La question agraire dans la révolution russe. De la communauté matérielle au productivisme, et retour.

Texte de Loren Golner, titre original : The Agrarian Question in the Russian Revolution: From Material Community to Productivism, and Back
http://breaktheirhaughtypower.org/the-agrarian-question-in-the-russian-revolution-from-material-community-to-productivism-and-back/

Traduction du Garap, revue et corrigée par Echanges et Mouvement, février 2018.

Introduction

« Si la Russie

continue sur le chemin qu’elle a emprunté en 1861, elle perdra la plus belle occasion que l’histoire ait jamais offerte à un peuple, pour se soumettre ainsi à toutes les vicissitudes funestes du système capitaliste […].
Elle en subira, comme les autres nations
profanes, les lois inexorables ».

Marx, Lettre à Nicolaï Mikhaïlovski, novembre 1877 [1].

« Le socialisme a démontré son droit à la victoire, non dans les pages du Capital […] non dans le langage
de la dialectique, mais dans le langage de l’acier, du ciment et de l’électricité. »

Trotsky, La Révolution trahie, 1937.

Enfouie sous près d’un siècle d’idéologie, la « question russe », autrement dit celle de la signification historique de la défaite de la Révolution russe, est de celles dont on ne vient jamais à bout. Depuis les années 1970, le capitalisme mondial est plongé dans une crise sans fin, mais l’idéologie dominante, en dépit de tous les vents mauvais qu’elle traverse depuis l’ef­fondrement de 2007-2008, continue de proclamer : « Mettez-le vous bien dans le crâne : il n’y a pas d’alternative au capitalisme. » Et pourtant, pour quiconque réfléchit une alternative à ce monde, dont la désintégration est partout visible, et même dans l’in­son­dable amnésie du présent, la question « Qu’est-ce qui a mal tourné en Russie ? » reste toujours en suspens.
Le présent texte n’a pas pour objectif de reprendre les débats des années 1960 et 1970 au sujet de la « nature de classe de l’Union soviétique », aussi importants que ces débats aient été et, d’une certaine manière, continuent à l’être. Au cours des quatre décennies qui suivirent, c’est tout un cadre de discussion communément partagé à propos de cette question qui s’est perdu dans le monde contemporain façonné par la post-histoire, le post-modernisme, les politiques identitaires, le Forum social mondial et les ONG. Ce cadre a été abandonné, manifestement parce qu’il ne paraissait plus constituer un guide valable pour comprendre le monde contemporain, en particulier après 1989-1991.
Cet article est tiré d’une série de conférences sur les révolutions russe, allemande, chinoise et espagnole que j’ai données à l’été 2013 [2]. La relecture de mes interventions m’a conduit à réfléchir à la façon dont le vide politique des quarante dernières années influence notre capacité à relier ces révolutions aux évolutions actuelles. Plus encore, cela m’a poussé à me pencher sur tous les courants alternatifs – l’anarchisme, l’anarcho-syndicalisme, le syndicalisme révolutionnaire, les IWW, le communisme de conseils – qui furent effectivement supplantés par le bolchevisme et le succès de la IIIe Internationale durant toute une période, qui se termina aux alentours de 1968. En réalité, cet article était initialement conçu comme la première d’une série de trois parties ordonnée comme suit :
1) la période révolutionnaire de 1917-1923 et l’influence internationale de la révolution russe, incarnée dans les très précoces Partis communistes français, allemand, italien et américain, qui s’est révélée désastreuse ;
2) les résurgences infructueuses du « parti d’avant-garde » (trotskysme, maoïsme) dans la période s’étendant de 1968 à 1977 ; et
3) la recomposition en cours de la classe ouvrière mondiale, et ses formes d’organisation et d’auto-organisation présentes et à ­venir.

En réfléchissant au quasi-oubli historique des « projets pour une société différente » non bolcheviques, je me suis heurté à la question (à peine originale) de savoir pourquoi le marxisme révolutionnaire, qui avait (apparemment) été adopté (au moins dans sa variante idéologisée de la IIe Internationale) par des centaines de milliers, voire des millions de travailleurs dans des mouvements de masse dans des pays occidentaux, des années 1880 aux années 1920, s’était réduit, après le milieu des années 1920, à la perspective de « généraux sans armée », de petites sectes, petites sectes en tout genre existant aux marges des mouvements de masse des années 1930 et 1960, sans être aucunement hégémoniques à la façon dont avait semblé l’être le marxisme révolutionnaire juste avant et après la première guerre mondiale. Rosa Luxemburg, durant cette première période, avait tenu des discours dans toute l’Allemagne devant de larges foules ; de même, Angelica Balabanoff raconte [3] qu’elle a parlé régu­lière­ment devant des assemblées de plus de 5 000 personnes dans plusieurs petites villes d’Italie à la même époque.
Une grande partie (au moins) de la réponse à cette énigme est liée à la « question russe ». Pas simplement (au risque de me répéter) au travers des débats qui se sont achevés il y a quarante ans et qui visaient à déterminer si l’Union soviétique était un État capitaliste ou un collectivisme bureaucratique ou encore un État ouvrier dégénéré ; le problème est plus profond. Pratiquement tous les protagonistes de ces débats semblaient assumer im­plicitement que la Russie en 1917 était proche d’une société européenne pleinement capitaliste, certainement très arriérée, mais finalement inscrite dans un continuum avec le capitalisme [4]. Trotsky – dont l’approche, plus que n’importe quelle autre, a façonné, consciemment ou non, les débats entre partisans et opposants de l’Union soviétique (au moins au sein de la plupart des courants révolutionnaires antistaliniens) – ne décrit-il pas cette Russie tsariste, où les usines les plus grandes et les plus modernes du monde s’érigeaient au milieu d’une vaste popu­lation de petits paysans producteurs [5] ? Les deux dizaines de bolcheviks les plus célèbres en 1917 (quand Staline était totalement inconnu, bien que déjà incontournable dans l’appareil souterrain [6]) ne venaient-elles pas de passer des décennies d’exil en Europe?
Le calendrier semblait trop parfait : le marxisme, y compris dans sa forme idéologique, disparut en tant que phénomène de masse dans la plupart des « pays capitalistes avancés » durant la décen­nie qui suivit 1917, consécutivement à
1) la révolution russe,
2) l’émergence de mouvements de masse de travailleurs et encore plus de paysans dans le monde semi-colonial et colonial, de la Chine et du Vietnam jusqu’en Afrique en passant par l’Inde, et, dernier phénomène mais pas des moindres
3) la transition de la domination formelle à la domination réelle du mode de production capitaliste, qui renvoie à ce que certains appellent la décadence du mode de production.

Dans ses mémoires [Love And Revolution (1964)], évoquant l’état d’esprit radical à Green­wich Village avant 1914, le com­muniste américain Max Eastman écrivait : « Nous vivions dans ces temps innocents d’avant la guerre mondiale, du fascisme, du nazisme, le soviétisme, le Führerprinzip, l’État totalitaire. Rien de ce dont nous parlions n’avait encore été essayé. Nous consi­dérions la démocratie politique avec ses droits et ses libertés élémentaires comme de bonnes choses, à jamais acquises. Rivés sur cette base solide, nous proposions de passer à la démocratie industrielle ou “réelle” [7]. » Nous pouvons ajouter à ce tableau, là où se trouvait le marxisme occidental (à quelques excep­tions près), « les temps innocents » d’une victorieuse insurrection de masse de trois millions d’ouvriers russes fortement appuyés par cent millions de paysans qui, en fait, n’étaient pas – n’en déplaise à la totalité des marxistes russes, à commencer par Lénine – des petits producteurs capitalistes mais vivaient principalement de l’économie domestique, laquelle n’était reliée au marché que de façon marginale ; « les temps innocents » des mouvements similaires en Chine, au Vietnam ou en Inde, avec des classes ouvrières encore plus ré­duites et des paysanneries encore plus importantes ; ou, à notre propre époque, des mouvements de masse dans le monde mu­sul­man combattant ostensiblement (c’est un euphémisme) pour l’avè­nement d’une république islamique ou même la restau­ration du califat.
En résumé, le marxisme d’avant 1920, en tant que mouvement de masse en Occident, s’est brisé sur les hauts fonds de la « ques­tion russe » et, au-delà, sur la réalité de ces vastes populations paysannes du monde, dans des pays où le capitalisme était encore moins implanté qu’il ne l’était en Russie et où, après 1914, arrivèrent peu de développement réel et beaucoup de franche ­régression.
Si l’on considère le passé, il semble clair que la transfor­ma­tion de l’œuvre de Karl Marx en idéologie de modernisation pour des pays en développement ou sous-développés, dans les mains de ses fervents partisans – les mêmes qui l’avaient poussé à s’ex­clamer « Je ne suis pas marxiste » – porte une impor­tante res­ponsabilité dans cet effondrement. (Je devrais préciser que je n’affirme aucunement que les marxistes du courant dominant de la IIe Inter­nationale « avaient les mauvaises idées ». Leurs « idées » faisaient partie intégrante de leur fonction consis­tant à propulser le capital de sa phase de domi­nation formelle à celle de sa domination réelle, point que l’on développera plus loin.)
Nous savons aujourd’hui, plus clairement encore que dans les années 1960 et 1970, que Marx lui-même était déjà très intéressé par le monde non-occidental [8], qu’il précisa que les thèses contenues dans Le Capital et dans Théories sur la plus-value n’étaient valides que pour l’Europe de l’Ouest et les États-Unis, et que les autres parties du monde pouvaient tout à fait suivre « d’autres chemins ». L’écroulement du stalinisme, l’émergence après 1978 d’un capitalisme dynamique en Chine, de même que le reflux du « marxisme-léninisme », du maoïsme et des idéo­logies de développement tiers-mondistes dans une grande partie de l’Asie, du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Amérique latine ont révélé tant la grande diversité que l’adaptabilité des for­mations sociales dans ces endroits du monde que masquait jusque-là l’apparente marche vers la « modernisation » menée par le Shah d’Iran, par Nasser, Nehru, ou Sékou Touré.
Ce n’est qu’en 2010 que la population rurale dans le monde est passée en dessous des 50 % de la population totale. La grande majorité de ceux qui restent dans les campagnes sont les petits paysans, les artisans et les travailleurs ruraux prolétaires. En ne considérant que l’Inde et la Chine, qui à elles deux regroupent près de 40 % de la population mondiale, il est clair que la « question agraire », à l’échelle globale, demeure centrale pour toute possibilité de création d’un communisme renouvelé. Cela est d’autant plus urgent à la lumière du million de personnes qui arrivent chaque jour de la campagne pour s’installer dans les villes du monde, car le capitalisme rend impossible leur mode de vie et les conduit vers un avenir incertain dans les bidonvilles de la planète [9]. Il en est de même au regard des 270  millions d’ouvriers migrants en Chine.
Se reconnecter avec les réalités sociale et politique de la population rurale mondiale, à la fois au point de vue historique et pour le présent, dans la perspective de façonner un marxisme viable, non-développementaliste, pour le monde de l’après-stalinisme, maoïsme et tiers-mondisme, nous ramène également à une autre dimension de Marx largement oubliée : la critique de la séparation de la ville et de la campagne comme aliénation fondamentale, la séparation des producteurs de leurs moyens de production aux xvie et xviie siècles comme « l’aliénation originale » devant être dépassée dans un futur « développement d’une individualité riche, aussi universelle dans sa production que dans sa consommation, et dont le travail n’apparaît plus comme travail, mais comme plein développement de l’activité » (Grundrisse) [10], l’appel de Marx pour une « répartition plus uniforme de la population sur la surface de la Terre » (Manifeste du Parti communiste) quand les villes, qui tiennent leur existence de la centralisation du capital, pourront être remplacées et, tout aussi essentielle, la question toujours plus pressante de l’environnement.
Toutes ces questions sont ici examinées au travers d’une enquête sur la question agraire dans la révolution russe.

I. Karl Marx, Friedrich Engels et la commune paysanne russe.
Aux origines d’une idéologie

Dans les années 1870, Karl Marx commença à s’intéresser sérieusement au mouvement révolutionnaire russe, suite (initialement) au surprenant retentissement de son propre travail [11] dans un pays qu’il considérait jusque-là comme le colossal « gendarme de l’Europe », intérêt qui allait être confirmé au contact des populistes russes, en raison à la fois de leurs impressionnantes actions [12] et de la correspondance qu’ils eurent avec lui, sollicitant ses conseils en matière de stratégie et de tactique.
En peu de temps, Marx mit de côté son travail sur les volumes II et III du Capital, apprit par lui-même le russe, et consacra une bonne partie des dix dernières années de sa vie à étudier l’agri­culture russe. Il cacha à son collaborateur de longue date, Engels, ce tournant dans son travail. Mise à part son importante correspondance avec les révolutionnaires russes, il n’écrivit jamais de texte d’en­vergure à propos de ce nouvel intérêt, mais laissa à sa mort deux mètres cubes de notes sur la Russie.
Ce qui se produisit alors fut une étape cruciale dans le pro­cessus de transformation de l’œuvre de Marx en une idéologie, dont l’in­fluence se répandit jusqu’aux années 1970. Quand Engels découvrit ces matériaux après la mort de Marx, il réalisa qu’ils constituaient la raison pour laquelle Marx n’avait pas achevé Le Capital, il devint furieux, et voulut apparemment les brûler [13].
Marx, dans ses recherches sur la Russie (mais aussi sur d’autres pays et régions non-occidentaux [14]) avait écarté son affirmation selon laquelle il ne pouvait exister qu’une seule trajectoire de développement du capitalisme mondial, où « l’Angleterre présentait au monde le miroir de son propre avenir », et avait reconnu que la validité du travail qu’il avait mené jusque-là était limitée aux conditions de l’Europe de l’Ouest.
Au centre de la « route russe » [15] de Marx se situait la com­mune paysanne, ou mir (appelé également obtchina). Le mir avait été étudié de près au début des années 1840 par le baron allemand Haxthausen, dont les Etudes sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales de la Russie publiées en 1847 déclenchèrent une controverse en Russie concernant sa signi­fication, impliquant chaque courant intellectuel russe, des slavo­philes nostalgiques aux occidentalistes, en passant par l’exilé Alexandre Herzen [16]. La commune devint le cœur de l’affir­mation des populistes selon laquelle la Russie pouvait, ou devait, sauter « l’étape » capitaliste de développement. Ce sentiment fut renforcé par la préface de Marx à la traduction parue en 1882 du Manifeste communiste [17], sans parler de la description des conditions réelles en Angleterre que ces mêmes populistes découvrirent dans Le Capital. A travers sa découverte de cette commune russe toujours actuelle, Marx renouait avec ses écrits de 1840 portant sur la « communauté » (« Gemeinwesen » en allemand) [18]. Il réaffir­mait que, selon lui, le communisme consistait avant tout en une « com­munauté matérielle humaine », et non en une industri­a­lisation à marche forcée ni non plus en des plans quinquennaux productivistes [19].
Ce débat entre les marxistes autodidactes de toutes sortes et les populistes « romantiques » « subjectivistes » à propos de la viabilité du mir se prolongea jusqu’au début des années 1900, et fut franchement faussé par l’escamotage par Engels des études russes de Marx [20]. Même quelques-uns des populistes qui avaient reçu les lettres de Marx concernant les possibilités uniques de la Russie résultant du mir, et qui étaient devenus marxistes eux-mêmes, participèrent presque à cette occultation [21]. Plus tard, les socialistes-révolutionnaires (SR), rivaux des bolcheviks et dont beaucoup de membres se considéraient eux-mêmes comme marxistes, pré­tendirent être les véritables héritiers de Marx sur la base de ses lettres disparues portant sur le mir [22].
On ne devrait pas idéaliser le mir ; Tchernychevski, qui l’avait bien connu aux alentours de la ville de province de son enfance, était réticent à l’idée de considérer le mir comme un prototype de socialisme. Néanmoins, il fut l’un des premiers, dans les années 1850, à défendre l’idée que le mir, combiné avec la technologie occidentale après qu’une révolution en Europe eut triomphé, pourrait être la base d’un « développement com­muniste », tel que Marx et Engels l’affirmèrent par la suite, en 1882.
Comment les paysans russes vivaient-ils l’expérience du mir ? Franco Venturi, auteur de l’étude de référence du mouve­ment populiste russe du XIXᵉ siècle  [voir note 24], a écrit sur la façon dont le mir s’inscrivait dans les plans de modernisation de l’État tsariste, avant l’émancipation des serfs de 1861, qui visaient à mettre la Russie sur le chemin du développement capitaliste. Il a ainsi esquissé différents thèmes qui allaient perdurer jusqu’à la des­truction du mir par Staline durant ses collectivisations de 1929-1932 :
« L’enquête de 1836 avait montré combien l’esprit d’égalité, latent dans les différentes formes du servage et de la tradition paysanne, avait été en fait compromis par la montée en puissance d’un groupe de riches fermiers qui commença à avoir une influence considérable sur la vie entière de l’obtchina [ou mir – LG]. Ces agriculteurs, par exemple, ont fait pencher la balance de la redistribution périodique en leur faveur et […] ont placé sous leur contrôle la communauté des paysans plus pauvres. Mais l’enquête avait aussi montré à quel point ces formes traditionnelles étaient profondément implantées. Les inspecteurs assidus étaient souvent choqués par le désordre, la vulgarité et la violence qui prévalaient dans les réunions du mir, et aussi par les nombreuses injustices flagrantes qui s’y manifestaient. Né­anmoins, c’était bien au sein de l’obtchina et du mir que les paysans exprimaient ces idées sur la propriété terrienne qui avaient tant impressionné et irrité Kiselev et Périer [23]. C’était au travers de ces organisations, les seules à sa disposition, que la société paysanne se défendait. Les communautés différaient naturellement d’un district à l’autre, reflétant la gamme entière de la vie paysanne. […] Pourtant, malgré toute cette variété, il y avait un facteur commun ; l’obtchina représentait la tradition et l’idéal des masses paysannes. Comment pouvait-elle alors être brisée ? [24] »

Cette dernière question allait continuer de contrarier les plani­ficateurs tsaristes jusqu’en 1917 et, d’une manière dif­fé­rente, allait être la barrière contre laquelle différents plans bolcheviques d’industrialisation allaient tout autant se briser dans les années 1920.
D’Engels à Plékhanov, « le père du marxisme russe », de Kautsky à Lénine, la vision linéaire, évolutionniste, « matière-mouvement » du « matérialisme dialectique » se répandit de par le monde en tant qu’orthodoxie de la IIe Internationale. Avec la consolidation du stalinisme, elle fut identifiée au « socialisme réellement existant » lui-même. Le « matérialisme dialectique » était en fait une récapitulation vulgaire du maté­rialisme bourgeois du XVIIIᵉ siècle, et ce ne fut pas accidentel­lement qu’il fut promu par des mouvements et régimes qui, comme leur modèle du XVIIIᵉ siècle, tendaient à parachever la révolution bourgeoise par l’éradication de l’agriculture pré-capi­taliste, quels que fussent leur idéologie et leurs objectifs déclarés. Des éléments de cette idéologie persistent aujourd’hui dans divers types de productivisme qui confondent les tâches des révolutions bourgeoise et socialiste [25].
Mais un contexte encore plus vaste a façonné ce dévelop­pement idéologique postmarxiste : la transition globale entre la domination formelle et la domination réelle du capital. Dans la phase formelle, le capital s’empare de la production pré-capi­taliste (par exemple, les guildes, la coopération, la fabrique) sans les modifier matériellement ; dans la phase réelle, le capital réduit tous les aspects de la production, de la reproduction et de la vie en général à sa forme adéquate de capitalisme. Dans l’industrie, les « mouvements de rationalisation » (c’est-à-dire l’innovation à forte intensité de capital) allemand et américain des années 1920 ont constitué la pointe avancée de cette époque de « matérialisation d’une relation sociale [26] »; dans l’agri­culture, cela a pris, en fin de compte, la forme de l’agro-industrie de style cali­fornien et des développements comparables chez d’autres grands exportateurs de céréales tels que le Canada et l’Australie [27], ainsi que celle de l’agriculteur professionnel formé en agronomie qui a remplacé les paysans classiques de l’Europe de l’Ouest depuis la seconde guerre mondiale. Dans l’arc qui s’étend des États-Unis à la Russie, jusqu’aux plus pe­tites agricultures de la France, de l’Italie et de l’Allemagne, on trouve les vestiges de l’agriculture pré-capitaliste sous une forme presque pure, c’est-à-dire l’agriculture de la domination formelle (symbolisée par le paysan propriétaire terrien individuel qui émergea avec la Révo­lution française) et, plus tard, les partis communistes : plus forte est l’agriculture pré-capitaliste, plus forts sont les partis de la IIIe Internationale après 1917 [28]. La social-démocratie d’avant 1914 et le communisme post-1917 ont été les formes adé­quates de l’organisation de la classe ouvrière pour impulser cette transition, mais furent particulièrement marginales dans des pays comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne, où cette tâche était achevée. Nous pouvons donc être d’accord avec Lars Lih quand il affirme [29] que Lé­nine était un « social-démocrate erfurtien », dans les conditions extrêmes de l’autocratie tsariste, pourvu que nous admettions que la social-démocratie erfurtienne en Allemagne [30], comme le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) des bolche­viks et des mencheviks, était l’express­ion organi­sationnelle de cette transition. On pourrait esquisser les deux phases comme ceci :

Domination formelle Domination réelle
(Accumulation extensive) (Accumulation intensive)

1. Syndicats combattus 1. Syndicats tolérés, promus
2. Parlementarisme 2. Bureaucratie d’État
3. Non-militariste 3. Militariste
4. Colonialisme 4. Impérialisme
5. Professions libérales 5. Professions techniques
6. Paysans en ouvriers 6. Expansion du secteur tertiaire
7. État consommateur minimal 7. État consommateur maximal
8. Capitalisme du laisser-faire 8. Concentration, régulation
9. Rôle secondaire du capital financier 9. Hégémonie du capital financier
10. Ratio d’interrelations 10. Ratio d’interrelations
financières bas [31] financières élevé
11. Or monnaie standard 11. Monnaie « fiat » (fiduciaire)
(Ricardo) (Hjalmar Schacht, J.M. Keynes)
12. Classe ouvrière classe paria 12. « Communauté du travail  » [33]
13. Urbanisation 13. Suburbanisation
14. Plus-value absolue [32] 14. Plus-value relative
15. Accumulation primitive 15. Accumulation primitive par
sur les petits producteurs l’écrasement interne
des salaires
16. Le travail conserve 16. Rationalisation, taylorisme
l’aspect artisanal
17. Grèves ouvrières pour réduire 17. Intensification technique de la durée de
la journée de travail procès de travail

Les racines de la « social-démocratie erfurtienne », entendue comme projet de pouvoir d’État, se situaient, en dernière analyse, dans l’État absolutiste des XVIe-XVIIIe siècles qui en Angleterre, à l’ère Tudor (1485-1603) avait lancé le processus de dépopulation des campagnes [34], processus qui allait s’étendre au con­ti­nent, dans la France des Bourbon avec ses taxes sur les paysans, ainsi qu’au sein de l’État prussien, avec les réformes par le haut de Stein-Hardenburg pendant et après les guerres napoléo­niennes [35]. Ainsi, la vision du monde évolutionniste « matière-mouvement » développée par Engels, Plékhanov, Kautsky et dont Lénine hérita, en opposition à la découverte par Marx d’une « autre voie » pour la Russie, combinant le mir avec une révo­lution ouest-européenne, a abouti à une idéologie contemporaine de « modernisation » pour les pays encore en prise avec l’agri­culture pré-capitaliste, soutenant une « révolution bourgeoise de substitution » où la classe ouvrière joue un rôle clé, une conti­nuation de la révolution bourgeoise mais sous drapeaux rouges. Cela, pour des raisons évidentes, ne fut guère reconnu ou articulé à l’époque, et exigeait un déploiement historique sur des décennies à travers des variantes américaine, allemande et russe pour devenir enfin visible. Ces résultats ne constituent pas non plus un « telos » de formulations antérieures (lassaliennes, sociales-démocrates, ou bolcheviques) sur l’organisation ; le chemin était aussi escarpé qu’étroit, et des défaites majeures de la classe furent nécessaires pour porter le phénomène à maturité.
Néanmoins, observé dans une perspective comparatiste, cette route est bel et bien là, telle qu’elle émergea dans le monde d’a­vant 1914, quand le capitalisme convertissait les paysans et les fermiers en travailleurs de la production dans le secteur avancé [36], alors qu’après la première guerre mondiale et encore plus après la deuxième guerre mondiale, il recourait de façon croissante à la haute productivité afin de soutenir l’aug­men­tation rapide de la population de consommateurs impro­ductifs dans le « secteur des services », avec des travailleurs productifs dont le pourcentage au sein de la force de travail totale n’a cessé de ­décliner.
Il est à peine surprenant de constater qu’aussi bien l’agri­culture russe que la vaste paysannerie (85 % à 90 % de la population en 1917) constituent le facteur décisif qui décida du sort de la révolution, dès lors que la révolution mondiale anti­cipée qui devait aider la Russie retardataire ne réussit pas à se matérialiser. Les Rouges gagnèrent finalement la guerre civile parce qu’ils bénéficièrent du soutien, accordé à contrecœur, d’une partie significative de la paysannerie contre les Blancs, parce que ces derniers, étant étroitement liés à l’ancien régime, ne pouvaient se résoudre à accepter une réforme agraire. Staline triompha au cours des débats des années 1920, qui se focalisaient sur la question agraire [37]. La collectivisation stalinienne de 1929-1932 ruina irréversiblement l’agriculture russe, le régime faisant payer à la paysan­nerie sa vieille réticence, ce qui se traduisit par 10 millions de morts et la destruction de 40 % de l’ensemble du stock vivant (chevaux, vaches et cochons) par les paysans eux-mêmes. Durant les six décennies restantes de l’Union soviétique, l’agriculture russe, qui avant 1914 figurait parmi les grands exportateurs céré­aliers mon­diaux, ne s’est jamais complètement rétablie, rendant de ce fait impossible une réduction décisive du prix de l’alimen­tation proportionnellement à l’ensemble de la consommation de la classe ouvrière, qui avait ouvert la voie aux biens durables de consommation à l’Ouest,
– si bien que la Russie se trouva elle-même obligée d’importer des céréales au milieu des années 1950.
La plupart des tentatives faites de l’extérieur pour analyser le mode de production de l’Union soviétique, à l’exception de taille de la gauche communiste italienne (qui comportait d’autres dé­fauts), adoptaient le même biais urbain-industriel que la IIe Internationale. Celui-ci était axé sur les relations entre le Par­ti, l’État et la classe ouvrière, tout en négligeant la paysannerie. Chacune à sa manière, ces tentatives contenaient des éléments des hypothèses linéaires-évolutionnistes qui sous-tendaient la vision du monde d’Engels, Plékhanov et Kautsky, qui put s’im­poser après l’occultation des études de Marx sur la Russie.

