La chute de la maison Lepaon

Tous ceux qui parlent d’une orientation plus à gauche de la CGT
ou qui croient à la bataille des 32 heures menée par une CGT
à la sauce Philippe Martinez pourraient connaître une surprise
de taille au moment du prochain virage à… droite

On n’est jamais trahi que par les siens. Cette maxime pourrait parfaitement s’adapter à Thierry Lepaon. Fin 2014, il a reçu une belle volée de bois vert… qui a fini par lui coûter son poste. Tout commence par une facture pharaonique de 139 000 euros pour la rénovation de son appartement de fonction,  puis une deuxième couche survient avec son bureau flambant neuf au siège de la confédération à Montreuil, estimé à 65 000 euros et, pour finir de l’achever, la retraite casquette du temps où il occupait des fonctions à la CGT Basse-Normandie. 26 650 euros lors de son départ de l’instance locale pour le poste suprême, mais après avoir aussi bénéficié de 108 000 euros en incluant le remboursement de ses notes de frais.
Cette dernière « facture » et la pratique largement en usage dans les instances étaient connues au moment où Lepaon a pris ses fonctions au congrès confédéral de Toulouse, en mars 2013, et peu avant, dès novembre 2012, quand il est adoubé par les instances de la centrale comme successeur de Bernard Thibault.
Tout d’abord, l’essentiel de sa carrière, Lepaon l’a faite chez Moulinex ; mais très rapidement il endosse la fonction de quasi-permanent syndical. On dit qu’il a été directement embauché par Alfred Sirven, un ex-militaire alors DRH de Moulinex, en vue de contrer une CFDT pas trop dans la ligne Notat. Alfred Sirven fera ensuite les beaux jours d’Elf et de ses barbouzeries africaines. Une « bienveillance » envers Lepaon, comme le dit si bien un article de l’hebdomadaire Le Point du 3 décembre 2014 qui raconte l’alternance d’apéritifs amicaux avec le PDG de l’époque, de promotion sur mesure et de cadeau de naissance pour une des ses filles.
Le quotidien patronal Liaisons sociales du 1er mars 2013 écrit : « A la CFDT, on lui reproche de s’être fait payer des heures de délégation alors qu’il séchait les négociations. Sa proximité avec le PDG passe mal.“ Pierre Blayau négociait en direct avec lui, et signait avec les autres”, note Jean-Louis Jutan, ancien cédétiste, qui a créé un syndicat autonome sur le site de Cormelles, Sydis. »
Ce même PDG Pierre Blayau, nommé en 1996, sera mis en examen en 2004 pour « banqueroute par emploi de moyens ruineux et banqueroute par détournements d’actifs » dans la faillite organisée de Moulinex. L’affaire finira par un non-ieu en 2012. Après avoir empoché 2 millions d’euros de prime de départ en 2000, Pierre Blayau aura au préalable annoncé 5 000 licenciements en deux vagues à la fin des années 1990, la fermeture de trois sites et, en 2001, le dépôt de bilan du groupe. S’ensuivront d’autres licenciements en 2006 et d’autres fermetures de sites sur fond de délocalisation de la production vers l’Asie.
Apparu donc sur les écrans et dans les médias, Lepaon se présente alors comme le leader CGT contre les licenciements et les fermetures de site. Il apparaît souvent dans les médias. Mais une fois la fermeture de Moulinex actée, il passe très vite à autre chose. Il commence par passer l’équivalent d’un diplôme en ressources humaines. Tout en étant au chômage, il pointe à l’Union départementale (UD) du Calvados avant de rejoindre les instances parisiennes à Montreuil. Déjà bien rodé dans les instances paritaires tel le Conseil économique et social régional de Normandie, le voilà promu dans celui de Paris en 2010 où il fréquente Raymond Soubie, l’ex-conseiller social de Sarkozy. Entre deux, il aura conduit la délégation CGT sur la formation professionnelle et fait signer à la CGT en 2008, l’un de ses rares accords nationaux interprofessionnels.
