et ils investissent une petite partie de leur argent dans des actions (environ 15 %) : http://uk.businessinsider.com/statistics-on-chinese-invested-in-stock-market-crash-2015-7, http://uk.businessinsider.com/chinese-households-invest-little-in-stocks-2015-7?op=1?r=US&IR=T, http://uk.businessinsider.com/most-chinese-investors-and-corporations-are-not-invested-in-stock-market-2015-7?r=US&IR=T#ixzz3fPbUftPM
(29) www.theguardian.com/world/2015/aug/19/chinas-flight-of-capital-causes-global-ripples; www.ft.com/cms/s/0/1b7ae16e-4ff7-11e5-8642-453585f2cfcd.html
(30) http://blogs.ft.com/beyond-brics/2015/07/27/chinas-collapsing-stock-market-underlines-need-for-new-normal-reforms

(31) Ce ne sont pas seulement plus d’une centaine de cadres des gouvernements régionaux ou de niveau plus élevé qui ont été punis, mais aussi des centaines de milliers des échelons inférieurs qui sont un des piliers du pouvoir du PCC :
www.scmp.com/topics/xi-jinpings-anti-graft-campaign, www.ccdi.gov.cn/yw/201502/t20150212_51324.html

(32) Pour l’analyse de la signification de l’explosion, voir : http://chuangcn.org/2015/08/tianjin-explosion

 

 

Inde : des ouvrières en lutte, en tant qu’exploitées et en tant que femmes

LA LUTTE DE CLASSE EN INDE. On parle beaucoup de la Chine et des luttes diverses qui s’y déroulent mais bien peu de l’Inde dont la population est aujourd’hui supérieure à celle de l’ancien Empire du Milieu (1,3 milliard sur un territoire trois fois moins grand).
Sans doute, du point de vue économique, l’Inde est loin derrière la Chine avec un PIB qui représente 20 % du PIB chinois et est même inférieur à celui de la France, mais ce pays n’en reste pas moins un élément important sur l’échiquier économique et politique mondial et connaît un fort taux de croissance. Comme partout dans les pays en développement, l’essor de l’économie entraîne des migrations importantes, avec le déplacement des populations des campagnes vers les villes, le passage de la condition de paysan à celle d’exploité par le capital, et l’effacement relatif des particularismes locaux coutumiers, culturels et des liens familiaux. Mais comme partout aussi, cette prolétarisation fait naître la lutte de classe, d’autant plus forte quand elle s’exprime ouvertement que les conditions d’exploitation sont en deçà de ce que l’on peut imaginer. A côté de cette lutte centrale on trouve d’autres luttes spécifiques dues au développement du capital industriel : contre l’appropriation des terres pour des projets industriels ou d’infrastructures, contre les diverses pollutions des eaux et des airs qu’impliquent de tels projets (1).
LA CONDITION DE LA FEMME ET CELLE DES FEMMES PROLÉTAIRES
En Inde, les rapports de classe sont rendus encore plus complexes par la persistance du système des castes et la condition faite aux femmes, particulièrement à celles qui travaillent. L’Inde connaît, dans des conditions industrielles ou agricoles capitalistes différentes suivant les Etats, les mêmes problèmes mondiaux de migration vers les centres. Mais, quelle que soit la nature de leur travail, la femme qui se soumet à l’exploitation, et alors qu’elle est déjà considérée en général comme inférieure en tant que femme, subit dans l’entreprise, en plus de la condition spécifique faite à la femme qui travaille, en plus de la domination des hommes dans le foyer si elle est mariée, la contrainte d’un encadrement presque uniquement masculin (même avec 80 % de l’effectif féminin). Dans la hiérarchie syndicale aussi, l’appareil bureaucratique du syndicat étant, même dans ces branches industrielles à forte dominance féminine, totalement mâle.
En un mot, la femme qui travaille, surtout si elle est célibataire, est plus ou moins considérée comme une prostituée : la place d’une femme est au foyer sous la férule du mari et pas ailleurs, 65 % des Indiens pensent que les femmes méritent d’être battues (2). Les exemples que nous allons citer concernent, comme bien d’autres luttes de l’ensemble des travailleurs en Inde, la condition des travailleuses –à commencer par les salaires. Luttes de base plus ou moins sauvages, plus ou moins durement réprimées, le plus souvent localisées ou régionales, parfois grèves générales syndicales couvrant tout le pays.
Mais un autre facteur apparaît dans les luttes d’industries dans lesquelles les femmes sont majoritaires : la cessation sinon la répression d’un harcèlement sexuel particulièrement lourd, favorisé par la mentalité générale liée à la coutume concernant le travail des femmes. Les deux luttes dont nous allons parler sont allées beaucoup plus loin que cette simple revendication. Et la généralité de ce problème apparaît bien dans le fait qu’elles ont pris des caractères similaires dans deux Etats indiens différents et dans des branches différentes, l’une chez les cueilleuses de thé, l’autre dans une usine textile de confection.
LES CUEILLEUSES DE THÉ
DE L’ÉTAT DE KERALA
L’Inde est après la Chine un des plus gros producteurs de thé mondial (25 % de cette production), mais la concurrence est rude avec l’apparition de nouveaux producteurs. Cette concurrence sera d’ailleurs au cœur du conflit qui va se développer à partir d’une plantation du Kerala.
Le Kerala est un Etat du sud-ouest de l’Inde sur la côte de Malabar (Océan indien). Il compte 34 millions d’habitants dont 16 % vivent de l’agriculture dont les plantations de thé. Ces plantations sont pour partie concentrées dans une région montagneuse isolée (la gare la plus proche est à 64 km), celle de Munnar, ville de 70 000 habitants, la ville du thé, dont les nombreuses plantations recouvrent la totalité du sol au point que faune et flore en ont été totalement éliminées. Ces plantations sont un pur produit de la colonisation britannique. Cette question n’est pas secondaire car l’Etat colonisateur a déporté comme esclaves dans cette région des Tamouls venant des régions limitrophes (3). Ces migrants tamouls contraints ont peuplé et peuplent encore les plantations de thé, qui sont des sortes d’Etats dans l’Etat (4) et la population d’origine tamoule parlant sa langue propre est considérée non comme une caste mais comme une sous-classe ce qui ajoute encore plus pour les femmes la charge d’une discrimination sociale dont elles sont l’objet en tant que femmes dans toute l’Inde.
En fait, dans l’Etat de Kerala, la majorité des femmes d’origine tamoule occupe les emplois du plus bas de l’échelle : cueillette de thé, pelage de crevettes (5), traitement des algues, décorticage des noix de cajou, industrie du ver à soie, etc. Parmi ces besognes toutes autant fatigantes et répétitives, les cueilleuses de thé sont parmi les moins considérées et les plus mal payées. 90 % d’entre elles sont d’origine tamoule venant du Tamil Nadu voisin (6). Presque toutes vivent seules ou en famille dans des cabanes de tôle avec une seule pièce et aucune commodité (pas d’eau courante, de toilettes, de drainage) ; elles sont quasi analphabètes et leurs enfants ne sont pratiquement pas scolarisés ; les hommes s’adonnent à la boisson et laissent aux femmes souvent la charge totale des travaux domestiques tout en ponctionnant même leur maigre salaire pour leurs libations.
Les conditions de travail sont à la hauteur de cette misère. Le travail des cueilleuses leur brise le dos. Elles doivent se lever très tôt le matin pour, après les travaux domestiques, s’acheminer dans les collines, peiner courbées jusqu’à douze heures par jour et ramener à pied vers les centres de collecte sur leur dos les sacs de 50 à 70 kg de leur récolte du jour. Pour gagner le minimum imposé de 20 kg de feuilles de thé par jour et recevoir le salaire minimum mensuel de 83 euros en dix heures de travail, elles doivent obligatoirement pour pouvoir survivre prolonger leur journée jusqu’à plus de douze heures pour cueillir jusqu’à 60-70 kg de feuilles de thé, ce qui leur donne droit à un « bonus » portant à 175-250 euros mensuels leurs salaires, les plus bas de tout le Kerala (7). Ce bonus est en sorte la garantie de la survie, ce qui explique l’explosion sociale lorsque les plantations ont voulu modifier ses bases de calcul aboutissant en fait à une réduction des salaires. Le but de cette opération pour les plantations était de soutenir la concurrence mondiale qui a entamé les positions traditionnelles du Kerala. Le bonus en question était fixé antérieurement à 20 % du salaire annuel et les plantations voulaient unilatéralement le réduire à 10 %.
Cette dernière mesure est la goutte d’eau qui a fait exploser le vase.

UNE LUTTE PROLÉTARIENNE MAIS AUSSI UNE LUTTE DS FEMMES PROLÉTAIRES
Les cueilleuses de thé fondent leur propre organisation de lutte sous le nom de « Pembillai Orumai » (Femmes Unies) dont sont exclus les hommes.
Le 1er septembre, elles organisent une marche sur Munnar avec un sit-in silencieux, elles convergent ensuite devant le siège du syndicat dont elles arrachent les drapeaux syndicaux. Comme un leader syndical tente de pénétrer dans la manifestation, il en est violemment exclu, attaqué à coup de chaussures et doit être sauvé par les flics. On voit même certains autres leaders lapidant à coup de pierres les femmes dans le cortège.
Les slogans criés par les femmes sont sans ambiguïté dirigés contre les leaders syndicaux :
– « Nous trimons tout le jour, vous nous pillez » ;
– « Nous charrions les feuilles de thé dans nos paniers, vous charriez l’argent dans vos paniers » ;
– « Nous vivons dans des cabanes de tôle vous vous prélassez dans des villas » ;
– « Nous cueillons les feuilles de thé, nous portons les sacs de feuilles de thé, vous portez les sacs remplis de billets, cela doit finir » ;
– « La faim et la souffrance sont notre vie et nous nous fichons pas mal de mourir de faim mais nous n’autorisons personne à nous exploiter. »
La combativité des cueilleuses de thé est fondée aussi sur une autre motivation : d’une certaine façon, leur rang social est proche de celui des intouchables. Le travail, même dans de telles conditions, les a fait sortir de leur village et des contraintes sociales héritées du passé, et aborder une vie libérée de celles-ci. La fermeture de quelques plantations les contraint à retourner se plonger dans des rapports sociaux auxquels elles avaient en partie échappé.
Le 7 septembre, dans la plantation Munnar Kannan Devan Hills Plantation LTD (8) près de Munnar, 7 000 cueilleuses de thé se mettent en grève pour une augmentation de salaires et le rétablissement du bonus. Elles évincent les leaders syndicaux, et elles auraient séquestré le directeur, occupé des bureaux. Après neuf jours de grève elles obtiennent le rétablissement du bonus mais pratiquement rien sur les salaires. Cette semi-victoire va quand même avoir un énorme retentissement dans toutes les activités féminines, pratiquement toutes encadrées par des syndicats dont la bureaucratie est totalement masculine. Notamment, dans toute l’Inde, des grèves éclatent dans les plantations, non seulement dans le Kerala mais  aussi dans le Tamil Nadu, l’Asam, le Darjeeling, toutes à l’écart des syndicats officiels et contre eux.
D’une part, ces syndicats sont particulièrement corrompus et intégrés dans l’appareil de gestion patronal. Les leaders syndicaux dans le Kerala ont la belle vie : logements gratuits, emplois bien payés et peu fatigants, études des enfants payées par les patrons, etc. D’autre part ils utilisent leur position et ce type de rapport avec les patrons pour exiger pratiquement un droit de cuissage auprès de celles qui voudraient introduire une demande ou une défense personnelle. Ce qui explique qu’en tête des revendications des cueilleuses de thé figure en bonne place, la fin et la répression du harcèlement sexuel et aussi la pratique de l’exclusion des mâles de la nouvelle organisation et des manifestations. Il faut dire que ces syndicats collaborent tout aussi étroitement avec les autorités de l’Etat. Cette collaboration à tous les niveaux se retrouve dans le fait qu’une loi de 1951, le Plantation Labour Act, instituant une sorte de sécurité sociale et un code du travail minimal qui pouvait être imposé aux entreprises, est pratiquement ignorée et reste un échec plus ou moins volontaire.
Les syndicats « reconnus » vont pourtant tenter de se réintroduire dans les tractations sociales, en profitant du fait que si l’organisation des femmes a réussi à obtenir le rétablissement du bonus, elle n’a pas réussi à faire modifier sensiblement les salaires de base. C’est pourquoi, pour couper l’herbe sous les pieds de l’organisation des femmes, un cartel de syndicats officiels (à l’exception de celui contrôlé par le Parti communiste) (9) lancent la grève dans les plantations de l’Etat pour le premier octobre 2015.
L’arrêt du travail est quasi-total car Pembillai Orumai s’y est associé tout en maintenant une séparation stricte avec le cartel des syndicats. Ceux-ci ordonnent la fin de la grève le 14 octobre après avoir conclu un accord boiteux avec l’organisation patronale PLC qui regroupe toutes les plantations. Il semblerait même qu’en échanges d’une légère augmentation, bien loin de la revendication de doublement des salaires les syndicats auraient accepté une augmentation du poids des sacs de feuilles de thé conditionnant le montant du bonus. L’accord aurait été signé alors que Pembillai Orumai parvenait à intensifier la pression de la grève en bloquant Munnar au point d’en faire une ville morte.
La suite immédiate n’est pas dans une nouvelle grève, d’autant que les ouvrières connaissent certainement, avec ces jours de grève non payés, une misère encore plus noire. Syndicats et autorités profitent de cet épuisement pour porter les coups les plus bas afin de parvenir à éliminer cette nouvelle organisation des femmes. Dans le but de gagner plus d’influence locale, Pembillai Orumai agissant comme un parti a présenté des candidats aux municipalités (panchayat) autour de Munnar et fait une percée spectaculaire. Il est difficile de dire ce que cela représente réellement, mais il est certain que l’activité de cette organisation d’ouvrières dont on connaît mal le fonctionnement interne gêne considérablement les organisations tant politiques que syndicales en place.
Le 9 novembre, cinq militantes de Pembillai Orumai sont attaquées par des syndicalistes et assez sérieusement blessées pour être hospitalisées. Le 20 novembre une de ces militantes, Gomathy Augistin, est retrouvée dopée à mort mais en réchappe sans qu’on puisse déterminer si les pressions, menaces et coups tordus ne l’ont pas conduite à tenter de se calmer avec des tranquillisants ou de se suicider. De toute façon, cette révolte des femmes à la fois contre leur exploitation  leur condition et la domination machiste, si d’un côté fait école, d’un autre côté continuera à susciter des tentatives de toute sorte de l’ensemble des autorités institutionnelles diverses comme des plantations pour détruire, briser ou tout au moins canaliser ce mouvement qui reste quand même symptomatique de l’évolution des rapports sociaux en Inde.
DANS LE TEXTILE AU KARNATAKA
Ce n’est donc pas un hasard, pas plus qu’une imitation à distance qui fait que l’on retrouve dans une autre industrie – le textile –  et dans un autre Etat, le développement d’un mouvement identique même s’il prend une autre forme.
Le Karnataka est un Etat du sud de l’Inde peuplé de 65 millions d’habitants sur la côte ouest donnant sur la mer d’Oman, au Nord du Kerala. C’est un Etat agricole mais qui connaît un développement industriel assez classique, avec une industrie textile qui exploite 500 000 travailleurs dans 1 200 entreprises, à 80 % des femmes des couches les plus pauvres et les plus discriminées, exactement comme ce qui a été évoqué ci-dessus pour le Kerala. Ces usines de confection sont pour une bonne part concentrées autour de la capitale de l’Etat, Bangalore (9 millions d’habitants).
Dans un contexte économique différent, les conditions de travail et de vie ne sont guère distinctes de ce que doivent subir les cueilleuses de feuilles de thé. Comme elles viennent des campagnes environnantes, et vu la carence des transports publics, elles doivent passer entre deux heures et deux heures et demie pour se rendre au lieu d’exploitation. Les ouvrières doivent coudre pendant neuf heures 150 pièces à l’heure (de 40 à 50 il y a huit ans) sur des machines à coudre obsolètes : elles ne peuvent atteindre cet objectif qu’en faisant des heures supplémentaires non payées ; si elles ne l’atteignent pas encore elles se voient imposer des pénalités financières, risquent le licenciement ou pire les propositions sexuelles de l’encadrement, sans mentionner les assauts verbaux ou physiques des contremaîtres (10). Dans le meilleur des cas, elles se font 4 euros par jour auxquels s’ajoutent 12 % de cotisations patronales pour des garanties santé et accident. Travaillant dans des ateliers mal éclairés et mal ventilés, elles ont des problèmes de dos, respiratoires et d’irritation causées par les poussières, teintures et autres traitements chimiques des tissus (11).
Comme au Kerala, la bureaucratie du syndicat reconnu le Garment and Textile Workers Union (GTWU) est totalement masculine et en profite de même tant dans des compromissions avec les compagnies que dans le harassement sexuel. Cette situation devient si intolérable que les ouvrières décident de former un nouveau syndicat, uniquement composé de femmes, le Garment Labour Union (GLU) hors de toute affiliation à un autre syndicat ou à un parti. En janvier 2015, malgré un déferlement de critiques et de pressions, ce nouveau syndicat revendique 2 000 membres.
Le syndicat est administré par un collectif de 19 membres ; il se donne une structure non pas hiérarchique mais une réunion horizontale de groupes d’entraide où entre quinze et vingt ouvrières discutent de leurs problèmes tant du travail que domestiques et financiers (chaque groupe perçoit des cotisations qui alimentent une caisse de solidarité). Plus de vingt groupes de ce genre auraient été constitués. Tout cela semble bien peu, vu le nombre d’ouvrières exploitées dans cette branche, mais même si c’est moins spectaculaire que dans le Kerala ces actions n’en constituent pas moins une évolution dans la société indienne, une prise de conscience des ouvrières de la condition que leur réserve la société capitaliste en tant que travailleuses exploitées et en tant que femmes. Le fait d’oser se révolter et agir est une partie du combat global pour un autre monde.
H. S.

