Iran : explosion du mécontentement. Après la vague verte, la vague des cols bleus

Cet article traduit de la revue allemande Wildcat est paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018).

Dans notre article « Pas de répit après l’accord sur le nucléaire » (1), nous avions décrit l’augmentation du nombre des luttes de travailleurs et leurs arrière-plans. En 2017, il y a encore eu plus de 900 grèves et manifestations. Les travailleurs des raffineries de canne à sucre Haft-Tape (4 000) et Hepco (1 000), par exemple, luttent depuis des années pour des salaires impayés. Après un accident dans une mine qui a causé plus de quarante morts, le président Rohani a été conspué par des travailleurs peu avant sa réélection.
Le tremblement de terre dans l’est du pays à la mi-novembre 2017 a révélé l’incroyable corruption et la fraude dans la construction des bâtiments. L’Etat a bâti sans respecter les règles. Plus de 500 personnes ont perdu la vie. Environ 18 000 habitations ont été totalement détruites, et des dizaines de milliers de personnes sont toujours sans toit. Lorsque certains mollahs en ont reporté la faute sur les victimes – « Dieu a puni les hommes à cause de leurs péchés » –, ce fut la goutte qui fit déborder le vase. Sur la messagerie Telegram les mollahs ont été comparés à des chiens de sauvetage, avec cette seule différence que les chiens ont plus d’honneur qu’eux. C’était impensable auparavant !

Après d’autres tremblements de terre à Téhéran et dans plusieurs villes, de plus en plus de gens sont descendus dans les rues la nuit. Ils s’adressaient mutuellement le V de la victoire comme s’ils avaient reconquis la rue. Un cinquantenaire, taxi l’après-midi et coursier pour une agence de courtage le soir, dit : « La nuit d’hier nous avons finalement fait la fête. Les gens sont restés dehors toute la nuit, comme à l’étranger. »

Sit-in et manifestations se multiplient. Sur les réseaux sociaux il s’échange de nombreuses vidéos, comme celle d’une vieille femme assise sur une chaise devant une banque qui insulte les dirigeants devant la foule. La banque lui a pris ses économies. Ces dix dernières années, quatre à cinq millions de personnes ont perdu leur épargne à cause des taxes. Les banques iraniennes sont pourries.

Le mardi 28 décembre 2017, le mouvement a commencé dans la ville de Machhad sous forme de protestation des conservateurs contre les « réformes » du gouvernement ; puis, les protestations ont échappé à tout contrôle. Quelques jours auparavant, un rassemblement de travailleurs à Téhéran pour la libération de dirigeants du syndicat des chauffeurs de bus, en grève de la faim, s’était terminé par des arrestations et des blessés.

Le mouvement s’est rapidement radicalisé et étendu à plus de 100 villes. Le principal slogan était « A bas le dictateur Khamenei ». A la différence du mouvement en 2009 qui était resté cantonné à Téhéran et quelques grandes villes, cette fois-ci c’est avant tout la périphérie qui s’est mobilisée. En 2009, la classe moyenne aspirait à participer à la mondialisation de type occidental et se reposait sur les réformateurs. Cette fois-ci, les protestations ont été l’expression de ceux qui n’envisagent plus aucun futur dans ce qui existe. Ce sont les chômeurs et les habitant(e)s des bidonvilles qui ont donné le tempo. Les 26 tués dénombrés jusqu’à maintenant, dans la rue et dans les prisons, ainsi que 90 % des 3 700 détenus (au moins) sont des jeunes pauvres de moins de vingt-cinq ans. Il y a eu moins de femmes dans les rues car la plupart des actions étaient violentes, se déroulaient la nuit et dans de petites villes. Les révoltes ont été particulièrement fortes dans l’ouest du pays, où vivent des minorités ethniques qui constituent un peu plus de 50 % de la population totale.
Le mouvement s’est radicalisé contre les symboles d’un régime qui mélange politique, religion et économie. A côté des bâtiments de l’Etat, de la police, des banques, etc., des incendies ont touché des mosquées et des symboles religieux – ce qui est aussi nouveau. Les protestaires n’ont plus eu aucune peur pendant un instant.
Les actions de rues ne furent le fait que de quelques centaines de milliers de manifestants, mais ils jouissaient d’un large soutien. Les slogans et les vidéos des manifestations furent massivement diffusés sur les réseaux sociaux et les protestaires purent réellement se sentir majoritaires.

L’arrière-plan économique : chômage et pauvreté

Le nombre d’habitants dans des bidonvilles ou de sans domiciles fixes a beaucoup augmenté ces dix dernières années ainsi que, depuis 2013, la pauvreté dans les périphéries urbaines et rurales. S’y ajoute la prolétarisation massive de la classe moyenne. Pour la majorité, la fin des sanctions des Nations unies n’a pas apporté les améliorations espérées. Seuls quelques mollahs corrompus et leurs combinats économico-militaires en ont profité, les pasdaran par exemple.

En 2016, le PIB a crû de 12 %, en 2017, de 2 % à 5 %. Quasiment seul le secteur énergétique connaît la croissance, elle ne touche presque pas les autres secteurs économiques. De nombreux secteurs dans l’industrie stagnent et les licenciements ne ­cessent d’augmenter. Les investissements privés et publics sont à leur plus bas niveau historique et presque aucun des investissements étrangers espérés ne s’est réalisé à cause de l’incertitude concernant de nouvelles ­sanctions.
Le taux officiel du chômage atteint aujourd’hui 12 % (20,7 % des femmes et 10,5 % des hommes) ; 42 % des chômeurs sont des diplômé(e)s. Le taux de chômage est particulièrement élevé chez les jeunes gens : en 2015-2016, 31 % des hommes et 53 % des femmes de 18 à 29 ans étaient sans travail. 82 % des hommes et 55 % des femmes de 18 à 29 ans vivaient encore chez leurs parents ; 76 % des hommes et 49 % des femmes n’ont jamais été mariés.

Les salaires stagnent, le revenu moyen correspond à peu près au salaire minimum légal (9,29 millions de rials – aujourd’hui environ 209 dollars). Mais 40 % des travailleurs gagnent moins que le salaire minimum, appliqué uniquement dans les grandes industries.

La situation économique a particulièrement empiré dans les très petites villes et à la campagne. L’introduction d’une aide « sans condition » par l’ex-président Ahmadinejad avait rendu la pauvreté moins dure (2). Pour beaucoup de gens cette aide versée en espèces valait mieux que les subventions pour l’essence. Par-là, Ahmadinejad était parvenu à apaiser le « mouvement vert » (avec en outre son appel à l’identité de la Nation). Cependant l’hyperinflation de ces dernières années a dévalorisé cette somme en espèces. Désormais Rohani l’a fortement rognée. Dans le budget pour 2018, les dépenses pour l’armée, le programme de missiles et l’intervention à l’étranger vont augmenter. Les coupes de nombreuses subventions déjà mises en place vont être étendues. Le prix de l’essence a augmenté d’à peu près 50 %.

« Capitalistes-Mollahs, rendez-nous notre argent »

Les protestations ont exprimé une méfiance croissante envers l’appareil politique dans son ensemble. Les manifestants se sont opposés à la guerre de Rohani contre la classe ouvrière et les pauvres, et ont créé un front plus élargi que ne l’avaient obtenu les nombreuses luttes souvent isolées de ces deux ou trois dernières années. Ces protestations ont prolongé les luttes des années précédentes et dans le même temps marqué une recomposition de classe en Iran. C’est pourquoi les comparaisons avec 1979 ou 2009 ne nous aident pas beaucoup. Les potentialités matérielles et idéologiques du mouvement sont aujourd’hui autres ! Il ne s’agit pas de protestations de « pendards » dans une pauvreté absolue, mais d’hommes et de femmes qui au lieu d’une amélioration de leurs conditions ne connaissent que la stagnation et leur détérioration – tandis que la petite couche dominante s’enrichit à l’extrême. C’est pourquoi la colère s’adresse à l’ensemble du régime en place. Le slogan « A bas la hausse des prix » s’est rapidement transformé en « A bas le dictateur Khamenei » et « Conservateurs et réformateurs votre heure est venue ».
Les agitateurs et les idéologues du mouvement de 2009 sont divisés dans leurs interprétations. Certains parlent de la « nécessité d’organiser les masses » face à la totale incapacité des gouvernants ; d’autres sont effrayés par la violence et se tiennent en marge du mouvement de peur d’une « récupération extérieure ». Ils voient le danger d’une guerre civile.
Le régime aussi a des problèmes en ce sens que la révolte n’a aucun porte-parole, et il renvoie sans cesse à une influence de l’étranger. Les propos inconsidérés de Trump lui ont en cela apporté une aide bienvenue. Sous la menace intérieure et extérieure, réformateurs et conservateurs se sont rapprochés et ont cherché, par un mélange de compassion hypocrite et de répression massive, d’en finir avec cette intrépidité de la rue. Le blocage temporaire d’Internet sur les téléphones portables (3) avait pour but de perturber les communications dans la rue. Après quelque deux semaines les protestations ont repris, les manifestations, se déroulant la nuit, sont devenues moins nombreuses. C’est alors que le régime a décidé de se livrer à des arrestations en masse auxquelles se sont ajoutées les tortures (avec assassinats ciblés) dans les prisons tout en évitant un massacre.
Il y a encore quelques actions et manifestations de nuit isolées. Beaucoup ont pour objet les prisonniers et leur libération. Les grèves ont aussi repris, jusqu’à maintenant seulement contre les menaces de licenciement et le non-paiement des salaires. Dans les usines du cœur industriel (automobile, pétrole…) tout est calme jusqu’ici. Le mouvement pourrait toutefois devenir la base d’une vaste vague de grèves qui conférerait plus de force aux travailleurs. Car c’est indéniablement leur intérêt commun. Contrairement à 2009, les basses couches sociales jouent aujourd’hui un rôle de meneur et les couches moyennes ne suivent plus. On voit ici comment les mouvements de grèves de ces deux dernières années ont modifié la conception de la lutte.

Nationalisme contre islamisme ?

Jusqu’à maintenant, les protestations n’ont donné naissance à aucune vision positive propre d’une autre société. Ce vide est comblé par des idées confuses. L’une des plus absurdes est l’exigence d’une restauration de la monarchie.

Plus important, le nationalisme apparaît partout et s’exprime au travers de slogans tels que « Indépendance, liberté – république iranienne » (au lieu de république islamique). Un slogan que l’on pouvait fréquemment entendre dans la rue disait ainsi « Non à Gaza, non au Liban, j’offre ma vie pour l’Iran ». Un slogan employé depuis des années par les forces nationalistes contre la politique étrangère des mollahs. Dans le mouvement, il était cependant moins clairement nationaliste car lié à l’exigence de mesures sociales. Que les manifestants dans la rue se soient exprimés contre le déploiement d’unités militaires en Syrie et en Irak ne doit pas non plus nécessairement être considéré comme du nationalisme, et ça a son importance parce que jusqu’à il y a peu cette politique étrangère islamo-nationaliste jouissait d’un large soutien flagrant parmi la population.
Malgré tout, le nationalisme (contre la propagande d’Etat de l’islamisme) pourrait combler les lacunes idéologiques du mouvement. Les antennes de radio financées par l’étranger ainsi que les sites Internet et les réseaux sociaux, tels que Amad-News – financés par de riches exilés iraniens – jouent un grand rôle en ce sens.
On peut y ajouter une forme de sympathie pour Trump. Pour beaucoup de gens, il passe pour l’unique ami à l’étranger grâce à ses promesses de soutenir le peuple iranien ! Ce n’est pas dû à sa politique mais au fait qu’il ne ressemble pas à Obama qui était en même temps pour les sanctions et pour l’accord sur le nucléaire resté inefficace. Les gens ignorent le rôle de Trump en fauteur de guerre dans la région ; pour eux, une intervention militaire des Etats-Unis est inimaginable. Au contraire des craintes des exilés iraniens et de la couche moyenne en Iran, enfermés à double tour dans les débats internationaux.

La gauche : le maillon faible

La gauche en exil n’a quasiment rien à opposer au nationalisme de « l’Iran d’abord ». Leurs mots d’ordre « A bas la république islamique », « Fin de l’islamo-fascisme » peuvent être repris par n’importe qui ; les Iraniens de gauche en exil participent à l’étranger à des actions de soutien aux côtés de nationalistes et de monarchistes. La critique du capitalisme devenue évidente dans les rues en Iran est balayée par le slogan « Tous ensemble ! ». « A bas le dictateur ! », autrefois si présent, n’est plus aujourd’hui si important. Le mot « révolution » est dans toutes les bouches mais reste vide de sens.
Lorsque la propagande de gauche cherche à maintenir un état de révolte permanent parmi ses lecteurs (étrangers), les ouvriers n’y paraissent que comme victimes. Ce qui rend difficile toute intervention dans le mouvement en Iran. Par exemple, nous pourrions faire notre autocritique à propos du vieux mot d’ordre de 1979 « Travail, pain et liberté » qui, aujourd’hui en Iran, est de nouveau scandé par les foules. Autrefois aussi, la gauche voulait d’abord se débarrasser du Chah – puis ce qu’il advint ensuite fut hélas ! très important.
Depuis la mi-janvier, le mouvement est retombé mais une nouvelle explosion se prépare. Alors, les ouvriers et les ouvrières ainsi que la gauche (pas seulement en Iran) vont se retrouver devant la tâche d’un monde à changer.

Wildcat

(traduit de l’allemand par J.-P. V.)

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L’Iran dans Echanges :

Iran : grève des ouvriers de la pétrochimie contre le système du travail intérimaire

Iran : le soulèvement de Bahman 1357 (février 1979)

Iran : sur les émeutes ouvrières d’avril 1995

La révolution iranienne – 1979

Iran : une renaissance ?

« Iran: Keine Ruhe nach dem Atom-Deal »
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NOTES

(1) Voir Echanges n° 155 (printemps 2016), p. 33-37 (NdE) et « Iran: Keine Ruhe nach dem Atom-Deal ».

(2) L’aide « sans conditions » a été introduite par Ahmadinejad en 2010. Elle avait alors été conçue pour remplacer les subventions, une première fois réduites, pour des produits tels que l’essence et le pain. En 2010, cette aide correspondait à environ 40 dollars et était versée à quelque 80 % des Iraniens et Iranniennes. N’ayant jamais été relevée, sa valeur en 2016 n’était déjà plus que de 12 dollars. Conjointement, ces subventions ont été une nouvelle fois réduites En 2016, les subventions pour l’eau, l’électricité et le carburant ne comptaient plus que pour 3,4 % du PIB ; en 2007, ce taux était encore de 27 %. Dans son projet de budget, Rohani veut baisser de plus de la moitié le nombre de bénéficiaires de ces aides, ce qui concernerait 34 millions de personnes.

(3) En Iran, il y a une censure de base des contenus d’Internet, certains sites et applications sont bloqués. Durant l’apogée du mouvement, des réseaux sociaux populaires tels que Telegram et Instagram ont été ajoutés à cette liste de la censure. Depuis, ils sont de nouveau libres d’accès. Les Iraniens contournent cette censure des contenus, sur les nouveaux smartphones en vente les applications nécessaires étant souvent préalablement installées. Le régime le sait parfaitement ; c’est pourquoi dans certains endroits il a temporairement bloqué totalement l’accès à l’Internet mobile et perturbé ainsi les communications interpersonnelles.

Les GAFA et la loi de la valeur

Ce texte est paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018).

Nous sommes d’accord pour dire que les GAFA (les entreprises géantes du web Google, Ap­ple, Facebook, Amazon) ne créent pas de valeur tant qu’elles se positionnent comme une médiation qui n’a pas plus d’importance que la publicité. Encore que cette médiation est bien particulière, du simple fait que ses ramifications pénètrent partout (1) pour prélever de l’information en temps réel, dont les GAFA font ensuite commerce. Nous pouvons dire que l’informatisation de la société est l’infrastructure sur laquelle se greffe celle des GAFA ; que cet ensemble forme « la nouvelle économie ».
Il en résulte que les GAFA se présentent comme les nouveaux donneurs d’ordre du capital, et elles s’apparentent en cela au capital financier, qu’elles semblent menacer du simple fait de leur capacité à accumuler de l’argent très rapidement. Cette masse d’argent, si elle reste en jachère, va tendre à se dévaloriser, ce qui n’est certes pas l’objectif des GAFA, et nous verrons que le trésor de la nouvelle économie ne tardera pas à s’insérer dans le capitalisme historique et à en changer la donne. Il faut entendre par donne la capacité des GAFA à devenir des donneurs d’ordre, des gestionnaires en amont du capital productif de plus-value. L’argent accumulé des GAFA devra inévitablement être investi pour ne pas se dévaloriser. C’est ce qu’elles font, pour élargir et asseoir un peu plus leur situation monopolistique. En mai 2016, Apple annonçait vouloir investir 911 millions d’euros dans l’industrie de pointe sur les 228 milliards d’euros (2) de liquidités dont il dispose.
La tendance inverse se manifeste déjà. Des entreprises du secteur industriel passent des accords et des partenariats avec des start-up afin d’éviter de perdre le contrôle de leur industrie. Une filiale de Google, Waymo, veut lancer une flotte de véhicules sans chauffeur par une commande de milliers de Chrysler Pacifica au groupe Fiat-Chrysler (3). De même entre Volvo et Uber. Le numéro un mondial de l’ameublement Ikéa va racheter la start-up américaine TaskRabbit, qui permet de trouver dans son quartier un bricoleur amateur pour monter une étagère ou repeindre un mur.
L’avionneur Boeing voulait s’associer avec une entreprise du numérique pour développer un satellite relayant l’Internet haut débit, l’objectif étant de couvrir au moindre coût les 70 % du globe non couverts par le réseau à ce jour. D’autres comme SpaceX ou OneWeb proposent de déployer 4 000 petits satellites en orbite basse. Au final, Google s’est payé le fabricant de drones solaires Titan Aerospace (4). Facebook, ne voulant pas rester sur la touche, envisageait de racheter un spécialiste des drones, Tech Crunch. Nous voyons que la « silicolonisation de la planète est en marche » comme une force de destruction créatrice, qui sous des aspects « humanitaires » se présente au niveau politique comme une superstructure étatique mondiale, un trou noir absorbant et réifiant des pans entiers de l’économie mondiale.
La tertiarisation de l’industrie
Un rapport fort intéressant (5) parle de la tertiarisation de l’industrie, du fait justement que ces nouveaux donneurs d’ordre des services prennent le contrôle de la gestion des secteurs productifs et se comportent comme le capital usuraire en captant de la rente énorme pour un capital constant dérisoire, tout en ­s’appuyant sur ce qu’on appelle l’économie ­collaborative.
« Si les Gafa peuvent fournir du service universel, elles prélèvent des rentes massives et sans impôts. C’est un vrai problème pour l’ensemble des Etats où elles développent leurs activités » ( p. 26.)