Pour arriver de Caen à Montreuil, il fallait déjà avoir un pied dans la maison comme on dit et bénéficier d’une bonne recommandation. Cela commence par une « embauche » négociée en 1983 par Sirven avec le n°1 de la CGT Métallurgie de l’époque, un certain André Sainjon, alors proche des « modernistes » du PCF comme Pierre Juquin [exclu du PCF en 1987, NDE]. Puis Thierry Lepaon est rapidement promu à la direction CGT Métallurgie où il peaufine ses relations et son réseau. Pendant ce temps, son ancien mentor, l’ex-syndicaliste André Sainjon, avait quitté la CGT et, en 1988, le comité central du PCF, suite à la purge menée par les anti-Juquin du PCF et de la fédération de la Métallurgie. Devenu un temps député européen sous les couleurs socialistes et radical de gauche, André Sainjon est alors parti pour diriger la SNET en 2000, une entreprise spécialisée dans la production d’électricité à partir de centrales au charbon.
Le second mentor qui apparaîtra dans la carrière de Lepaon, c’est Maryse Dumas, n° 2 de la CGT, qui dit-on aurait soufflé son nom à Bernard Thibault, alors en indélicatesse avec l’essentiel de l’appareil coalisé contre lui dans la course à sa propre succession. Deux candidates écartées de la course puis un troisième larron, respectivement Agnès Naton, Nadine Prigent et Eric Aubin, vont se déchirer pour le poste suprême… dont Thierry Lepaon finira par hériter en novembre 2012 avant d’être finalement élu et consacré au congrès confédéral de Toulouse en mars 2013.
Puis enfin, en termes prémonitoires, cet avertissement d’un certain… Martinez, qui en dit long sur la guerre qui s’annonce et que rapporte le quotidien patronal Liaisons sociales, dans le portrait déjà cité qu’il consacre au nouveau secrétaire Thierry Lepaon : « “Thierry doit consacrer du temps au terrain”, prévient Philippe Martinez, patron de la Métallurgie, sa fédération d’origine, qui ne l’a pas soutenu dans la course aux prétendants. »
Les couteaux sont déjà tirés en prévision de ce qui va suivre.
En fait, secrétaire et candidat par défaut, Lepaon était déjà sur la sellette et entouré de faux amis prêts comme il se doit à en découdre et à le balancer à la première occasion. Bernard Thibault avait déjà été victime des mêmes méthodes quand il s’était entêté à vouloir régler sa succession seul, ou du moins en concertation avec les anciens secrétaires généraux vivants, Louis Viannet et Georges Séguy. Surtout quand il s’agit de désigner celui-ci avec ou sans la liaison avec le noyau dirigeant du PCF du temps de la CGT courroie de transmission.
Cette prérogative qu’ont les anciens nos 1 sur l’adoubement du nouveau secrétaire général, a toujours existé. La candidature était ensuite avalisée par le PCF et ensuite présentée à l’ensemble des militants. La différence viendrait maintenant du lien avec le PCF qui depuis l’ère Séguy, s’est plutôt distendu puis réactivé avec l’arrivée de Krasucki et ce au fur et à mesure des déboires électoraux du PCF. L’essentiel de la manœuvre, surtout à partir de l’arrivée de Viannet dès 1992, était destinée à ne pas entraîner la CGT dans la même spirale du déclin et préserver ainsi les intérêts à long terme de l’appareil syndical.
Les affaires de l’appartement, du bureau ou des indemnités perçues ont été sorties de l’intérieur pour être largement divulguées sur la place publique. Ces coups bas ont succédé à ceux plus discrets mais tout aussi efficaces pour écraser l’adversaire que Thibault avait subis en son temps avec l’affaire de la tête de cochon au pied de son domicile, le vol de son agenda personnel sur son propre bureau à Montreuil et les micros dissimulés dans sa voiture de fonction. Des méthodes aux accents bien connus de la police politique de l’ère soviétique et dont le PCF a été un fidèle client un peu comme la France était la fille ainée de l’Eglise.