NOTES

(1) Il n’est guère possible de recenser ici toutes les luttes quotidiennes qui surgissent en Inde. Une partie d’entre elles peut être trouvé avec maints détails sur Internet sur le site suivant (en anglais) :
http://libcom.org/blog/struggles-%E2%80%98make-india%E2%80%99-%E2%80%93-series-factory-riots-occupations-wildcat-strikes-delhi%E2%80%99s-industria
Ou sur le site https://gurgaonworkersnews.wordpress.com/ (en anglais).

(2) Rapport du Centre international de recherche sur les femmes (International Center for Research on Women), 2011. Les femmes doivent affronter la violence et la discrimination dans leur famille mais aussi dans la société comme un tout. La famille n’est pas une place sûre à cause du modèle patriarcal que nous suivons. Mais la société d’aujourd’hui est aussi devenue plus agressive, compétitive et âpre au gain et la famille entretient de telles valeurs. Un grand nombre de femmes sont harcelées sexuellement sur le lieu de travail.

(3) Les « migrations forcées » débutèrent dès 1823 pour l’édification des plantations de thé et encore aujourd’hui ces migrants sont dénommés « les autres inconnus ».
(4) La plupart des plantations de la région sont gérées par des sortes de coopératives où, en théorie, les travailleurs sont coopérateurs majoritaires ; mais ils n’ont en fait aucune influence sur la gestion, entièrement contrôlée par une sorte de mafia liée aux autorités locales et en fait sous le contrôle de multinationales.
(5) Rien que dans le Kerala, 6 000 femmes triment dans 250 ateliers de pelages de crevettes, certaines depuis plus de quarante-cinq ans.
(6) Le Tamil Nadu a été à l’époque romaine un royaume important couvrant tout le sud de l’Inde et l’île de Ceylan. Il a ensuite décliné pour disparaître au xve siècle et dont il ne reste comme entité que l’Etat indien de Tamil Nadu. Cette ethnie a ainsi développé sa propre langue, une culture et une architecture originale. La population tamoule a cherché à constituer un Etat, entraînant une partition de fait de l’île (devenue Sri Lanka en 1972). Un long conflit, sous couverture religieuse, a fait près de 200 000 victimes entre 1984 et 2009. Conflit, pour partie une séquelle de la colonisation britannique qui a favorisé les Tamouls contre le reste de la population.

(7) A titre de comparaison, les cueilleurs de noix de coco, tous mâles, gagnent entre 700 et 1 250 dollars par mois en partie à cause de la rareté des candidats à monter en haut des cocotiers.

(8) Propriété du trust multinational Tata qui regroupe dans 100 pays du monde plus de 100 sociétés dans l’automobile (Tata Motors, qui a racheté Jaguar, Land Rover, Ford), l’acier (Tata Steel, 4e mondial), l’informatique, Internet et la téléphonie (Tata Communications, 4e mondial), les filières alimentaires (Tata Capital), etc.

(9) Il est difficile de dire comment ces conflits du travail entraînent des interventions et manipulations des différents partis et des syndicats qui leur sont plus ou moins inféodés. D’où le rejet total par Pembillai Orumai de toute affiliation ou contact avec les partis ou les syndicats.

(10)  Déclaration d’une ouvrière : « Les quotas sont trop élevés. Ils veulent 150 pièces à l’heure, et quand on ne peut les atteindre commencent les sévices. C’est une pression grave, comme une torture. On ne peut prendre une pause même pour boire un verre d’eau ou aller aux toilettes. Le contremaître est tout le temps sur ton dos…Il te traite d’âne, de chouette, créature associée au diable, de chienne, rien que des insultes… »
(11) La survie d’une famille nécessiterait environ 13 000 rou­pies par mois alors qu’une ouvrière ne peut en tirer dans la confection qu’environ 4 000.

 

Portugal. Tout est calme sur le front de l’Ouest ? (I)

Ce texte est paru dans Echanges n° 152 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458) et sa suite (http://www.echangesetmouvement.fr/2016/02/portugal-tout-est-calme-sur-le-front-de-louest-ii/) dans le n° 153 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2459).

 

On nous dore la pilule. Relégué à l’extrémité occidentale de l’Europe, tel le cousin dont on entend parfois parler, le P, première lettre des PIGS, a subi une opération de marketing qui a modifié son positionnement dans l’imaginaire européen, et après avoir été « le prochain après la Grèce » il est devenu un modèle de réussite d’ajustement sous le règne de la Troïka et le « bon élève » des politiques d’austérité de l’Eurozone. En dépit des avertissements plus récents du FMI, selon lequel le médiocre redressement économique de 2014 est fragile et peut être neutralisé à la moindre augmentation des prix du pétrole ou des taux d’intérêt sur les marchés internationaux, le Portugal est souvent encensé par le gouvernement allemand et les eurocrates de tous bords et pris comme « exemple de ce qui s’est bien passé en Europe méridionale ».  Une légère augmentation des exportations (y compris des revenus d’un boom touristique à Lisbonne et à Porto), un équilibre précaire (et déclinant) de la balance commerciale  obtenu par le biais de coupes substantielles dans les dépenses publiques et les salaires, des revenus supplémentaires grâce à un plan de privatisation qui a attiré les investissements d’entreprises chinoises d’Etat et des élites ploutocrates angolaises (les achats immobiliers ont également augmenté de manière significative après la « simplification » de plusieurs réglementations et la concession de visas spéciaux aux gros investisseurs), sont généralement invoqués pour prouver qu’une expansion de l’austérité est possible et que l’échec des politiques que la Troïka a imposées à la Grèce a des causes endogènes, auxquelles ne peuvent remédier ni la Banque centrale européenne, ni la Commission européenne, ni le FMI. Ce genre de simplifications s’impose immanquablement dans les médias internationaux, comme cela s’est produit en 2011, à l’époque où le mémorandum a été signé et où les Portugais, comme les Grecs, étaient décrits comme « des paresseux trop dépensiers » que rejoindraient bientôt les autres pays d’Europe du Sud.
Même sans parler des énormes coûts sociaux qu’elle a engendré, car plus de 20 % de la population est concernée par la pauvreté (il devient fréquent d’entendre dire que des enfants affamés s’évanouissent en classe) et le chômage atteint un niveau historique de 17 % (bien que le gouvernement ait à plusieurs reprises tenté de masquer ces chiffres avec toutes sortes de programmes de stages financés avec l’argent public), entraînant l’émigration en masse de plus de 500 000 personnes (ce chiffre est difficile à préciser, mais il semble raisonnable d’admettre qu’il tournait autour de 5 % de la population), cette histoire à dormir debout qui fait du Portugal une « réussite » repose sur une tentative têtue d’oublier qu’aucune des cibles inscrites dans le mémorandum (c’est-à-dire la réduction du déficit et des dépenses de l’Etat) n’a été atteinte et que le changement essentiel est advenu lorsque la BCE a commencé à racheter sans limite la dette de l’Etat portugais, faisant ainsi baisser les taux d’intérêt et mettant fin aux agressions incessantes depuis 2010 des investisseurs financiers contre la dette souveraine des pays du sud de l’Europe. Sans influence visible sur la compétitivité du pays, sur son redressement économique ou sur sa discipline fiscale, on a entrepris de vastes transformations du code du travail, on a imposé des impôts extraordinaires aux retraités et aux salariés, ainsi que des coupes aveugles dans tout le secteur public (principalement dans les services publics de la santé et de l’éducation, tout en augmentant le budget de la police), mais la Commission européenne, la BCE et l’Eurogroupe, qui n’ont cessé de juger très durement la Grèce et son besoin d’autres «  ajustements  », se sont empressés de choisir les données qui correspondaient le mieux à leurs priorités politiques, de manière à inventer cet « élève appliqué » de l’austérité.
La nature politique de cette opération de marketing est encore plus claire si nous nous remémorons sa chronologie : ce fut la rapide percée électorale de Syriza en Grèce et de Podemos en Espagne, soulignant toutes deux l’énorme échec de la politique de dévaluation interne, qui a créé la nécessité d’un exemple réussi pour entretenir le discours qui permet de présenter l’austérité dans le Sud à l’opinion publique et aux électeurs du nord de l’Europe. La posture particulièrement servile du gouvernement portugais a contribué au succès de cette opération, par le biais d’un accord qui arrangeait les deux parties, puisque seul un discours également trompeur en faveur de la consommation domestique, décrivant ses actions comme « un remède douloureux mais nécessaire » dont les résultats positifs apparaîtraient à moyen terme, comme commençaient à le remarquer à la fois les institutions européennes et les « marchés », pouvait compenser son impopularité interne et son isolement politique (il y a à peine un an et demi, il était abondamment critiqué même par les partisans néolibéraux de la manière forte, et aucun ministre ne prenait le risque de circuler dans la rue à moins d’être sous haute protection de la police). Par une curieuse coïncidence, ce moyen terme correspond à la fois au calendrier électoral portugais (des élections générales pour renouveler le Parlement sont prévues en octobre) et à celui de l’Espagne (fin décembre), tandis que les élections inattendues (?) en Grèce ont mis le conflit interne à l’Eurogroupe au centre des préoccupations internationales.
La nature politique de la « crise de l’Eurozone » apparaît ainsi comme ce qu’elle a été dès le départ : un processus néolibéral de manipulation sociale appliqué dans une Europe méridionale considérée comme un laboratoire dans le but de l’étendre au reste du continent, d’accroître la portée de la gouvernance néolibérale, en transformant complètement les relations sociales en marchandises et en consolidant une infrastructure institutionnelle destinée à l’expansion des marchés et à la compétition dans tous les domaines de la vie (1). L’analyse des mesures d’austérité appliquées au Portugal et leur gestion politique au cours des trois années de règne de la Troïka fournira quelques éléments d’explication de la différence des situations politiques grecque et espagnole, tout en restant dans l’idée que « la crise à la périphérie de l’Eurozone » correspond à une phase post-nationale de restructuration du capitalisme dans la région et ne peut s’interpréter comme la somme des situations nationales.
(à suivre : )
R. N.
(traduit de l’anglais par A. G.)

Portugal. Tout est calme sur le front de l’Ouest ? (II)

Ce texte est paru dans Echanges n° 153 (automne 2015 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article24589) ; sa première partie (www.echangesetmouvement.fr/2016/02/portugal-tout-est-calme-sur-le-front-de-louest/) a été publiée dans Echanges n° 152 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458).

