Soixante jours plus tard et toujours plus sombrant dans la dette

Echanges numéros 151 (printemps 2015 [http://www.mondialisme.org/spip.php?article2457]) et 152 (été 2015).
Postscriptum à « La victoire de Syriza aux dernières élections générales en Grèce »

Dans les rangs de Syriza, le Dr. Varoufakis (qui sera désormais le Dr.V.) est aussi un marxiste autoproclamé – bien que peu orthodoxe, comme il le dit lui-même, dans la mesure où il a remplacé la théorie de la valeur sociale du travail abstrait par une théorie humaniste de la valeur du travail (1). Il a pour ambition d’enrôler Bloomerg et les journalistes du New York Times, les députés Tory, les financiers humanistes, les militants de Syriza en Grèce et les éléments subversifs réunis à Zagreb au service d’une cause qui consiste à « sauver le capitalisme de lui-même », c’est-à-dire à dompter « l’esprit d’entreprise ». Son faux dilemme entre capitalisme ou barbarie (la barbarie, dans le contexte politique de l’Union européenne [UE], signifiant le nationalisme de droite et le néonazisme) a pour but la préservation et la démocratisation de l’Eurozone et la Banque centrale européenne (BCE). En utilisant l’imagerie de Matrix, cet économiste social-libéral branché aspirait à fournir aux populations européennes la « pilule rouge » qui vous emmène au fond du terrier jusqu’au désert de la réalité, c’est-à-dire à la « vérité » sur la vie, la société et la « quantification » du travail. En s’appuyant sur ces connaissances, les « gens » pourraient entreprendre de lutter afin de réformer les politiques des institutions capitalistes européennes (2) . Devenu ministre des finances, et après avoir abandonné la rhétorique utilisée pendant quelques jours à propos des renflouements et de la dure politique d’austérité qui avaient provoqué « la dépression, le cynisme, la désintégration et la misanthropie », le Dr.V. a eu tôt fait de réaliser que si lui et son parti voulaient être acceptés dans les hautes sphères du personnel politique du capitalisme européen, ils devaient renoncer à leurs aspirations et à leur guerre des mots contre la politique officielle de l’UE. Au moment même où la BCE durcissait les conditions d’octroi de liquidités à la Grèce, l’optimisme initial de la nouvelle bureaucratie de l’Etat, auquel nous faisions allusion au début de notre texte ­précédent, s’évapora promptement. Personne ne pénètre gratuitement dans les palais du capital.