Finalement, toute cette farce a été organisée par un noyau significatif de dirigeants CGT liés au PCF. La finalité en était la reprise en main ferme de l’appareil syndical dont les prébendes sont loin d’être négligeables en ces temps de disette électorale et sur fond de montée du principal concurrent électoral qu’est devenu le Front national. Les derniers résultats des élections municipales en 2013, les départementales et les régionales de 2015 vont nécessiter des solutions de repli. Une CGT plus proche du PCF et du Front de Gauche avec un discours calqué sur eux, permettent ainsi de réunifier toutes les « sensibilités » du PCF actuellement en ordre dispersé.
Toutes ces bonnes raisons et d’autres plus ou moins avouables auront permis de nettoyer tout le haut de l’appareil et de renouveler tout le bureau confédéral dans son entier. Exit donc Lepaon et ses proches sacrifiés sur l’autel des intérêts suprêmes du Parti comme toute l’histoire des staliniens ou en général de la gauche léniniste en témoigne. Balancé, humilié et ridiculisé, Thierry Lepaon aura bu l’eau du calice jusqu’à la dernière goutte. En bon communiste, il aura accepté son sort sans broncher en attendant un point de chute honorable qui viendra car, comme on le sait, en avril on apprenait qu’il était « blanchi » des accusations portées contre lui.
Quant à tous ceux qui parlent d’un tournant plus à gauche de la CGT ou qui croient à la bataille des 32 heures, ou ceux tentés de suivre une CGT à la sauce Philippe Martinez, ils pourraient connaître une surprise de taille. Ils pourraient bien finir tous instrumentalisés jusqu’au prochain virage à… droite, où certains seront alors immanquablement débarqués avec pertes et fracas.
Car cet ancien responsable de la CGT Renault Billancourt a longtemps été protégé et mis à l’abri par le haut appareil dès les années 1980, au moment où la fermeture de Billancourt était entérinée et où les partisans de Georges Marchais se faisaient martyrs au nom des dix de Billancourt (1).
Son parcours parallèle somme toute à celui de Lepaon, lui fera gravir pendant vingt ans tous les échelons de la CGT Renault jusqu’à son arrivée dès 2008 à la tête de la fédération de la Métallurgie. Ce n’est qu’au congrès de Toulouse en 2013 qu’il entre à la Commission exécutive confédérale où il attend patiemment son tour dans l’ombre de Lepaon. Il sait déjà qu’il a été choisi dès le début et que Lepaon n’est là que comme une transition obligée dans la longue reprise en main de l’appareil.
Maryse Dumas, ancienne numéro deux de la CGT, résume bien la problématique : « Si le syndicalisme se réinventait, il se donnerait l’ambition de devenir une Confédération générale du travail ! Or, celle-ci existe depuis cent vingt ans. Elle est toujours jeune des espoirs d’émancipation qui l’ont fait naître et grandir toutes ces années. A nous de leur donner corps pour les cent vingt ans qui viennent. »
Lors de la cérémonie du cent vingtième anniversaire de la CGT à Montreuil, Georges Séguy et Louis Viannet étaient absents mais deux anciens secrétaires généraux étaient présents, Bernard Thibault et… Thierry Lepaon. Bien sûr, cette reprise en main, par un noyau PCF jugé trop orthodoxe et caricatural et pas assez moderniste par certains, n’est pas du goût de tous les anciens dirigeants. Ils en ont donc profité pour bouder la cérémonie et savent qu’il faut maintenant attendre le passage du prochain train… pour se remettre sur les rails.
La suite, on la découvrira… au prochain « changement de cap » et/ou virage à droite/gauche à en donner le tournis. Au gré des alliances électorales et derrière les discours plus ou moins teintés de rouge écarlate ou de rose vif, se cache en filigrane toute la logique du syndicalisme rassemblé et du jeu du dialogue social…
Tomas Mera
avril 2015

