Note de lecture. « The Age of Acquiescence. The Life and Death of American Resistance to Organized Wealth and Power », de Steve Fraser

Ce texte est paru dans Echanges n° 152 (http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458)

The Age of Acquiescence
The Life and Death of American Resistance to Organized Wealth and Power
Steve Fraser
Little, Brown and Company
Février 2015

Je recommande rarement brièvement de très bons livres que j’ai lus mais dans ce cas, je dois faire une exception. Pour celui de Steve Fraser, The Age of acquiescence.
Alors que le nom de Rosa Luxemburg n’est que rarement mentionné, le livre est dans la ligne de ses ouvrages L’Accumulation du capital et Grèves de masse, partis et syndicats. Fraser traite dans une large mesure  du capital fictif (il avait écrit précédemment un bon livre sur Sidney Hillman, « l’homme d’Etat du travail des ouvriers de la confection  » [1]).
La première partie est un aperçu de la lutte de classe aux Etats-Unis, depuis la Révolution américaine jusqu’à la fin des années 1960, mettant l’accent  sur la violence déployée contre l’ouvrier américain (plus que dans  n’importe quel autre pays capitaliste «  avancé ») et l’étendue, rarement mentionnée de ces luttes qui de 1877 à 1919 effrayèrent  la classe dominante américaine. Je n’ai jamais trouvé rien de comparable à ce sujet.
Le contraste de cette période est frappant avec ce qui est développé dans la deuxième partie sur « l’autocannibalisation » du système  qui débute autour des années 1970 et l’éradication  qui en résulte de la mémoire de la période précédente et de l’essentiel de l’économie productive.
Comme le livre a été terminé à l’automne 2013, il ne traite pas de la vie des  Noirs, ni  des événements de Ferguson ni de ceux, plus récents, de Baltimore (voir http://www.echangesetmouvement.fr/2015/10/etats-unis-a-baltimore-la-prochaine-fois-le-feu/). Néanmoins c’est un implacable recensement de la régression qui se produit dans les années 1970 et qui est peut-être en train de se terminer maintenant  (ou pas). Une fois de plus je dois dire que je ne vois rien de comparable à la période de « grande glaciation » (comme je l’appelle) au cours de laquelle des milliers d’usines ont fermé, la population des prisons a grimpé jusqu’à représenter 2 % de la population (ceux qui attendent d’être jugés, ceux condamnés à la prison et les prisonniers sur parole), la disparité des revenus a explosé et les services sociaux (qui n’ont jamais été bien étendus) supprimés.
Malgré quelques critiques de troisième ordre, je le recommande chaudement.
L. G.,
mai 2015

http://insurgentnotes.com/2015/05/review-steve-fraser-the-age-of-acquiescence-the-life-and-death-of-american-resistance-to-organized-wealth-and-power-2015/

 

NOTE

(1) Sidney Hillman, The « Labor Statesman » of The Garment Worker, titre d’un livre de Mathew Josephson (Doubleday & Co, 1952) consacré à S. Hillman, leader syndical américain qui en 1910 prit part à une grève dirigée autant contre les employeurs que contre le syndicat AFL et aboutit à la création d’un nouveau syndicat. Le livre de Steven Fraser est intitulé Labor Will Rule : Sidney Hillman and the Rise of American Labor (The Free Press, 1991) (NDE).

Manifestation antinucléaire devant l’assemblée nationale du Japon. Témoignage et réflexions

Cet article est paru dans Echanges n° 152 (Eté 2015 – http://www.mondialisme.org/spip.php?article2458)

 

Il n’est plus possible de croire sur aucun événement rien de ce qui n’a été connu par soi-même directement, tout événement étant amplifié, délibérément ou non, par la caisse de résonance qu’est devenu Internet. C’est pourquoi, ayant lu dans les journaux et certaines revues militantes, français et étrangers, que de grands rassemblements antinucléaires se déroulaient tous les vendredis soirs, de 18 h 30 à 20 heures, devant l’Assemblée nationale à Tōkyō, j’ai voulu, profitant d’un bref séjour dans cette ville, entre le 8 et le 20 juin 2015, m’y rendre constater de visu ce qu’étaient ces manifestations et à combien de participants se montait l’assistance.
A la lecture d’une mention de foules participant à ces manifestations, j’avais eu des doutes. Le programme nucléaire, « civil » comme il convient de le préciser, a été lancé officiellement par Nakasone Yasuhirō en 1954 ; ensuite de quoi, fut créé un Institut de recherche nucléaire du Japon (Nihon genshiryoku kenkyūsho) à Tōkaimura (préfecture d’Ibaraki, nord-est de Tōkyō), devenu depuis Centre de recherche nucléaire du Japon (Nihon genshiryoku kenkyū kaihatsukikō) ; enfin, une première centrale fut mise en fonction commerciale en 1963 dans cette même ville. Et, alors qu’en 1960 le monde entier s’enthousiasmait devant les images de manifestants se battant à coups de bâtons avec la police pour protester contre le renouvellement du traité de sécurité entre les Etats-Unis et le Japon (1), je n’ai pas souvenir de la même combativité contre le lancement du programme nucléaire japonais.
Sortant du métro le 12 juin 2015 un peu après 18 h 30, j’ai vu d’abord des dizaines de cars de police et au milieu des uniformes, une petite centaine de manifestants pour la plupart âgés (cinquante ans et plus) sagement agglutinés derrière des barrières Vauban, répétant à l’envi après chaque appel fait au haut-parleur « Genpatsu yamero » (« Fermez les centrales nucléaires »). Les foules n’étaient pas au rendez-vous et le mot d’ordre m’a semblé tenir plus de la déclaration d’intention que d’une volonté d’agir contre le nucléaire, ne constituer qu’une de ces révoltes convenues dont l’histoire ne manque pas d’exemples.
L’approvisionnement énergétique sous le capitalisme pose les questions de la surconsommation et de l’influence des lobbies. Au Japon, par exemple, il serait possible d’utiliser la géothermie (le pays possède de nombreux volcans en activité et de nombreuses sources d’eau chaude), le solaire, l’éolien ou l’hydraulique (rivières, torrents, mer) comme sources d’énergie, mais les industriels du nucléaire s’y opposent et, après l’arrêt des centrales nucléaires à la suite de l’accident de Fukushima, ont préféré, par calcul (pollution, chèreté, etc.), favoriser le charbon et jouer sur une supposée pénurie d’électricité. Par ailleurs, la centralisation des ressources par l’Etat, dans tous les pays et pas uniquement au Japon, empêche la production et la consommation individuelles, sauf autorisations marginales et contrôlées. La production et la consommation énergétique sous le capitalisme se heurtent à la fois au gaspillage et au centralisme.
L’histoire récente du Japon ne manque pas de scandales dus à la corruption et la concussion entre milieux d’affaires et politiciens, endémiques depuis l’entrée du pays dans le concert capitaliste en 1868. En 1891 déjà, la pollution des terres et des rivières alentour des mines de cuivre d’Ashio (préfecture de Tochigi, au nord-ouest de Tōkyō) constitue un des premiers exemples de pollution industrielle au Japon. Parce qu’elles appartenaient à la puissante famille des Furukawa, et que Hara Takashi (1856-1921), ministre de l’Intérieur en 1907, y possédait des intérêts, la question de l’interruption de la production dans ces mines constituait une menace pour l’Etat. Comme dans tous les pays actuellement au cœur de l’économie ­capitaliste, la fin de la deuxième guerre mondiale a entraîné au Japon une croissance économique exponentielle : « les trente glorieuses », selon l’expression du sociologue Jean Fourastié (1907-1990) (2), furent une période d’intense exploitation de la force des travailleurs et de vastes mouvements migratoires des campagnes vers les villes. Cette centralisation exige une offre d’énergie que le patronat ne peut laisser entre les mains des particuliers.
Je crois bon aussi de rappeler, parce que beaucoup de gens l’ont oublié, au Japon même, qu’en 1999 il y avait eu une fuite radioactive, dans la nuit du 29 au 30 septembre à Tōkaimura, due au centre de recherche ; les conseils donnés par les autorités à la population avaient été de se calfeutrer chez soi. En 2000, les mêmes autorités signalaient une autre fuite radioactive à Fukushima. On ne peut donc pas dire que la dangerosité du nucléaire soit une nouveauté au Japon, ni nulle part ailleurs dans le monde.
Dans ce même temps où je séjournais à Tōkyō, survenait le cinquantième anniversaire de ce que les Japonais appellent Minamata 2, un cas d’empoisonnement au mercure qui s’est déroulé dans la préfecture de Niigata (nord-ouest du Japon). L’appellation « Minamata » provient de l’empoisonnement par méthylmercure diagnostiqué par des médecins en mai 1956 parmi des riverains de la baie de Minamata (île méridionale de Kyūshū), dont l’origine fut identifiée, en 1959 seulement, dans les rejets de mercure de l’usine chimique Chisso (3).
La presse japonaise n’a pas beaucoup parlé de l’anniversaire de ce Minamata 2, mais s’est répandue sur celui des bombes atomiques larguées par le gouvernement américain sur Hiroshima (6 août 1945) et Nagasaki (9 août). Je n’ai personnellement jamais entendu un Japonais exprimer une quelconque empathie envers les milliers de Coréens, travailleurs volontaires ou forcés, victimes à Hiroshima ou Nagasaki. Et si la mémoire des bombes atomiques reste vive au Japon, elle reste aussi totalement déconnectée des souffrances infligées par le Japon aux populations asiatiques.
Des commentateurs, plus ou moins avisés, de la société japonaise soulignent sa complexité, les Japonais en premier. C’est sans doute exact pour qui ne lirait pas le japonais. Il se passe en effet des choses troublantes entre un ouvrage en japonais et sa traduction dans une autre langue, souvent l’anglais américain. Les exemples abondent ; je n’en donnerai ici qu’un en français : je me souviens que Ishihara Shintarō, célèbre nationaliste au Japon et gouverneur de Tōkyō de 1999 à 2012, et Morita Akio, ancien président de Sony, avaient publié en 1989 un ouvrage intitulé No to ieru Nihon (Le Japon qui dit non) (éditions Kōbunsha), violemment anti-américain ; évidemment l’ambassade américaine au Japon s’est empressée de traduire ce pamphlet en anglais. Immédiatement après la traduction américaine, les auteurs japonais ont affirmé que la version anglaise était mauvaise et Ishihara a réécrit l’ouvrage avant d’en autoriser une version anglaise conforme à cette nouvelle mouture ; Morita, ayant les intérêts économiques que le monde entier connaît, a refusé de signer cette nouvelle mouture. En français, l’ouvrage a été traduit sous le titre Le Japon sans complexe (Dunod, 1991), d’après la seconde version, donc sous le seul nom de Ishihara, édulcorée comme il convient.
Il en est ainsi depuis longtemps au Japon  : une version japonaise pour les Japonais et une autre version pour les gaijin (mot japonais pour désigner les étrangers qui signifie les gens du dehors). Je suppose que cette façon de faire des Japonais a pour objectif principal de cacher certaines informations. Sinon, comment comprendre qu’il faille donner des informations différentes aux gaijin simplement parce qu’ils sont gaijin ? Serions-nous, non-Japonais, idiots à ce point de ne pas pouvoir comprendre les mêmes informations que les Japonais ? Ce n’est pas la société japonaise qui est complexe mais les commentaires sur cette société par ceux qui ne veulent pas dire la vérité, et ils sont nombreux.
Quant à moi, je n’avais aucun désir de participer à cette manifestation antinucléaire du vendredi 12 juin devant l’Assemblée nationale japonaise ; je fuis, déjà en France, toutes manifestations, les considérant pour la plupart comme des promenades inutiles destinées uniquement à fatiguer les participants qui auraient eu l’envie de dépenser plus utilement leur énergie, à épuiser leur combativité éventuelle. Je ne suis donc pas rentré dans les rangs, outre que mon physique d’Européen m’aurait facilement indiqué comme proie pour la police. La contestation qui marche au pas ne me concerne pas ; j’apprends d’ailleurs que ces rassemblements devant l’Assemblée nationale, qui durent depuis 2011 tous les vendredis, sont sans effet puisque le gouvernement vient de décider, ce 11 août 2015, de relancer une des plus anciennes centrales, celle de Sendai (4) (préfecture de Kagoshima, île de Kyūshū). Bien sûr, les habitants de cette région protestent ; à la manière de ce qui se passe à Tōkyō si l’on en croit les propos d’une protestataire rapportés par un journaliste du quotidien Le Monde dans son numéro du 12 août : « On se débrouille, même si on n’est pas assez nombreux pour tout organiser. »
Pendant mon bref séjour à Tōkyō, il y eut plusieurs autres manifestations où je ne suis pas allé parce que je n’ai appris leur déroulement qu’après coup. Les manifestants se donnent certainement rendez-vous par l’intermédiaire des réseaux dits sociaux ; en tous cas, les médias ordinaires, télévision et journaux, n’en annonce pas la tenue et la télévision n’en rend pas compte, de ce que j’ai pu en juger.
Le dimanche 14 juin, par exemple, une manifestation a parcouru les rues du quartier de Shibuya pour protester contre le projet du gouvernement d’Abe Shinzō de revoir l’article 9 de la Constitution (selon Le Monde du 17 juillet 2015, « La réforme controversée de la défense [a été] adoptée par la Chambre basse ») afin de pouvoir envoyer les Forces d’autodéfense (Jieitai ; euphémisme pour désigner l’armée au Japon depuis la fin de la deuxième guerre mondiale), dans des zones de conflit hors du Japon ; protestation précédée d’une mise en scène au Japan Press Club à Tōkyō le vendredi 12 juin par quatre anciens dirigeants politiques : Yamasaki Taku (ex-vice-président du Parti libéral démocrate, Jiyū minshutō), Kamei Shizuka (ex-leader du Nouveau Parti du peuple, Kokumin shintō), Fujii Hirohisa (ex-président député du Parti démocrate du Japon, Minshutō) et Takemura Masayoshi (ex-leader du Nouveau Parti sakigake, Shintō sakigake).
Ces manifestations demeurent locales et leurs participants ne peuvent pas, ou ne cherchent pas, à joindre leurs forces. Ceci s’explique par la pression des communautés dans les villages et au sein des grandes villes, bien qu’en déclin dans les plus grandes, qui conservent de l’importance au Japon. Le poids du collectif et la répression de toute expression individuelle sortant de ce cadre collectif  font que, pour la plupart, les protestations restent essentiellement passives ; une passivité qui s’étend du retrait du geek, au suicide des plus jeunes et des plus vieux ou à l’acte de folie, inquiétant à la fois gouvernants et patronat plus que les quelques défilés bien ordonnés dans les rues ou devant l’Assemblée nationale.
J.-P. V