II. La question agraire
au sein de la IIe Internationale et en Russie

L’ouvrage de Karl Kautsky La Question agraire [38], paru en 1899, établit la position du « marxisme officiel » à ce sujet pour le mouvement socialiste mondial d’avant la première guerre mondiale. La focalisation de toute une sensibilité sur l’industrie explique que le livre ait été largement oublié en une décennie, et ce, en dépit des longs commentaires antérieurs de Marx sur le monde agricole dans les volumes I et III du Capital [39] et dans Théories sur la plus-value, particulièrement sur la question de la rente foncière, où il insistait (à l’encontre de ce qui a été monnaie courante au sein de la gauche jusqu’à nos jours) sur le fait qu’il y avait bien trois classes dans la société : les capi­talistes (qui vivent du pro­fit), les prolétaires (qui vivent des salaires) et les pro­priétaires terriens (qui vivent de la rente foncière). Selon Marx, tel qu’indiqué en intro­duction, la violente séparation « dans le feu et le sang » de la paysannerie anglaise d’avec ses moyens de pro­duction, au tra­vers de l’accumulation primitive, était la sépa­ration originale que le communisme se devait d’abolir, de sorte que la « répartition plus égale de la population sur la surface de la Terre » (Manifeste communiste) constituerait le dépassement de l’alié­nation fondamentale (et aussi largement oubliée) entre la ville et la campagne.
L’ouvrage de Kautsky avait avant tout pour objet de polé­miquer (sans mentionner de noms) contre certains membres de l’extrême-droite du SPD, tels que les Bavarois Eduard David et Georg von Voll­mar, qui dès le début des années 1890 (le Parti étant de nouveau autorisé en 1890) militaient en faveur d’un programme paysan.
Kautsky s’est fait connaître comme le « Torquemada » [40] du SPD, à partir de La Question agraire, dont le message était que le mouvement ouvrier n’avait rien à dire aux paysans petit-bourgeois, une classe condamnée à disparaître dans la pola­risation entre d’un côté une bourgeoisie rurale et de l’autre un prolétariat salarié agricole. Les paysans pouvaient au mieux avoir hâte d’intégrer des coopératives une fois que la classe ouvrière aurait pris le pouvoir. Une part significative de la petite production paysanne était destinée à la consommation do­mestique, et le secteur représentait une source importante d’accumulation primitive pour l’ensemble du système. Dans ses premières formulations, Kautsky soutenait avec force que dans l’agriculture comme dans l’industrie, le plus gros était le mieux, et par conséquent il doutait de la capacité de survie des fer­mes familiales hautement productives. La tâche des so­cia­listes était de neutraliser la paysannerie comme force so­ciale, pas de la mobiliser.
Fait intéressant, les factions à l’intérieur du SPD qui se des­sinèrent autour de la question d’un programme paysan n’étaient pas alignées selon le spectre classique, de la droite vers la gauche, qui apparut à la fin des années 1890 avec les débats sur le révisionnisme ou plus tard. Les extrêmes-gauchistes Bebel et Wilhelm Liebknecht étaient tous deux aux côtés de Vollmar pour défendre un programme agraire au congrès du parti de 1895, mais le parti se rangea derrière Kautsky. La vieille formulation de Ferdinand Lassalle selon laquelle toutes les classes, sauf celle des travailleurs, forment « une seule même masse réactionnaire » – une vision attaquée par Marx dans la Critique du programme de Gotha – constituait un arrière-fond de la discussion.
Sur le long terme, l’idée de Kautsky d’une petite paysan­nerie inévitablement vouée à disparaître fut réfutée par l’exis­tence de fermes modernes prospères dans des pays tels que l’Autriche ou le Danemark [41]. Cette idée devint encore plus problématique quand Lénine l’appliqua en Russie.
Dans les années 1890, Lénine partageait les positions de Kautsky à propos des paysans (comme sur le reste). Ceci est particulièrement curieux, puisqu’il passa les années 1888-1893 (après l’exécution de son frère aîné pour son implication dans un complot visant à assassiner le Tsar), dans plusieurs villes de pro­vince où, apparemment, les derniers survivants du groupe popu­liste et terroriste Zemla i Volya (à qui Marx avait exprimé de la sympathie pendant leurs années de pointe d’activité, 1878-1881 [42]) et les marxistes se sont côtoyés dans des formes proches de la camaraderie. (Il est significatif qu’à cette époque, le terme « narodnik », qui plus tard allait être employé stricte­ment et péjorativement pour désigner un romantique subjec­tiviste pro-paysan, idéalisant la commune et minimisant l’avan­cée du capi­talisme en Russie, désignait à l’origine quiconque s’intéres­sait aux affaires du peuple ; ce fut seulement après les polémiques de la dernière époque du populisme qu’il prit cette tonalité négative.) Lénine, s’opposant même à son mentor Plékhanov, se distingua lui-même pendant la famine de 1891-1892 par ses attaques contre les tentatives d’aide humanitaire aux paysans victimes de la faim qu’assuraient les cercles pro­gres­sistes. Il réaffirmait ainsi la position supposée marxiste selon laquelle la paysannerie était une classe sociale condamnée, dont la disparition ne devait pas être empêchée afin que le capi­talisme puisse accomplir son œuvre [43].
Ceci est particulièrement parlant, car il n’y a aucun doute sur le fait que Lénine avait lu à fond les auteurs de la tradition popu­liste russe, revisitant les écrits des années 1850-1860 de Tchernychevski [44] et Dobrolioubov [45]. Selon différentes per­sonnes qui l’ont connu intimement, Lénine lut plusieurs fois le roman réaliste proto-socialiste de Tchernychevski Que faire ? [46]. Ce lourd roman, intentionnellement anti-esthé­tique, raconte l’histoire de jeunes gens de la génération des années 1860 qui rompent avec leurs familles bourgeoises pour vivre en communauté, s’assumant eux-mêmes au travers de collectifs artisa­naux fouriéristes. Dans l’oppression étouffante de la Russie tsariste, cet ouvrage inspira des dizaines de milliers de lecteurs qui allaient conformer leurs choix de vie à ce modèle. Plus signi­ficatif encore est le personnage de Rakh­metov, un véritable prototype de Lénine, un révolutionnaire austère à temps plein. Le titre du pamphlet de Lénine paru en 1902, Que faire ?, est un hommage évident au livre de Tchernychevski, bien que le contenu soit très différent [47].
Lénine passa plusieurs années d’exil en Sibérie, à la fin de la décennie 1890, période pendant laquelle il écrivit son premier ouvrage majeur, Le Développement du capitalisme en Russie (1899), où il se trompe souvent par ses considérations définitives sur les paysans, même si celles-ci allaient considérablement évo­luer sous le poids des événements. Dans cet ouvrage, Lénine s’efforce de démontrer que, contrairement aux vues persistantes des populistes, le capitalisme a pleinement triomphé en Russie. L’œuvre est profondément endommagée par sa vision assimilant large­ment le capitalisme au marché (en opposition à la valeur). Le mir, qui à cette époque recouvrait les quatre cinquièmes de toute la surface cultivée en Russie européenne, est à peine men­tionné, puisque pour Lénine il était avant tout une « contrainte juridique » de l’État tsariste [48]. Les grands prêts étrangers et le rapide développement industriel sous la direction du ministre des finances Serge de Witte ne sont pas plus mentionnés [49]. Lénine conclut que 51 % de la population russe sont composés de prolé­taires salariés et que la polarisation des paysans capi­talistes riches et des travailleurs ruraux à la campagne est largement achevée [50]. Dans la catégorie des paysans pauvres, Lénine inclut tous les paysans « presque » séparés de leurs moyens de production [51], ce qui signifie que tout paysan possédant un petit lopin de terre, un cheval et une vache, prenant en charge ses besoins et ceux de sa famille, et réalisant par ailleurs des travaux oc­casionnels durant plusieurs mois par an, est considéré comme « prolétaire ». Les grands domaines, pour Lénine, deve­naient rapidement capitalistes, alors qu’en réalité, les grands propriétaires terriens étaient étrangers à toute idée d’accumulation et de rentabilité du capital [52]. Lénine voit aussi du « progrès technologique » là où, en fait, les paysans travaillent avec des outils très simples et primitifs utilisés depuis des lustres. Si les domaines seigneuriaux étaient large­ment capi­talistes, comment expliquer les restrictions à la mobilité des paysans, les attachant à un seul lieu, comme cela avait été toujours le cas avec les serfs ? La vision que se faisait Lénine du capitalisme était limitée à la seule sphère de circulation [53]. Déjà dans un texte de 1893 (« Nouvelles transformations économiques dans la vie paysanne»), Lénine avait affirmé que le mir n’était pas un obstacle au capitalisme :
« La forme que prend la propriété foncière parmi les paysans ne nous intéresse aucunement. Quelle qu’en soit la forme, la relation entre la bourgeoisie paysanne et le prolétariat rural est toujours la même. »
Dans cette période, selon l’historienne Chantal de Crisenoy, le nombre de parcelles individuelles des paysans était réellement en déclin et les communes conservaient toute leur importance [54].
Comme l’affirme Crisenoy :
« En refusant toute spécificité au mir, Lénine se montre plus attaché aux idées préconçues […] qu’attentif aux relations so­ciales existantes. […] Dans son analyse, on trouve une inversion totale de la réalité : tout ce qui est facteur d’accumulation pri­mitive – services obligatoires, taxes – est considéré comme une “survivance” bloquant l’émergence du capitalisme ; tout ce qui constitue un obstacle à l’apparition du capital – les industries artisanales, la commune rurale – est désigné comme étant « sa base la plus profonde [55]. »
Dans son article de 1897 « Quel héritage renions-nous ? » [56], Lénine présente le mir comme « un village de petits paysans » :
« […] Quand il veut prouver, contre les populistes, l’exis­tence d’une classe ouvrière au sein de l’obtchina, il avance le concept de “prolétaire sédentaire” et il l’applique à ces mêmes paysans communaux. […] En 1899, il trouve trois fois le nombre de tra­vailleurs salariés généralement admis à la veille de 1914 [57]. »

Cependant, Lénine était (avec Trotsky [58]) l’un des rares marxistes russes à juger nécessaire de consacrer sérieusement son attention à la paysannerie, à l’opposé de l’attitude dédai­gneuse de Plékhanov. En 1902, plusieurs provinces se sou­levèrent en réaction à la famine, et Lénine rédigea au même moment le premier programme destiné à la paysannerie, « Le programme agraire de la social-démocratie russe » [59], qui fut adopté par le parti en 1903. Il demeurait ambivalent au sujet du futur rôle des paysans, considérant ceux-ci comme pouvant soit supporter un « parti démocratique révolutionnaire » soit s’aligner sur le « parti de l’ordre » [60]. Beaucoup de sociaux-démocrates russes condamnèrent l’ensemble du programme, comme l’avait fait plus tôt Kautsky en Allemagne. Ce programme réclamait l’annulation des dettes à partir de 1861 [61], l’utilisation gratuite de la terre pour les paysans, la restitution aux paysans de l’« otrezki » (surfaces que les propriétaires avaient confisquées par la réforme de 1861), ainsi que l’annulation des loyers excessifs et des contrats d’exploitation. Lénine considérait que ces changements « élargiraient le marché intérieur », de même qu’ils « élèveraient le niveau de vie des paysans et hâteraient le développement du capitalisme dans l’agriculture [62] ».
Suite aux soulèvements de 1902, Lénine écrivit « Au pauvre campagnard », tout en conservant ses premières positions sur la dynamique à la campagne. Mais dans cet article, comme le souligne Kingston-Mann, « la commune de répartition, qui avait fourni le cadre institu­tionnel à tant de révoltes, était complè­tement ignorée [63].
En somme, « l’action paysanne pouvait seulement être […] “anti­féodale”, et les survivances féodales devaient être la principale préoccupation du programme agraire social-démocrate [64]. »

En 1903, le IIe Congrès du Parti adopta le programme agraire de Lénine, sans avoir mentionné jusque-là une « alliance paysans-ouvriers ». Lénine mettait en garde contre une telle alliance. Selon lui, pour s’allier au prolétariat, les paysans devaient abandonner « leur propre point de vue de classe » et adopter « celui du prolétariat » [65].

III. 1905-1907: L’idéologie
se heurte à la réalité

Le 3 janvier 1905, le père Gapone, prêtre orthodoxe mais aussi agent provocateur tsariste, conduisit à Saint-Péters­bourg une manifestation de masse des ouvriers jusqu’au palais du Tsar, en apparence pour réclamer au Tsar la re­connaissance de quelques droits fondamentaux. Les cosaques tirèrent sur la foule, tuant des centaines de personnes, ce qui dé­clencha la révolution de 1905-1907, « répétition générale » de 1917 [66]. Au cours de ces années, les paysans russes se révol­tèrent aussi intensément que la classe ouvrière, boule­versant complètement les schémas en vertu desquels le marxisme russe, sous l’influence de Kautsky, avait prédit que ces paysans n’aspi­raient qu’à la petite propriété foncière individuelle.
Les paysans adressèrent eux-mêmes en 1905, en tout et pour tout, 60 000 pétitions au gouvernement. (A cette époque, aucun marxiste russe ne prit au sérieux la substance même de nom­breuses demandes paysannes revendiquant toute la terre au mir [67].) Les paysans envahirent les forêts et les pâturages dont ils avaient été exclus ; ils pillèrent des magasins, des entrepôts et des manoirs, incendiant des propriétés et assassinant leurs propriétaires [68]. La grande majorité des grèves rurales en Russie en 1905-1907 étaient des mouvements de petits propriétaires paysans, salariés partiels ou temporaires. La plupart de ces grèves étaient dirigées par des assemblées communales [69]. En 1905, il fut de nouveau impossible de procéder aux récoltes dans vingt-cinq des provinces de Russie, celles où avaient eu lieu les soulèvements [70]. Comme le souligne l’historien Teodor Shanin, « dès que la volonté du Tsar ne put plus être considérée comme une force naturelle […] l’ensemble du monde social de la Russie rurale fit sécession. Tout semblait possible désormais [71] ». Les soulèvements culminèrent une première fois en juin 1905. Les différences entre les paysans riches, moyens et pauvres, que Lénine avait laborieusement dépeintes dans son ouvrage de 1899, paraissaient diminuer en importance, car les paysans les plus riches aidaient leurs voisins pauvres en leur apportant de la nourriture [72].

Sous le coup de ces événements, Lénine, toujours en exil à Zurich au printemps 1905, avant son retour en Russie en no­vembre, proposa une « dictature démocratique révolu­tion­naire du prolétariat et des paysans » qui établirait un gouverne­ment provisoire pour la révolution démocratique bourgeoise. « Cette for­mulation était si incompatible avec les programmes pré­révolution­naires marxistes que Lénine allait être contraint de prouver encore et toujours qu’il n’avait pas sacrifié ses prin­cipes marxistes [73]. »

Chantal de Crisenoy résume ainsi la politique paysanne de Lénine durant toutes les luttes de l’été 1905 : « Soutenir le mouvement paysan, mais ne pas s’y lier pour l’avenir. Il est nécessaire d’avancer et de frapper durement dans la perspective de la démocratie révolutionnaire bourgeoise. […] Marcher séparément mais frapper ensemble, en n’éludant pas les intérêts divergents et en gardant à l’esprit qu’un allié d’au­jourd’hui pourrait devenir un ennemi de demain [74]. » Elle souligne qu’il persiste une espèce de crainte vis-à-vis des luttes paysannes, une peur de leur spontanéité, et un grand mépris à l’égard de leur « manque de culture » [75]. 

Pendant ce temps, l’action des paysans et les déclarations de leurs représentants « constituaient une réfutation frappante des jugements (de Lénine) » [76]. A l’été 1905, les paysans créèrent une organisation centrale composée de délégués de plusieurs provinces. L’Union panrusse des paysans se réunit pour la première fois clandestinement à la fin juillet pour appeler à l’abolition de la propriété privée ainsi qu’à l’expropriation des grands pro­priétaires terriens ; elle se prononça majoritairement pour ne pas indemniser ceux-ci [77]. Les paysans ne se limitaient pas à la question de la terre mais réclamaient aussi l’éducation publique gratuite, l’amnistie pour les prisonniers politiques, la convo­cation d’une Douma, et une assemblée constituante [78].

Lénine concéda que le Congrès paysan avait bien saisi ses propres intérêts [79].
Les sociaux-démocrates appelèrent à la formation de comi­tés paysans révolutionnaires, mais ne jouèrent aucun rôle à la cam­pagne. Ce furent de jeunes paysans, de retour des usines, qui répandirent les idées révolutionnaires [80]. A l’été 1905, les bolcheviks tinrent à Londres leur IIIe Congrès, où la question paysanne fut un des principaux enjeux. Ils étaient divisés, incapables de prévoir ou de contrôler les événements. Lénine était déchiré ; le programme du Parti était insatisfaisant d’un point de vue politique, mais parfaitement fondé, selon lui, au point de vue théorique [81]. Quand les paysans allèrent au-delà du slogan du Parti de reprendre l’otrezki (pour rappel : les bandes de terres retenues par les grands propriétaires terriens depuis la réforme de 1861), et saisirent d’autres terres, étaient-ils « réactionnaires » ? Il y avait une contradiction constante entre ce que Lénine considérait comme politiquement néces­saire et son analyse économique. S’il continuait à défendre des points de son programme agraire de 1902, c’est parce qu’il restait convaincu que le capitalisme régnait sur les grands do­maines. En mars 1905, il continuait d’affirmer qu’« en Russie, il y a peu de vestiges du féodalisme » [82].
Le 17 octobre, en réponse à des mois d’insurrection, le Tsar publia un manifeste, « parlant beaucoup de liberté mais ne disant rien sur la terre – seule chose qui importait » [83]. Cela n’eut aucun impact, et en octobre 1905 « des attaques contre les domaines éclatèrent sur une échelle inédite pour évoluer rapidement en destruction massive des manoirs dans la Ceinture de terre noire » [84].
Ce n’était pas une explosion aveugle ; les paysans voulaient se débarrasser des propriétaires et s’assurer qu’ils ne re­viendraient jamais ; 2 000 manoirs furent détruits. La stratégie du gouvernement consista en une lourde répression et une tentative d’apaisement, avec le manifeste du 3 novembre qui abolissait les dettes résultant de l’émancipation des serfs de 1861, mais resta inefficace [85]. La répression étatique, ce­pendant, fut une « orgie de brutalité ». Elle parvint à conte­nir les soulèvements ouvriers mais les révoltes des paysans ne s’arrêtèrent pas, atteignant leur apogée au mois de juillet 1906. Les éruptions de violence rurale de juin 1906 avaient été si sé­rieuses que l’empereur d’Autriche envisagea une intervention militaire.

En juillet 1906, Lénine déclara que la paysannerie était « démocratique révolutionnaire », mais que les sociaux-démocrates la combattraient lorsqu’elle deviendrait « réactionnaire et anti prolétarienne ». Comme le souligne Kingston-Mann, « malgré l’extraordinaire clairvoyance de la perspicacité politique de Lénine à l’égard des problèmes de ses adversaires, les carences de ses analyses économiques et sociologiques faisaient du concept de révolution paysanne marxienne une contradiction dans les termes » [86].
Avant ces développements, la Première Douma s’était réunie en avril 1906, et ne s’était même pas penchée sur les reven­di­cations des paysans [87]. Le mouvement finit par refluer, tandis que l’État et les propriétaires terriens resser­rèrent les rangs. Ceci n’empêcha pas les pâturages d’être en­vahis pour la troisième fois, à l’hiver 1906-1907.
Pendant ce temps, en avril 1906, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) tint à Stockholm une « conférence unitaire » bolcheviks-mencheviks. Lénine y appela à la nationalisation de toutes les propriétés foncières [88]. Lénine favo­risait alors la nationalisation pour ouvrir la voie au capitalisme ; pour les paysans, d’autre part, cela signifiait l’expan­sion de la propriété communale au niveau national. Les mencheviks craignaient que la fragmentation des grandes pro­priétés ne ralentît le développement du capitalisme. Plékhanov soutenait que ce transfert de terre à l’État laisserait l’autocratie avec plus de terres que jamais [89] (Kautsky, dans la revue de la IIe Inter­nationale, Neue Zeit, s’était à nouveau pro­noncé contre tout programme social-démocrate pour la paysannerie). Lénine, citant Le Capital de Marx, parlait du transfert de la terre à l’État comme d’une mesure bourgeoise qui créerait de la concur­rence, comme cela avait été le cas dans l’Ouest des Etats-Unis. Le congrès finit par voter en faveur du plan de muni­cipalisation de la terre présenté par le menchevik Maslow [90]. Lénine s’y opposa, arguant que cela ne ferait que donner le pouvoir aux élites locales.
Les premiers slogans des soulèvements paysans tenaient un langage différent de celui des révoltes urbaines, exprimant un désir de pouvoir politique, de droits civils, de réforme agraire, de « gouvernement charitable », de liberté et de besoin « d’être entendus » [91]. De l’avis de Shanin, beaucoup ont douté de la véritable existence d’objectifs politiques généraux des paysans dans la Russie rurale de 1905-1907, d’ailleurs Lénine affirma en 1917 que le problème avec la révolte des paysans des années écoulées était qu’ils n’avaient pas terminé le travail, en brûlant seulement une partie des manoirs [92].
D’autres avancées se produisirent dans des lieux tels que la Gourie, région de Géorgie où se présenta de 1903 à 1906 ce que Shanin appelle « le premier cas dans l’histoire d’une autorité paysanne dirigée par une élite marxiste », qui connut un grand retentissement. En Lettonie, les sociaux-démocrates menèrent des attaques à grande échelle contre des manoirs des provinces baltes dans une situation de « miniguerre civile », durant laquelle quatre cent cinquante-neuf châteaux furent détruits. En Estonie, il y en eut cent quatorze [93]. Les ennemis désignés des révoltes dans tout l’empire russe étaient l’appareil d’État, les « mangeurs de commune » koulaks (paysans riches) qui ache­taient les terrains communaux pour eux-mêmes, et les bandes réactionnaires des « Cent Noirs ». La Deuxième Douma, qui siégea en 1907, était plus radicale que la première, et les paysans étaient plus anti-gouvernement. « Les paysans regardaient leurs vies d’une manière inimaginable auparavant [94]. » Ils étaient très exigeants, si bien que la revendication du transfert de la terre à la paysannerie combinée à l’abolition de la propriété foncière était totale [95].
Sous l’impact de ces événements cumulés, Lénine prôna la révision du programme agraire du POSDR établi en 1903 [96] et déclara, contrairement à son livre de 1899, que « l’économie des propriétaires en Russie est basée sur le servage répressif et non sur un système capitaliste. […] Ceux qui refusent de le voir ne peuvent expliquer le large et profond mouvement révolutionnaire paysan contemporain en Russie [97]. » La plupart des sociaux-démocrates admirent alors que le programme de 1903 était trop pessimiste pour ce qui concernait le potentiel révolutionnaire des paysans.
Ce changement d’attitude se formula dans un appel à une « dictature démocratique des paysans et des ouvriers » qui allait promouvoir une « voie américaine » pour le développement agricole sous un régime révolutionnaire [98]. Les forces de la réaction devaient elles aussi réviser leurs positions au sujet de la paysannerie : « Alors que les grandes demeures brûlaient et que la Première et la Deuxième Douma accumulaient les attaques contre le gouvernement, la commune était de plus en plus consi­dérée comme étant à l’origine de la rébellion paysanne [99]. »
Ce changement de perception présageait la politique menée après 1907 par Piotr Stolypine, qui remplaça Witte au poste de ministre des finances en 1906. Stolypine tenta de saper les communes en subventionnant les paysans in­dividuels qui souhaitaient les quitter afin de cultiver leurs pro­pres parcelles de terre [100]. Les paysans cessèrent l’insurrection de 1905-1907 avec plus de résultats qu’aucun autre groupe social. Les loyers avaient diminué et les salaires augmentaient ; l’État annula la plupart des dettes paysannes. Et il y avait eu un saut important dans l’estime que les paysans avaient d’eux-mêmes [101].