Les dix jours qui n’ont pas fait trembler l’Eurozone.
Dès les premiers jours de février, le conflit entre ces positions a tourné au spectacle des négociations entre le gouvernement
grec et ses « partenaires ».
Le 2 février, alors que notre dernier texte n’avait que quelques jours, le Dr.V. a déclaré depuis Londres que le gouvernement grec ne demanderait pas l’annulation de la plus grande partie de la dette souveraine grecque. Le 5 février, au cours de sa première rencontre avec Schäuble, le Dr.V. avait ajouté qu’il accepterait 70 % des « programmes » prévus (c’est-à-dire les mémorandums). Et il a ajouté que le gouvernement grec avait le « devoir moral » de ne pas faire endosser le fardeau de la dette grecque aux « contribuables européens ».
En réalité, un mythe, très répandu et très largement accepté, veut que depuis 2010 les « contribuables européens » aient financé les « Grecs paresseux » qui « vivent au-dessus de leurs moyens » par le biais des prêts accordés par les Etats membres de l’UE, le FMI et la BCE.
Mais si nous examinons la manière dont on a transformé la structure de la dette souveraine grecque depuis 2009, nous pourrions aboutir à des conclusions très différentes. En 2009, la dette grecque se trouvait principalement entre les mains des banques françaises et allemandes qui bénéficiaient toutes deux des taux d’intérêt élevés des obligations grecques et de la garantie politique qu’un Etat membre de l’UE ne peut pas faillir à ses engagements. Le risque encouru par les banques françaises s’élevait à 78 milliards de dollars, tandis que les banques allemandes détenaient 45 milliards de dollars d’obligations grecques. Dès 2014, grâce au programme initial de renflouement de 2010 qui consistait en prêts bilatéraux accordés à la Grèce par les autres Etats membres de l’UE, et grâce à l’agrément Prestataire de services d’investissement (PSI) et au mécanisme Fonds européen de stabilité financière (FESF) consécutif, on avait considérablement réduit le risque toxique auquel étaient exposées les institutions bancaires (par exemple, il n’était plus que de 1,8 milliard de dollars pour les banques françaises et de 13,5 milliards de dollars pour les allemandes), ce qui représente vraisemblablement aujourd’hui leurs pertes réelles.
Puisque l’on a réparti le coût du renflouement des banques sur les Etats membres, ceux-ci détiennent une part plus importante de la nouvelle dette grecque. Même les pays initialement peu exposés aux risques de la dette grecque, tels l’Italie et l’Espagne, détiennent maintenant respectivement 10 et 6,7 milliards d’euros de dette grecque. Cependant, hormis les premiers prêts bilatéraux accordés à la Grèce pour un montant de 52,9 milliards d’euros, ni la Grèce ni personne d’autre n’a reçu le moindre argent des contribuables de l’Eurozone, car dès la mise en œuvre du deuxième programme de renflouement, l’Eurozone avait mis en place son propre fonds de renflouement, le FESF, dont le seul financement était la garantie que constituaient les engagements des Etats membres. Le FESF se procurait de l’argent en émettant des obligations, et donc le seul risque qu’encoure le « contribuable européen » est la faillite éventuelle des investissements du fonds (3).
Résumons-nous : le « renflouement » de la Grèce fut en fait un renflouement massif des banques françaises et allemandes, globalement financé par les prolétaires de l’Europe du Sud, mais que l’on a travesti en « solidarité » envers les Grecs « dépensiers et paresseux » que dénonce cette créature imaginaire, « le contribuable européen ». En outre, la Grèce n’a jusqu’à présent utilisé qu’entre 8 % et 11 % de l’argent versé pour couvrir les besoins du budget de l’Etat. Le reste a été retourné aux prêteurs et aux banques, alimentant la bulle financière fictive basée sur la spéculation sur la dette souveraine.
Au cours de la décennie précédente, avant le début de la crise, les prêts accordés au Sud fournissaient le supplément d’argent dont il avait besoin pour réaliser la plus-value des marchandises produites dans le Nord.
L’Allemagne, victime d’une chute de 5 % de son PIB au cours des deux premières années de la crise et d’une reprise insuffisante après 2012 (4) est convaincue qu’elle ne réussira à sortir de la crise qu’en entretenant une « crise de la dette » dans le Sud, en restructurant ses exportation chez elle et délocalisant en Europe de l’Est (5).
Après tout, le programme de dévalorisation massive du Sud de l’UE, qualifié de «restructuration de la dette » et implacablement mis en œuvre dans l’Eurozone, a contribué à détourner les flux monétaires et les flux de capitaux de la « périphérie » de l’Eurozone vers les pays « importants » de l’Eurozone, permettant par exemple à ces derniers de financer leurs déficits budgétaires à moindres frais (6). C’est la raison pour laquelle l’Allemagne tient absolument à ce que ses plus-values nettes extérieures ne soient pas « gâchées » dans la production de ses marchés intérieurs au sud et soient au contraire réaffectés aux zones satellites productives et consommatrices d’Europe de l’Est.
L’effort durable qu’a entrepris la classe capitaliste européenne pour réduire le compromis institutionnalisé avec la classe ouvrière de l’après-guerre, la protection des institutions financières principaux instruments d’« accumulation par dépossession » et le mercantilisme allemand sont les principales causes de la poursuite des politiques d’austérité (dévaluation interne) sur tout le continent.
Pour en revenir aux événements récents : au dernier moment, l’Eurogroupe [réunion des ministres des finances de la zone euro] a conclu un accord formalisé dans deux documents d’un style managérial : « Déclaration de l’Eurogroupe à propos de la Grèce (7) » ainsi que : « Liste des mesures de réforme (8) ». Ce dernier document émane du gouvernement grec, il a été soumis par le Dr.V. et a été accepté par l’Eurogroupe. Ces deux documents sont la preuve que la position de l’Etat grec au sein de l’interaction hiérarchique de l’Eurozone entre les Etats-nations « centraux » et les « périphériques » demeure un statut d’une « colonie intérieure débitrice ». L’Etat grec, en acceptant la législation anglaise et le cadre de la cour de justice luxembourgeoise, continue à renoncer à ses droits et à la protection de ses biens et n’est pas autorisé à adopter la moindre politique sans l’accord préalable des « institutions », c’est-à-dire de la Troïka : « Les autorités grecques s’engagent à s’abstenir de toute réduction des mesures déjà mises en œuvre et de toute modification unilatérale des politiques et des réformes structurelles qui auraient un effet négatif sur les objectifs fiscaux, la reprise économique (sic) ou la stabilité financière, tels que les institutions les ont définis. »
Il est bien clair que depuis que le gouvernement grec eut depuis longtemps manifestement fait le choix politique de s’orienter ni vers un contrôle des capitaux, ni vers une annulation unilatérale de la dette, ni de menacer ses « partenaires » d’une sortie immédiate de l’euro, il allait céder à leur grossier chantage, ce n’était qu’une question de temps : pendant les négociations, la BCE a cessé d’accepter en garantie des avances financières les obligations du gouvernement grec; on les a aussi menacés ouvertement d’imposer aux banques grecques des limites au retrait de liquidités s’il n’y avait pas d’accord à l’Eurogroupe le 20 février. Après tout, les élections prochaines en Espagne, au Portugal et en Irlande, où les partis anti-austérité semblent monter en puissance, ne laissaient pas de place pour des manœuvres politiques, des paroles aimables et moins encore et plus significativement pour des concessions financières à la Grèce.
Contraint de se rabattre sur la seule option de la « pilule bleue » (« tu retourneras te coucher et te réveilleras le matin en croyant tout ce que tu veux et en pensant que toute cette histoire sur la “fin de l’austérité” est une “réalité” avant de reprendre le cours de ta vie “normale” »), le gouvernement grec soutient que l’accord avec ses « partenaires », et particulièrement la « Liste des mesures de réforme », est dominée par une « ambiguïté créative » censée lui donner toute flexibilité en ce qui concerne les mesures à prendre. Mais nous pensons que les deux documents précités sont tout à fait clairs et prouvent que le gouvernement de Syriza, contrairement même au programme édulcoré que nous analysions dans notre texte précédent, est d’accord pour poursuivre la politique d’austérité de dévaluation des capitaux dans le cadre des Mémorandums et des « institutions ».
On ne saurait donc s’étonner que ce « nouvel » accord soit soutenu par presque tous les partis politiques, à l’exception du parti communiste stalinien (KKE) et du parti néonazi (GD) (9).
Voler Pierre pour payer Paul
Avant de développer chacune des parties que « traite » l’accord et pour comprendre pleinement le revirement de Syriza, il est utile de rappeler que le Dr. V. s’est engagé
dans les « négociations » au nom d’un gouvernement qui avait déclaré qu’il :
‰ 1. rejetterait l’extension du « programme » et la tranche de 7,2 milliards d’euros, à l’exception du 1,9 milliard d’euros de bénéfices du remboursement des obligations BCE ;
‰ 2. n’accepterait aucun programme de supervision ou d’évaluation ;
‰ 3. souhaiterait l’établissement d’un « programme transitoire » de six mois, sans aucune mesure d’austérité destinée à s’assurer les liquidités, qui lui permettrait d’utiliser les fonds du Fonds de stabilité financière hellénique (FSFH) et de mettre en œuvre au moins une partie de son programme, avec des budgets en équilibre ;
‰ 4. exigerait que les prêteurs reconnaissent que la dette n’était pas supportable et qu’il faudrait engager prochainement un nouveau cycle de négociations générales.

Que s’est-il passé alors que la « Troïka » était censée mourir de mort violente aux mains du Dr.V. ? Examinons un par un les « succès » dont se vante le gouvernement :