Les mouvements sociaux fonctionnent donc habituellement dans l’ombre des partis politiques et tendent à reproduire le discours et les fins stratégiques de ces derniers, en restant dans les limites de ce qui est acceptable au regard de leurs objectifs électoraux (par exemple, en s’abstenant d’enfreindre la loi et de défier l’autorité de l’Etat). Non seulement cela empêche ces mouvements d’être des espaces où se réinventent le discours et le répertoire politique, car habituellement ils finissent par dépérir, dès que s’amplifie le soupçon de leur manipulation par la bureaucratie d’un parti ; mais ensuite, ils laissent derrière eux, telles des coquilles vides, des noms, des logos et des porte-parole qui interviennent périodiquement dans les médias, chaque fois qu’un thème spécifique censé les concerner (le racisme, le sexisme, les licenciements, etc.) fait la « une ».
Contrairement à la plupart des autres pays en Europe, le Portugal n’a connu aucun mouvement étudiant depuis dix ans, en dépit de la constante dégradation du système éducatif, de la hausse des frais d’inscription et de l’intensification de la sélection sociale, de l’implication croissante des intérêts privés dans les universités publiques et la recherche scientifique, et dans un contexte de fort chômage des jeunes (quoique moins élevé qu’en Espagne ou en Grèce). Même la Confédération générale des travailleurs portugais, (CGTP), inféodée au Parti communiste (PCP), et qui demeure l’organisation la plus puissante en dehors de l’appareil de l’Etat (mais seulement en partie puisqu’elle touche des subventions considérables de la part de l’Union européenne et du gouvernement), qui est capable de rassembler plus de deux cent mille personnes dans des manifestations disciplinées et très bien mises en scène, perd constamment des adhérents et ne demeure forte que dans le secteur public, puisque la désindustrialisation a mis à la retraite la majeure partie des militants ouvriers.
Il va sans dire que ces mouvements sociaux ne tendent pas seulement à se concentrer sur le court terme – en s’opposant à telle ou telle mesure prise par le gouvernement du moment et en conservant une posture défensive, qui consiste essentiellement à s’accrocher à ce qu’on avait précédemment dénoncé comme inacceptable et contre quoi on avait lutté en vain – puisqu’ils fonctionnent dans un cadre conceptuel qui pose la nation comme l’espace naturel de la lutte politique et l’Etat comme le but ultime et l’instrument principal de la transformation de la société. Ce panorama politique inclut également certains groupes anarchistes et la scène habituelle de la théorie critique et/ou de la théorie artistique alternative, qui se tiennent très à l’écart de tout ce qui se passe, et en sont réduits à une posture autoréférentielle qui correspond à l’attitude défensive de la gauche. Tout le monde jouait son rôle lorsque quelque chose d’entièrement nouveau fit irruption.
Les choses commencèrent à changer lorsque de plus en plus de gens descendirent dans la rue, poussés par d’anciens désirs et l’impérieuse nécessité. Rappelons que les politiques d’austérité et les luttes anti-austérité étaient toutes deux antérieures au Mémorandum signé avec la Troïka [Fonds monéaire international-Banque centrale européenne- Commission européenne] en mai 2011, succédant à trois programmes de « stabilité et de croissance » qui avaient échoué à atteindre un quelconque équilibre budgétaire au cours de l’année précédente, mais s’étaient heurtés à une grève générale en novembre 2010 et à de très grosses manifestations nationales en mars 2011. Dès le début, ce mouvement de rue contre la dévaluation interne fut confronté à une série de choix que l’on peut résumer grossièrement ainsi :
a) reproduire le cadre institutionnel et la logique de l’Etat-nation, adopter des stratégies, des buts et des discours compatibles avec le monde de la politique classique qui sépare les représentants et les représentés, apparaître sous les traits respectables d’une société civile inquiète et désireuse d’améliorer et d’approfondir le processus démocratique, critiquer l’austérité en tant que stratégie politique « erronée » affectant les perspectives de croissance et l’« intérêt national », exiger une « vie normale » exempte de précarité et défendre l’Etat providence ; ou
b) mettre en cause l’ordre établi en rendant le pays ingouvernable, s’auto-organiser de manière horizontale et informelle, élaborer un récit autonome de la crise et une imagerie politique contre la nation et en-dehors de l’Europe, resserrer les relations sociales de solidarité et de partage, réinventer la vie quotidienne à chaque étape de la lutte, chercher à sortir du xxe siècle.
Il va de soi qu’aucune frontière visible ne séparait les gens qui choisissaient l’une ou l’autre de ces solutions (et certains, peut-être même la plupart, ne ressentirent jamais le besoin de choisir), lesquelles pouvaient cohabiter dans la même manifestation, s’opposer à la répression de l’Etat et se soutenir mutuellement dans les situations difficiles, mais la coexistence fut toujours fragile et difficile à maintenir, particulièrement parce que la première option conduisait habituellement des porte-parole des manifestants à apparaître à la télévision nationale, alors que la seconde option entraînait souvent la répression policière et judiciaire, la diabolisation par les médias, avec tous les problèmes qui surviennent lorsqu’on cherche à s’organiser de façon nouvelle et différente.
En outre, tandis que ceux qui optaient pour la solution b) étaient en général minoritaires et apprenaient à se connaître, il y avait toujours pléthore de groupes politiques militants prêts à entrer en lice pour devenir les « leaders révolutionnaires » du mouvement, et profusion d’individus enthousiastes aspirant à leur quart d’heure de célébrité aux informations de 20 heures. Le fait que Lisbonne (environ 2 millions d’habitants) et Porto (environ 1,5 million d’habitants) soient toutes deux beaucoup plus petites que Madrid ou Athènes, et que leurs centres-villes n’aient pas la densité qui caractérise Barcelone, par exemple, contribue également à expliquer les difficultés matérielles et logistiques rencontrées par ce mouvement pour jeter des bases plus solides entre les épisodes de mobilisation de masse.
A mesure que le mouvement mûrissait, et qu’on prenait l’habitude de la désobéissance et de l’illégalité dans les manifestations et les grèves générales, et alors que le gouvernement se révélait incapable de gérer le mécontentement et de maintenir les apparences de la normalité et de la paix sociale sur lesquelles se basait sa stratégie (on peut la résumer par une phrase, répétée sans cesse comme un mantra, « le Portugal n’est pas la Grèce »), les candidats prêts à s’exprimer au nom des protestataires se faisaient rares.
Cette situation perdura jusqu’à ce que le désordre dans la rue et la forme « inorganique » de la contestation deviennent insupportables pour la gauche, dont les militants s’unirent pour former une sorte de gouvernement du mouvement qui, en même temps, se présentait comme un groupe horizontal composé de citoyens lambda, Que se lixe a Troika ! (QSLT, « Que la Troïka aille se faire foutre ! ») Excluant à la fois les groupes de militants politiques plus réduits et ceux qu’ils appelaient « anarchistes » d’un ton dédaigneux parce qu’ils contestaient le rôle de l’autorité et des représentants à l’intérieur du mouvement, QSLT appela à une grande manifestation contre l’autorité le 15 septembre, profitant de l’annonce par le gouvernement deux jours auparavant du transfert le plus flagrant de revenu du travail vers le capital (en changeant le mode de contribution au système de sécurité sociale).
Le décor était littéralement planté pour que les manifestations n’aient pas seulement lieu à une heure donnée mais pour qu’elles se terminent également à une heure prédéterminée, en général après le discours des « organisateurs de la manifestation » et après leurs interviews dans les médias. C’est alors que les syndicats proches du PCP se joignirent à ce qu’ils avaient jusque-là rejeté comme « contestation inorganique ».
Si la bonne volonté et la sincérité des gens impliqués dans QSLT ne font pas de doute, il est difficile de ne pas voir dans leurs efforts et dans leurs choix certains des éléments les plus déterminants qui expliquent pourquoi la contestation anti austérité atteignit son apogée (le 2 mars 2013, on estime que près d’un million de personnes ont défilé à Lisbonne) et commença ensuite à décliner immédiatement, au point qu’il est désormais difficile de se souvenir qu’elle a eu lieu. D’une part, QSLT bénéficia un certain temps d’une couverture télévisuelle inédite, ce qui – dans un pays où le taux d’illettrisme est relativement élevé, rend son influence particulièrement visible – se traduisit par un nombre croissant (beaucoup plus important) de personnes descendant dans la rue. Mais cela s’accompagna de la dénonciation et de la mise à distance de toute action illégale et de tout heurt entre la police et les manifestants (tant dans les manifestations organisées par QSLT que dans celles qui résultaient d’appels anonymes sur les réseaux sociaux, par exemple lors des deux sièges du parlement en octobre 2012), de manière à apparaître comme un acteur constructif au sein du processus démocratique.
En même temps, QSLT gardait soigneusement secrets les liens politiques qu’il entretenait avec les partis gauchistes, à la fois en ce qui concerne l’affiliation de plusieurs de leurs membres et en ce qui concerne le soutien logistique qu’ils lui apportaient (notamment des estrades et une sonorisation puissante, capable de noyer tout autre discours spontané). La culture de la compétition qui caractérise la gauche ne tarda pas à se matérialiser pendant les réunions de QSLT, et aboutit à des accusations réciproques de récupération de la part des militants des deux partis. L’équilibre interne de la plateforme commença à se rompre à mesure que les médias prenaient conscience de l’étendue de sa dépendance envers les partis de la gauche, et s’empressa de le révéler. La participation assumée de plusieurs de ses membres à des campagnes électorales, en tant que candidats de l’un ou de l’autre parti, en vue d’élections aux municipales et au Parlement européen ne rendit ce phénomène que plus flagrant.
Tandis que tout ceci se déroulait rapidement, l’intensité croissante de la contestation aboutit à une grève générale particulièrement combative le 14 novembre 2012, au cours de laquelle les heurts avec la police devant le parlement durèrent plusieurs heures et culminèrent dans une charge massive de la police anti émeutes qui balaya la place et les rues adjacentes, laissant derrière elle une traînée de blessés et se heurtant à une masse de barricades en feu. Plusieurs personnes furent arrêtées dans des conditions que même l’IGAI (la police des polices) qualifia d’« illégalité flagrante ». Les jours suivants furent consacrés à une gigantesque campagne politique dans les médias, y compris l’usage par la police de séquences filmées des manifestations, ainsi que de plusieurs menaces d’assignation à résidence contre ce que la classe politique et l’opinion publique s’accordaient à décrire comme des « professionnels du désordre », c’est-à-dire les militants anarchistes entretenant des liens internationaux avec une hydre révolutionnaire imaginaire qui se manifeste périodiquement par des vagues de destruction des centres-villes.

Ceci alimenta une paranoïa généralisée qui ôta toute initiative aux milliers de personnes qui contestaient depuis des mois le monopole de la violence de l’Etat pour l’offrir à ceux qui souhaitaient des manifestations pacifiques et disciplinées visant à faire tomber le gouvernement : en exigeant des élections qui permettraient, disait-on, de lutter par la voie des urnes.
On n’a pas suffisamment parlé des conséquences à long terme de cette réduction de la politique et de l’histoire au domaine des choix institutionnels, mais il est évident qu’à partir du moment où les perspectives du mouvement étaient de renverser le gouvernement et échouaient à le faire (puisque le scénario exige une majorité absolue au Parlement et le ferme soutien du président de la République), la plupart des gens commencèrent à se sentir impuissants et cessèrent de croire que leurs actions et leur mobilisation puissent avoir le moindre résultat concret. Les limites de ce système alliant la politique classique à la contestation dans la rue se manifestèrent encore plus clairement lorsque, un an plus tard, la CGTP appela à une manifestation qui arriverait du sud et traverserait le pont sur le fleuve à Lisbonne. Le gouvernement s’empressa de la déclarer illégale pour des raisons de sécurité et, à son tour, la CGTP s’empressa d’en faire un geste symbolique, traversant le pont en bus et démarrant la manifestation à Lisbonne. Le mouvement contre l’austérité était désormais officiellement mort, et les manifestations suivantes prouvèrent seulement que l’ordre régnait à Lisbonne (et à Porto, à Coimbra et à Faro). La politique était redevenue ce qu’on lit dans les journaux ou qu’on regarde à la télévision, au lieu d’être l’expérience partagée de la contestation de l’ordre existant et une tentative de penser et d’agir autrement. Une fois la lutte épuisée, lutter par la voie des urnes devint un scénario viable et contribuer à renforcer solidement la gauche au parlement devint la seule possibilité. Nous continuons à danser sur place au son de cette marche funéraire. Reposez en paix.

Une brève épitaphe
Tout ceci a fait le lit de notre situation actuelle. Depuis que les urnes se présentent comme le seul moyen de changer quelque chose dans une situation qui l’exige, le sentiment d’urgence né des effets de l’austérité aboutit à préférer la recherche d’une gauche capable de gouverner et de rompre l’alternance traditionnelle entre le centre-droit et le centre-gauche. Privée de l’élan qui a propulsé Podemos hors de la rue et l’a poussé au cœur de la politique espagnole, ou privée de la capacité de Syriza à s’adresser à la fois à la rue et aux marchés, tout en visant la fin de l’austérité au sein de l’Euro zone, la gauche portugaise s’enferme dans l’illusion qui veut que la souveraineté nationale soit l’espace le plus adapté pour résister au néolibéralisme, puisqu’il est au moins formellement démocratique, contrairement à la nature autoritaire et technocratique de l’intégration européenne. A cet égard, le Bloc des Gauches (fondé sur une plate-forme de la gauche européaniste) s’est visiblement rapproché des positions du PCP (eurosceptique depuis le commencement, même s’il a mis fin à sa campagne contre l’appartenance à l’UE à la fin des années 1990), et les deux partis défendent désormais une sortie négociée de l’Euro zone comme préalable à une politique économique vaguement keynésienne et développementaliste, susceptible de créer de l’emploi et suffisamment de croissance du PIB pour investir dans un système de protection sociale. Les évolutions récentes des négociations entre le gouvernement grec et l’« Euro groupe » donnent à cette perspective une impulsion supplémentaire et convainc beaucoup de gens indécis qu’un rejet de l’austérité aboutirait inévitablement à un « Portugexit ». Cela s’accompagne de plusieurs manifestations préoccupantes d’un nationalisme de gauche (que l’on dit généralement « patriotique » afin d’éviter un terme aussi déplaisant) et de toute une rhétorique sur « l’impérialisme allemand » (qui va parfois jusqu’à parler d’« impérialisme de l’Europe du Nord ») qui vont persister, comme le suggère la dernière affiche placardée dans tout le pays par le Bloc des Gauches, montrant (avec un mauvais goût politique glaçant) une photo du Premier ministre portugais aux côtés d’une Angela Merkel approbatrice et surmontée d’une phrase en allemand (incorrect apparemment) : « Eine Regierung die Deutscher als die Deutscher ist » (« Un gouvernement plus allemand que le gouvernement allemand »).
Aucun des candidats dont le but est de gouverner le pays ne daigne expliquer comment une sortie de l’Euro zone pourrait se traduire à court terme par autre chose qu’une austérité accrue, repoussant aux calendes grecques la possibilité très aléatoire de l’amélioration du niveau de vie. Cependant, on ne peut négliger l’espoir, qui semble très fort, de capitaliser sur le désespoir généralisé. Et puisque les institutions européennes semblent s’ingénier à manifester leur plus profond mépris à l’égard des choix démocratiques des pays de la périphérie, l’orgueil national et l’appauvrissement de la société semblent concorder avec le récit politique de la gauche. Il ne faut pas attendre grand-chose des élections du 4 octobre 2015. Puisque le Parti Socialiste (PS) est dans l’opposition depuis quatre ans – et critique ouvertement plusieurs mesures prises par le gouvernement tout
en refusant d’expliquer comment il agi-
rait ­différemment dans l’Eurozone (qu’il est impensable de quitter, puisque le PS est de loin le plus enthousiaste des partis pro-européens portugais et a habilement lié le projet d’intégration européenne à la stabilisation du régime démocratique) – il peut désormais se présenter comme une alternative à la coalition de droite, et à son projet d’« austérité intelligente » visant à faire décoller la demande domestique en mêlant des allègements d’impôt à une utilisation plus efficace des fonds européens. Le PCP devrait bien s’en sortir, bien qu’il soit loin de devenir l’équivalent portugais de Syriza (il a obtenu 12% de voix supplémentaires dans les élections parlementaires européennes l’an dernier). Le Bloc des Gauches a subi plusieurs scissions ces dernières années et sera probablement écrasé au profit de ce qu’il est convenu d’appeler le « vote utile », qui montre que les électeurs sympathisants de la gauche préfèrent voter PS plutôt que prendre le risque d’une victoire de la droite. Plusieurs autres partis qui se présenteront pour la première fois échoueront probablement à obtenir le moindre siège. La seule bonne nouvelle dans ce domaine est que l’extrême droite portugaise demeure très faible et n’a pas gagné un seul siège, contrairement à ce qui se passe en Grèce (et dans plusieurs autres pays européens). Puisque la coalition au gouvernement fait une campagne basée sur la nécessité de combiner discipline fiscale et budgétaire en se préoccupant de la pauvreté et des inégalités sociales, le résultat probable des élections sera un gouvernement qui poursuivra la dévaluation interne et le contrôle social néolibéral, tandis qu’une opposition de gauche regagnera ce qu’elle avait perdu lors des élections précédentes pour le reperdre lors des élections suivantes, réalisant ainsi la quadrature du cercle. La nature catastrophique de la situation crève les yeux : il n’existe plus de souveraineté permettant de prendre des décisions susceptibles d’avoir un effet sur la vie des gens, à moins que les gens n’acceptent de vivre dans de bien pires conditions matérielles, ce qui ferait de l’austérité, plus ou moins dure, le seul programme dont dispose un gouvernement au niveau national. Et jusqu’à l’avènement d’un mouvement transnational de lutte contre cet état de choses, il nous reste la fiction des élections nationales pour nous doter d’institutions nationales qui ne peuvent rien faire d’autre qu’appliquer le même programme, puis mâter et punir tous ceux qui résistent. Ce travail est en cours dans le laboratoire néolibéral de l’Europe du Sud, mais cela mis à part, tout est calme sur le front de l’Ouest.
R. N.
(traduit de l’anglais par A. G.)