IV. Années de rÉaction : Stolypine tente
une révolution
« À la prussienne » par le haut

En 1906, P. A. Stolypine succéda à un Witte déchu pour devenir le ministre le plus puissant du gouvernement tsariste, menant une sévère répression contre la révolution de 1905-1907 et poursuivant simultanément une politique de rupture avec la commune paysanne. Ses nombreuses exécutions de révo­lutionnaires par pendaison devinrent connues sous l’ex­pres­sion « cravates de Stolypine ».
Sous l’impact de la révolution, le gouvernement avait pris conscience, presque plus que les marxistes, que la commune, jusque-là considérée comme un pilier du régime, était en fait la principale source du radicalisme paysan. Stolypine et ses con­seillers regardèrent vers le passé, vers les réformateurs prussiens des années 1820 qui avaient conduit une révolution par le haut afin d’empêcher une révolution d’en bas [102]. L’entreprise privée devait être promue, ce qui dans l’agriculture devait se tra­duire par la création de crédits pour permettre aux paysans individuels de quitter les communes et d’acquérir leur propre terre, souvent par la privatisation du terrain communal.
Stolypine fut assassiné en 1911, mais sa politique visant à rompre avec la commune resta effective jusqu’en 1917, dans l’espoir de créer une « Vendée » russe contre tout futur mouve­ment révolutionnaire [103].
Comme le souligne Crisenoy, « les classes dominantes ne se trompaient pas…Après 1905-1907, le mir devint à leurs yeux l’une des causes du radicalisme paysan. […] Nous devons dire que, en dehors des sociaux-démocrates, ce lien entre le mir, le mouvement révolutionnaire paysan et ses revendications territoriales était évident pour tous. Mais Lénine était convaincu du contraire. Pour lui, la commune n’était toujours rien d’autre qu’une “enveloppe juridique conservée artificiellement” […]. Selon Lénine, l’appel du paysan à la nationalisation de la terre était négatif, et ne devait pas masquer son instinct qui le poussait à être un “propriétaire”. […] Dans l’optique de Lénine, le paysan ne savait pas ce qu’il voulait, ne savait même pas ce qu’il disait. […] Pour Lénine, [il n’y a] aucun doute : la natio­nalisation de la terre est nécessairement porteuse d’une organisation agraire capitaliste [104]. »
En fait, Lénine et Stolypine partageaient des vues assez semblables sur l’entrepreneur paysan, qu’ils considéraient comme promoteur du développement capitaliste en Russie. Pour défendre ce changement d’orientation par rapport à celle qu’il avait de 1899 à 1905, « Lénine devait abandonner ses prises de positions antérieures selon lesquelles la Russie était déjà capitaliste » [105]. Lénine, comme Stolypine, voyaient une similitude entre le rôle du gouvernement russe et le modèle prussien antérieur. Selon lui, la réforme de Stolypine « en­couragerait les propriétaires terriens économiquement incompétents à devenir des “Junkers” bourgeois de style prussien [106]. » La nationa­lisation éliminerait les vestiges féodaux et rendrait possible la libre concurrence comme en Amérique [107]. « Malgré ses citations tirées du Capital et des Théories sur la plus-value, il fut difficile pour Lénine de faire valoir que « Marx avait été fier des vertus économiques du petit agriculteur » [108]. Comme l’écrit Kingston-Mann, « c’était un mouvement tactique qui reflétait la tension que la complexe réalité de la situation russe exerçait sur son idéologie centrée sur l’Occident. […] La commune ne jouait aucun rôle dans les plans et les stratégies de Lénine. […] Lénine ridiculisait l’idée que la commune “médiévale” puisse conserver la moindre fonction égalisatrice » [109]. « En 1907-1908, Lénine affirma que le processus de différenciation rurale avait déjà tout détruit de la commune sauf le nom. Une commune qui continuait de fonctionner demeurait inconcevable pour Lénine. […] Etant certain que la commune était dépourvue de forme historique significative d’organisation sociale, Lénine réduisait de manière inexacte les paysans en simples outils du village koulak. […] Lénine avait néanmoins adopté une approche bien plus réaliste que n’importe quel autre membre du POSDR [110]. »
Sous les auspices des réformes agraires de Stolypine, entre un quart et un tiers des paysans russes, selon certaines estimations, quittèrent les communes entre 1906 et 1917 (ces années-là, la Russie devint l’un des plus gros exportateurs de céréales tout en subissant de terribles famines). Les paysans communaux répondirent souvent par la violence à ces désertions [111]. Deux à trois millions de paysans accédèrent à la propriété durant la décennie qui suivit 1906, c’est-à-dire environ un quart des douze millions de ménages paysans de la Russie européenne [112]. Quelques-uns des obstacles à la réforme étaient le manque de routes, les longs hivers, et les assemblées de village proposant les terres les plus mauvaises et les plus éloignées à ceux qui souhaitaient partir [113]. Selon Crisenoy, les réformes Stolypine se sont heurtées à la surpopulation, au manque de terre, et à l’occupation communale [114]. Elle juge aussi « très relative » la rupture de Lénine, intervenue après 1905-1907, avec les conceptions de la IIe Internationale ; celui-ci continua, comme en 1899, à confondre l’agriculture capitaliste et l’agriculture marchande. En 1915, il écrivait encore : « Le développement du capitalisme consiste avant tout dans le passage de l’économie naturelle à l’économie marchande [115] ».
Reconnaître son erreur, écrit Crisenoy, aurait signifié une rupture avec ce qu’il n’avait cessé de dire depuis près de vingt ans. « En refusant de reconnaître l’attachement des paysans au mir, Lénine passait à côté de la cause de l’échec des réformes [de Stolypine] et de l’une des raisons de la révolution de 1917 [116]. »
Pendant les années révolutionnaires de 1917-1919, une sérieuse violence fut encore exercée contre les « otrubt­chiki », les « diviseurs » [ceux des paysans qui quittèrent le mir pour ac­qué­rir une ferme individuelle, selon les vœux de Stolypine] et non pas, comme les thèses de Lénine l’aurait prédit, entre paysans riches ets paysans pauvres.

V. Les paysans russes
et la commune,
en 1917 et par la suite

Durant un mois, le mois de février 1917 qui vit la révolution renverser la dynastie Romanov, la paysannerie s’était dres­sée en masse. Les paysans attaquèrent les grands pro­priétaires, et ceux des communes attaquèrent les fermes qui n’apartenaient pas à la collectivité. Comme en 1905, la commune était au centre des luttes paysannes, prenant en charge les confiscations et la redistribution des terres.
Après avoir « réorienté » le Parti bolchevique à la suite de son retour d’exil et ses fameuses « Thèses d’avril », Lénine soutenait que les soviets ruraux avaient déjà montré une plus grande imagination sociale créative que le gouvernement provisoire [117]. Une Garde rouge rurale bolchevique se forma en mars-avril 1917. Dans la quatrième édition de la Pravda, Lénine écrivait : « Si la révolution n’est pas effectuée par le paysan russe, elle ne le sera pas par l’ouvrier allemand [118]. »
L’ébauche du programme de Lénine en avril-mai 1917 était la suivante :
1) nationalisation de toutes les terres ;
2) transformation des grands domaines en fermes modèles, organisées en soviets de travailleurs agricoles, et dirigées par des agronomes. Mais ces formulations, observe Crisenoy, sont profondément étrangères au mouvement paysan [119].

A ce stade, les bolcheviks n’étaient encore qu’une minorité, dé­passée par les mencheviks et les SR. En avril, les ouvriers et les soldats avaient rossé des manifestants arborant des signes bol­cheviques. En mai, néanmoins, Lénine déclarait au Congrès des députés paysans que les paysans devaient tout de suite saisir toute la terre, à la consternation du gouvernement provisoire et en particulier des SR, qui détenaient plusieurs ministères et tergi­versaient sur la question de la terre. Les ministres mencheviks et SR étaient prêts à différer tout transfert de terre aux paysans jusqu’à ce qu’une assemblée constituante puisse se réunir. Cer­tains observateurs SR constatèrent avec effroi l’impact de l’appel de Lénine à la saisie des terres et les dégâts politiques que cette affaire avait provoqués chez les ministres SR membres de la coalition [120]. Viktor Tchernov, figure politique dirigeante des SR, fut agressé par un paysan criant : « Pourquoi ne prends-tu pas le pouvoir, toi fils de pute, quand on te le donne ? [121] » En fait, le Congrès des députés paysans appelait à des soviets paysans partout, et les attaques contre la propriété individuelle s’accéléraient.
Puisque le gouvernement provisoire et, surtout, le front se désintégrèrent à l’été 1917, les paysans désertaient en masse l’armée et retournaient dans leurs villages afin d’obtenir leur part des terres nouvellement distribuées à partir des domaines de la noblesse. Ce mouvement, comme celui des soviets de 1905, ne fut le travail d’aucun parti politique. Les agitations paysannes culminèrent en octobre 1917. Immédiatement après le ren­ver­sement du gouvernement provisoire, les bolcheviks publièrent leur décret sur la terre, reconnaissant le fait accompli des saisies de terre à la campagne ; en vertu de ce décret, les paysans étaient libres de créer des communes ou des artels (coopératives). Le décret sur la terre des bolcheviks relevait essentiellement du programme des SR. Une vague d’égalitarisme avait balayé la cam­pagne de sorte qu’en 1917-1918, la commune paysanne s’était étendue au-delà de toute frontière historique antérieure [122]. Les paysans distribuèrent aux familles les terres de la noblesse, de l’Église et des monastères, selon le critère traditionnel du « nombre de bouches à nourrir » ; quelques paysans devenus indépendants par la réforme de Stolypine furent forcés de réintégrer les communes [123]. Les confiscations étaient large­ment achevées au printemps 1918. 96,8 % de toutes les terres étaient aux mains des paysans, et 3 millions de paysans sans terre avaient obtenu des lopins à cultiver. À ce stade, la commune englobait presque l’ensemble des ménages [124].
D’après le récit d’Esther Kingston-Mann, Lénine avait toujours insisté sur le fait que les dangers liés aux saisies de terre par les paysans étaient toujours compensés par les avantages que présentaient les attaques contre la propriété bourgeoise. Le décret sur la terre d’octobre 1917, reposant sur 242 mandats paysans ainsi que sur le programme agraire des SR, avait aboli la propriété privée foncière, et s’opposait à la tradition marxiste russe en ce qu’il respectait les traditions communales paysannes. Ses termes étaient populistes, et la gauche non bolchevique reconnaissait son caractère opportun voire opportuniste : « La tradition marxiste russe était enracinée dans un déni des idées sociologiques, que Marx lui-même avait encensées, développées dans les œuvres de populistes tels que Danielson », écrit Atkinson [125] […] « Ignorant que les paysans avaient réintégré les communes en nom­bre croissant pendant la période d’avant-guerre, les bolcheviks et les men­cheviks ne trouvèrent aucune signification construc­tive, du point de vue socialiste, dans les efforts fructueux de la paysannerie pour renvoyer les otrubtchiki [les “diviseurs” encouragés par Stolypine] dans les communes au cours de 1917. [126] » « […] L’obsession du capitalisme à la campagne […] et la vigilance contre les fanatiques de la propriété indi­viduelle et les paysans bigots avaient rendu les marxistes russes aveugles à de nom­breux indices concernant l’éco­nomie agricole, de la résistance géné­rale aux réformes de Stolypine aux notions collectivistes des paysans qui de­mandaient l’abolition de la propriété privée de la terre. […] La peur du koulak s’épanouissait dans les cercles officiels, au mo­ment où les communes paysannes accom­plissaient une égali­sation inédite des terres au nom des pauvres, et ce, sans aucune aide des autorités soviétiques [127]. »
Au début, le gouvernement soviétique entravait la répartition des animaux d’élevage et des matériaux agricoles, une politique visant à laisser les paysans pauvres incapables de cultiver et à les encourager à intégrer les nouvelles fermes d’État (sovkhoze). Une fois au pouvoir, les bolcheviks dissuadèrent toute poursuite de destruction des domaines, ce que les paysans, de leur côté, perçurent comme une garantie que les anciens propriétaires ne reviendraient jamais. La politique bolchevique favorisa les spé­cialistes dans les campagnes (en tant que directeurs de sovkhozes). Au VIIe Congrès des soviets, déjà, les privilèges des spécialistes furent critiqués. Parfois, le directeur du sovkhoze était l’ancien propriétaire terrien ! Dans ces débats, Lénine prit à nouveau l’exemple du capitalisme allemand (prussien) : « Ses techniques modernes étaient au service de l’impérialisme et des Junkers, mais remplacez “État capitaliste” par “État soviétique” et vous avez les conditions du socialisme [128]. »
Mais les querelles sur les mesures administratives devaient bientôt grandement se compliquer en raison de la chute drastique de la production agricole. En novembre 1917, la Russie parvenait encore à produire 641 millions de tonnes de blé. Les réquisitions effectuées pour alimenter les villes commencèrent au début de 1918, lorsque déjà seulement 7 % des céréales prévues pour Petrograd et Moscou étaient livrés. Comme la guerre civile s’intensifia à l’été 1918, certaines terres fertiles tombèrent sous le contrôle des Blancs, et la famine s’installa. En réaction à ces réquisitions, les paysans réduisirent la production au niveau des besoins de base de leurs familles ; les terres cultivées dimi­nuèrent de 16 % en 1919. Les bolcheviks comptaient sur le soutien des paysans les plus pauvres, mais la répartition des terres avait extrait de cette catégorie bon nombre d’entre eux ; les comités de paysans pauvres fonctionnaient avec grande difficulté. Les cellules du Parti à la campagne dénombraient 14 700 membres mais étaient principalement composées de fonctionnaires. En 1921, après trois ans de guerre civile, le niveau des récoltes s’élevait à 40 % de celui de 1914. Entre 1918 et 1920, durant les années de communisme de guerre, les épidémies, la faim et le froid tuèrent 7,5 millions de Russes ; 4 millions avaient péri dans la guerre civile. Les gens retournèrent à la terre pour survivre ; des 3 millions d’ouvriers qui avaient constitué le versant prolétarien de la « double révolution » en 1917, il ne restait que 1,2 million dans les usines en 1922.
En outre, en 1921, la démocratie prolétarienne de 1917, in­carnée dans les soviets et les conseils ouvriers, avait été détruite ou transformée en machine à délivrer le tampon du Parti. Les SR de gauche qui avaient partagé le pouvoir avec les bolcheviks pen­dant quelques mois, furent éliminés en juillet 1918, après qu’ils assassinèrent l’ambassadeur allemand, pour tenter de saper le traité de Brest-Litovsk [129]. La répression contre les « ban­dits » anarchistes avait débuté au début de 1918. Les bolcheviks écrasèrent le soulèvement de Cronstadt en mars 1921, après avoir anéanti quelque temps plus tôt le mouvement du paysan anar­chiste Makhno en Ukraine. Au Xe Congrès du Parti, en mars 1921 également, les factions internes du Parti avaient été liquidées. Le même congrès inaugurait la Nouvelle Politique Economique (NEP) sous l’égide du marché. Les courants oppositionnels à l’intérieur du Parti bolchevik, tels que le Groupe des travailleurs de Miasnikov ou les Centralistes démocratiques, avaient été éliminés.
En 1922, les mencheviks restés indépendants se virent offrir le choix de l’exécution ou de l’exil. A partir de ce moment, les seules discussions ouvertes qui demeuraient dans la Russie soviétique, sans aucune influence sur les événements, im­pliquaient une petite centaine de vieux bolcheviks situés aux échelons supérieurs d’un parti qui gouvernait difficilement quelque 150 millions d’individus, dont une majorité de paysans. Ce parti avait aussi absorbé, suite à la prise du pouvoir d’Octobre, des centaines de milliers de nouveaux membres, souvent plus intéressés par les emplois et leurs carrières que par l’histoire et les perspectives réelles du bolchevisme [130]. Un certain nombre d’anciens bourgeois et même de grands pro­priétaires fonciers se rallièrent au pouvoir pour devenir souvent des directeurs de sovkhozes, d’usine et de mines [131]. Le noyau d’une nouvelle classe dirigeante était en place [132]. 90 % des fonctionnaires d’État provenaient du régime tsariste et 90 % des officiers de l’Armée rouge avaient été officiers tsaristes.
L’héritage du marxisme modernisateur de la IIe Inter­na­tionale sur la question agraire demeura la perspective du Parti bolchevik au pouvoir. Ainsi, la déconnexion entre les fractions émergentes du régime – toutes – et la réalité de la campagne, composée de la majorité écrasante de la population, resta aussi grande qu’elle l’avait été avant l’accession des bolcheviks au pouvoir. Comme l’affirme l’historien John Marot, mettre en œuvre les plans de développement de tous les courants – la gauche trotskyste, la droite boukhariniste, et le « centre » stalinien – signifiait « détruire le mode de vie paysan » [133], la commune. Lénine avait reconnu après 1905 qu’il avait exagéré la présence du capitalisme dans la campagne russe, mais, comme indiqué précédemment, se ralliant à cette dynamique, il revint simplement en arrière.
Le problème fondamental était que le monde paysan, centré sur le mir, ne s’inscrivait pas du tout dans les visées de Lénine, retardataires, contemporaines ou autres ; les propriétaires des parcelles de terre récemment distribuées dans le cadre du mir n’étaient pas des paysans capitalistes produisant pour un marché, mais participaient de l’économie domestique, produisant d’abord pour leur propre usage, recourant occasionnellement au marché pour acquérir le peu de biens qu’ils ne pouvaient pas produire eux-mêmes. L’excédent de leur production était déjà passé à l’État tsariste par le biais des impôts en vue de payer l’industrialisation, et aux grands propriétaires pour leur consommation. Une fois ces deux fardeaux supprimés, le modeste impôt à l’État soviétique restait la seule ponction extérieure. Tout programme d’industrialisation supposant une rationalité capitaliste paysanne n’avait aucune chance d’atteindre ses objectifs. L’économie paysanne, comme l’affirme Marot, n’était ni capitaliste ni socia­liste, car « les paysans n’avaient que peu ou pas d’intérêt dans l’organisation collective de la production et de la distribution au-delà des limites de leur village » [134].
Au printemps 1921, le reflux et l’isolement de la révolution russe, qui dès le départ était internationaliste dans les con­ceptions stratégiques de Lénine et de Trotsky (dans leurs cadres théoriques respectifs, voir ci-dessous), n’auraient pu être plus clairs. La révolution mondiale, qui en 1917-1918 ne semblait être qu’une question de semaines ou tout au plus de mois, devait désormais être envisagée en années. En une courte séquence, le printemps de 1921 vit l’écrasement de l’insurrection de Cron­stadt, l’échec de « l’Action de mars » en Allemagne, l’accord com­mercial anglo-soviétique, l’instauration de la Nouvelle Poli­tique économique (NEP) axée sur le marché, la liquidation des courants dans le parti bolchevik, le traité de Riga qui for­malisait la défaite soviétique dans la guerre contre la Pologne de 1920, et le traité commercial avec le gouvernement nationaliste d’Atatürk en Turquie qui, deux mois plus tôt (en janvier 1921), avait assassiné l’ensemble des membres du comité central du Parti communiste turc [135]. Ce reflux général des espérances en une révolution en Europe occidentale affaiblit la position de l’aile internationaliste, cosmopolite, du Parti bolchevik et ren­força la position des « praktiki » internes, les vieux vétérans de l’appareil du parti issus des années de clandestinité sous l’au­tocratie tsariste, personnifiés, bien sûr, par Joseph Staline. Le régime se replia sur lui-même, et avec la famine qui faisait encore rage dans les campagnes, rien n’avait une plus grande priorité que la question paysanne.
Pour Lénine, le régime bolchevique était une double révo­lution, basée sur la « dictature démocratique des ouvriers et paysans », qui complétait la révolution bourgeoise d’éradication de l’agri­culture pré-capitaliste. Il écrivait :
« Oui, notre révolution est une révolution bourgeoise, tant que nous marchons avec la paysannerie dans son ensemble. […] Nous l’avons dit des centaines et milliers de fois depuis 1905
[…] [136]. »
Cette révolution bourgeoise, dans cette optique, ne pouvait passer à la phase socialiste que lorsqu’elle serait aidée par la révolution à l’Ouest. L’alliance avec la paysannerie (la soi-disant « smychka ») restait cruciale dans la perspective stratégique de Lénine pour le reste de sa vie politique. Il aurait viscéralement rejeté la proclamation du « socialisme dans un seul pays » par Staline en 1924 [137].
Mon but ici n’est pas de proposer une théorie spécifique de la « nature de classe de l’Union soviétique », qui renvoie aux débats entre capitalisme d’État-collectivisme bureaucratique-État ou­vrier dégénéré des années 1960-1970. Je signale simplement mon accord avec quelques variantes de l’interprétation par la classe, en opposition aux théories sur l’État ouvrier, mais expliquer mon analyse en détail éloignerait le propos de mon objectif principal, à savoir cerner l’impact de la question agraire et le sort de la commune paysanne russe dans le façonnement de ce résultat. Je mentionne Trotsky et sa révolution permanente principalement pour indiquer la différence entre son schéma et celui de Lénine, qui n’a jamais accepté cette théorie [138], aussi proches qu’ils aient été pourtant au printemps 1917.

Les travailleurs russes avaient leurs propres opinions au sujet de la NEP, qui était érigée sur la destruction des soviets et des conseils ouvriers qu’ils avaient créés en 1917 ainsi que sur le retour de l’élite managériale dont ils pensaient s’être défi­nitivement débarrassés cette même année. La classe ouvrière russe mena une série de grèves militantes en août et septembre 1923. Un second « Groupe ouvrier » s’était formé au printemps cette année-là et joua un important rôle de coordination dans ces grèves, selon Marot :
«  (Celui-ci) chercha à créer des alliances avec des éléments des oppositions précédentes. En dénonçant la Nouvelle Politique Economique comme une Nouvelle Exploitation du Prolétariat par des directeurs d’usines et des dirigeants d’industrie nommés par la bureaucratie, le Groupe ouvrier tenta de recruter parmi les travailleurs membres et non-membres du Parti. Il s’efforça d’ap­porter une définition et une direction politiques à la grève de masse. […] Il chercha même du soutien à l’étranger, auprès des éléments de gauche du Parti communiste allemand […] et chez les communistes hollandais de Gorter [139]. »
Et où était Trotsky pendant ces grèves ? Marot est éloquent :
« L’opposition de Trotsky à l’égard de l’activité fractionnelle du Groupe ouvrier de 1923 exprimait ouvertement sa ferme insistance, idéologiquement intériorisée, sur la règle de l’unité du parti unique. […] Trotsky refusa même de se solidariser publiquement avec les plus de deux cents membres du Parti qui osèrent participer activement au mouvement de grève des travailleurs, et qui furent en conséquence expulsés du Parti.
[…] Alors que Trotsky ne fit à peu près rien pour donner une orientation politique à la contestation de la base en dehors du Parti communiste, il était presque toujours disposé à répondre favorablement aux invitations de coopération politique lancées par untel ou untel de la direction du Parti [140]. »
Sa santé brutalement en déclin, Lénine fut contraint de renoncer à son activité politique au début de 1923, et il mourut un an plus tard. Dans les derniers mois de son activité très réduite, il avait programmé de « balancer une bombe » sur Staline au prochain congrès, et dans son testament il appela à la destitution de celui-ci de sa position de secrétaire général du parti [141].
Le fait que l’Union soviétique émergea de la guerre civile en 1921 avec, à sa tête, le noyau d’une nouvelle classe dominante, laissa en suspens le sort du mir, forme dans laquelle 98,5 % de la paysannerie – regroupant 90 % de l’ensemble de la population russe – vivait, jusqu’à sa disparition en 1929-1930. Il est donc important d’esquisser les luttes de factions dans « les sphères de commandement » du Parti bolchevik jusqu’aux collectivisations entreprises par Staline. Rien de ce qui allait se passer n’était préétabli, à savoir la transformation de l’Union soviétique du « capitalisme guidé » de la NEP de 1921 (conçue comme une action de préservation jusqu’à ce qu’arrive la révolution en Occident), en ce totalitarisme mature consolidé sous Staline entre 1929 et 1932. Dans la lutte des trois factions jusqu’en 1927, personne, Staline compris, ne préconisa les violentes collectivisations qui finalement façonnèrent les contours définitifs de l’Union soviétique par lesquels elle devint connue de par le monde comme « com­munisme » [142], [143].