Gestion souveraine de la dette : la déclaration de l’Eurogroupe à propos de la Grèce est très claire : « Les autorités grecques réaffirment clairement qu’elles s’engagent à honorer, intégralement et en temps voulu, leurs obligations financières envers tous leurs créditeurs. » Et ce n’est pas tout, car le nouveau gouvernement grec accepte de réaliser d’imposants surplus afin de rembourser la dette, ce qui signifie simplement qu’il renonce à sa revendication principale d’engager des négociations en vue de la réduction de la dette souveraine grecque : « Les autorités grecques se sont également engagées à s’assurer d’imposants surplus financiers appropriées ou les recettes financières suffisantes, nécessaires à la garantie de la dette soutenable en accord avec la déclaration de 2012 de l’Eurogroupe. En ce qui concerne l’objectif des plus-values primaires pour 2015, les institutions tiendront compte de la conjoncture économique de 2015. » En outre, en acceptant de réaliser des surplus importants, le gouvernement sape expressément les prévisions financières de son propre programme, même dans sa version modérée la plus récente avant les élections. Comme le montrent les dernières estimations, les surplus en 2014 ne s’élèvent qu’à 0,3 % du PIB (contre le 1,5 % attendu) et il faudra donc que le budget 2015 prévoie d’autres coupes pour un montant de 2 ou 3 milliards d’euros dans le seul but d’atteindre la plus-value de 1,5 % que prévoyait la modeste proposition de Syriza.
Il ne fait aucun doute qu’avec cet accord, le gouvernement grec s’engage à poursuivre sa politique d’austérité pour une période indéfinie.
Système bancaire et dette privée : l’un des slogans les plus connus de Syriza proclamait « Banquiers, ne touchez pas à nos maisons ! ». Mais selon la liste des mesures de réforme que le Dr.V. a soumise à l’Eurogroupe : « La Grèce s’engage à collaborer avec les directions des banques et les institutions afin d’éviter, au cours de la période à venir, la mise en vente de la résidence principale des foyers dont le revenu est inférieur à un certain seuil. » Dans le même document, « La Grèce s’engage à s’occuper des prêts non rentables de manière à prendre totalement en considération la capitalisation des banques … le fonctionnement du système judiciaire, l’état du véritable marché de l’immobilier, les problèmes de justice sociale, ainsi que tout effet négatif sur la position fiscale du gouvernement. » Et pour finir « La Grèce s’engage, en accord avec les institutions, à améliorer rapidement la législation concernant le remboursement de l’impôt et des arriérés de sécurité sociale. »
Le gouvernement tente de mettre au point des plans spécifiques pour le remboursement, aux banques ou à l’Etat, de la dette privée. La caractéristique principale de ces plans est la fragmentation des débiteurs en de multiples catégories, selon leurs revenus, assortie des garanties correspondantes pour le remboursement des dettes. Mais, si l’on tient compte des termes et des conditions prévus dans la liste du Dr.V. et du fait que les « institutions » doivent préalablement approuver ces plans, il est fort probable que leur mise en œuvre sera soumise à des conditions beaucoup plus sévères, déterminées par les « institutions ».
Un autre plan du gouvernement grec consiste à instaurer une institution pour la gestion de la dette privée (c’est-à-dire un plan de « mauvaise banque ») qui rachètera aux banques les prêts non rentables à 50 % de leur valeur nominale. Les débiteurs ne devront alors rembourser qu’une partie de leur dette, le reste étant couvert par l’Etat. Dans le but d’instaurer cette institution, le gouvernement voulait réaffecter 3 milliards d’euros provenant du FSFH. Non seulement cette demande a été rejetée, mais en outre : « Conformément à l’évaluation des institutions l’Eurogroupe s’accorde pour dire que les fonds jusqu’ici détenus par le FSFH soient transmis au FESF, libres des droits des tiers pour la durée de l’extension du MFFA (Master Financial Assistance Facility Agreement). Les fonds continueront à être disponibles pour la durée de l’extension du MFFA et ne pourront être employés qu’à la recapitalisation des banques et au règlement des coûts. Ils ne seront accordés sur demande que par le MSU de la BCE. »
Pour vous donner une idée de ce que signifie le chantage de l’Eurogroupe et de la BCE : 1,2 milliard d’euros sur les 11 milliards d’euros du FSFH que Syriza ne pourrait pas utiliser à d’autres fins budgétaires que la recapitalisation des banques, et uniquement si la BCE lui donne le feu vert, correspond à la simple contribution de l’Etat grec à ce fonds.
Plus largement, les « partenaires » ont utilisé les pressions exercées sur le système bancaire grec comme moyen de chantage pour obliger Syriza à accepter leurs conditions. En particulier, le 4 février 2015, pendant les négociations entre le gouvernement grec et l’Eurogroupe, la BCE a cessé d’accepter les obligations du gouvernement grec comme garantie, action qui a renchéri le coût des liquidités pour les banques grecques de 1,5 % ou d’environ 1 milliard d’euros, puisqu’elles ne pouvaient plus emprunter directement à la BCE à un taux d’intérêt de 0,0 5%, mais seulement sur les fonds du FLU à un taux d’intérêt de 1,55 %.
La situation s’est encore aggravée en raison d’une fuite des dépôts d’environ 26 milliards d’euros depuis décembre dernier (au total, depuis février, les dépôts dans les banques grecques ont diminué de 100 milliards d’euros, c’est-à-dire qu’ils sont passés de 237,8 milliards d’euros à environ 138 milliards d’euros). Un autre moyen d’exercer une pression directe a été de refuser au gouvernement grec le droit, pour financer son déficit, d’utiliser les profits de la BCE (1,9 milliard d’euros) réalisés sur les achats d’obligations sur le marché secondaire pendant la durée de l’accord IAE. On a en outre refusé aux banques – du moins jusqu’à l’évaluation et l’approbation de la liste de réformes par les « institutions » – le droit d’augmenter indépendamment leur couverture en obligations grecques, décision de la BCE qui limite encore davantage les ressources financières de Syriza pour rembourser les intérêts de la dette souveraine (10).
Nous reviendrons sur certaines conséquences de cet assèchement des liquidités.
Privatisations/nationalisations :  dans notre texte précédent, nous disions que « Syriza n’avait pas changé sa position de mettre fin à la privatisation des services publics, de l’infrastructure et des entreprises publiques. » Ça, c’était avant les négociations avec les « partenaires ». La liste des mesures de réforme arrêtée avec l’Eurogroupe est claire : afin d’« attirer l’investissement dans les secteurs clés et d’utiliser efficacement les atouts de l’Etat, les autorités grecques :
s’engageront à ne pas revenir sur les privatisations déjà effectuées. Là où un processus d’adjudication est déjà engagé, le gouvernement le respectera, en accord avec la législation ;

– étudieront les privatisations qui ne sont pas encore en cours, en vue d’en améliorer les conditions de façon à maximiser les bénéfices à long terme de l’Etat, à générer des revenus, à favoriser la compétition au sein des économies locales, à encourager le redressement de l’économie nationale [sic] et à stimuler les perspectives de croissance à long terme ;

– adopteront dorénavant une méthode par laquelle chaque nouveau cas sera examiné séparément et pour ce qu’il vaut, en insistant sur les contrats de longue durée, les joint-ventures (collaboration privé-public) et les contrats susceptibles de ne pas maximiser les seuls revenus du gouvernement, mais également les niveaux prospectifs de l’investissement privé. »