NOTE

(1) En juillet 1986, des syndicalistes envahissent en force les bureaux de la direction de Renault pour protester contre quelque 600 licenciements annoncés. Sept d’entre eux sont licenciés pour faute lourde, deux sont licenciés économiques. Parallèlement, huit sont traduits devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour voies de fait. Un  nouveau licenciement en 1987 fait parler de « l’affaire des dix ». S’ensuit une longue bataille judiciaire, qui s’achève lorsque la Cour de cassation rejette les demandes de réintégration. Voir « Les “Dix” de Renault-Billancourt. Les enjeux d’une mobilisation d’appareil, juillet 1986 – décembre 1989 », de Virginie Linhart, Revue française de science politique, 1992. (NDE.)

Dans les publications

–  « Crise de la CGT ou crise du syndicalisme ? », un article dans le n° 34 (février/mars 2015) de la revue Critique sociale, Bulletin d’informations et d’analyses pour la conquête de la démocratie et de l’égalité, profite de l’affaire autour de l’ancien secrétaire général de la CGT, Thierry Lepaon pour exiger une extension du syndicalisme de base en même temps qu’une cure d’amaigrissement pour les appareils confédéraux dont la bureaucratisation menace la lutte de classes.
– « CGT : Révolution de palais ou révolution culturelle ? », dans Alternative libertaire n° 247 (février 2015). Et « CGT, pour un retour aux sources libertaires », dans le n°248 (mars).

Sur le syndicat : faiblesse et développement en Europe et dans les Brics

Nous voulons étudier dans ce bref article la situation du syndicalisme en Europe et l’émergence de nouvelles formes syndicales dans les BRICS (1). Nous savons que le problème syndical est complexe : à l’intérieur des courants du mouvement ouvrier, il existe toute une gamme de positions, allant de l’anarcho-syndicalisme à l’anti-syndicalisme pour l’autonomie ouvrière, du syndicat comme école de la lutte des classes, jusqu’au syndicat comme courroie de transmission du parti et structure sociale intégrée à l’Etat. Nous ne pensons donc pas offrir au lecteur une position exhaustive, nous écrivons cet article avec l’espoir d’offrir une petite réflexion.
Le taux de syndicalisation a considérablement diminué ces dernières années en Europe, avec de gros écarts suivant les pays. En Suède, 70 % des travailleurs sont  syndiqués, contre seulement 8 % en France, ce qui représente le taux le plus bas de tous les pays industrialisés, inférieur même à celui des Etats-Unis, de la Corée ou de la Turquie. En Allemagne, il y a environ 27 millions de travailleurs sans affiliation, sur 33 millions ; le système britannique laisse sans appartenance syndicale individuelle plus de 70 % des travailleurs, soit 19 millions de personnes. Ce taux de syndicalisation très bas ne signifie pas une absence de représentation syndicale ; la représentation reste élevée, surtout dans le secteur public et dans les grandes usines.
Cette diminution est due à différents facteurs :
1. Un changement dans la composition de classe. C’est une tendance historique: la diminution du travail productif dans les grandes concentrations, au profit du travail improductif, plus divisé, même si cela ne veut pas dire que la production et la circulation soient moins centralisées. On assiste à une multiplication des types de contrats de travail et des entreprises sur le même lieu de travail. Cela a permis une intensification des rythmes de travail et du nombre d’heures travaillées par travailleur, ce qui augmente la concurrence entre travailleurs. Au sommet de la chaîne, la politique économique reste, par contre, monopolistique et sans concurrence.
2. Le binôme souplesse productive et précarité contractuelle. C’est une constante du système capitaliste, qui doit nécessairement les valoriser. Taiichi Ôno, père du toyotisme (forme de production plus intégrée et souple, qui marque le gros de la production et distribution actuelles), se battait pour la destruction de la syndicalisation et de la vieille rigidité ouvrière. Et il est intéressant d’observer que, dans ce système, avec la politique du « zéro stock », la distribution et les transports deviennent le maillon faible, mais c’est aussi dans ces mêmes secteurs que les formes de lutte les plus intéressantes ont été développées par les travailleurs. La souplesse productive et distributive donne aux travailleurs des transports, de la logistique et de la communication, une arme de pression vis-à-vis du patronat.
3. Le rôle actif de l’Etat comme intermédiaire social. Ce n’est pas une nouvelle dynamique, elle remonte aux années 1930 dans son application large. La disparition de l’Etat social survenue ces dernières années ne signifie pas la fin de la « dimension corporatiste » de l’Etat, forme née dans les laboratoires fasciste et nazi, mais réellement la mise en chantier de la politique des Etats démocratiques sortis gagnants de la seconde guerre mondiale.
4. La tendance capitaliste historique. L’automatisation produit déjà naturellement du chômage, dans un processus dynamique qui s’est accentué avec la crise. Ceci amène à une concurrence encore plus impitoyable entre les travailleurs.