Voici comment Moshe Lewin (tout en présentant des statistiques quelque peu discordantes avec celles qui précèdent) décrit la situation du mir, peu de temps avant sa destruction en 1929-1930 :
« Au seuil de la Révolution, dans 47 gubernii de la Russie européenne, moins de 50 % des paysans continuaient encore à être membres du mir (de l’obtchina). Huit millions de foyers tenaient leur sol en propriété privée, tandis que 7,4 millions gardaient la forme de la propriété communautaire. La polarisation sociale accentuée accélérait la décomposition de ce vestige de l’ancienne communauté paysanne.
» Or, à la Révolution, le mir ressuscita presque miraculeu­sement. Le miracle s’explique aisément par le fait que la réforme agraire, ayant libéré les paysans des entraves féodales, accomplit ainsi une égalisation notable parmi eux. Les paysans, débarrassés à présent des pometchiki [Lewin adopte la transcription pomeščiki, NDE] et presque sans koulaks, revinrent à leurs anciens rapports égalitaires propres au mir et, du même coup, à cette institution même. […] Le Code agraire de 1922, en lui consacrant un traitement détaillé, exprimait seulement la présence et la prépondérance de la forme communautaire de la jouissance du sol. Mais le Parti semblait se préoccuper assez peu de cette réalité et de ses implications possibles.
» […] Entre 1922 et 1927, la communauté rurale, en jouissant du redressement général de l’économie, s’était considérablement renforcée, avait augmenté son budget, et malgré les efforts des autorités pour renforcer les sel’sovety [soviets de village – L. G.] elle restait “le seul organe de direction économique du village” [144]. »

Le tournant de la NEP en 1921 fit revivre à la fois l’industrie et l’agriculture, dans les termes de la stratégie bolchevique du « capitalisme guidé », le temps que la révolution se déclenche en Occident. On ne peut pas critiquer la NEP comme une « restau­ration du capitalisme » puisqu’en premier lieu le capi­talisme n’a jamais été aboli. À la charge de l’opposition ouvrière, au Xe Congrès de mars 1921, selon laquelle les bolcheviks étaient en train de créer un État capitaliste, Lénine répliqua que le capi­talisme d’État serait un grand pas en avant pour la Russie arriérée, dominée jusque-là par les petits producteurs.
Durant la NEP, en 1925, la production alimentaire des paysans approcha pour la première fois des niveaux d’avant la première guerre mondiale, ce qui contraste avec les conditions de famine de 1921-1922. Cependant, la NEP aboutit également à la fameuse « crise des ciseaux » de 1923 et 1925, qui vit les prix des biens industriels produits dans les villes augmenter bien plus que les prix des produits agricoles des campagnes, ce qui rendit impos­sible leur achat par les paysans et sapa la stratégie d’une « accumulation socialiste contrôlée » sur la paysannerie que préconisait Evgueni Preobrajenski, l’économiste de l’aile gauche de la ten­dance trotskyste [145]. En outre, cette stratégie était condamnée car rien, aucune force, n’obligeait les paysans à interagir avec l’économie urbaine-industrielle à l’échelle en­visagée par les planificateurs de la gauche ou, sur cette question, par Boukharine et les théoriciens du « socialisme au rythme de l’escargot » situés à « droite » [146]. Au milieu des années 1920, il était clair que les différences entre la gauche trotskyste et la droite bou­khariniste étaient d’ordre quantitatif plus que quali­tatif, réduites qu’elles étaient à des divergences sur le rythme approprié que devait prendre le « pompage » des paysans, alors que Boukharine reconnaissait toujours plus la nécessité d’indus­tri­aliser à partir d’un surplus prélevé sur l’agriculture. Boukha­rine avait précédemment écrit prophétiquement à ce sujet, en opposition aux plans d’industrialisation préconisés par la gauche :
« […] Prenant trop sur lui-même, [le prolétariat] doit créer un ap­pareil administratif colossal. Remplir les fonctions des petits producteurs, des petits paysans, etc., requiert trop d’em­ployés et d’administrateurs. La tentative de remplacer tou­tes ces petites figures par des « chinovniki » d’État [voir note 147] – appelez-les comme vous le voulez, ce sont dans les faits des « chi­nov­niki » – donne naissance à un appareil tellement colossal que la dépense pour son entretien s’avère incom­parablement plus significative que les coûts improductifs qui découlent des conditions anarchiques de la petite production ; en conséquence, toute cette forme de gestion, l’ensemble de l’État prolétarien, ne facilite pas et même ne fait qu’entraver le déve­loppement des forces pro­ductives. En réalité, ce phénomène emprunte le chemin inverse de ce qui était envisagé, et par consé­quent il est impérieux de le briser. […] Si le prolétariat ne le fait pas lui-même, d’autres forces le balaieront [147]. »
Vers la fin 1927, Staline et son « centre » avaient vaincu, mar­ginalisé et expulsé du parti la gauche trotskyste, avec le sou­tien de Boukharine et de sa tendance [148]. Malgré tout la gauche ignora largement le réel danger que représentait ce « centre ». Trotsky avait dit, avant son exil initial à Alma Ata (au Kazakh­stan) : « Avec Staline contre Boukharine, peut-être. Avec Bou­kha­rine contre Staline, jamais. » Ce qui était en jeu, en dernier ressort, c’était la préservation de la « smytchka », l’alliance ouvrier-paysan, le dernier pilier de la « double révolution » de Lénine, qui ne survivrait pas à la moindre tentative concertée de contraindre plus durement la paysannerie à payer l’indus­trialisation. Beaucoup de personnalités, sur le spectre politique à l’intérieur du Parti, imaginaient que la NEP allait durer des années, peut-être des décennies.
La rupture de la situation s’est produite avec deux années successives d’échec des récoltes en 1928 et 1929. Les files d’attente devant les boulangeries se formaient à Moscou vers la fin de 1928, et Staline invoqua l’urgence pour lancer son infâme « guer­re contre le koulak » (la couche la plus riche de la paysan­nerie, estimée à 4 % ou 5 % de sa population totale). Les cadres du Parti ordonnèrent de confisquer toute nourriture qu’ils pouvaient trouver dans les campagnes, usant des méthodes « ouralo-mongoles » (violentes), dans ce qui s’apparentait à des opé­rations militaires allant au-delà de tout ce qui avait été entrepris en matière de confiscation pendant la guerre civile. Les dis­tinctions pertinentes entre les paysans, que Lénine avait d’abord élaborées laborieusement dans son ouvrage de 1899 et qui n’avaient jamais vraiment été fruc­tueuses à des fins politiques telles que dresser les paysans pau­vres contre les couches les plus riches, furent largement effacées dans la frénésie pour atteindre les quotas. En outre, les confisca­tions alimentaires se combi­nèrent à l’intégration de force des paysans aux fermes collectives (sovkhozes) ou aux coopéra­tives (kolkhozes).
Les paysans résistèrent violemment. Non seulement ils assassinèrent les cadres du Parti quand ils le purent, mais, n’ayant pour toute perspective qu’un salaire faiblement rémunérateur dans les fermes collectives, ils détruisirent leurs propres récoltes et abattirent environ 40 % de leurs animaux d’élevages (chevaux, vaches et cochons), et ce, souvent, afin de ne pas apparaître comme des koulaks. Dans beaucoup de situations, loin de se diviser selon la « ligne de classe », prédites par des théories mal inspirées, les paysans de toutes les strates se mélangèrent pour former des groupes d’autodéfense. De manière significative, pendant les quelques mois de respiration décrétés par Staline au printemps 1930, de nombreux paysans se réfugièrent dans les communes, mais cela ne devait pas durer. En 1932, environ 10 millions de paysans avaient péri du fait des collectivisations et des délo­calisations forcées, et toutes les communes – 98,5 % de tout le territoire rural russe en 1918 – avaient été détruites.
Staline, comme il l’avait fait auparavant et le ferait de nou­veau, se servit des véritables mauvaises récoltes de 1927 et 1928 pour atteindre ses fins politiques, ce qui dans ce cas signifiait la destruction de la « droite » boukhariniste. La smytchka, que Lénine avait vue comme le fondement du régime dans un avenir proche, était agonisante, de sorte que « la planification en forme de bacchanales », à marche forcée et à grand renfort de salaire aux pièces et d’unités armées du GPU supervisant le travail dans les usines, pouvait démarrer.
En conclusion, il est important de noter la réaction de la « gau­che » trotskyste (moins, il faut le dire, Trotsky lui-même, déjà en exil) au virage « à gauche » de Staline après 1927, dans lequel il reprit « crûment et brutalement » la majeure partie du programme de la gauche. L’attitude générale était : Staline met en œuvre notre programme ; nous de­vons le soutenir. Des dizaines, peut-être même des centaines de membres de la gauche réclamèrent leur réadmission au Parti afin de participer aux collectivisations. Le cas d’Ivan Nokititch Smirnov fut élo­quent, ancien trotskyste convaincu qui capitula en octobre 1929 : « Je ne peux pas subir l’inaction. Je veux bâtir ! De façon barbare et souvent stupide, le Comité central bâtit pour l’avenir. Nos di­vergences idéologiques ont peu d’importance devant la construction des grandes industries nouvelles (149]. »

VI. Du plan quinquennal
à l’effondrement final

L’agriculture soviétique ne s’est jamais rétablie de la « guerre contre le koulak » entreprise par Staline entre 1929-1932, et devint par conséquent une entrave permanente tant à l’économie qu’à la société dans son ensemble. La paysannerie était en permanence aliénée au régime. Indépendamment de l’énorme perte en vies humaines, le massacre de tant de chevaux dans un pays quasiment dépourvu de charrues métalliques paralysa les saisons des semences pour les années à venir. L’activité agricole fut ensuite organisée dans les fermes collectives salariées (sovkhozes) et les coopé­ratives (kolkhozes), dotées de parcelles privées addition­nelles, qui constituaient environ 1 % de toute la surface cultivée, mais qui, au fil du temps, produisirent un pourcentage remarquable de toute la nourriture livrée dans les villes.
La faible productivité des secteurs des sovkhozes et des kolkhozes de l’agriculture soviétique a joué un rôle important dans l’effondrement ultime du système en 1991. Suite à la reconstruction de l’après-deuxième guerre mondiale, le taux de croissance sovié­tique s’abaissait depuis la fin des années 1950, d’un plan quinquen­nal à l’autre. Les réformes dites Liberman de 1965 tentèrent d’inverser la tendance par le biais d’une certaine décentralisation du processus de planification au niveau régional et des gestion­naires d’entreprise ; elles échou­èrent face à la résistance de la bureaucratie. Les planificateurs se penchèrent sur leurs statistiques afin de déceler les obstacles dans le système, et s’aperçurent que le Plan lui-même, et la bureaucratie chargée de le promouvoir, étaient les prin­cipaux obstacles internes (mise à part l’aliénation fonda­­mentale des travailleurs et des paysans, ainsi que la pression du marché capitaliste mondial et l’embargo occidental sur les technologies clés). Il n’y avait en réalité aucun Plan [150] ; le Plan était plus une sorte de superstructure idéologique en vertu de laquelle la concurrence entre les entreprises – avant tout celle pour obtenir la main-d’œuvre qualifiée, les ressources naturelles et, ce qui était peut-être le plus important, les pièces de rechange – faisait rage aussi intensément que dans n’importe quelle économie capitaliste ouverte [151]. Des années 1960 jusqu’à la disparition de l’URSS, la corruption fut à la fois endémique et essentielle au fonctionnement de l’économie réelle. Dans certains pays de l’Europe de l’Est (adhérant au Traité d’assistance économique mutuelle, Comecon) tels que la Pologne, sans parler de l’Union soviétique elle-même, le dollar américain était indis­pensable aux cadres qui avaient besoin de fournitures clés. Au fur et à mesure, l’économie souterraine devint, dans une large me­sure, l’économie qui fonctionnait vraiment. Un autre albatros fut le secteur militaire très important, qui draina les meilleurs techni­ciens et les ressources vers cet autre puits de la consom­mation improductive. (Au-delà de la défense nationale, les ventes d’armes de l’Union soviétique représentaient une importante source de devises étrangères.)
La paralysie de 1929-1932 du secteur agricole, qui comprenait encore près de 40 % de la main-d’œuvre (induisant également un énorme chômage dissimulé) quand le système s’écroula en 1991, fut un facteur clé de la crise globale. En Occi­dent, la dépression mondiale agricole de 1873-1896, marquant l’entrée sur le marché mondial des principaux exportateurs de céréales et de viande (le Canada, l’Australie, l’Argentine, les États-Unis et la Russie elle-même) s’était combinée à la révolution dans les transports (avec les navires à vapeur et les trains), pour rendre possible la réduction du coût de l’alimentation dans le salaire ouvrier, d’environ 50 % en 1850 à des niveaux sensi­blement inférieurs à long terme. Ce nouveau pouvoir d’achat des travailleurs permit l’accès aux biens de consommation durables (radios, appareils électroménagers, et plus tard les voitures) qui constitua une partie fondamentale de la domination réelle du capital, la réduction de la puissance de travail à sa forme interchangeable abstraite. Durant le boom de l’après deuxième guerre mondiale en Occident, la masse salariale totale de la main-d’œuvre productive (par opposition à la population tou­jours crois­sante des consommateurs improductifs de la classe moyenne) diminua dans le pourcentage du produit social total, tandis que le contenu matériel du salaire moyen de la classe ouvrière augmentait.
Pourtant, après la première guerre mondiale, ce fut préci­sément l’impact de ce refaçonnement mondial de la consom­mation de la classe ouvrière par les révolutions agraires et des transports qui manqua cruellement en Union soviétique. En consé­quence, la demande toujours croissante de biens de consom­mation après la deuxième guerre mondiale se heurta à la barrière de la faible productivité généralisée et donc à la hausse des prix. La seule alternative fut d’importer d’Occident les biens de consommation, au prix d’une dette extérieure grandissante, qui s’élevait à 51 milliards de dollars au moment où l’Union soviétique s’effondra en 1991.

VII. Conclusion

« La multiplication des pouvoirs humains
est son propre but. »

Marx>

La question paysanne, presque vingt-cinq ans après l’effon­drement du système soviétique, est toujours d’actualité à l’échelle mondiale. L’espace n’est pas ici suffisant pour dres­ser un aperçu des nombreuses formes contemporaines de celle-ci, des insurrections rurales en Inde à l’incapacité du régime chinois à absorber de manière significative ses plusieurs centaines de mil­lions de paysans restants, en les envoyant en Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, plus encore qu’il y a cent ans, les capacités agricoles des États-Unis, du Canada, de l’Europe de l’Ouest, de l’Australie et de l’Argen­tine, associées afin de produire pour leur utilité, pourraient alimenter plusieurs fois le monde entier. Ce potentiel, bloqué en tant que tel par les relations sociales capitalistes, pèse comme une épée de Damoclès sur les producteurs de subsistance agraire dans la plupart du reste du monde ; des décennies de négociations commerciales mondiales (comme récemment, le cycle dit de Doha) ont volé en éclats. Après la conclusion de l’Alena [152] en 1993, les exportations américaines et canadiennes ont submergé ce qui restait de l’économie paysanne mexicaine. La « forteresse Europe » d’aujourd’hui (l’Union européenne), tout comme « El Norte » (les États-Unis), sont des aimants qui attirent des millions de gens, dont des millions de paysans, en provenance des économies rurales dé­vastées d’Amérique latine, d’Afrique et du Moyen-Orient, risquant leurs vies pour traverser la Méditerranée ou le désert de Sonora [au sud de la Californie et de l’Arizona, au nord des Etats mexicains de Sonora et de Basse-Californie], dans l’espoir de rejoindre les rangs du sous-prolétariat du soi-disant monde développé. Ils fournissent « l’armée de réserve des chômeurs » au capital et, commodément, dans l’affaire, le bouc émissaire parfait pour le populisme nationaliste/raciste à l’œuvre dans la classe ouvrière indigène.
Dans cette réalité qui émerge des ruines du bloc de l’ex-Union soviétique vu comme l’ancienne alternative au capi­talisme, la fascination que Marx éprouva durant une décennie pour la com­mune paysanne russe, revient avec tout son caractère d’urgence. Cela, alors que la gauche internationale renoue de plus en plus avec le projet de Marx dans ses dimensions pleines et entières, d’abord occultées par Engels et perdues durant plus d’un siècle par la confusion entre les tâches de développement de la révolution bourgeoise et celles de la révolution pro­létarienne qu’ont entretenue les IIe, IIIe et IVe Internationales. Cette dernière révolution ne « cons­truit pas le socialisme » mais « accouche » plutôt d’une forme supérieure d’organisation sociale déjà implicitement présente en tant que « négation déterminée » de l’ordre ancien moribond, un « mouvement historique se déployant sous nos yeux », comme l’affirme le Manifeste communiste [153].
Pendant quatre décennies, depuis les années 1970, le capi­talisme mondial a lutté par à-coups contre l’évidence toujours plus affirmée de sa caducité, qu’il s’agisse de permettre un véritable dévelop­pement global humain ou d’éviter une apo­calypse environnementale de plus en plus menaçante. La Chine et l’Inde ont pu, durant ces décennies, donner naissance à quel­ques dizaines de millions de nouveaux riches (sur une population totale pour ces deux pays de 2,6 milliards de personnes, rappelons-le) d’une classe moyenne s’acharnant à adopter un « mode de vie occidental » de consommation, basé sur l’automobile. Pour autant, l’ex­tra­pola­tion la plus élémentaire des ressources et de la destruction de l’environnement (pollution, dégradation atmosphérique, réduc­tion de l’espérance de vie) inclus dans un tel « mode de vie » aux 7,5 milliards d’individus (9 milliards en 2050) montre que l’existence future de celui-ci s’apparente à une grande « erreur de composition linéaire ». Ce constat nous ren­voie au « passé futur » de la vision portée par Marx d’une réappropriation des forces productives du monde, tout en corrigeant, évidemment à un niveau bien plus élevé, le « schisme » fon­damental de l’expropriation, qui débuta il y a plus de cinq cents ans. Il nous ramène aussi au dépassement de la séparation de la ville et de la campagne et, partant, à la répartition plus uniforme de la popu­lation mondiale sur la surface de la Terre (aux États-Unis, par exemple, 99 % de la population vivent actuellement sur 1 % du territoire).
La révolution à venir n’aura pas pour but d’élaborer un Plan quinquennal afin de surpasser le capitalisme dans « l’acier, le ciment et l’électricité », pour revenir à notre citation initiale de Trotsky (quoiqu’elle puisse le faire, incidemment, dans le cadre de la réalisation de tâches plus fondamentales). Elle va plutôt, pour commencer, démanteler dans le monde entier les centaines de mil­lions d’emplois, des « quants »* de Wall Street aux agents de péages, qui n’existent que pour administrer le capitalisme, libérant cette force de travail pour de l’activité d’utilité sociale tout en combinant celle-ci avec les plusieurs milliards de per­sonnes que le capitalisme marginalise, et ce, en vue de réduire radicalement la journée de travail pour tous. Avec le déman­tèle­ment du complexe voiture-acier-pétrole-caoutchouc encore au centre de la production et de la consommation capitalistes (sans parler de « l’imaginaire » du capitalisme), le temps de travail social perdu dans les trajets quotidiens et les embouteillages, en Amérique du Nord, en Europe et en Asie de l’Est, ce qui est lar­ge­ment un produit des schémas de développement urbain, sub­urbain et exurbain de l’après deuxième guerre mondiale, encadrés par des priorités immobilières, sera regagné par la société. Il en sera de même vis-à-vis de l’énorme dépense de carburants fossiles, par la suppression aussi nécessaire que consciente du transit de masse via l’automobile et les industries pétrolières, qu’une visite superficielle de la plupart des villes américaines révélera. Se débarrasser de l’ensemble des coûts sociaux, matériels et énergétiques de l’espace urbain, suburbain et exurbain tel qu’il existe actuellement constituera déjà un pas de géant vers la dé-marchandisation totale de la vie humaine. Ou, comme Marx l’affirmait il y a cent cinquante ans :
« Mais, au fait, que sera la richesse une fois dépouillée de sa forme bourgeoise encore limitée ? Ce sera l’universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives, etc. …des individus, universalité produite dans l’échange uni­versel. Ce sera la domination pleinement développée de l’homme sur les forces naturelles, sur la nature proprement dite aussi bien que sur sa nature à lui. Ce sera l’épanouissement entier de ses capa­cités créatrices sans autre présupposition que le cours his­torique antérieur qui fait de cette totalité du développement un but en soi, en d’autres termes, développement de toutes les forces humaines en tant que telles sans qu’elles soient mesurées d’après un étalon préétabli. L’homme ne se produira pas comme uni­laté­ralité, mais comme totalité. Il ne cherchera pas à demeurer quel­que chose qui a déjà été mais s’insérera dans le mouvement ab­solu du devenir. » (« Formes antérieures à la production capitaliste  »*).


Notes

[1] Voir la lettre complète au populiste russe Nikolaï Mikhaïlovski ainsi que la lettre de Vera Zassoulitch à Marx sur la commune rurale russe et la réponse de Marx dans le dossier « La Commune rurale et les perspectives révolutionnaires en Russie (1877, 1881) » in Karl Marx, Œuvre, Economie, II, (« Bibliothèque de la Pléiade», pp. 1551-1573) ou en ligne : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1881/03/km18810308.htm
et « Histoire d’un oubli historique », in « Karl Marx et le populisme russe », de Maximilien Rubel, 1947, en ligne : https://www.marxists.org/francais/rubel/works/1947/rubel_19470500.htm.

[2] Les conférences sur la Russie et sur l’Allemagne sont consultables sur le site Break Their Haughty Power http://breaktheirhaughtypower.org/world-revolution-for-beginners/; les conférences sur la Chine et sur l’Espagne sont tirées de récents articles sur le maoïsme et l’Espagne publiés sur le même site.

[3] Dans ses Mémoires : Angelika Balabanoff,
Ma vie de rebelle, Balland, 1981.

[4] La plupart des marxistes occidentaux ont perdu de vue le fait que Marx, Plékhanov, Lénine, Trotsky, Luxemburg et plus tard Razianov ont tous discuté, à différents moments, du caractère « asiatique » ou « semi-asiatique » de l’État tsariste. Voir le pamphlet écrit (en anglais) par Marx en 1856, Revelations of the Diplomatic History of the Eighteenth Century, trad.fr. La Russie et l’Europe (Gallimard, 1954).

[5] Les vieux mythes ont la vie dure. Les investisseurs britanniques qui visitèrent ces usines avant 1914 les trouvèrent effectivement énormes, avec des milliers d’ouvriers, mais furent choqués par les produits de mauvaise qualité et par l’absence de techniques, telles que le processus de Bessemer dans la fabrication de l’acier, utilisé en Grande-Bretagne depuis les années 1860.

[6] Staline n’apparaît ni en 1918 dans le classique de John Reed Dix jours qui ébranlèrent le monde, ni dans le film documentaire de Max Eastman Du Tsar à Lénine, élaboré au début des années 1920 mais paru seulement en 1937, alors qu’il était boycotté dans le monde entier par des foules idolâtres de Staline (DVD disponible sur Du tsar à Lénine). Mais déjà en novembre 1917, Staline était l’une des deux personnes – l’autre étant Trotsky – autorisée à entrer dans le bureau de Lénine sans rendez-vous.

[7] Voir mon article consacré à Eastman sur : http://home.earthlink.net/~lrgoldner/eastman.html

[8] Voir Kevin Anderson, Marx at the Margins (2010), traf. fr. Marx aux antipodes, éd. Syllepse (2015), et, avant lui, le travail de Lawrence Krader The Asiatic Mode of Production: sources, development and critique in the writings of Karl Marx, Van Gorcum (1975) et son édition des Ethnological Notebooks (1972) de Marx.

[9] Voir Mike Davis, Planet of Slums (2006)
Trad. fr. : Planète bidonvilles, Ab Irato, (2005) ; Le Pire des mondes possibles ; de l’explosion urbaine au bidonville global (La Découverte, 2007).

[10] P. 325 de l’édition Penguin, 1973. Trad. fr. : Grundrisse, 2. Chapitre
du capital,
éd. 10/18, 1972, p. 109 [traduction que nous reprenons ici, NDE] ; Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »), Editions sociales, t. I, p. 264.

[11] La première traduction du volume I du Capital (publié en allemand en 1867) parut en Russie en 1872.

[12] De 1878 à 1881, une tendance du groupe Zemla i Volya (Terre et Liberté) mena une campagne de terreur qui, pratiquement, paralysa le gouvernement tsariste pour culminer avec l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881. Marx soutint ce groupe pour avoir lancé ce qui semblait être la seule forme de lutte possible dans des conditions de répression extrême. De ce fait, il tenait à distance les marxistes russes autodidactes qui allaient écrire des traités savants dans la sécurité de l’exil suisse. Pour Marx, contrairement à ses partisans, ce n’a jamais été un problème d’être ou non un marxiste orthodoxe.

[13] Voir James D. White, Karl Marx and the Origins of Dialectical Materialism (1994), p. 281.

[14] Voir Kevin Anderson, op. cit. (2010).

[15] Voir Teodor Shanin, The Late Marx and the Russian Road (1981) et James D. White, op. cit., ch. 5.

[16] Les slavophiles anti-Lumières idéalisèrent la commune comme expression éternelle de l’âme slave ; Herzen était conscient qu’une telle commune avait déjà existé dans la presque totalité de l’Europe, mais il pensait qu’elle pouvait prendre part à une révolution russe ; les occidentalistes eurent tendance à mépriser son importance en la qualifiant de « contrainte judiciaire » et attendirent avec impatience sa disparition rapide sous l’avancée du capitalisme. Tchernychevski, qui avait rédigé des travaux sociologiques précurseurs sur la société russe, n’idéalisait pas la commune, qu’il connaissait de par l’expérience de son enfance dans une ville de province ; mais anticipait les dernières positions de Marx, selon lesquelles la commune pouvait, dans un bouleversement révolutionnaire, « apporter les bases à un développement économique non capitaliste.» Voir Esther Kingston-Mann, Lenin and the Problem of Marxist Peasant Revolution (1985) pp. 23-24.

[17] « Si la Révolution russe devient le signal d’une révolution prolétarienne en Occident, de sorte que l’une vienne compléter l’autre, la propriété commune russe actuelle peut servir de point de départ à un développement communiste. »

[18] Marx se replongeait aussi dans des souvenirs personnels d’une commune allemande semblable située près de Trèves, son lieu de naissance, qui n’avait disparu qu’une génération avant sa naissance, tout comme sa « négation déterminée » des éléments du romantisme allemand. Voir James D. White, op. cit. pp. 205-2016, concernant la lettre à Engels de mars 1854, dans laquelle Marx, écrivant au sujet de la résistance de la forme communale en Allemagne et ailleurs,il précède de presque deux décennies sa découverte de la commune russe.

[19] James D. White, op. cit.; Amadeo Bordiga, Russie et révolution dans la théorie marxiste, 10/18 (1975).

[20] Plékhanov refusa d’affronter les questions soulevées par la correspondance de Marx avec les populistes russes N.-F. Danielson [traducteur du Capital], N. Mikhaïlovski, et V. Zassoulitch. « Dans les premiers écrits, il avait parlé des commentaires favorables de Marx sur la commune, mais dans Nos différences (1884) il ne le fit plus. » Voir Kingston-Mann, op. cit. p. 33.

[21] Dont Vera Zassoulitch, qui plus tard travailla avec Plékhanov en Suisse.

[22] Voir Jacques Baynac, Les Socialistes-Révolutionnaires (Robert Laffont, 1979).

[23] « Chiffres clés de la commission d’enquête du tsar. » Kiselev, haut fonctionnaire de l’époque de Nicolas 1er (tsar de 1825 à 1855), fit partie d’une commission étudiant la possibilité d’une réforme agraire. Auguste Casimir-Périer fut chargé d’affaires à Saint-Pétersbourg en 1841.

[24] F. Venturi, Il populismo russo, Einaudi, 1952 ; trad. anglaise Roots of Revolution, 1960  ; trad.fr. Les Intellectuels, le peuple et la révolution. Histoire du populisme russe au XIXe siècle, Gallimard, 1972
[NDE].

[25] « La révolution bolchevique avait brisé l’ancienne hypothèse marxiste selon laquelle l’industrialisation était la tâche exclusive du capitalisme. » (In Stephen F. Cohen, Bukharin and the Bolshevik Revolution (1973), p. 170, trad. fr. Nicolas Boukharine, la vie d’un bolchevik, Maspero, 1979). Ou, comme Amadeo Bordiga l’affirma plus succinctement et précisément dans les années 1950, en répondant à la propagande stalinienne : « Il est tout à fait exact que “les fondations du socialisme sont actuellement mises en place en Union soviétique” », ce qui était exactement la raison pour laquelle il considérait l’Union soviétique comme une société capitaliste.

[26] Voir Robert Brady, The Rationalization Movement in German Industry (1933) et Fritz Sternberg, Der Niedergang des deutschen Kapitalismus (1933). A la fois en Allemagne et aux États-Unis, dans les années 1920, le chômage chronique resta à 8 %, voire à un chiffre supérieur durant les brèves années de boom précédant 1929, un niveau inédit comparé aux standards d’avant 1914. Pour des éléments sur le lien similaire entre rationalisation et chômage structurel aux États-Unis, cf. Irving Bernstein, History of the American Worker : vol. 1. The Lean Years 1920-1933 (1960).

[27] L’Argentin Raúl Prebisch, fondateur de la stratégie de développement de « substitution aux importations » des années 1950 et 1960, et à peine marxiste, a étudié les différences entre l’Argentine, importante exportatrice de céréales et de bœuf dans les années 1880, et des exportateurs similaires comme l’Australie et le Canada, concluant que l’Argentine, contrairement aux pays du Commonwealth, a été entravée au xxᵉ siècle par la persistance du latifundium pré-capitaliste hérité du colonialisme espagnol. Voir E. Dosman, The Life and Times of Raul Prebisch, 1901-1986 (2008), p. 49.