Ce revirement a entraîné maintes réactions au sein du gouvernement et du parti, mais également dans la base de Syriza qui, ces dernières années, avait été active dans les mouvements qui s’opposaient à la vente des biens publics (l’eau, par exemple). Cependant, il est clair que la faction capitaliste dominante et son personnel politique au sein de l’Eurozone n’ont aucune intention de renoncer à leurs stratégies principales, c’est-à-dire à la mise en œuvre de l’accumulation primitive. On ne devrait pas assimiler l’accumulation primitive uniquement à la forme classique de prolétarisation violente des populations rurales autrefois indépendantes. Elle implique également des formes d’ « accumulation par dépossession », c’est-à-dire l’appropriation de capitaux délibérément dévalués, tels ceux des infrastructures et des entreprises appartenant à l’Etat, de capitaux fixes et de la terre par le biais de la mise en œuvre de programmes de dévaluation interne comme ce fut le cas au cours des cinq dernières années en Grèce (la liquidation même de ces biens aggrave à son tour la dévaluation, dans un cercle vicieux).
Investissement public : comme nous l’avons écrit plus haut, le gouvernement grec a accepté de rembourser la dette intégralement et en temps voulu, en dégageant d’importants surplus. A cet égard, il est vraiment comique de parler d’investissement public alors que les fonds ne seront pas disponibles. Ceci vaut également pour le financement de « l’économie sociale ». Seule une partie du pack « humanitaire » d’aide « à la croissance  » de 2 milliards d’euros qu’a annoncé la Commission européenne le 20 mars sera utilisée pour aider les petites entreprises créées par des chômeurs.
Impôts – dépenses :  la liste des mesures de réforme ne contient que de vagues mesures destinées à sévir contre l’évasion et la fraude fiscales. Mais il n’y a pas un mot au sujet des promesses que contenait le programme de Syriza de 2015, qui prévoyait de ne pas imposer le revenu des personnes physiques jusqu’à 12 000 euros, d’abolir la taxe sur la propriété secondaire, sur le fioul et la taxe d’habitation imposée aux autoentrepreneurs. Au cours d’un entretien, le Dr. V. a déclaré que l’augmentation du revenu non imposable à hauteur de 12 000 euros sera mise en place progressivement à partir de 2015, mais que « la date à laquelle nous atteindrons les 12 000 euros dépendra de l’évolution de l’économie globale ».
Comme nous l’avons dit dans notre texte précédent, après 2012 Syriza avait seulement prévu de geler la réduction des dépenses sociales, tandis qu’à présent, et parmi d’autres choses, « les autorités grecques :
‰ réviseront et contrôleront leurs dépenses dans tous les secteurs des dépenses de l’Etat (par exemple l’éducation, la défense, le transport, le gouvernement local, les aides sociales) ;
‰ mettront en place une législation destinée à revoir les dépenses concernant les prestations sociales hors salaires (congés maladie, vacances, frais de déplacement, etc.) dans tout le secteur public ;
‰ ne valideront les prestations qu’après avoir effectué les contrôles nécessaires au sein des autorités de tutelle et des bureaux de l’état civil dans le but d’identifier les personnes non éligibles à ces prestations ;
‰ contrôleront les dépenses de santé et amélioreront l’offre et la qualité des soins médicaux, tout en accordant l’accès universel [la quadrature du cercle ! NdTPTG] Dans ce contexte, le gouvernement prévoit de présenter des propositions spécifiques en collaboration avec les institutions européennes et internationales, y compris l’OCDE. »
De toute manière, on ne peut pas dire qu’il s’agit de geler des dépenses, mais au contraire de poursuivre la réduction des dépenses sociales.
Salaires – relations sociales : la liste des mesures de réforme est très révélatrice de la politique des salaires et des relations sociales que le gouvernement de Syriza va adopter. Le dénigrement du pouvoir des travailleurs, qui a entraîné sa dévalorisation à la suite de cinq années consécutives de sévères mesures d’austérité, se poursuivra, mais de manière « intelligente ».
De fait, « la Grèce s’engage à :
‰ adopter les meilleures pratiques de l’UE choisies parmi l’éventail des législations du travail sur le marché en engageant un processus de négociations avec les partenaires sociaux tout en bénéficiant de l’expertise et des données existantes transmises par l’OIT et l’OCDE ainsi que de l’assistance technique disponible. »
Et comme nous le savons tous, les « meilleures pratiques de l’UE » impliquent la promotion et l’expansion du travail flexible, temporaire et précaire ainsi qu’une légitimation accrue du travail non rémunéré (par exemple les stages, etc.) ;
‰ «  étendre et développer le projet actuel de procurer un emploi temporaire aux chômeurs, en accord avec les partenaires et lorsque la visibilité fiscale le permet et améliorer les programmes politiques du marché du travail dans le but d’actualiser les compétences des chômeurs de longue durée. »
Cette dernière mesure fait référence à des programmes de travail subventionnés pour les chômeurs d’une durée de cinq mois, actuellement assortis d’un salaire net de 427 euros pour les moins de 25 ans et de 490 euros pour les plus de 25 ans. Pendant la durée du programme et au bout de cinq mois, les chômeurs n’ont pas droit aux prestations chômage. Mais ce qui est incroyable, c’est que le gouvernement grec ait besoin de l’accord des « partenaires » pour étendre son programme de dévalorisation du pouvoir des travailleurs !
‰ « introduire une nouvelle méthode “intelligente” de négociations salariales collectives qui harmonise les besoins de flexibilité et d’équité. Ceci inclut l’ambition de restructurer et à terme d’augmenter le salaire minimum de façon à sauvegarder la compétitivité et les perspectives d’emploi. La portée et la date des modifications du salaire minimum seront établies au cours d’une consultation avec les partenaires sociaux et les institutions européennes et internationales, y compris l’OIT, et tiendront pleinement compte de l’avis d’un nouvel organisme totalement indépendant afin de déterminer si les modifications des salaires sont conformes aux évolutions de la productivité et de la compétitivité. »
Ce texte est très explicite pour ce qui concerne la promesse de restauration des négociations collectives, qui avaient été abolies par les Mémorandums. Cette méthode « intelligente » fait directement référence à la prétendue flexi-sécurité, terme orwellien qui masque mal et travestit la dérégulation du marché du travail. Dans les faits, c’est une stratégie patronale bien connue qui vise à exploiter la classe ouvrière de manière plus efficace. Il n’est pas étonnant que la Commission européenne déclare que la flexi-sécurité est un élément essentiel dans les Directives pour l’emploi et la Stratégie européenne pour l’emploi.
D’autre part, la promesse de Syriza d’une restauration immédiate du salaire minimum à son niveau de 2009 (c’est-à-dire 751 euros de salaire brut) devient une « ambition » d’augmentation progressive dans des conditions spécifiques (compétitivité, perspectives d’emploi, évolution de la productivité). De fait, on estime qu’en fin de compte, le salaire minimum sera fixé à 751 euros brut en 2017, à condition bien sûr que la Troïka (c’est-à-dire les institutions européennes et internationales, selon la novlangue) donne son accord. Remarquons que la Grèce est le seul pays de l’UE qui ait vu baisser son salaire minimum nominal brut de 14 % entre 2008 et 2014 (de 794 euros à 684 euros), selon les derniers chiffres de l’Eurostat.
Prestations sociales :  Syriza avait promis de rétablir l’indemnité de chômage à son niveau de 2009 (461 euros pour douze mois) et de l’étendre aux chômeurs de longue durée. Ces mesures sont absentes de la liste des mesures de réforme qui ne comportent, de fait, aucune référence aux indemnités de chômage. Il est important de faire remarquer ici que si le taux de chômage en Grèce s’élève à 25,8 %, seulement 8 % des chômeurs (ou environ 100 000 personnes sur 1,3 million) touchent les 360 euros d’indemnité.
D’autre part, le gouvernement grec a présenté comme une victoire le fait d’avoir réussi à inclure dans la liste quelques mesures destinées à traiter la « crise humanitaire » (autre expression orwellienne pour parler des conséquences de l’agression perpétrée sur la classe ouvrière) :
« Le gouvernement grec affirme qu’il prévoit de :