 

NOTES

(1) En 1951, les Etats-Unis et le Japon signent un traité de sécurité ; renégocié en 1960, il donnera lieu à de fortes manifestations au Japon. On sait aujourd’hui que des navires munis d’ogives nucléaires ont accosté au Japon au moins depuis la guerre de Corée (1950-1951), sinon auparavant, malgré les dénégations de tous les gouvernements japonais successifs.

 

(2) Jean Fourastié, Les Trente Glorieuses ou la Révolution invisible de 1946 à 1975, Fayard, 1979.

 

(3) Abréviation de Shin Nitchitsu, elle-même abréviation pour Shin Nihon chisso hiryō kabushiki kaisha (Société anonyme des engrais aux nitrates du nouveau Japon).

(4) A ne pas confondre avec une ville du même nom mais dont les idéogrammes sont distincts située dans le Nord-Est du Japon.

« Les Balles du 14 juillet 1953 » – Note cinéma.

Cinéma
Les Balles du 14 juillet 1953
Film de Daniel Kupferstein
2014, 85 min.  – (Un DVD est en vente au prix de 15 euros)

Paru dans Echanges n° 152 (été 2015).

Présentation par le réalisateur : « Le 14  juillet 1953, un drame terrible s’est déroulé en plein Paris. Au moment de la dislocation d’une manifestation en l’honneur de la Révolution française, la police parisienne a tiré sur un cortège de manifestants algériens. Sept personnes (six Algériens et un Français) ont été tuées et plus de quarante blessées par balles. Les policiers n’ont pas supporté que les militants algériens défilent organisés par le MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, dirigé par Messali Hadj) avec un service d’ordre impressionnant, refusent de se laisser arracher leurs drapeaux et banderoles. À leurs yeux, il était inconcevable que des colonisés relèvent la tête, ne rasent pas les murs. Cet événement a été oublié en France comme en Algérie. Le film est l’enquête pour retrouver des témoins, pour faire parler les historiens afin de reconstituer au mieux le déroulement de ce drame mais aussi pour comprendre comment ce mensonge d’Etat a si bien fonctionné. »
D. K. a commencé son enquête en utilisant le livre de Maurice Rajsfus, 1953, un 14  juillet sanglant (éd. Agnès Vienot, 2003, épuisé).
Un récit des événements et de leurs suites peut être lu sur le site des Archives de Seine-Saint-Denis : http://archives.seine-saint-denis.fr/Un-massacre-oublie.html
Un deuxième livre vient de paraître sur cette manifestation (que nous n’avons pas encore lu) : Paris 1953 : un 14 juillet rouge du sang algérien, de Jacques Simon (L’Harmattan, 2015, 14 euros).
Un camarade de Paris
janvier 2015

Plus d’informations sur ce film (et les autres documentaires du réalisateur) ainsi que sur  les projections et la vente des DVD : http://daniel-kupferstein.com

« Lille en Mai. Chroniques anarchistes », note de lecture

Lille en Mai. Chroniques anarchistes
Guy Ciancia
Passez Muscade, 2015
http://passezmuscade.ciancia.net/
 (c/o CCL Benoît-Broutchoux, 4, rue de Colmar, 59000 Lille)

Il ne s’est rien passé à Lille, en Mai 68, prétend l’opinion publique (p. 10), selon Guy Ciancia, auteur d’un ouvrage de presque 300 pages : Lille en Mai. Chroniques anarchistes, qui confirme : « Etudiant à Lille en Mai 68, puis salarié dans cette ville, je peux témoigner qu’à deux cents kilomètres de Paris, en mai et juin 1968, la vie continuait, simple et “presque” tranquille. » (p. 19). « A Lille, tout s’est déroulé dans le calme, sans barricades (ou presque) et sans violence (…), la très grande majorité des étudiants et des ouvriers ne vit guère plus loin que les aménagements des conditions d’examen ou de travail (p. 26). »
Ne serait-ce pas parce que les oppositions aux conditions sociales engendrées par le capitalisme sont innombrables, banales, quotidiennes et « en réduisant certaines d’entre elles (…) à des actes héroïques et exemplaires, on brade les colères (…) pour n’en retenir finalement que la valeur marchande » (p. 10) que peu de gens ont observé ce qui se passait à Lille ? L’ouvrage de Guy Ciancia se compose de deux parties, plus un épilogue et des annexes. Deux parties que l’auteur ne distingue pas explicitement dans son livre : une première traitant spécifiquement de Mai 68 à Lille (les quatre premiers chapitres) et une deuxième traitant des années 1969-1970 (chapitres V à VII) .
La première partie fait la preuve qu’il s’est passé quelque chose à Lille en mai-juin 1968. Elle apporte de nombreuses informations utiles telles que « nous fûmes tout à fait surpris de constater que les usines étaient bien souvent silencieuses et vides. A part cinq cégétistes, la plupart disposés à l’entrée, sous un timide drapeau et la responsabilité d’un permanent syndical, la base était introuvable (p. 90). » On passera sur quelques clichés dont les historiens savent maintenant qu’ils ont été exagérés ; par exemple que « (…) la Bourse en flammes [à Paris] était bien aussi belle, pour un jeune révolutionnaire, que les églises incendiées de Barcelone évoquées en 1936 par Benjamin Péret (p. 20) », et p. 101 que « (…) la nuit du 24 au 25 mai (…) la Bourse fut incendiée. » ; ou que les voitures ne roulaient plus faute de carburant (p. 20).
La deuxième partie, elle, se résume à une sorte de Who’s Who, de Bottin mondain du milieu révolutionnaire de l’époque, avec les récriminations qui vont avec, contre ceux qui se sont intégrés, ceux qui ont refusé et ceux qui ont préféré satisfaire leur hédonisme. On comprendra que Guy Ciancia dresse un panégyrique de ses anciens amis qui ont refusé de s’intégrer, les critères de ce refus de parvenir étant par ailleurs élastiques, et qu’il déteste les autres, semble-t-il les hédonistes plus que les arrivistes.
L’épilogue achève ce livre sur les étrangetés qui ont eu cours après Mai 68 et continuent à avoir cours dans certains milieux : « (…) lors des premiers pas de l’homme sur la Lune, le 21 juillet 1969 (…), ces images avaient provoqué une grande incrédulité. Quelle confiance pouvait-on accorder à un tel reportage qui ressemblait à une mise en scène efficace dans la compétition pour la “conquête de l’espace” ? » (p. 225) ; « (…) on mettait en doute à la fois l’expédition lunaire de l’Américain Neil Armstrong et la “révolution” de Mai 68 » (p. 250).
Quant à ce qu’il nous dit de l’origine de son ouvrage, le propos paraîtra familier à beaucoup de ceux qui ont vécu les années 1980 : « (…) un peu avant 1980, un petit groupe anar, proche de la revue L’Aminoir, avait poursuivi le montage de Lille en Mai. Cette première version du court métrage s’inscrivait dans le cadre d’une interrogation sur les falsifications dans l’histoire. (…) dans les locaux de la CLES [Commune libre et espace social], la projection [en juillet ou août 1981] fut interrompue par une poignée de palotins hystériques qui avaient entendu dire qu’il était “négationniste”. Les bobines furent piétinées, le matériel de projection brisé. (…) Mais Lille en Mai (…) ne traitait ni de la Shoah ni des chambres à gaz. C’est pourtant un public hostile, composé de sionistes, d’ex-militants maoïstes ou néo-socialistes, qui manifesta sauvagement sa désapprobation. Comment en était-on arrivé là ? Comment expliquer cette confusion des genres ? (…) L’humble réalité quotidienne des anonymes, ceux qui n’aspirent souvent, par principe ou habitude, à aucun pouvoir, n’avoue[nt] jamais. Ce sont précisément les anecdotes de ces personnages sans qualités, que Lille en Mai entendait restituer. (…) Ne furent sauvées du film que quelques prises de vue du tournage, et des bribes du synopsis (…). Ce sont ces seules traces complétées au moyen de diverses sources institutionnelles ou non et de souvenirs épars qui ont constitué les jalons de ce livre.  » (p. 228- 231)
Les annexes (p. 237-291), photocopies de tracts, articles de journaux, etc. profiteront aux lecteurs qui s’intéressent à la période couverte par le livre.
J.-P. V.