[28] Voir mes articles « The Non-Formation of a Working Class Party in the US, 1900-1945 » (breaktheirhaughtypower.org/) (non traduit) et « Le communisme est la communauté humaine matérielle : Amadeo Bordiga et notre temps » sur Amedeo Bordiga et notre temps

[29] Lars Lih, Lenin Rediscovered (2006). « Social-démocrate erfurtien » sont les termes de Lih pour désigner tout disciple de Kautsky et de la social-démocratie allemande (le SPD) d’avant 1914, dont Lénine était sûrement. Il est curieux que Lih ne fasse que peu de cas de la critique par Engels du programme d’Erfurt , qui résulta du congrès du SPD de 1891 dans cette ville.

[30] Un classique sur l’intégration du SPD au capitalisme allemand : Dieter Groh, (suite p. 14) (suite de la p. 12)
Negative Integration und revolutionärer Attentismus (1973), et un livre écrit plus tôt par Carl Schorske, German Social Democracy, 1905-1917 (1954).

[31] Le « ratio d’interrelations financières » mesure le total des actifs dans l’industrie par rapport au total des actifs dans la finance et l’immobilier.

[32] La plus-value absolue, pour Marx, est obtenue par l’allongement de la journée de travail au-delà du temps de reproduction pour le travail employé ;
la plus-value relative par l’intensification technique du procès de travail, autrement dit par l’augmentation de la productivité du travail.

[33] La glorification du travail, commune aux idéologies fasciste, stalinienne et du Front populaire/New Deal dans les années 1930, était le fil conducteur idéologique qui a mobilisé la classe ouvrière pour la nouvelle phase d’accumulation dans l’entre-deux-guerres. Ce phénomène peu étudié, exprimé dans le dopolavoro italien, les campagnes nazies « Kraft durch Freude » (« La force par la joie ») et dans le réalisme socialiste de l’école stalinienne ou dans l’art généré par le New Deal américain, était la forme condensée de consommation de masse qui, après 1945, a atteint sa forme diffuse dans l’idéologie du consommateur de masse de la « société d’abondance » (Debord).

[34] Voir le chapitre que Marx consacre à l’« accumulation primitive » dans le vol. I du Capital et les méthodes draconiennes utilisées par les Tudors pour arracher les paysans à leur terre et en faire de la force de travail salariée, dans la misère et les maisons de correction.

[35] Voir Perry Anderson, Lineages of the Absolutist State (1974). L’Espagne des Bourbon, le Portugal des Pombal furent autant d’absolutismes, qui eurent une forme régionale (Piémont, Naples) dans ce qui deviendrait l’Italie, dans des pays qui, plus tard, virent se développer des partis communistes d’envergure. Chacun d’entre eux furent, de différentes manières, impliqués dans la capitalisation de l’agriculture. Voir, à nouveau, mon article sur l’absence de formation d’un parti de la classe ouvrière aux États-Unis.

[36] En Grande-Bretagne et en Allemagne, la classe ouvrière industrielle culmina à environ 40 % de l’ensemble de la force de travail totale durant la période d’avant 1914.

[37] Voir Alexander Erlich, The Soviet Industrialization Debate (1960) ; voir aussi John Marot, The Russian Revolution in Retrospect and Prospect (2012). Comme cela est généralement admis, trois factions se sont confrontées dans ces débats : les partisans d’une industrialisation rapide, qui se situaient dans la gauche trotskyste, la droite boukharinienne, qui défendait un « socialisme au rythme de l’escargot », et le courant le plus dangereux de tous, qui était le « centre » stalinien « indécis ». La victoire du « centre » stalinien ruina pour un temps le communisme sur le plan international, alors que Boukharine avait affirmé justement au cours des débats, que la mise en place du programme de gauche requerrait une énorme bureaucratie et que le coût social de régulation serait bien plus élevé que l’inconvénient potentiel d’une stratification de la paysannerie par le marché (voir ci-dessous). L’ensemble de la gauche, excepté Trotsky, voyant chez Boukharine la menace d’une « restauration capitaliste », capitula devant Staline, sur une base productiviste (voir p. 42). Se reporter à l’analyse de la Gauche communiste italienne au cnquantième anniversaire de la révolution bolchevique, Bilan d’une révolution (Programme communiste, 1967-1968), qui dresse un portrait en forme de rectification équilibrée de Boukharine, le présentant comme un « communiste qui avait raison » contre le bien plus dangereux Staline. Voir aussi Marot (op. cit. ch. 2) pour accéder à un bilan dévastateur sur la manière dont la « gauche » trotskyste a adhéré aux collectivisations de Staline. Les trotskystes ne se sont toujours pas départis du point aveugle par lequel ils voient Staline comme un « centre » et Boukharine à la fois comme la « droite » et le bras armé d’une restauration capitaliste qui, si elle avait eu lieu, aurait été pire pour le socialisme mondial que ce qui s’est réellement passé.

[38] Traduit en anglais en 1988 seulement, ce qui est incroyable.
[Trad. fr. « Bibliothèque socialiste internationale », éd. Giard et Brière 1900, rééd. en fac-similé Maspero 1970. NDE.]

[39] Par exemple, Marx a étudié de manière approfondie les innovations en matière d’engrais du chimiste Liebig, et leur impact sur les rendements élevés des cultures en Grande-Bretagne et en Allemagne.

[40] Tomás de Torquemada fut une figure majeure de l’Inquisition espagnole au xvᵉ siècle.

[1] Je suis redevable, pour le paragraphe précédent, à la préface de Shanin/Alavi à la traduction anglaise de 1988 de The Agrarian Question, vol. l, pp. XIII-XXXIII. D’autres écrits de Shanin portent sur la vision de Kautsky, qui, appliquée à la Russie, envisageait une « révolution contradictoire » ne pouvant qu’être bourgeoise. Pourtant celle-ci interviendrait à une période où, dans tout le reste de l’Europe, « seule la révolution socialiste serait possible »
Teodor Shanin, Russia, 1905-1907, vol. 2 : Revolution as a Moment of Truth, p. 187. Après 1905, Kautsky espérait réellement que l’élan révolutionnaire des marxistes russes rajeunirait la IIe Internationale (ibid. p. 253).

[42] Marx appelait les terroristes russes de la fin des années 1870, « le détachement de tête du mouvement révolutionnaire en Europe ».

[43] 300 000 paysans périrent dans la famine ; de 1889 à 1917, une année sur deux connaissait la famine. Voir Kingston-Mann, op. cit.

[44] Nicolaï Tchernychevski (1828-1889), écrivain populiste qui se fit connaître dans les années 1850 par quelques-unes des premières études sociologiques de la société russe. En 1862 il fut exilé pour le reste de sa vie en Sibérie.

[45] Nicolaï Dobrolioubov (1836-1861), activiste radical et figure littéraire des années 1850. Comme Tchernychevski, il écrivait pour le plus important journal d’opposition de l’époque, Sovremennik (Le Contemporain).

[46] Nicolas Valentinov, Mes rencontres avec Lénine, 1953, trad. fr. éd. Gérard Lebovici, 1987.

[47] Claudio Sergio Ingerflom, Le Citoyen impossible : les racines russes du léninisme (Payot, 1988). Tchernychevski avait développé en particulier la notion d’« aziatzvo », le poids « semi-asiatique » écrasant de l’État tsariste qui atomisait la population russe entière et rendait impossible toute révolte populaire cohérente, toute conscience de classe « pour soi ». Selon Lénine, la classe ouvrière qui commença à se former et à se rebeller après 1870 était la première force à se composer « en dehors » de cette atomisation, opinion qui se vit confirmée par les grèves de 1896 et celles qui suivirent. Selon Ingerflom, Lénine, avec son propre Que faire ?, retourne à ses sources tchernitchevkiennes en attaquant la focalisation étroite sur le point de production défendu par les économistes, appelant les révolutionnaires, comme le prototype littéraire Rakhmetov, à aller dans toutes les classes de la société russe pour dénoncer toutes les oppressions, et ainsi se constituer eux-mêmes comme une « tribune du peuple ». [48] Le projet de programme pour le parti que Lénine élabora en1899 ne traitait pas de la masse des paysans des communes, sauf pour affirmer que la plupart d’entre eux était de « vrais » prolétaires. Voir Kingston-Mann, op. cit. p. 48. Teodor Shanin souligne, dans le volume 2 de son livre clé de 1986, Russia 1905-07, que la période de formation de la social-démocratie russe, du milieu des années 1880 à 1902, était un nadir de la lutte paysanne (p. 146).

[49] Les dernières années de la décennie 1890, moment où Lénine écrivait son livre, étaient de véritables années de boom de l’industrie russe, sous la direction de Witte. Voir T. von Laue, Sergei Witte and the Industrialization of Russia (1963). Witte était devenu ministre des finances en 1892. Il imposa le fardeau fiscal de l’industrialisation russe aux paysans.

[50] Après 1905, Lénine reconnut qu’il avait tort au sujet de cette polarisation (Kingston-Mann, p. 53), mais n’abandonna pas sa vision fondamentale de la direction de développement ; c’était principalement une erreur de calendrier.

[51] Chantal de Crisenoy, Lénine face aux moujiks (éd. du Seuil, 1978) , p. 83. Les renvois sont aux pages de cette édition française.

[52] Ibid. p. 99.

[53] Ibid. p. 103.

[54] Ibid. p. 110.

[55] Ibid. pp. 111-112.

[56] 1897, in Œuvres complètes, vol. 2, Editions sociales.

[57] Crisenoy, p. 115.

[58] Trotsky affirmait : « Lors de la révolution qui approche, nous devrons nous allier avec les paysans. » (Cité dans Lénine [1904] Un pas en avant, deux pas en arrière.)

[59] Le projet de programme pour le parti que Lénine élabora en 1899 ne traitait pas de la masse des paysans des communes, sauf pour affirmer que la plupart d’entre eux était de « vrais »prolétaires. Voir Kingston-Mann, op. cit.

[60] Crisenoy, p. 155-156. « Juste avant cette flambée, Lénine avait écrit : “Nous ferons un dernier effort (avec le programme) pour remuer les restes de l’hostilité de la classe paysanne à l’égard des seigneurs féodaux.” A peine avait-il rédigé ces lignes que les paysans [dans différentes régions -LG] détruisirent cent propriétés, s’emparèrent des biens des grands propriétaires terriens, pénétrèrent dans les granges pour distribuer la nourriture à ceux qui avaient faim. […] Pour la première fois, ils montrèrent de l’hostilité au Tsar, se confrontant aux cosaques avec des haches et des fourches. »

[61] L’émancipation des serfs de 1861 était un ensemble de transformations qui accablaient ces mêmes serfs devenus libres de décennies de dette en contrepartie des terres qui leur avaient été accordées.

[62] Ibid. p. 159. Lénine continua, dans le cadre de son ouvrage de 1899, à imaginer que le capital avait largement conquis les campagnes, en disant que (en général) « le soutien à la petite propriété est réactionnaire, parce qu’il est destiné à l’économie du grand capital […] mais dans le cas présent, nous voulons soutenir la petite propriété non contre le capitalisme, mais contre le servage […]. » (ibid. p. 160).

[63] Kingston-Mann, op. cit., p. 65. Dans la commune « de répartition », les terres à exploiter étaient périodiquement redistribuées selon la taille des familles des paysans.

[64] Ibid. p. 70.

[65] Le programme agraire de Lénine, cité dans Crisenoy, op. cit. p. 166. Comme elle le commente (p. 167) : « Lénine reste proche des positions orthodoxes de la IIe Internationale et du refus d’une quelconque alliance entre les ouvriers et les paysans. »

[66] Pour ne pas m’écarter de mon sujet – les paysans russes et le mir –, je ne me lancerai pas dans un bilan détaillé de la révolution de 1905, qui, n’étant provoquée par aucun parti politique, donna lieu à l’invention des « soviets » par la praxis de la classe ouvrière. Pour un aperçu de la question,voir 1905 de Trotsky (1907-1908), Librairie de l’Humanité, 1923 ; éd. de Minuit, 1969.

[67] Crisenoy. op. cit., p. 98.

[68] Teodor Shanin, op. cit., vol. 2. Une grande part de l’exposé qui suit sur la campagne en 1905-1907 se base sur les travaux de Shanin, Kingston-Mann et Crisenoy.

[69] Shanin, op. cit.

[70] Ibid.

[71] Ibid. Crisenoy rapporte que « sur les 7 000 actions recensées par l’Okhrana entre 1905 et 1907, 5 000 sont dirigées contre les propriétés terriennes ». En avril 1905, Lénine envisageait le transfert de toute la terre aux paysans pour donner au capitalisme agraire une « base plus large  » et accélérer la transition vers une agriculture de « type américain ». Mais il continuait de considérer les grands propriétaires terriens comme des capitalistes et refusait de prendre clairement position en faveur de la propriété paysanne. D’un autre côté, il était assez lucide pour admettre l’insuffisance du programme agraire.

[72] « Les distinctions complexes auxquelles procédait Lénine entre les ouvriers agricoles, les semi-prolétaires, les paysans moyens, les pauvres ruraux, demeuraient difficilement compréhensibles même pour ses plus loyaux partisans ». (Kingston-Mann, op. cit.)

[73] Kingston-Mann, op. cit. p. 79. La conférence menchevique de mai 1905 critiqua l’idée de Lénine d’un gouvernement bourgeois dominé par les sociaux-démocrates. Plékhanov et ses alliés, se situant encore dans le schéma de Kautsky, critiquaient l’activisme paysan, arguant qu’il ne pourrait que fragmenter les entreprises capitalistes à grande échelle. (Ibid.)

[74] Lénine, « La social-démocratie et le gouvernement révolutionnaire provisoire », mars 1905, Œuvres complètes, vol. 8.

[75] Lénine, « Plan général des résolutions du IIIᵉ Congrès », février 1905, Œuvres complètes, vol.  8.

[76] Crisenoy, p. 174.

[77] Ibid. p 175.

[78] Ibid. p. 176. Plus tard, en novembre 1905, les paysans liquidèrent les fonctionnaires tsaristes et élirent leurs propres « aînés » (les plus âgés). Beaucoup attaquèrent directement l’ensemble du système, l’État et ses représentants : la police, l’armée et les fonctionnaires civils. La police signala 1 041 actions de ce genre entre 1905 et 1907. Des milliers de manoirs furent brûlés et dans plusieurs provinces, toutes les propriétés furent détruites. Il y avait des milices paysannes en Ukraine, en Lituanie, en Géorgie et dans la région de la Volga. Le mir conservait toute son influence.

[79] Shanin, op. cit. p. 126.

[80] Crisenoy, p. 179.

[81] Ibid. p. 180.

[82] « Une révolution de type 1789 ou 1848 ? », mars-avril 1905, Lénine, Œuvres complètes, cité par Crisenoy, pp. 180-181.

[83] Shanin, op. cit. p. 92.

[84] Ibid. p. 93. Il s’agit de terres fertiles de Petite-Russie.

[85] Ibid. pp. 93-95. L’émancipation originale des serfs de 1861 prévoyait des décennies de remboursements à l’État pour les terres redistribuées.

[86] Kingston-Mann, op. cit. p. 100. Trotsky, qui était le seul marxiste russe d’accord avec Lénine quant à l’importance d’une alliance avec la paysannerie en 1903, adopta une position différente après 1905-1907, en attaquant la « dictature démocratique des ouvriers et paysans » de Lénine et en affirmant que les paysans ne pouvaient pas jouer un rôle politique indépendant ou constituer un parti de leur propre chef. Voir Shanin (op. cit. p. 257). Trotsky estimait que les paysans avaient eu peu d’importance politique en 1905-1906. Il ne songea pas à considérer le vote massif de 1906 en faveur des socialistes-révolutionnaires à Saint-Pétersbourg. D’après Shanin, « l’antipopulisme sévère de Trotsky et son antipaysannisme le positionnent aux côtés des plus conservateurs des mencheviks. » (Ibid. p. 258.)

[87] Le régime tsariste répondit aux soulèvements de masse en concédant l’élection de la Douma (il y en eut quatre de 1906 à 1917, chacune dissoute et réunie de nouveau avec moins de pouvoirs que la précédente).

[88] Kingston-Mann,
op. cit. p. 92. Crisenoy, op. cit. p. 192.

[89] Ibid. p. 93.

[90] Ibid. p. 95.

[91] Shanin op. cit. p. 100.

[92] Ibid. p 101.

[93] Ibid. p. 109.

[94] Ibid. p. 131.

[95] Ibid. p. 133.

[96] Comme l’affirme Shanin (pp. 152-168), après 1905, l’orientation de Lénine changea en pratique mais ne changea que peu au plan théorique. Il ne mit pas à jour Le Développement du Capitalisme en Russie, sur lequel était basé son programme agricole initial. Shanin crédite le rapport « sur place » de Lénine en 1905-1907 et « le courage avec lequel il défendit de nouvelles tactiques peu orthodoxes contre ses propres camarades ». Mais il souligne également que « soixante-dix ans de recherche ne donnèrent pas un seul nom de bolchevik qui ait été chef paysan en 1905-1907 ». « Au pic de la plus grande révolte paysanne de la Russie depuis des siècles, le nombre de paysans parmi les cadres bolcheviks était proche de zéro, de même que le nombre des bolcheviks élus à la Deuxième Douma par le « collège électoral » de la paysannerie. D’autre part, les ouvriers et les paysans apprirent les uns des autres et de leurs luttes respectives. L’Union paysanne russe rejeta une délégation des travailleurs sociaux-démocrates en affirmant : « Nous venons de nous débarrasser des enseignants et des superviseurs autoproclamés. » Le Congrès adopta ensuite une résolution de solidarité avec « nos frères ouvriers en lutte ». La participation des paysans aux partis politiques fut remarquable par son absence. L’utopie des socialistes-révolutionnaires (SR), formulée comme la « socialisation de toutes les terres », fut attaquée comme naïve par les sociaux-démocrates mais fut adoptée en partie ou en totalité au IVᵉ Congrès du POSDR […] Quand Lénine déclara que la Russie n’était pas encore capitaliste, il resta à l’intérieur de la structure théorique antérieure pour simplement « remonter les aiguilles du temps ».

[97] Ibid. p. 146. Au IVe Congrès du parti, Plékhanov déclara : « Lénine regarde la nationalisation de la terre avec l’œil d’un SR. Il commence même à adopter leur terminologie, c’est-à-dire à parler de la créativité populaire … C’est un plaisir de rencontrer d’anciennes connaissances, mais il est désagréable de voir comment les sociaux-démocrates adoptent des points de vue populistes. » Ibid. p 149.

[98] Ibid. p. 150. Lénine était fasciné par deux modèles étrangers de développement agricole, la « révolution prussienne par le haut » sous Bismarck et ses successeurs, et la politique américaine de mise à libre disposition des terres aux agriculteurs pour développer l’Ouest.
[99] Ibid. p. 142.

[100] En 1906, il y avait des ventes massives de terres par des gens terrifiés par l’insurrection à la campagne. Les ventes aux paysans furent facilitées par la Banque de la terre paysanne.
D. Atkinson. The End of the Russian Land Commune 1905-1930 (Stanford University Press, 1983), p. 68.

[101] Ibid. pp. 197-198.

[102] Selon Shanin, on se souvenait de Stolypine comme du « dernier grand défenseur de l’autocratie ». Stolypine fut vaincu par le lobby conservateur russe. Il avait été considéré comme le « second Bismarck » de la Russie [le premier ayant été Witte -LG] : Shanin, op. cit p. 236.

[103] Par référence à la Vendée contre-révolutionnaire de 1792. Kingston-Mann, op. cit.
p. 102.

[104] Crisenoy, op. cit.
pp. 194-196.

[105] Ibid. p. 103.

[106] Ibid. p. 104. Les Junkers étaient des propriétaires fonciers pré-capitalistes en Prusse orientale qui se réinventèrent en tant que capitalistes tout en préservant les relations sociales quasi féodales dans leurs domaines. Voir Alexander Gershenkron, Bread and Democracy in Germany (1943, rééd.Cornell Univ. Press, 1989). Lénine estimait que les agriculteurs américains dans l’Ouest prospéraient parce que la terre appartenait à l’État, ce qui ne créait pas de dépenses superflues pour le loyer ou l’acquisition.

[107]. Crisenoy, op. cit.

[108] Ibid.

[109] Kingston-Mann, op.cit., pp. 106-107.

[110] Ibid. pp. 107-110.

[111] Les études les plus récentes, selon Kingston-Mann, ont mis l’accent sur le caractère éphémère de l’impact de la réforme. En 1915, les deux tiers des « nouveaux propriétaires » labouraient toujours sur des surfaces dispersées entremêlées de terres communales (ibid.).

[112] En 1913, l’agriculture représentait 43 % du revenu national de la Russie et les exportations de céréales soutenaient la balance des paiements de la Russie. En comparaison, en 1914, 60  % de la population française était encore rurale, mais le revenu national par habitant était quatre fois plus élevé qu’en Russie. En 1914, la population rurale était de 37 % plus élevée qu’en 1897. Atkinson, op. cit. pp. 102-104.

[113] Crisenoy explique donc ce « faible résultat ». (Crisenoy, op. cit.)

[114] Atkinson, op. cit., pp. 81, parvient à une estimation différente : en 1916, 16 millions de dessiatins (1 dessiatin = 2,3 acres) furent individualisés. Cela représentait 14 % des 115 millions de dessiatins de terres dans les communes en 1905. Les paysans en 1915 possédaient 35 % des 97 millions de dessiatins de terres privées. Mais la propriété collective des terres augmenta pendant cette période.

[115] « Faits nouveaux », article de Lénine (Œuvres complètes, t. 22) cité dans Crisenoy op. cit. p. 248. Selon elle, Lénine et Stolypine partageaient le même rêve de transformer le paysan russe en paysan européen (p. 249). « Lénine, comme Stolypine, est un fervent partisan de la disparition de la commune rurale (p. 251). » Il reste convaincu des sentiments anti-commune du paysan, tel qu’il l’expose dans son
article « Nos détracteurs », janvier-février 1911 (Œuvres complètes vol. 27).

[116] Ibid. p. 253.

[117] Kingston-Mann, op. cit. p. 141.

[118] Ibid. pp. 142-143.

[119] Lénine était au courant de cela. Quelques mois plus tard, avant la Révolution d’Octobre, il reconnaissait que « ce que [les paysans] veulent c’est conserver leur petite propriété, préserver des normes égalitaires et les renouveler périodiquement. » (« Pages du journal d’un publiciste », septembre 1917, Œuvres complètes vol. 25). Cité par Crisenoy, p. 273. Ainsi le réalisme de Lénine, écrit Crisenoy, le conduisit-il à reconnaître l’attachement des paysans à la commune, et leur désir de la voir élargie. (Ibid.)

[120] Ibid. p. 157.

[121] Ibid. p. 162.

[122] Atkinson op. cit. p. 174.

[123] Ibid. p. 176.

[124] Ibid. p. 185.

[125] Ibid. p. 173, 179, 183.

[126] Ibid. p. 185.

[127] Ibid. pp. 193-194.

[128] Crisenoy, op. cit., pp. 277-279 ; la citation de Lénine est extraite de « Sur l’infantilisme de gauche et les idées petite-bourgeoises » (Œuvres complètes, vol. 27), cité par Crisenoy.

[129] Le traité de Brest-Litovsk fut le traité de capitulation soviétique face aux puissances centrales sur le front de l’est, signé fin février 1918. Selon ses termes, la Russie céda 34 % de sa population, 32 % de ses terres agricoles, 54 % de son industrie et 89 % de ses mines de charbon. Le Parti bolchevik décida de rejeter, puis d’approuver le traité, à la suite d’une série de réunions tumultueuses. Pour la petite histoire, voir (parmi bien d’autres comptes rendus), Isaac Deutscher, Le Prophète armé, Trotsky 1879-1921. Du point de vue de Lénine, c’était un pari réussi qui paya des mois plus tard lorsque les puissances centrales s’effondrèrent, annulant le traité. Pour ceux qui s’y sont opposés, Brest-Litovsk a été une première étape par laquelle l’Union soviétique a placé les intérêts nationaux avant la révolution internationale. Pour une analyse dans cette perspective, voir Guy Sabatier, Brest-Litovsk et Traité de Brest-Litovsk 1918, coup d’arrêt à la révolution, Spartacus, 1977.

[130] Charles Bettelheim, qui n’est pas une source que j’aime citer, raconte l’histoire du groupe autour d’Oustrialov, ex-cadet en exil à Paris, connu sous le nom de Smenovekhovtsy, du nom de leur journal, qui signifie « nouvelle orientation ». Ce groupe appela tous les intellectuels bourgeois restant en Russie à se rallier au régime qui, à leur avis, entrait dans la période de Thermidor. Boukharine a produit une analyse de ces « amis » d’un type très spécial, qui espéraient que, sous la couverture du « monopole de la connaissance », le pouvoir bourgeois pourrait être restauré en Russie soviétique. Ils croyaient que la Révolution d’Octobre avait accompli une tâche historique indispensable, dont une nouvelle bourgeoisie pourrait profiter. La révolution avait mobilisé « les adversaires les plus courageux et impitoyables du régime tsariste en voie de pourrissement, écrasant les couches corrompues de l’intelligentsia qui ne savaient que parler de Dieu et du Diable […] ont ouvert la voie à la création d’une nouvelle bourgeoisie ». (Bettelheim, Les luttes de classes en URSS, vol. I (Maspero, 1973). (Le livre de Bettelheim, malgré des idées comme celles-ci, est vicié par ses nombreux penchants en faveur de la Chine de Mao, qui en 1973 était au sommet de son prestige à Paris.)

[131] Crisenoy, op. cit.

[132] Lire Simon Pirani, The Russian Revolution in Retreat, 1920-1924. Disponible sur Libcom: https://libcom.org/files/[Simon_Pirani]_The_Russian_Revolution_in_Retreat,_(b-ok.org).pdf

[133] Marot, op. cit. p. 11.

[134] Ibid. p. 35.