Nous retrouvons cette angoisse du capital historique dans de nombreux rapports. Le capital financier lui-même s’en trouve affecté et cherche une porte de sortie. En effet le capitalisme qui extrait de la valeur (plus-value) se trouve en difficulté : d’une part par la loi qui le pousse constamment à innover (plus de productivité) pour compenser la baisse du taux de profit par la masse de profit. Pour y parvenir, il est contraint de passer sous les fourches caudines du capital de prêt (manque permanent de liquidités) pour combattre et écraser les concurrents. Le capital de prêt est borgne, il ne voit que l’argent qui doit rapporter de l’argent selon la formule (A-A’). Les nouveaux venus dans l’arène du capital sont de la même espèce, et il ne pourra pas y avoir plusieurs sangsues sur un corps déjà intrinsèquement malade. Par intrinsèquement malade il faut entendre que le capital est son propre ennemi, parce qu’il doit constamment éliminer des forces de travail vivantes qui le font vivre. En somme sa destinée est d’éliminer le plus de force de travail pour rester sur le marché tout en sachant qu’il scie la branche sur laquelle il est assis. « La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même (6). »
Actuellement on nous reparle de la fin du salariat comme du socle de la « nouvelle économie », et les Etats adoptent des lois allant dans ce sens (7). Ils réduisent à néant les « acquis sociaux » et ruinent toutes les espérances de la social-démocratie, des partis socialistes et leur credo de réformes devant mener au socialisme intégral, d’où la grande débandade de ces partis et avec eux de la démocratie parlementaire et du syndicalisme. Les GAFA ne pourront survivre qu’en se coulant et en modifiant les superstructures du capitalisme historique, elles vont s’attaquer à cette tâche en fusionnant leurs services avec l’industrie, c’est-à-dire en les incorporant au tissu industriel.
Le rôle rationalisateur des GAFA
De par la situation qu’elles occupent dans l’économie capitaliste, les GAFA agissent en ce moment principalement dans la sphère de circulation du capital, y compris la logistique. S’appuyant sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) (8) qui ont amplement brisé les frontières où les salariés laissaient leur exploitation à la porte de l’entreprise. Avec les TIC le salarié est joignable partout et travaille partout (9). Les GAFA vont amplement utiliser les TIC et même comme Apple devenir un fabricant de smartphones de plus en plus perfectionnés. Les possibilités de communications et d’informations sont immédiatement mondialisées et analysées par ceux qui tiennent pour le moment les manettes des algorithmes.
Certains à juste titre contestent que les GAFA soient un bloc unique, ce qui nous intéresse ici ce n’est pas ce qui les distingue mais ce qu’ils ont en commun. Les GAFA ont en commun de faire partie de la sphère de circulation du capital sur laquelle ils interviennent en cherchant à réduire le temps de circulation aussi bien des marchandises que des services en utilisant l’infrastructure de l’Internet qu’ils veulent contrôler à l’échelle globale et mondiale.
Si nous prenons les GAFA dans leur statique, elles font partie de la sphère de circulation du capital, seulement le capital est capital circulant, c’est son mouvement d’ensemble qui lui permet de se valoriser. A ce niveau de réflexion il nous importe peu de savoir si les GAFA sont créatrices de valeur puisque le problème fondamental pour valoriser le capital c’est son mouvement global, mouvement qui finalement permet de réaliser la plus-value par la vente des marchandises. Les GAFA et tout ce qui caractérise la nouvelle économie, sont entrées dans ce mouvement global comme éléments rationalisateurs de cette circulation du capital. Marx explique clairement les conséquences d’une non-fluidité des deux grandes sections.
« Aussi longtemps qu’il reste dans l’une de ces phases et qu’elle n’est pas fluide– or chacune d’elles a sa durée propre –, il ne circule pas, il est fixé. Aussi longtemps qu’il demeure dans le procès de production, il n’est pas en mesure de circuler, c’est à dire qu’il est virtuellement dévalorisé.
Aussi longtemps qu’il demeure dans la circulation, il n’est pas en mesure de produire ni de créer de la plus-value ; il ne progresse donc pas en tant que capital. Tant qu’il ne peut être jeté sur le marché, il est figé sous la forme de produit ; tant qu’il demeure sur le marché, il est immobilisé sous la forme des marchandises » (Grundrisse ,3 « Chapitre du capital » éd. UGE « 10/18 », p. 197.)

Les GAFA et toute l’infrastructure informatique sur laquelle elles s’appuient apparaissent comme le diable et le bon Dieu pour le capitalisme historique et ses Etats, comme une destruction créatrice dangereuse pour de nombreux secteurs économiques.
La destruction créatrice des GAFA
Visiblement les GAFA américaines ont un effet destructeur qui inquiète : les Etats, le capital financier, le commerce et l’industrie. Les Etats y voient un pompage illégal de leurs recettes fiscales, les banques et les assurances une décomposition de leur métier, et l’industrie une captation en amont de ses compétences. Quant au salariat il attend les dégâts de la machinerie numérique et la précarisation de son statut, voire sa transformation en auto-entrepreneur de soi.
Quelques exemples non limitatifs démontrent cette tension au sein du capital.
Le capital financier aux prises avec la concurrence conjuguée des FinTech (10) et des géants du Web :
« Pour les acteurs financiers traditionnels, la plus grande menace vient des géants de la technologie comme Amazon, Facebook et Google ou GAFA. C’est ce qu’a révélé le rapport du World Economic Forum (WEF). L’on pensait que l’arrivée des Finech dans la finance sonnait le glas des grandes banques. Pourtant force est de constater que malgré le bouleversement qu’elles ont produit en apportant une réelle innovation dans un domaine vieux comme le monde, elles sont encore loin d’accumuler d’énormes parts de marché. Non, le vrai danger vient des grandes entreprises du Web comme Amazon, Facebook et Google. Pour quelles raisons ? Pour l’heure, les entreprises financières à l’instar des assureurs et des banques de Wall Street s’appuient sur ces géants de la technologie pour leurs compétences stratégiques sensibles, a expliqué Jesse McWaters, auteur principal d’une étude du World Economic Forum (WEF). »

Quand les GAFA prennent d’assaut l’industrie bancaire

En apparence il y aurait une contradiction entre le secteur financier et les géants du Web, mais comme ceux-ci participent à la rationalisation du secteur tertiaire c’est-à-dire celui du procès de circulation du capital, les banques et tout le secteur financier les utiliseront « pour leurs compétences stratégiques ». Il faudra simplement qu’ils s’accordent entre eux sur le partage des profits.
En ce qui concerne le salariat du secteur financier, il est « dans le couloir de la mort » condamné par le développement des nouvelles technologie. L’avenir de ses salariés est de devenir des microtravailleurs ou microtâcherons de « l’économie numérique ». Ils sont près de 90 millions dans le monde. En 2017 les licenciements et fermetures d’agences bancaires ont été particulièrement nombreux.
La médiation des GAFA peut-elle durer dans le temps ?
Poser cette question c’est chercher à y répondre, la bourgeoisie puise tout son dynamisme dans la valeur d’échange (l’argent) qui la fait apparaître comme une médiation entre les extrêmes que sont la valeur d’usage et la valeur d’échange. Ce faisant elle se présente comme la synthèse de tous les contraires, pareil au Christ dans la sphère religieuse, qui se présentait comme le médiateur entre Dieu et les hommes, prenant ainsi plus d’importance que Dieu lui-même. L’argent est donc la médiation universelle et à ce titre devient lui aussi le Dieu sur Terre, pour finir par s’autonomiser en capital financier. La valeur d’échange opère toujours comme intermédiaire. Aussi l’argent dans la circulation simple du capital est-il l’intermédiaire entre la production et la circulation.
Comme le temps de circulation représente une limitation de la productivité du travail et augmente le temps de travail nécessaire, il diminue l’extraction de la plus-value. Ces faux frais du capital sont une véritable barrière à l’autovalorisation du capital, barrière que les GAFA contribuent à faire tomber. Comme nous l’avons déjà dit, tant que les GAFA agissent dans la sphère de circulation, ils ne sont aucunement créateurs de plus-value, tout au plus contribuent-ils à réduire les faux frais du capital dans cette sphère.
Les débats sur ce que nous pouvons appeler la nouvelle économie sont encore loin de se terminer, il faudra y revenir sur de nombreux aspects et plus particulièrement dans nos prochains articles sur les conséquences pour le salariat et le monde du travail en général.
Gérard Bad
avril 2018

NOTES

(1) Aujourd’hui, les Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) inondent les marchés, dans presque tous les secteurs. Et là où elles passent, tout semble trépasser. Pour cause, Carrefour et Publicis ont, par exemple, enregistré les plus fortes baisses du CAC 40 pour cette année. Les Gafa mènent la vie dure à ces entreprises dites traditionnelles. Comment expliquer ce bouleversement ? Comment appréhender cette nouvelle tendance ?
(2) La dette publique trimestrielle de la France, mesurée selon les critères de Maastricht, s’établit à 2 226,1 milliards d’euros au troisième trimestre 2017.
(3) https://www.usine-digitale.fr/ 30 janvier 2018.
(4) Les drones de Titan fonctionnent à l’énergie solaire et sont capables de se maintenir pendant cinq ans à une vingtaine de kilomètres d’altitude. Ils peuvent remplir la plupart des tâches confiées à des satellites géostationnaires, mais sont moins coûteux. Google a déjà effectué des tests dans le passé pour un projet baptisé Loon, où des montgolfières servent de relais pour apporter Internet dans des régions en étant dépourvues.
https://lexpansion.lexpress.fr/ – 2 juin 1204.
(5) Les Nouveaux Rapports industrie/services à l’ère du numérique, avis du Conseil économique, social et environnemental présenté par Marie-José Kotlicki, rapporteure, octobre 2015. – http://www.lecese.fr/
(6) Marx, Le Capital, Livre III, in Œuvres, Economie, « Bibliothèque de la Pléiade », t. II, p. 1031-1032). »
(7) En France, loi travail et ordonnances Macron.
(8) Un exemple caractéristique de cette pénétration est l’utilisation dans certains pays d’Afrique de l’unité téléphonique comme monnaie d’ échange (M-Pesa, M pour mobile et pesa, argent en swahili)
(9) En France, certains travaillent dans le TGV pendant leur temps de trajet, d’autres chez eux, d’autres en télétravail…
(10) Le nom FinTech est la contraction de « finance» et de « technologie ». Il désigne toutes les entreprises, souvent des start-ups, dont l’activité se situe dans le monde de la finance, de la banque ou de l’assurance. Aujourd’hui on entend de plus en plus parler de ces entreprises de la FinTech.

Mai 68, modeste ou mythique ?

* Ce texte paru dans Echanges n° 163 (printemps 2018) et n° 164 (été 2018) est la traduction de la conclusion d’un ouvrage de Michael Seidman, The Imaginary Revolution. Parisian Students and Workers in 1968 (« La Révolution imaginaire. Etudiants et ouvriers parisiens en 1968 », non traduit en français ; une version espagnole devrait bientôt paraître chez Alianza Editorial), Berghahn Books, 2004. Michael Seidman enseigne l’histoire à l’université de Caroline du Nord à Wilmington.

* Tous les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original.

Après les révoltes de mai et juin [1968], marxistes et anarchistes de toutes nuances ont continué à croire que l’agitation allait persister et que la classe ouvrière était en route vers la révolution (1). Les radicaux, confiants en leur dynamisme et stimulés par la poussée démographique de la jeunesse, mettaient tous leurs espoirs dans l’avenir. Ils avaient l’impression que la raison et l’histoire étaient de leur côté, comme leurs pairs dans le monde. Les artistes révolutionnaires exprimaient ce sentiment dans des affiches telles que « Mai 68 : le début d’une lutte prolongée ». Plusieurs ouvrages publiés fin 1968 portaient en titre Ce n’est qu’un début… Un autre, Vers la guerre civile, prédisait qu’une violente guerre de classes éclaterait en 1970 ou 1972 (2). Pour les dirigeants communistes et les syndicalistes de la CGT, les révoltes de 1968 étaient le début de la crise du « capitalisme monopoliste d’Etat » (3) et représentaient la première confrontation entre la grande masse des travailleurs et les monopoles (4). Certains cadres de la CFDT voyaient Mai comme une renaissance de l’action directe et de l’anarchosyndicalisme (5). Les militants du PSU pensaient que l’idée d’autogestion*, qu’ils considéraient comme l’aspect le plus intéressant du mouvement de grève, allait croître et se développer. Ils prévoyaient que les événements de 1968 allaient initier la lente conquête du pouvoir par les ouvriers, paysans et étudiants (6). Le 24 juin, le leader du PSU, Michel Rocard, déclarait à la radio que « la révolution était possible » (7). Les militants de ce parti espéraient que les chrétiens progressistes étaient prêts à rejoindre les ouvriers pour créer une social-démocratie radicale. Certains démocrates chrétiens pensaient revivre l’époque de 1788 (8). Sans considérer l’exactitude de leurs prédictions révolutionnaires, la participation des chrétiens (catholiques et protestants) au mouvement a montré que le schisme religieux chronique – qui avait séparé cléricaux et anti-cléricaux durant la majeure partie de l’histoire de la république en France – avait largement été dépassée par les évolutions des années 1960.

Ces prophéties de révolution étaient manifestement erronées. La « nouvelle classe ouvrière » s’est révélée être plus proche du groupe décrit par les sociologues britanniques Goldthorpe et Lockwood que de celui imaginé par le sociologue français Serge Mallet (9). Les ouvriers de Goldthorpe et Lockwood avaient une attitude pragmatique envers leur travail, leurs syndicats et leur partis politiques (10). Ils étaient plus intéressés par la consommation que par l’autogestion*, et plus concernés par leur vie privée que par la vie en commun. Ses membres les plus dynamiques voulaient quitter leur classe. Pour porte de sortie, les parents encourageaient fils et filles à entrer à l’université, ce qu’ils ont fait en nombre de plus en plus grand après 1968. C’est ainsi que devenir ouvrier fut de plus en plus lié à l’échec scolaire (11).

Le déclin de la solidarité de classe a permis aux employeurs d’organiser une contre-offensive. Après la vague de grève, le patronat français soutenu par un Etat fort, reprit rapidement le pouvoir dans les usines. Finalement, la plus importante vague de grèves de l’histoire européenne n’a probablement affecté que marginalement l’autoritarisme régnant dans les usines et les bureaux (12). Par contre, en Italie – où ouvriers et patrons partageaient un même mépris pour un Etat faible et inefficace – les salariés ont poursuivi leurs grèves contre le travail salarié après 1968 (13). De fait, « la forte croissance de la productivité [en France] après Mai est due en grande partie à la profonde restructuration dans les usines, par l’accélération de la mobilité des travailleurs et l’intensification du rythme du travail, ce même processus que les syndicats italiens négociaient et contestaient (14) ». Autrement dit, les contremaîtres français sont redevenus les « chiens de garde » qui tentent d’accroître la vitesse de production – avec des résultats variables (15). Comparativement, en Italie, les ouvriers servaient des syndicats établis ou des comitati (organisations de base indépendantes) pour mener des grèves avec succès contre l’autorité des contremaîtres, contre le salaire aux pièces ou bien encore contre le temps et le lieu de travail. Selon une célèbre figure allégorique représentant le prolétariat non qualifié de l’Italie du Nord en 1969, le bonheur c’est travailler moins et gagner plus(16). Dans les années immédiatement après 1968, les employeurs italiens ne pouvaient ni diminuer la paie de leurs ouvriers indisciplinés, ni les licencier (17).

En France, la coalition momentanée qui avait conduit aux accords de Grenelle se décomposait et les patrons dans la période immédiatement après juin agirent rapidement pour limiter l’influence des militants, syndicalistes ou des gauchistes*, restaurant l’autorité du personnel d’encadrement à la fois sur les activistes et sur les militants de base(18). En août 1968, la CFDT faisait état de la démission de dizaines de ses militants (19). Bien que le nombre de jours de grèves aient augmenté en 1969 et 1970, comparativement à 1967 et 1966, le nombre de jours perdus et le nombre de participants aux grèves diminuèrent significativement (20). Les syndicats ont tenté sans succès de rendre les grèves de l’après-Mai relativement moins pénalisantes. Ils ont échoué à obtenir des accords obligeant les employeurs à compenser les ouvriers pour les heures perdues ou à supprimer les bonus récompensant les salariés qui ne participaient pas aux arrêts de travail. Les grèves contre le rythme de travail se sont poursuivies mais les patrons ont combattu efficacement les grèves perlées* (21). Soutenus par l’Etat, ils ont fait la chasse à une pratique de la classe ouvrière, les menus larcins. Par exemple, après un gros vol de la paie dans une usine de banlieue, la police décida de fouiller tous les salariés (22). Elle ne retrouva pas l’argent disparu, mais du petit matériel volé à l’entreprise. Apparemment, le vol était une pratique répandue dans cette usine où 1 000 sangles* disparaissaient chaque année. On attrapa un ouvrier malchanceux auquel on demanda de démissionner, mais une importante grève de solidarité éclata pour le défendre.

[Georges] Séguy [secrétaire général de la CGT] admit que les nouveaux adhérents qui avaient rejoint la CGT après Mai « n’avaient que des connaissances très rudimentaires du syndicalisme. (…) Ce fut un énorme travail de les éduquer. (23). » Les syndicats n’avaient pas l’influence, la « puissance », nécessaire pour retenir ces nouveaux encartés (24). Le rajeunissement au sein de la CGT ne pouvait empêcher le long déclin de l’industrie lourde française (y inclus la métallurgie) ni même le futur déclin du PCF. La CFDT persévérait à s’accrocher à l’autogestion*, mais le manque d’intérêt pour le contrôle ouvrier parmi les métallurgistes et autres salariés en 1968 annonçait sa lente dérive idéologique des années 1970-1980. Ce qui motivait largement les grévistes avant et après 1968, c’était le désir d’un meilleur salaire et d’un moindre temps de travail. Bien que certains, comme Mallet, aient souligné l’originalité et la qualité des grèves et des revendications, il existe une continuité fondamentale entre l’avant et l’après-Mai (25). Les idéologies de l’autogestion* ayant le travail pour centralité n’avaient pour fondement que cette idée fausse que les salariés voulaient réellement s’emparer de leur lieu de travail. Ces notions de contrôle ouvrier qui synthétisaient dans le même temps émancipation personnelle et politique a finalement échoué à obtenir l’une et l’autre. Les projets de révolution totale des gauchistes* – trotskystes, maoïstes, castristes, situationnistes – ont eux aussi subi un même déclin inéluctable.

Ceux qui avaient parié sur la jeunesse ou les étudiants plutôt que sur les ouvriers furent pareillement déçus. Les jeunes gens avaient du poids démographiquement et étaient physiquement dynamiques, mais la « jeunesse » n’était pas politiquement révolutionnaire (26). Les comités d’action, que les jeunes militants avaient espéré être les soviets de 1968, et qui atteignirent 460 dans Paris et sa région à la fin Mai, ont survécu jusqu’en juin avant qu’on les perde de vue ou bien qu’ils passent sous le strict contrôle des groupuscules* (27). Pendant l’été, les policiers en civil se sentirent suffisamment en confiance pour se permettre d’affronter les jeunes protestaires qui contrôlaient les rues du Quartier latin (28). Les efforts de l’UNEF n’ont pas eu non plus d’effets à long terme. Après une période d’optimisme initiale, durant laquelle les étudiants militants ont cru qu’ils pourraient surmonter la démobilisation saisonnière due aux vacances d’été en inaugurant des cours pour attirer les ouvriers, les « universités populaires » finirent l’été – selon la police – « avec des résultats décourageants »(29) pour les étudiants. Le radicalisme de l’UNEF et son refus de participer aux projets réformistes ne s’est pas traduit par un afflux de nouveaux membres (30). En fait, de 50 000 avant 1968, le nombre d’adhérents à l’UNEF chuta à 30 000 en 1970. Cette chute fournit un exemple supplémentaire de la désintégration des espoirs radicaux des années 1960.
Les cycles de protestations et de répressions sont, assez paradoxalement, souvent accompagnés de tentatives de réformes (31). Le licenciement de Pompidou par de Gaulle en juillet 1968 a montré que leur victoire électorale n’avait pas résolu leurs divergences. Le général continuait à croire que la décision du premier ministre de céder aux étudiants avec la réouverture de la Sorbonne et la libération des accusés avait contribué à répandre la « contagion » aux ouvriers dont les revendications avaient poussé l’économie française « aux limites » (32). Après juin, cependant, le président était plus ouvert aux réformes que son ex-premier ministre, plus proche des conservateurs versaillais* de son propre parti. Le général refusait d’abandonner son rêve social-catholique de participation entre travail et capital (33). Au plus fort de la crise, il semble que de Gaulle ait dit à ses ministres : « Les réformes, oui, le désordre, non. » La mise en place de la participation – « la plus grande réforme du siècle en France »–devait répondre aux « causes profondes » de la crise de Mai (34). Tout de suite après les élections, de Gaulle nomma au ministère de la justice le gaulliste de gauche* René Capitant, critique du libéralisme et de Pompidou. En mai, avant le vote de la motion de censure, Capitant avait démissionné de son poste de député pour protester contre la politique de Pompidou. Le 17 juin, le nouveau ministre de la justice déclarait à la radio que si l’Assemblée nationale ne votait pas la participation* de de Gaulle, le général porterait l’affaire directement devant le peuple sous forme d’un référendum. ­Capitant évoquait un avenir radieux où les travailleurs seraient actionnaires et coopéreraient avec enthousiasme à la gestion des entreprises.

Les employeurs réagirent négativement au partage du pouvoir (35). Les patrons pensaient que toute ingérence dans les prérogatives de la direction et tout affaiblissement de la chaîne de commandement allaient ruiner l’économie. « La participation est inséparable de l’efficacité qui doit reposer sur l’autorité de la direction (36). » Même au plus fort de la crise, le 28 mai, immédiatement après que les travailleurs eurent rejeté les accords de Grenelle, les Chambres de commerce condamnaient le projet de loi sur la participation. Selon leur porte-parole, l’autorité de l’encadrement devait être renforcé, non pas mis en question. Léon Gingembre, de la CGPME, déclarait avec amertume que « le bouleversement structurel de M. Capitant ne pouvait que conduire à la ruine de l’économie » (37). Les syndicats eux-mêmes, quoique pour d’autres raisons, rejetaient la participation. La CGT craignait que le plan du gouvernement fasse que les travailleurs « collaborent à leur propre exploitation » (38). La CFDT regrettait que le gouvernement et les employeurs ne fassent pas plus de concessions matérielles. La participation imposée dans les usines fut à l’origine d’un front syndical unitaire du refus. Dans le même temps, elle déclencha une guerre des réformateurs sur deux fronts, qu’ils ne pouvaient gagner, à la fois contre les syndicats et contre le patronat.