Etats-Unis. A Baltimore, la prochaine fois, le feu*

Texte paru dans Echanges n° 152 (été 2015).

 

Le 27 avril 2015, Baltimore a été le théâtre de ce que l’on pourrait désigner comme les pires émeutes urbaines dans une grande ville américaine (1) depuis celles de Los Angeles en 1992. Des centaines de bâtiments ont été pillés et brûlés, et il y a eu tant d’incendies que la ville en est venue à manquer d’équipements pour les éteindre et a dû faire appel aux pompiers des comtés voisins. Le gouverneur du Maryland a fait intervenir la Garde nationale, et le maire de Baltimore a décrété un couvre-feu nocturne (de 22 heures à 5 heures) jusqu’au dimanche 3 mai.
Les causes et le déroulement de l’émeute sont familiers et connus de longue date, mais s’y ajoutent des aspects nouveaux qui n’étaient pas apparus en 1992 à Los Angeles. A Baltimore-Ouest, épicentre de l’émeute, les taux de mortalité infantile sont au niveau de ceux du Belize et de la Moldavie, d’après une étude réalisée par la John Hopkins School of Public Health (2). Les habitants des quartiers les plus pauvres de Baltimore ont une espérance de vie inférieure de vingt ans à celle des quartiers aisés (3). Un trafic de drogue violent et florissant déferle sur cette misère sociale.
Pendant des années, le trafic de drogue à Baltimore a été le fait de gangs locaux qui se disputaient un territoire. Mais au cours de la décennie écoulée, le trafic de drogue s’est organisé avec l’arrivée de cartels plus importants et plus ambitieux. L’un d’eux, la Black Guerilla Family (BGF), dont le nom évoque un groupe nationaliste noir de l’époque trouble des années 1970 qui sévissait dans les prisons californiennes, a monté une opération sophistiquée qui, de manière remarquable, impliquait la présence de groupes lui servant de couverture pour infiltrer des groupes d’action communautaires et a publié un manifeste pour apprendre à devenir entrepreneur indépendant qui lui a valu les éloges dithyrambiques des autorités académiques locales (y compris ceux d’un ancien candidat à la mairie) qui ignoraient leurs lien avec le gang (4).
De manière plus significative, le BGF (c’est ainsi qu’on l’appelle dans la rue ici) a pris le contrôle de la prison de la ville, le centre de détention de Baltimore, en enrôlant des gardiens pour y introduire de la drogue, des téléphones portables et de l’argent. L’un des principaux chefs du BGF a eu des enfants avec deux gardiennes, qui ont fait tatouer son nom sur leur bras. Le centre de détention a fini par faire l’objet d’un raid et le contrôle de l’Etat a été rétabli, mais cet épisode témoigne de la portée et de l’ambition du BGF. (Une femme que je connais et qui travaillait aux entrées du centre de santé du centre de détention pendant la prise de pouvoir du BGF m’a raconté qu’elle avait compris que quelque chose allait se passer lorsqu’elle s’est aperçue de la présence de prisonniers soi-disant SDF, qui étaient en réalité des policiers clandestins. Elle reconnaissait toujours les infiltrés à leurs chaussettes toujours propres même si leurs vêtements étaient sales et usés [5]).
La police et les gangs de la drogue ont une relation symbiotique. Pour la police, les gangs sont devenus un moyen de réclamer plus de fonds, plus d’hommes et plus d’autorité. Les gangs utilisent la police pour « cafeter » leurs rivaux dans le but de s’emparer d’un marché à leurs dépens. La corruption est très répandue au sein de la police et bon nombre d’agents touchent des pots-de-vin ou même vendent de la drogue.
La brutalité policière est également bien documentée : la ville a dû payer 5,7 millions de dollars de dommages et intérêts aux victimes entre 2011 et 2014, et il ne s’agit probablement que de la partie émergée de l’iceberg car peu de victimes ont assez de persévérance et de moyens pour défendre leur cas face à un système dont la plupart d’entre eux pensent, avec raison, qu’il les défavorise. Au nombre de ces victimes figurait une grand-mère dont l’épaule avait été cassée lorsqu’un flic l’avait jetée à terre et arrêtée (6). Entre juin 2012 et le 15 avril de cette année, le centre de détention de la ville de Baltimore a refusé 2 600 personnes arrêtées et amenées par la police au motif que leurs blessures et leurs maladies étaient trop graves pour être soignées en prison. Il est vrai que nombre d’entre elles dataient d’avant l’arrestation. Mais 123 de ces blessures étaient des traumatismes crâniens, signes révélateurs de maltraitance policière (7).
A cela s’ajoutent une violence de rue d’un niveau peu commun – bousculer quelqu’un accidentellement dans la rue peut vous valoir une balle – et des fusillades aléatoires et inexplicables ont affecté presque toutes les familles noires des quartiers défavorisés de Baltimore et quelques-unes à l’extérieur : des membres de la famille du maire de Baltimore, Stephanie Rawlings-Blake, et de Bernard « Jack » Young, le président du conseil municipal, ont été abattus lors d’épisodes de violence de rue (8).
Tout le monde assiste à ces fusillades, mais lorsqu’il s’agit de témoigner ou d’identifier les tireurs, personne n’a rien vu. Les raisons en sont à la fois compliquées et faciles à comprendre. Non seulement les gens redoutent la vengeance des gangs – crainte qui n’est pas sans fondement comme le prouve la bombe incendiaire qui a tué sept membres de la famille Dawson dans East Preston Street parce que la mère s’était élevée contre le trafic de drogue dans son quartier – mais ils redoutent également la police. Ils ne savent jamais quel flic ripoux va les dénoncer aux dealers. Parmi les rumeurs, dont certaines sont fondées et d’autres fictives, tant sont nombreux ceux qui, dans l’ombre, ont intérêt à encourager la désinformation, ce remous qui balaie les rues de Baltimore-Ouest, qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est « trivial » ?
Par conséquent, on se méfie à juste titre de la police. La police, à son tour, voit de la complicité dans ce refus de coopérer. En traitant tous les résidents comme des collaborateurs potentiels, la police en vient à agir à Baltimore-Ouest, et ailleurs, comme les troupes américaines au Vietnam lorsqu’elles pacifiaient les villages : tout le monde devient un ennemi potentiel. Les conséquences d’une arrestation et d’une condamnation n’attentent pas seulement à votre dignité dans l’immédiat, mais elles ont des effets durables sur vos possibilités d’emploi, notamment dans le secteur des services. la police n’est qu’un aspect de l’absence généralisée de confiance en la société qui agit à la fois comme un mécanisme de survie et de défense, et elle s’exerce également contre l’action politique ou collective au sens habituel, y compris contre la politique de la gauche.
Cette confiance s’exprime de multiples manières dans la vie quotidienne. J’ai travaillé avec une femme qui refusait les virements sur son compte bancaire,  car elle ne pouvait pas savoir si « ils » n’allaient pas tenter de la voler  ? Elle exigeait un chèque, par souci de sécurité. Là où je travaille actuellement, les émissions les plus populaires auprès des Afro-américaines d’une cinquantaine d’années sont des « documentaires » relatant des crimes réels, tel le bien-nommé « Crains ton voisin  » qui remet en scène des crimes impliquant des proches : l’amant qui se transforme tout à coup en meurtrier, les voisins qui sont en réalité des violeurs ou des tueurs en série, les pasteurs mariés de longue date qui s’enfuient soudain avec les fonds de leur église pour financer l’addiction au crack d’une petite amie adolescente dont personne ne soupçonnait l’existence. C’est ce qu’on peut entendre dans le cri tourmenté d’une femme que j’ai entendue hurler de toutes ses forces un jour dans le métro de Baltimore : « La famille vous mettra encore plus dans la merde que les amis. »
Le côté aléatoire de toutes ces morts prématurées dans la rue explique en grande partie la colère qui se déverse sur les cas de brutalité policière. Comme l’a déclaré au Wall Street Journal Hanifa Shabazz, conseillère municipale à Wilmington (Delaware) : « On ne sait jamais ce qui va se passer ni qui sera la prochaine victime (9). » Avec la police, au moins, on est face à quelqu’un qui peut rendre des comptes. Quand il s’agit des fusillades aléatoires ou des règlements de comptes qui font partie de la vie des quartiers défavorisés, on ne peut désigner ou accuser personne. C’est ainsi que protester contre la brutalité policière devient un mode de vie à part entière ; c’est l’un des nombreux scénarios sous-jacents qui expliquent les émeutes de Baltimore.
Les pressions sur les plus jeunes augmentent de façon irréversible. Sur les chaînes de la BET et de la VH1 (10), les émissions téléréalité de hip-hop mettent en scène la richesse fabuleuse des magnats du hip-hop tels Kanye et Rick Ross, leurs nombreuses demeures et voitures de luxe, leur soirées dans les clubs de striptease d’Atlanta où ils boivent du cognac, un monde de richesses et de plaisirs sans fin hors de portée à Baltimore quand bien même on y vivrait douze vies.
Baltimore-Ouest est envahi par de jeunes rappeurs ambitieux qui tentent de vendre au coin des rues les CDs qu’ils fabriquent chez eux, font du mixage dans le sous-sol de leurs grand-mères où ils dorment, dealent un peu d’herbe ou de coke pour arrondir leurs fins de mois, en rêvant à leur jour de chance. Car, contrairement à ce qui se passait au cours de la génération précédente, où ceux qui ne chantaient pas comme David Ruffin (11) se contentaient d’un travail bien payé, quoique monotone, à l’usine Chrysler, le hip-hop, par le biais de la démocratisation de la technologie musicale, fait une star potentielle de tous ceux qui sont assez débrouillards et assez chanceux. Car, après tout, il n’y a pas grande différence entre les capacités d’un P. Diddy ou d’un Jay Z et celles d’un gamin de Baltimore-Ouest. Et en fin de compte, tout le monde sait qu’il n’existe plus de travail comme chez Chrysler, qu’il n’y a plus que des petits boulots précaires,  dévalorisants et mal payés dans des fast-food ou des hôtels pour riches touristes. Et puisque, de toute manière, on sera mort à 25 ans, pourquoi ne pas vivre tout de suite ? Les émeutes de Baltimore n’étaient pas uniquement celles de l’armée de réserve du travail. Ces émeutes étaient également, voire encore davantage, selon l’expression bouleversante d’un criminologue britannique celles de l’armée de réserve des consommateurs.
On ne sait pas très bien ce que font miroiter ces noms de marques et de produits. D’une part, d’une certaine manière, ils représentent le désir, même s’il est perverti, d’obtenir plus de la vie. D’autre part, ils représentent la captation personnelle de ce désir de quelque chose de mieux. On prend ce qu’on veut et tant pis pour les autres. Cela fait alors partie de la lutte individuelle pour la survie et la réussite. Tout gauchiste qui croit que le pillage est dirigé contre la propriété privée serait promptement détrompé s’il s’avisait de reprendre son butin à un pilleur.