[135] Voir mon article « Socialism in One Country before Stalin: The Case of Turkey, 1917-1925 » sur :
https://libcom.org/history/socialism-one-country-stalin-origins-reactionary-anti-imperialism-case-turkey-1917

[136] Lénine, dans La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, cité par Marcel van der Linden dans Western Marxism and the Soviet Union ; a Survey of Critical Theories and Debates since 1917 (Brill Academic Publishers, 2007), p. 16. Trotsky lui-même développe plus loin ce sujet dans La Révolution permanente, ch. 5: « Le mot d’ordre bolchevique [de la “dictature démocratique des ouvriers et des paysans” – LG] s’est réalisé effectivement, non comme une illusion sémantique, mais comme la plus grande réalité historique. Mais il s’est accompli après le mois d’octobre, et pas avant. La guerre paysanne, pour se servir d’une expression de Marx, a soutenu la dictature du prolétariat. Grâce à Octobre, la collaboration des deux classes fut obtenue à une échelle gigantesque.
Chaque paysan ignorant a senti et compris alors, même sans les commentaires de Lénine, que le mot d’ordre bolchevique s’incarnait dans la vie. Et Lénine lui-même a considéré cette révolution, la révolution d’Octobre, dans sa première étape, comme la véritable révolution démocratique et, par conséquent, comme la véritable incarnation, bien que modifiée, du mot d’ordre stratégique du bolchevisme. »

[137] En raison du poids si important de Trotsky dans les courants antistaliniens de gauche en Occident, il faut à ce stade signaler ses différences avec les formulations de Lénine de 1917-1918. L’analyse du stalinisme par Trotsky a fixé le cadre de pensée de nombreux futurs révolutionnaires qui rompirent ensuite avec lui pour déclarer que la Russie était une société de classe
(sous la formule habituelle « capitalisme d’État »), comme CLR James, Castoriadis, Shachtman ou Dunayevskaya. L’analyse par Trotsky de la révolution à l’époque de la NEP découle de la théorie de la « révolution permanente » qu’il développa avec Parvus
au moment de la révolution de 1905. Dans cette optique, la faiblesse de la bourgeoisie dans un pays arriéré comme la Russie a offert la possibilité pour la classe ouvrière de mener une révolution qui, en conjonction avec une révolution prolétarienne en Occident, ferait s’effondrer « l’étape bourgeoise » pour en faire une révolution prolétarienne internationale.

[138] Un bon exemple, typique d’une analyse du phénomène soviétique par le prisme du capitalisme d’État, qui rompt avec celle de Trotsky, mais qui émerge directement de son cadre de pensée, est l’ouvrage de Walter Daum The Life and Death of Stalinism. A Resurrection of Marxist Theory (http://www.lrp-cofi.org/book/index.html) Bien que supérieur, au point de vue général, à la plupart des autres travaux de partisans de la théorie du capitalisme d’État, le livre de Daum ne mentionne jamais le mir, et il discute de la paysannerie, comme la plupart des autres œuvres du genre, en ne la considérant que comme
une composante de la toile de fond de la lutte des factions des années 1920.

[139] Marot, op. cit. p. 94.

[140] Ibid. p. 95.

[141] Pour un exposé exhaustif, lire Moshe Lewin, Le Dernier Combat de Lénine, Minuit, 1967 ; rééd. Syllepse, 2015.

[142] En prenant cette voie, je m’éloigne de certaines attitudes actuelles dans le milieu libertaire ou de gauche communiste, où je me situe généralement. Tout d’abord, je rejette la vision banale que l’on trouve chez les anarchistes, qui ne voient rien de problématique à expliquer dans l’émergence de la Russie stalinienne. Bakounine n’avait-il pas déjà prédit, dans la lutte qu’il mena contre Marx dans les années 1860, qu’une révolution marxiste conduirait à la domination autoritaire d’une élite intellectuelle centralisatrice? Je ne crois pas, en outre, qu’il existe une ligne droite, voire une quelconque trajectoire, tracée entre la brochure de Lénine de 1902 intitulée Que faire ? et la Russie de Staline, d’autant plus que Lénine a admis après 1905 qu’il avait eu tort. Une telle approche « téléologique » ne tient pas compte d’une analyse rapprochée, mois par mois, des développements des années 1890 à 1920. Je ne peux pas comprendre l’état d’esprit d’un milieu dans lequel il a longtemps été à la mode de se référer à C. L. R. James, ou plus récemment, dans certains cercles, à Amadeo Bordiga, alors qu’il était nettement démodé de se référer à Lénine, que James et Bordiga admiraient beaucoup.

[143] Que faire ?, en bref, est tout autant une polémique anti-ouvriériste, anti-point de vue de la production (anti-économiste dans la langue actuelle) que mène Lénine – arguant, contre toute focalisation étroite sur les luttes ouvrières, que les révolutionnaires doivent porter leurs dénonciations de l’oppression dans toutes les classes de la société et être « la tribune du peuple » – qu’une manière d’utiliser la notion kautskienne de « la conscience apportée de l’extérieur » et son appel à une organisation de révolutionnaires d’élite étroitement disciplinés. Il ne faut pas oublier que les mencheviks qui, lors de la célèbre conférence « de la scission » de 1903, rejetèrent les critères plus stricts d’adhésion au parti que Lénine exigeait, votèrent ces mêmes critères dans les statuts du parti en 1906. En outre, sous l’impact de 1905, Lénine écrivit que « […] la classe ouvrière est instinctivement, spontanément social-démocrate [c’est-à-dire révolutionnaire -LG] et plus de dix ans de travail mis en œuvre par la social-démocratie ont beaucoup contribué à transformer cette spontanéité en conscience  » (in « La réorganisation du parti », Œuvres, vol. 10, page 32, cité dans Daum op. cit., p. 106.) Dans Facing Reality (1974, éd., pp. 93-94) C. L. R. James écrivit sur le « vieux type d’organisation marxiste » (formule pour désigner le parti d’avant-garde):
« Toutes ces croyances ont conduit à la conclusion que l’organisation était le véritable Sujet […]. Et si l’organisation, en termes philosophiques, était le sujet de l’histoire, le prolétariat devenait l’objet […]. Cette conception de l’organisation est inhérente aux vues extrêmes que Lénine a exposées dans Que faire ?. Il les a répudiées plus tard, mais pas avec la force et la rigueur nécessaires pour les empêcher d’engendrer des méfaits infinis. »

[144] Moshe Lewin, La Paysannerie et le pouvoir soviétique : 1928-1930, Mouton, 1966, pp. 79-80.

[145] Cette stratégie est expliquée dans le livre de Preobrajenski de 1926, La Nouvelle économique, EDI (1972). Marot (op. cit., p. 39) écrit : « En 1923 et en 1925, les chefs d’usine et les entrepreneurs paysans se redistribuaient les parts du gâteau en jouant le jeu du marché. »

[146] J’ai mis « droite » entre guillemets car personne n’était plus réactionnaire que le leader du « centre », Staline. Je néglige ici les importants débats sur la politique étrangère qui recoupaient des positions factionnelles concernant la politique économique soviétique, en commençant par l’échec de l’insurrection annoncée en 1923 en Allemagne, l’échec de la grève générale britannique de 1926 et surtout l’intervention soviétique désastreuse en Chine de 1925 à 1927, ces deux derniers étant imputables à Staline et Boukharine.

[147] Cité par Stephen F. Cohen dans Nicolas Boukharine, op. cit. Les « chinovniki » étaient à l’origine des bureaucrates tsaristes, strictement organisés selon le rang (« chin » en russe). Boukharine accusa la gauche de défendre un plan à la « Genghis Khan ».

[148] Pour un exposé complet de la lutte entre les factions, voir Marot op. cit., ch. 1-2. Son livre se distingue, parmi les bilans anti-staliniens de gauche, par la description dévastatrice de la façon dont la gauche trotskyste a non seulement capitulé devant le « virage à gauche » de Staline amorcé en 1928, mais y a positivement adhéré (voir ci-dessous).

[149] Moshe Lewin, cite par deux fois dans sa thèse (op. cit.), pp. 338 et 394-395) ces propos qu’il tire de Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire (p. 308 de la réédition la plus récente, éd. Lux, 2017, avec un appareil critique inédit). Ivan Nikititch Smirnov fut exécuté par Staline en 1936. Victor Serge lui rendit hommage dans Seize fusillés, où va la révolution russe ?, éd. Spartacus, octobre 1936, p. 40 (plusieurs rééd. augmentées).

[50] Voir Hillel Ticktin « Political Economy of the USSR » in Critique, no 1 (1974), pour une analyse qui saisit bon nombre d’aspects du système soviétique en sa dernière période, à partir desquels Ticktin en prédit la chute, quinze ans avant que celle-ci n’ait lieu.

[151] Rappelons la remarque de Bordiga, tirée d’un autre contexte : « L’enfer du capitalisme est l’entreprise, pas le fait que l’entreprise a un chef. »

[152] L’accord de libre-échange nord-américain, qui en réalité était un accord pour démanteler au Mexique les derniers obstacles aux importations et à l’investissement sans entraves.

[153] Voir Insurgent Notes n° 1, « The Historical Moment That Produced Us. Global Revolution or Recomposition of Capital? » et le programme qui y est élaboré afin de présenter une vision plus approfondie des « premiers cent jours » de la mise en place d’un programme communiste actuel. (http://insurgentnotes.com)

* « Quant », pour « quantitative analyst »: analyste spécialisé dans l’application des mathématiques et des méthodes statistiques aux risques fi

* Le texte « Formes antérieures à la production capitaliste » est une partie des manuscrits de 1957-1858 (Fondements… ou Grundrisse…) qui a été publiée à part en 1952 (voir https:// www.marxists.org/archive/marx/works/1857/precapitalist/index.htm).
On trouve ce texte dans le volume Economie II des Œuvres de Marx dans la « Bibliothèque de la Pléiade », p. 312 (citation p. 327), titré « Formes précapitalistes de la production ». On le trouve aussi, sous le titre « Formes antérieures à la production capitaliste » dans le tome I des Manuscrits de 1857-1858 des Editions sociales et dans le volume 2 bis des Grundrisse des éd.10/18, trad. de Roger Dangeville : c’est cette dernière traduction (également sur http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1966_num_1_1_951) que nous reproduisons ici. [NDE.]

L’Insurrection ouvrière en Allemagne de l’Est. Juin 1953. Lutte de classe contre le bolchevisme

Ce texte est paru en français sous forme de brochure en 1979 (Echanges et Mouvement, format A4, 24 p.). Il est souvent repris sans son introduction, et sans les paragraphes «Des préludes au printemps» et «Pas seulement la Stalinallee mais tout Berlin», ni la fin «Le bolchevisme sans masque». Le lecteur le trouvera ici dans son intégralité.

Rédigé en néerlandais en 1953 et publié anonymement par le groupe hollandais communiste de conseils Spartacus, il a été réédité en 1978 par le groupe Daad en Dedachte, Cajo Brendel [http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=953] y faisant quelque légères retouches. C’est cette seconde édition qui a été traduite en français par Échanges et mouvement.

 

INTRODUCTION

Cela fait un peu plus d’un quart de siècle [écrit en 1979, NDLR] qu’en 1953, par un matin d’été, 80 à 100 ouvriers du bâtiment travaillant Stalinallee à Berlin-Est posaient leur truelle. Ils descendaient des échafaudages et, rejoints par leurs camarades de travail, se dirigeaient vers les immeubles du gouvernement dans la Leipzigerstrasse ; ils y allaient pour protester contre l’augmentation des normes de travail.

Ils ne se doutaient pas qu’ils donnaient ainsi le signal d’une insurrection prolétarienne qui allait s’étendre comme un feu de paille à toute l’Allemagne de l’Est. Les 16 et 17 juin 1953, le régime bolchevique de la République démocratique d’Allemagne (RDA) (2) vacillait. Même dans les coins les plus reculés du pays, les esclaves salariés du capitalisme d’Etat entraient en action. Presque partout où l’étincelle de la résistance les avait pour ainsi dire électrisés, ils formèrent spontanément des conseils révolutionnaires. Ils faisaient ainsi les premiers pas sur un chemin qui ne menait pas, comme on a pu le dire, vers la démocratie bourgeoise, mais bien au-delà, vers une démocratie de la classe des travailleurs.

L’insurrection avait un caractère strictement prolétarien, ce qui avait été rarement vu dans des événements révolutionnaires d’une telle dimension. Elle montrait au monde d’une manière vivante ce qu’était une révolution prolétarienne et ce qu’elle n’était pas. Et elle détruisait radicalement, du même coup, tous les mythes qui pouvaient exister à ce sujet (3).

L’insurrection en Allemagne de l’Est bouleversait la thèse selon laquelle on ne pourrait avoir de pratique révolutionnaire sans une théorie révolutionnaire (4). Elle démontrait de plus que, pour une action de la classe ouvrière, une « avant-garde » n’est pas une condition nécessaire. Elle démontrait qu’une tempête révolutionnaire ne découle pas d’une « conscience révolutionnaire » mais que, au contraire, c’est la tempête révolutionnaire qui fait naître la « conscience révolutionnaire ». Les événements montraient aussi comment de petits groupes d’ouvriers luttant pour leurs conditions de travail se transformaient en peu de temps en masses agissant pour des objectifs beaucoup plus vastes et plus radicaux. Comme devait le faire trois ans plus tard la révolution hongroise, on pouvait voir, dans un tel processus révolutionnaire, les revendications des masses changer à grande vitesse et les slogans du moment remplacés par d’autres le moment suivant. Ce qu’on pouvait apprendre de cette insurrection, c’était que dans la lutte de classe l’important n’est pas tellement ce que les ouvriers s’imaginent à propos de leur propre action, mais ce qu’ils représentent et ce qu’il leur faut faire, par la force des choses.

Les jeunes générations d’aujourd’hui n’ont pas toujours une conception bien claire de ce qui s’est passé à ce moment-là. Il faut ajouter que les mensonges de l’Est et de l’Ouest (5) ont modifié l’histoire. Les pages qui suivent représentent un effort pour reconstruire ce passé. Nous nous sommes basés sur des publications diverses dont la valeur réside surtout dans les témoignages deceux qui se trouvaient au centre des événements.

Nos sources principales (6) :

– Der 17. Juni (le 17 juin), de Arno Scholz et Werner Nieke ;

– Des Aufstan (L’Insurrection), de Stefan Brant ;

– les résumés publiés par Leithäuser dans le mensuel Der Monat ;

– l’article « Deux jours qui ébranlèrent le monde » de Louis Fisher dans Reader’s Digest de décembre 1953 ;

– quelques articles de la presse syndicale de la RFA.

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UNE TEMPÊTE SE LÈVE

Au cours de l’été 1953, la zone orientale de l’Allemagne, occupée par les troupes russes, fut le théâtre de très importants événements révolutionnaires. C’était la première fois depuis trente-deux ans que l’on voyait de grands mouvements du prolétariat se dérouler sur le sol allemand. En même temps, à Berlin-Est, Magdebourg, Rostock et Warnemünde, Brandebourg et Rathenau, Dresde et Görlitz à la frontière polonaise, à Iéna et dans la région de l’uranium de Aue, à Halle et à Leipzig, dans le bassin de lignite de l’Allemagne centrale, les ouvriers quittaient les usines et descendaient dans la rue.

Cela avait commencé par les ouvriers du bâtiment. Ils avaient été suivis pas la grande masse des métallos. Aux aciéries de Hennigsdorf, dans l’entreprise Bergmann-Bosig, dans les fonderies de Calbe et Fürstenberg, dans les fonderies Max à Unterwellenborg, dans les usines Zeiss, dans l’usine de moteurs BMW à Gera, dans les fabriques de munitions de Schönebeck et dans les usines Olympia d’Erfurt… partout, le travail s’arrêtait.

Pendant un bref moment, les ouvriers virent le pouvoir à portée de leurs mains. Le gouvernement de Grotewohl et d’Ulbricht, qui n’étaient que des marionnettes aux mains des Russes, était en pleine panique. Il perdait toute initiative et toute capacité d’agir. Le régime existant succombait sous la pression irrésistible des masses.

Dans les grandes rues et sur les places dans tout le pays se rassemblaient tout d’un coup de grands cortèges d’ouvriers qui se rendaient compte soudainement qu’ils n’avaient rien d’autre à perdre que leurs chaînes.

Au matin du 9 novembre 1918, les marins insurgés de Kiel étaient entrés dans un Berlin en pleine effervescence ; le 17 juin 1953, le même Berlin était envahi par les ouvriers des aciéries de Hennigsdorf. Mais il y avait une grande différence : les matelots de Kiel descendaient la chaussée de Charlottenbourg en petits groupes séparés qui avaient perdu leur cohésion. Les ouvriers de Hennigsdorf restaient groupés, et ils étaient douze mille.

Ils marchaient bras dessus-bras dessous sur un large front. Ils descendaient la chaussée qui venait du Nord ; ils avaient encore leurs vêtements de travail et leurs lunettes de protection sur le front ou autour du cou. Ils traversaient le secteur français après avoir cisaillé les barrages de barbelé. Quelques-uns avaient des chaussures à semelles de bois qui résonnaient sur les pavés. Le bruit s’amplifiait contre les maisons de la Müllerstrasse à Wedding, comme l’approche d’une tempête qui chasserait les dirigeants bolcheviques de la scène politique.

Il pleuvait à verse lorsque les ouvriers d’Hennigsdorf sortirent de leurs usines. En peu de temps, ils étaient tout trempés. Mais rien ne pouvait les retenir (7). Parmi eux, il y avait des femmes en chaussures légères achetées dans les supermarchés de l’Organisation du commerce et qui n’étaient pas faites pour supporter de telles marches. Lorsque leurs pieds commencèrent à souffrir, elles ôtèrent leurs chaussures et continuèrent pieds nus. A aucun prix elles ne voulaient rester en arrière. Ce qui les poussait, c’était un désir commun et une action commune. Tous n’avaient qu’un but : aller à Berlin. La distance qu’ils devaient couvrir était de vingt kilomètres et ce n’était que l’aller ; personne ne pensait au retour. Quant aux conséquences de leur action, personne n’en avait une idée précise.

Tout se passait comme l’avait décrit une fois Henriette Roland-Holst : « L’élan révolutionnaire ne peut entraîner les individus qu’au moment où le jugement logique des conséquences de leurs actes est plus ou moins sorti de leur conscience (8). » Il en allait bien des ouvriers d’Hennigsdorf. Et il en allait bien ainsi pour de nombreux ouvriers d’Allemagne de l’Est qui avaient commencé avant eux. Le 16 juin par exemple, un cortège d’environ dix mille personnes était passé devant le siège de la police à Alexander Platz. Derrière les vitres de l’immeuble de huit étages, on avait pu voir des officiers se frapper la tête : manifestement, ils avaient affaire à des fous. Dans un café de Greifwalderstrasse, trois ouvriers jouaient aux cartes. Quand ils virent le cortège, leur première réaction fut aussi de dire « ils sont fous ». Mais pour les masses une fois levées, tout se passe selon d’autres normes que pour les individus qui ne les ont pas rejointes.

« Fous ! » C’est bien ainsi qu’ils devaient apparaître aux yeux de ceux qui se rendaient compte de la puissance énorme de l’Etat et du parti unique, le SED (Sozialistischen Einheitspartei Deutschlands, Parti socialiste unifié). A leurs yeux, tous ceux qui s’insurgeaient en Allemagne de l’Est devaient apparaître comme des fous. C’est pourquoi la presse bourgeoise de l’Ouest avait toujours considéré comme impossible ce qui précisément advenait en Allemagne de l’Est en cet été 1953.

La croyance la plus répandue, et fréquemment développée dans cette presse bourgeoise, était que, sous un système comme le bolchevisme, des mouvements de masse sont impossibles. Deux historiens allemands, Gerhard Ritter et Walter Görlitz, avaient même exprimé cette opinion la semaine où justement l’insurrection éclatait. Ils partageaient avec beaucoup d’autres cette ferme conviction que les masses n’étaient pas assez audacieuses pour résister au système bolchevique. Une telle résistance était tenue pour improbable, incroyable.

Néanmoins l’improbable et l’incroyable se produisaient. Déjà Rosa Luxemburg constatait que « les masses peuvent devenir tout autres que leur apparence le laisse croire et avancent toujours d’une façon qui correspond aux circonstance historiques. Dans les masses, il y a toute une série de possibilités. Aujourd’hui, elles peuvent paraître indifférentes et apathiques. Demain, elles peuvent se lever et montrer la plus grande audace. Donc il ne faut pas juger d’après leur esprit du moment mais tenir compte des lois du développement social (9). »

La lutte contre l’oppression et l’exploitation et contre la condition ouvrière est inclus dans le développement des relations capitalistes. Au moment où cette lutte prend le caractère d’une insurrection ou d’une révolution, cette loi du développement social surgit au premier plan et balaie impitoyablement les mythe et les illusions. Des mythes et des illusions qui existent partout encore à ce moment-là. Il en était ainsi en juin 1953.

UN MOUVEMENT SPONTANÉ

Il existe une conception assez répandue selon laquelle une révolution prolétarienne ne peut se réaliser qu’à condition qu’on ait créé avant des organisations puissantes et mis à leur tête une direction résolue qui formule des slogans et montre le chemin. C’est seulement une telle organisation et une telle direction qui pourraient stimuler les masses et les amener une résistance réelle. Ainsi, une avant-garde politique serait la condition indispensable pour la lutte décisive qui seule peut briser le pouvoir de la classe dirigeante. Dans le passé, cette conception a été détruite pour une bonne part par la réalité historique. L’insurrection ouvrière d’Allemagne de l’Est de 1953 a relégué une fois de plus cette conception au royaume des fables.

Les masses se sont mises en mouvement sans être le moins du monde stimulées par certaines organisations. Il ne pouvait d’ailleurs guère en être autrement. Des organisations qui auraient pu remplir cette «tâche historique» n’existaient pas dans l’État d’Ulbricht et de Gretewohl sous la dictature du parti unique, le SED Des mots d’ordre ou des résolutions qui auraient pu indiquer aux ouvriers «que faire» étaient absolument inexistants. Il n’y avait, et pour cause, aucune trace de ce qui aurait pu ressembler à une direction d’en haut ou de l’extérieur (10).

Après la lutte, un ouvrier de l’usine de films Agfa à Wolfen près de Bitterfeld déclarait : «Il n’y avait aucun plan, tout est venu spontanément. Les ouvriers des usines d’à côté ne savaient pas ce qui se passait dans notre usine jusqu’au moment où nous nous sommes trouvés ensemble dans la rue.»

Un Berlinois qui marchait dans un cortège traversant la capitale décrivait ainsi ses expériences : «Nous avons atteint le Lustgarten, le but de notre marche et personne ne pouvait dire ce qu’il fallait faire ensuite.» Un habitant de Dresde déclarait de son côté : «Nous voulions faire une manifestation place du Théâtre. Nous ne pensions pas à d’autres actions pratiques. C’était comme une première ivresse. Nous avions oublié les choses les plus simples et les plus urgentes.» C’est aussi ce que racontait un ouvrier d’usine quelque part dans la zone russe : «C’était une catastrophe qu’il n’y eut pas d’organisations ou quelque chose dans ce genre. Dans cette région, nous étions tous des gens qui n’avions jamais fait la grève. Tout était improvisé. Nous n’avions aucun rapport avec d’autres villes ou d’autres usines. Nous ne savions pas par quoi commencer. Mais on était tout joyeux que les choses se passent comme ça. On ne voyait que des visages rayonnants et émus dans la foule parce que tout le monde pensait : c’est enfin l’heure où nous nous libérons du joug de la servitude.» Un témoin oculaire d’Halberstadt déclarait : «Toutes les actions se caractérisaient par leur spontanéité. S’il en avait été autrement, tout aurait mieux marché…»

Un des premiers auteurs qui a écrit sur les événements de cet été-là en a conclu que «les actions qui prenaient ainsi la forme d’une grève générale se déroulèrent d’une manière non coordonnée et d’une manière totalement différente de ce qui se serait produit s’il s’était agi d’une grève proclamée par un mouvement syndical. Les syndicats existants étaient dominés par les adhérents du système et ne servaient que les intérêts de l’État. Cela explique le fait que des initiatives surgirent en plusieurs endroits à la fois, dans les maisons de centaines et de milliers d’ouvriers qui, au soir du 16 juin écoutaient la radio et apprenaient ainsi ce que les ouvriers du bâtiment de Berlin avaient fait (11) ». Plus loin, le même auteur constate que «dès 7 heures du matin le 18 juin, l’inquiétude s’étendait partout dans la zone Est sans qu’il y eut à ce moment de communication entre les villes et les villages (12) ». Plus tard, d’autres historiens ne purent que confirmer cette première constatation.

Tous les participants aux événements et tous les témoins oculaires qui les ont rapportés sont tombés d’accord sur ce point : l’insurrection de l’Allemagne de l’Est en juin 1953 ne peut être caractérisée que comme un mouvement spontané de la classe ouvrière.

DES MENSONGES BOLCHEVIQUES

Le déroulement du mouvement de masse en Allemagne de l’Est était un arrêt de mort pour toutes les théories qui, comme la théorie bolchevique, essaient de prouver la nécessité d’un parti de révolutionnaires professionnels comme précurseurs de la révolution prolétarienne. Comme on pouvait s’y attendre, les bolcheviques de l’Allemagne de l’Est ont essayé de se défendre contre ce coup que les ouvriers leur portaient. Après 48 heures de réflexion, ils prétendirent qu’il ne s’agissait nullement d’une lutte ouvrière mais… d’un «complot qui aurait été ourdi bien avant», de la «terreur semée par des bandes menées par Adenauer, Ollenhauer, Kaiser et Reuter (13) personnellement», l’action de «milliers de provocateurs fascistes étrangers» qui «échouait grâce au bon sens des travailleurs berlinois».

L’impudence de ces menteurs ne connaissait pas de bornes. Dans leur propre journal Neues Deutschland, le quotidien du SED, du 17 juin 1953, les dirigeants de l’Allemagne de l’Est devaient reconnaître que les ouvriers qui s’étaient mis en grève le 16 juin «mettaient soigneusement leurs distances des provocateurs et des éléments troubles». Plus tard, ils ont complètement passé sous silence le fait que l’insurrection de juin n’était pas tombée du ciel mais était l’aboutissement d’un mouvement qui s’était amplifié au cours des mois précédents. Des semaines déjà avant les 16 et 17 juin, des grèves avaient éclaté à Eisleben, Finsterwalde, Fürstenwald, Chemnitz-Borna et dans d’autres villes. Au cours de ces grèves apparaissaient les mêmes revendications que celles qui furent avancées en juin au cours de l’insurrection. Ces grèves antérieures, les bolcheviques n’avaient jamais prétendu qu’elles étaient poussées par des «provocateurs». Cependant, leur relation avec le mouvement qui se déclenche plus tard est tellement évidente que cette évidence, à elle seule, détruit tous les incroyables mythes sur un prétendu jour X où devait-être mené l’assaut contre la RDA.