1969 marqua l’échec total de la participation. Le général voulait en faire le centre du référendum prévu pour avril de cette année-là et promettait de démissionner si les électeurs le rejetait. Mais l’opposition des employeurs et des gaullistes qui leur étaient favorables le décida à ne pas mettre son destin politique en jeu sur la popularité de la participation et il décida d’exclure la question du référendum. Tout comme les gauchistes* et d’autres à gauche, le chef de l’Etat de 78 ans avait parié irrationnellement sur un désir autogestionnaire*, qui ne séduisait que ceux – certains étudiants ou cadres* – qui aimaient ou s’identifiaient à leur travail. Le projet de la participation fut remplacé par un plan de réforme du Sénat et de décentralisation. Les deux propositions, regroupées dans le référendum, furent rejetées par un électorat (52,4 % de non) qui s’intéressait peu à ces questions. Le général démissionna comme promis. Son remplaçant, Georges Pompidou, représentait une « forme plus conventionnelle de conservatisme » qui se manifestait dans son hostilité constante à la démocratie sur le lieu de travail (39).

La vitalité de l’économie favorisait le contrôle des conservateurs (40) . De 1968 à 1974, l’économie française a vécu l’une de ses phases d’expansion la plus importante. La cause en était largement un climat de confiance dans les affaires après 1968 et une forte croissance de la demande. La Cinquième République, sous les gouvernements de Pompidou et de ses successeurs, est parvenue à promouvoir les atouts du pays. Le revenu disponible moyen des ménages augmenta de 7 % annuellement de 1960 à 1974, pour décliner ensuite à 3 % par an (41). L’achat d’automobiles se répandit à une vitesse phénoménale passant de 4,7 millions en 1960 à 11,9 millions en 1970. En 1967, seuls 27 % de la population utilisaient une voiture pour aller travailler ; en 1974, ils étaient 42 %. Quelque 50 % des ménages de la classe ouvrière étaient propriétaires de leur maison ou de leur appartement. Les logements étaient plus grands et presque tous étaient équipés de télévision, de réfrigérateur, d’aspirateur et de machine à laver.

La réforme de l’université connut un meilleur sort que la participation grâce à la loi d’orientation d’Edgar Faure qui restructura l’éducation supérieure. Après Mai, Edgar Faure – radical-socialiste qui avait été deux fois président du conseil des ministres sous la Quatrième République – fut nommé ministre de l’éducation. Faure était idéologiquement proche des gaullistes de gauche comme Capitant, mais contrairement à ce dernier il avait adroitement élaboré une loi qui permit à sa réforme de passer devant les deux chambres parlementaires à une large majorité le 7 novembre, quatre mois seulement après avoir pris ses fonctions (42). Sa loi poursuivait plusieurs buts. Elle promouvait la décentralisation et renforçait l’autonomie de chaque université, encourageait l’enseignement pluridisciplinaire avec un socle commun et soutenait la participation. Les départements furent remplacés par de nouvelles unités administratives dénommées Unités d’enseignement et de recherche (UER) dont l’organisation tendait à diluer l’autorité individuelle du professeur (43). La loi établissait des procédures qui permettaient non seulement aux facultés mais aussi aux étudiants et au personnel administratif de participer aux élections de conseils. Avant la promulgation de cette loi de réforme, il y avait déjà eu des élections sur les campus français mais elles étaient dominées par les professeurs les plus âgés. Ils sélectionnaient leurs jeunes collègues appelés à rejoindre leurs rangs et choisissaient le doyen. Les nouveaux promus et les étudiants n’avaient quasiment pas voix au chapitre. La réforme de Faure imposait que chaque groupe – professeurs titulaires, jeunes professeurs, employés administratifs et étudiants – aient chacun ses représentants au parlement de l’université. Un précédent dans la participation estudiantine avait été mis en place immédiatement après la Libération, mais il semble que ce droit fût tombé en désuétude. Un même sort attendait la réforme de Faure sur le long terme bien que certaines mesures progressistes aient survécu (44). Les étudiants avaient gagné la parité*, ce qui, d’une certaine façon, les intégra à la prise de décision dans les universités (45). L’agitation parmi les étudiants d’un grand nombre de disciplines, y inclus les beaux-arts, mena à ce que l’on accorda plus d’importance à un enseignement fondé sur la recherche et l’interdisciplinarité (46). L’université expérimentale de Vincennes n’aurait sans doute jamais pu exister sans le cycle révolutionnaire-réformateur de 1968.

A court terme, l’institution d’élections par Faure et leur extension au plus grand nombre plut à l’opinion publique informée (47). Comme aux Etats-Unis, les réformistes étaient majoritaires numériquement même sur les campus radicaux (48). Les listes d’électeurs indiquent que 65 % des étudiants aspiraient à participer à la gestion des universités. Un sondage en septembre 1968 concluait que 54 % des étudiants étaient en faveur d’une réforme de l’université, que 31 % souhaitaient principalement passer leurs examens et que 12 % seulement se prononçaient pour un changement radical de société (49). Compte tenu du fait qu’il y avait 160 000 étudiants à Paris, on peut en classer 19 000 comme révolutionnaires, 50 000 comme indifférents ou apathiques et 86 400 comme réformateurs. Ce sont principalement ces derniers que les événements ont poussés à agir. 52 % (83 200) disaient avoir « participé » au mouvement (50). La participation variaient largement selon les disciplines : 37 % des étudiants ès arts et 67 % de ceux en sciences sociales déclaraient y avoir été ­engagés.
Il n’est pas surprenant, par conséquent, que le sujet des examens à l’automne 1968 fût demeuré source de conflit. La police observa que « dans différentes disciplines, les examens se sont déroulés normalement. Les militants d’extrême gauche, craignant de se voir désavoués par une majorité d’étudiants s’ils appelaient au boycott, n’en ont rien fait » (51). Bien que Geismar, Sauvageot et leurs organisations aient refusé de négocier avec le gouvernement, l’UNEF adopta une position qualifiée de « prudente » par la police, laissant la « base » décider à propos des examens (52). Pour protester contre la sélection, seuls quelques étudiants persévérèrent dans le boycott des examens et exprimèrent le souhait de se délivrer les titres eux-mêmes (53).
Les réformes de l’après-Mai présentèrent un côté moins démocratique, non électif. Elles stipulaient que le doyen (appelé président d’université après 1971) était maître chez lui. Ce qui signifiait que les services d’aide aux étudiants – tels que dortoirs, restaurants, bibliothèques et installations sportives, tous étant administrés séparément à Paris – seraient soumis dorénavant à l’autorité, par exemple, des dirigeants de Nanterre. L’administration universitaire était unifiée et rationnalisée. En 1967 et 1968, le doyen de Nanterre ne contrôlait pas directement les résidences où les étudiants avaient protesté. C’était un administrateur et son organisme (le CROUS) qui étaient chargés des dortoirs. Plusieurs administrations avaient partagé la responsabilité d’appeler la police sur le campus pour évacuer ou arrêter les protestataires. En 1970, on confia au doyen ou président l’autorité exclusive de maintenir l’ordre sur tout le campus, jusqu’aux résidences, restaurants et installations sportives. Personne d’autre n’était autorisé à appeler la police. Le nouveau président de Nanterre, René Rémond, salua le renforcement des pouvoirs de son administration. Il prétendait être ainsi à l’abri des initiatives irréfléchies des directeurs des résidences ou autres administrateurs, incitant ainsi à une normalisation de l’université.

Après l’agitation de mai-juin 1968, l’administration des résidences avait voulu nettoyer le « bazar » de Nanterre par la fermeture de nombreux dortoirs et la limitation des résidents aux athlètes, futurs fonctionnaires* et femmes de moins de vingt et un ans (54). » Pour protester contre cette politque, un groupe d’enragés occupa un des bâtiments le 4 septembre, quoique la décision eût été prise la veille d’élargir les critères [d’admission]. » (55) La protestation des étudiants eut pour effet de garantir une politique plus libérale d’admission à l’université, dans les dortoirs et les restaurants. Même les non-étudiants profitaient de prix réduits sur les repas. Un mémorandum ministériel du 6 novembre 1968 officialisait la liberté de visite, qui existait en pratique depuis le printemps 1968 malgré les souhaits du ministre. Squatter (le locataire en titre logeant une autre personne sans autorisation) coexista avec cette liberté. « La forme la plus dangereuse pour la paix et l’ordre sur le campus » du squatt était l’hébergement de « militants » ayant été expulsés des résidences. Pas plus que les larcins par les ouvriers, le squatt ne put être totalement éradiqué. Ni les dégradations de matériel, quelques jeunes manifestant même leur colère par la destruction de cabines téléphoniques. D’autres attaquèrent des étudiants de droite ou centristes et persévérèrent à dénigrer le doyen, le traitant de « fasciste » (56).

Une solution, proposée par certains, était de fermer le départemet de sociologie et d’exclure des résidences les étudiants les plus anciens, mais les autorités avancèrent qu’elles ne pouvaient pas justifier « cette sorte de discrimination ». De même, il fut impossible d’empêcher les squatts par « une inspection de nuit des chambres individuelles », les étudiants considérant cette procédure « inquisitrice et dictatoriale ». De plus, les agents chargés de ces inspections risquaient l’agression physique. L’administration craignait que ces agressions puissent mener à des interventions contre-productives de la police telles qu’il y en avait déjà eu à Nanterre en 1967 et à Antony en 1965. Les autorités en conclurent que le « libéralisme » des nouveaux directeurs nommés à la tête des résidence d’Antony et de Nanterre était efficace pour apaiser les dortoirs et isoler les enragés les plus violents (57). Le ministre de l’éducation décida de suspendre les restrictions du droit de visite afin d’établir un « dialogue » avec les étudiants. L’administration savait que tout contrôle – soit par des gardiens de nuit soit par des policiers – détruirait cette tentative de gagner la confiance des étudiants. Pour éviter de provoquer des manifestations, elle alla jusqu’à reporter les hausses de loyer.
Parallèlement, les grèves dans les lycées* entraînèrent « un changement réel et durable dans les relations des étudiants avec leurs enseignants », devenus plus tolérants vis-à-vis des débats en matière de pédagogie et de sexualité (58). Ceux qui mettent l’accent sur la « répression » dans l’après-68 négligent l’importance de la montée de la tolérance sur le long terme (59). Tout comme ils ignorent les diverses instances de coopération entre autorités, étudiants et ouvriers protestataires dans les universités, les usines et les rues. Ce type de prêté pour un rendu – dont on a vu qu’il eut lieu même au moment des événements les plus violents de Mai – a sans doute permis de préserver la France de cette forme de terrorisme post-1968 qui a éclaté en Allemagne et en Italie.

Les réformes de l’après-Mai ont impulsé une tentative d’autogestion* dans un dortoir (60). On choisit, pour une « expérience » renouvable tous les trois mois, une résidence de trois cents chambres dans laquelle seraient hébergés des volontaires de tous âges, hommes et femmes. C’étaient les résidents eux-mêmes qui devaient gérer la résidence, en contrôler l’administration et les finances. Les gestionnaires officiels de la résidence et les représentants des étudiants décidaient des admissions. Les squatts étaient strictement interdits, et un conseil des résidents élu démocratiquement fut mis en place qui devait juger des manquements à la discipline ainsi que des expulsions. Dans les trois autres dortoirs traditionnels (non autogérés*), on envisagea des droits de visite sans restrictions. Le directeur des résidences de Nanterre affirmait que les acquis des étudiants dans le domaine de la liberté personnelle étaient « inévitables ». Le ministère de l’éducation résista au moins jusqu’en juillet, mais en août il accordait la libéralisation aux trois dortoirs (61). Les filles mineures dont les parents refusaient la politique de liberté contrôlée furent réparties dans d’autres dortoirs de la région parisienne.
Les sources disponibles ne fournissent pas de renseignement sur cette expérience d’autorégulation mais il est indubitable que les libertés individuelles se sont étendues en France et dans d’autres pays, au cours des années 1960 (62). Les événements de Mai n’ont pas inauguré une nouvelle période historique de rupture mais ont renforcé les tendances culturelles et sociales déjà présentes dans la société française au moins depuis une décennie. Son contrôle de l’Etat fermement assuré, le gouvernement était capable de tolérer les protestations étudiantes et les styles de vie. Le gaullisme au pouvoir peut difficilement être considéré comme un ancien régime inflexible qui aurait cherché à imposer sans relâche un ordre moral désuet. La France n’était pas une société « bloquée » ou « figée » au début de la Cinquième République. La bureaucratie prétendumment « bonapartiste », « autoritaire » et « paternaliste » s’est montrée étonnamment souple pendant les périodes de crise.

L’administration française et celles des autres démocraties d’Europe et d’Amérique ont contribué à l’expansion de la tolérance. Rétrospectivement, les constantes victoires de l’indulgence dans les années 1960 font que certaines mesures disciplinaires prises à Antony et Nanterre paraissent inexplicables. De même aux Etats-Unis quand une étudiante en deuxième année d’université au Barnard College annonça publiquement en 1968 qu’elle vivait avec son petit ami, jeune étudiant au Columbia College, il s’ensuivit un énorme scandale (63). Elle fit l’objet de dizaines d’articles dans les journaux et menacée d’expulsion de Barnard. Cet incident, tout comme les descentes de police dans les dortoirs de la région parisienne, paraît aujourd’hui presque incompréhensible. Cependant, la réaction d’une forte proportion de la population contre la punition de l’étudiante montra que la cohabitation était de mieux en mieux acceptée. Les attaques contre la propriété – non contre la morale – provoquèrent, en France et aux Etats-Unis, des restrictions à la montée de la tolérance beaucoup plus ­importantes.
Les chroniqueurs influents des médias favorables à Mai ont donné des événements une image généralement positive (64). Une explication répandue à cette inclination continue pour 1968 est que les vétérans du mouvement occupent maintenant des postes dirigeants dans les médias et autres bureaucraties. A la manière d’autres groupes d’anciens combattants, ils cherchent à glorifier leur expérience et leurs batailles. Ils tendent à exagérer la puissance du mouvement auquel ils ont participé et à le voir comme une rupture novatrice d’avec le passé. Une « génération » continue à se justifier au regard de sa jeunesse et de ses anciens (65). Ces vétérans de la classe moyenne ont montré qu’ils étaient plus capables de capter l’imaginaire social que les ouvriers ayant pris part à la plus grande vague grève de l’histoire de France. Les soixante-huitards* à l’origine des événements ne cessent de recréer leur propre image. Cette tranche d’âge cherche à ce qu’eux-mêmes et les autres reconnaissent l’importance de leurs activités dans le bouleversement du monde.

Toutefois, cette explication de la perception de l’importance de 1968 n’est pas totalement convaincante. S’il est possible que l’autojustification motive quelques journalistes et éditeurs, la fréquence et la popularité des commémorations de Mai indiquent que l’intérêt pour les événements s’étend plus largement au-delà des seuls anciens combattants*. Journaux, magazines, cinéma et télévision nécessitent une audience et les potentats des médias ne pourrait pas vendre éternellement Mai s’ils sentaient que le public ne voulait pas l’acheter. Par ailleurs, la cohésion de générations ou de groupes ne s’acquiert pas par la seule communauté d’expériences mais aussi par l’imaginaire collectif ou la capacité à se servir de l’histoire pour s’inventer une identité collective (66). Une enquête le démontre, révélant que pour ceux qui avaient entre dix-huit et vingt-neuf ans en 1979 Mai représentait le « début d’un nouveau système de valeur », l’événement historique le plus important dans leur vie. Ceux qui avaient entre trente et trente-neuf ans en 1979 considéraient 1968 relativement insignifiant. Autrement dit, une génération moins susceptible d’avoir participé à Mai (les plus jeunes avaient sept ans en 1968) considérait que les événements avaient eu plus de conséquences que leurs frères et sœurs plus âgés. Apparemment, le public continue de croire que 1968 fut « l’événement le plus important en France depuis la seconde guerre mondiale » (67).

Plutôt que les autojustifications des vétérans, qui ont gravi l’échelle carriériste de l’establishment, il paraît plus intéressant, en ce qui concerne la mémoire de Mai, de voir comment Mai n’a cessé d’entretenir des liens avec la jeunesse. L’interprétation de Mai comme une révolte de la jeunesse est historiquement floue surtout si l’on regarde les grèves ouvrières dont les jeunes salariés ont été souvent incorrectement considérés comme les catalyseurs. C’est néanmoins une opinion largement admise. Après Mai, les nouvelles générations sont demeurées fascinées par la forte mixture, bien que finalement fragile, entre hédonisme et altruisme héritée de 1968. Quand il n’y a aucun mouvement social imposant – comme pendant les dixième, vingtième, vingt-cinquième et trentième anniversaires de 1968 – le souvenir de cette année, même aseptisé, sert d’exutoire et de rappel que les soulèvements populaires peuvent surgir sans prévenir comme en 1968 et 1995. Le mélange d’anti-impérialisme et d’anticapitalisme du mouvement antimondialisation d’aujourd’hui trouve ses racines dans les révoltes de 1968.

L’intérêt porté aux événements de Mai et à leur héritage rappelle le poids de la tradition révolutionnaire dans l’imaginaire des Français. Les grandioses années de la grande révolution – 1789, 1792, 1794 – ont été considérées comme une rupture radicale d’avec le passé baptisé ancien régime*. Nous savons que l’année 1792 fut estampillée An I du nouveau calendrier. Les changements politique, législatif et social engendrés par la Révolution l’ont poussée à inaugurer une chronologie nouvelle. La « révolution » de 1968 ne fut pas assez forte pour produire une tabula rasa reconnue officiellement, mais de nombreux participants et leurs partisans ont retenu l’idée de commencer par des coups de griffe qui définissent la tradition révolutionnaire. Etant donné que les insurgés de 1968 n’ont jamais été en position de pouvoir s’emparer de l’Etat, leur conception de la rupture n’a jamais pu prendre de forme politique comme en 1789. Ils ont ainsi imaginé l’An I comme un recommencement culturel et personnel. Par conséquent, nombre d’entre eux conçoivent 1968 comme une révolution ayant profondément transformé les destins de chacun (68). Les événements de Mai – quoique politiquement sans conséquences – ont conservé cette ­capacité à avoir changé la vie des individus.

Ce désir de rupture se reflète dans la popularité de Reprise. Ce film de la fin des années 1990, devenu plus tard un livre à l’occasion du trentième anniversaire de Mai, montre le réalisateur Hervé Le Roux chercher à retrouver la femme qui avait fait l’objet d’un petit documentaire (neuf minutes) en 1968, La Reprise du travail aux usines Wonder (69). En juin de cette année-là, une salariée, connue seulement sous le prénom de Jocelyne, avait été filmée alors qu’elle refusait obstinément, la grève une fois terminée, de reprendre le travail dans son usine de piles. L’engouement pour les idéologies anti-travail a rapidement transformé la jeune femme en héroïne rebelle de la révolte de Mai. Son refus du travail (ne pas perdre sa vie à la gagner* comme on disait alors) exprimait vigoureusement la synthèse spécifique aux années 1960 entre préoccupations personnelles, sociales et politiques. D’être une femme et une ouvrière accrut d’autant son statut de symbole d’une idéologie formulée largement par des intellectuels hommes. Sa complète disparition du spectacle médiatique renforça son mythe. Finalement, ni elle, ni aucun individu ou groupe ne pouvaient résoudre le problème du travail salarié. Par conséquent, ces idéologues des années 1960 proposèrent des solutions contradictoires allant de l’abolition du travail jusqu’à son intégration sur le lieu de travail démocratique.

Les faiseurs d’opinion et l’opinion elle-même considèrent fréquemment que les événements de mois de mai ont marqué l’époque autant qu’ils ont été bénéfiques. Il est certain que les actions de ce mois-là sont plus faciles à célébrer que d’autres événements majeurs de l’histoire française de l’après-seconde-guerre-mondiale : l’Indochine et l’Algérie furent d’importantes défaites et le deuxième conflit a quasiment mené à une guerre civile. Le seul concurrent contemporain en célébration est le débarquement de Normandie dont le cinquantième anniversaire en 1994 a pour l’occasion donné lieu à une couverture médiatique comparable à celle du trentième anniversaire de Mai (70). Une comparaison entre ces deux événements est instructive. L’assaut en Normandie fut la plus importante opération amphibie de l’histoire et un pas essentiel dans la défaite de l’Allemagne nazie. Ce fut un « événement historique » autant qu’un événement puisse l’être. Mai 1968, bien que lié à la vague internationale d’agitation des années 1960, fut essentiellement une péripétie française aux conséquences modestes. La publicité qui en faite révèle la carence en occasions dignes d’être célébrées dans l’histoire de France récente. Les opportunités de s’apitoyer sont plus nombreuses.
Mai 1968 comble un vide dans la conscience sociale française mais n’a sans doute pas l’importance qu’on lui accorde. Les événements n’ont pas marqué une rupture mais montré plutôt une continuité dans les tendances sociales et politiques. Aucune crise de civilisation n’a éclaté subitement, aucune tentative significative de contrôle ouvrier n’est apparue. Au contraire, les événements de mai-juin ont fait la preuve du pouvoir de l’Etat centralisé et de l’attrait de la société de consommation qui ont affaibli de fait la révolution par assimilation de l’hédonisme.