Nous ne pensons pas que les taux de syndicalisation soient automatiquement liés à un moment fort de lutte de classe. Dans les années 1970, les plus hauts taux d’augmentation salariale d’Europe ont été enregistrés en Allemagne, pays qui a eu le plus petit nombre de grèves dans la même période. Cela dit, nous ne pensons pas que le syndicat soit une structure fixe et, dans beaucoup de cas, il représente le besoin d’organisation et de défense des travailleurs, mais cela ne doit pas être remis en cause par la composition de classe spécifique, comme par le cycle économique. Si on ne prend pas en compte ces deux facteurs, on en arrive à définir la syndicalisation simplement comme un choix individuel du travailleur, chose qui peut être intéressante dans le domaine sociologique mais qui ne nous aide pas à comprendre pourquoi dans des moments déterminés nous avons plusieurs formes de syndicalisation.
Si nous observons de plus près les formes récentes du syndicalisme alternatif (et dans quelques cas libertaire), les données sont homogènes sur toute l’Europe : ces syndicats se composent de travailleurs qui se concentrent sur deux pôles extrêmes. Une partie sont des travailleurs du secteur public (hôpitaux, poste, Etat, communication, chemins de fer, etc.) ; une autre viennent des secteurs les plus pauvres et les plus précaires (nettoyage, logistique, agriculture, etc.). Cet écart est dû essentiellement à deux éléments : dans le premier cas, les syndicats officiels ne peuvent plus garantir à tous les travailleurs les anciens acquis historiques, et amènent une minorité de salariés à se tourner vers d’autres syndicats. Dans le second cas, nous assistons le plus souvent à un choix politique des grandes centrales syndicales de ne pas se préoccuper des travailleurs pauvres, permettant aux petites centrales syndicales alternatives d’essayer de syndicaliser ces secteurs. La donnée centrale est que les travailleurs des secteurs productifs, quand ils sont syndicalisés, le sont à l’intérieur des centrales syndicales officielles. Et la grande masse des chômeurs et des travailleurs précaires aujourd’hui n’est pas considérée comme primordiale par les organisations syndicales, officielles ou ­alternatives.
Ce retard est le produit de vieilles faiblesses, notamment l’étroitesse de l’horizon syndical. Les premières formes de syndicats avaient une base non pas de classe, mais de catégorie, héritage de la séparation ridicule qui, au Moyen Age, existait entre les métiers. La transformation ultérieure du syndicat de métier (ou professionnel) en syndicat d’industrie ne représente pas un bond en avant. Sous cette forme, un menuisier travaillant dans une usine d’automobiles, par exemple, fera partie de la fédération des métaux et non de celle du bois. Mais les deux formes ont ceci de commun que le contact entre leurs membres ne s’établit que sur les problèmes d’un secteur étroit de production, et non sur des problématiques sociales. La synthèse des intérêts des groupes prolétariens professionnels et industriels locaux ne se fait que par l’intermédiaire des fonctionnaires des organisations. En outre, dans cette vision qui considère les catégories de façon simpliste, tous les chômeurs travailleurs ou flottants sont laissés volontairement de côté. Dans cette vision, le centre reste l’usine et non la société, ou mieux, le capitalisme pour