Selon les bolcheviques, «95 % des manifestants de Berlin-Est étaient venus des secteurs occidentaux». Cela veut dire que ce 16 juin 1953, vu le nombre des manifestants, plusieurs centaines de milliers de personnes auraient passé aux quelques postes de contrôle aux frontières des secteurs Est et Ouest de Berlin. Affirmation complètement ridicule. Et qui n’était pas prise au sérieux par les bureaucrates eux-mêmes, comme le prouve le nombre imposant d’arrestations qu’ils opérèrent ensuite dans les usines ou dans les quartiers populaires de Berlin-Est. Et cela, en dépit du fait que leur propre organe, Neues Deutschland, ait écrit, la veille des arrestations, que précisément dans les quartiers ouvriers de Berlin-Est habitaient des ouvriers «intelligents qui ne se laissaient pas provoquer».

Si les bolcheviques veulent continuer à prétendre que les manifestants venaient des secteurs occidentaux de Berlin, ils sont alors forcés de reconnaître qu’ils ont arrêté des innocents dans les quartiers de Berlin-Est et qu’ils ont condamné des innocents à de lourdes peines de prison et même à mort. Si, au contraire ils maintiennent que ces condamnés sont «coupables» il ne reste pas grand chose de toutes leurs affirmations sur l’origine des manifestants.

Mais, quel était donc le crime de ceux que l’on avait ainsi emprisonné ou fusillé ? Même le journal est-allemand Vorwärts écrivait le 22 juin, et Neues Deutschland le 23, que dans les chantiers de construction de la Stalinallee — où ne travaillaient pratiquement que des membres du SED — à l’usine de câbles de Köpenick ainsi que dans la région de Leipzig fonctionnaient des comités de grève élus par les ouvriers. Est-ce que cela veut dire que l’élection d’un comité de grève, ou le fait d’être élu dans un comité de grève, étaient les crimes dont étaient accusés des dizaines de condamnés ?

C’était bien cela en effet. Mais il n’était pas question qu’ils en soient accusés ouvertement. La classe dirigeante de l’Allemagne de l’Est ne pouvait pas se permettre de reconnaître qu’elle poursuivait des ouvriers seulement pour le fait qu’ils menaient la lutte de classe et menaçaient ainsi le pouvoir bolchevique. Et, malgré les contradictions que nous venons de relever, les bolcheviques ont maintenu leur interprétation minable selon laquelle l’insurrection aurait été «l’œuvre des agents de l’Ouest et des provocateurs». Dans le journal Berliner Zeitung (Est) du 21 juin 1953, cette interprétation était formulée comme suit : «Les provocateurs étaient vêtus de chemises de cow-boys» et cela, sans que la rédaction, pas très intelligente, explique pourquoi, étant vêtus ainsi, on pouvait les reconnaître du premier coup comme des provocateurs. Peut-être parce que des lecteurs intelligents auraient pu leur poser la même question que nous, peut-être parce que personne n’avait aperçu ces hommes déguisés en cow-boys, le quotidien Tägliche Rundschau avançait le 24 juin une autre interprétation selon laquelle les «provocateurs» et «espions de l’Ouest» s’étaient «déguisés en ouvriers du bâtiment». Mais cette fois, on ne disait pas comment les soit-disant espions auraient pu réussir à se procurer les habits ouvriers caractéristiques de l’Allemagne de l’Est, et de plus avec leur mauvaise qualité.

Le 20 juin 1953, un certain Kuba donnait une troisième interprétation dans le Neues Deutschland. Il parlait des «hooligans», c’est-à-dire des gens de cette espèce qui «se seraient mêlés à la population ouvrière de Berlin-Est et qu’on aurait tout de suite reconnus à leur apparence». Dans toutes ces interprétations, les bolcheviques s’empêtraient dans leurs propres mensonges.

Il ne leur restait pas autre chose. Ils étaient bien loin de penser que l’action des masses dans la RDA surgissait des relations sociales elles-mêmes et que l’ordre établi par le SED soulevait la perspective d’une révolution prolétarienne tout autant que le capitalisme en Europe ou aux USA. Le même Kuba que nous venons de citer déclarait aux ouvriers de l’Allemagne de l’Est : «On n’a envie de lutter que si l’on a des raisons de le faire, et de telles raisons, vous n’en aviez pas.»

L’idée que le fait qu’ils luttaient montrait précisément qu’ils avaient des raisons pour ça, ne l’effleurait même pas. Il y avait un abîme entre les dirigeants de l’Allemagne de l’Est et la classe ouvrière. Pour ces dirigeants, le socialisme, c’était un salaire aux pièces avec des primes. Pour eux, «l’intérêt du prolétariat», c’était une exploitation plus intense qu’à l’Ouest. Que la classe ouvrière résiste à une telle situation était causé, à leurs yeux de dirigeants, par un «malentendu», un malentendu qui devait être clarifié par l’armée russe avec ses chars d’assaut et par la police soit-disant populaire — la Volkspolizei [police du peuple, NDLR].

DES PRÉLUDES AU PRINTEMPS

Dans leur grand mouvement de classe en 1953, les ouvriers ont pratiqué diverses formes de lutte. Presque tous les moyens de résista,nce du prolétariat furent utilisés, soit les une après les autres, soit simultanément. La grève, la manifestation, la grève de masse, l’occupation des usines, l’une remplaçant l’autre et se succédant. Chaque fois, une méthode de lutte se substituait à une autre dès que le mouvement avait évolué à un certain niveau ou dès qu’étaient épuisées les possibilités liées à une certaine forme d’action.

Tout avait commencé très tôt au printemps. Le 16 avril 1953, à la centrale électrique Zeitz, à côté de Halle, où se tenait une réusion des travailleurs de l’entreprise convoqués sous la pression de tous (14). Au cours de cette réunion, les ouvriers protestèrent contre les conséquences catastrophiques du système des primes. Selon un compte rendu publié des semaines plus tard, le 29 mai, dans le journal Freiheit de Halle, les ouvriers lançaient pratiquement une attaque violente contre le Parti. D’après le journal, l’ouvrier Walter se leva et dit : «Camarades, ce qui se passe ici en ce moment est humiliant pour nous travailleurs. Soixante-dix ans après la mort de Karl Marx, il nous fat encore discuter de nos besoins les plus élémentaires…» Et l’ouvrier Mayer demanda d’un ton sarcastique à combien se montait la prime du responsable Khant et ce qu’il avait produit pour ça…

Le jour où Freiheit publiait ce reportage, le gouvernement annonçait une augmentation des normes de travail. Ce même jour, Neues Deutschland faisait état d’une inquiétude croissante sur ce qui passait dans une entreprise de Leipzig travaillant pour les chemins de fer.

Dan le Neues Deutschland du 2 juin, on pouvait lire la relation de «discussions très dures» des ouvriers de la fonderie «populaire» et d’une usine de machines-outils de Berlin Lichtenberg où un ajusteur, Adolf Scharmer, et quelques autres, avaient pris parti violemment contre l’augmentation des normes de travail.

Le 7 juin, la direction du SEO à Magdebourg était critiquée par la rédaction de Neues Deutschland parce que, apparemment, elle n’était pas à la hauteur de la situation dans ce qui s’était passé au cours de «discussions violentes, dans les ateliers».

Dans cette ville et dans quelques autres comme Wilhelmsruh [quartier de Berlin] ou Iéna, tout se limitait ainsi à des discussions. Ailleurs, les ouvriers allaient plus loin. A Rosslau par exemple, ils ne montraient pas seulement leur révolte devant l’accroissement de la charge de travail mais ils critiquaient ouvertement toute la politique du Parti et du gouvernement. dans d’autres villes, dont nous avons donné quelques noms dans le chapitre précédent, ils cessaient le travail.

La discussion d’abord, les discussions liées à des protestations politiques, la grève ensuite, c’était comme les trois premières marches d’un escalier que l’on montait pas à pas. Dans toutes ces grèves du printemps de 1953, il n’y avait chaque fois qu’un tout petit nombre d’ouvriers en action. Partout, les grèves étaient de courte durée et elles n’étaient pas déclenchées en même temps. Mais d’une part ce qu’il y avait derrière ces mouvements, et d’autre part la fréquence à laquelle ils éclataient, tantôt ici, tantôt là, l’un après l’autre à travers tout le pays, tout cela montrait qu’ils étaient qu’ils étaient les éléments dispersés d’un mouvement plus vaste.

La tension montait en permanence. Au cours d’une réunion d’un département du Parti dans la Druchaus (Maison de l’imprimerie) à Leipzig, un certain Zaunert avait qualifié tous ceux qui plaidaient pour l’augmentation des normes comme des «imbéciles qui ne faisaient rien d’autre que d’exécuter des ordres». Un autre, nommé Ramlau, déclarait que «s’il devait y avoir une véritable élection, le Parti ne serait nulle part (15)». Le 28 mai, les charpentiers du chantier G Nord dans la Stalinallee à Berlin-Est se mettaient en grève. Neues Deutschland le relatait le 14 juin. Deux rédacteurs de ce journal racontaient que le brigadier Rocke avait parle de l’augmentation des normes comme d’un «chantage direct». Ils écrivaient aussi que les ouvriers se plaignaient déjà depuis des mois que ce qu’ils touchaient ne concordait pas du tout avec les chiffres inscrits sur leurs bulletins de paie.

Le 12 juin, quatre jours avant l’insurrection, c’était de noveau la grève dans la Stalinallee, cette fois au chantier C Sud. Cela suivait la lecture d’une lettre annonçant que l’on avait augmenté les normes de 10 % aveceffet rétroactif au 1er juin. Les ouvriersrefusaient de reprendre le travail tant que ces mesures ne seraient pas annulées.

Vers 14 h 30, quinze fonctionnaires du Parti, du syndicat bolchevique et de la direction du chantier arrivent. Ils se mêlent aux grévistes et essaient de les calmer. Mais ce qu’ils disent, les ouvriers le qualifient de «vieilles histoires» : «…Il faut attendre, dès que vous travaillerez un peu plus, la vie sera meilleure parce que la production augmentera. Vous ne resterez pas en arrière si le travail augmente parce que tout deviendra bon marché…»

«Ces bavardages, on ls attend déjà depuis cinq ans, mais on a toujours moins à manger», répondait un ouvrier. Un autre renchérissait : «Votre ventre est déjà pas mal gros, mais regardez donc le nôtre. Vous ne rentrez pas chez vous avec 144 marks, vous en touchez 1 200 (16).»

Un fonctionnaire syndical croyait bon de préciser : «Faire la grève dans une usine populaire qui est votre propriété, ça n’existe pas. Si vous faites la grève, vous la faites contre vous-mêmes.» Ce qui amenait un ouvrier à répondre : Nous ne faisons pas la grève pour notre plaisir et nous savons très précisément pourquoi.  Alors le fnctionnaire syndical tentait un autre argument : «Si vous voulez faire la grèv, d’accord, mais il faut en aviser votre syndicat.» Les ouvriers firent alors comprendre de façon très claire que leur grève n’avait rien à voir avec les syndicats. Malgré tout cela, les fonctionnaires réussirent à diviserles ouvriers en petits groupes, sans pourtant réussir à leur faire reprendre le travail.

Le lendemain, samedi 13 juin, la direction de l’entreprise avait organisé une excursion en bateau. L’augmentation des normes de travail était le seul sujet de discussion. Pendant le retour, éclata une vive altercation entre quelques ouvriers du bâtiment et quelques bonzes du Parti. On pouvait entendre des cris comme «bloquez tout» et «grève générale».

Pourtant, le lundi 15, le travail reprenait, mais l’inquiétude et la tension étaient plus fortes qu’auparavant dans la Stalinallee. Vers 14 heures, sur un chantier, on faisait de nouveau la grève. Le feu couvait sous la cendre. Dans le 24 heures qui suivaient, l’incendie embraserait tout le pays.

 

«La politique des salaires dans la zone Est d’Allemagne a pour but d’obtenir une augmentation de la productivité au moyen d’un plus grand effort et d’une baisse des salaires. Là où cela est possible, on peut pratiquer le salaire au rendement. Le montant du salaire dépend d’abord de la catégorie dans laquelle on se trouve, ensuite de la mesure dans laquelle l’ouvrier remplit sa norme, c’est-à-dire le nombre de produits qu’il doit produire dans un temps déterminé. Déjà, en 1950, il y avait en Allemagne de l’Est de grandes différenciations dans les salaires. Le système russe que voulaient appliquer les dirigeants ne pouvait que mener à des différences encore plus grandes»

[«Le système des salaires dans la zone soviétique», Der Gewerkschafter («Le Syndicaliste» – ouest-allemand), juillet 1953].»

PAS SEULEMENT LA STALINALLEE, MAIS TOUT BERLIN

Le conflit qui avait surgi ainsi le 12 juin au chantier C Sud de la Stalinallee ressemblait en tous points à ceux des semaines précédentes. Pourtant, dans les premières heures de la matinée du 16, le mouvement entrait dans une phase différente. Jusqu’à ce moment-là, les actions dispersées dont il se composait n’avaient pas eu de conséquences visibles. Les ouvriers du bloc 40 qui cessaient le travail ce mardi-là se rendaient compte que leur force était leur nombre, qu’ils devaient faireappel à d’autre camarades et que l’extension de leur lutte était une nécessité. Et par conséquent, leur résistance prenait une forme différente.

Très tôt, le matin, un représentant de la direction du bâtiment se présente aux chantiers.Il répétait: Travaillez plus d’abord, plus tard vus aurez une existence plus humaine.» C’était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. A peine les ouvriers étaient-ils montés sur les échafaudages qu’ils en descendaient. Ils étaient alors à peine une centaine, mais une fois à terre, ils commencèrent à discuter avec les autres ouvriers. Tous n’avaient qu’une pensée: «L’augmentation des normes de travail, c’est un coup de poignard dans le dos.» C’était cela qu’ils voulaient aller dire eux-mêmes au gouvernement qui siégeait Leipzigstrasse. Et lorsqu’ils commencèrent à se mettre en marche, vrs 10 heures, ils n’étaient plus quelques centaines, mais quelques milliers.

D’abord, ils se se dirigèrent vers les autres chantiers. Leurs collègues de C Sud les virent venir de loin. Ils étaient déjà à terre avant qu’un seul mot fut échangé. A Küstiner Platz, l’immeuble du Neues Deutschland en cours de restauration était sous les échafaudages. Un témoin a raconté : «Avec 15 camarades de notre cortège, je montais sur une échelle : “Ecoutez, êtes-vous d’accord avec ce qui se passe ?” Déjà le premier posait sa truelle. Quelques secondes plus tard, les échelles ployaient sous le poids des ouvriers qui descendaient en masse, laissant tomber leurs outils sur les planchers. De nouveau, notre cortège s’était accru d’une centaine d’ouvriers.»

Le mouvement se développait irrésistiblement. Le passage d’une petite grève isolée à une action plus étendue n’avait pas seulement un immense écho mais avait aussi pour conséquence que l’action changeait de caractère. De la grève surgissait une manifestation qui en peu de temps devenait el-même une démonstration de masse. Et en peu de temps, on entendait les premiers cris de la foule, des slogans de masse : «Nous sommes des ouvriers, pas des esclaves !»

Vers 11 heures, la foule s’approchait de l’Alexander Platz. Déjà le cortège avait grandi : c’était une masse de plus de 10 000 hommes et femmes.L’Alexander Platz est vaste ; là, la foule pouvait se rendre compte de son importance, ce qui lui donnait l’impression que rien ni personnes ne pourrait lui résister. Un des participants racontait, par la suite : «Nous étions devenus à ce moment-là une unité, je veux dire une unité qui était consciente de sa force.» Les ouvriers pouvaient constater que les flics de la Volkspolizei fuyaient en hâte, sous leurs yeux. Cela renforçait encore le sentiment de leur force. Et par réaction, ils lançaient de nouveaux slogans : «A basA bas le gouvernement. A bas la Volkspolizei. Nous voulons la baisse des normes de travail !»

Après l’Alexander Platz, le cortège entrait dans la grande avenue Unter den Linden. D’un côté à l’autre, on aurait pu marcher sur les têtes. Au moment où les premiers entraient à la Wilhelmstrasse, toute l’augmentation des normes de travail était déjà oubliée. On scandait : «Nous ne voulons plus être des esclaves, nous voulons être libres.» Tout d’un coup, une même pensée emplissait les têtes et es cœurs.

L’effet de cette manifestation de masse était lamême que celui produit par toutes les manifestations de masse. D’un seul coup elle unifiait les différentes individualités de la classe oovrière en ne unité cohérente. Elle démontrait aux ouvriers eux-mêmes autant qu’àleurs ennemis les fondements mêmes du pouvoir ouvrier :leur nombre et leur sort commun.

Henriette Roland-Holst, que nous avons déjà citée, a décrit ce phénomène : La manifestation transforme les individus en une foule active qui s’étonne avec enthousiasme de sa force et de son audace. De là, la confiance en eux-mêmes que la  manifestation spontanée donne à ses participants. Il semble à chacun qu la force de tous vient d’ajouter à ses propres forces (17).» Voilà précisément ce qui se passait ce 16 juin à Berlin-Est. La foule se transformait en masse (18).

Ils étaient plus de 20 000 lorsqu’à é heures de l’après-midi ils assiégèrent les bâtiments du gouvernement dans la Leipzigerstrasse. Ils hurlaient «A bas le gouvernement ! A bas Ulbricht et Grotewohl !» Les deux mninistres n’osaient pas se montrer. Deux de leurs collègues, Selbmann et Rau, sortaient à leur place, mais leur apparition ne pouait contenter la foule : «Nous voulon voir Ulbricht et Grotewohl. C’est nous qui décidons qui nous voulons entendre !»

A 14 h 30, Selbmann montait sur une petite table que quelqu’un avait portée dehors. «Chers collègues, commença-t-il. Tout de suite, la masse l’interrompit : «Tu n’es pas notre collègue. Tu es un salaud et un traître !» Selbmann essaya pourtant de nouveau d se faire entendre. Il avouait que l’augmentation des normes de travail avait été une mauvaise décision et il annonça qu’on l’annulerait. Mais c’était en vain. Une telle promesse n’avait pas de sens. Peut-être aurait-elle eu un effet le matin. Dans l’après-midi, elle ne provoqua que des rires et de la colère. D’une poussée de la main, un maçon fit tomber Selbmann de sa table, et y monta lui-même. De la foule montèrent des cris d’approbation. Le maçon prit la parole : «Ce que tu nous racontes ici, ça ne nous intéresse pas du tout. Nous ne voulons plus être sous votre joug.  Nous ne sommes pas seulement contre les nouvelles normes de travail et nous ne venons pas tous de la Stalinallee. Nous sommes tout Berlin.»

Il n’y avait pas un mot de trop dans tout cela. Ce qui avait commencé par une manifestation des ouvriers du bâtiment était devenu la résistance de toute une ville. A 16 heures des voitures gouvernementales équipées de haut-parleurs se répandirent dans la ville. Les autorités faisaient avoir qu’elles annulaient l’augmentation des normes de travail. Mais cela n’eut aucun résultat. Il ne restait plus rien de leur autorité. Sur la Rosenthaler Platz,les voitures officielles furent rnversées.Le slogan«Grève générale» volait de bouche en bouche.

Vers 17 heures, on commençait à s’attaquer aux fonctionnaires bolcheviks sous les yeux de la police impuissante. Au début de la soirée, la foule scandait : «A bas le SED». Un peu plus tard, on arrachait des murs les affiches bolchaviques. Devant le prison des femmes de la Barnimstrasse, des manifestants réclamaient la libération immédiate des prisonnières. A10 heures du soir, la fièvre de la révolution s’était répandue dans toute la révolution de Berlin-est. Dans les grandes usines, à la fabrication des machines, l’équipe de nuit ne se présentait pas au travail.

Un témoin des scènes qui se déroulèrent dans la Leipzigerstrasse racontait : «Les ouvriers étaient surpris de leur propre audace.» Un  autre déclarait : «Lorsque je rentrai chez moi au soir du 16 juin, je n’avais qu’une seule pensée : j’espère que nous serons assez forts demain et j’espère que tout le monde participera àa mouvement. dans la nuit du 16au 17 juin,il devenait clair qu’il fallait lutter quelles qu’en soient les conséquences et qu’il fallait que tous luttent jusqu’au bout. Le 16 juin nous avient tous transformés.»

LA MARÉE DE LA RÉVOLUTION

Le 16 juin changeait tout et tout le monde. Le 17 juin apporterait encore plus de changements. La raison en était que les manifestations de masse coïncidaient avec des grèves de masse et que ces deux formes de la lutte prolétarienne entremêlées provoquent rapidement des réactions en chaîne. Parce que les ouvriers avaient senti leur force de classe, ils commençaient à agir comme classe. Parce qu’ils commençaient à agir comme classe, le sentiment de leur force augmentait.

Pour pouvoir manifester, il faut d’abord cesser le travail. D’autre part, là où les ouvriers manifestaient, ils se dirigeaient d’abord vers les usines où leurs camarades hésitants n’avaient pas encore rejoint leur action. Les grévistes devenaient des manifestants et les manifestants stimulaient l’activité de la grève.

Leur unité, les ouvriers, sentaient qu’elle existait. Pour éviter qu’elle ne soit brisée, pour empêcher que l’extension permanente de leur lutte et que cette lutte elle-même en même temps ne soit brisée, il fallait prendre heure par heure des mesures dont chacune avait pour résultat que le mouvement global faisait un pas en avant chaque fois et s’élevait alors à un niveau plus haut.

Partout, en Allemagne de l’Est, les ouvriers formaient leurs propres comités de grève qui réglaient leurs affaires soit par usine, soit dans toute une ville, soit dans toute une région industrielle. En conséquence, le pouvoir se déplaçait. L’autorité des organes qui s’étaient formés pendant et pour la lutte s’accroissait de plus en plus. Le pouvoir du parti et du gouvernement s’évanouissait. Le pays échappait à l’emprise de toutes les institutions qui existaient jusqu’à ce moment. Celles-ci perdaient leurs fonctions de gouvernement dans la mesure où de plus en plus, les ouvriers se gouvernaient eux-mêmes. Leurs comités de grève ne prenaient pas seulement pratiquement mais aussi formellement le caractère de conseils ouvriers. Ainsi naquit une organisation qui n’était pas du tout formée en vue du bouleversement des relations sociales, mais qui était au contraire le produit d’un processus révolutionnaire.

Les grèves de masse prenaient dans leur ensemble la forme d‘une grève générale. C’était leur quantité qui leur donnait une autre qualité. Ce changement de qualité se manifestait aussi comme un changement de conscience. Au début, on faisait la grève pour faire annuler l’augmentation des normes de travail et pas du tout pour faire tomber le gouvernement. Le 16 avril, pendant les discussions à la centrale électrique de Zeits, l’ouvrier Engelhardt s’écriait : «Nous voulons vivre comme des êtres humains et nous ne voulons rien de plus !» Mais du moment où l’on avait bloqué toutes les usines, la situation était différente. Afin de pouvoir vivre comme des êtres humains, les ouvriers demandaient la chute du régime. En effet, ils étaient en train de transformer les relations sociales et cela conditionnait la chute d’un régime basé sur ces relations. Au début, ils criaient : «À bas l’augmentation des normes de travail» ; un peu plus tard ils criaient : «À bas Walter Ulbricht.» Cela caractérise le processus révolutionnaire. Ce n’était pas telle ou telle organisation qui avait fait la révolution, mais c’était la révolution qui créait ses propres organisations. Ce n’était pas une conscience révolutionnaire qui poussait la révolution, mais c’était la révolution qui faisait naître une conscience révolutionnaire. L’un était lié à l’autre. Il semblait que les organisations nouvelles qui n’existaient pas avant surgissaient comme par un coup de baguette magique. En réalité, elles surgissaient grâce à l’initiative des dirigeants complètement inconnus qui étaient poussés par les masses, de dirigeants qui eux-mêmes s’étonnaient de leurs propres actions. Ils avaient été saisis soudainement par la tension des événements et ils avaient été portés en avant alors que, dans le tourbillon social, la conscience de tout s’était transformée. D’un côté la formation des organisations nouvelles stimulait grandement cette transformation de la conscience : il y a beaucoup d’exemples de cela.

Dans la ville de Görlitz sur la Neisse, le 17 juin, la foule insurgée s’emparait de l’installation des hauts-parleurs de la ville. Tout de suite les premiers orateurs se présentaient : 20.000 hommes les écoutaient. Le son était mauvais. Ils parlaient quand même les uns après les autres. Des ouvriers de la grande usine de wagons Lowa, des ouvriers d’autres usines, de petits artisans, un propriétaire de bistrot, un architecte, des employés et après eux, des ouvriers et des ouvriers. La plupart d’entre eux ne s’étaient jamais trouvés devant un micro, mais leur enthousiasme, leur joie d’être témoins de telles choses les aidaient à surmonter leur trac : ils se trouvaient devant des milliers et ils parlaient. À Magdebourg, le soir du 16 juin, le musicien K. jouait en froc noir et chemise blanche à l’Opéra «La Chauve Souris» de Johann Strauss devant une salle comble. Jamais il ne s’était occupé de politique. Il ne se doutait pas qu’il se trouverait le lendemain à la tête des ouvriers de cette ville industrielle et qu’il serait forcé de s’enfuir ensuite à Berlin-Ouest pour cette raison.

À Dresde, un certain Richard S. — 34 ans — habitant de cette ville, conduisait les grévistes et les manifestants d’une usine à l’autre pour appeler les travailleurs à se joindre à l’action. Dans chaque usine, il entrait dans les grands ateliers, sautait sur les tours et gesticulait jusqu’à ce que les machines soient stoppées et les courroies de transmission débranchées. Alors, il commençait à parler : «Est-ce que vous avez entendu les nouvelles de la Stalinallee ? Il faut être solidaires avec eux. Venez dans la rue !» Lui et deux autres formaient un comité révolutionnaire. Ils arrêtaient tous les camions qui passaient et persuadaient chaque chauffeur de faire demi-tour et de se joindre à l’action. En peu de temps, ils disposaient d’une division motorisée qui à 11 heures du matin déjà avait transporté 15.000 ouvriers. Plus tard S. raconta : «Je me sentais comme si j’étais né de nouveau. J’ai envoyé 50 cyclistes pour occuper la station de radio.»