Michael Seidman
(traduit de l’anglais par J.-P. V.

NOTES

(1) Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet, Journal de la commune étudiante, Seuil, 1969, p. 10-12.

(2) Alain Geismar, Serge July et Erlyne Morane, Vers la guerre civile, Editions et publications premières, 1969, p. 16.

(3) Toutes les citations ont été retraduites de l’anglais faute de temps [NdT].  
(4) Danielle Tartakowski, « Le PCF en mai-juin 1968 », in 1968, exploration du mai français : actes du colloque Acteurs et terrains du mouvement social de mai 1968, 24-25 novembre 1988, L’Harmattan, 1992 ; Maurice Cohen (sous la direction de), « Le Bilan social de l’année 1968 » in Revue pratique de droit social, 1969, p. 368 ; Roger Martelli, Mai 68, Messidor-Editions sociales, 1988, p.  207.  
(5) « Histoire et leçons d’une grève », Esprit n° 373 (août-septembre 1968), p. 118-119.  
(6) Gilles Martinet, La Conquête des pouvoirs, Seuil, 1968, p. 149.  
(7) Cité in Jean-Raymond Tournoux, Le Mois de mai du général, Plon, 1969, p. 298.
  
(8) Robert Davezies (sous la direction de), Mai 68 : La rue dans l’église, EPI, 1968, p. 137. Voir Nicolas Daum, Des révolutionnaires dans un village parisien, pour l’histoire d’un comité d’action parisien de l’après-1968, Londreys, 1988.
(9) Jean-Daniel Reynaud, « La nouvelle classe ouvrière, la technologie et l’histoire », Revue française de science politique (1972-1973), p. 533.
(10) John H. Goldthorpe, David Lockwood, Frank Bechhofer et Jennifer Platt, The Affluent Worker : Political Attitudes and Behaviour, Cambridge University Press, 1968, p. 76. Trad. fr. L’Ouvrier de l’abondance, Editions du Seuil, 1972.
(11) Voir François Dubet, « Comment devient-on ouvrier », et Jean-Paul Molinari, « De la ferme à l’usine, de l’usine à la fac », in Guy-Patrick Azémar (sous la direction de), Ouvriers, ouvrières : Un continent morcelé et silencieux, Autrement n° 126, 1992, p. 114 et 141.
(12) Projet d’histoire orale d’Henri Simon, entretiens avec des travailleurs, 1994.
(13) Robert Lumley, States of Emergency : Cultures of Revolt in Italy from 1968 to 1978, ed. Verso, 1990, p. 10, 182-183 et 250 ; Paul Ginsborg, A History of Contemporary Italy : Society and Politics 1943-1988, Penguin, 1990, p. 314-319 ; Nanni Balestrini, Queremos todo, ed. Traficantes de Sueño [traduction espagnole de Vogliamo tutto, Feltrinelli, 1971] de Herman Mario Cueva, 1974, p. 76, 116 et 126.
(14) Michele Salvati, « May 1968 and the Hot Autumn of 1969 : The Response of Two Ruling Classes », in Suzanne Berger (sous la direction de), Organizing Interests in Western Europe, Cambridge Studies, 1981,
p. 351.
(15) Nicolas Hatzfeld, « Les ouvriers de l’automobile : Des vitrines sociales à la condition des OS, le changement des regards », in Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Michelle Zancarini-Fournel (sous la direction de), Les Années 68 : le temps de la contestation, éd. Complexe, 2000, p. 358-361.
(16) Balestrini, Queremos todo, p. 165.
(17) Martin Clark, Modern Italy, 1871-1995, Pearson, 1996, p. 378 ; Lumley, States of Emergency, p. 251- 252.
(18) Georges Carrot, Le Maintien de l’ordre en France au xxe siècle, Veyrier, 1990, p. 336 ; cf. Chris Howell, Regulating Labor : The State and Industrial Relations Reform in Postwar France, Princeton UP, 1992, p. 72, qui affirme que les industriels des grandes industries modernes craignaient peu les syndicats et cherchaient à coopérer avec eux. Voir aussi Alfred Willener, Catherine Gajdos et Georges Benguigui, Les Cadres en mouvement, Epi, 1969, p. 110 ; « Histoire et leçons d’une grève », p. 109.
(19) Syndicalisme, 8 août 1968 ; Jacques Capdevielle et René Mouriaux, Mai 68 : L’Entre-deux de la modernité, Histoire de trente ans, Presses de la Fondation nationale de sciences politiques, 1988, p. 233.
(20) Jeff Bridgford, « The Events of May : Consequences for Industrial Relations in France », in D. L. Hanley et A. P. Kerr (sous la direction de), May 68 : Coming of Age, Reading University, 1989, p. 107. On trouvera des statistiques contrastées in Michael Rose, Servants of Post-Industrial Power ? Sociologie du Travail in Modern France, Palgrave Macmillan, 1979, p. 148.
(21) Notre arme c’est la grève, Maspero, 1968, p. 73-74 et 89.
(22) La Cellophane à Mantes, 29 octobre 1968, ministère d’Etat chargé des affaires sociales, Conflits du travail, ministère du travail, Archives nationales 760122.
(23) Cité in Philippe Bauchard et Maurice Bruzek, Le Syndicalisme à l’épreuve, Robert Laffont, 1968, p. 307.
(24) Antoine Bevort, « Le syndicalisme français et la logique du recrutement sélectif : Le cas de la CFTC-CFDT », Le Mouvement social n° 169 (octobre-décembre 1994), p. 135.
(25) Serge Mallet, Essays on the New Working Class [voir La Nouvelle classe ouvrière, Seuil, 1963], traduction de Dick Howard et Dean Savage, 1975, p. 87-106.
Cf. S. Erbès-Seguin, C. Casassus et O. Kourchid, Les Conditions de développement du conflit industriel, CNRS Groupe de sociologie du travail, 1977 ; Bridgford, « The Events », in Hanley, May 68, p. 116 ; Ingrid Gilcher-Holtey, Die 68er Bewegung : Deutschland, Westeuropa-USA, C.H. Beck Verlag, 2001, p. 86.
(26) Voir Jacques Ellul, « La jeunesse force révolutionnaire ? », La Table ronde n° 251-252 (décembre-janvier 1968-1969), p. 158.
(27) Jean-Claude et Michelle Perrot, Madeleine Rebérioux et Jean Maitron (sous la direction de), La Sorbonne par elle-même, numéro spécial de la revue Le Mouvement social, n° 164 (juillet-septembre 1968), p. 12-13 ; 14 juin 1968, Archives nationales 820599/41 ; juillet 1968, AN, ibid.
(28) 4 août 1968, Fa 275, archives de la Préfecture de police.
(29) 24 juin 1968, Archives nationales 820599/41 ; septembre 1968, AN, ibid.
(30) Alain Monchablon, « L’UNEF et mai 1968 », contribution au colloque Acteurs et terrains du mouvement social de mai 1968, 24-25 novembre 1988, p. 11.
(31) Sidney Tarrow, Struggle, Politics and Reform : Collective Action, Social Movements, and Cycles of Protest, Cambridge University Press, 1991, p. 92.
(32) Cité in Tournoux, Le Mois de mai du général, p. 318.
(33) Jean Lacouture, De Gaulle : The Ruler, 1945-1970 [voir De Gaulle, 3 volumes, Seuil : Le Rebelle 1890-1944 (1984), Le Politique, 1944-1959 (1985), Le Souverain, 1959-1970 (1986)], traduction de Alan Sheridan, 1992, p. 561.
(34) De Gaulle cité in Jean Touchard, Le Gaullisme, 1940-1969, Seuil, 1978, p. 286-287.
(35) Bauchard et Bruzek, Syndicalisme, p. 134.
(36) Cité in Christian Charrière, Le Printemps des enragés, Fayard, 1968, p. 411.
(37) Cité in Guy Caire, « La situation sociale », Droit social (juillet-août 1968), p. 465.
(38) CGT in Le Peuple n° 819 (1-15 avril 1969), cité in Howell, Regulating Labor, p. 78.
(39) Daniel Singer, Prelude to Revolution : France in May 1968, Hill and Wang, 1970, p. IX.
(40) Salvati, « Mai 1968 », p. 329 ; Serge Bernstein et Jean-Pierre Rioux, La France de l’expansion : L’Apogée Pompidou, 1969-1974, Le Seuil, 1995, p. 133-134.
(41) Ce qui suit provient de Michel Forsé, Jean-Pierre Jaslin, Yannick Lemel, Henri Mendras, Denis Stoclet, Jean-Hugues Déchaux Recent Social Trends in France (1960-1990) McGill-Queen’s Press [voir La Société française en tendances, Presses universitaires de France, 1990], traduction de Liam Gavin, 1993. Le pouvoir d’achat s’est accru en moyenne jusqu’en 1982.
(42) Sidney Tarrow, « Social Protest and Policy Reform : Mai 1968 and the Loi d’orientation in France », Comparative Political Studies, vol. 5, n° 4 (janvier 1993), p. 593.
(43) « Comments by Philip E. Moseley », in Stephen D. Kertesz (sous la direction de), The Task of Universities in a Changing World, University of Notre-Dame (Indiana), 1971, p. 303.
(44) Tarrow, « Social Protest and Policy Reform », p. 599 : « Si les universités nées de la réforme de Faure étaient moins autonomes, moins pluridisciplinaires et moins participatives que les réformateurs l’avaient espéré, elles marquaient tout de même une avancée par rapport à la situation antérieure. »
« La Sorbonne occupée : Entretien avec Madeleine Rebérioux », in Geneviève Dreyfus-Armand et Laurent Gervereau (sous la direction de), Mai 68 : Les Mouvements étudiants en France et dans le monde, BDIC, 1988, p. 156. Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon et Robi Morder, « Le mouvement étudiant et l’Université : Entre réforme et révolution (1964-1976) », in Dreyfus-Armand et al., Les Années 68, Complexe, p. 291.
(45) Legois, « Le Mouvement étudiant », p. 291.
(46) « L’Atelier des Arts-décoratifs : entretien avec François Miehe et Gérard Paris-Clavel », in Dreyfus-Armand et Gervereau, Mai 68, p. 194.
(47) René Rémond, La Règle et le Consentement, Fayard, 1979, p. 365 ; Louise Weiss,
« Télémaque 1969 », Guerres et Paix n° 14-15 (1969-1970), p. 55.
(48) David Caute, The Year of the Barricades : A Journey through 1968, Harper & Row, 1988, p. 170-173 ; Seymour Martin Lipset, « Introduction », in Seymour Martin Lipset et Philip G. Altbach (sous la direction de), Students in Revolt, Beacon Press, 1970, p. XVII.
(49) 3 % n’ont pas répondu. Voir Adrien Dansette, Mai 68, Plon, 1971, p. 190.
(50) La police avançait le nombre de 50 000 dans son Bulletin mensuel, août 1968, Archives nationales 820599/89.
(51) Direction générale de la police nationale, renseignements généraux, Bulletin quotidien, 4 septembre 1968, Archives nationales 820599/41.
(52) 6 et 7 juin 1968, AN, ibid. ; 4 septembre 1968, AN, ibid.
(53) Contre, mars (1969 ?) ; 1208W, art. 256, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(54) CROUS, 25 décembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(55) Ibid.
(56) Lettre du professeur B., 25-27 septembre 1968, 1208W, art. 180, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(57) CROUS, 25 décembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(58) Louis Astre, de la Fédération de l’éducation nationale, in Matériaux pour l’histoire de notre temps n° 20 (juillet-septembre 1990), p. 51 ; Mai 68 par eux-mêmes : Le mouvement de Floréal, an 176, Editions du Monde libertaire, 1989, p. 41.
(59) Maurice Rajsfus, Mai 68 : Sous les pavés, la répression (mai 1968-mars 1974), Le Cherche-Midi, 1998 ; Kristin Ross, May ’68 and Its Afterlives, University of Chicago Press, 2002 (Mai 68 et ses vies ultérieures, coéd. Complexe-Le Monde diplomatique, traduit par Anne-Laure Vignaux, 2005). Pour un aperçu intelligent de cette question, Arthur Marwick, « La révolution de 68 », in Peter Wende (sous la direction de), Grosse Revolutionen der Geschichte, C.H. Beck Verlag, 2000, p. 330 et Arthur Marwick, « Introduction : Locating Key Texts and the Distinctive Landscape of the Sixties », in Anthony Aldgate, James Chapman et Arthur Marwick (sous la direction de), Windows on the Sixties, I.B. Taurus, 2000, p. XIII.
(60) CROUS, 26 septembre 1968 et Projet, sans date, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(61) Procès-verbal, 5 juillet 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts- de-Seine. ; CROUS, 26 septembre 1968, 1208W, art. 115-117, Archives départementales des Hauts-de-Seine.
(62) Caute, The Year, p. 108 ; Lumley, States of Emergency, p. 91 ; Detlef Siegfried, « Vom Teenager zur Pop-Revolution. Politisierungtendenzen in der Westdeutschen Jugendkultur 1959 bis 1968 », in Axel Schildt, Detlef Siegfried et Karl Christian Lammers (sous la direction de), Dynamische Zeiten : Die 6Oer Jahre in den beiden deutschen Gesellschaften, Hans Christians Verlag, 2000, p. 615.
(63) Charles Kaiser, 1968 in America : Music, Politics, Chaos, Counterculture and the Shaping of a Generation, Grove Press Books, 1988, p. 255.
(64) On trouvera une preuve de cette affirmation en consultant rapidement les sites Web du Monde et de Libération pour le trentième anniversaire de 1968.
(65) Sur la formation d’une « génération », voir Pierre Nora, « Generation », in Pierre Nora (sous la direction de), The Realms of Memory [Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984, 1986 et 1992], traduction d’Arthur Goldhammer, Columbia University Press, 3 vol., 1996, vol. 1, p. 499-531.
(66) Marie-Claire Lavabre, « Génération et mémoire », exposé devant une réunion de l’Association française de science politique,
22-24 octobre 1981, p. 9.
(67) Michelle Zancarini-Fournel, « Introduction », in Dreyfus-Armand et al., Les Années 68, p. 21.
(68) Mai 68 par eux-mêmes ; Cercle Barbara Salutati, Longtemps je me suis souvenu de Mai 68, Le Castor astral, 2002.
(69) Hervé Le Roux, Reprise (film), DVD aux Editions Montparnasse, Reprise : Récit, Calmann-Lévy, 1998 ; Ross, May 68, p. 139.
(70) Voir « Spécial Débarquement », supplément au n° 15 487 du Figaro, 6 juin 1994. Cependant, les éditions internationales de L’Express du 1er avril 1993 et du 1er-30 juin 1994 accordent plus de publicité au vingt-cinquième anniversaire de Mai qu’au cinquantenaire du débarquement en Normandie.

Ce fut aussi cela, Mai 68

Ce texte est publié dans le n° 163 de la revue Echanges (printemps 2018).

En mai 1968, j’avais quarante-cinq ans et déjà derrière moi vingt et trois années de militantisme syndical et politique (bien que j’aie toujours renié le titre de militant, refusant le sens classique de ce mot, d’œuvrer ardemment pour une cause politique précise). A la fois, j’étais animateur d’un groupe d’opposition syndicale dans la boîte où je travaillais depuis 1945, et en partie animateur du groupe de travailleurs Informations Correspondances Ouvrières (ICO) (issu du groupe Socialisme ou Barbarie), qui ne rassemblait guère plus d’une vingtaine de travailleurs à Paris. Dès les premiers jours de Mai 68, ICO s’était soudainement gonflé d’un afflux de près d’une centaine de sympathisants, principalement des étudiants et des intellos. Tout ceci est une autre histoire et contrairement à nombre de ceux qui, tous à la retraite, tentent de mettre sur le papier les faits et méfaits de leur jeunesse d’alors, je n’écrirai rien sur ce que fut « mon » Mai-68, sauf les quelques notes qui suivent. Qu’apporterait de plus ce qui ferait un gros livre de mes propres souvenirs évoqués à travers une mémoire défaillante, qu’aucun de ceux qui m’accompagnèrent dans cette galère d’un grand mois ne pourrait corriger car ou ils ont disparu, ou n’en sont plus capables, ou s’en fichent éperdument (et ils ont bien raison) ?
Ce que je voudrais, dans ces quelques lignes, c’est souligner quelques points précis de ce que j’ai vécu alors, pour mettre en évidence que ces événements ne furent pas souvent ce qu’on pouvait leur prêter alors ni ce que, témoignages ou pas, on peut encore leur prêter aujourd’hui, cinquante ans après.
D’abord et avant tout, en tout bien tout honneur, ce sur quoi certains insistent justement, cette libération du rapport et des rapports sociaux. Dans cette boîte d’assurance où je « militais » avec les quelque 3 000 employés, lorsque la grève éclata le 20 mai (un peu tardivement pour suivre le mouvement) avec la mise en place d’un imposant comité de grève (en fait une sorte d’assemblée permanente), une jeune femme de vingt ans vint troubler mon ordinaire (je ne fus sans doute pas le seul touché par ce qui était une petite partie d’une sorte de transcendance des rapport sociaux). Mais pour moi, et pour moi seul, cette démarche consacra la naissance d’une amitié amoureuse, qui faillit déborder dans la sexualité mais finalement n’y versa pas. Ce qui ne changea rien à une relation si intense qu’elle existe encore mais que les vicissitudes de la vie et les distances géographiques ont fait que les rencontres matérielles se sont de plus en plus espacées, ne laissant que cette réalité du cœur. Ce n’était pourtant qu’une petite part immense de cette « libération » que fut pour quelques mois Mai 68 : j’avais déjà connu cela, très brièvement dans de « vrais » mouvements de lutte mais cette fois, c’était à l’échelle du monde et du temps.
Pourtant, il y avait déjà, dès le début, des limites évidentes du mouvement. Et ce sera mon premier souvenir. Dans la foulée de cette réunion d’ICO, où nous avions vu affluer cette masse indéfinissable de plus d’une centaine de sympathisants, nous avons dû organiser une assemblée (ce fut la seule) dans un amphi de Jussieu. Il était plein à ras bords et j’y fus le seul à prendre la parole. Manifestement la plus grande partie des présents attendaient des consignes d’action. Mais ils furent largement déçus. Je leur dis tout simplement qu’ils devaient trouver en eux-mêmes ce qu’ils devaient faire, chercher à y associer d’autres et décider en commun à la fois du choix, des méthodes et des perspectives. Je n’avais à transmettre que ce message et rien d’autre. Je n’employais même pas le mot « autonome » tant il me paraissait superflu. Mais je constatais, avec une certaine amertume, vu la déception évidente pour mon « message », que la « libération » des rapports sociaux n’avait pas modifié beaucoup l’attachement à des règles préétablies, à des consignes en fait à un leader porteur d’un message idéologique d’action suivant une certaine ligne. Ce que mes expériences ultérieures confirmeront.
Le 20 mai , au matin, avant l’embauche, alors que la grève n’avait pas encore commencé, des camarades étudiants du 22-Mars avec lesquels nous étions en contact par le groupe Noir et Rouge (dont Cohn-Bendit était plus ou moins membre), étaient venus distribuer un tract anonyme que quelques-uns d’entre nous, un petit groupe oppositionnel antisyndical, avions rédigé, et dans lequel était préconisées l’occupation totale de la boîte, l’expulsion de tous les dirigeants et la mise de l’entreprise en autogestion. On nous reprocha comme une absurdité l’autogestion d’une boîte d’assurance mais, pour nous, ce n’aurait été qu’une étape dans l’utilisation de cet énorme bâtiment pour en faire tout autre chose que des bureaux. Il serait revenu été à tous les employés d’en décider. Je ne sais pas quel écho cela eut parmi les employés, mais nous sûmes que la direction avait pris cela au sérieux et avait convoqué de toute urgence un conseil d’administration pour envisager les mesures à prendre. Cela se concrétisa par une alliance de fait entre la direction (qui put jouir tout au long de la grève de ses bureaux et circuler librement dans la boîte) et les syndicats qui s’érigèrent en « gardiens de l’outil de travail » pour prévenir toute « action malveillante ». Michael Seidman précise que ses recherches (1) ont montré que les actes de sabotage furent relativement mineurs et très spécifiques. Nous nous en rendîmes compte quand nous avons envisagé des coups : piquer tous les dossiers du bureau du personnel pour les distribuer à chaque employé, saboter l’imposant ordinateur central (ce qui était facile). Mais nous nous aperçûmes que tous les secteurs sensibles étaient bien gardés nuit et jour par des sortes de milices syndicales et que, faute d’un mouvement de masse, toute action de commando était condamnée. D’ailleurs même si les syndicats, la CFDT notamment, mirent sur le tapis la question de l’autogestion, celle-ci n’intéressait que les petits cadres qui n’y voyaient que le moyen d’accroître leur influence sur les décisions. La grande masse des employés s’en fichait éperdument. La plupart s’étaient mis en grève pour suivre le mouvement, sans trop savoir pourquoi. Et commença l’élaboration de revendications où chacun mettait en avant ses problèmes personnels plus qu’une vision générale d’un mouvement, fût-il de réforme. La grève ne visait nullement à des réformes profondes, mais devait améliorer l’ordinaire. Elle ne dépassa pas ce niveau y compris chez Renault où la CGT dominante dut revenir plusieurs fois devant l’assemblée des travailleurs de Billancourt avec des propositions de rémunération un peu plus alléchantes pour justifier la reprise du travail. Ce fut aussi cela, Mai 68, qui ne dépassa pas sauf en de rares endroits isolés, notamment vers la fin à Montbéliard, l’action revendicative traditionnelle. Sans doute, la plupart des votes de reprise montrèrent que près d’un tiers des travailleurs voulaient « autre chose », mais quoi ? car cela ne s’était jamais concrétisé dans des revendications ou des actions plus radicales.
J’allais parfois traîner dans la cour de la Sorbonne occupée où l’on pouvait naviguer partout sans contrainte. En fait sauf une exception. Un jour je rencontrai dans cette cour un camarade britannique animateur du groupe Solidarity, Chris Pallis, et nous nous avisâmes qu’il y avait une seule partie du bâtiment qui restait totalement close : la chapelle qui jouxte la cour et qui est plus qu’une chapelle, car elle contient la dépouille du cardinal de Richelieu, un personnage de l’Histoire de France. A la craie, nous avons écrit en grosses lettres sur la porte de la chapelle cette phrase suivante :
« Peut-on penser librement à l’ombre d’une chapelle ? »
Cette inscription fut attribuée plus tard aux situationnistes, mais elle n’eut aucun effet. Pourtant nous y posions deux questions fondamentales : la présence de la chapelle et du personnage qui y gisait, c’était le symbole de la religion (il était cardinal) et de l’Etat (ministre tout puissant sous Louis XIII et qui avait largement contribué au renforcement du pouvoir d’Etat) et en respectant la chapelle, on respectait tout cela. Après tout, la révolution de 1789 avait bien désacralisé et vandalisé les églises et coupé la tête au roi, l’Espagne républicaine avait fait en partie de même. Ici, en mai 1968, on en était bien loin. Et dire que de l’autre côté de la cour de la Sorbonne, à l’ombre de cette chapelle si symbolique on palabrait sur la liberté, la religion et l’Etat. Tout en paroles, rien en actes, fut-ce cela Mai 68 ?