Note de lecture – Etre Palestinien en Israël, de Ben White

Ce texte est paru dans Echanges n° 153 (automne 2015 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article2459).

 

Etre Palestinien en Israël
Ben White
Editions de la Guillotine 2015,
157 pages avec cartes, graphiques, photos, notes, bibliographie, index.

Dans ce texte, « arabe » est utilisé pour désigner les populations palestiniennes arabes qui vivent dans l’Etat d’Israël dont elles ont la nationalité. Le livre de Ben White utilise le terme Palestinien, aussi avons-nous gardé ce terme dans les citations.
Ce livre comble un certain vide sur le sujet, bien que la situation des Palestiniens fasse régulièrement la une de l’actualité, bien qu’on connaisse ce qui se passe en Israël, surtout les exactions contre les « territoires occupés ».
Mais ce petit livre écrit par un journaliste anglais (Palestinians in Israël a été publié en 2011) rassemble des informations dispersées, en partant de la création de l’Etat d’Israël en 1948 jusqu’à aujourd’hui et parle donc de la situation des « Arabes israéliens », ceux qui sont restés sur le territoire de l’Etat d’Israël en 1948 et ont de ce fait la nationalité israélienne.
Depuis sa création Israël s’est comporté en colonisateur (et déjà avant lui les Juifs « revenus » en Palestine depuis l’invention du sionisme), expulsant de leurs terres les Palestiniens qui y habitaient et rasant leurs villages.
Cette histoire nous renvoie à une autre, celle de la colonisation américaine détruisant les communautés indiennes. Tout cela au nom de la Démocratie.
Pourquoi Israël revêt-il une telle importance, toujours aujourd’hui ? « C’est qu’il y a là, au-delà des enjeux politico-stratégiques du contrôle du Moyen-Orient, un symbole de la “démocratie”. Israël est décrit comme “la seule démocratie au Moyen-Orient”, ce qui passe toujours pour une évidence en Occident. » Dès 1896, Herzl, père du sionisme politique, écrivait qu’un Etat juif en Palestine serait un « avant-poste de la civilisation contre la barbarie ».
Au-delà de la situation des Palestiniens, c’est la question de la naissance d’une nation qui peut se lire entre les lignes, de la naissance d’un Etat et de sa nature coloniale.
Un rappel dans l’introduction : les Arabes d’Israël, c’est environ 20 % de la population qui subissent une situation d’apartheid et sont des citoyens de seconde zone, dont les droits sont bafoués. Beaucoup vivent dans des conditions déplorables, sans eau, sans électricité, sans hygiène en Israël même, avec leurs maisons pouvant être détruites du jour au lendemain.
Ce qui fait la force de ce petit livre c’est son approche non idéologique, se basant essentiellement sur les faits, sur des extraits de discours d’hommes politiques ou religieux, sur des textes de lois, des décrets, de 1900 à aujourd’hui. Discours et textes qui sont tous plus parlants les uns que les autres et sont en eux-mêmes édifiants et se passent de commentaires.
Le chapitre 1 examine la situation juridique des Juifs et des Arabes en Israël.
Des textes de lois disent en quoi l’Etat juif est un Etat d’exception, qui continue d’être sous l’état d’urgence instauré en 1948 et permettant toutes les exactions, est un Etat « qui a intégré des éléments théocratiques dans sa vie quotidienne (…) impliquant une discrimination gouvernementale et juridique à l’encontre des citoyens palestiniens comme des juifs non orthodoxes ». Le livre analyse le rôle des institutions sionistes, telles l’Agence juive ou l’Organisation sioniste mondiale, qui continuent d’être importantes dans le fonctionnement de l’Etat qui perpétue la ségrégation ethnique. Donnons un exemple parlant : en 2002 Ariel Sharon à la Knesset : « Les citoyens arabes ont “des droits dans le pays” mais “tous les droits sur la terre d’Israël sont ceux des juifs”. »
Le chapitre 2 analyse les politiques officielles de ségrégation et le régime de privilèges ethno-religieux. « En Israël, le phénomène des “villages non reconnus” représente parfaitement la manière dont les citoyens palestiniens sont, de différentes manières, “rayés de la carte”. A travers le pays, mais principalement dans le Néguev, environ 90 000 citoyens palestiniens vivent dans 40 villages non reconnus, que l’Etat refuse de légaliser et dont les habitants “manquent de sécurité foncière et de services publics” (p. 64). » Ce qui facilite ensuite la destruction de ces mêmes villages. Environ un citoyen arabe sur quatre est un « présent-absent » (ou déplacé interne) dont les biens et les terres ont été confisqués par l’Etat. Deux lois votées par la Knesset en 1950, la loi sur le retour et la loi sur les biens des absents sont fondatrices du fonctionnement pratique d’Israël. La loi sur le retour fut plus tard renforcée par la loi sur la citoyenneté de 1952 qui accorde la nationalité juive aux Juifs effectuant un « retour » (« Alya ») en Israël, mais constitua aussi en même temps une assise juridique du nettoyage ethnique de la Palestine en « dénationalisant » d’un seul coup des centaines de milliers de réfugiés palestiniens qui vivaient dans des camps au-delà de la frontière. Autrement dit, les plus de 700 000 Arabes expulsés par Israël puis empêchés par la violence de revenir étaient délibérément exclus.
Le chapitre 3 montre comment la peur d’une « menace démographique » guide la politique d’Israël de développement de nouvelles colonies pour la « judaïsation de la Galilée et du Néguev ». « Ainsi, Benjamin Netanyahou, alors ministre des Finances, a déclaré en 2003 que les citoyens palestiniens constituent le vrai “problème démographique”. »
Le chapitre 4 aborde les différents aspects de la discrimination systématique vis-à-vis des Arabes, affectant tous les aspects de la vie ordinaire : pauvreté, chômage, discrimination à l’embauche, à l’éducation, en matière de santé et d’attribution d’allocations diverses.
Le chapitre 5 aborde la criminalisation de la contestation. Dès 1948 les Arabes d’Israël sont maintenus sous la loi martiale, héritage de la domination anglaise. Le régime de la loi martiale n’a été aboli officiellement qu’en 1966.
Un livre qui ne rend pas particulièrement optimiste, mais qui est indispensable pour la compréhension du problème.
A. S.
Octobre 2015

Les cheminots à l’heure de la privatisation totale

Ce texte est paru dans Echanges n° 153 (automne 2015).

 

Il y a chez tous les défenseurs des services publics cette idée qu’il serait possible par la lutte de revenir au temps des nationa­lisations, à la bonne société ­capitaliste et ses plans de développement économique initiés par l’Etat. Mais l’époque du socialisme d’Etat dans un seul pays, c’est-à-dire dans les frontières nationales, est tombée avec l’arrivée en 1981 de la gauche au pouvoir et son programme commun de nationalisations. La bourgeoisie avait choisi l’Europe comme champ de son expansion, le capitalisme international venant de procéder au retournement monétariste de 1979, c’est-à-dire à la contraction de la masse monétaire pour juguler l’inflation qui rongeait le capital financier.
La fin du socialisme d’Etat avait sonné, le capitalisme devait désormais nettoyer ses écuries et dégager le terrain en procédant à l’élimination à grande échelle des productions obsolètes à l’échelle de la planète. Tout le secteur public mangeur de plus-value fut accusé de tous les maux, l’Etat ne devait plus suppléer aux déficits récurrents du secteur public et il fallait liquider l’Etat-providence.
L’OCDE, cet organisme du capitalisme collectif, va donner le ton (attaque contre le temps de travail, les salaires, les retraites, le système de santé …) dans les centres historiques du capitalisme.
Le capitalisme avait prononcé sa sentence, et prétendait être la fin de l’histoire, et rien ne pouvait plus lui succéder. Le « communisme » s’était effondré laissant le champ libre aux privatisations, c’est-à-dire aux liquidations d’industries entières, à l’Est comme à l’Ouest. Ce fut la politique dite des  trois D (Désintermédiation, Décloisonnement, Déréglementation) des années 1980-1990, toujours efficiente actuellement mais avec cette caractéristique qu’il faudrait y ajouter un quatrième D : la Dématérialisation.
C’est dans ce contexte instable que le démantèlement de la SNCF a commencé dans le sens d’une européanisation des réseaux ; c’est ainsi qu’en 2009 le système de signalisation et de gestion du trafic ferroviaire est devenu le même pour tout le réseau européen.
La séparation des infrastructures d’avec la gestion, ayant pour conséquence l’éclatement de la SNCF en deux sociétés distinctes ; la création du Réseau Ferré de France (RFF) pour les infrastructures et la SNCF pour l’exploitation. RFF hérite de la dette SNCF et donc de celle de l’Etat qui est mise en couveuse dans l’EPIC RFF. A la suite d’importants problèmes de gestion des deux entités et de l’intervention des syndicats il est procédé à une mascarade de regroupement des deux entités en trois EPIC (1)
La loi d’orientation des transports intérieurs (LOTI) avait créé l’EPIC SNCF en 1983. Puis RFF avait été créé en 1997.
La loi du 4 août 2014 a remodelé le groupe public ferroviaire, aujourd’hui constitué de
3 EPIC : EPIC SNCF, EPIC SNCF Mobilités, EPIC SNCF Réseau sous le vocable de SNCF Réseau en date du 1er janvier 2015.

• A la tête de ce groupe public ferroviaire, un nouvel EPIC, SNCF, assure le contrôle et le pilotage stratégiques, la cohérence économique, l’intégration industrielle et l’unité sociale de l’ensemble. SNCF Réseau et SNCF Mobilités sont liés dans ce même ensemble pour que l’entretien de l’infrastructure et la gestion des circulations prennent en compte les contraintes de l’exploitation des services de transport ferroviaire.
• SNCF Réseau regroupe les fonctions de gestionnaire d’infrastructures du réseau ferré national, jusqu’alors réparties entre Réseau Ferré de France et SNCF Infra et la Direction de la voie ferroviaire (DCF).
• SNCF Mobilités assure l’ensemble des activités d’exploitation des services de transport ferroviaire qui étaient celles de « l’opérateur historique » SNCF.
Tout cela dans une situation très évolutive et instable pour le transport ferroviaire européen ; voir la déclaration de Siim Kallas, vice-président de la Commission européenne, lors de la présentation du quatrième paquet de directives de la CEE :
« Les chemins de fer européens se rapprochent d’un carrefour majeur. Face à la stagnation ou au déclin de nombreux réseaux ferrés d’Europe, l’alternative est simple. Soit nous prenons les décisions difficiles qui sont nécessaires pour restructurer le secteur ferroviaire européen et promouvoir l’innovation et l’offre de services de meilleure qualité, et le rail retrouvera alors la voie de la croissance, pour le plus grand bénéfice des citoyens, des entreprises et de l’environnement. Soit nous empruntons l’autre chemin, qui consiste à se résigner à un glissement irréversible vers une Europe dans laquelle les chemins de fer ne seront plus qu’un jouet de luxe pour quelques Etats prospères, hors de portée de la plupart des autres eu égard à la raréfaction des financements publics.  »
Nouvelle convention collective et statut des cheminots
Le gouvernement veut maintenant avancer vite sur la question de la convention collective nationale et compte régler l’affaire avant fin 2016. Il ne faut surtout pas perdre de vue dans cette réforme du ferroviaire que l’objectif vise à l’intégration du ferroviaire au niveau européen. Guillaume Pepy, PDG de la SNCF, avait même proposé fin 2010 de discuter d’une convention collective européenne, avec l’argumentation suivante:
« Si on ouvre à la concurrence en 2015, et que des “Ryantrain” viennent s’installer, ce ne sera pas une concurrence entre les services, mais entre les statuts sociaux. Il ne doit pas y avoir de règles différentes de temps de travail entre des conducteurs SNCF et d’autres. » Aujourd’hui, c’est le cas dans le fret. « Je ne dis pas qu’il faille aligner tous les cheminots ou les décranter. Je dis qu’il faut discuter », affirme le PDG.
Du point de vue des rapports de forces futurs, une convention unique à l’échelle européenne serait préférable, seulement elle serait a minima et négociée avec la centrale européenne syndicale (CES), dont nous savons qu’elle n’est là que pour accompagner les réformes du système contre les intérêts des salariés. La proposition de Pepy n’est pas évacuée et il n’est pas impossible que la convention collective nationale (CCN) du ferroviaire de France serve de base à une convention européenne.
Pour le moment, seul le projet de périmètre de la CCN a été négocié.
La première phase qui consistait à déterminer le champ d’application (qui définit quels salariés et quelles entreprises sont concernés par cette CCN) est terminée. Ont signé le texte proposé par l’Union des transports publics et ferroviaires (UTP) : la CFDT, l’UNSA et la CFTC. Ces trois syndicats totalisent plus de 30  % des suffrages exprimés dans la branche ferroviaire lors des élections professionnelles, ce qui valide le texte sauf opposition des organisations syndicales qui représentent au moins 50 % sur le champ d’application de la convention collective ferroviaire. Les négociations se poursuivent désormais sur les dispositions générales.

 
Le contrat de travail.
L’organisation du travail sera abordée à partir de l’automne 2015.

 
(à suivre)

 
Gérard Bad

 

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NOTE

 

(1) Un EPIC (établissement public à caractère industriel ou commercial) est une entreprise publique chargée de la gestion d’une activité de service public industriel et commercial. Exemples : la RATP, la Comédie Française, la Cité de la musique, l’Economat des armées, l’Ifremer, l’INA, l’Agence nationale des déchets radioactifs (Andra), le Commisariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, l’Office national des forêts…

 

 

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ANNEXE

 

Série de directives européennes sous le nom de « paquet »  

Les différentes réformes du ferroviaire :
• 15 mars 2003 : le transport du fret ferroviaire transeuropéen est ouvert à toutes les entreprises à travers l’Union européenne.
• 13 juin 2005 : le premier train privé de marchandises circule en France.
• 31 mars 2006 : le trafic intérieur du fret s’ouvre totalement à la concurrence dans toute l’Union européenne. Eurostar avec la Grande-Bretagne, Thalys avec les Pays-Bas, Lyria avec la Suisse, Alleo avec l’Allemagne et Elipsos avec l’Espagne.
• 8 décembre 2009 : une loi définit et régule l’organisation du transport ferroviaire. L’État crée l’Autorité de régulation des activités ferroviaires (ARAF), qui veille de façon indépendante au respect de la libre concurrence.
• 13 décembre 2009 : le transport international de voyageurs s’ouvre à la concurrence.