‰ traiter les besoins issus de la montée récente de la pauvreté absolue (accès insuffisant à la nourriture, au logement, aux services de santé et à la fourniture d’énergie de base) par le biais de mesures non financières très ciblées (par exemple des bons d’alimentation) ;
‰ évaluer le plan pilote de revenu minimum garanti en vue de l’étendre au pays tout entier ;
‰ s’assurer que sa lutte contre la crise humanitaire n’a pas d’impact fiscal négatif (11). » (On insiste encore plus sur ce point.)
Le premier projet de loi proposé par le gouvernement inclut des mesures pour s’occuper de la « crise humanitaire ». Il prévoit la gratuité de l’électricité, des loyers subventionnés et des subventions alimentaires sous la forme de bons d’alimentation pour les familles sous le seuil de « l’extrême pauvreté ». Ce seuil de l’« extrême pauvreté » ou plus exactement d’extrême misère, est de 4 800 euros de revenu annuel pour une famille moyenne de quatre personnes et de 6 000 euros pour les familles plus nombreuses. Le coût de ces mesures n’est que de 0,2 milliard d’euros (contre le 1,9 milliard d’euros promis par Syriza avant les élections) et le nombre de bénéficiaires ne dépasse pas 150 000 familles. Bien que les ministres des finances des autres pays de l’Eurozone, sous la houlette de Schäuble, aient dénoncé le fait que ces mesures constituent une « action unilatérale » et qu’elles soient donc refusées, le gouvernement est décidé à poursuivre son œuvre charitable et à rendre à « la victime un centième de ce qu’on a volé à son travail (12) ».
En ce qui concerne le revenu minimum garanti, il s’agit clairement de consolider la pauvreté : ce revenu, accordé à un nombre limité de bénéficiaires par le gouvernement précédent, s’échelonne de 200 euros pour une personne seule à 500 euros pour une famille de 4 enfants. En pratique, il est annulé par d’autres prestations sociales. Par exemple, si une personne seule touche une indemnité de chômage de 360 euros, alors elle n’est pas éligible pour les 200 euros supplémentaires, au motif que les 360 euros excèdent le montant du revenu minimum garanti.
Pensions – retraites : d’après la liste des mesures de réforme, « la Grèce s’engage à poursuivre la modernisation de son régime de retraite ». Cela signifie que le gouvernement accepte toutes les réformes des retraites mises en œuvre par les Mémorandums des années précédentes. Cela inclut, entre autres, les diminutions du montant des retraites, l’augmentation de l’âge de départ à la retraite à 67 ans, l’abolition des treizième et quatorzième mois de pension, la réduction de la contribution de l’employeur, etc. En outre, il « éliminera les échappatoires et les incitations qui donnent lieu à un taux excessif de retraites anticipées dans toute les secteurs économiques et plus spécifiquement dans les secteurs public et bancaire » et il « fournira une assistance ciblée aux employés âgés de 50 à 65 ans, y compris par le biais du système du revenu de base garanti, afin d’éliminer toutes les pressions sociales et politiques qui favorisent le départ anticipé à la retraite et surcharge les fonds de pension ».
Il est évident que l’âge de départ à la retraite ne sera pas avancé, contrairement à ce qui avait été promis avant les élections. Au contraire, pour les travailleurs qui avaient droit à une retraite anticipée, l’âge de départ à la retraite sera repoussé ! Syriza veut également « resserrer le lien entre les contributions aux caisses de retraite et le revenu », ce qui signifie généralement le remplacement d’un système de répartition par un système d’assurance. Dans ce contexte, on ne peut qualifier que de charité trompeuse la promesse du nouveau gouvernement de rétablir (soi-disant) le treizième mois de pension pour ceux dont la retraite est inférieure à 700 euros.
Mais pour le moment, puisque la BCE n’autorise pas les banques grecques à accroître leur part sur la crise grecque (environ 11 milliards d’euros), comme nous l’avons déjà dit, Syriza vise les réserves des fonds de pension grecs et les autres institutions gouvernementales en général (par exemple, les administrations locales, les hôpitaux, le fonds qui gère les subventions agricoles, etc.) et tente de les réorienter par le biais d’émissions de l’Etat à court terme, dans le but de payer les intérêts de la dette (à cet effet , ils avaient besoin de la somme ahurissante de 7,3 milliards d’euros pour mars seulement et d’autant en avril, si l’on tient compte du refinancement à court terme de la dette, du remboursement au FMI et de la détention d’obligations). D’après les médias, environ 0,85 milliard d’euros (sur les 2,5 milliards d’euros des fonds de réserve) ont été « investis » jusqu’à présent dans une réorientation et ont ensuite été utilisés pour combler le déficit. Mais, et tant que les « institutions » tiennent fermés les robinets des principales liquidités (par exemple le Fonds de liquidités d’urgence [FLU]), il semble que ce moyen de prêt interne sera à nouveau utilisé par le nouveau gouvernement, comme l’a admis sans vergogne le journal affilié à Syriza (Avgi).
Emplois du secteur public : Tout d’abord, on a repoussé à une date ultérieure en 2015 l’annulation de 3 500 mises en chômage technique et de licenciements et ce chiffre sera déduit des 15 000 nouveaux recrutements inclus dans le budget de 2015 par le gouvernement précédent. Cette non-augmentation de la charge salariale du secteur public est prévue dans la liste des mesures de réforme. On maintiendra également le processus de « mobilité » des travailleurs établi par le précédent gouvernement. Deuxièmement, le gouvernement de Syriza est d’accord pour réformer la grille des salaires du secteur public d’une manière qui va approfondir les divisions entre les salariés du secteur public, en liant les salaires individuels aux performances et à la productivité individuelles. En outre, on intensifiera la concurrence entre les travailleurs par le biais de « nominations émanant de la direction et basées sur le mérite » et des « appréciations pour une évaluation authentique ».
Et ce n’est pas tout. Comme nous l’avons déjà dit, on réduira les indemnités hors salaires (indemnités de maladie, de congés, frais de déplacement, etc.) afin de « réduire la dépense globale ».
COURIR DEUX LIÈVRES À LA FOIS
ET N’EN ATTRAPER AUCUN
On aurait pu penser que le compromis du nouveau gouvernement Syriza avec les mau­dits Mémorandums inspirerait con­fiance à ses « partenaires » et le rendrait impopulaire aux yeux de ses électeurs. Or, c’est tout le  contraire, du moins pour l’instant !
Même s’il montrait à quel point il demeure désespérément euro-centriste, espérant en vain réformer un capitalisme qui s’entête à adopter des politiques de dévaluation comme unique remède de la crise de reproduction capitaliste, ses « partenaires de l’UE ne semblent pas lui faire confiance. Même après sa capitulation et en dépit des déclarations du Dr.V. en faveur d’un social-libéralisme humaniste (13), il reste une menace pour les factions dominantes européennes au sein de la structure hiérarchique de l’UE, en raison de l’hétérogénéité de sa composition politique et de la pression éventuelle que pourraient exercer les aspirations sociales et financières des masses qui se sont tournées vers Syriza après cinq ans d’austérité brutale (14).
Ce n’est que parce qu’il bénéficie d’une tolérance temporaire que Syriza apparaît plus fort et mieux soutenu qu’auparavant, à la fois par la gauche et par la droite. La principale raison tangible de ce « soutien tolérant » envers le gouvernement de Syriza est le fait que la mise en œuvre des mesures d’austérité prévues en accord avec la Troïka a été annulée ou du moins reportée en juin. La liste des mesures reportées inclut des augmentations de TVA sur l’électricité, les médicaments, les tickets de transport, les livres, les hôtels, etc. ; une baisse des salaires des travailleurs récemment recrutés dans le secteur public ; la suppression d’une allocation substantielle au bénéfice des retraités qui ont un faible revenu ; une augmentation du nombre d’années requis pour prendre sa retraite qui passerait de quinze à vingt ans ; l’introduction de critères plus rigoureux pour accéder au système de négociation de la dette pour retard de paiement de l’impôt, d’autres baisses du montant des retraites, etc. En outre, la majorité des gens espère encore que, même si Syriza va jusqu’au bout du compromis, ses mesures ne seront pas aussi dures que celles qu’aurait adoptées le gouvernement précédent en cas de réélection.