parler du système actuel. Cela n’empêche pas que le mouvement ouvrier et syndical ait essayé d’expérimenter des formes d’organisation différentes au cours de son histoire. N’oublions pas, dans la conception des organisations de défense économique telles qu’elles se sont formées à la fin du xixe siècle et au début du xxe (spécialement dans les pays latins), un organe qui se détache par son activité dynamique : c’est la « bourse du travail » française, qui en italien porte le nom, meilleur, de « camera del lavoro  » (chambre du travail). Si la seconde appellation a un relent dégoûtant de parlementarisme bourgeois, la première évoque (c’est pourquoi elle est, tout compte fait, pire) un marché du travail, une vente des travailleurs au patron le plus offrant, ce qui l’éloigne d’autant plus d’une lutte qui vise à extirper le principe même du patronat.
Pourtant, si les ligues isolées et même leurs fédérations nationales, organes moins unitaires et moins centralisés, se ressentent fortement de la limitation que leur imposent des catégories professionnelles préoccupées de revendications étroites et temporaires, les bourses urbaines ou provinciales du travail étaient au contraire portées, du fait qu’elles développaient la solidarité entre les ouvriers de divers métiers et de différentes localités, à se poser des problèmes de classe d’un ordre supérieur, et finalement d’ordre nettement politique. Elles discutaient des problèmes politiques véritables, non au sens électoral ordinaire, mais au sens de l’action révolutionnaire, même si leur caractère local ne leur permettait pas de se soustraire complètement aux défauts que nous avons examinés dans les formules communalistes et localistes. De telles tentatives se sont réalisées dans les périodes de crise aiguë, autour en particulier du mouvement des chômeurs dans les années 1920 et 1930 en Allemagne et aux Etats-Unis, où les revendications des chômeurs assumaient un rôle social général. Ce n’est pas notre intention dans cet article de développer ce sujet, mais nous le croyons central pour tous ceux qui se posent le problème aujourd’hui de l’organisation syndicale, et plus en général de la défense des intérêts des travailleurs dans les pays au capitalisme mûr (ou plus exactement pourri…).
Au niveau politique, les syndicats alternatifs oscillent entre être, pour la majorité, apolitiques, entendu comme désintéressés du problème parlementaire, ou dans certains cas anti-parlementaires (mais ce sont souvent de petites centrales syndicales qui regroupent des individus politisés plus ou moins militants de la même idée). Nous n’assistons pas encore aujourd’hui à une réflexion sérieuse sur le rapport chômage-précarité et anti-parlementarisme, même si de fait des populations sont déjà expulsées des processus d’intégration à la société, comme zombifiées. Les grosses centrales syndicales revendiquent par contre pleinement une politique active, liée de manière absolue à la politique parlementaire, chose qui lui apporte dans beaucoup de cas les pires fanatiques du nationalisme économique, et engendre une acceptation active du racisme. Nous ne disons évidemment pas que tous les militants syndicalistes sont racistes, ou qu’ils sont vendus, mais ce qui nous intéresse ici n’est pas l’activité individuelle ou collective d’un groupe de travailleurs mais une analyse générale des structures.