Le 24 mai, en début de soirée, avec quelques copains d’ICO, nous nous sommes retrouvés sur le parvis de la gare de Lyon dans le départ d’une manifestation monstre convoquée comme alors par le téléphone arabe et qui, vu l’affluence, se scinda en plusieurs morceaux. Celui où nous nous sommes trouvés s’achemina par la Bastille vers la Bourse. Lorsque nous y arrivâmes, un commando, on ne savait trop qui, avait mis le feu aux cabines téléphoniques en bois du hall d’entrée, ce qui faisait une illumination mais ne risquait pas d’enflammer ce monstre de pierre (alors que le sous-sol du bâtiment recelait des tonnes de produits inflammables d’une imprimerie qui auraient pu faire un feu d’artifice boursier spectaculaire, mais nos apprentis pyromanes le savaient-ils ?). Personne n’osait entrer dans le bâtiment. Et différents faits me révélèrent cette indécision et un refus d’engager des actions au-delà de certaines limites invisibles et qui pouvaient se résumer par « Personne n’était là pour faire une révolution ». A côté de moi une jeune femme piqua une crise hystérique à la vue du rougeoiement à l’intérieur du bâtiment, criant à plusieurs reprises « Je ne suis pas venue pour faire ça ». Un peu plus loin une bonne centaine de maos de l’UJCML cherchaient les consignes de leur chef qui, grimpé sur la grille d’enceinte, leur déclara tout de go « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Quelques voix, ailleurs, proposaient d’occuper le bâtiment en permanence, récusées aussitôt par le plus grand nombre : « Impossible, on va s’y faire massacrer. » On peut imaginer pourtant quelle qu’en pouvait être l’issue, ce qu’aurait été l’occupation du Temple de la Finance, peut-être un pôle de résistance enchaînant sur un mouvement plus vaste. Mais la foule refusait manifestement l’affrontement et ne voyait surtout pas une dimension future du mouvement, sinon cette promenade nocturne : l’occupation du Théâtre de l’Odéon n’était porteuse d’aucun risque et d’aucun symbole, ce n’était que du spectacle. Ne fut-ce que cela, Mai 68 ?
La suite confirma ces prémisses. La manif finit par repartir pour atterrir place Vendôme où siégeait le ministère de la Justice, un autre symbole ; ce fut un bis repetita de ce qui s’était passé à la Bourse, sauf qu’il n’y eut même pas le jeu des allumettes. Il paraît que c’est Rocard, du PSU d’alors, qui s’opposa à l’occupation du ministère car il aurait fallu se battre avec les flics qui, on n’en savait pourtant rien, devaient en garnir l’intérieur. Et bredouille d’un résultat quelconque hors de velléités vite calmées, la foule, sans qu’on sache qui la guidait, repartit vers son bercail, le Quartier latin, qui devint une vraie souricière. Lorsque nous longions les Tuileries sur les bords de Seine, j’eus vraiment le sentiment d’une morne troupe de moutons qui partaient résignés silencieusement à l’abattoir. Ce qui fut bien le cas : embossés sur tout le boulevard Saint-Michel fermé solidement par les flics aux deux bouts, inondés de gaz divers, il n’y avait d’autre opportunité que de fuir par les rues latérales où les policiers attendaient pour la chasse à l’homme et à la matraque. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés, pour le reste de la nuit, une quinzaine de copains dans la piaule exiguë de mes enfants étudiants rue Monsieur-le-Prince : quand nous en sortîmes prudemment au matin, le boulevard Saint-Michel était bien propre, tout y circulait normalement. Seuls quelques relents des lacrymos matérialisaient le souvenir de cette nuit. A quoi tout cela avait-il servi ? L’inutile quelque peu dangereux, mais bien peu quand même, velléitaire, spectaculaire, la peur de l’affrontement, rien d’autre, était-ce cela Mai  68 ?
On occupait la Sorbonne, les usines et bureaux, les facultés, les lycées, les écoles, l’Odéon… mais pas le reste, mis à part quelques commissariats de quartier, tableau de chasse de quelques groupes isolés cherchant à en découdre, aucun des sièges du pouvoir (mairies, préfectures, etc.), des sièges sociaux des gros trusts, ou des chambres patronales. Même pas, on l’a vu, les bureaux de direction des usines occupées. Un ingénieur qui avait approché ICO en 1958 mais qui s’en était coupé pour aller travailler au syndicat patronal national de l’automobile, nous avait contacté pour nous donner les clés du bâtiment où ce syndicat siégeait, mais ceux du 22-Mars, contactés, ne cherchèrent pas à utiliser ce levier. Etait-ce la crainte d’un affrontement (de Gaulle y pensait, qui fit le voyage à Baden-Baden auprès des troupes françaises cantonnées en Allemagne) qui fit que tout resta de ces occupations sans risques, ou la conscience de l’inégalité des forces ? Ce fut aussi cela, Mai 68, dans des choses essentielles auxquelles l’immense majorité ne pensait pas, laissant les avant-gardes politiques sur la touche… ou bien ces avant-gardes parlaient-elles un langage que pratiquement personne ne comprenait ? ou avançaient-elles des projets qui ne correspondaient pas à l’avenir que la plupart des grévistes pouvaient envisager ? – comme, par exemple, le discours autogestionnaire.
Même dans d’infimes détails on retrouvait ce respect des sièges de la légalité du système. Parmi les 3 000 employés de la boîte d’assurances dont j’ai parlé, personne n’eut la moindre idée que le comité de grève aurait pu siéger illégalement sous les ors de la salle du conseil d’administration où les dirigeants se réunissaient régulièrement, alors que tous les membres de ce comité de grève trouvaient tout à fait normal de se tenir en permanence et en toute légalité dans l’austérité, la nudité de la salle du Comité d’entreprise. Tout un symbole. Ce fut aussi cela, Mai 68, ne pas transgresser hors des clous.

Je ne sais pas si c’est une légende ou si simplement ce fut dû à la grève des hôpitaux, toujours est-il que le bruit a circulé après Mai 68 que dans toute cette période les hôpitaux psychiatriques n’avaient enregistré aucune entrée. Cela s’expliquerait par le fait que tous les psychotiques divers auraient eu la possibilité de se défouler sans contrainte dans la rue et ailleurs. Dans deux cas personnels, j’ai pu constater le pouvoir d’attraction de tels événements pour concrétiser des fantasmes refoulés jusqu’alors. Revenant à Paris en voiture, j’ai pris en stop deux hommes, un jeune et un moins jeune, qui m’ont dit avoir entendu qu’on se battait dans les rues de Paris et qu’ils montaient à la capitale pour en découdre, alors qu’apparemment ils n’avaient aucune motivation directe pour le faire. Et une nuit de ce Mai 68, alors qu’avec un copain nous explorions les actions diverses et dispersées de groupes d’activistes, nous avons croisé quelques jeunes qui nous ont avoué être à la recherche d’un flic isolé pour le déshabiller entièrement et le laisser dans la nuit, nu comme un ver – et de fait il y eut quelques agressions de policiers isolés, avant que leurs chefs leur ordonnent de rester groupés. Ces défoulements individuels furent certainement légion mais il n’est personne pour les conter et les acteurs ont plutôt intérêt à se taire sur leurs exploits. Ce fut aussi cela, Mai 68, cette expansion démesurée d’actes individuels asociaux méconnus.
Je ne sais plus quel jour de mai 1968, je passais, allant je ne sais où, par la cour intérieure du palais du Louvre et j’y ai assisté à un spectacle particulièrement insolite, presque surréaliste. Il s’y déroulait une remise de décorations à des flics dans le plus pur style du cérémonial de circonstance ; Paris n’était pas à feu et à sang mais en plein chaos des occupations, des manifestations, et d’une violence à peine contenue. Mais la machinerie de l’Etat continuait de fonctionner, même dans ses aspects les plus dérisoires. Etait-ce la démonstration de la certitude des dirigeants de toutes sortes que tout n’était qu’un épisode facilement surmontable et que les routines ne devaient pas être interrompues pour si peu ? Cela m’a instillé quelque pessimisme et douché un peu mon enthousiasme. Fut-ce cela aussi, Mai 68, ces dirigeants si sûrs d’eux face à un mouvement qui n’affichait pas réellement de perspectives ?
Mai 68, s’il y eut ceux qui échappèrent à la folie, et l’immense majorité qui vécut ces heures inoubliables, eut aussi ses morts, mais pas à la démesure de mouvements considérés comme « révolutionnaires ». Dans le gouvernement d’alors, une tendance non directement répressive l’emporta contre ceux qui, comme de Gaulle, voulaient « tirer dans le tas ». La tendance conciliatrice pensait justement qu’on pouvait faire confiance aux syndicats pour contrôler le mouvement et l’orienter vers la négociation et la fin progressive du mouvement. Ils savaient aussi que toute action répressive violente pouvait enclencher une réaction encore plus forte des grévistes et autres manifestants et ouvrir ainsi une crise majeure du système lui-même. Après tout, Frachon, le leader de 1936, n’avait-il pas déclaré aux patrons lors des discussions sur les accords Matignon : « Si vous n’aviez pas systématiquement licencié les responsables syndicaux, nous n’en serions pas là. » C’est ce qui fera la différence entre Renault Billancourt, où la CGT régnait en maître et interdisait toute dérive radicale, et l’usine Peugeot de Sochaux, d’importance identique, mais où la réputation de Peugeot dans la chasse aux syndiqués autres que ceux du syndicat maison n’était plus à faire. Effectivement les syndicats n’avaient qu’une présence très réduite dans les usines Peugeot. Ce qui laissa libre champ, pas tant à la base des 25 000 travailleurs de l’usine, qu’à une minorité plus radicale qui n’eut aucun mal, contrairement à ce qui se passait ailleurs, à surenchérir dans l’action, suivie en cela par une partie des travailleurs. Les pressions diverses, les manipulations évidentes d’un vote ultra-minoritaire pour un accord de reprise minimal le 10 juin, firent que ce qui était considéré comme une trahison se traduisit par une réoccupation sauvage et dure de l’usine de Sochaux, le jour même d’une reprise annoncée, et suivie par une part importante des travailleurs (2). Dans cette période de déclin de la grève généralisée, alors que la reprise du travail s’amorçait avec un peu partout une opposition de près du tiers des grévistes, cette action devenait intolérable car elle pouvait faire tout capoter vers des mouvements encore plus radicaux. Et les syndicats impuissants chez Peugeot pouvaient l’être tout autant devant une telle extension possible. La barrière syndicale, celle de la négociation, n’opérant plus, la force était le seul recours. Patronat et gouvernement (et syndicats dans la coulisse) commandèrent l’intervention des CRS qui purent tirer dans le tas pour liquider l’abcès. Ce qui fut fait au prix de deux morts ouvriers dont un par balles et plus de 120 blessés, certains par balles. La région de Montbéliard étant entrée en quelque sort en résistance, en réaction contre cet assaut meurtrier, il ne fallut pas moins de dix jours pour que les interventions politiques et un nouvel accord parviennent à restaurer « le calme » et assurer une reprise du travail. Un accord qui, outre des avantages financiers et une amélioration des conditions de travail non négligeables, instituait l’entrée des syndicats dans l’entreprise dont ils avaient été exclus jusqu’alors, ironie d’un mouvement antisyndical qui leur donnait la légitimité de s’opposer d’une manière ou d’une autre à tout mouvement qu’ils ne contrôlaient pas. Hors de Sochaux, en mai-juin 1968, on n’avait dénombré – officiellement – que trois morts : un jeune de dix-sept ans, Gilles Tautin, qui près de l’usine Renault de Flins s’était noyé le 10 juin en se jetant dans la Seine pour échapper aux CRS, et deux autres, le 24 mai, plutôt controversés autour d’une crise cardiaque : un manifestant à Paris et un commissaire de police à Lyon. Traditionnellement, pour la fête religieuse de la Pentecôte, le lundi est chômé. Habilement, le 31 mai, le gouvernement décida de ravitailler les stations-services à sec depuis le début de la grève (on peut s’interroger sur le rôle des syndicats qui auraient pu alors s’opposer à ce déblocage). Ce qui fit qu’on assista à une ruée hors de Paris de ceux qui, la grève touchant à sa fin, voulaient parachever ces vacances exceptionnelles par une évasion tout autant exceptionnelle. On vit d’énormes embouteillages, mais aussi dans cette sorte de folie on dénombra en trois jours, les 1er, 2 et 3 juin, 117 morts sur les routes des espoirs de quelques moments de vie plus intense. Faut-il les compter parmi les morts de Mai 68 ? Car Mai 68, ce fut aussi cela.

Pour terminer ces bribes de souvenirs ponctuels et l’interprétation que je puis leur donner, je voudrais évoquer la mémoire non pas de ceux qui sont morts depuis Mai 68 mais qui ont pu, avant de passer l’arme à gauche, en parler autour d’eux ou même écrire quelque peu sur ce qu’ils avaient vécu alors –ce que nous avons essayé de faire à ICO jusqu’à fin 1968 (3). Mais évoquer la mémoire de ceux qui se donnèrent la mort dans les années qui suivirent, murés pour une bonne part dans la perte des illusions que Mai 68 avait pu susciter sur des âmes trop sensibles et portées à l’enthousiasme. Bien sûr, dans ces suicides, on trouve aussi des raisons touchant les difficultés de sa propre vie, des problèmes affectifs graves, et, qui peut savoir, d’autres qui obèrent la fragilité d’une sensibilité trop envahissante… Toutes ces raisons qui font partie du quotidien avec plus ou moins d’intensité mais qui, à elles seules, ne conduisent pas à cet acte de courage (certains disent de lâcheté) de supprimer sa vie. Dans la période ascendante d’un mouvement spontané d’une ampleur inégalée comme Mai 68, ces questions « personnelles » passent au second plan, reléguées par cette part d’un sang collectif d’un renouveau qui fait que chacun donne une force au mouvement ascendant et en reçoit en retour la force de surmonter le quotidien. Mais dans la période descendante du mouvement, inévitable puisque finalement il ne savait pas lui-même où il allait vraiment, ces pesants problèmes du quotidien reviennent au grand galop et, goutte d’eau qui fait déborder le vase, la désillusion d’une fin peu glorieuse et de la perte des espoirs rendent intolérable une vie qui ne voit plus qu’un enfermement dans d’infranchissables murs.
J’ai retrouvé, dans ces années post-68, cinq camarades qui se sont suicidés, ce qui fait beaucoup pour le cercle limité d’ICO. Florence Ribon, une jeune et petite femme brune dont je revois le visage et rien d’autre, fut la première du cercle à disparaître en se jetant par une fenêtre. Un autre, Germinal Clemente, qui était coursier au journal Le Monde et dont je n’évoquerai pas les circonstances particulièrement tragiques de sa fin. Les souvenirs des trois autres sont bien plus précis. Michel Marsella était le fils d’un couple anarchiste de Lyon. Etudiant, il avait fait ses premières armes de soixante-huitard à Lyon, mais il était monté à Paris, la capitale de la Révolution, et il rêvait presque d’être révolutionnaire professionnel, se consacrant pour une bonne part à ICO et à d’autres groupes comme VLR, et vivotant de petits boulots. Pour son malheur, il devint éperdument amoureux d’une participante d’ICO, une ambitieuse qui ne se souciait guère de lui et n’était dans l’ultragauche que comme dans la première étape d’une ascension sociale. Le pauvre Michel cumula les désillusions de son amour insatisfait et de la fin de 68, et il en mourut en se jetant lui aussi par la fenêtre, d’un troisième étage. Nicolas Boulte avait été un militant exemplaire du groupe maoïste UJCML, devenu Gauche prolétarienne, et à ce titre avait fait de l’entrisme comme ouvrier chez Renault Billancourt, et participé activement au Comité de Lutte Renault fondé par cette organisation. Les magouilles innombrables dans le maoïsme d’alors, autant que les options politiques imposées d’une manière parfois violente, l’avaient conduit à sortir de cette ornière du maoïsme et à écrire sous un pseudonyme un Bilan du Comité de Lutte Renault (4). Le fait qu’il ait proposé à ICO de publier son texte était une reconnaissance de l’objectivité du groupe et un signe de la confiance qu’il lui accordait. Cela valut à ICO, mais surtout à lui-même, la vindicte de ses anciens camarades, qui le considérèrent comme un traître qu’il fallait éliminer : il subit, outre plusieurs agressions, un harcèlement constant sous toutes ses formes qu’il finit, peut être certaines circonstances personnelles aidant, par ne plus pouvoir supporter au point de se suicider, ne laissant que ce texte dont l’importance avait conditionné sa mort.
J’ai conservé le dernier des cinq pour terminer cette évocation, celui – Christian Lagant – qui fut une relation politique d’abord puis un ami, au plein sens du terme. Nous nous étions connus en 1959 lors de la création des prémisses d’ICO et jusqu’à mon licenciement en 1971 (nos lieux de travail étant proches car il travaillait dans une petite imprimerie comme correcteur, refusant le poste doré de correcteur de presse) nous nous sommes rencontrés chaque jeudi midi dans un petit bistrot derrière la Bibliothèque nationale.
Cela devint d’ailleurs un lieu de rencontre pour les uns et les autres. Sans jamais le dire et sans grandes démonstrations nous nous sentions très proches, discutant de tout. Christian était un homme complet, artiste (peintre autant que caricaturiste), écrivain (poète surréaliste autant que militant politique), tribun, que sais-je encore (on peut retrouver toutes les facettes de sa personnalité en tapant son nom sur un moteur de recherches Internet). Nos rencontres se firent plus épisodiques, encore plus lorsqu’en 1977 j’émigrais à Londres, mais je ne manquais jamais de le rencontrer à chacun de mes brefs voyages à Paris. Le jour de son suicide par barbituriques je revenais sur Paris et nous étions convenus de nous rencontrer. Christian était d’une discrétion légendaire sur sa vie privée bien que parfois il s’en soit un peu ouvert à moi. Quelque temps avant sa décision de passer outre, son père, avec lequel il vivait seul depuis longtemps dans un HLM du XVIIIe arrondissement, était décédé.
Quelle accumulation de déceptions personnelles et politiques a-t-elle pu motiver son geste ? Nul ne le saura, mais il devait aussi être hanté depuis longtemps par la mort pour avoir écrit dans les années 1950 pour le journal du MIAJ (Mouvement Indépendant des Auberges de Jeunesse), dont il était un militant actif, le poème suivant qui peut clore cette incursion chez les oubliés de Mai 68 :

Si je meurs
Ne vous fatiguez pas
Pour moi
L’incinération
Ou le cimetière
Cela me laisse froid

Ne chantez pas de Marseillaise
Ou d’Internationale
Ne cherchez pas de drapeau noir
De drapeau rouge
De drapeau noir et rouge
Ne cherchez pas
Tout ça

Si j’ai un trou
Ne vous « recueillez » pas
Je n’y serai pour personne
Même si vous voulez me voir

Je serai plus loin
Avec les copains
Heureux de les voir rire
Rigolant avec eux
Je serai près du feu
Sous les cheminées traîtresses
Et si je m’y cogne
Les « Jeunes du monde entier »
Ne seront pas ébréchés

Pas de tristesse, amis
Sinon j’irai, la nuit
Vous chatouiller les pieds
Pour vous faire rire
C. L. 