Dans la mesure où l’idéologie est une force matérielle, il importe également que Syriza soit toujours perçu par « l’opinion publique » comme un gouvernement qui négocie vraiment avec ses créditeurs dans des conditions plus avantageuses pour la « nation grecque », contrairement aux précédents gouvernements de la Nouvelle Démocratie et du Pasok, que beaucoup voient comme des agents des intérêts allemands. Assurément, la classe ouvrière grecque et plus largement la société grecque sont majoritairement nationalistes, comme bien sûr les Allemands.
Le gouvernement a axé sa communication sur cinq autres mesures spécifiques et concrètes qui contribuent à maintenir ce soutien méfiant :
‰ l’annulation du système précédent d’évaluation des travailleurs de l’Etat et des fonctionnaires qui liait les licenciements à la ­performance et à la productivité, et l’assouplissement des mesures disciplinaires imposées par les gouvernements précédents ;
‰ l’aménagement des examens de fin d’année dans l’éducation secondaire et la promesse d’abolition de la législation qui permet d’exclure de l’université les étudiants n’ayant pas obtenu de licence au bout de deux ans d’études. En outre, Syriza promet de supprimer certains points de la loi passée en 2011 qui promouvait la mainmise de l’entreprenariat sur les universités ;
‰ la nouvelle loi pour la réouverture de la Radiodiffusion nationale (ERT) qui réintègrera tous les travailleurs licenciés – sauf les consultants spéciaux et les employés qui ont pris leur retraite anticipée – et rouvrira les radios et chaînes de télévision fermées sans augmenter la redevance, comprise dans la facture d’électricité. En outre, le gouvernement promet d’en exempter les consommateurs soumis aux prétendus « tarifs sociaux » de l’électricité (c’est-à-dire sur des critères de bas revenus) ;
‰ la promesse que le nouveau système d’imposition sera plus coûteux pour les riches et que les règles pour la négociation des retards de paiement de l’impôt seront plus indulgentes ;
‰ la promesse d’une extension des Mémorandums (rebaptisés « programme ») de seulement quatre mois.
On peut ajouter d’autres mesures :
‰ la libération progressive des réfugiés et immigrants sans papiers de centres de rétention : dès le 23 mars, le nombre d’immigrants détenus était passé à 1 371, c’est-à-dire une réduction de 70 % par rapport à leur nombre au 17 février (environ 4 500) :
‰ l’annonce de la réforme du système pénal qui inclut l’abolition d’un nouveau genre de centre de détention de haute sécurité (les prisons de type C), la libération sur parole pour les mineurs de 15 à 18 ans, à l’exception de ceux condamnés à la prison à vie, des mesures spécifiques pour les malades emprisonnés, les personnes âgées et les handicapés qui conduiraient à des libérations sur parole plus rapides, des mesures spéciales pour les drogués impliquant des programmes de réhabilitation plutôt que l’enfermement (15) ;
‰ maintien de l’ordre modéré pendant les manifs (pour la première fois ces dernières années, le 26 février, les anarchistes ont pu prendre tout leur temps pour casser tout ce qu’ils voulaient pendant une manif antigouvernementale tandis que la police se tenait à distance) et pendant les occupations d’universités, de la direction de Syriza et des stations de radio, du moins pour le moment (16).
Ces trois évolutions récentes ont provoqué la confusion parmi ce qui reste de militants des cycles de luttes précédents (2006-2012).
Il faut y ajouter le procès [ouvert le 20 avril] de membres importants d’Aube Dorée (GD), et leur condamnation probable, voire certaine [mi-août, le verdict de ce procès qui risque de durer n’a pas été prononcé. NDE]. Parce qu’une partie du mouvement en est encore à des attaques de pure forme à l’encontre de « l’Etat fasciste/totalitaire grec et de la société grecque tout d’un bloc » [sic], les autres antifascistes ont publié des communiqués pro-Syriza dénonçant le noyau fasciste au sein de l’appareil d’Etat (par exemple la police) que le nouveau gouvernement n’est pas censé pouvoir contrôler. Un scénario antifasciste que beaucoup de gens partagent va même plus loin : l’extrême droite, les néo-nazis et les capitalistes importants attendent l’occasion de renverser Syriza, même à l’aide d’un coup d’Etat militaire !
Toutefois, servir deux maîtres est une situation particulière qui ne durera pas longtemps. Le même Dr Millios, dont nous parlions dans notre texte précédent [« Syriza et sa victoire aux élections générales en Grèce », Echanges n° 150 [hiver 2014-2015]), ayant abandonné depuis longtemps sa version maoïste de la théorie de la communisation, déplore désormais l’abandon du programme de parti modéré qu’il avait établi en septembre 2014. Il pense aussi que les électeurs pourraient à nouveau avoir une vision négative de la politique et cela l’inquiète : « Quoi qu’ils promettent, ne croyez pas les hommes politiques ; c’est leur métier de mentir pour conquérir le pouvoir. » Suite à sa critique de l’accord du 20 février, il a dû récemment démissionner de la direction du think tank d’économie politique du parti (17).
Il est plutôt douteux qu’à partir de maintenant Syriza puisse continuer à récupérer les luttes populaires et à les rattacher à ses structures de contrôle. Récupérer les luttes signifie être capable de les coopter et de ­répondre, aux moins en partie, à leurs exigences. Comme le disaient autrefois les ­situationnistes : « Est récupéré qui veut bien. » A mesure que le temps passe, un nombre de moins en moins important de collectivités souhaiteront être rattachées aux structures d’un parti qui ne souhaite pas (ou ne peut pas se prétendre capable de) satisfaire leurs exigences.
Ce qu’espèrent le Dr.V. et son collègue Jamie Galbraith, à savoir « que d’ici un an, le paysage politique de l’Europe sera peut-être très différent de ce qu’il paraît être aujourd’hui », et que ceci pourrait mener à des politiques de keynésianisme à petite échelle, n’est absolument pas réaliste pour le moment. Mais, ce qui n’est pas moindre, cette futurologie optimiste sert de justification à la poursuite de la mise en œuvre des politiques d’austérité ici et maintenant. Cette attitude politique nous avertit qu’il est dangereux d’insister sur les « menaces de quelque sorte que ce soit » à l’égard de la bureaucratie européenne, cela pourrait nous aliéner nos « partenaires » et détruire « notre maison commune, l’Europe ». C’est sur ce terrain que va se jouer la nouvelle « théorie des deux extrêmes » : au sein de l’Eurozone, soit tous les Etats-nations observent scrupuleusement les mesures d’austérité sous les ordres de la faction euromercantile capitaliste des Etats-membres du « Nord européen », soit le monstre à deux têtes de l’extrême gauche anti-impérialiste/nationaliste et de l’extrême droite nationaliste menacera l’unité de l’Europe. Ainsi, « fermez-la et serrez-vous la ceinture, sinon nous sombrerons tous dans la barbarie ! »
Seul un nouveau mouvement prolétarien insurrectionnel et conscient de soi capable d’imposer à l’Etat capitaliste les besoins et les intérêts du prolétariat au niveau européen peut contester à la fois l’austérité et l’idéologie de panique morale. Assurément, ce n’est pas le cas d’un gouvernement de gauche qui s’est imposé sur la base du recul, de la défaite ou de la récupération des luttes sociales de classe précédentes et qui par-dessus le marché ne souhaite pas sacrifier ses pratiques eurocentristes pour son keynésianisme de gauche théorique. Qui ne souhaite pas non plus sacrifier la moindre faction de la classe dirigeante grecque. Celle-ci est piégée par une contradiction insoluble : d’une part, en se soumettant à la protection des pouvoirs néolibéraux/néo mercantiles hégémoniques de l’Eurozone, elle a réussi à soumettre la classe ouvrière à la discipline du travail et à la réduction des salaires. D’autre part, l’idéologie ridicule de « l’expansion contractée » en Europe, c’est-à-dire la politique d’austérité permanente, particulièrement celle qui est mise en œuvre sous sa forme extrême en Grèce, a entraîné une dévaluation désastreuse du capital social total et la réduction de la demande domestique privée et du PIB dont il semble impossible de sortir.
En outre, la lutte contre le nationalisme de gauche comme de droite est vitale pour le mouvement prolétarien, nationalisme que le terrorisme de la dette supranationale renforce. En Grèce, le nationalisme n’est pas sécessionniste, mais il nous empêche, néanmoins de réfléchir aux raisons de l’échec de nos luttes passées contre l’austérité.
TPTG, mars 2015
(traduit de l’anglais par A. G.)