La gauche est complètement à côté de la plaque en exigeant du « travail » et la réouverture des centres de loisir fermés (à Baltimore, bon nombre de centres de loisir ont été vendus ou fermés ces dernières années) où les gamins peuvent jouer au ping-pong, alors qu’en réalité ceux-ci ne veulent que leurs propres Nintendos et leurs propres Game-Boys. Bien sûr, la pauvreté, le chômage et toutes les autres causes profondes jouent un rôle dans cette agitation. Mais ces facteurs matériels sont filtrés à travers des rêves et des espoirs qui ne seraient même pas satisfaits s’il leur tombait du ciel un travail payé 25  dollars de l’heure et proposant de bonnes prestation sociales. Cette impatience et cette insatisfaction font le lit d’autres conflits à venir, des conflits qui pourraient aboutir à plus d’agitation dans la rue. Ou tout aussi aisément se transformer, par le biais de l’Internet,  en bagarres entre bandes rivales de Baltimore-Est ou de Baltimore-Ouest à Inner Harbor.
Les plus âgés vivent les choses autrement. Tous ceux qui ont la cinquantaine et plus se souviennent des dégâts causés par les émeutes de 1968, des longues décennies de désinvestissement qui ont frappé Pennsylvania Avenue, West Baltimore Street et Gay Street à l’est, où les magasins incendiés et les vitrines aveugles ont perduré et perdurent encore dans certains quartiers. Et ceux qui sont encore plus âgés se souviennent de l’époque où dans Pennsylvania Avenue, la 125e Rue (12) de Baltimore, se trouvaient d’excellents établissements tels le Royal Theater où se produisaient Moms Mabley, Red Foxx et Pigmeat Markham. Ou que leurs pères, qui travaillaient dans les fours à charbon de Bethlehem Steel, l’endroit le plus dangereux de Sparrows Point où étaient consignés les travailleurs noirs, partaient toujours au travail vêtus d’un costume et d’une cravate, par souci de dignité. Aux yeux des plus âgés, les jeunes semblent s’être engouffrés sur la voie de l’autodestruction.
A tout cela, il faut ajouter l’absence totale d’espoir et la dureté de l’environnement, le dépérissement de toutes les institutions sociales intermédiaires tels les syndicats et les groupes communautaires, et la transformation des autres, telles les églises dont les racines plongeaient dans le gospel de la société sudiste, comme le montre la progression d’énormes églises et de pasteurs médiatiques comme T.D. Jakes. Cette église devient une version hyper métastatique de l’ « encerclement de force » qu’Earl Shorris décrivait dans New American Blues, son livre sur les Américains pauvres au début des années 1990. S’inspirant de la manière dont les animaux acculés par leurs prédateurs renoncent et n’essaient pas de s’échapper, Shorris comparait la situation désespérée des Américains pauvres à un « encerclement » permanent.
Voici donc une vue partielle du contexte qui a produit l’explosion sociale de Baltimore après la mort de Freddie Gray le soir du 11 avril dans un fourgon de police, et au cours des années à venir ce climat changera encore de tonalité. Gray a été soumis à ce que l’on appelle « une balade rodéo », pendant laquelle on transporte les accusés à grande vitesse et au hasard des rues dans le but de les réduire à l’impuissance et de les pousser à coopérer. A un moment que personne n’est capable de préciser, la colonne vertébrale de Freddie Gray s’est brisée. La mort de Gray est venue après d’autres, telle celle de Tyrone West en 2012, mort d’un problème cardiaque au cours d’une lutte avec la police. Cela donnait généralement lieu à de petites manifestations de colère, et le silence retombait.
On ne sait toujours pas pourquoi la mort de Gray a déclenché des émeutes. Mais la couverture médiatique des émeutes de Ferguson y est sans doute pour quelque chose. Tout à coup, affronter la police dans la rue n’était plus une idée abstraite, mais une chose vue à la télévision toute l’année précédente. En découdre avec la police devenait au moins normal, sinon socialement acceptable. Dans les heures qui ont suivi les funérailles de Gray, les jeunes réagirent en utilisant les médias sociaux pour organiser un rassemblement éclair à Mondawmin, une galerie marchande plus ancienne à la lisière de Baltimore-Ouest.
Des critiques hostiles soutiennent qu’il n’y avait rien de politique dans ces émeutes car depuis plusieurs années, on assistait à une série de rassemblements éclair indétectables pour piller des magasins, pour s’attaquer à des passants pris au hasard, ou pour se battre (13). Cette vision des choses n’est peut-être pas totalement erronée, mais elle échoue à montrer que si l’élan initial était apolitique, quelle que soit la définition de ce terme, sitôt qu’il eut lieu, l’affrontement devant Mondawmin devint soudain très politique, en dépit des mobiles des émeutiers.
Dans les heures qui suivirent, des jeunes livrèrent à la police, qui n’y était pas préparée, une bataille acharnée à coups de pierres, de briques, de bouteilles, de tout ce qui leur tombait sous la main. Les portes de la galerie marchande furent forcées et les magasins pillés. Cette nuit-là, dans toute la ville, on assista à de grosses batailles de rue et à des incendies volontaires. Des voitures de police furent brûlées et des magasins pillés. Certes, les émeutes de 2015 n’ont pas eu l’envergure de celles de 1968, qui réduisirent de vastes pans de Baltimore en ruines fumantes. Mais on a fait intervenir la Garde nationale, on a décrété un couvre-feu, et, comme on l’a appris plus tard, le FBI a même organisé en secret une surveillance aérienne des troubles. Le décompte final fait état de 200 entreprises cambriolées, de 200 arrestations et de 150 incendies, y compris celui d’une nouvelle maison de retraite pour les personnes âgées à bas revenus qui était sur le point d’ouvrir, ce qui a déclenché la colère de nombreux vieux résidents (14).
Il est difficile de savoir comment cela a touché les jeunes de Baltimore-Ouest qui ont déclenché les émeutes. Pour la plupart, ils continuent à être inaudibles, en dépit de la couverture médiatique. Les représentants que les médias choisissent pour parler au nom des jeunes sont le plus souvent des étudiants noirs un peu plus âgés, ceux qui ont organisé les manifestations de Ferguson et pour Eric Garner (15) et savent donc mieux traiter avec les médias, même s’ils ne faisaient pas eux-mêmes partie des émeutiers.
Mais tout à coup, on entendait les jeunes de Baltimore, ne serait-ce qu’à travers leurs actions. La société dressait l’oreille. CNN leur demandait ce qu’ils pensaient. De jeunes anarchistes leur distribuaient des bouteilles d’eau et leur dispensaient des informations sur l’aide légale. Dans d’autres villes, des étrangers manifestaient en leur nom. Pour beaucoup, ce fut certainement une expérience enivrante et transformatrice, de celles qui se diffuseront lentement dans le tissu social pendant des années.
Au cours de cette semaine de tensions, la police s’est discréditée encore davantage, lorsque le commissaire de police Anthony Batts a déclaré que des « agitateurs extérieurs », mystérieux et anonymes, avaient envahi Baltimore dans le but d’exciter les quartiers émeutiers et qu’il avait des informations révélant que des gangs rivaux tels le BGF et les Crips menaçaient de s’unir et de « descendre » des policiers pour venger la mort de Gray. (Il s’avère que le BGF et d’autres rencontraient alors les responsables des églises locales et des fonctionnaires municipaux afin d’inciter au calme) (16).
Plus tard dans la semaine, le procureur de Baltimore a annoncé la mise en examen des six flics concernés. Cette mise en examen a été à juste titre interprétée comme une victoire et les rassemblements se sont tout à coup transformés en fêtes spontanées. Quelques jours plus tard, Rawlings-Blake a demandé au Département de la Justice d’intervenir et d’enquêter sur les violations systématiques de la loi par la police. Ces deux interventions ont mis fin aux manifestations. Le lendemain des mises en examen, une marche nationale à laquelle avait appelé Malik Shabazz, de l’association des Avocats noirs pour la Justice et ancien dirigeant du Nouveau Parti des Black Panthers, n’a attiré que quelques milliers de personnes, bien que Shabazz ait annoncé que 10 000 manifestants descendraient dans Baltimore-Ouest. Le 16 mai, un rassemblement en faveur de l’amnistie de tous les émeutiers n’a attiré que quelques dizaines de personnes. Pour le moment [en juin, NDE], les rues sont calmes.
Mais par le biais des mises en examen ainsi que des enquêtes du Département de la Justice, la classe politique noire qui gouverne Baltimore, prise au dépourvu, essayait de reprendre le contrôle en faisant des concessions. Au cours des mois à venir, elle organisera sans doute des événements, telles les conférences d’« Emancipation de la Jeunesse » dans le but de « soigner » la ville et d’avancer dans un sens « positif » (c’est-à-dire en élisant plus de Démocrates).
Toutefois, cela fait apparaître l’un des aspects les plus importants des émeutes de Baltimore que peu d’observateurs ont remarqué. Ces émeutes étaient la première révolte d’une grande ville gouvernée par des Noirs. Baltimore n’était pas Ferguson, où une faction politique blanche gouverne une majorité de Noirs privés de leur droit de représentation. Cette ville est gouvernée par une majorité noire depuis plus de dix ans.
Mais dans des quartiers comme Baltimore-Ouest, peu de choses ont changé au cours de la lente ascension de la classe politique noire dans le parti Démocrate. De fait, la situation a empiré et on a rarement tenté d’atténuer la brutalité systématique et l’impunité de la police. Dans l’ensemble, la classe dirigeante noire de Baltimore a détourné les yeux et s’est occupée de ses propres intérêts en tant que courtiers chargés de représenter la « communauté noire ». Comme Adolph Reed l’a pressenti en 1979 dans sa note Telos sur le concept de « communauté noire », « Révision de la spécificité noire » : ces classes dirigeantes ont tendance à extrapoler leurs propres intérêts puisqu’ils voient que leur légitimité et leur intégrité sont liées à une vision monolithique de la vie des Noirs. En réalité, cette conception est apparue dans la mythologie Unitarienne du nationalisme noir de la fin des années 1960. La représentation de la communauté noire en tant que sujet collectif a opportunément masqué le système hiérarchique qui servait de médiateur entre les « dirigeants » et les « dirigés » (17).
A Baltimore, cela a abouti à la mise en examen et à la destitution de l’ancien maire Sheila Dixon, habile populiste qui savait aussi bien flatter les hommes d’affaire du centre-ville que serrer les mains dans les rues des quartiers défavorisés,  pour avoir volé dans un refuge une poignée de cartes-cadeaux destinées à des enfants sans domicile.
Il est trop tôt pour savoir si on retiendra cette leçon, à savoir que nous serons trahis par les élites noires comme par les blanches. Mais le 11 avril, le fait que les tortionnaires de Freddy Gray représentent parfaitement la « diversité » (trois Blancs et trois Noirs, hommes et femmes) n’a pas servi à grand-chose. En fin de compte, ils se sont tous comportés comme le leur dictait leur rôle social.
Curtis Price
3 juin 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

Texte paru dans The Brooklyn Rail. http://www.brooklynrail.org/2015/06/field-notes/baltimores-fire-next-time

 

NOTES

 

* La prochaine fois le feu est le titre d’un recueil d’essais de l’écrivain afro-américain James Baldwin (1963) (NdT).
(1) Baltimore (Maryland), ville portuaire située à une soixantaine de kilomètres de Washington, compte 620 000 habitants (NDE). Son agglomération 2,7 millions.