Si tel est le tableau en Europe, nous ne pouvons pas dire la même chose des autres parties du monde, au Brésil et en Afrique du Sud notamment (et la dynamique est la même dans les autres BRICS) (2). Il a y eu dans ces pays une croissance économique rapide et une modification de la structure productive. Evidemment, la polarisation sociale reste plus forte qu’en Europe ; il existe un nombre considérable de chômeurs et de travailleurs pauvres mais, parallèlement, les secteurs productifs rassemblent de grandes masses de travailleurs, ainsi que le secteur de la distribution par exemple. Ces dernières années, les principales centrales syndicales de ces pays ont subies de nombreuses scissions et se sont morcelées, la plupart du temps dans les secteurs directement productifs. Ceci s’est fait en opposition avec les grandes centrales syndicales de gauche proches des gouvernements. Nous parlons de secteurs qui comprennent leur importance sociale dans les conditions actuelles productives de croissance de leurs pays. Nous ne parlons pas de « révolutions », mais nous voulons signaler comment, dans quelques pays, la syndicalisation traditionnelle augmente, et comment une réponse existe, qui se traduit par des scissions syndicales et des grèves, contre les politiques des gouvernements actuels de centre-gauche.
Le 7 novembre 2014, en Afrique du Sud, le comité exécutif du Cosatu (Congress of South African Trade Unions, centrale syndicale historique, proche de l’ANC et du Parti communiste) vient de décider, par 33 voix contre 24, l’exclusion de son plus important syndicat (338 000 adhérents), la Numsa, syndicat des métallurgistes (National Union of Metalworkers of South Africa). Dans une déclaration publiée le 29 octobre 2014, le syndicat avait expliqué que la politique de la coalition tripartite au pouvoir, composée de l’ANC, de la Cosatu et du Parti communiste sud-africain, avait été incapable de s’attaquer au capitalisme hérité de l’apartheid, ce qui « a condamné la classe ouvrière noire à une extrême misère ».
On avait déjà eu, en août 2012, une polarisation dans le mouvement syndical pendant la grève des mineurs à Marikana (grève sauvage survenue près d’une mine de platine, propriété de Lonmin). Des affrontements entre partisans de deux syndicats, la National Union of Mineworkers (NUM) et l’Association of Mineworkers and Construction Union (AMCU), avaient fait dix morts en quelques jours, dont deux policiers et deux agents de sécurité, ces derniers brûlés vifs (3). Le Cosatu a confirmé le rapport de police, laquelle affirmait avoir d’abord fait usage de gaz lacrymogène et de canons à eau contre les mineurs, qui avaient riposté en faisant usage de balles réelles. Des journalistes présents, les femmes des grévistes et l’AMCU ont vigoureusement contesté l’affirmation de la police selon laquelle les grévistes avaient tiré en premier. Il est intéressant de signaler que la Numsa a appelé à une journée de grève et de manifestation contre la politique du gouvernement. Les manifestations visaient à protester contre le taux élevé de chômage (25 %), et particulièrement celui des jeunes (71 % des chômeurs ont entre 19 et 25 ans). La Numsa demandait le retrait d’une mesure gouvernementale qui prévoyait de subventionner les employeurs recrutant des moins de 25 ans, ce qui aurait ouvert la porte à la possibilité de remplacer du personnel qualifié par des jeunes sous-payés. La Numsa assume ici un rôle qui est au-delà du syndicalisme traditionnel de catégorie. Ces derniers jours, ce même syndicat propose la naissance d’un mouvement politique de gauche opposé au gouvernement.
Nous pouvons observer la même dynamique au Brésil, à travers l’expérience de l’Intersindical, une importante scission du CUT (Central Única dos Trabalhadores), syndicat historiquement proche du PT (Parti des Travailleurs), actuellement au gouvernement au Brésil. Nous rapportons ici un extrait bref mais significatif de leur texte de présentation :
«Ainsi naît l’Intersindical – Instrument de Lutte et d’Organisation de la Classe Ouvrière – ayant comme principes fondamentaux : l’indépendance vis-à-vis du Capital et de son Etat, l’autonomie vis-à-vis des partis politiques, utilisant l’organisation par la base comme un instrument fondamental pour la lutte des classes.
Parmi ses principales actions se trouvent la solidarité active et internationale de la classe ouvrière, la formation politique comme outil de développement de la lutte, et le fait de ne pas soumettre notre organisation à sa reconnaissance par l’Etat.
Nous défendons l’organisation des travailleurs au plan syndical dans une Centrale qui rompt avec le corporatisme imposé par l’Etat, qui nous divise en catégories, une Centrale qui contribue au saut qualitatif de la classe en soi vers la classe pour soi, mais ceci ne se fera pas par auto-proclamation comme essaient de le faire plusieurs organisations de gauche dans le pays qui tout au long de ces années optèrent pour demander à l’Etat la solution des problèmes de la classe ouvrière. Et ainsi, dans les sept dernières années, des dizaines de nouvelles centrales, chargées des vieilles erreurs du passé récent, furent créées et une partie significative d’entre elles, reconnues par le gouvernement, se maintient grâce à l’impôt syndical hérité du gouvernement de Getulio Vargas, qui attelait la structure syndicale à l’Etat pour contenir la lutte des classes. Et la CUT qui naquit avec la classe ouvrière combattant l’intervention de l’Etat et affrontant le Capital est aujourd’hui une des principales centrales syndicales de la collaboration de classes.
Par conséquent l’Intersindical est une organisation syndicale nationale, présente dans toutes les régions du Brésil et qui, en cohérence avec le processus historique des organisations qui en font partie, ont contribué de manière décisive au processus de réorganisation du mouvement syndical brésilien (4). »