Kurdes, Kurdistan : polémique autour d’un tract

Alors que circulent sur Internet un grand nombre de textes à la suite du massacre opéré à Paris le vendredi 13 novembre, de rares camarades tentent d’aller plus loin que le discours, et tentent de faire connaître leurs analyses par des tracts distribués dans des lieux publics. Parmi ces audacieux qui ne se contentent pas du monde virtuel (ce n’est pas toujours facile, en de telles circonstances de ramer à contre-courant), se trouvent des ­camarades de Caen dont nous avons recueilli et diffusé un tract sur un réseau de discussion.
Nous ne pouvons citer l’ensemble de ce tract qui, mis à part quelques lignes, n’a soulevé aucune objection. On peut se le procurer sur le site du Groupement révolutionnaire caennais (GRC) : http://rrcaen.neowordpress.fr/. Nous reproduisons ci-après le passage de ce texte qui a soulevé l’ire des gardiens du temple de l’internationalisme :
« La colère, le dégoût et la tristesse ne doivent cependant pas empêcher la réflexion. Les attentats à Paris vont donner lieu à des tentatives d’instrumentalisation politique et avoir des conséquences évidentes. Il nous paraît important de les identifier parce qu’elles nous paraissent dangereuses. (…) on commence à étouffer là-dedans. Et si, dans ce cercle vicieux, il n’y avait aucun camp à choisir ? Ni celui de l’extrême droite franchouillarde, ni celui de cette autre extrême droite qu’est le djihadisme, ni celui de l’Etat ? Et si l’important était de briser collectivement le cercle, de s’en échapper pour tracer une autre route ?
Plus facile à dire qu’à faire, hein ? Mais le chemin se fait en marchant. Et les points de départ peuvent être nombreux. Ils sont souvent en bas de chez nous. Par exemple ?
(…) Manifester notre solidarité internationaliste, par-dessus les frontières, avec les résistances sociales et féministes en Syrie et en Irak. Au Kurdistan syrien, depuis 2 ans, des milliers d’hommes et de femmes combattent l’Etat Islamique, libèrent des populations et essaient de construire une alternative démocratique. Ils et elles n’ont pas grand-chose mais ils et elles en veulent. Ils et elles ont besoin de soutien financier pour aider les réfugié-e-s, reconstruire les villes détruites, développer les productions locales nécessaires, se procurer des armes. Eh oui, on n’arrête pas l’Etat Islamique seulement avec des idées et des alternatives sociales, faut aussi des balles. Vous trouverez des coordonnées bancaires où envoyer de l’argent sur notre site. Faites-le, l’Etat français ne le fera pas à votre place, il a pas envoyé un seul mortier là-bas (ça fâcherait l’Etat turc avec qui y a du bizness à faire)… Collecter du fric et informer là-dessus, on l’a fait pendant des mois dans les rues de Caen. On continue mais on vous tend aussi le relais. (…) »

Voici deux de ces commentaires :
« Vous trouvez ça vraiment “super” ? Ou est-ce que votre commentaire est ironique? En tout cas, le dernier paragraphe de ce tract, est un appel a soutenir “les résistances sociales et féministes en Syrie et en Irak”, c’est-à-dire la “Rojava”dans la partie kurde de la Syrie, qui est une manifestation du nationalisme kurde, soutenu par l’impérialisme américain, armé et entraîné par la CIA et les forces spéciales américaines. Ce tract qui commence bien finit par nous demander de nous engager dans les conflits interimpérialistes, de soutenir une fraction capitaliste contre des autres. »
T. S.
« Soutenir le PKK et son grand timonier converti à la démocratie directe par Murray Bookchin me paraît en effet un super-projet. Vive le marxisme-léninisme et la libération des femmes par l’activité guerrière !!!
» Salutations effectivement ironiques à tous et n’oubliez pas d’envoyer de l’argent pour financer tout ça. Avec un peu de chance, vous aurez une médaille militaire en retour. »
L. M.

Un autre camarade a repris la balle au bond pour rétablir le sens de ces lignes :
« A la différence de plusieurs personnes qui interviennent sur cette liste, j’ai trouvé le tract des camarades de Caen plutôt sympathique.
» Il n’est pas donneur de leçons, il pose pas mal de problèmes sur ce qui se passe chez nous et porte sur le monde un regard moins borné que celui de plusieurs camarades dont la rigidité idéologique rappelle plus l’ultra-léninisme des bordiguistes que la capacité de comprendre les dynamiques des mouvements réels.
» Au sujet des Kurdes de Syrie –- qui sont les seuls à se battre sur le terrain contre Daech et à avoir un projet de société qui n’est certes pas la mythique communisation ni l’utopique anarchie – je pense qu’il faudrait avoir un regard moins obsédé par une pureté idéologique qui n’existe que dans les têtes de l’ultra-gauche.
» Le PKK a été en effet à sa naissance et pour une longue période, un parti stalinien. La mouvance kurde a eu longtemps comme moteur le nationalisme et la réaction contre le partage de ce peuple entre différents Etats décidé par les grandes puissances à l’issue de la Grande Guerre. C’est indiscutablement le point de départ qui date désormais d’un siècle (ou simplement d’un demi-siècle si on se réfère au PKK).
» Ce qui compte à mes yeux – en plus des différences importantes et parfois fort contradictoires entre Kurdes des différents Etats et des différentes mouvances – c’est la dynamique qui s’est mise en branle depuis une bonne quinzaine d’années et qui seulement maintenant saute aux yeux de la diaspora kurde en Europe et des groupuscules gauchistes et ultra-gauchistes occidentaux.
» Sans nier les influences que Bookchin a pu avoir sur l’évolution d’Öcalan, ce qui me semble intéressant est justement ce qui se passe sur le terrain entre l’est de la Turquie et le nord de la Syrie (Rojava), dans un contexte que notre camarade Astarian pourrait définir d’ »activité de crise ». Que ça ne se passe pas selon les formes que nous aimerions, ça me semble une évidence.
» Il ne s’agit pas d’un mouvement social chimiquement pur, comme ceux qui transparaissent en filigrane dans les désir de certains camarades. Je ne trouve pas que ce soit un défaut, car les mouvements réels sont généralement plus complexes et contradictoires que les représentations que nous nous en faisons. Mais ce qui compte le plus, c’est la direction que prend le développement en cours : d’un parti parfaitement autoritaire et nationaliste au départ, le mouvement s’achemine, pour l’instant, vers des positions et des pratiques fédéralistes, autonomistes, féministes, assembléistes, en se battant contre son propre passé stalinien et organisationnel, machiste, archaïque, étatiste, et surtout proposant dans ce coin du monde une société ouverte, multi-ethnique, multi-religieuse. Ils se battent contre toutes les dictatures “laïques” préexistantes et celles religieuses en formation, contre l’instrumentalisation des grandes puissances occidentales et celle des puissances régionales, dans un contexte mouvant, où réussir à éviter les bombes des uns sans vendre leur âme aux autres est un pari difficile à tenir. L’incapacité des Américains et des autres puissances à envoyer des troupes au sol les a rendus indispensables à la guerre contre Daech. Ils ont réussi à éviter de se faire écrabouiller par la répression d’Erdogan, mais restent un pot de terre face aux pots de fer qui dominent le paysage du Moyen Orient.
» Les camarades qui comptent les fusils parachutés par les Américains pourraient aussi remarquer que ces derniers ont soigneusement évité de donner au PKK et aux YPG ne serait-ce que l’ombre d’une arme lourde. Pourquoi ?
Eviter les enthousiasmes excessifs ou en parler comme de la terre promise de la révolution sociale : je suis d’accord. Rester lucide sans jouer les visiteurs de l’URSS qui rentrent convertis en chantant les louanges du paradis des travailleurs : OK. Renoncer à l’espoir que des choses puissent changer dans un contexte particulièrement mouvant : non, pas d’accord.
» Le tract des camarades de Caen (parfois un peu primaire dans ses formulations) s’achevait non pas sur la énième leçon théoriquement correcte, mais sur un appel à la solidarité concrète, une solidarité qui devient rare de nos jours, y compris dans nos milieux. C’est une raison de plus, à mes yeux, pour l’apprécier.
» “Il importe que nous parlions, dans les minces filets de la révolte, de la puissance du courant qu’ils pourraient devenir”, disiez-vous… »

G. C.

Point de vue d’Echanges
« Dois-je confirmer qu’à Echanges nous sommes d’accord avec les critiques qui ont été faites au tract des camarades de Caen ? (relativement au nationalisme kurde). Nous avons d’ailleurs envoyé à ces camarades l’ensemble de ces commentaires en soulignant la contradiction fréquente dans notre “milieu” entre ces positions de soutien à un nationalisme local et à la lutte pour la formation d’un État avec les positions internationalistes et anti-étatistes pouvant être formulées par ailleurs.
Si j’ai cité ce tract, ce n’était pas pour en faire l’apologie mais pour montrer que face aux palabres sur écran, une action directe sur le terrain était la seule attitude valable. L. M. avait d’ailleurs ajouté un exemple à ceux que je citais ; il y en a certainement d’autres qui comme ce tract de Caen peuvent faire l’objet de critiques car une grande confusion est la marque de ce débat “révolutionnaire”.
En ce qui concerne le Kurdistan , j’ajouterai à ce qu’en dit justement J. W. que si les Etats-Unis fournissent des armes  aux Kurdes d’Irak pour combattre l’EI, cela soulève un premier problème global, l’impossibilité dans la “coalition” occidentale de mobiliser ses citoyens dans la guerre pour se battre sur le terrain et un autre qui offre maints exemples  d’armements fournis à des groupes locaux à prétentions nationalistes qui sont retournés plus tard contre les commanditaires. C’est d’ailleurs encore plus complexe avec le “problème kurde” qui met en cause la Turquie. La Turquie alliée des Etats-Unis et dans l’OTAN combat “ses” Kurdes  et les Etats-Unis arment les Kurdes d’Irak contre l’EI : qui peut penser que ces armes resteront dans ce seul Kurdistan irakien? L’Histoire se répète en balbutiant. »
H. S.
Quant aux commentaires sur la situation dans cette enclave kurde en Syrie, voici des textes diffusés sur le réseau de discussion :
« Révolution » en Rojava ?

Le texte qui suit vient de militants anarchistes argentins publié dans leur bulletin Oveja negra (Le mouton noir, ou la brebis galeuse).