(2) Dan Diamond (2015) : « Why Baltimore Burned », Forbes, 28 avril 2015. http://www.forbes.com/sites/dandiamond/2015/04/28/why-baltimore-burned/

(3) Ibid.

(4) Justin Fenton & Sara Neufeld, « Educators endorse Black Guerrilla Family gang leader’s book », Baltimore Sun, 9 mai 2009, http://www.baltimoresun.com/news/maryland/crime/blog/bal-educators-endorse-black-guerrilla-family-gang-leaders-book-20130424-story.html.
(5) Justin Peters : « Comment un gang intitulé Black Guerilla Family a pris le contrôle des prisons de Baltimore », Slate, 24 avril 2013. Voir le site : www.slate.com/blogs/crime/2013/04/24/black_guerilla_family_how_a_gang_took_over_baltimore_s_jails.html3.
(6) Conor Friedersdorf, « Brutalité de la culture policière à Baltimore », Atlantic, 22 avril 2015. http://www.theatlantic.com/politics/archive/2015/04/the-brutality-of-police-culture-in-baltimore/391158/

(7) « La prison de la ville de Baltimore refuse de recevoir 2 600 suspects blessés, mettant en doute les méthodes de la police »,  reportage du New York Daily News, 2015.
(8) Luke Boradwater & Justin Fenton, « Le cousin du Maire est tué par balle », Baltimore Sun, 9 mai 2013. http://articles.baltimoresun.com/2013-05-09/news/bs-md-ci-homicides-20130509_1_northwest-baltimore-gun-violence-baltimore-sun

(9) Scott Calvert : « Les luttes des plus grandes villes du Delaware ayant un taux de meurtres élevé », Wall Street Journal, 19 février 2015. http://www.wsj.com/articles/delawares-biggest-city-struggles-with-high-murder-rate-1424376328

(10) BET : Black Entertainment Television ; VH1 : chaîne de télévision musicale.

(11) David Ruffin (1941-1991) : chanteur principal des Temptations.

 

(12) A New York, la 125e Rue est la principale artère de Harlem, comptant aujourd’hui de nombreux commerces ouverts aux touristes, symbole de la « renaissance » de ce quartier (NDE).

 

(13) Heather McDonald, « Baltimore brûle », City Journal, 28 avril 2015.
http://www.city-journal.org/2015/eon0428hm.html

(14) Natalie Sherman, « Suite au nettoyage des émeutes de Baltimore, certains craignent des conséquences économiques à long terme », Baltimore Sun, 19 août 2015.  http://www.baltimoresun.com/business/bs-bz-economic-impact-riots-20150501-story.html#page=1

(15) Eric Garner, Noir mort à New York le 17 juillet 2014 suite à son arrestation violente par un policier.
(16) Mark Puente & Erica Green, E. « Le Maire et le commissaire de police dénoncent l’action d’agitateurs extérieurs », Baltimore Sun, 19 août 2015. http://www.baltimoresun.com/news/maryland/politics/bs-md-freddie-gray-march-pressers-20150425-story.html
J. Fenton, J. (2015) : « La police de Baltimore déclare que des gangs sont en train de “se former” pour abattre des policiers », Baltimore Sun, 27 avril 2015. http://www.baltimoresun.com/news/maryland/crime/blog/bs-md-ci-freddie-gray-gang-threat-20150427-story.html
Doug Donovan, Mark Puente et Luke Broadwater, «  Les experts mettent en doute l’intervention des gangs dans les émeutes », Baltimore Sun, 28 avril 2015.

 

(17) Adolph L. Reed Jr : « Révision de la spécificité noire », Telos 39, printemps 1979. https://libcom.org/library/black-particularity-reconsidered-adolph-l-reed-jr
dans les publications

– « Black lives matter ! » (« Les vies noires comptent »), dans Alternative libertaire n° 251 (juin 2015). Un texte de First of May Anarchist Alliance, créé en janvier 2011 – m1aa.org/
– « Chroniques des révoltes anti-police dans le Missouri et à travers les Etats-Unis (août 2014 /mars 2015) » brochure,  htttp://lechatnoiremeutier.noblogs.org/?s=Etats-Unis
– Dans Le Prolétaire n° 515 (mars-mai 2015), « Les émeutes de Baltimore » et « La colère noire fait trembler les piliers vermoulus de la “civilisation” bourgeoise et démocratique » (Amadeo Bordiga).
– Sur Ferguson un texte : Missouri USA – Solidarité avec les émeutiers de Ferguson, 11-12 août 2014, en français, copie à Echanges ou aussi http://www.lechatnoiremeutier.antifa-net.fr/missouri-usa-solidarite-avec-les-emeutiers-de-ferguson-11-et-12-aout-2014/