À Dresde, cette tentative échouait, mais à Halle elle réussit. La station de radio locale fut occupée par 30 ouvriers insurgés. Ils s’assuraient que les communiqués de la direction centrale de grève étaient bien diffusés. Les événements du 17 juin 1953 étaient comme une avalanche. Le jour se levait à peine que, dans toutes les villes et tous les villages et pratiquement dans toutes les usines de l’Allemagne de l’Est, les ouvriers entraient en lutte. Comme à Berlin-Est, cela commençait par des grèves et des manifestations. Quelques heures plus tard, on désarmait la police. On se pressait autour des bureaux du parti, on déchirait les brochures de propagande du S.E.D., on envahissait les prisons pour libérer ceux qui étaient dedans. Mais ce n’était qu’après ces manifestations de la colère populaire que l’insurrection spontanée prenait plus clairement le caractère de révolution prolétarienne.

On pouvait observer — et pas par hasard — ce processus le plus clairement dans cette partie de l’Allemagne de l’Est qui était la plus industrialisée et où se trouvait la plus forte concentration de population ouvrière. C’était là le foyer de l’incendie. À Halle, Wolfen, Mersebourg, Bitterfeld, Rosslau, Gera et d’autres villes de cette région surgissaient des organisations qui prenaient pour une courte période le pouvoir exécutif entre leurs mains. Ils mettaient en place une nouvelle structure qui n’était ni bourgeoise, ni étatique. Une structure conçue spécialement pour une réelle libération des ouvriers. À Halle, à 13 heures 30 il y eut une réunion dans une des usines de la ville à laquelle participaient des représentants des comités de grève de presque toutes les usines de la ville. On élisait un conseil qui s’appelait «comité d’initiative» mais qui, si l’on y regardait de plus près avait tous les traits d’un conseil ouvrier et qui fonctionnait comme tel. C’était ce conseil ouvrier qui proclamait la grève générale ; c’était lui qui décidait qu’il fallait occuper un des journaux locaux pour y faire imprimer un manifeste. L’opération était en cours lorsque, dans le dos des ouvriers, la police secrète fut avertie et on dut renoncer ce travail.

Personne n’avait besoin de se demander quelle classe bougeait à Halle. Dès les premières heures de la matinée, plusieurs colonnes d’ouvriers venant des usines métallurgiques de la banlieue entraient dans la ville et marchaient en direction du centre. Ils faisaient comme les ouvriers d’Hennigsdorf qui avaient envahi Berlin-Est. Sur la place du marché de Halle une foule de plus de 50.000 manifestants se rassemblait.

À Mersebourg se déroulaient des événements semblables : 20.000 ouvriers se dirigeaient vers la Uhland Platz dans le centre ; ils venaient des usines Leuna (18) et ils avaient entraîné avec eux les ouvriers de l’usine Buna Werk à Schkopau, de la mine de lignite Gross-Kayna, des mines de houille de la vallée du Geisel et de trois autres usines (papeteries). La direction de la grève, convaincue que la force des ouvriers se trouvait dans les entreprises, conseilla aux manifestants de rentrer dans leurs usines pour lutter là pour leurs revendications.

De quelles revendications il s’agissait, c’était déjà très clair dans la matinée. Devant le bâtiment de la direction de Leuna Werke, tout le personnel s’était rassemblé. Un des porte-paroles, demanda entre autres qu’il soit mis fin à l’accélération incessante des cadences et que l’on désarme, tout de suite la police de l’usine. Les ouvriers occupèrent la radio de l’usine.

À Bitterfeld, dans l’après-midi du 17 juin, ce que l’on voyait, personne ne l’avait vu auparavant. Venus de toutes les usines de banlieue, les ouvriers, en habits de travail, s’avançaient sur un large front, les mineurs encore noirs de la poussière du charbon. La ville était toute en fête. Le président du comité de grève prenait la parole sur la place de la Jeunesse. Il parlait encore lorsque l’on apprit que la police avait arrêté quelques ouvriers. À cette nouvelle, le comité de grève décide d’occuper toute la ville. À ce moment, le comité de grève commença à fonctionner comme un conseil ouvrier qui exerçait le pouvoir à Bitterfeld. Les employés municipaux devaient continuer leur travail. Les pompiers recevaient l’ordre d’enlever dans la ville toutes les affiches du S.E.D. En même temps, le comité de grève envisageait la grève générale, non seulement dans la ville et ses environs, mais dans toute l’Allemagne de l’Est. Dans un télégramme envoyé au soit-disant gouvernement de la R.D.A. à Berlin-Est, le comité de grève de Bitterfeld demandait la «formation d’un gouvernement provisoire composé d’ouvriers révolutionnaires».

À Rosslau sur l’Elbe, les ouvriers étaient aussi maîtres de la ville pendant une certaine période. Ceux qui travaillaient dans les chantiers navals étaient le noyau de la résistance.

On retrouvait dans toutes les usines et toutes les villes d’une certaine importance la même situation qu’au centre vital du pays. À Dresde, les ouvriers de toutes les grandes usines, y compris les usines Zeiss, étaient en grève et manifestaient. Dans la province de Brandebourg, les ouvriers des chantiers navals Thälmann, de l’entreprise de transport Brandenburg, de la mine Elisabeth et de l’usine de chars Kirchmöser (sous direction russe) étaient aussi en lutte. À Falkensee, le travail avait cessé dans toutes les usines. De même à Leipzig, Francfort sur l’Oder, à Fürstenberg, à Greifswald et à Gotha pour ne citer que quelques villes, les ouvriers étaient dans la rue. Même dans les mines d’uranium à la frontière tchèque, c’était la grève ; même dans le nord du pays, là où la population était la moins dense.

Tout cela n’empêchait pas pas le Neues Deutschland de proclamer un mois plus tard, le 28 juillet 1953, que la grève qui «avait été préparée par des putschistes avait échoué parce que la majorité des ouvriers ne les écoutait pas et que seulement 5% de la classe ouvrière s’était lancée dans la grève (20) ». En réalité, les dirigeants bolcheviques étaient confrontés à la résistance de toute la classe opprimée.

NI ULBRICHT, NI ADENAUER

Lorsque le gouvernement Ulbricht et le S.E.D. annoncèrent au printemps de 1953 l’augmentation des normes de travail, une partie de la classe ouvrière en Allemagne de l’Est espérait pouvoir en neutraliser les effets en se faisant passer dans une catégorie supérieure du salaire. Mais cet espoir s’avéra rapidement complètement vain. Le 22 mai, Neues Deutschland écrivait qu’une telle revendication était en complète contradiction avec les intérêts des ouvriers. Les ouvriers avaient pourtant une toute autre opinion de leurs intérêts. Le compte avait été vite fait : un ouvrier qui gagnait entre 20 et 24 marks (Est) par jour n’en toucherait plus après l’augmentation des normes qu’entre 13 et 16. Ils ne pouvaient pas accepter cela. Ils se révoltaient contre une attaque aussi brutale sur leur niveau de vie ; ils ne résistaient pas pour des buts politiques ou des idéaux révolutionnaires.

Les circonstances que leur lutte contre la politique des salaires du gouvernement se développait en quelques heures en une lutte contre le gouvernement comme tel n’était pas une conséquence de leurs intentions. Cela surgissait de l’essence de la lutte même et de son caractère de classe. Ce caractère de classe leur montrait le chemin pour leur action et, à chaque moment, jouait un rôle décisif dans le contenu et la forme de leur mouvement.

Ce caractère de classe est largement ignoré à l’Est comme à l’Ouest. Pour les mêmes raisons d’ailleurs. Si les bolcheviques l’avaient reconnu, ils auraient été forcés de renoncer en même temps à tous les mythes autour de leur propre société. Les démocraties bourgeoises de leur côté n’avaient aucun intérêt à mettre l’accent sur la signification sociale d’événements qui, justement à cause de cette signification là, auraient pu avoir des répercussions dans la classe ouvrière en Occident. C’est pour cela que les chefs politiques de la R.F.A. parlaient d’une insurrection du peuple contre l’occupant russe et mettaient au premier plan des choses qui se déroulaient en marge du mouvement mais qui pouvaient servir facilement de support à une interprétation favorable à la classe dominante. C’est pour cela que la classe dominante de l’Occident parlait d’une lutte «pour l’unité allemande».

Lors d’une manifestation solennelle, place Rudolf-Wilde dans le quartier de Schöneberg à Berlin-Ouest, le chancelier Adenauer déclarait le 23 juin 1953 : «La partie du peuple allemand qui se trouve derrière le rideau de fer nous a fait savoir qu’il ne faut pas que nous l’oublions… Je jure devant tout le peuple allemand que nous n’aurons pas de repos tant qu’ils ne connaîtront pas la liberté, jusqu’au moment où toute l’Allemagne sera réunifiée.» Et le bourgmestre Reuter ajoutait : «Aucune puissance dans le monde ne peut nous diviser nous allemands. La jeunesse a retiré de la Porte de Brandebourg le drapeau de la servitude. Un jour viendra où cette jeunesse y plantera le drapeau de la liberté…»

C’est vrai que le 17 juin, des jeunes avaient ôté le drapeau de la RDA de cette porte monumentale et avaient essayé de le remplacer par celui de la RFA. C’est vrai aussi qu’en plusieurs occasions, on avait scandé «Liberté» et que certains cortèges brandissaient des drapeaux du gouvernement de Bonn. Mais cela ne prouvait rien d’autre qu’une partie des participants au mouvement n’avaient pas une idée claire de leur propre action. Si le sens de leur action leur est apparu peu à peu, certainement ils n’y sont pas tous parvenus au même moment. Les ouvriers de l’Allemagne de l’Est ont montré en plusieurs occasions au cours de leur action qu’ils ne se dirigeaient pas en premier lieu contre l’armée russe qui stationnait sur le territoire de l’Allemagne de l’Est mais contre le gouvernement du SED. Jusqu’au dernier moment où cette armée prenait part ouvertement aux luttes, l’attitude des ouvriers vis à vis de cette armée n’était pas agressive et se distinguait nettement de leur attitude contre la police populaire et contre les fonctionnaires du parti.

Si l’on pose la question de savoir si tous les ouvriers d’Allemagne de l’Est ont compris leur action comme un mouvement de classe, alors, la réponse est sans aucun doute négative. Mais cela ne change rien au fait incontestable que malgré cela, leur action était un mouvement de classe parce que ce que pensaient les ouvriers était moins important que ce qu’ils faisaient dans leur totalité. Il est certain que malgré certains symboles de la RFA. et malgré le fait qu’on scandait d’une façon assez naïve «Liberté» et même «Unité», la classe ouvrière ne voulait pas vivre dans une Allemagne réunifié. Les cheminots de Magdebourg écrivaient à la peinture blanche, en grandes lettres sur les wagons dans la gare de triage : «Ni Ulbricht, ni Adenauer, mais Ollenhauer».

Ils exprimaient ainsi, sous la forme d’un malentendu, qu’ils tenaient un social-démocrate comme Ollenhauer comme un représentant de leur classe, mais en même temps, ils disaient clairement qu’ils n’avaient rien à faire avec une Allemagne gouvernée par Adenauer, pas plus qu’avec une Allemagne gouvernée par Ulbricht. Ils exprimaient d’une façon qui, formellement était fausse, qu’ils luttaient non seulement contre le capitalisme d’État, mais aussi contre le capitalisme tout court et que pour eux cela ne présentait aucun attrait de passer du joug du bolchevisme sous le joug de la bourgeoisie.

Les politiciens de l’Allemagne de l’Ouest ont fait du 17 juin une journée nationale pour «l’unité allemande». Cela escamotait complètement le fait que la révolte exprimait avant tout le refus d’une division de classe qui existait autant à l’Est qu’à l’Ouest et que les ouvriers d’Allemagne de l’Est avaient montré au cours de cette journée là qu’en tant qu’ouvriers, ils étaient les ennemis d’une société fondée sur l’oppression de classe.

«L’histoire de toutes les révolutions précédentes nous montre que les larges mouvements populaires, loin d’être un produit arbitraire et conscient des soi-disant “chefs” ou des “partis”, comme se le figurent le policier et l’historien bourgeois officiel, sont plutôt des phénomènes sociaux élémentaires, produits par une force naturelle ayant sa source dans le caractère de classe de la société moderne…» — Rosa Luxembourg.

 

LE BOLCHEVISME SANS MASQUE

Vis-à-vis du muvement spontané des ouvriers d’Allemagne de l’Est, le gouvernement Ulbricht était totalement impuissant. dans plusieurs cas, la police populaire se montrait peu sûre et même lorsqu’elle restait fidèle aux bureaucrates, elle apparaissait beaucoup trop faible. dans plusieurs villes, elle fut balayée en un clin d’œil.

Moralement, la bureaucratie bolchevique était battue alors que la bataille était à peine commencée. Déjà, dans l’après-midi du 16 juin, le pourrissement du régime était évident. Les ministres les plus importants n’osaient pas se montrer lorsque la foule furieuse serassemblait sous leurs fenêtre de la Leipzigerstrasse. Le même soir, pas mal de bureaucrates du sommet du Parti préparaient leurs valises. A cette heure-là, des maçons, des ajusteurs, des monteurs, des charpentiers, étaient déjà maîtres de la rue. Le Columbushaus [immeuble de bureaux et commerces de neuf étages construit sur la Potsdamer Platz entre 1930 et 1932, incendié en juin 1953, détruit en 1961, NDE]  n’était pas encore en feu. On ne le brûlerait pas avant l lendemain. Mais tout ce que les autorités avaient pu rêver était parti en fumée. Le pouvoir total ne se trouvait pas encore entre les mains de la classe ouvrière mais déjà le Parti et le gouvernement ne le détenait plus.

Ce pouvoir,  les bolchevistes allemands ne pouvaient le reconquérir que grâce à l’armée et aux chars russes. S’ils n’étaient pas entré en action à Berlin et dans beaucoup d’autres villes insurgées, si les Russes n’avaient pas instauré l’état de siège, s’ils n’avaient pas procédé à des arrestations en masse, et exécuté pas mal d’ouvriers, le sort du régime était décidé.

En décembre 1905, les cosaques du tsar Nicolas II, sous le commandement d’un général Semionov, avaient mis fin à l’insurrection des ouvriers de Moscou. En juin 1953, ce fut aussi un Semionov, haut commissaire de l’URSS, qui mit fin à l’insurrection en Allemagne de l’Est. Des soldats russes tirèrent sur la foule, des ouvriers furent écrasés sous les chenilles des chars russes, auxquels ils tentaient de s’opposer sans armes et d’une manière héroïque qui était un exemple pour leurs camarades qui était un exemple pour leurs camarades d’autres pays (21). Au cours de l’été 1953, le bolchevisme perdait de nouveau son masque. Jamais depuis l’insurrection de Cronstadt en mars 1921, la contradiction entre la classe ouvrière et la dictature du parti bolchevique n’était apparue d’une manière aussi aiguë et aussi ouverte. Jamais un nombre aussi imposant d’ouvriers n’avaient ainsi fait l’expérience directe de la barrière et de l’ennemi impitoyable qu’était le bolchevisme sur le chemin de leur libération.

Des divisions de chars russes entraient dans la lutte vers la fin de l’après-midi du 17 juin, dans un grand déploiement de force. Mais ils ne réussirent pas directement à étouffer  la résistance. Le commandant du secteur soviétique de Berlin, le général Dibrowa, instaura à 13 heures l’état de siège dans la ville. Celui-ci fut bientôt étendu à toutes les villes de l’Allemagne de l’Est. Ce qui ne mit pourtant pas fin à la lutte. Il est vrai que le 18 juin les rues de Berlin étaient vides, mais les grèves continuaient.

Ce même 18 juin, dans tout le pays, les actions s’étendaient aux usines qui jusqu’alors n’étaient pas entrées en lutte. A Warnemünde, les ouvriersdes chantiers navals Warnow cessaient le travail. A Dresde, Chemnitz, Rostock, les ouvriersde toute une série d’usines «populaires» se mettaient en grève. A Potsdam, les fonctionnaires faisaient de même, Dans un certain nombredevilles ily eut des dévastations considérables. Sur les voies fluviales toute la circulation des bateaux était stoppée.

Au soir du 18 juin une division de 800 policiers « populaires » occupait les mines de charbon de Zwickau et de Œlsnitz (Saxe). La police avait en  face d’elle 15 000 mineurs qui réclamaient la libération de leurs camarades arrêtés. Aux usines Leuna, proches, les manifestations continuaient : 300 policiers se mirent du côté des manifestants. L’infanterie russecommenaç à tirer et occupa les bâtiments de l’usine. Un peu plus tard, une patie de ces bâtiments éait incendiée par les ouvriers.

Ce même 18 juin, la région minière de la Erzebirge [Monts Métallifères, le long de la frontière tchèque], qui était restée calme jusqu’à ce moment, commençait à e révolter. Les 80 000 mineurs se mettaient en grève, manifestaient, prenaient d’assaut les bureaux du Parti, les mairies et les locaux de l’administration régionale. A Johanngeorgenstadt, Marienberg, Eibenstock, Falkenstein et Oberschlema se déroulaient de furieuse bataille de rue avec la police poplaire et les Russes bien armés.

Le 19 juin, toute la région minière était en pleine insurrection. 100 000 hommes faisaient grève et manifestaient. Pas moins de 65 puits des mines d’uranium furent sabotés à l’explosif, d’autres firent noyés. Les Russes se voyaient forcés d’utiliser dans ce seul coin de la RDA plus de forces qu’ils n’en avaient utilisées en 1945 pour la conquête de Berlin (22). Il s’ensuivit une vague d’arrestations et des fusillades, mais la révolte se prolongeait quand même. Le dimanche 21 juin, l’état de siège fut encore plus strict. En réponse, les ouvriers lynchèrent un certain nombre de policiers. Les Russes ne restèrent maître de la situation qu’après dix jours de furieux combats.

Le vendredi 19 et le samedi 20 juin, dans toutes les autres régions d’Allemagne de l’Est, les ouvriers étaient toujours en lutte. Warnemünde et Rostock étaient le théâtre de conflits violents. A Dessau, en amont de l’Elbe, il n’y avait plus de pain dans toute la ville mais les ouvriers ne pensaient pas à capituler pour ça. A Meclenbourget dans le Hartz, de fortes divisions  de la police populaire refusaient de tirer sur les ouvriers et commençaient à se retirer. A la fin de la semaine, de nouvelles grèves s’étendaient dans plusieurs villes, cette fois dans de petites entreprises. Cette fois aussi, les ouvriers formaient tout de suite des comités de grève. C’étaient eux qui déclaraient qu’il ne reprendraient pas le travailavant que l’état de siège ne soit levé et avant que les soldats quittent les usines.

En fin de compte, les masses ouvrières durent capituler devant les forces supérieures des Russes. Ils furent poussés à leurs postes de travail, mitraillettes dans le dos. Après cela, les dirigeants du SED seremettaient mal de leur pezur : la force que la classe ouvrière avait montré dans sa révolution les avaient fait trembler. Maintenant commençait la vengeance. Après la marée de la révolution, une marée de terreur s’abattait sur l’Allemagne de l’Est.

Les contradictions sociales d’où avait surgi la résistance ouvrière subsistaient bien sûr. Les forces qui étaient apparues pendant l’insurrection de juin ne pouvaient pas être détruites. Elles étaient au cœur même de la classe ouvrière allemnde, en raison de sa place dans le processus de production. Tant que n’importe quelle société se base sur le travail salarié, une révolte des salariés est l’épée de Damoclès pendue au-dessus de cette société. Comment une telle révolte peut se produire, les ouvriers de l’Allemagne de l’Est l’ont précisément montré.

NOTES

(1) La Stalinallee (avenue Staline), avant-guerre Frankfurtallee, et qui retrouva ce nom lors de la déstalinisation, était en 1952-1953 un immense chantier de reconstruction pour déblayer les ruines de la guerre et en faire le centre de Berlin et du régime.

(2) RDA, République démocratique allemande, par opposition à la République fédérale allemande, RFA.

(3) Contrairement à ce qu’affirme la propagande d’Allemagne de l’Ouest qui a fait du17 juin une fête légale, les cadres, petits bourgeois, paysans, toutes les classes non ouvrières, sont restées totalement à l’écart de l’insurrection.

(4) C’est ainsi que les paroles de Lénine sont toujours citées. En réalité, la citation n’est pas tout-à-fait correcte. Dans Que faire, Lénine écrit : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire » (Editions en langues étrangères, Moscou, 1954, p. 28). L’idée est la même parce que, pour Lénine, la pratique révolutionnaire et le mouvement (des révolutionnaires professionnels bien sûr) sont une seule et même chose.

(5) Les deux propagandes paraissent s’opposer mais en réalité sont complémentaires, les mensonges de l’une étant reprises comme des réalités par les mensonges de l’autre.

(6) Parmi les autres articles accessibles en français citons la meilleure étude parue sur ce sujet : « Combats ouvriers dans l’avenue Staline », Les Temps modernes n° 95 (octobre 1953), de Benno Sarel, texte repris dans La Classe ouvrière d’Allemagne orientale (Les Editions ouvrières), ainsi qu’une note de lecture du livre Le 17 juin 1953, d’Arnul Baring Der 17. Juni 1953 (Kiepenheuer & Witsch, Cologne, 1965). Sous une forme un peu romancée la fin de l’ouvrage Berlin, de Theodor Plievier Berlin (trad. fr. Flammarion, 1955 – dernier tome d’une trilogie après Stalingrad et Moscou), contint une évocation de ces journées.

(7) Dans la critique du livre d’Arnulf Baring Der 17. Juni 1953  publiée dans ICO n° 43 (novembre 1965), il est rapporté qu’Ulbricht refusa de prendre la paroe devant les grévistes en arguant qu’il pleuvait et que les manifestants ne tarderaient pas à se disperser. Gustav Noske, lui aussi, au début de la révolution allemande, comptait sur la pluie pour faire rentrer les manifestants chez eux (cf Von Kiel bis Kapp, de Noske, 1920, p. 17).

(8) Action révolutionnaire des masses, de Henriette Roland-Holst (1869-1952), Rotterdam 1918, p. 372.

(9) Rosa Luxemburg, lettre à Mathilda Wurm du 16 février 1917, écrite dans la prison de Wronke, citée par Paul Frölich, Rosa Luxemburg, sa vie et son œuvre, L’Harmattan, 1991.

(10) Certains ont voulu rechercher les « traditions ». Le chef social-démocrate Willy Brandt a soutenu que « les couches pur sang du vieux mouvement ouvrier syndicaliste et politique » ont influencé les événements. D’autres ont même cru bon de remonter jusqu’à 1919 et 1921. Selon Baring, rien ne permet de conclure dans ce sens, le soulèvement ayant eu lieu aussi bien dans les régions qui élisaient des députés communistes dans les années 1930 comme dans les autres. « En tout cas, dans la rue, la “tradition” incarnée par les “anciens” était absente (les sociaux-démocrates de Weimar, puis les nazis, enfin le Guépéou assassinèrent pratiquement tous les ouvriers actifs) » (ICO p.19). Sans compter tous les « anciens » restés sur les champs de bataille.

(11) Joachim G. Leithäuser, Der Monat, octobre 1953, p. 46.

(12) Ibid., septembre 1953, p 613.

(13) Adenauer était chancelier de l’Allemagne fédérale (chrétien démocrate) ; Ollenhauer président du SPD, Kaiser chef du parti chrétien-démocrate et Reuter bourgmestre socialiste (SPD) de Berlin-Ouest.

(14) Le SED a hésité longtemps avat de décider si oui ou non une telle réunion serait autorisée. Au dernier moment il donna le feu vert. Voilà commet se pratique le «bon droit à une libre expression garanti par la loi» dont parlait plus tard le nommé Kuba dans Neues Deutschland.

(15) Citation du Leipziger Volkszeitung, 25 mai 1953.

(16) Témoignage d’un ouvrier du bâtiment, Der Monat, septembre 1953, p. 601.

(17) Les Méthodes de lutte de la révolution sociale, de Henriette Rland-Holst, Amsterdam, 1916, p.16.

(18) On a pu voir le même phénomène pendant la révolution hongroise en 1956, pour ne pas mentionner la révolution allemande de 1918 ou d’autres révolutions.

(19) Les usines chimiques Leuna sont les plus grandes usines de l’Allemagne de l’Est.

(20) La critique du livre d’Arnulf Baring, Le 17 juin 1953, publiée dans ICO n° 43 (novembre 1965) souligne que d’après cet auteur seulement 5 % à 7 % du total des salariés d’Allemagne de l’Est participèrent au soulèvement et ajoute : « Certes il est possible que la proportion réelle fut supérieure, mais, en tout cas, ce pourcentage exprime un ordre de grandeur très vraisemblable. » Les différentes sources citées précédemment infirment ces estimations sans donner de pourcentages précis. A plusieurs endroits de son livre très documenté, Stefan Brant (Der Aufstand – L’Insurrection) parle de « toute la classe ouvrière » qui se levait. L’auteur de cette brochure estime de plus que l’ampleur des événements montre qu’un nombre beaucoup plus important d’ouvriers que celui « avoué » par les dirigeants de l’Allemagne de l’Est fut impliqué dans l’insurrection de juin 1953.

(21) Plus de trois ans plus tard, fin octobre-début novembre 1956, l’exemple allemand était suivi en Hongrie. Les ouvriers de Budapestet d’autres villes hongroises savaient mettre hors de combat les chars russes au moyen de cocktails Molotov qu’ils fabriquaient eux-mêmes.

(22) Le chiffre est donné par Der Monat d’octobre 1953. En plus du nombre des troupes russes, les informations donnaient des précisions sur leurs faibleses : les officiers et soldats russes éprouvaient une certaine sympathie pour les ouvriers en lutte. Quelques officiers russes comme quelques policiers allemands, à cause de cette sympathie, passèrent devant le peloton d’exécution. D’autres purent s’enfuir à l’Ouest. Parmi ces derniers se trouvait le major russe Nikita Ronschin. Selon son témoignage, au moins 18 militaires russes furent fusillés (Der Monat, octobre 1953, p. 66).