APRÈS TOUT ?

Ils furent nombreux dans le « milieu » ceux qui pensaient que 1968 portait les prémisses d’un vaste mouvement révolutionnaire mondial, et qui se lancèrent pendant des années à corps perdu dans un activisme forcené pour que leurs espoirs se concrétisent.
A l’occasion, ils traitaient avec mépris – voire de lâches – ceux qui ne partageaient ce messianisme. Ils ne voyaient pas que Mai 68 avait été tout autre chose qu’ils ne pouvaient comprendre, pris dans leurs schémas politiques. Comme nous l’avons montré dans différents épisodes, la grande masse des acteurs ne cherchait nullement à « faire la Révolution ». Il n’est pas du tout sûr que les 30 % qui, en moyenne, avaient refusé les accords d’entreprise pris dans la foulée des accords de Grenelle, pour la reprise du travail, l’aient fait parce qu’ils jugeaient que ce qui était proposé était bien médiocre eu égard à souvent presque un mois de grève. A moins qu’ils n’aient cherché tout simplement à prolonger la fête de ces vacances insolites. Une partie de la contestation porta d’ailleurs sur le paiement des journées de grève.
Bien sûr les questions d’argent et/ou de conditions de travail jouèrent un rôle dans ces débats pour la reprise, le retour au quotidien, à la routine du travail et des soucis de la vie. On avait vécu des vacances exceptionnelles, une sorte de libération totale, des vacances comme on n’en aurait jamais plus. On avait, sans l’avoir vraiment cherché, vécu intensément. On avait, enfin, vécu comme on aurait voulu vivre et c’est cela qui comptait avant tout ; consciemment ou pas, on cherchait à prolonger ce coin de paradis social qu’on venait de vivre, et s’en faire un peu payer, le plus possible au besoin. Quelques jours après la fin de la grève un tout petit film – La Reprise du travail aux usines Wonder – avait montré le cri du cœur d’une ouvrière qui fustigeait avec une violence verbale ­inégalée son refus de retourner dans l’enfer quotidien de son travail. Mais ce cri, qui était celui de toute une classe d’exploités, exprimait aussi, pour tous ceux qui avaient vécu une sorte de paradis temporaire de relations sociales, un certain désespoir de voir qu’il disparaissait peut-être à jamais, ne laissant qu’une nostalgie profonde, un lancinant souvenir d’émotions jusqu’alors inconnues.
Ce cri rejoignait le slogan des émeutiers qui n’en étaient pas vraiment, « Sous les pavés, la plage ». Car c’était bien la plage qu’ils avaient tous vécu, que tout a été fait pour effacer. Les pavés remis à leur place sont aujourd’hui recouverts de l’asphalte grise du quotidien. On pourrait en dire beaucoup mais surtout tenter de situer ces splendides vacances de Mai 68 dans une perspective historique. Ce mouvement qui s’étend sans but bien défini (on ne trouvait rien de mieux que « malaise »), ces marches dans la ville tout autant sans but, négligeant tous les symboles du pouvoir, cet abandon global, malgré quelques vestiges des formes de lutte du passé autour de la conquête armée, cela ne vous dit rien, eu égard à ce qui s’est développé dans la dernière décennie ? Mai 68 : la prémonition de ce que nous voyons aujourd’hui dans le monde, de ce qui apparaît comme une nouvelle forme de lutte internationale globale. Mais surtout pas le modèle que tentent encore aujourd’hui, comme nos matamores de Mai 68, les prétendues avant-gardes autoproclamées, de perpétuer dans l’action directe violente de l’affrontement avec les forces de répression du capital.
Ce fut aussi cela Mai 68, un immense mouvement dont la force se trouva non dans l’extériorité de l’action violente, mais dans le cœur individuel et collectif de la ­recherche de la Vie.
Henri Simon

NOTES

(1) The Imaginary Revolution. Parisian Students and Workers in 1968, de Michael Seidman, Berghahn Books, 2004. (Voir ici.)

(2) Voir « Chez Peugeot en juin 1968, une insurrection ouvrière peu connue »), récit de cette grève, dans Echanges n°124 (printemps 2008). Et Les Grèves en France en mai-juin 1968, de Bruno Astarian, Echanges et Mouvement, 2003.
(3) Copies de textes d’ICO disponibles sur demande.

(4) Tentative de bilan du Comité de lutte Renault, de Baruch Zorobabel, ICO, septembre 1972.

#balancetonboss

Toutes les tentatives de « normaliser» les rapports sociaux
ne changent pas fondamentalement une société dominée
par le capital et la recherche du profit dans l’exploitation
de la force de travail

«#balancetonporc», s’il a ouvert toutes grandes les portes jusqu’alors bien closes qui cachaient les abus sexuels masculins, n’a guère fait diminuer la domination sociale masculine et la misogynie.
Le mariage pour tous et ses accessoires éventuels n’ont guère fait diminuer l’homophobie en paroles et en actes.
Les lois réprimant l’antisémitisme en écrits, paroles et actes n’ont guère diminué l’antisémitisme sous toutes ses formes.
De même les lois réprimant le racisme n’ont guère fait réduire les discriminations raciales et autres propos ou agissements violents contre ceux qui sont « autres », à commencer contre les immigrés de tous bords.
Si l’on pouvait lancer « #balanceton boss », cela permettrait peut-être de mettre sur la place publique les faits et méfaits des dirigeants dans le quotidien de l’exploitation, depuis le contremaître jusqu’aux plus hauts échelons de la maîtrise. Mais celui ou celle qui se déciderait à une telle dénonciation publique de pratiques déstabilisantes, parfois sournoises et cruelles, risquerait gros car, comme d’ailleurs pour le harcèlement sexuel dans les relations de travail, mais plus encore dans ce cas, le licenciement ou autres sanctions pourraient venir de la haute autorité ­patronale.
Si cette autorité pouvait prendre le parti de la victime de harcèlement sexuel, la pratique d’une grande rigueur dans le travail, parfois jusqu’à l’épuisement physique et/ou nerveux, est presque une norme pour la « bonne marche de l’entreprise ».
Mais il ne faut pas trop se bercer d’illusions. Toutes ces tentatives de « normaliser » les rapports sociaux ne changent pas fondamentalement une société dominée par le capital et la recherche du profit dans l’exploitation de la force de travail. Si certains pays comme le nôtre, la France, peuvent se permettre une approche d’une telle « normalisation » (avec toutes les réserves que nous avons pu faire), celle-ci est toute relative dans d’autres pays d’Europe et bien loin d’être même seulement envisagée dans le monde entier, où la règle est souvent à son opposé : servitude totale de la femme, racisme, homophobie, antisémitisme, etc. sont souvent la loi commune et un des moyens de domination politique et sociale.
Le système capitaliste qui couvre le monde entier de ses tentacules s’en accommode fort bien au point que l’on peut dire que la « normalisation » des mœurs dans les pays « avancés » est payée par le maintien de toutes ces exclusions violentes diverses dans la plus grande partie du monde.

«#balancetonboss », même réussi, ne serait qu’un des éléments de la lutte de classe. Mais s’il prenait une dimension identique à « #balancetonporc », cela signerait le développement dans la sphère de l’exploitation d’une forme d’internationalisme spontané qui était déjà apparu dans des événements des dix dernières années, tels que le printemps arabe ou le mouvement « Occupy ». Il y a quelques décennies, l’internationalisme était encore porté par des partis politiques à vocation internationale, s’appuyant sur la lutte de classe : c’est ainsi que l’Histoire révèle des Première, Deuxième, Troisième et Quatrième Internationales, et même une Internationale situationniste. Aujourd’hui toutes ces Internationales, mis à part des morceaux de la Quatrième, ne sont plus que des vestiges d’un passé qui privilégiait des organisme centralisés dominés par un bureau politique, une sorte d’Etat-Major qui lancerait les troupes à l’assaut de la forteresse capitaliste. Bien peu, pour des raisons diverses, croient encore à un tel avenir privilégiant le combat des travailleurs contre le capital, et cela quelles que soient les perspectives offertes par des théoriciens politiques pour un monde communiste, une société sans exploitation de la force de travail.
Les nuisances du capital sont devenues si exponentielles que l’exploitation de la force de travail n’est plus qu’un chapitre dans la domination totale et illimitée du capital sur tout ce qui existe sur la terre, le minéral, le liquide, l’aérien et le cosmos, comme le vivant sous toutes leurs formes. Certaines de ces nuisances prennent une forme violente, hors de toute possibilité de contrôle et hors de toute capacité du système d’en réguler les causes que les autres luttes, notamment celles des travailleurs contre leur exploitation, ne se limitent plus qu’à l’aménagement d’un quotidien qui reste puissamment dominé par des forces sur lesquelles ils n’ont aucun ­pouvoir.
Cette situation a une conséquence : elle associe à l’échelle du monde, dans la même perception de perspectives d’un dangereux avenir, et forge ainsi une internationale de fait, indépendamment de toute organisation ou parti quelconques. C’est le sens de ces mouvement spontanés que l’on constate, parfois limités nationalement, parfois plus étendus internationalement avec des caractéristiques identiques. Ils disparaissent pour renaître ailleurs mais sous des formes identiques et « #balancetonporc », n’est que la dernière manifestation d’une forme nouvelle d’internationalisme, et sans doute pas la ­dernière.
Une telle situation n’est pas sans échapper aux dirigeants capitalistes. Les cercles des dirigeants capitalistes les plus puissants financièrement expriment une angoisse devant les conséquences de leur propre domination économique, devant le fossé grandissant des inégalités sociales et le profond mécontentement social que cela engendre dans tous les pays. Dans un entretien au Wall Street Journal, l’un des dirigeants du plus grand fonds d’investissement mondial constate que plus de 60 % de la population mondiale ne disposent d’aucune épargne, comptent un taux de mortalité beaucoup plus important que les autres 40 %, et savent que leurs enfants seront déclassés par rapport à leurs parents. Il voit en ceci une menace latente pour la stabilité du système…
La vaste opération menée pour sauver l’oligarchie financière globale des conséquences de ses propres divagations et lui assurer un accroissement des profits se fait sur le dos de la classe ouvrière. L’austérité, les baisses de salaires et l’accroissement de l’intensité du travail sont mis en œuvre pour abaisser le niveau de vie et les conditions sociales de la plus grande partie de la population L’intensité et l’efficacité de cette offensive de la classe dominante s’exprime dans la croissance constante de la valeur des actions.
H. S.

La place des GAFA dans l’économie capitaliste

Cet article, principalement et volontairement composé d’extraits de textes, a pour objet d’attirer l’attention des camarades sur la « nouvelle économie des plateformes ». Actuellement les cris d’orfraie de l’Union européenne (UE) contre les Google-Amazon-Facebook-Apple (GAFA – auxquels s’ajoutent maintenant Netflix) ne con­cernent que la fiscalité (sa répartition) : à aucun moment l’UE ne s’oppose à la pénétration de la « nouvelle économie ». Dans la réalité, les grandes entreprises et les Etats passent des accords avec les GAFA, dont la puissance financière vertigineuse leur permet de se comparer aux Etats, le Danemark venant même d’envoyer un ambassadeur auprès d’entreprises de la Silicon Valley (1). L’Etat français n’est d’ailleurs pas en reste, il a aussi son « ambassadeur pour le numérique » en la personne de David Martinon depuis novembre 2017 (2).
Le simple fait que les Etats s’inquiètent de la pénétration destructrice de « la nouvelle économie » nous oblige à prendre au sérieux les bouleversements qui nous envahissent déjà.

Voici deux acronymes , GAFA et BATX, repris régulièrement par les médias pour signifier la percée financière du « capitalisme de plate-forme » – aux GAFA occidentaux s’ajoutent les géants chinois du numérique Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi. Aussi le journal Challenges, reprenant comme l’ensemble de la presse économique l’agence Xerfi, faisait le constat suivant :
« Début 2017, la capitalisation boursière des GAFA dépassait les 2 000 milliards d’euros. C’est plus que l’ensemble du CAC 40 (1 500 milliards). Leur valorisation équivaut au PIB de la France. Ces entreprises emblématiques du Web trustent d’ailleurs les premières places du top 10 des plus grandes capitalisations mondiales. Apple est l’entreprise la plus chère du monde (752 milliards de dollars) et devance Alphabet, la maison mère de Google. Microsoft complète le podium, suivi de près par Amazon et Facebook, respectivement en quatrième et sixième positions (3). »

Ensuite l’agence Xerficanal prétend, chif­fres à l’appui, que ces nouveaux géants sont des « nains en matière d’emplois » : ce n’est vrai que partiellement car tous les chiffres montrent que les GAFA ne cessent d’embaucher. La question qui reste en suspens est de savoir si ces embauches seront en mesure de compenser les emplois que les GAFA ­détruisent.
Par quel miracle ces plates-formes ont-elles pu accumuler une telle capitalisation boursière, étant donné que le travail salarié utilisé n’est pas en mesure de générer de tels profits ?
Une première explication vient de la fiscalité.
Comme les actifs financiers de ces plates-formes ne valent rien, elles peuvent s’installer sans encombre dans les paradis fiscaux. Quand leurs actifs prennent de la valeur, ils sont hors d’atteinte et comme elles n’ont pas d’actionnaires (4) c’est tout bénéfice pour elles, d’où des décollages boursiers spectaculaires pour ce capitalisme qui se développe en dehors des clous des réglementations établies. Nous ne nous attarderons pas sur ce sujet, qui est un règlement de compte au sein même du capital pour le partage des profits comme en témoignent les textes qui suivent. La presse a largement diffusé les incursions de la commissaire européenne à la concurrence contre les GAFA, imposant une sanction de 13 milliards d’euros à Apple. Elle a ensuite visé le géant américain Amazon, lui demandant de restituer 250 millions d’euros d’aides illégales de l’Etat du Luxembourg. De son côté, Emmanuel Macron s’est lui aussi introduit dans le maquignonnage visant un partage des profits avec le patron d’Apple, Tim Cook, qu’il a reçu à l’Élysée.

La disparition de l’emploi
et du salariat

Nous revenons toujours sur ce qui fut appelé la loi Varga. Dès les années 1920, Eugène Varga (5) va souligner que l’augmentation du capital constant aux dépens du capital variable (du travail vivant) n’est plus une tendance relative du capitalisme, mais permanente. Varga ne considérait plus l’élimination du travail vivant comme un phénomène relatif, il va en souligner le caractère absolu : ainsi diminue la main-d’œuvre active dans l’industrie, alors même que l’augmentation de la production continue.
Dès 1926, Varga signalait l’existence de ce nouveau phénomène, mais c’est au printemps 1929 qu’il le développe : devant le Xe Plenum de l’Internationale communiste, il affirmera qu’il n’a pas été accordé une importance suffisante à la constitution d’un chômage organique, et il en soulignera les aspects nouveaux :
« Le chômage marche parallèlement avec une augmentation formidable du volume de la production en Amérique, en Allemagne, en Grande-Bretagne […] ; il atteint son maximum dans les pays où la rationalisation est le plus accentuée […] ; il existe, dans les pays à capitalisme hautement développé, une tendance à rejeter les forces de travail de la sphère de la production dans celles de la répartition et de la consommation. » (L’Internationale communiste, 1er juin 1929 : extraits du rapport et des conclusions de Varga à la commission préparatoire du plénum du comité exécutif de l’IC.)

La polémique au sein de l’IC fut très vive, et Varga dut essuyer les foudres de son principal opposant, Otto Kuusinen, qui va répliquer :
« C’est une chose de constater une diminution du nombre des ouvriers dans certaines branches de la production, voire même dans un pays entier, mais c’en est une autre, tout à fait différente, de parler d’une tendance générale à réduire le nombre des ouvriers. »
Les adversaires de Varga baptisèrent ce phénomène « baisse absolue de la classe ouvrière de loi Varga ».
Après le livre Adieux au prolétariat (6), nous voilà de nouveau confronté à la loi Varga ; celle-ci, avec le chômage chronique des pays de l’OCDE, prend une apparence de vérité. Varga n’avait pas complètement tort quand il disait « il existe, dans les pays à capitalisme hautement développé, une tendance à rejeter les forces de travail de la sphère de la production dans celles de la répartition et de la consommation ». Nous savons comment le secteur tertiaire fut créateur d’emploi jusqu’à nos jours et comment le secteur primaire industriel fut laminé par la concurrence, et délocalisé. L’introduction et le développement des technologies de l’information et de la communication (TIC), se présentent actuellement comme capables d’anéantir un grand nombre d’emplois tertiaires, doublé par ce que l’on appelle « l’économie collaborative ».
« Avec le big data plus les algorithmes, plus le capitalisme de plateforme, nous allons vers la disparition de 5 millions d’emplois dans les dix ans qui viennent en France. Nous sommes, ici et dans l’ensemble des pays développés, sur la pente de la disparition des emplois actuels et même de métiers de l’ordre de 47 % à 50 %, y compris dans des milieux extrêmement qualifiés, par exemple l’exploitation du big data dans les cabinets d’avocats avec les algorithmes qui travaillent sur toutes les jurisprudences qui sont numérisées : là où travaillaient cent avocats, il n’en restera que dix ou quinze. Nous sommes passés d’une situation où, à l’horizon de l’an 2000, un quart des informations produites par notre société était numérisé ; maintenant, nous sommes en France à 98 % de l’information produite et numérisée. » (Yann Le Pollotec, membre de l’exécutif national du PCF chargé de la révolution numérique.)

Tous les pays de l’OCDE à des degrés divers seront touchés par ce rétrécissement de l’emploi tertiaire, qu’en termes marxistes nous appelons les faux frais du capital, un secteur qui fait circuler la plus-value mais n’en produit pas. Le constat de cette situation globale à été fait, rappelons le lors d’une importante réunion de 500 membres de l’élite mondiale, à San Francisco entre le 27 septembre et le 1er octobre 1995 (7).
Les « grands » de ce monde vont s’interroger sur l’avenir de ce qu’ils allaient appeler le 20/80. Pour eux 20 % de la population mondiale peut faire tourner l’économie et il faut se préparer à gérer les surnuméraires. Il y aura bientôt 80 % de la population qui s’avérera superflu, qu’il faudra « occuper ». Pour maintenir la paix sociale, Brezinski avait proposé le « tittytainment », un mélange d’aliment physique et psychologique qui endormirait les masses et contrôlerait leurs frustrations et protestations prévisibles.
Depuis, nous avons vu se développer des revendications d’adaptation au capitalisme, comme le revenu universel, mais aussi le changement législatif de la loi El Khomri mettant dorénavant sur le même plan droit du salarié et droit de la personne, tout cela dans le cadre de l’offensive sur le numérique et du capitalisme de plateforme.