Grèce : la grande illusion

Dans un article présenté en mai 2015 lors du premier des meetings publics que nous avons organisés sur la gestion par la gauche de l’Etat capitaliste, sur les politiques de récupération et sur ce que nous pouvons faire pour satisfaire nos besoins sociaux de prolétaires, nous écrivions  que « l’ennuyeux spectacle des “négociations” de l’Etat grec avec les “partenaires” européens et les réformes intentionnelles partielles introduites par le gouvernement de Syriza avaient fonctionné comme la pilule bleue de l’hibernation (1), une pilule qui avait été avalée par une large part du prolétariat et du mouvement contre une violente dévaluation intérieure. Mais dans le désert du réel, l’état des choses se montrait clairement pour ceux qui osaient regarder les choses en face : les seules négociations qui prennent place présentement sont celles qui se déroulent entre les dirigeants et la base de Syriza, avec les dirigeants tentant de convaincre la base d’accepter le nouveau mémorandum et le paiement de la dette. »
En juin, il était évident que la tactique de Syriza consistant à « chasser deux lièvres à la fois (et n’en attraper aucun) » que nous avions décrit dans « Soixante jours plus tard et toujours plus sombrant dans la dette » (2) ne pouvait plus durer, pas plus que le report de l’application des mesures d’austérité ayant fait l’objet en février 2015 d’un accord entre, d’une part le précédent gouvernement et Syriza, d’autre part la Troïka (BCE, FMI et Commission européenne). Quand la Troïka décida de mettre fin au spectacle des « négociations » en avançant le 25 juin la proposition « à prendre ou à laisser », le Premier ministre grec Alexis Tsipras annonça un référendum qui se tiendrait le 5 juillet, les citoyens grecs devant approuver ou rejeter cette proposition.
On doit relever quelques éléments des propositions qui furent émises par les Grecs et la Troïka avant l’annonce du référendum. Au cours des « négociations » de juin sur un nouveau prêt du Mécanisme européen de stabilité (MES), le gouvernement grec avait adressé à la Troïka une proposition de 47 pages comprenant un certain nombre de mesures drastiques d’austérité et de réformes. Le 22 juin, après quelques séances de négociation, le gouvernement grec avait envoyé à la Troïka une proposition plus concrète, qui comportait des mesures d’austérité pour 8 milliards d’euros. Cette proposition ne fut pas acceptée par la Troïka qui à son tour fit au gouvernement grec une nouvelle proposition (qu’on a appelée la « proposition Junker »). Cette dernière proposition fut présentée comme un ultimatum : si elle n’était pas acceptée par le gouvernement grec, alors le « grexit » (la sortie de la Grèce de la zone euro) devenait inévitable. La vérité était que la proposition du gouvernement grec ne différait pas sensiblement de celle de la Troïka, la principale différence résidant dans la restructuration de la dette. Elle présentait aussi d’autres différences mineures sur des sujets spécifiques, par exemple la période d’application de certaines dispositions (le gouvernement grec voulant différer la mise en œuvre de quelques mesures concernant la réduction des retraites), la libéralisation des licenciements collectifs– proposition que le gouvernement grec rejetait –, ou la privatisation de l’Opérateur indépendant de transport d’énergie (OITE, en grec Admie), dont le gouvernement grec ne voulait pas non plus. Pourtant les deux propositions prenaient la même direction politique, la poursuite de l’austérité, la diminution du salaire réel avec l’augmentation de la TVA, la réduction des retraites, l’élévation de l’âge de la retraite, des diminutions de salaires dans le secteur public, des restructurations futures dans les relations de travail, les privatisations, etc.
Le 27 juin, quatre jours après l’annonce du référendum, Tsipras fit une nouvelle proposition à la Troïka, demandant un nouveau prêt du MES et acceptant presque entièrement la « proposition Juncker ». Cette nouvelle proposition fut rejetée par la Troïka. De sorte que le référendum qui se tint cinq jours plus tard ne concernait réellement que le point d’accepter ou non une proposition que le gouvernement grec avait déjà acceptée.
Pourtant, pour des raisons de relations entre les partis, cette prise de risque hautement politique était absolument cruciale pour les dirigeants de Syriza. Ceux-ci savaient qu’ils n’avaient aucun espoir de convaincre les députés du parti de voter cet accord ultime ou même la propre proposition du gouvernement, sauf à décréter in extremis l’« état d’urgence ». Et c’est ce qui arriva après l‘annonce du référendum. Les banques furent fermées et le contrôle des capitaux fut appliqué. Le mouvement de classe moyenne YES (à tout mémorandum), un mouvement créé en juin par les partis de droite Nouvelle Démocratie, Pasok et Potami, et encouragé par un Syriza timide, eurocentriste, néo-libéral-au-visage-humain, qui avait pris le train en marche. Contrôlant la plupart des médias, ce mouvement entama une propagande guerrière, hystérique en faveur du OUI, interprétant faussement le référendum de façon consciente, comme s’il devait décider si oui ou non la Grèce devait ou non rester dans l’Union européenne. Cette propagande eut un effet contraire : même les supporteurs du Parti communiste de Grèce (KKE) rejetèrent les consignes de leur parti pour fausser le vote et ne pas tomber dans le « faux dilemme » du référendum, et votèrent NON.
Le nouvel accord (qui devait conduire au troisième mémorandum) qui fut finalement conclu après le référendum est bien pire que les propositions émises auparavant (3). Il est impossible de savoir exactement ce qui s’est déroulé dans les coulisses dans la nuit du dimanche 5 au lundi 6 juillet. Pas plus que ce qu’il s’est passé le lendemain quand un gouvernement d’« unité nationale » fut formé, conduisant à la démission des hauts dirigeants des ministères des finances et de l’économie comme Varoufakis, Manousakis (Woland) et Valavani. Mais ce que nous savons, c’est que la bourgeoisie locale autant que les capitalistes internationaux étaient tous deux embarrassés par le résultat du référendum. Le véritable sens du NON était que 62 % des votants rejetaient sans crainte la mise en œuvre de tout mémorandum et que le gouvernement de Syriza était déterminé à laisser de côté la gêne qu’il éprouvait de ce résultat et à poursuivre la politique de dévaluation interne alignée sur la politique dominante de l’austérité européenne.
Il était pour le moins ironique que non seulement la fermeture des banques, le contrôle des capitaux et le terrorisme du « grexit », exploités par les Européens et les propagandistes locaux (politiciens, journalistes, intellectuels d’Etat), mais aussi le résultat du référendum, aient mené à la nécessaire légitimation de Tsipras et de son gouvernement pour mettre en œuvre le troisième référendum et poursuivre la dévaluation du pouvoir des travailleurs au profit du capital local et européen. Le référendum apparaissait comme un test de tension pour savoir si la base électorale de Syriza croyait encore passivement aux « bonnes intentions » du gouvernement. Le pourcentage plus important que prévu de votes NON venant principalement de la classe ouvrière signifiait seulement que les dirigeants de Syriza devait intensifier la propagande concernant leur image de « bon parti de gauche », qui faisait tout ce qu’il pouvait pour éviter de signer un nouveau mémorandum mais s’en trouvait malheureusement empêché face à l’intransigeance des pouvoirs supérieurs.
La polarisation créée entre d’un côté l’hystérie des médias de masse contre le non et de l’autre l’évolution de la base électorale de Syriza, la gauche extra-parlementaire et une partie du milieu anti-autoritaire soutenant le NON, atteignit un sommet avec ce qui survenait : le NON dévastateur était réellement le point culminant, la fin plutôt que le début d’une protestation conduite par le gouvernement, qui avait épuisé l’énergie de beaucoup dans la lutte contre la politique de dévaluation. Cette polarisation avait aussi jeté un voile sur les développements conduisant à l’opposé du résultat du référendum : comme on le sait, le lendemain matin le premier ministre rencontra les autres leaders politiques pour former cet informel gouvernement d’« union nationale », pour aider à imposer le nouveau mémorandum. La démission de Varoufakis et du leader de l’aile droite du parti aidèrent à ouvrir la voie à ce nouvel alignement.
Avant d’entrer dans l’analyse des mesures de cette nouvelle attaque contre la classe ouvrière, qui était incluse dans les prétendues « actions prioritaires » exigées par les créanciers pour reprendre les « négociations » sur un nouveau programme, nous voulons résumer brièvement les résultats les plus importants de la politique de dévaluation imposée par le précédent Programme d’ajustement structurel (PAS) (4), connu aussi sous le nom de « memorandum » :
u diminution de 30 % du PIB et de 65 % des investissements ;
u destruction de 25 % des petits capitalistes et des entreprises familiales (en valeur absolue la disparition de plus de 300 000 unités de production) ;
u dérégulation du marché du travail avec l’annulation de fait des contrats sectoriels d’emploi et l’abolition de tout accord collectif pour la détermination du salaire minimum ;
u réduction par décret de 22 % du salaire minimum, de 20 % du coût unitaire du travail et de 50 % du pouvoir d’achat des salariés ;
u expansion du travail précaire : l’emploi à temps partiel est passé de 6,50 % à 11,5 % du total de l’emploi. La plupart des nouveaux emplois sont à temps partiel (89,3 % au dernier trimestre de 2014) ;
u violation étendue de la législation du travail par les patrons, par exemple, heures supplémentaires non payées et paiement des salaires retardés ;
u retraites inférieures à 1 000 euros réduites de 16,9 %. Les retraites plus élevées de 48 % ;
u taux de chômage passé de 7,7 % en 2009 à plus de 26 %. En valeur absolue ce dernier chiffre correspond à la disparition d’un million d’emplois. Début 2011, le nombre total des chômeurs et prolétaires sans travail a dépassé le nombre de ceux ayant un emploi, la différence atteignant 1 million courant 2012 ;
u augmentation importante des taxes directes et indirectes concernant la classe ouvrière. En particulier pour les foyers les plus pauvres l’augmentation a été pharamineuse, atteignant 340 % tout compris, impôt sur le revenu et taxes sur la propriété ;
u concernant notre salaire indirect, les dépenses sociales ont diminué depuis 2009, de 35,6 % pour l’éducation, de 38 % pour la santé ;
u presque 40 % de la population totale (20 % employés à plein temps, 37 % en auto-emploi et 52 % à temps partiel [=109%, sic. NDE]) sont en dessous ou près du prétendu « seuil de pauvreté  » ;
u le revenu des 10 % les plus pauvres de la population a été réduit de 86 %, celui des 30 % les plus riches de seulement 17 % à 20 %.