Comme dans le cas de l’Afrique du Sud, l’Intersindical est une organisation avec au centre les travailleurs de la métallurgie, mais qui a réussi en peu de temps à devenir une centrale syndicale présente dans différents secteurs. Les similitudes entre le Brésil et l’Afrique du Sud sont multiples, sous l’angle de la production, de la polarisation sociale, du rapport ville-campagne, de l’étendue des bidonvilles, etc. Et ce syndicat brésilien n’est pas le seul dans le monde à poser le problème de la naissance d’une force politique à gauche, opposée au gouvernement.
Notre intérêt n’est pas tourné vers la pureté syndicale de ces expériences. Nous trouvons naturel qu’à l’intérieur de ce contexte se pose le problème d’une force politique de gauche, force politique qui devrait être plus à gauche que le gouvernement. Dans ce sens, il y n’a rien de révolutionnaire, c’est une pure pratique réformiste sociale, mais il est intéressant de comprendre la dynamique et la perspective qu’ouvre cette nouvelle syndicalisation, et les contradictions qui sont destinées à surgir et à se développer, et tout ce qui est le produit de nouvelles luttes de classe. Nous ne nous trouvons pas devant des mouvements qui se posent le problème de l’anti-parlementarisme et de la critique de l’Etat (en Europe comme dans le monde), mais il est intéressant de réfléchir à comment cette dynamique pourrait redevenir actuelle, quand l’intégration au système se fait plus difficile, et n’est plus un processus automatique. C’est la seule condition pour que puisse se développer des formes d’organisation qui remettent au centre l’indépendance de classe. Même si des pays éloignés de l’Europe vivent le mécanisme de corporatisme, tous veulent jouer sur le terrain de la démocratie parlementaire et dans la compatibilité avec le système. En espérant des améliorations de leurs conditions, ils ne se sont pas aperçu des conséquences du processus de crise (voir encadré page 33). Ceci est une vision générale, mais il n’est pas interdit de s’y intéresser, de comprendre les tentatives actuelles qui se situent sur le terrain syndical dans ces pays, parce qu’ils représentent le signal d’une société en profond mouvement. Etudier les formes différentes d’organisation du mouvement ouvrier, comprendre ses dynamiques n’est pas un « amour pour l’étude », mais une pratique nécessaire pour tous ceux qui s’intéressent et qui participent activement, par rapport aux possibilités actuelles, à la lutte de classe.
Groupe de discussion Marseille-Zombi

NOTES

(1) «BRICS» est un acronyme anglais pour désigner un groupe de cinq pays qui se réunissent en sommets annuels : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Avant l’ajout de ce dernier pays en 2011, le groupe était appelé BRIC.

(2) La Question syndicale en Chine, Echanges et mouvement, 2010 (mondialisme.org/spip.php?article1800) ; Luttes de classes dans la Chine des réformes (1978-2009), de Bruno Astarian, Acratie, octobre 2009 ; L’autonomie ouvrière frappe en Inde: la grève de Maruti Suzuki à Manesar (juin, septembre, octobre 2011), Mouvement Communiste, 2012 : http://mouvement-communiste.com/documents/MC/ Booklets/BR5_India_FR_vF_complet.pdf

(3) Voir Dans le monde, une classe en lutte, septembre 2012, http://www.mondialisme.org/spip.php?article1883

(4) http://www.intersindical.org.br/
Version complète de la présentation en français  https://defensedumarxisme.files.wordpress.com/2014/10/is_franc3a7ais.pdf