« Le capitalisme de plateforme s’appuie sur le big data c’est-à-dire sur la capacité à gérer des masses énormes de données – des documents, de la géo-localisation… – permet de développer des entreprises qui font ­ce que j’appelle du courtage de travail. Prenez le modèle d’Uber, il emploie zéro chauffeur mais il a recours à 250 000 chauffeurs dans le monde, il emploie 2 000 personnes dans le monde, essentiellement des informaticiens, il met en relation des gens qui ont besoin d’être transportés et des gens qui sont prêts à les transporter, ce qu’on appelle des contractants. Ces gens ne sont pas des salariés d’Uber, ils mettent à la disposition d’Uber leur moyen de production c’est-à-dire leur voiture, leur GPS, leur tablette numérique qui leur permet de trouver le client. Ils dépendent totalement de l’offre ou de la demande de transport et à la fin le paiement passe par Uber qui prend une marge énorme de 20 %. Nous sommes dans une situation de précariat le plus total, tout en donnant aux gens le sentiment qu’ils sont indépendants. Je rappelle la citation de Michel Foucault : « Etre entrepreneur de soi » et cela se multiplie. » (Yann Le Pollotec)

« Entrepreneur de soi » Marx en parle dans Un chapitre inédit du Capital :
« Dans le système capitaliste, un certain nombre de travaux produisant des marchandises continuent d’être effectués de la même manière que dans les modes de production antérieurs, où le rapport capital-salariat n’existait pas encore, de sorte qu’il n’est pas possible de leur appliquer la notion de travail productif et improductif correspondant au capitalisme. Toutefois, même s’ils ne sont pas encore soumis véritablement aux rapports dominants, ils le sont idéellement : par exemple, le travailleur qui est son propre employeur, est aussi son propre salarié, tandis que ses propres moyens de production lui font face comme capital… dans son esprit. De telles anomalies offrent un terrain bienvenu aux discussions oiseuses et à l’ergotage sur le travail productif et improductif. » (Un chapitre inédit du Capital, éd. 10/18, 1971, p. 230.)
Un chamboulement du système d’exploitation est en marche, et il faut essayer de l’appréhender.
Depuis quelques années, nous entendons régulièrement le capitalisme prôner la fin proche du salariat ou son au-delà. En Occident, du fait des nombreuses délocalisations et de la concurrence chinoise, il y a un semblant de vérité, qui maintenant prend un nouvel envol avec les nouvelles technologies.
Le n° 94 de La Gazette de la société et des techniques est intéressant en ce sens qu’il donne quelques chiffres sur la « fin du ­salariat » :
« Nous ne vivons pas la fin du salariat
Le travail “à la tâche” est aujourd’hui de plus en plus visible : livraison, prestations intellectuelles, services à la personne, etc. L’essor des plateformes, dont la plupart font appel au travail non-salarié, conduit d’ailleurs certains à parler d’ubérisation de l’économie. Pourtant, le salariat est loin de disparaître. Il n’a même presque jamais été aussi majoritaire : il représentait 56 % de l’emploi total en 1900, 65 % en 1950, 85 % en 1989 et 89,65 % au 31 décembre 2015 (8). Durant les vingt-cinq dernières années, la proportion des non-salariés dans l’emploi total n’a pas évolué de manière significative, même si, après 2009, on peut observer un très léger regain (8,79 % de l’emploi total, point bas historique, en 2001, contre 10,35 % en 2015) . Si on considère les pourcentages par secteurs d’activité, on observe que ce faible mouvement est essentiellement lié à la contribution du secteur tertiaire à l’emploi non-salarié : 5,30 % de l’emploi total en 2001, 7,11 % en 2015.
Mais, en réalité, cette variation est largement due au développement du secteur tertiaire dans l’économie, et non à une modification de la structure d’emploi. La part des non salariés au sein du secteur tertiaire marchand en 2015 est d’ailleurs identique à celle de 1996 (cf. graphique de la p. 11). La part de l’emploi non-salarié ne se développe réellement, entre 2009 et 2015, que dans la construction.
Constater que la proportion de travailleurs non-salariés est stable ne permet toutefois pas de conclure à l’absence de mutations dans le monde du travail. Au contraire, les changements économiques et culturels sont profonds, tant dans les entreprises que pour les travailleurs.

Un besoin des entreprises de plus de flexibilité

Au sein du salariat, de nouveaux types de contrats et de nouvelles catégories de travailleurs sont apparus depuis les années 1980. Alors que le CDI (contrat à durée indéterminée) à temps plein était la norme du salariat depuis les Trente Glorieuses, il a progressivement cédé sa place à des formes “atypiques” d’emploi salarié : intérim, CDD, stage et apprentissage. Si le CDI est aujourd’hui encore très représenté dans le salariat, c’est surtout une question de stock. Aujourd’hui, les périodes d’emploi de moins de trois mois en CDD et intérim représentent près de neuf embauches sur dix, contre seulement une sur deux en 1982. La pluriactivité se développe : 1,4 million de travailleurs (9) déclarent travailler pour plusieurs employeurs, voire exercer plusieurs professions.
L’évolution du monde de l’entreprise est une cause des mutations du travail. Le xxe siècle a été marqué par la civilisation de l’usine, où fordisme et taylorisme ont façonné l’organisation du travail selon des principes d’organisation scientifique. Dans les années 1980, le capitalisme financier amorce le développement du modèle de plateforme. Avec lui, l’actionnariat diffus tient une place centrale dans la gouvernance et la rentabilité à court terme prend une importance croissante. L’entreprise est appréhendée comme un centre de contractualisation entre diverses parties prenantes pour concourir à la fourniture d’un produit ou d’un service. On assiste alors à des vagues d’externalisations, de recentrages stratégiques et, dans une moindre mesure, au recours massif à l’intérim ou aux contrats courts.
Les technologies numériques ne sont pas le support indispensable de cette stratégie d’entreprise ni des modèles de plateformes. Elles les facilitent cependant, notamment parce qu’elles permettent de faire baisser les coûts de transaction.
Ainsi, les entreprises tendent à employer et à fidéliser de moins en moins et à contractualiser de plus en plus à la tâche ou, dans le meilleur des cas, à la mission. Elles ne détiennent parfois que très peu de capital au regard de leur chiffre d’affaires, pour des raisons qui peuvent varier : difficultés à le mobiliser (10), recherche de structures plus légères et agiles, stratégie financière… A l’extrême, l’entreprise ne façonne et n’organise plus le travail. Elle le divise en tâches et optimise la mise en relation entre offreurs et demandeurs. »

(« Vers la fin du salariat », d’Alexandre Chevallier et Antonin Milza, ingénieurs des mines, La Gazette de la société et des techniques, n° 94, novembre 2017) (11).

Les GAFA sont-ils une menace pour le capitalisme historique ?

Effectivement les GAFA ne semblent pas être dans les clous du capitalisme historique, celui créateur de valeur, les GAFA ont un profil proche de celui du capital financier, ils se sont autonomisés au sein du mode de production capitaliste, comme un pôle ayant les capacités de drainer des masses énormes de capitaux. De véritables sangsues allant jusqu’à mettre sous sa dépendance les secteurs créateurs de plus-value.
En témoigne la Gazette de la société et des techniques n° 93 :
« Le danger de captation de la chaîne de valeur par des acteurs du numérique
L’entrée fracassante d’acteurs du numérique (Google, Uber, Baidu…) de taille mondiale et possédant des capacités financières colossales entraîne un déplacement substantiel de la chaîne de valeur. Le principal risque est d’aboutir à des partenariats entre géants du numérique et constructeurs qui soient totalement déséquilibrés, dans lesquels le rôle du constructeur se limiterait au seul déploiement du système d’exploitation qu’un Google, par exemple, aurait développé. C’est précisément la stratégie qu’a choisie Google en s’associant avec Fiat. Le constructeur italien fournit uniquement les véhicules et laisse toute la responsabilité de l’intelligence artificielle et de la gestion des données à Google (12).
La chaîne de valeur (13) va donc se trouver progressivement réorientée en faveur des plateformes de services d’usage de véhicules comme en témoignent les partenariats noués récemment entre Google et Fiat, Google et Lyft, Uber et Ford, Daimler et Volvo, Lyft et General Motors… Carlos Ghosn l’a très bien compris en annonçant dès 2014 : « Nous ne voulons pas juste devenir des fournisseurs de carrosserie. » Si les constructeurs accumulent trop de retard, ils pourraient alors se voir contraints de se fournir davantage auprès d’équipementiers souhaitant remonter la chaîne de valeur. Le risque est de perdre davantage encore de la valeur ajoutée quand on sait que plus de 80 % de cette valeur ajoutée est déjà passée dans les mains des équipementiers. »

(« Véhicules autonomes, ne ratons pas la révolution  !», d’Alexandre Houle et Hugo Lévy-Heidmaznn, ingénieurs des mines, La Gazette de la société et des techniques, n° 93, septembre 2017).

Ce que confirme l’Institut Friedland :
« Pourtant, la puissance des business models de ces nouveaux géants porte bien en germe l’installation d’une économie à deux vitesses, avec une subordination croissante de l’ancienne à la nouvelle économie. À terme, c’est à un transfert massif de valeur qu’on pourrait assister dans un rapport de force de plus en plus défavorable à l’ancienne économie.
Face à ces transformations, les États européens dénoncent surtout les stratégies agressives d’optimisation fiscale des entreprises numériques américaines, qui menacent d’éroder leurs bases fiscales. Or, contrer ces pratiques ne suffira pas : ce qui est en jeu, c’est une “délocalisation” croissante hors d’Europe de la valeur créée, ce qui induira, à terme, une attrition des bases fiscales et, plus grave,conduira à un appauvrissement du continent. »

En effet la puissance des GAFA provient de leurs capacités à s’imposer comme la nouvelle infrastructure de la mondialisation.
« Qu’est-ce que le succès des plate-formes américaines remet en cause ? Non seulement l’organisation légale et sociale des pays européens mais également le développement économique du continent. Le risque étant que ces plateformes, essentiellement les GAFA, finissent par constituer des monopoles, évinçant de potentiels concurrents européens (p 37). »
(Création de valeur dans un monde numérique. Transformer l’action économique, de Jean-Luc Biacabe, chef économiste, et Corinne Vadcar, analyste senior, janvier 2017.)

Mais encore l’avis du Conseil économique et social ci-dessous :
« Trois ruptures essentielles caractérisent ce bouleversement issu du numérique.
L’hybridation des métiers. Le passage d’un système industriel différencié à un écosystème hybride se construit autour des usages, comme par exemple la voiture connectée issue de l’industrie automobile, des technologies de la communication ou du secteur des assurances, ou de l’articulation entre ces trois métiers, mais imaginée par Google.
La remise en cause complète de la chaîne de valeur. Elle se déplace vers l’aval, entraînée par un type inédit de relation avec le client et la façon dont les entreprises répondent et anticipent cette nouvelle manière de consommer. Pour permettre la pérennité du secteur industriel lui-même, il faudra marier cette technicité du produit avec les services qui lui sont liés : l’innovation servicielle.
La création de monopoles géants très capitalistiques : le Big Data et ses avatars à venir. Cette nouvelle révolution industrielle à travers le Big Data est accaparée par des sociétés supranationales. Sa partie émergente est constituée par les Gafa (…), entreprises capables de concentrer la masse exponentielle des données de leurs clients, de les analyser et de les utiliser. Leur puissance repose sur cette capacité et sur les enseignements qu’ils en tirent en matière de conception des produits, d’innovation, de relations commerciales et de marges bénéficiaires. Par exemple, Google , avec la création de son moteur de recherche, capitalise des informations à partir des requêtes des utilisateurs, ce qui lui permet de vendre des liens sponsorisés et de dégager des recettes.
Le Big Data participe aussi à la création de nouvelles technologies qui font émerger de nouveaux usages permettant de capter de nouvelles données et ainsi de suite…
En fait, les millions de clients, leurs milliards de données constituent l’énergie qui permet à ces Gafa de fonctionner et de créer les nouvelles technologies qui permettent d’inventer de nouveaux besoins.
Ainsi, les Gafa sont stratégiques pour la rénovation des métiers existants et la création d’écosystèmes innovants. Ils se sont donnés les moyens de prendre le contrôle de secteurs étrangers à leur activité d’origine, que ce soit le secteur de la presse ou l’hôtellerie, où les Gafa ont déstabilisé des pans entiers de l’industrie. Par exemple, dans l’hôtellerie : les systèmes de réservation par Internet captent des devises qui ne rentrent pas sur le territoire, même si la France reste attractive pour les touristes. Plus insidieuse encore, l’habitude donnée aux internautes d’avoir accès gratuitement à l’information sur les kiosques. Or les kiosques qui en autorisent l’accès, prélèvent au passage 30 % de marge, sans communiquer aux journaux d’informations sur leurs lecteurs. Ils coupent les éditeurs de leurs clients, les laissant à la merci de leur propre politique commerciale.
Mais la prise de contrôle des données, véritable chaîne de valeur, implique d’investir des sommes considérables que seuls les Gafa sont capables de mobiliser. Ce sont les nouveaux magnats de l’Internet, après ceux du pétrole ou de la presse. Ces sommes considérables sont ensuite utilisées pour créer de nouveaux objets ou produits en dehors des circuits industriels traditionnels.
En février 2015, les Gafa pesaient autant que les entreprises du CAC 40. Depuis, l’écart n’a cessé de se creuser. L’indice CAC 40 vaut 1 131 milliards de dollars, alors que les Gafa affichent 1 675 milliards de dollars sur la balance ! Les Gafa battent aussi le Nasdaq + 9,2 % depuis le 1er janvier 2015. Mais les Natu (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) « quatuor emblématique d’une nouvelle vague qui parcourt le segment digital » (Patrick Fray, Les Echos, 23 janvier 2015), ont pour objectif d’entrer dans la course du Big Data. Selon Aurel BGC, elles valent autant que 10 % du CAC 40, contre un peu plus de 6 % début 2014 et 3 % début 2013 (non encore cotées en Bourse à l’époque).
La révolution Big Data se met en place beaucoup plus rapidement, et s’affirme beaucoup plus capitalistique.
Les Gafa et des acteurs du même type peuvent déjà dicter leur loi à des pans entiers de l’économie. Ils deviennent de grands « prédateurs » supranationaux avec des impacts sociaux importants ; d’autant qu’ils contournent les règles et sont régulièrement accusés de pratiques anticoncurrentielles, d’optimisation fiscale, de non-respect de l’utilisation des données privées.
Ces entreprises prospèrent aussi grâce aux paradis fiscaux où elles délocalisent des profits de leurs activités mondiales. Elles se développent en tant que « passagers clandestins de réseaux physiques » (Benoit Thieulin, journée de rencontres « Le numérique, l’entreprise et le travail » (28 janvier 2015) pratiquant du dumping économique et fiscal et entravant les règles de la concurrence libre et non faussée.
Comment alors les faire participer au financement des infrastructures et des réseaux qu’elles utilisent ? A ce stade de la révolution numérique, la question de la légitime protection et du respect les vies privées s’impose. Sans régulation/législation, le risque est d’aboutir à un système à deux vitesses : les plus modestes devront payer l’accès à Internet par la renonciation à la protection de leur vie privée, tandis que la population plus aisée, sur un modèle payant aura droit au respect de ses données privées.
Si les Gafa peuvent fournir du service universel, elles prélèvent des rentes massives et sans impôts. C’est un vrai problème pour l’ensemble des États où elles développent leurs activités. »

(« Les nouveaux rapports industrie/services à l’ère du numérique » [p. 26], avis du Conseil économique, social et environnemental, présenté par Marie-José Kotlicki, rapporteure.)

Les GAFA savent très bien que leur statut juridique, n’est pas tenable à terme car il provoquerait la ruine du capital productif de valeur, déjà sous la coupe du capital de prêt, c’est à dire d’un capital qui pense que l’argent peut rapporter de l’argent sans passer par la production de valeur. Les GAFA vont donc essayer de pénétrer dans les conseils d’administration des secteurs créateurs de valeur, comme donneurs d’ordres, transformant les anciens donneurs d’ordre en sous-traitant. Comme nous l’avons souligné p. 13, Carlos Ghosn l’a très bien compris.
Amazon est bien connu pour être un centre d’exploitation de la force de travail particulièrement redoutable, tant pour ces concurrents que pour le monde du travail. Ne parlons pas d’Uber , qui lui aussi nage dans le bonheur des vides juridiques.
Dans un prochain texte, nous aborderons la relation en les GAFA et la loi de la valeur, et plus amplement « l’économie collaborative » et « la nouvelle économie ».
G.Bad
le 20 janvier 2018

NOTES

(1) http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/02/ 07/le-danemark-va-envoyer-un-ambassadeur-numerique-au-pays-de-google-et-facebook_5076124_4832693.html
(2) https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/diplomatie-numerique/evenements/article/nomination-de-david-martinon-au-poste-d-ambassadeur-pour-le-numerique-22-11-17

(3) Analyse de Xerficanal, reprise sur les sites de la Tribune, Challenges, (https://www.challenges.fr/media/gafa/ google-facebook-et-amazon-comptent-a-peine-plus-de-salaries-que-carrefour_468169), etc.

(4) Mais dès qu’ils sont cotés en bourse ils ont des actionnaires. Parmi les GAFA, seul Apple distribue des dividendes, les autres réinvestissent leurs bénéfices .
(5) https://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Varga

(6) Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme, d’André Gorz, Seuil, 1981, 246 pages.

(7) Cette réunion du Fairmont se déroule dans le cadre de la fondation de Mikhaïl Gorbatchev. Elle a une grande importance historique. Elle fait intervenir George Bush père, George Schultz, Margaret Thatcher, Ted Turner de l’entreprise CNN, John Gage de l’entreprise Sun Microsystems, des dizaines d’autres personnalités de tous les continents … et bien sûr l’incontournable Zbigniew ­Brzezinski.

(8) Source INSEE.

(9) « Les pluriactifs : quels sont leurs profils et leurs durées de travail ? », Dares Analyses 2016-60.

(10) Certaines success story ont d’ailleurs commencé ainsi. Brian Chesky, fondateur d’Airbnb, a publié les refus des capitaux-risqueurs qu’il a essuyés. Michael Dell décrit que le modèle de son entreprise éponyme résulte du fait qu’il n’avait que 1 000 dollars, capital minimum autorisé par l’État du Texas lorsqu’il l’a créée.

(11) Téléchargeable sur http://annales.org/gazette/2017/gazette_94_11_17.pdf

(12) Voir le rapport parlementaire de la mission d’information sur « L’offre automobile française dans une approche industrielle, énergétique et fiscale », présidée par Sophie Rohfritsch, présenté par Delphine Batho, octobre 2016.

(13) Désigne l’« ensemble des activités productives réalisées par les entreprises en différents lieux géographiques au niveau mondial pour amener un produit ou un service du stade de la conception au stade de la production et de la livraison au consommateur final » (OCDE et Gereffi, 2011).

Les grèves sauvages au Vietnam

*« Đình công tự phát, wildcat strikes in post-socialist Vietnam », texte publié en anglais sur le blog de la revue Chuang (http://chuangcn.org/blog/), traduit par dndf (http://dndf.org/?p=15930) (nous avons légèrement révisé cette traduction).
Le premier numéro de Chuang (Cheval d’attaque) (chuangcn.org/ http://chuangcn.org), décrite comme proche de dndf, Sic, End Notes, Kosmoprolet… est paru en juillet 2016. La revue veut « analyser le développement du capitalisme en cours en Chine, ses racines historiques, et les diverses révoltes de ceux qu’il broie »
(http://chuangcn.org/about/).
Le site dndf en a traduit, entre autres, l’éditorial : https://dndf.org/?p=15241.

Dans les zones industrielles du Vietnam – qui marquent les limites des grands centres urbains relativement isolés les uns des autres, chacun comptant quelques douzaines d’usines – il n’est pas rare de voir les travailleurs refuser de rejoindre leurs lieux de travail. C’est la grève sauvage, un phénomène fréquent dans le pays. Quelle est la nature de ces grèves et dans quelle mesure peuvent-elles créer un nouveau mouvement syndical, qu’il prenne une forme déjà vue ou un modèle inconnu ?

Grèves du travail et militantisme au Vietnam : un historique

Les conditions de travail dans le capitalisme colonial français en Indochine (qui couvrait le Vietnam, le Cambodge et le Laos). étaient, sans surprise, terribles. Au début du xxe siècle, grèves et militantisme ouvrier ont commencé à apparaître dans les grandes industries – en particulier dans les plantations de caoutchouc, les usines de textile, les ports et les chemins de fer – en même temps que le mouvement anticolonial se développait. Cela s’est poursuivi durant l’occupation japonaise du Vietnam pendant la seconde guerre mondiale, puis à travers la première guerre d’Indochine (1946-1954). Cette résistance au travail ne fut pas enclenchée par des groupes affiliés aux communistes d’Ho Chi Minh. Il y avait des syndicats trotskystes et des syndicats autonomes, ainsi que des grèves sauvages de travailleurs non encartés (1), en plus de l’activisme des groupes affiliés au Parti communiste du Vietnam (PCV). et de ses prédécesseurs (2).
Les accords de Genève de 1954 ont divisé le Vietnam entre le Nord « communiste » et le Sud anticommuniste. En 1956, le gouvernement sud-vietnamien a légalisé les syndicats, tout en les supprimant en pratique, allant jusqu’à la répression ouverte et à l’arrestation de dirigeants syndicaux au début des années 1960 (3). Pourtant, pendant la seconde guerre d’Indochine et jusqu’à sa fin en 1975, le Vietnam du Sud a connu de nombreuses luttes ouvrières, y compris une grève générale de deux jours à Saïgon en 1964. Il existait un mouvement dynamique avec des fédérations syndicales concurrentes.
Outre la Confédération générale du travail (Tổng Liên Đoàn Lao Động Việt Nam), qui recevait le soutien du Nord, la Confédération générale des travailleurs (Tổng Liên Đoàn Lao Công Việt Nam) incarnait les ­efforts de l’AFL-CIO pour construire un mouvement ouvrier anticommuniste au Vietnam du Sud (4), soutenu par la CIA et d’autres ministères de l’Etat américain. Il y avait aussi d’autres fédérations syndicales plus petites, y compris des organisations catholiques et bouddhistes (5).
On sait moins de choses sur le Nord pendant cette période. Après que les communistes se sont établis à Hanoi, le secteur privé du Nord – composé principalement de petites entreprises – a été secoué par des conflits du travail, mais ceux-ci ont largement disparu avec l’introduction d’un nouveau code du travail au milieu des années 1950 (6). Après quoi il y eut peu de grèves, seule la fédération des syndicats légaux faisaint partie de l’appareil d’Etat et de sa gestion. Les travailleurs bénéficiaient d’une grande sécurité de l’emploi. La discipline du travail dans le secteur de l’Etat était relâchée, permettant aux travailleurs de ne pas se présenter au travail pendant des semaines, ou de dormir ou cuisiner pendant leur temps de travail, sans être licenciés (7). Mais ils n’avaient pratiquement rien à dire sur les décisions de ­production (8).
Après la fin de la seconde guerre d’Indochine en 1975 et la réunification du pays l’année suivante, le Vietnam est presque immédiatement entré dans une crise économique. Cela a finalement conduit à l’abandon de l’économie planifiée et à l’adoption d’une économie de marché grâce à des réformes connues sous le nom de Đổi mới*. Ces réformes ont été officiellement annoncées en 1986, mais des réformes moins importantes ont été progressivement introduites depuis 1979.
Le capital étranger a commencé à entrer dans le pays vers la fin des années 1980. Depuis 1994, une centaine de grèves ont été enregistrées – principalement, mais pas exclusivement, dans des entreprises à participation étrangère (9).