BRÈVE DESCRIPTION
DES MESURES INITIALES
DE LA PHASE NOUVELLE
DE L’ATTAQUE DU CAPITAL

Les mesures initiales du nouveau programme ont été codifiées comme « actions prioritaires pour engager les négociations » ; elles concernent cinq champs spécifiques dans le contexte d’une attaque générale contre la classe ouvrière :
1) taxation, 2) salaires sur le marché du travail, 3) changement du code de procédure civile en faveur des banques par exemple facilitant les saisies) ,4) retraites et 5) accumulation par expropriation (accumulation primitive continue).
1. Système
de taxation – dépenses de l’Etat
u Augmentation du taux de la TVA pour un grand nombre de produits de première nécessité de 13 % à 23 % (ce taux était de 9 % avant 2009) : café, thé, sucre, chocolat, biscuits, conserves en boîte, légumes, veau et un grand nombre d’autres produits. On estime que si l’augmentation de la TVA passe dans le prix des produits et que le niveau de consommation de 2015 reste le même que celui de 2014, le fardeau additionnel moyen annuel pour chaque foyer atteindra 157 euro s ;
u augmentation du taux de TVA, là aussi de 13 % à 23 %, pour les transports publics (bus et bateaux, taxis…), les hôtels, les restaurants et traiteurs, les écoles de langues ;
u suppression de 30 % de la réduction de taxe dans les îles ;
u augmentation de la prétendue « surtaxe de solidarité » pour les revenus supérieurs à
30 000 euros, alors qu’elle reste au même taux pour les petits revenus ;
u maintien au même niveau, au moins pour 2015 et 2016, de la taxe sur la propriété (ENFIA) que Syriza avait promis d’abolir ;
– réduction de 50 % des dépenses de l’Etat pour une allocation de chauffage ;
u augmentation importante de la taxe sur les fermiers et suppression de subventions diverses. On doit noter que les mesures touchant les fermiers – sauf l’augmentation de la TVA sur les engrais, la nourriture pour le bétail et divers insecticides et pesticides, etc. – ont été différées jusqu’en septembre en raison des craintes de défection dans les votes au Parlement, pas seulement dans l’« opposition de gauche » au sein de Syriza, mais aussi de Nouvelle Démocratie et du Pasok, partis qui soutiennent habituellement Syriza pour le vote des nouvelles réformes.
2. Salaires et relations
de travail
u « Revue et modernisation des procédures de licenciement collectif, des actions sociales et des discussions collectives prenant en compte les meilleures pratiques observées ailleurs en Europe », c’est-à-dire abolir des restrictions sur les licenciements collectifs, rendre les grèves plus difficiles et autoriser le lock-out comme réponse à la grève, déréguler la législation des discussions collectives ;
u dépolitisation de l’administration publique, c’est-à-dire limitation du droit de grève, des activités syndicales et de la participation syndicale à la gestion du secteur public ;
u réduction supplémentaire du coût de l’administration publique en conformité au plan établi avec les créanciers, c’est-à-dire réduction des salaires, nouveau train de licenciements, etc. ;
u retrait de la législation qui avait été introduite pour contrer les effets du mémorandum précédent (c’est-à-dire retrait de la réouverture d’ERT [la radio-télévision publique], de la réembauche des agents du nettoyage, des enseignants et du personnel administratif de l’université et de l’introduction d’équivalents compensatoires) ;
u abolition du dimanche férié pour les commerces de détail pendant toute l’année et « libéralisation » de la période des soldes (c’est-à-dire autorisation aux boutiques de lancer des soldes quand elles le veulent). Cette mesure spécifique vise à promouvoir une concentration du capital par la destruction du petit commerce. Elle permet aussi la concentration dans toute la sphère de la circulation (logistique et transport) et dans la production agricole ;
u ouverture des professions réglementées (ingénieurs, notaires, pharmaciens, huissiers) et « libéralisation » des locations pour touristes et des transports par ferry ;
u « libéralisation » des licences de transport par camion, de la production des boissons et de l’alcool, des pharmacies, des laiteries et boulangeries, et des points de vente des produits pharmaceutiques hors prescription.
3. Code de procédure civile
u Le code doit être modifié pour rendre les expulsions et saisies plus rapides et plus faciles même pour la résidence principale d’un débiteur. Le prix minimum d’enchère sera défini en fonction du prix du marché (qui diminue rapidement depuis 2009) et un discount de 50 % sera appliqué si la première enchère n’a donné aucun résultat ;
u en cas de faillite d’une entreprise capitaliste, le remboursement aux banques sera prioritaire devant les dettes de salaire ou aux organismes de sécurité sociale et pour les impôts et taxes. On doit noter que ces modifications dans le code de procédure civile ont été rejetées en novembre 2014 par les avocats à une majorité de 94 % lors d’un référendum tenu au barreau d’Athènes, mais il semble qu’un référendum n’a plus aucun sens en Grèce.
4. Système des retraites
Les « conditions préalables » pour le système de retraite – qui font partie des mesures de la réforme actuelle, déjà prévues pour être approuvées au plus tard à l’automne et qui doivent être considérées comme la suite des réformes précédentes (comme la « réforme Giannisti » de 2001 ou la « réforme Loverdos » de 2012) – comprennent :
u l’âge de la retraite porté à 67 ans ;
u l’unification des fonds de pension (initialement prévu seulement pour les retraites complémentaires) et l’ajustement à la baisse qui s’ensuit des retraites complémentaires, avec l’application de la condition de zéro déficit ;
u l’abolition graduelle du fonds de solidarité subsidiaire pour les retraités (EKAS) à partir de 2019. Plus de 200 000 retraités reçoivent aujourd’hui ce supplément de retraite EKAS ;
u la décote en cas de retraite anticipée passe de 6 % à 16 % par année d’anticipation ;
u la réduction globale des dépenses de retraite atteindra 2,5 à 3 milliards d’euros dans la période 2015 -2016 ;
u le gel des subventions de l’Etat aux fonds de pension au niveau nominal d’aujourd’hui jusqu’en 2021 en dépit de l’augmentation du nombre des retraités ;
u le transfert d’une partie des dépenses de santé à la charge des bénéficiaires ;
u la restructuration du système de pensions visant à une connexion plus resserrée des contributions diverses, signifiant une transformation graduelle du système de retraite d’une formule fondamentalement redistributive en un système de plus en plus compensatoire.
5. Accumulation
par dépossession (privatisations et investissements)
Une partie importante de l’accord se réfère à la poursuite des privatisations ou, en d’autres termes, à une « accumulation par dépossession ». Entre bien d’autres, on prévoit :
u l’Autorité grecque des statistiques (EL.STAT), la gestion des banques grecques et le Fonds hellène de stabilité financière (HFSF) seront pratiquement placés sous le contrôle des créanciers et des capitalistes internationaux. En ce sens, ce sont ces créanciers qui contrôleront les réserves monétaires centrales, les emprunts, etc. ;
u la recapitalisation des banques avec l’injection de 25 milliards d’euros, ce qui accroîtra d’autant plus la dette grecque ;
u cela s’ajoutera aux 38 milliards d’euros déjà donnés par l’Etat pour le renflouement des banques grecques après l’accord PSI (5). Le schéma de la nouvelle recapitalisation entraînera une concentration ultérieure du secteur bancaire, le licenciement massif des employés et le rétrécissement simultané du réseau d’agences dans les Balkans ;
u l’application de la Directive européenne sur le redressement et la résolution des crises bancaires (BRRD) qui définit la procédure obligatoire pour la liquidation des banques en faillite (par exemple les procédures de renflouement) ;
u la création d’un Fonds de privatisation indépendant (« Sovereign Wealth Fund ») selon le modèle suivi par l’Etat allemand et son « Treuhandanstalt », l’agence qui fit la promotion de la dépossession massive et de la privatisation du capital fixe et autres biens immobiliers de l’ex-RDA. Le Fonds de privatisation sera constitué d’actifs bancaires (par exemple des subventions, des biens immobiliers, des hypothèques, etc.) et de tous les avoirs qui ont déjà été transférés au Fonds de développement des biens de la République hellénique (Taiped) lors des précédents memorandums, comme les participations de l’Etat (par exemple les participations dans Telecommunications Company, l’Autorité des ports du Pirée et de Thessalonique, OSE Railway Co., Aéroport d’Athènes, etc.), diverses infrastructures (aéroports, marinas, ports régionaux) et les propriétés de l’Etat (par exemple l’ex-aéroport d’Athènes Elliniko, différents immeubles, terres, etc.).
Les participations de l’Etat dans les banques grecques figurent aussi dans ces avoirs bancaires qui peuvent être transmis à ce fonds. Le but de ce fonds de privatisation est de réunir 50 milliards d’euros « par des privatisations et tous autres moyens » au cours des trente prochaines années. Pour autant, en en jugeant d’après les expériences locales (par exemple l’aéroport Elliniko, la loterie d’Etat, le terminal n°2 du port du Pirée, les aéroports régionaux, etc.) et l’expérience globale de ces opérations, les avoirs ainsi privatisés sont toujours artificiellement sous-évalués. Ainsi le but de 50 milliards d’euros correspond à des avoirs d’une valeur bien supérieure. 25 millions d’euros devraient être utilisés pour le remboursement échelonné de la recapitalisation des banques. Des ressources ainsi espérées, 12,5 milliards devront être affectés à la diminution de la dette nominale et le restant sera orienté vers des investissements productifs dans le but de transférer encore plus de notre force de travail dévaluée vers la logique de l’auto-valorisation du capital global. On doit noter ici que le nouveau cycle de privatisations (en fait « accumulation par dépossession ») particulièrement en ce qui concerne la sphère de circulation des marchandises (privatisations des chemins de fer, des aéroports, « libéralisation du marché » pour les routes et les transports maritimes selon la boîte à outil de l’OCDE, etc.) est d‘une importance primordiale, ses conséquences affectant la reproduction des relations capitalistes de façon beaucoup plus large.
En ciblant les dépenses de l’Etat (6) – dont la plus grande partie était financée par les fonds structurels de l’UE –, les capitalistes grecs visaient à synchroniser leur rythme avec les capitalistes chinois, qui aujourd’hui investissent massivement dans le développement des infrastructures (par exemple dans la modernisation de la liaison ferroviaire Belgrade-Budapest pour faire passer sa capacité de 500 trains journaliers à 2 000 ou 2 500 d’ici 2018, la construction de terminaux dans la distribution des marchandises comme de centres commerciaux en Hongrie).
Le but commun vise à réaliser une chaîne d’approvisionnement nouvelle et plus efficace – la Grèce étant devenue la plus importante plate-forme (hub) de ce réseau grâce à ses ports. Avec ces nouveaux axes de développement, les temps de circulation et de turnover seront réduits, desservant la plupart des pays européens, particulièrement ceux qui constituent les zones satellites de la productive et consommatrice Allemagne en Europe centrale et orientale (CEE), où les impressionnants et durables surplus nets externes de l’Allemagne sont déversés plutôt que d’être «  perdus » dans les marchés du Sud de l’UE, ou dans un accroissement de la consommation domestique au moyen de concessions salariales aux prolétaires allemands. A vrai dire, c’est vers ces zones d’Europe centrale et orientale qui ont une force de travail bon marché, disciplinée et bien éduquée que la production de biens essentiels orientés vers l’exportation a été constamment réorientée depuis le début des années 1970 , partie d’une programmation plus générale que l’Etat allemand a poursuivie inlassablement.
La reproduction réussie de cette force de travail disciplinée et bon marché dans les pays CEE fait partie des présuppositions en vue de la poursuite ouverte de la politique mercantile lancée par le capital allemand et son Etat dans le but d’exporter les conséquences de la crise (permanent depuis 1973) dans le reste des pays de l’UE. La politique mercantile dépend essentiellement à la fois de la mystification du travail domestique non salarié global (principalement féminin) et de la pérennité d’importations massives de biens de consommation bon marché du Sud-Est asiatique (7). Respectivement, le processus « d’annihilation de l’espace dans le temps » qui dépend d’infrastructures efficientes et de l’exploitation de travailleurs disciplinés, permettent le rapide approvisionnement en biens d’équipement que l’Allemagne et ses pays satellites exportent sur les marchés asiatiques en développement. On ne doit pas s’étonner si les prochaines installations de production de voitures dans les pays de la CEE (principalement Slovaquie et République tchèque) seront orientées dans les prochaines années vers le Mexique, la Chine et les Etats-Unis (8).
Ce que ces aspects spécifiques de ce tout nouveau mémorandum, plus dur, démontrent clairement, c’est que le rôle du crédit et du système bancaire n’est pas limité à un « simple » recyclage d’une suraccumulation du capital par l’achat d’obligations d’Etat et à faire du profit au moyen d’une simple spéculation usuraire, gonflant au surplus des bulles de capital fictif. En fait, simultanément « il n’y a aucune trace de la concurrence qui existe entre les producteurs ; ils sont confondus en une masse et sont simplement des emprunteurs devant le capital, qui a ce moment est absolument indifférent à l’application à laquelle il peut être destiné et est uniquement le capital commun de la classe figurant dans un phénomène d’offre et de demande (9) ». C’est dû au fait que le crédit et le système bancaire s’engagent dans un rôle critique de définition, d’organisation et de supervisation des (pré)conditions de la reproduction capitaliste comme un tout. C’est la fonction du nouveau PAS, actuellement expérimenté en Grèce, qui affectera aussi les prolétaires d’autres pays de l’UE – mais pas seulement. C’est finalement pour cette raison que notre réponse doit être totale et internationale ou bien elle ne sera rien. En d’autres termes, c’est seulement par des luttes prolétariennes communes en Asie et dans l’Union européenne qu’à la fois la normalité de l’usine sociale et la totalité du capital social avec ses nombreuses transformations et médiations peuvent être l’objet de nos attaques les plus violentes.
Un point final sur la situation politique en Grèce avant et après le référendum ; la plus grande partie des votes pour Syriza en janvier (2015) était un vote passif, « un vote de revanche contre un gouvernement de droite dont les durs programmes d’austérité avaient eu des conséquences désastreuses sur la vie de chacun », comme nous l’avons écrit dans notre premier texte sur Syriza (10). Mais une autre partie importante de ces votants étaient des activistes impliqués dans les mouvements anti-austérité des années précédentes (comme nous l’avons expliqué dans la première partie du même texte). Les mêmes personnes, quoique impliquées exactement dans les mêmes formes d’organisation récupérables (assemblées populaires, partis politiques municipaux, structures locales de solidarité, etc.) ont récemment formé de nouveaux comités « NON, à la fin » (sic), formé essentiellement de dissidents de Syriza et d’autres membres pro-drachme des partis de gauche. Ce qui signifie : 1) que les besoins du prolétariat social sont encore médiatisés par des formes populistes d’organisations interclassistes et 2) que la base de masse d’un nouveau parti populiste style Syriza d’escroquerie politique est en formation. Savoir s’il réussira à attirer l’électorat désillusionné de Syriza est une question à laquelle il est trop difficile de trouver une réponse pour le moment (11).
TPTG, juillet 2015
(traduit de l’anglais par H. S.)

 

NOTES

(1) Allusion au film Matrix dans lequel le héros doit choisir entre une pilule rouge qui lui permettra de « voir la réalité telle qu’elle est » ou une pilule bleue  qui lui fera « connaître un bonheur artificiel ».

(2) Voir Echanges n° 151 (printemps 2015) et ci-dessus p. 10.

(3) Quoique tous les détails du nouvel accord ne soient pas encore finalisés [au moment où nous écrivons], il est clair que Syriza est tombé d’accord avec un programme d’austérité de trois ans en contrepartie d’un prêt de 86 milliards d’euros. De cet emprunt de taille, 80 milliards seront utilisés pour la recapitalisation des banques et le service de la dette, et le reste – 6 milliards d’euros – pour la dette de l’administration publique envers le secteur privé (par exemple l’équipement hospitalier et les fournisseurs de drogues, etc.).