» Le Kurdistan syrien ou Kurdistan occidental (2 millions d’habitants à forte majorité kurde, musulmane mais aussi d’autres confessions) est une région de tout temps quasi autonome en raison de sa situation et contrôlée depuis 2012 par des milices kurdes locales qui en 2013 ont établi un gouvernement autonome de facto. Après le retrait des forces syriennes gouvernementales, leurs seuls adversaires sont les groupes islamistes dont l’Etat Islamique (EI). Pour se différencier des Kurdes d’Irak, ils ont fondé un nouveau parti kurde, le Parti de l’Union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat, PYD, que nous désignerons par PUD) qui se heurte au Conseil national kurde de Massoud Barzani contrôlant les Kurdes d’Irak. Il est quasi impossible de décrire les entremêlements politiques et parfois guerriers entre les différentes fractions nationales d’un Kurdistan écartelé entre quatre Etats (voire cinq si l’on compte une importante minorité en Azerbaïdjan), tout aussi réprimées ici que là, mais s’affrontant également entre elles avec des caractéristiques économiques, sociales et politiques spécifiques.
Le territoire revendiqué par l’ethnie kurde est situé entre la Syrie, la Turquie, l’Iran et l’Irak. Au milieu d’une des zones les plus riches du monde en pétrole et en gaz. Depuis un siècle cette région subit de nombreuses luttes et des tentatives de gestion autonomes animées par plusieurs groupes ou factions kurdes.
» La situation présente est compliquée, et ce qui peut en être décrit schématiquement est la coexistence de trois facteurs : le conflit armé soutenu en Turquie par le PKK (Parti ouvrier du Kurdistan) depuis 1984, l’invasion de la coalition menée par les Etats-Unis en Irak en 2003 (et l’approfondissement consécurif du conflit ethnique) et la guerre civile en Syrie depuis 2011.
» On doit se souvenir que les différentes régions de Syrie (y compris celle que les Kurdes appellent Rojava) furent le lieu d’importantes luttes prolétariennes, avant 2011 et en 2011, opposant des prolétaires armés aux forces de répression (entraînant des désertions en masse) et impulsant l’apparition de différents regroupements de prolétaires. Cette situation a étét peu à peu transformée par la bourgeoisie en une guerre civile, canalisant une bonne partie des structures prolétariennes qui avaient émergées dans la lutte dans l’Armée syrienne libre (ASL) et transformant cette lutte prolétarienne en une lutte entre différentes factions de la bourgeoisie.
» Il nous paraît essentiel de mentionner ce processus car c’est dans ce contexte que les différents groupes kurdes (le PKK étant numériquement le plus significatif et le plus influent) tentent de contrôler ce territoire du nord de la Syrie (Rojava), se greffant sur les ruptures prolétariennes avec l’ASL dont le caractère bourgeois est de plus en plus évident ; En fait le nouveau hochet de l’Ouest, l’organisation connue aujourd’hui sous le nom d’Etat Islamique – sunnite radical djihadiste – a surgi de la dislocation de l’ASL quand celle-ci a commencé à perdre de la force et du prestige et quand les fondamentalistes islamiques ont pris de plus en plus d’importance en son sein.
» Cela est largement dû à la confrontation entre les forces kurdes et l’EI considéré comme une des forces présentes dans la région, que le PKK a pris une telle importance internationale et a été soutenu par un large spectre politique depuis les socio-démocrates aux libéraux.
» Par suite, il est impossible de résumer en quelques paragraphes ce processus complexe, mais il présente un certain nombre de particularités qui font que les prolétaires surveillent ce qui se passe dans cette région. Pour nous, il reste essentiel de saisir le déroulement de ce processus, de défendre les ruptures prolétariennes et l’attaque sans concession de la bourgeoisie dans son idéologie et ses manipulations.
» Ces réflexions sont basées sur ce besoin, motivé par la grande confusion générée dans bien des groupes autoproclamés « révolutionnaires » bavardant au sujet d’une révolution en Rojava.
» Qu’est-ce que le PKK ?
» Le PKK est un parti politique kurde fondé en 1978. Ethnique, bien que ses membres et ses alliés prétendent que cela doive être relativisé. Social-démocrate, quoiqu’il prétende passer pour révolutionnaire. Féministe, si par féminisme nous comprenons qu’hommes et femmes sont sur un pied d’égalité dans la guerre et dans le travail. Environnementaliste, bien qu’il n’en continue pas moins à exploiter le pétrole. A son origine, c’était un parti marxiste-léniniste (menant la guérilla dans les zones rurales, bannissant les relations personnelles entre ses membres, exigeant une discipline miliaire, etc.). Depuis quelques années, il a adopté une tendance socialiste plus libertaire, tout d’abord en raison d’un virage idéologique de son leader emprisonné, Öcalan, puis lors d’une décision de son 8e Congrès en 2002. Il professe maintenant une doctrine baptisée confédéralisme démocratique étroitement liée au concept de municipalisme libertaire de l’Américain Murray Bookchin et il critique le concept traditionnel d’Etat nation, appelant à une société fédérale, écologiste et féministe. Dans cette décision du 8e Congrès, il repousse les limites de quelques aspects de cette grande révolte idéologique et confuse.
» Avant d’en parler, nous voulons souligner les principales raisons de cette double mutation. D’abord, c’est la stratégie internationale du PKK faisant en sorte de ne plus être considéré par l’OTAN comme une organisation terroriste, ce qui correspond à sa tactique de créer des organisations parallèles comme le PUD. Cette tactique s’est imposée dans le parti afin de développer sa politique dans des parlements régionaux des quatre zones kurdes. En outre, être un parti marxiste-léniniste a perdu de son intérêt lorsque la polarisation du monde impérialiste a changé, à partir des années 1970. Sans le soutien de l’Union soviétique et ses fournitures d’armes, le parti aurait sans doute dû changer de stratégie.
Pour ceux qui se battent pour la révolution sociale, ce n’est pas nouveau d’être qualifié de terroriste par l’Etat, ce qui est une manière d’ouvrir la route à la répression, mais il est clair que pour le PKK une telle qualification par l’OTAN est un obstacle à la future formation d’un Etat, de participer au commerce mondial du brut et d’être membre des Nations Unies.
» Le PKK/PUD est peu disposé à rejoindre la coalition anti-Assad et il hésite  tout autant  à abolir la propriété privée. Au contraire, s’étant allié avec la dictature sanguinaire d’Assad dans le passé, il s’est allié aujourd’hui avec les Etats-Unis et leurs campagnes meurtrières de bombardement. Cette campagne peut avoir contribué à la délivrance de Kobané mais elle a aussi probablement encouragé encore plus d’Arabes à rejeter les Kurdes et à rejoindre l’EI. Et cela pousse maintenant la région encore plus dans le bain de sang interimpérialiste (1). On doit le dire clairement : le PKK est une force contre-révolutionnaire depuis son origine et est aujourd’hui responsable de la canalisation des expressions les plus avancées qui peuvent encore rester dans la région Nord de la Syrie. C’est aussi une importante raison dans leur changement de stratégie. Au-delà d’une critique de leur action dans leur zone d’influence, nous voudrions souligner que cette sorte de contre-révolution est utilisée partout dans le monde.
» Qu’est-ce que l’Etat ?
» Un Etat n’est pas simplement une structure de gouvernement avec une police, une armée et un appareil administratif. Un Etat, tel que le mouvement communiste le comprend, est une relation sociale, la matérialisation de l’ordre capitaliste mondial, que sa légitimité soit basée sur un parlement ou sur des assemblées communautaires. Si le PKK et son satellite le PUD prétendent qu’ils ne cherchent pas à créer un Etat, c’est parce qu’en réalité déjà –  à cause de leur rôle, de leur pratique et de leur idéologie – ce qu’ils font à Rojava représente un Etat. C’est ce que quelques-uns de leurs partisans appellent tout à fait justement « un Etat sans un Etat », c’est-à-dire un Etat qui n’est pas nécessairement territorialisé en un Etat mais qui finalement constitue réellement un Etat au sens de relations sociales capitalistes, la propriété privée n’étant pas fondamentalement mise en cause (2).
» Il n’est pas surprenant de tenter de deviner qui tient réellement le pouvoir. Le PUD a le monopole virtuel des armes. Il est l’Etat. Et dans chaque pays (Iran, Irak et Syrie) la bourgeoisie locale kurde a édifié sa propre entité nationale de la même espèce. Ils ne peuvent pas être reconnus par l’impérialisme international mais ils sont pourtant en tout des Etats, sauf qu’on ne leur en reconnaît pas le nom. De la même façon ils dominent plus la vie des populations que l’Etat ne le fait par exemple au Royaume-Uni. Lorsqu’on a plus de 18 ans on est soumis à la conscription. Quant à l’internationalisme prêté au PUD, son leader Salih Muslin a menacé d’expulser les Arabes de tout territoire « kurde » en Syrie en dépit du fait qu’il sont natifs de cette région (3).
» Alors que l’on trouve des formes favorables à l’étatisme dans certaines formations kurdes comme le gouvernement irakien de Talabani ou le gouvernement régional du Kurdistan irakien de Barzani, s’affrontant l’un à l’autre mais tous les deux au PKK, cela ne signifie pas pour autant que le PKK n’est pas de la même veine.
» Le PKK a en apparence brisé avec la conception classique de la conquête du pouvoir d’Etat caractéristique du marxisme- léninisme et introduit certaines « critiques » de l’Etat dans sa nouvelle doctrine de démocratie confédérale. Ces critiques proposent un simple changement formel dans lequel le nouvel Etat appelé par eux « confédération » assumerait les tâches de l’organisation sociale d’une démocratie de base, recherchent si possible une coexistence pacifique avec les Etats existants, recourant à l’auto-défense si nécessaire.
» Cette facétie de résistance démocratique locale directe en face des Etats existants, d’auto-détermination des peuples, d’administration de territoire « sans Etat » n’a rien de nouveau.
» Cette sorte de fantaisie a pu séduire bien des secteurs de l’anarchisme (y compris dans notre propre région) qui ont apporté leur soutien de différentes manières, allant même jusqu’à conseiller de s’engager dans des milices kurdes comme l’a fait David Graeber, une personnalité du mouvement ­Occupy (4).
» Il est surprenant de voir de nouveau beaucoup de ceux qui se proclament partisans de la destruction de l’Etat et qui concentrent leurs critiques et analyses sur ce but, tombent de nouveau dans le piège. Bien des critiques contre l’Etat, qu’ils considèrent comme un élément central de la société capitaliste, ne saisissent pas la nature de ces pseudo Etats-et finissent par les défendre dans leur nouvelle forme.
» Nous devons insister sur la nécessité de comprendre cela et de critiquer la société de la manière la plus parfaite possible. Quand nous parlons de révolution sociale nous visons la totalité des relations capitalistes : Etat, propriété privée, travail salarié, production de la marchandise, valeur…
» Nous sommes trop habitués au fait que quand on parle de révolution on parle de la forme plutôt que de son contenu. En ce sens, il est facile de comparer les images des miliciennes kurdes armées avec celles des miliciennes de l’Espagne de 1936, tout comme on peut parler de fascisme à propos de l’EI et à partir de là appeler de nouveau à une alliance avec la bourgeoisie contre le plus grand mal comme cela advint avec les républicains contre Franco dans la guerre civile espagnole.
» Une fois de plus nous nous trouvons devant un parallèle historique basés sur l’incompréhension des deux périodes et pas dans une réplique critique anticapitaliste des luttes de la classe.
Une révolution féministe ?
» La nature subversive d’un mouvement ou d’une organisation ne peut être mesurée par le nombre des femmes enrôlées sous les armes, pas plus dans son caractère féministe. Depuis les années 1960, sur tous les continents, bien des guérillas ont enrôlé de nombreuses femmes combattantes – par exemple en Colombie. Ce fut même encore plus effectif dans les guérillas inspirées du maoïsme (Népal, Pérou, Philippines, etc.) utilisant la stratégie de la « guerre du peuple » : l’égalité hommes/femmes devrait contribuer à faire éclater les structures traditionnelles, féodales ou tribales, toujours patriarcales. Ce sont là les origines du PKK/PUD dans lesquelles on trouve la source de ce que les spécialistes appellent « le féminisme martial  » (5). Cette révolution féministe doit aussi rester modeste. Les hommes dominent encore à la fois dans les rues et sur les lieux de travail. Et comme les sites web du PKK le montrent, la théorie féministe de l’organisation ne vient que de la tête du patriarche, Abdullah Öcalan, mais pas d’un quelconque mouvement féministe indépendant. De plus le pouvoir concédé aux femmes vient plus d’avoir rejoint les milices (ou d’y avoir été forcées dans la conscription) et ne durera vraisemblablement pas. Comme dans les précédentes guerres révolutionnaires, ce féminisme sera inévitablement contredit par la perte du pouvoir combiné avec la brutalité et le traumatisme de la guerre.
» Ceux qui liront cette publication avec une attitude critique nous accuseront d’être des puristes, de ne pas nous salir les mains et de rester dans la coulisse. Mais c’est une chose de comprendre les contradictions d’une manière révolutionnaire et une autre totalement différente de défendre ces contradictions comme si leur existence impliquait le début d’une révolution sociale.
» Nous n’avons aucun doute sur l’existence historique de luttes prolétariennes dans la région de ce que les Kurdes appellent le Kurdistan. C’est notre devoir et celle de tous les internationalistes de tenter de franchir les couvertures idéologiques social-démocrates et d’en tirer des conclusions pour la période actuelle. La question n’est pas d’éviter ou pas de soutenir les Kurdes, mais seulement de reconnaître que les Kurdes sont un groupe ethnique comme tant d’autres, avec des classes sociales et culturelles et les contraintes quotidiennes de toutes sortes. Il n’est pas question de soutenir en général et sans aucune critique toute expression recouvrant l’idée d’un peuple victime parce qu’il n’a pas de nation.
» Des révolutionnaires doivent être des internationalistes et ne doivent pas tourner un œil aveugle sur telle ou telle région ou se battre pour des choses distinctes dans différentes régions. On n’endosse pas le manteau de la libération nationale dans un pays, la révolution communiste dans un autre et la démocratie confédérale dans quelque autre.
» On en a marre de la logique gauchiste qui se base toujours sur l’analyse des conflits inter-bourgeois dans une région et prennent position aux côtés du pouvoir. Nous devons toujours partir de l’expression la plus simple de la lutte de classe pour trouver le chemin de la solidarité et contribuer à sa propagation et à son expansion. On ne peut pas s’afficher d’un côté ou d’un autre dans ce conflit si on se fonde sur les histoires qu’on veut nous vendre. Le seul côté où nous pouvons prendre place, c’est d’affirmer invariablement de ne pas céder et de ne pas s’aveugler : une révolution sociale, mondiale et totale.
Oveja negra
Source en espagnol : http://boletinlaovejanegra.blogspot.fr/2015/09/revolucion-en-rojava.html

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Le PKK,
une certaine bourgeoisie kurde

Un autre texte écrit sur le réseau de discussion que nous avons cité p. 13 développe des constatations similaires :
» Un stalinien dirigeant une organisation hiérarchisée, et qui est resté le chef indéboulonnable et mythifié de l’organisation, peut effectivement changer d’argumentaire idéologique sans rien changer à ses objectifs politiciens. Il suffit d’ailleurs de se référer à son programme politique pour ne pas trouver la moindre évocation critique de la propriété privée et des rapports d’exploitation. Le programme du PKK est exclusivement celui d’une certaine  bourgeoisie kurde, qui n’a jamais, à aucun moment cherché à créer un Etat kurde englobant l’ensemble culturel kurde. Elle est évidement plus lucide que certains camarades occidentaux quant aux intérêts spécifiques des divers courants nationalistes qui se sont constitués et des alliances contradictoires qui les opposent.
» Le PKK nouvelle formule cherche à nous vendre une démocratie directe écolo-féministe où des femmes, triées sur le volet pour leurs qualités photogéniques, peuvent prendre le fusil avant de retourner faire la cuisine et des enfants dans une société libérée où elles pourront prendre démocratiquement toutes les décisions… qui ne gênent en aucune manière la politique de la direction. Cet avenir radieux ressemble davantage à des promesses du passé qu’à un semblant d’objectif des luttes à venir.
» Ce qui caractérise, entre autres, l’irruption d’une situation de guerre dans un territoire, c’est la participation volontaire au combat d’une partie de la population, dans l’armée qui lui fournit, en plus du fusil pour se défendre, les meilleures chances de survivre. Qu’une telle situation détermine, y compris au niveau des rapports immédiats et de ce qu’on cherche à en montrer, un certain nombre de spécificités est ce que certains camarades voudraient imaginer comme un filet de révolte. Oui, en effet, c’est le filet dans lequel elle est contenue pour servir d’autres intérêts que les siens : ceux que doit défendre sa direction.
Ce qui, a contrario, caractérise une situation de guerre à caractère social, c’est la base sociale sur laquelle se développent les solidarités et les oppositions. Ce caractère a pu exister dans certains lieux et à certains moments des conflits, mais il apparaît inexistant aussi bien sur le territoire turc du PKK, que dans la zone syrienne de l’YPG.
» Que faire ? : le PKK nous montre le chemin !
» Il y a eu au début des années 1990 des militants/sympathisants du PKK qui ont rejoint une fameuse organisation maoïste: l’UCK kosovar, par sympathie pour le martyre des Albanais soumis au joug de Milosevic. Après sa reprise en main opérationnelle par la CIA, cette UCK a participé à l’affrontement contre l’armée yougoslave, dont l’un des effets fut la perte des premières lignes yougoslaves composées des troupes les moins sûres, c’est-à-dire la liquidation par les Occidentaux d’une partie de l’opposition à Milosevic, avec le soutien des « maoïstes » albanais et de leurs camarades du PKK, L’autre côté de cette guerre « juste » se concrétisa dans la liquidation par l’UCK de l’opposition interne, y compris avec l’aide des bombardements de l’OTAN (la destruction de la prison de Pristina qui a débarrassé l’UCK de ses concurrents « plus » modérés favorables à Rugova et à la négociation dont ne voulaient pas les Occidentaux).
» La même opération s’est répétée plus ouvertement en Irak à la suite de l’insurrection de Soulemania. Les militants du PKK, alliés au courant nationaliste kurde de Talabani, en concurrence directe avec le pro-turc Barzani, ont participé à la liquidation des groupes opposés à la reprise en main de l’insurrection par les nationalistes.
» Plus anciennement, dans le courant de la stabilisation du pouvoir de Khomeiny en Iran, deux batailles ont eu lieu dans la région kurde, dans la ville de Sanandaj. La première offensive de l’armée iranienne fut défaite pendant sa tentative d’investir la ville. C’est à cette occasion que la rébellion récupéra l’artillerie de la troupe en fuite. Ces équipements furent récupérés par les nationalistes qui disposaient de militants formés dans l’artillerie, dont des militants qui se sont ultérieurement réclamés du PKK. A la veille de la deuxième offensive militaire toute l’artillerie a disparu, laissant un flan de la ville ouvert à la pénétration des troupes de Khomeiny et de ses conséquences. Une « direction politique » a décidé que ces armes serait plus utiles ailleurs.
» Que l’on considère aujourd’hui que ce parti peut se réformer, sans rien changer dans la structure de sa hiérarchie et sans rien dénoncer de ce qu’il a commis, puisque son personnel dirigeant est en parti inchangé, serait juste dans l’air du temps, si cela n’était pas défendu par des milieux qui peuvent également défendre des positions proches. »
V.

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Conclusion…
toute provisoire

Face au chaos qui règne aujourd’hui dans toute cette partie du Moyen-Orient et qui tend à essaimer dans toute la région, en Afrique et finalement dans le monde (peut être s’agit-il globalement d’une manifestation de la crise économique mondiale que le capitalisme, tout comme dans d’autres domaines tel le climat, n’arrive pas à se donner les moyens de surmonter), le simple règlement du conflit dans ce carrefour Syrie-Irak supposerait une intervention massive de troupes au sol pour rétablir le semblant d’ordre sous la férule du capital. Mais, dans aucun des pays occidentaux, une mobilisation de masse ne paraît possible (thème à analyser). Le capital en est réduit à trouver des complices temporaires auxquels il fournit des armes (pas trop et pas les plus efficaces ni les plus modernes).
Mais c’est là que l’Histoire risque de se répéter comme en Afghanistan ou en Irak. Où ceux que l’on avait armés pour une tâche définie se retournent une fois leur tâche accomplie (et, surtout, une fois armés) contre les intérêts de leurs mentors. Armer les Kurdes contre l’Etat islamique risque de leur donner une puissance de feu et des idées pour poursuivre leur but éternel de recoller les morceaux démembrés depuis près d’un siècle d’une entité unique kurde, dont l’effet serait inévitablement de créer d’autres conflits dans la même région.
H. S.