NOTES

* Voir Echanges n°150, p 10. Faute de place, nous publions ce texte (traduit de l’anglais par A. G.) sur deux numéros.
(1) Toutes les références et allusions contenues dans ce paragraphe sont consultables en ligne à l’adresse suivante : http://yanisvaroufakis.eu/2013/12/10/confessions-of-an-erratic-marxist-in-the-midst-of-a-repugnant-european-crisis/.
Nous remercions Harry Cleaver pour avoir attiré notre attention sur ce texte qui a été présenté au Festival subversif de Zagreb en 2013.

(2) En suivant le script, bien entendu, de sa Modeste proposition pour résoudre la crise de l’Eurozone (co-écrit avec Suart Holland et James Galbraith – Institut Veblen, Paris, 2012 : http://www.veblen-institute.org/IMG/pdf/modest_proposal_30_final.pdf). Cette modeste proposition accepte toutes les contraintes que les institutions européennes actuelles font peser sur l’action politique et rejette toute politique keynésienne d’expansion social-démocrate. Elle se borne à proposer l’européanisation de quatre domaines d’activité, précisément dans le cadre institutionnel de l’euro : les banques à la recherche d’une injection de capitaux du MSE (mécanisme de stabilité européen), la gestion de la dette souveraine, le recyclage de l’épargne européenne et mondiale dans des investissements socialement productifs et le financement rapide d’un programme d’urgence sociale de base. C’est-à-dire une modification productive de la politique d’austérité, basée en réalité sur le contrôle de plus en plus centralisé par les principales institutions de l’UE des politiques financières nationales.
(3) Il est intéressant de noter qu’en ce qui concerne les prêts bilatéraux de 2010, et à l’exception de la Slovaquie qui a refusé de contribuer, l’Allemagne fut le seul Etat membre à fournir des garanties à sa banque de développement KfW, notée AAA, qui s’était procuré les fonds en émettant des obligations. Les véritables injections de liquidités provenaient des autres membres de l’Eurozone.
(4) L’économie allemande a progressé de 3,93 % en 2010, de 3,66 % en 2011, de 0,58 % en 2012, de 0,21 % en 2013 et de 1,47 % en 2014.
(5) Certes, ce processus n’est pas nouveau, il n’est relancé que par la soi-disant crise de la dette dans l’Eurozone. Pour un bref aperçu de la politique étrangère allemande, voir S. Gross, The German Economy Today : Exports, Foreign Investment, and East-Central Europe.
(6) L’Allemagne est un bon exemple de la manière dont les pays « importants » de l’Eurozone bénéficient de la dissémination rapide de la crise de la dette à travers tous les PIGS et de la chute consécutive et tout aussi rapide des rendements obligataires dans le Nord. On a estimé que grâce à l’intérêt cumulé le budget allemand s’allégera d’environ 67 milliards d’euros, s’ajoutant aux avantages sur le taux d’intérêt acquis entre 2010 et 2012 et à ceux dont l’Allemagne a bénéficié au cours des années suivantes, selon un article publié par Allianz en septembre 2012 ((http://www.reuters.com/article/2013/05/02/us-eurozone-bailouts-idUSBRE9410CG20130502)) – sans parler de la croissance massive de ses exportations qui ont atteint un niveau inédit de 1,13 trillion d’euros, engendrant une plus-value commerciale de 217 milliards d’euros, la plus élevée du monde en 2014, grâce au faible taux de change de l’euro. Il n’est donc pas étonnant que les comptes de l’Allemagne montrent des excédents croissant de façon ininterrompue depuis 2009 (jusqu’à 7,5 % de son PIB en 2013), tandis que, pour la première fois depuis 1969, elle annonce que son budget est en équilibre. Hormis le financement de leur dette souveraine par le biais de taux d’intérêt réel bas, voire négatif (cependant que, selon le premier mémorandum, la Grèce était contrainte à rembourser les intérêts à un taux fluctuant entre 5 % et 6 %), les profits des pays « importants » de l’Eurozone sont à la fois significatifs et multilatéraux. De 2009 à 2013, par exemple, l’Allemagne
et les Pays-Bas ont enregistré la plus   forte augmentation des nouveaux projets d’investissements directs étrangers (IDE) de tous les pays de l’Eurozone. L’Allemagne (1 525 IDE supplémentaires, soit un accroissement stupéfiant de 115 %), en particulier, a surpassé la France et se trouve à présent en deuxième position, après le Royaume-Uni, à la tête de tous les pays européens. La Finlande en a elle aussi bénéficié récemment, devenant désormais le neuvième Etat capitaliste parmi les destinations européennes des meilleurs investissements (+ 44 % de nouveaux IDE en 2013 par rapport à 2012) – sans parler des profits réalisés sur le dos des Grecs, des Espagnols et des Portugais grâce aux obligations qu’elle détient.
(7) Voir : http://www.consilium.europa.eu/en/press/press-releases/2015/02/150220-eurogroup-statement-greece/
(8) Voir : http://s.kathimerini.gr/resources/article-files/lista-metarry8misewn.pdf
(9) Cette nouvelle alliance et ce nouveau consensus – il convient aussi de prendre en compte l’élection récente du candidat de Syriza, homme politique de la droite modérée, à la présidence du pays – peut jeter les bases d’un futur parti de « gouvernement de sauvegarde nationale », si ce gouvernement échoue à avancer pendant le nouveau cycle de dévaluation interne. Cet alignement presque unanime sur les grands principes néolibéraux jette également les bases d’une nouvelle version de la « théorie des deux extrêmes », dont nous reparlerons plus loin.
(10) L’impasse dans laquelle se trouve Syriza est encore plus grave depuis l’établissement des arriérés d’impôt et de non remboursement, dont le résultat est une perte de revenus de 1 à 2 milliards d’euros depuis le début de l’année.