(4) Deux des nombreux Programmes d’ajustement structurel (PAS) ont été brutalement lancés contre le prolétariat global au cours des années. On doit mentionner que certaines réformes que la Troïka a tenté avec persistance d’imposer au prolétariat grec ont été une simple copie des PAS antérieurs. Le dernier représente la réponse notoire à la prétendue « crise de la dette » et aux luttes de classe locales des années 1980, lorsque bien des pays d’Afrique et d’Amérique ne purent régler leurs dettes, en  conséquence des fluctuations extrêmes du prix de pétrole. Les PAS furent élaborés par les technocrates du FMI et mis en œuvre par les
capitalistes locaux, ceux qui ont, après tout, lié leur pays au flot international de la suraccumulation de capital au moyen d‘émission d’obligations d’Etat, qui étaient alors utilisées pour financer l’expansion capitaliste et moderniser les régimes locaux d’accumulation. C’était, et c’est encore, à travers l’application de ces PAS que l’utilisation directe de la force militaire par les « centres » impérialistes contre les colonies d’alors de la « périphérie » a été dissimulée et transformée en utilisation indirecte de la force financière contre les (actuelles) ex-colonies, sous prétexte de « crise souveraine de la dette ».

 

(6) On peut mentionner ici le développement du terminal n° 2 du port du Pirée ( celui maintenant loué au groupe chinois de fret maritime Cosco) et le terminal n° 3 en construction, le centre logistique Thriasio Field, le chemin de fer connectant le port du Pirée avec Thriasio Field, la modernisation de la ligne ferroviaire Athènes –Thessalonique, etc.

(7) Cosco [le groupe chinois de fret sur les rangs pour le rachat du port du Pirée, NDE] a déjà signé des accords importants avec Hewlett Packard et d’autres multinationales pour transporter leurs produits vers la zone CEE. Un précédent historique d’une telle stratégie est donné par le flot de produits bon marché du Sud-Est asiatique vers les Etats-Unis, basé sur l’expansion impressionnante de la dette américaine privée et nationale, qui a permis la stagnation – et même la diminution – du salaire direct aux Etats-Unis depuis les années 1980.

 

(8) Le déplacement vers d’autres localisations que la Chine, même si ce pays reçoit encore la part du lion des nouveaux investissements dans l’automobile, doit être relié à l’augmentation du coût du travail en Chine et au coût (encore) élevé du transport et de la logistique.
(9) C’est nous qui soulignons (TPTG). Karl Marx, Le Capital, t. III, section 5, chapitre XXII, www. marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_21.htm
Autre traduction (Catherine Cohen-Solal et Gilbert Badia, Editions sociales, 1976, p.343) : « Le caractère que le capital industriel prend seulement dans le mouvement et la concurrence entre les diverses sphères, à savoir le caractère de capital commun à une classe, se manifeste ici effectivement, dans toute sa force, dans l’offre et la demande de capital. »

(10) « Sur Syriza et sa victoire aux élections récentes en Grèce », Echanges n° 150 (hiver 2014-2015).
(11) Pour une autre sorte d’initiative mais au potentiel très limité, voir  : http://synelefsi-syntagmatos.espivblogs.ne

Les cochons bretons, les déboires de la logistique et la dévaluation du yuan

Paru dans Echanges n° 152 (été 2015).

 

Ce texte se veut l’amorce d’un débat sur les conséquences de la crise sur les structures du capitalisme d’aujourd’hui, structures élaborées au cours des dernières décennies et qui visaient globalement à accroître la part de plus-value extorquée aux travailleurs du monde entier. La complexité des diverses manifestations économiques, sociales et politiques de la crise masque quasi totalement le problème central du capitalisme, qui reste que le travailleur ne perçoit qu’une portion infime de la valeur qu’il a créée. Ce qui fait qu’à long terme, on a une accumulation de marchandises qui ne trouvent pas preneurs parce que la masse monétaire distribuée aux travailleurs est insuffisante pour les acquérir. D’autre part, avec la recherche effrénée d’une réduction des coûts de production, on assiste à une accumulation de capitaux qui ne trouvent pas à s’investir dans le secteur productif et s’envolent dans des spéculations innombrables (1).
Cette distorsion de base a été d’autant plus amplifiée qu’au cours des dernières décennies, le procès de production capitaliste et le cycle complet production-distribution-récupération de la valeur se sont restructurés, visant non seulement à réduire le plus possible les coûts de production, mais aussi à diminuer les prélèvements sur la plus-value originelle à toutes les étapes de la mise sur le marché de la marchandise.
C’est ainsi que le système à flux tendu s’est déployé, depuis l’entreprise elle-même dans la production de la marchandise, à toute la chaîne de transport de la marchandise, depuis le lieu de production jusqu’à l’étal du point de vente. L’ennemi devient le temps : le temps de transport, le temps de stockage, le temps de vente. En eux-mêmes, tous ces temps représentent une immobilisation de la marchandise (même lorsqu’elle se déplace) qui toujours a un coût, qui écorne la part de plus-value accaparée par l’entrepreneur capitaliste, mais qui ne sera récupérée que dans la vente finale. Plus cette récupération est proche du lieu de production (2), plus le capitaliste gagne, à la fois sur cette ponction de la plus-value et sur la récupération, ainsi que, éventuellement, sur l’accroissement du capital investi.
La chute de la consommation – le terme du processus de circulation de la marchandise et de récupération de la plus-value globale – entraîne une série de blocages en cascade de tout le flux de circulation jusqu’au lieu de production lui-même. Cette chute de la consommation, principalement dans les pays dits développés, s’est amorcée depuis plus de cinq années mais n’a touché que progressivement le secteur clé de la consommation des marchandises. Le système lui-même du flux tendu offre, comme toute structure, des résistances à toute transformation immédiate. Et en particulier, alors qu’il pourrait paraître facile de réduire le flux à la source même, la production de marchandise ne peut être stoppée immédiatement. Car d’une part le blocage terminal sur le lieu de vente met du temps à se répercuter dans toute la chaîne logistique et d’autre part, la production dépend elle-même d’une chaîne d’approvisionnement à flux tendu qui ne peut être stoppée sur l’heure (3).
Bien qu’il s’agisse ici d’une marchandise vivante, l’histoire présente des cochons bretons de Plérin illustre bien comment une chaîne de production peut se trouver bloquée par la chute de la consommation finale, avec des conséquences sociales et politiques sérieuses.
Peu importe de savoir comment cette restriction de consommation s’est amorcée, à partir de complexes imbrications politiques et économiques internationales, mais le blocage des importations russes de produits alimentaires de l’Union européenne (UE) a fait chuter de plus de 20 % les exportations européennes de porc. Du coup, le marché européen s’est trouvé engorgé, d’où une compétition accrue et une chute des prix. Les producteurs français, spécialement concentrés en Bretagne, particulièrement touchés par la baisse des prix acceptés dans les contrées plus productivistes de l’UE en raison d’une concentration plus importante, ont réagi dans un contexte économique et politique déjà peu brillant. L’intervention du gouvernement pour la fixation d’un prix plancher pouvait satisfaire les agriculteurs, mais pas les intermédiaires, industriels de la transformation qui pouvaient s’approvisionner sur le marché mondial à moindre coût. Ils ont donc cessé d’acheter les porcs bretons.
La production du porc « standardisé », pour satisfaire un ensemble de conditions à la fois techniques et alimentaires de la chaîne de conditionnement, fait que le produit doit être « parfait » à une date précise pour pouvoir être vendu à cette date. Toute la chaîne d’élevage, depuis la mise bas de la truie jusqu’au produit final, ce porc « parfait », correspond au flux tendu de l’usine et est programmée pour qu’il n’y ait ni arrêt ni accélération : seul compte le nombre de porcs que la capacité de l’établissement, c’est-à-dire sa surface financière, autorise. La vente régulière d’un nombre de porcs constant permet au producteur de payer l’ensemble des intrants et de se payer sa rémunération, c’est-à-dire tout ce qui assure le fonctionnement régulier de la chaîne de production. On peut comprendre que l’arrêt de la vente de la marchandise finale place l’agriculteur dans une situation impossible, avec un stock de porcs invendables parce qu’ils ne répondent plus aux stricts critères, sans argent pour payer les approvisionnements qui lui sont nécessaires, et devant l’impossibilité de stopper immédiatement le processus déjà programmé. C’est le même principe qui s’applique dans tout processus de production quel qu’il soit.
C’est le même phénomène que l’on constate aujourd’hui dans toute la chaîne de circulation de la marchandise, particulièrement dans tout ce qui vient du Sud-Est asiatique. Ce phénomène s’est aggravé encore en raison de toutes les politiques d’austérité qui réduisent les revenus disponibles. Un autre facteur encore obère cette organisation de la production et circulation de la marchandise : une partie de ce processus était alimenté par l’innovation, la création constante de nouveaux produits qui devaient être acheminés rapidement pour concurrencer et remplacer la production antérieure devenue obsolète. Si les cochons ne sont plus propices à la vente après quelques semaines, un produit peut tout autant devenir invendable parce que l’innovation a amené dans la chaîne logistique un autre produit du même ordre mais « plus moderne ».
Tous ces facteurs ont une incidence immédiate sur le prix de vente final des marchandises qu’il faut écouler à tout prix pour au moins récupérer une partie de la plus-value, éliminer le coût du stockage et de l’immobilisation du capital. D’où ce que l’on constate présentement  : une réduction des prix. D’où la déflation et des mesures telles que, par exemple, en France, l’autorisation inscrite dans la « loi Macron » de faire des soldes toute l’année.
Finalement, la production doit être réduite dans des conditions qui peuvent être douloureuses pour l’entreprise, et avant tout pour les travailleurs qui risquent des réductions de salaire ou le licenciement. Effet pervers d’une situation qui réduit encore plus la capacité d’achat de la marchandise à un moment où elle devrait s’accroître. Dans des pays comme la Chine, dont l’économie vit pour une partie importante des exportations vers les pays dits développés, relancer les exportations devient vital, d’autant plus que la pression des luttes rend nécessaire une diminution du coût de la production. D’où la manipulation de la monnaie nationale qui réduit artificiellement le coût de la marchandise vers les pays importateurs. C’est le sens de la récente dévaluation de la monnaie chinoise.
Mais une telle mesure a d’autres conséquences : l’augmentation du coût des matières premières importées ; le bouleversement des relations financières internationales parmi d’autres.
H. S.

 

NOTES

(1) Il est difficile de décrire ici les interactions entre ces processus économiques et financiers. Chacun pourra se référer aux nombreux développements théoriques et notamment aux ouvrages de base du marxisme.

(2) Cette récupération de la plus-value se fait dans le pays de vente de la marchandise le plus souvent au profit d’un capitalisme dominant qui récolte ainsi, éventuellement élargi, le profit de ses investissements dans les pays de délocalisation à bas coût de production.

(3) Tout le secteur productif économique est enserré dans un réseau de contrats d’approvisionnement depuis l’extraction des matières premières jusqu’au point de vente final de la marchandise qui mettent en jeu d’énormes intérêts financiers. En particulier, en cas de crise entrainant le non-respect d’un contrat quelconque il peut être difficile tant pour des raisons économiques que financières de rompre brusquement la circulation d’un produit quelconque (matière première, pièces détachées, etc.) qui continuent d’être livrées à un point de la chaîne flux tendu alors qu’elle ne sont plus nécessaires.