Une guerre à l’échelle du monde ? (II)

La première partie de ce texte, paru dans Echanges n° 153 (automne 2015), a été publiée dans Echanges n° 150 (hiver 2014-2015), p. 43.

 

Dans la première partie de « Une guerre à l’échelle du monde ? », nous soulignions l’extrê­me confusion à la fois des faits examinés, des débats à leur sujet et de toutes sortes d’instrumentalisations de tel ou tel fait dans le seul souci d’associer tout ou partie de la population, plus spécialement la force vive du système, les travailleurs, à des combats qui ne sont pas du tout les leurs.
Il n’y a guère à ajouter à ce que nous écrivions alors, sinon tenter de voir et d’analyser comment les pions de ce sanglant jeu d’échecs entre de nombreux protagonistes se sont déplacés. On ne peut que souligner ce qui déjà apparaissait et s’est de plus en plus confirmé ; le pragmatisme des acteurs, qui fait que dans un conflit mondial – cette guerre qui se mène par proxys, ces logiciels informatiques facilitant ou surveillant les échanges entre des interlocuteurs – implique de plus en plus les grandes puissances, recoupant en même temps d’autres conflits qui peuvent interférer les uns avec les autres. Ce qui fait que les différentes forces organisées sur le terrain peuvent être alliées aujourd’hui pour se combattre demain et se retrouver de nouveau dans une autre forme de collaboration le surlendemain.
Même si la coalition arabo-occidentale de 22 pays disparates, menée par les Etats-Unis, affiche bien sa volonté de détruire cette entité qu’on nomme Daech ou Etat islamique (EI) (1), son intervention vise aussi à l’élimination de Bachar al Assad. Parallèlement, une coalition réunissant la Russie, l’Iran et le régime syrien du même Bachar al-Assad, se trouve associée avec Israël (ennemi affiché de l’Iran et allié des Etats-Unis) et la Jordanie (elle-même alliée des Etats-Unis) avec pour but immédiat de sécuriser le sud de la Syrie, maintenir ledit Bachar à la tête de ce qui reste de son Etat, et maintenir les positions russes en Syrie (2). Ce simple exposé d’une évolution récente peut donner un aperçu de la complexité de la situation dans tout le Moyen-Orient.
Ces deux coalitions, si elles reflètent autant que la guerre « contre le terrorisme » l’affrontement entre deux puissances dans cette partie du monde, se heurtent en Syrie à l’impuissance à maîtriser sur le terrain à la fois la dimension de l’EI et les rivalités entre les différents groupes de combattants, tant du gouvernement que de ses opposants politiques et d’autres groupes « terroristes ».
Par rapport à ces derniers, l’EI dispose d’une supériorité évidente car il joue sur deux tableaux :
– une base territoriale étendue qu’il a réussi à maintenir jusqu’à maintenant ;
– un champ mondial d’actions, fait tant d’allégeance de groupes « terroristes » bien implantés que de groupes ou individualités « dormants » qui peuvent être réactivés à tout moment, s’insérant dans une stratégie globale dépassant largement les frontières géographiques mouvantes de l’EI et qui lui sert de base de recrutement pour ses combattants.
Des raisons plus spécifiques ont pu être avancées pour expliquer la réaction des sunnites face à la force ascendante du chiisme dans la région qui exprimerait :
– un Etat puissant cultivé et militairement moderne, l’Iran ;
– une revanche historique sur les sunnites
– un monde sunnite fragmenté entre l’EI, Al Qaïda et les Frères musulmans (3).
Certains commentateurs pensent que même si la base géographique de l’EI était éliminée, l’EI n’en disparaîtrait pas pour autant, tirant sa force de cette dispersion mondiale. Toute une partie de la stratégie de l’EI ne vise pas à conquérir des territoires qu’il aurait du mal à contrôler (principalement pour des raisons religieuses) et où il ne peut espérer un soutien populaire, mais à recourir dans ces territoires « à une stratégie de provocation extrême bien pensée qui vise à miner la fragile cohésion » du pays visé (4). Il s’agirait dans cette stratégie de créer des abcès de fixation de déstabilisation et de zones libres, situation qui pourrait s’appliquer aussi bien à la Jordanie, au Liban, à une partie de l’Irak et même à la Turquie. Pour ce faire, la base territoriale de l’EI reste quand même aujourd’hui essentielle.
Qu’en est-il de cette situation sur le terrain dont on parle moins, l’actualité étant centrée sur les frappes aériennes de la coalition occidentale : l’intervention de la Russie et les palabres qui visent non seulement la Syrie mais un rééquilibrage du Moyen-Orient  ?
Dans Echanges n° 150, nous avons souligné que s’ériger en Etat ne serait qu’un mot si le territoire de cet Etat, au-delà d’une présence militaire, n’avait pas de ressources régulières suffisantes pour financer armée et administration, faisant régner un certain ordre dans le cadre d’un ensemble de lois réglant tant les relations entre individus que les relations économiques et sociales. De plus, il est nécessaire que ces ressources soient, pour la régularité de leur renouvellement, assises essentiellement sur une activité économique.
Rappelons que géographiquement l’EI couvre un territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak, de taille équivalant presque à la Grande-Bretagne. Ses limites se sont quelque peu modifiées au gré des opérations militaires, mais les concessions qu’il a dû faire ont été compensées par de conquêtes importantes. Son activité économique assure une régularité de financement des dépenses de l’Etat. Elle concerne :
– la consommation intérieure
– les exportations
– les transports
– les mouvements financiers.
0n parle beaucoup dans les médias de ressources financières exceptionnelles comme la capture de réserves bancaires ou d’or dans les territoires conquis, ou le produit du racket, ou encore celui du pillage des antiquités. Ce sont des ressources exceptionnelles qui ne peuvent remplacer le renouvellement des ressources d’un Etat lié à l’activité économique.
Les frappes aériennes américaines visent plus à asphyxier les ressources de l’EI qu’à un soutien aux forces qui s’y opposent sur le terrain. De ce point de vue les quelque 6 800 frappes depuis l’été 2014 ont complètement échoué dans leurs objectifs économiques. Par contre, frappant indistinctement plus de 25 % des civils, leurs conséquences sont soit l’émigration soit le soutien à l’EI (5).
Quelles sont les ressources qui contribuent au financement régulier de l’EI et comment peuvent-elles être écoulées à l’extérieur sans trop de problèmes ? Pour le moment, l’EI dispose de grandes réserves de matériaux divers (richesses évaluées à plus de 2 000 milliards de dollars). L’EI contrôle 60 % du pétrole syrien et moins de 10 % du pétrole irakien, 40 % de la production de blé et 53 % de l’orge produits en Irak, les greniers à blé de Syrie sont sur des territoires tenus par l’EI. En 2014, le PIB atteint 3 milliards de dollars (6). Les recettes viennent pour partie des impôts, pour partie des exportations. L’EI aurait procédé à des privatisations d’une partie des nombreuses entreprises d’Etat.
Le pétrole représente 38 % des exportations (soit 1 milliard de dollars en 2014, 600 millions de dollars en 2015, cette baisse s’expliquant par les frappes aériennes de la coalition) les phosphates 10 %, le ciment 10  %  les céréales 7 %. Quant au coton, il assurerait entre 20 et 100 millions de dollars par an à l’organisation (7). Les impôts (sur les particuliers, les commerçants et industriels et la dîme sur les camions de toutes sortes qui doivent transiter à travers les territoires contrôlés par l’EI) (8) fournissent 17 % des ressources. Les rançons et le trafic des antiquités ne fournissent guère plus de 10 % des recettes budgétaires (9).
On sait peu de choses sur les dépenses nécessaires au fonctionnement de l’EI. Un des premiers postes est sans doute l’entretien de l’armée, c’est-à-dire ce qui est absolument indispensable pour le maintien et l’extension éventuelle de l’Etat mais aussi pour le « maintien de l’ordre » sur son territoire (armée et police). L’armée de l’EI compterait entre 100 000 et 125 000 combattants dont environ 15 000 viendraient de l’étranger, mais ces chiffres sont très variables selon les sources. Le financement des combattants aurait coûté en 2014 environ 10 millions de dollars par mois ; les 30 000 djihadistes étrangers recevraient 1 000 dollars par mois (10). Un double problème se pose à la mesure des frappes aériennes : le renouvellement des effectifs et du matériel. Les frappes américaines depuis l’été 2014 auraient détruit 200 véhicules de l’EI mais dans le même temps, l’EI en aurait récupéré 2 000 (11). De même, la chute de Ramadi, potentiellement une victoire stratégique pour l’EI (contrôle de la province d’Anbar permettant la jonction de la zone irakienne avec la zone syrienne) lui a permis de récupérer un stock très important d’armes (12).
Un autre problème est le financement de l’administration des territoires contrôlés par l’EI. Il paraît vraisemblable que l’EI a laissé en place les structures administratives existantes mais leur financement semble assez diversifié. A Palmyre (70 000 habitants), les fonctionnaires sont appelés à rester en place avec le même salaire et aux mêmes conditions, avec peu de changements dans l’exercice de leur fonction – sauf la contrainte religieuse. Dans la ville de Mossoul, on trouve une situation paradoxale : le gouverneur appointé par le gouvernement de Bagdad a été destitué, mais continue de mandater et de payer les salaires des fonctionnaires restés en place et qui assurent les services publics (13).
Une partie importante des ressources venant des exportations, le transfert de l’argent vers l’EI est au centre du financement de l’Etat. Le recours aux transferts bancaires étant impossible pour des raisons évidentes, ce sont les circuits parallèles clandestins qui sont utilisés : le « hawala » et les « bitcoins » (14). L’EI contrôle près de 130 banques. La création d’une monnaie spécifique à l’été 2015 – le dinar islamique – permet au régime de garantir dans une certaine mesure une circulation monétaire à l’abri des pressions financières internationales ; mais en même temps le fragilise car d’une part notamment les pièces d’or et d’argent et de cuivre peuvent fuir suivant le cours international de ces métaux et d’autre part elle dépend étroitement quand même des activités économiques et des rentrées de devises étrangères (voir encadré p. 7).
Un Etat ne peut maintenir sa domination sur la population que si celle-ci accorde un minimum d’adhésion à la politique des gouvernants. Tous les Etats ont recours à la violence plus ou moins ouverte couverte par une idéologie. Aux exécutions spectaculaires ne correspond pas, dans la vie dans les territoires contrôlés par l’EI, à ce que les propagandes occidentales tentent d’accréditer : la charia n’y est pas plus féroce que dans d’autres pays arabes (notamment l’Arabie saoudite) et semble un élément de stabilité chez une population plongée depuis des années dans une insécurité totale. Les mesures prises par l’EI lors de l’occupation d’une ville visent le plus souvent à une normalisation de la vie quotidienne destinée à obtenir un certain soutien populaire. Occupant Palmyre par exemple, l’EI fait sauter la prison, rétablit l’électricité et Internet, fait fonctionner les services ­publics (15).
L’effet des frappes américaines pourrait être, à cause de la manière indiscriminée dont elles sont menées, d’entraîner un ralliement supplémentaire à l’EI, d’autant plus que l’efficacité de ces frappes est mise en doute par les Américains eux-mêmes, notamment en raison de la capacité d’adaptation de l’ensemble des structures assurant le fonctionnement de cet Etat. Il a été relativement facile de pallier la destruction limitée des raffineries et des silos à grains ; pour ces derniers, d’autres formes de stockage plus individualisés peuvent être mis en place rapidement ; pour les raffineries, l’EI se contente de les laisser hors de son territoire, se contentant de prélever une dîme sur leur activité et sur le transport par camions citernes. Cette « délocalisation » du risque est pratiquée systématiquement : les centres administratifs sont transférés dans des immeubles d’habitation au sein de quartiers résidentiels, les camions citernes mêlés à la circulation dans les zones hors EI ; les chars ne sont plus engagés comme tels dans des opérations militaires mais chargés d’explosifs envoyés au dernier moment sur un objectif précis face à des combattants munis d’armes légères. Les gros convois militaires ont été bannis avec l’utilisation de petites voitures circulant dans le trafic local.
L’activité de l’EI montre aussi une grande habileté d’utilisation de l’ensemble des medias modernes. Une des vidéos les plus populaires de l’EI, « Le choc des épées », démontre la capacité inégalable de l’EI à produire un film de propagande et de recrutement de qualité en adéquation avec les cibles qu’elle vise. Pour ses communications, l’EI utilise l’outil le moins contrôlé – Zello, une application cryptée qui permet de partager des messages audio. Cette application transforme un téléphone portable en talkie-walkie.
L’expansion de l’EI peut se mesurer par trois composantes sur lesquelles la coalition qui se dessine tente d’agir avec des succès relatifs :
– son assise territoriale, à cheval sur la Syrie et le nord de l’Irak ;
– son recrutement mondial, qui assure à la fois un renouvellement relatif des combattants sur le terrain de l’Etat et les actions ponctuelles stratégiques des cellules actives ou dormantes dans le monde ;
– l’allégeance ou l’alliance avec des groupes similaires, principalement au Moyen-Orient et en Afrique.
En ce qui concerne l’assise territoriale aux frontières quelque peu mouvantes (16), elle restent pour l’instant, en gros, sans modifications notables. Un général français définit comme suit ces attaques sur le terrain : « Ce n’est pas parce qu’on possède la force que l’on domine la guerre… la guerre est désormais au sein des populations et elle le restera (17 ). » Si une coalition globale comme celle qui semble se dessiner réussit à se mettre en place et à coordonner des actions militaires au prix de compromis politiques, on peut penser que l’assise territoriale de l’EI éclaterait. Mais les autres composantes de l’EI n’en resteraient pas moins en place et les exemples de l’Afghanistan et de l’Irak sont là pour montrer que la domination par la force conduisant à l’élimination de bases territoriales ne fait nullement disparaître un tel mouvement mondial dont les bases profondes subsistent entièrement. Il paraît évident que jusqu’à l’intervention russe en Syrie, les frappes américaines n’avaient guère modifié la situation : si 6 000 militaires de l’EI avaient été tués, 22 000 nouvelles recrues avaient rejoint l’organisation, qui contrôlait plus de territoire (la moitié de la Syrie et le quart de l’Irak et trois capitales provinciales au lieu de deux) (18 ).
Il est difficile de mesurer le recrutement mondial de l’EI dans les engagements individuels. Ils semblent de quelques dizaines de milliers, ce qui est relativement faible. Mais il semble que dans les allées et venues des « combattants volontaires » on assiste à la fois à un renouvellement de ceux-ci et à des implantations dans leur pays d’origine de ces cellules dormantes. Comme a pu le dire le chercheur Olivier Roy, les jeunes qui rejoignent le « djihad » seraient pris dans un «  mouvement générationnel », marqué par une forme de nihilisme : « Dans les messages que certains laissent, ils disent : “J’avais une vie vide, sans but.” La vie telle qu’ils l’appréhendent dans leur famille “ne vaut pas d’être vécue”. Ma génération choisissait l’extrême gauche, eux le djihad, car c’est ce qu’il y a sur le marché. » Et il ajoute : « On ne veut pas voir que Daech est un produit de notre modernité » ; dans le même article du Monde, Samir Amghar, chercheur à l’université du Québec, estime qu’« on rejoint moins la Syrie pour combattre Assad que pour montrer qu’on est capable de partir. C’est une posture. Ces jeunes sont le produit d’une société occidentale où l’image est centrale et où il est difficile de vivre dans l’engagement. Même sans trop de talent, on peut devenir une vedette… (19) » Sur ce terrain les Etats sont particulièrement désarmés et doivent développer des moyens de contrôle étendus mais plutôt impuissants, qui à la fois grèvent les budgets nationaux et inquiètent les populations par l’ampleur des restrictions qui leur sont imposées. Vu sous cet angle, l’afflux des émigrés syriens pose d’autres problèmes dans les Etats déjà concernés par la « chasse aux terroristes ». Sans le vouloir comme tel, on peut dire que par les multiples conséquences mondiales de son action sur différents plans, l’EI entraîne une déstabilisation interne des Etats. Pour ne prendre que la France, les réactions récentes des policiers et des militaires rejoignent les mutations politiques et les problèmes financiers découlant de cette « guerre contre les terroristes ».
L’extension de l’EI hors de son aire géographique est particulièrement diversifiée et il est difficile de discerner la nature de cette relation entre la revendication occasionnelle, une alliance de circonstance et l’obédience totale. Des groupes actifs de l’EI existeraient aussi bien en Indonésie qu’en Egypte alors que les bras de la pieuvre englobent la Libye, la Turquie, le Liban, l’Arabie Saoudite, le Yémen, l’Afrique subsaharienne (notamment avec Boko Haram) (20), la Tchétchénie.
Tout cet ensemble apparemment hétéroclite procède pourtant d’une stratégie globale qui ne vise pas tant à défendre ou étendre son territoire qu’à porter le fer à l’extérieur pour répandre son influence, déstabiliser ses voisins et exporter la terreur. L’EI aurait une politique étrangère concertée avec un département planifiant les attaques extérieures. Comme le souligne un spécialiste britannique de l’antiterrorisme : « Nous verrons l’action de loups solitaires continuer – car ce modèle a réussi – mais je pense que nous aurons à l’avenir une menace plus diversifiée, avec des attaques directes plus structurées de la part de l’EI (21). » Ce qu’exprime d’une autre façon le général Desportes, déjà cité : « L’EI associe le meilleur de la symétrie et le pire de l’asymétrie, avec d’un côté l’affrontement conventionnel (les chars Abrams volés aux forces irakiennes, et de l’autre la plus haute sophistication de l’horreur (22 ). »
Face à cette expansion de l’EI et à ses conséquences, non seulement dans les rapports de forces internationaux mais aussi dans les politiques internes de chaque Etat, des actions collectives – des coalitions de plus en plus élargies – se précisent, dont l’effet direct pourrait s’avérer aussi illusoire que les interventions en Afghanistan ou en Irak, mais qui pourraient avoir aussi pour conséquence d’unir autour de l’EI les forces dispersées du « terrorisme » mondial. Etant donné que ces derniers temps tout évolue rapidement, modifiant les données de ce que nous venons d’exposer, nous renvoyons à un prochain article l’ensemble des mesures prises par le reste du monde pour endiguer ce qui ne sont que les conséquences des politiques antérieures de ces mêmes Etats.
H. S.