(11) C’est la dernière phrase de la « Liste des mesures de réforme » que le Dr.V. a soumise à l’Eurogroupe le 23 février. Un camarade de New York a fait cette remarque pertinente : « En lisant ça, Wolfgang Schäuble, la larme à l’œil, a envoyé un télégramme à un certain Dieter Kaufmann qui disait : Je suis Charlie. Tout est pardonné ! »
http//:thewolfatthedoor.blogspot.gr/2015/02/24-hours-late-and-240-billion-short.html

(12) F. Engels, La Condition de la classe ouvrière en Angleterre, chapitre 13.

(13) Le 13 mars, à Como en Italie, il a déclaré que « le gouvernement est prêt à différer la mise en œuvre de certaines promesses préélectorales et mesures de son programme qui visent ceux qui vivent au niveau ou en dessous du seuil de pauvreté. »

(14) C’est ce qui explique pourquoi l’Etat impérialiste allemand et ses médias ont maltraité le Dr.V. au point de l’accuser d’être antisémite et d’exprimer de l’empathie pour les terroristes palestiniens qui se font exploser. Il ne s’agit pas d’un incident isolé, car « antisémitisme structurel », et même « antisémitisme gauchiste », sont les accusations habituelles que brandissent l’Etat allemand et ses médias, du Die Welt de droite au Jungle World de gauche, chaque fois qu’ils veulent dénoncer quelqu’un dans le but de le démolir. Selon ces théories officielles, des Etats comme la Grèce jouent à un jeu post-colonial de défense des opprimés tandis que les créditeurs fonctionnent comme à l’accoutumée et désirent seulement qu’on « leur rende leur argent ».

(15) Hormis les nuances politiques (évidentes) que peuvent comporter de telles réformes, il faut aussi tenir compte de leurs conséquences fiscales directes : en ciblant la surpopulation carcérale (la Grèce a l’un des taux les plus élevés d’occupation en Europe, voir : region taxonomy tid=14), ce genre de réforme du code pénal a également pour but de réduire le coût financier que représente le confinement d’une partie de la population surnuméraire. Ce point de vue montre sous un nouveau jour la tentative de Syriza de promouvoir, sinon de récupérer, les structures de « l’économie sociale » populaire.

(16) Cette dernière manifestation a eu lieu en solidarité avec une grève de la faim au cours de la lutte des prisonniers politiques contre les quartiers de haute sécurité de type C et la législation antiterroriste. Si la police persiste dans cette attitude, la Grèce pourrait devenir l’endroit idéal en Europe pour que les docteurs Drury et Stott mettent en pratique leur Maintien de l’ordre basé sur la connaissance selon leur modèle d’élaboration de l’identité sociale.
Voir nos deux lettres ouvertes : http://www.tapaidiatisgalarias.org/?page id=105.

 

(17) Le docteur Millios n’est pas le seul théoricien de la communisation au sein de Syriza qui ait abandonné sa théorie de la destruction de la loi de la valeur. Woland en est un autre, (ex ?) membre de Blaumachen et Sic. Après plusieurs années passées à imaginer d’amusantes théories à propos de « l’ère des insurrections » et de l’émergence d’un nouveau (non-)sujet révolutionnaire, Woland a désormais trouvé quelque chose de plus intéressant à faire : il est devenu secrétaire général du ministère de l’Economie, des Infrastructures, du Transport maritime et du Tourisme, directeur de la banque de commerce et de développement de la Mer noire et gouverneur en alternance de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). Parmi ses nombreuses obligations, il doit trouver pour le gouvernement la bonne proportion de biens publics par rapport aux privatisations, de droits des travailleurs par rapport aux investissements capitalistes. Et il y a autre chose, qui a son importance ici. Nombre de cadres supérieurs de Syriza, nommés secrétaires généraux ou chefs du conseil dans les ministères, ont autrefois activement participé aux mouvements sociaux. En tant que tels, non seulement ils possèdent une connaissance et une compréhension approfondie du mouvement et de ses pratiques, mais ils pourraient également faire usage de leurs canaux de communication directe (ou indirecte) : depuis la simple acquisition de l’information interne jusqu’au déploiement des moyens (nécessaires) de médiation, encore plus profondément au sein du milieu anti-autoritaire et du mouvement en général.
Pour n’en donner qu’un exemple, le système clientéliste traditionnel continue à se reproduire en intégrant en partie les réseaux de la contre-culture, de la contre-politique et les autres réseaux sociaux informels.
D’autres documents concernent la « mutation » dudit docteur émanant tant des milieux critiques de la communisation que des communisateurs eux-mêmes. Echanges peut en adresser la copie à tout intéressé.