 

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NOTES

 

(1) Rappelons que Daech est l’acronyme arabe de l’Etat Islamique en Irak et au Levant – ISIS en anglais. Ou plus simplement Etat Islamique, EI, sigle que nous utiliserons ici. Le titre de cet article n’apparaît pas vraiment surfait alors que le roi de Jordanie qualifie la lutte contre l’EI de « troisième guerre mondiale, une guerre à l’intérieur de l’Islam » (au cours d’un entretien avec Obama à Washington, le 5 décembre 2014). Voir Le Piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, de Pierre-Jean Luizard (La Découverte, « Cahiers libres », février 2015). Rappelons que l’EI est issu d’un « comité consultatif des moudjahidines  [combattants] » auquel Al Qaida fut associé un moment, et qui se transforma en octobre 2006 en Etat Islamique d’Irak (EII) puis en 2013 Etat Islamique en Irak et au Levant (EI).

 

(2) « Syrie : la Jordanie va coordonner ses activités militaires avec la Russie », Le Figaro du 24 octobre 2015.

 

(3) « La guerre des deux islams », par Bernard Guetta, Libération du 31 mars 2015.
(4) C’est ce que développe Pierre-Jean Luizard et qu’il résume dans son titre Le Piège Daech (op. cit.). Le Financial Times décrit bien cette stratégie : FT  des 28 septembre et 15 octobre 2015).

 

(5) « Jihadis generate 500 millions de dollars from oil as US-led air strikes miss target » (La vente du pétrole rapporte 500 millions de dollars aux djihadistes alors que les frappes américaines manquent leur cible) (Financial Times du 15 octobre 2015).

 

(6) Sur les 193 Etats de l’ONU, une trentaine ont un PIB inférieur à 3 milliards de dollars (liste de la Banque mondiale [2013 ou 2014] exhaustive publiée par Wikipedia).
(7) Selon Le Monde du 21 septembre 2015, ce chiffre se monte à 136 millions de dollars par an. 6 % des importations de coton de Turquie viennent presque totalement (à 90 %) des territoires sous le contrôle de l’EI  de sorte que les tee-shirts importés en France de Turquie contribuent au financement de l’EI. Daech détient environ 60 % de la production pétrolière syrienne et moins de 10 % de la production irakienne. Les islamistes possèdent 20 à 30 puits de pétrole, en Irak et en Syrie (chiffres estimés par le Centre d’analyse du terrorisme, un think tank européen, ou par le consultant Jean-Charles Brisard, voir Challenges du 19 février et du 8 octobre 2015).
(8) Le droit de passage pour les camions peut varier de 300 à 1 000 dollars suivant la nature de la cargaison. En 2012 on décomptait au moins 4 000 passages par jour sur le territoire occupé par l’EI.
(9) Challenges du 19 février 2015.

(10) A titre de comparaison, les différentes armées paieraient chaque combattant de 250 à 600 dollars (armée régulière syrienne), de 500 à 600 dollars (Al Nostra), voire 700 dollars (EI débutants). L’EI offrirait à ses combattants un logement pour leur famille. On ne peut vérifier si, comme certains articles l’affirment, une partie des combattants passeraient d’une armée à l’autre comme des mercenaires par intérêt financier plus que pour des raisons politiques ou religieuses. Difficile de savoir si et pourquoi l’EI aurait dû début 2015 réduire les salaires des combattants et l’utilisation du carburant (Financial Times du 28 février 2015).
(11) L’EI apprécie particulièrement les pick-up Toyota qui forment l’essentiel de sa flotte à des dizaines de milliers d’exemplaires et qu’il se procure partout dans le monde à travers un réseau complexe de relations et de corruption sans que les tentatives d’entraver leur renouvellement puissent être efficaces.
(12) Libération du 2 juin 2015 ; M6, émission « Capital  », 14 juin 2015.

 

(13) Financial Times du 21 mai 2015, Le Monde du 19 mai 2015.
(14) Les paiements de l’EI se font grâce au  Hawala, système financier apparaissant au VIIIe siècle dans des textes de droit musulman. L’argent transite grâce à des réseaux de change : une personne confie de l’argent à un agent qui se met en relation avec un autre agent proche du destinataire de la somme. C’est lui qui verse alors l’argent moyennant une commission. Le terme bitcoin désigne à la fois un système de paiement à travers le réseau Internet et l’unité de compte utilisée par ce système. Ce système n’utilise pas les monnaies traditionnelles. Son principe est de tenir à jour sur un très grand nombre de nœuds du réseau, un registre à la fois public et censément infalsifiable de toutes les transactions exprimées en unité de compte bitcoin. Les transactions sont validées par les signatures cryptographiques correspondantes. Les bitcoins figurant dans les transactions dont un compte est bénéficiaire, peuvent être réutilisés par le titulaire de ce compte dans des transactions dont il sera l’émetteur.

(15) Libération du 2 juin 2015, M6, « Capital »,14 juin 2015.

 

(16) Les cartes indiquant les territoires occupés par l’EI en Syrie et en Irak ne représentent pas en général une entité territoriale mais une sorte de patchwork de zones plus étendues reliées par des couloirs qui correspondant aux vallées. On ne sait trop si une telle présentation est intentionnelle pour démontrer que le territoire de l’EI n’est pas un territoire continu et ne forme pas un Etat.

 

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ANNEXES

 

1. Battre monnaie
L’EI a commencé fin août 2015 à procéder à la saisie de toutes les devises étrangères à Mossoul, capitale de la province irakienne de Ninive, et de les remplacer par le dinar or  (fr.sputniknews. com/international/20150831/1017873595.html, repris par de nombreux sites Internet) qu’il a commencé de frapper.
La nouvelle monnaie imite celle utilisée à l’époque du règne du troisième calife de l’islam, Othman ibn Affan (644–656). Les dinars de l’EI seront échangés dans quatre bureaux de banque de Mossoul. L’EI comptait introduire son dinar sur l’ensemble de la province de Ninive au cours du mois de septembre. La population de la province a été mise en garde contre la poursuite de l’utilisation de dinars irakiens. Selon les médias, un dinar or de l’Etat islamique équivaudrait à 139 dollars américains. La nouvelle monnaie ne comporte que des pièces métalliques d’or, d’argent et de cuivre, à l’exclusion de la monnaie papier.
« Si l’Etat islamique avait décidé d’imprimer des billets, ils n’auraient eu aucune valeur, estime Jérôme Héricourt, économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), interrogé par le magazine Challenges (www.challenges.fr/monde /moyen-orient/20150901.CHA8892/pourquoi-l-etat-islamique-frappe-sa-propre-monnaie-en-or.html). Ce n’aurait été que du papier que personne n’aurait pris au sérieux car le billet pour être respecté doit être ancré dans les conventions sociales. L’or ou l’argent ont en revanche une valeur réelle. Une pièce en or a toujours de la valeur. »
Celle-ci sera cependant dépendante du cours mondial des matières premières.

 

2. Un pacte électrique
L’EI et Assad restent des ennemis sur le terrain mais leurs besoins d’électricité les contraint à un pacte diabolique.
L’électricité distribuée en Syrie provient à 90 % de centrales thermiques fonctionnant au gaz et l’EI autant que la Syrie d’Assad doivent se mettre d’accord pour leur approvisionnement : pas d’électricité, pas de gaz ni de pétrole, et pas de gaz pas d’électricité.
L’EI contrôle au moins huit centrales électriques, dont trois centrales hydrauliques et la plus importante des centrales à gaz.
Le régime d’Assad contrôle les sociétés publiques et privées dont font partie les techniciens de maintenance des centrales.
On a souvent accusé le régime d’Assad d’avoir des accords secrets ave l’EI qui contrôle la quasi-totalité des puits pétroliers et gaziers (dont ceux appartenant à la multinationale américaine Conoco).
Le ministre syrien du pétrole et des ressources naturelles admet du bout des lèvres que les employés des compagnies  pétrolières et gazières travaillent sous l’autorité de l’EI et ajoute : « Çà ressemble au Chicago des années 1920 : on combat et on tue pour modifier le contrat, mais le contrat est toujours là. »
Une des compagnies privées, Hexo, qui exploite le champ pétrolier de Tuweinan, paie une redevance mensuelle de 50 000 dollars à l’EI pour la « protection » de ses puits, l’EI participant aussi à la gestion de ce champ pétrolier. L’ensemble est surveillé par un « émir » dont les patrouilles contrôlent à la fois l’exécution des contrats et la surveillance religieuse des opérateurs. Un des directeurs qui n’avait pas respecté les engagements envers l’EI a eu la tête coupée Une partie des travailleurs ont réussi à fuir : sur les 1 500  qui y œuvraient antérieurement il n’en reste que 300.
(« Syrian regime locked in “mafia-style” pact with jihadis to keep gas flowing – Employees of state-run energy companies in areas controlled by the militants find themselves pawns in a deadly game », Financial Times du 16 octobre 2015.)

 

3. Une guerre économique sous couvert de guerre religieuse

L’islam comporte, comme toutes les religions, nombre de sectes distinctes interprétant différemment les textes sacrés.
Parmi tous ceux qui dans le monde se réclament de cette religion, les sunnites,  représentant une certaine orthodoxie, regroupent environ 90 % des croyants et les chiites seulement 10 %. Mais les chiites occupent un Etat, l’Iran, et une branche sunnite, les wahhabites, occupent un autre Etat, l’Arabie saoudite. Ces deux Etats sont des ennemis jurés et leur rivalité tourne autour du pétrole et du contrôle territorial du Moyen Orient ; dans cette rivalité, dans la coulisse s’affrontent les autres puissances mondiales autour des stratégies pétrolières, économiques  et territoriales.
Comment l’EI, apôtre du wahhabisme, a-t-il pu parvenir à cette situation de force au-delà de l’Arabie Saoudite qui se réfère également à cette variante islamiste ?
La montée du wahhabisme  remonte au XVIIIe siècle avec l’irruption sur la scène tribale de la péninsule arabique d’un illuminé, Mohammed Ibn Al Wahhab (1703-1792). Sans doute en réaction contre le mode de vie des gens de sa tribu il développe une forme puritaine très stricte de l’Islam, prenant le Coran à la lettre et faisant de la  charia la règle absolue des rapports sociaux. Il proscrit toute représentation d’êtres vivants (humains et animaux), l’art, le tabac, le haschich, les noblesses égyptienne et ottomane qui passent par la péninsule arabique pour gagner le pèlerinage de La Mecque. Il tente de s’infiltrer dans les cercles salafistes qui revendiquent le retour à l’islam des origines.
En 1741, expulsé de sa tribu bédouine, il est accueilli par Ibn Séoud, un petit chef de tribu qui vit dans le désert Nedj de la péninsule arabique. L’alliance du prophète et du chef de tribu fait qu’en 1790 ils contrôlent pratiquement toute la péninsule, ayant soumis les autres tribus  et se permettent des raids sur la Syrie, l’Irak. Dans les territoires qu’ils occupent les populations doivent se convertir ou mourir.
L’expansion se poursuit jusqu’au début de 1800 lorsque la réaction des Egyptiens et des Ottomans entraîne la destruction de leurs bases et la capture de leur capitale Dariya. Cette situation dure jusqu’à la fin de la première guerre mondiale avec la dislocation de l’empire ottoman. Le vide politique est comblé par la tribu Al Saoud, toujours alliée aux wahhabites et qui reconquière toute la péninsule arabe, devenant en 1932 un Etat avec pour roi le chef de la tribu, Abd al Aziz al Saoud. Mais cela ne peut se faire qu’avec l’appui d’abord des deux puissances Grande-Bretagne et France, plus tard de la puissance américaine, et des intérêts pétroliers qui commandent dès lors toutes les données stratégiques et politiques du Moyen-Orient.
L’argent du pétrole saoudien donne un essor au wahhabisme qui implante des mosquées et des écoles coraniques de cette obédience dans le monde  entier, y compris en Europe.
L’Etat Islamique en Irak et au Levant (EIIL) qui deviendra l’EI est une réaction contre ce que le wahhabisme est à ses yeux devenu dans la péninsule. Le rigorisme du royaume (dont on connaît bien des aspects, mais dont on dit peu par exemple qu’il procède à la même destruction des traces du passé que l’EI) lui est insuffisant, et il prône une religion encore plus pure et dure rejetant la domination des Saoudiens. Il s’oppose aussi à toutes les autres formes de la religion musulmane, à commencer par les chiites. Sa contradiction fondamentale étant qu’il doit sa force au commerce pétrolier qui implique des relations avec tout ce qu’il rejette d’un point de vue religieux.