Les grèves aujourd’hui

Au Vietnam, les grèves ont été légalisées en 1994 (contrairement à la Chine où elles ne sont officiellement ni légales ni illégales, mais en général considérées comme illégales). ADans les premières années suivant la légalisation, un petit nombre de grèves ont été enregistrées. Mais depuis le milieu des années 2000, il y a eu environ 300 à 500 grèves enregistrées par an, selon les statistiques gouvernementales (ces chiffres doivent être pris avec précaution, car il n’y a pas de définition officielle d’une grève et aucune méthodologie standard pour l’enregistrement des chiffres). La majorité des grèves enregistrées – entre 60 % et 80 % de toutes les grèves chaque année (10) – se produisent à Ho Chi Minh-Ville et dans les deux provinces industrielles voisines de Binh Duong et Dong Nai. Ces trois régions du sud forment ensemble le centre économique du pays. De nombreuses zones industrielles et une grande partie des investissements directs étrangers (IDE) entrant au Vietnam y sont concentrées. Bien que les grèves surviennent le plus souvent dans les entreprises à capitaux étrangers, elles deviennent plus fréquentes dans les entreprises privées nationales (11). Les grèves dans les entreprises publiques sont plus rares, bien qu’elles ne soient pas inconnues. Elles semblent avoir diminué depuis 1995, ce qui correspond au processus de privatisation et de licenciements des travailleurs (12).
Les grévistes sont généralement des jeunes, des femmes venues des régions rurales, reflétant la composition actuelle de la classe ouvrière industrielle du Vietnam. Environ 80 % des ouvriers d’usine dans les zones franches d’exportation sont des jeunes femmes âgées de 18 à 30 ans (13). La majorité des travailleurs, épuisés par l’intensité du travail, ont quitté l’usine ou sont sortis du processus de production à la fin de la trentaine et sont retournés dans les zones rurales. Ce qui est aggravé par l’impossibilité de réaliser des économies permettant de mener une vie familiale en ville (14). Et par le système d’enregistrement des ménages (hộ khẩu), qui rend l’accès aux services publics en ville difficile pour les migrants – semblable au système chinois du hukou (15). Après leur retour dans leur ville natale, de nombreux ex-travailleurs utilisaient leurs « retraites » pour tenter de créer de petites entreprises ou investir dans d’autres moyens de production, comme l’achat d’une petite parcelle de terre ou de matériel agricole (16).
Malgré la légalisation des grèves, aucune n’a jamais été autorisée. Lancer une grève en restant dans le droit implique de passer par de nombreux processus bureaucratiques : les travailleurs doivent s’adresser à un « conseil de conciliation au travail » afin qu’il résolve leur problème, puis attendre sept jours pour obtenir une réponse. Si la réponse de ce conseil n’est pas satisfaisante, ils doivent ensuite s’adresser à un « conseil d’arbitrage» et attendre dix jours de plus. Si la réponse de ce conseil ne convient toujours pas, les travailleurs peuvent alors demander au syndicat de leur lieu de travail d’organiser une grève. Mais les représentants des syndicats du lieu de travail sont souvent eux-mêmes membres de la direction de l’entreprise, et le syndicat est dirigé par l’Etat, à travers la Confédération générale du travail du Vietnam (CGTV). Le comité exécutif du syndicat sur le lieu de travail prend la décision d’engager la grève ou non et en informe le bureau du travail et le syndicat provincial, en indiquant la date de la grève et ses raisons. Tout ceci, bien sûr, avertit l’entreprise, qui peut ainsi prendre ses dispositions pour minimiser l’impact de la grève.
Il n’est pas étonnant que les travailleurs vietnamiens passent rarement par cette voie légale. Au contraire, toutes les grèves ont été des grèves sauvages. Légaliser les grèves et mettre en place un système de négociation collective – ce que les observateurs du spectre politique préconisent depuis longtemps en Chine (17) – a donc clairement échoué à freiner la marée des grèves sauvages et d’autres formes de résistance au Vietnam.
Dans de telles grèves, les travailleurs se présentent généralement au travail un matin et refusent d’entrer, apparemment sans avertissement préalable. Malgré cette apparence de spontanéité, ces mouvements sont souvent bien organisés en amont. Les chefs de la grève informelle font souvent circuler des tracts annonçant la grève à d’autres travailleurs (18). De telles actions sont habituellement lancées par un petit groupe de travailleurs, mais finalement toute la main-d’œuvre se déplace et se rassemble devant l’usine (19). La grande majorité des grèves se concentrent sur les revendications salariales, mais certaines grèves exigent également un meilleur traitement, comme des aliments propres ou plus de pauses ­toilettes.
Tout au long des années 1990 et dans les années 2000, les fonctionnaires locaux du ministère du travail et de la CGTV se rendaient immédiatement sur les lieux de la grève, essayant de persuader les travailleurs de reprendre le travail. Maintenant, cependant, ils sont souvent plus détendus lors de ces incidents, permettant aux travailleurs et aux gestionnaires d’essayer de résoudre le problème par eux-mêmes. Et ils le font souvent, de nombreuses grèves ne durent pas plus d’un jour ou deux avant la négociation rapide d’un compromis. Si une solution n’est pas trouvée au bout de quelques jours, les responsables locaux de l’Etat et du syndicat interviennent et contribuent à faire avancer la négociation.

Des raisons d’être optimiste

Des observateurs extérieurs se réjouissent souvent des grèves au Vietnam : il y a eu dans ce pays, au cours des dix dernières années, plus de grèves que dans tout autre pays asiatique, en contournant régulièrement les structures officielles des syndicats, et cela ne diminue pas. Pourrait-ce être le berceau d’un nouveau mouvement ouvrier ? Certains observateurs, avec une vision plutôt téléologique de la conscience de classe, l’affirment. Anita Chan et Kaxton Siu sont les deux principaux partisans de cette idée. Les grèves, argumentent-ils, construisent la conscience et encouragent les travailleurs. De tels propos sont audacieux vu ce que le grand nombre de grèves au Vietnam nous dit des travailleurs : que leur conscience de classe a largement dépassé celle des travailleurs chinois, par exemple. Un « point de vue étroit sur les droits légaux » en Chine a un effet de délimitation de la “conscience” des travailleurs », alors que les travailleurs vietnamiens ont développé leur aptitude à l’organisation de grèves et à l’élaboration de stratégies et des acquis d’une expérience précieuse dans la solidarité collective dans les actions dans l’industrie » (20).
A partir de là, la situation ne peut que progresser : « Quand » (pas « si ») cela se produira, « le régime autoritaire actuel du Vietnam sera sérieusement contesté (21). »
Peut-être y a-t-il quelques éléments de preuves à ce sujet. Les grèves sauvages semblent avoir des similitudes avec les « syndicats champignons » – des syndicats qui « sont formés au début ou lors d’une grève et se dissolvent rapidement (peu importe que la grève finisse par une victoire, une défaite ou un compromis) (22) ». Il y a eu beaucoup d’exemples à travers l’histoire : l’Argentine à la fin des années 1800, les travailleurs du jute de Calcutta des années 1920, le Nigeria dans les années 1950, la Grande-Bretagne dans la première moitié du xixe siècle et les travailleurs juifs aux Etats-Unis au début du xxe siècle. Dans tous ces exemples, les organisations syndicalistes apparurent chaque fois qu’il y eut un conflit, une grève ou une explosion de protestation du travail, mais se sont désintégrées (et on s’y attendait). une fois que la question était réglée. Les syndicats champignons ont été l’un des précurseurs de ce qui est devenu un mouvement ouvrier assez solide en Occident dans les décennies suivantes.
Comme cela a été démontré de manière convaincante ailleurs, le mouvement ouvrier historique, qui a atteint son zénith révolutionnaire en Occident entre les guerres mondiales avant d’élaborer divers arrangements institutionnalisés de compromis social, est issu d’un contexte historique et géographique spécifique qui a permis une croissance stable capable de financer de tels arrangements (l’Etat-providence, etc.). Les occasions qui se sont présentées à cette époque et dans cet espace sont maintenant passées et ne peuvent pas être recréées ou récupérées.
La structure de l’accumulation du capital a changé. L’accumulation du capital prévue à long terme et stable a soutenu ces mouvements et finalement leurs institutions de compromis. Mais ce n’est plus possible pour les pays industrialisés plus récents comme la Chine et le Vietnam, où les changements dans la composition de l’industrie et la chute des taux de profit font que les salaires sont « illégitimes » ou insoutenables dans le sens où « ils ne peuvent pas entraîner la création, même pour quelques décennies, d’un secteur de cols bleus à haut revenus (23). » En outre, un tel résultat en Occident a sans doute limité le militantisme, en créant un consensus sur la limite de ce qui pourrait être demandé, et en légitimant les revendications salariales et la relation salariale. Il n’y a aucune raison pour que le modèle de syndicalisme social-démocrate d’après-guerre, aujourd’hui en ruines, soit relancé.
D’autres pensent que ce modèle n’est aujourd’hui ni possible ni souhaitable, considérant les grèves sauvages de façon positive pour d’autres raisons. Soe Lin Aung, par exemple, considère les grèves sauvages en Asie orientale et en Asie du Sud-Est, en particulier au Myanmar [Birmanie], mais aussi en Chine et au Vietnam – et les place dans le « temps des émeutes » (24). Quelque chose s’améliore, dit l’auteur. Quelque chose qui ne ressemble pas à l’ancien syndicalisme occidental, ouvriériste et tripartite, et qui lui est peut-être explicitement opposé – au grand regret des ONG et des fédérations syndicales naissantes qui rêvent de copier un tel modèle –, mais quelque chose. Eli Friedman, dans un récent article critique sur les travailleurs militants en Chine qui tentent de suivre les modèles du syndicat occidental, célèbre le fait que les initiatives collectives de négociation en Chine sont mortes, affirmant que « la situation est excellente ».
De toute façon, dit-il, les initiatives collectives de négociation ont toujours abouti à augmenter le pouvoir de l’Etat et du capital aux dépens des travailleurs, aussi ne devons-nous pas pleurer leur mort. Au contraire, c’est une occasion de lutter pour des alternatives plus radicales, telles que l’Universal Basic Income (25).

Des raisons d’être pessimiste

Mais est-ce vraiment le début de quelque chose de nouveau? Les alternatives radicales que Friedman imagine ne sont pas, il l’admet, à l’ordre du jour en Chine. La situation n’est pas excellente. Au Vietnam, un regard plus attentif sur les grèves sauvages révèle qu’elles peuvent être bloquées n’importe où. Ces grèves sont devenues une pratique reconnue et acceptée de facto. Au milieu des années 1990, les grèves rendaient nerveux l’Etat et ses organes, mais le gouvernement s’est peu à peu détendu. Maintenant, elles sont considérées comme une part ordinaire des relations industrielles, pour autant qu’elles n’aient pas de répercussions au-delà de leurs lieux de travail immédiats. Par conséquent, très peu de grèves dépassent les problèmes liés au pain et au beurre. Comme en Chine, elles sont « de nature explicitement revendicative », opposant aux pouvoirs existants des « exigences locales très spécifiques » (26). Et bien qu’elles soient « remarquablement réussies » pour ce qui est l’aboutissement de revendications immédiates, « ce sont aussi des actions courtes qui mènent à des résolutions rapides. Le résultat en est que les problèmes se répètent, et que les travailleurs doivent encore et encore faire grève pour satisfaire leurs exigences ­fondamentales » (27).
Il s’agit de négociations collectives par la révolte, mais sans impact durable.
Les seules exceptions sont les quelques grèves qui visent la politique gouvernementale. Elles sont généralement de grands événements, et sont fortement relayées par les médias nationaux et internationaux. Dans l’histoire récente, la vague de grèves sur le salaire minimum en 2005-2006 est habituellement citée comme point fort. Ces grèves ont débuté en décembre 2005 pour protester contre le gel depuis sept ans, malgré l’inflation, du salaire minimum dans les usines à capital étranger. A la suite de ce mouvement, le salaire minimum a été augmenté de 40 %, et un cadre pour une augmentation annuelle de ce salaire minimum a été mis en place. Le rôle clé joué par deux journaux syndicalistes est également souligné dans la plupart des analyses de cette vague de grèves. Ces deux journaux, Lao Động (Travail) et Người Lao Động (Travailleur), appartiennent au syndicat d’Etat, la CGTV, mais ont pris le parti des travailleurs pendant la grève. Ils ont agi comme un canal d’expression essentiel pour les revendications des travailleurs, et comme moyen de suivre les discussions avec le gouvernement au fur et à mesure de leur évolution (28).
Cette vague de grèves est cependant arrivée à un moment très précis : celui où le Vietnam se préparait à rejoindre l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Par conséquent, les journalistes et d’autres ont eu plus de liberté pour traiter ces questions, afin de montrer à la communauté internationale que le Vietnam était prêt à rejoindre cette organisation. Après que le Vietnam a accédé à l’OMC en 2007, ces libertés journalistiques ont été restreintes et, depuis 2008, la presse du travail a eu moins de liberté pour faire pression en faveur des travailleurs. En outre, le cadre de l’augmentation annuelle des salaires minima, mis en place en réponse aux grèves, implique que le ministère du Travail, la CGTV et la Chambre de commerce et d’industrie du Vietnam négocient entre eux le montant de l’augmentation de chaque année. C’était certainement une victoire, mais qui, loin de créer une conscience militante, donnait à l’Etat toute légitimité pour être l’arbitre des relations de travail.
En 2015, plus de 90 000 travailleurs de Ho Chi Minh Ville se sont opposés à une proposition de modification de la loi sur l’assurance sociale. Auparavant, les travailleurs avaient été autorisés à retirer leurs pensions (qu’ils avaient économisées au cours de leurs années de travail) à titre de paiement forfaitaire lorsqu’ils avaient cessé de travailler, généralement à la fin de la trentaine, comme cela a été mentionné ci-dessus, âge auquel de nombreux travailleurs retournent dans les zones rurales.
Nombre d’entre eux dépendaient de ce paiement, l’utilisant comme capital pour créer des micro-entreprises dans leur ville natale, pour payer l’éducation et la formation, ou pour faire face à des situations critiques comme les problèmes de santé de la famille. La nouvelle loi aurait obligé les travailleurs à attendre l’âge officiel de la retraite – 55 ans pour les femmes, 60 ans pour les hommes – avant de pouvoir toucher leur pension. On comprend que cela était inacceptable pour les travailleurs qui quittaient les années d’activité industrielle avant l’âge officiel de la retraite, alors ils se sont opposés à la loi.
La grève a été couronnée de succès et la loi a été modifiée pour permettre aux travailleurs de choisir entre leur pension à titre forfaitaire lorsqu’ils cessent de travailler ou attendre l’âge de la retraite. On peut célébrer le fait que les travailleurs ont gagné par la grève un changement de politique national . Cependant, cette grève ne demandait rien de nouveau. Tout dépend encore de la légitimité des relations de travail existantes réglementées par l’Etat, sans autre vision politique que l’espoir que l’Etat puisse entendre des travailleurs et agir en leur nom. En outre, la grève n’a été qu’une petite victoire, laissant non résolus les problèmes de fond du système d’assurance sociale et des problèmes légaux, comme l’explique Angie Ngoc Tran. Tout d’abord, les entreprises refusent souvent de payer la part requise, sans conséquence pour elles, tandis que d’autres fuient le pays et emportent leur contribution à l’assurance sociale des travailleurs, laissant ces derniers sans rien. Deuxièmement, la caisse d’assurance sociale a un déficit majeur et pourrait être bloquée au cours des prochaines années. Troisièmement, le paiement forfaitaire aux travailleurs n’est qu’un avantage à court terme. Les travailleurs le savent, mais ont peu de marge de manœuvre.
Peu de signes laissent espérer que ces grèves ne dépassent jamais la situation actuelle. Tous les ans, il y a une vague sur laquelle les observateurs s’excitent, mais cela se réduit alors à quelques centaines de grèves par an. Il y a peu de faits « pour soutenir la croyance romantique selon laquelle la participation à des “grèves ou autres litiges” génère naturellement une “explosion de conscience” avec des conséquences durables » (29). Cela ne représente pas nécessairement un renforcement du pouvoir ouvrier. Alors que l’activisme ouvrier crée une pression sur le capital et l’Etat pour changer les choses, cela ne correspond pas à l’autonomisation des travailleurs en ce qui concerne « la sécurité de l’emploi, le droit à l’association libre, le contrôle du processus du travail et le pouvoir de négociation institutionnel avec les employeurs » (30).
Les grèves sauvages au Vietnam ne doivent pas nous emballer outre mesure. Du moins pas encore. Prétendre qu’elles sont représentatives de quelque chose à venir, quelque chose qui se trouve juste au coin de la rue, ressemble au « faux optimisme des études mondiales du travail » – une érudition qui tente constamment de découvrir et de célébrer un contre-mouvement global ou une mondialisation contre-hégémonique (31), projetant les espoirs des savants sur la classe ouvrière et faisant de fausses affirmations sur leur conscience de classe (32).
Bien que l’on se trompe en supposant que l’absence de conditions favorables à un mouvement ouvrier de l’industrie empêche toute tentative de renversement du système actuel, on se tromperait autant en supposant que la présence de grèves localisées, à répétition et en alternance comme elles l’ont été pendant deux décennies, représente un défi pour ce système – du moins dans un avenir proche. Nous pouvons bien vouloir ou avoir besoin de prêter foi aux prolétaires vietnamiens, qui sont plus proches du noyau de la production mondiale que ceux de nombreux autres pays, mais nous devons être honnêtes quant à la situation actuelle. Ne nous trompons pas en pensant que le conflit industriel vietnamien est le point chaud à surveiller, ou que les travailleurs de l’industrie au Vietnam sont le sujet révolutionnaire essentiel du présent ou du futur proche. La tendance récente des emplois manufacturiers vietnamiens à devenir plus informels, plus temporaires, plus dispersés, ne font que diminuer la probabilité qu’il arrive ici quelque chose qui ressemble au mouvement ouvrier historique.
Eric Bell (mai 2017)

NOTES

(1) Pour un aperçu des mouvements radicaux opposés aux communistes d’Ho Chi Minh pendant cette période, voir Ngô Văn, In The Crossfire: Adventures of a Vietnamese Revolutionary, livre paru aux Etats-Unis et composé de Au pays de la cloche fêlée et d’extraits de Au pays d’Héloïse choisis par Hélène Fleury et Ken Knabb (AK Press, 2010).
(2) Cette histoire est très difficile à reconstituer. Elle est compliquée par l’historiographie du PCV, qui affirme que plusieurs grèves disparates sont dues à son militantisme dans le cadre du jeune mouvement communiste. Le récit officiel comprend aussi des histoires de grèves et de syndicats clandestins dont il existe peu de preuves. Pour une discussion, voir Giebel, C., Imagined Ancestries of Vietnamese Communism: Tôn Đức Thắng and the politics of history and memory (University of Washington Press, 2004).
(3) Beresford, M. et Nyland, C., « The Labour Movement of Vietnam », Labour History, 75 (Nov. 1998), pp. 57-80..
(4) Wehrle, E.F., Between a River and a Mountain: The
AFL-CIO and the Vietnam War
(University of Michigan Press, 2005).
(5) Voir Tran, A.N., Ties That Bind: Cultural Identity, Class, and Law in Vietnam’s Labor Resistance (Cornell University Press, 2013) ; chap. 2, « Labor Protests in the Republic of Vietnam (1954-1975) », pp. 63-110.
(6) Vu, T., « Workers and the socialist state: North Vietnam’s state-labor relations, 1945-1970 », Communist and Post-Communist Studies (38, 2005), pp. 329-356.
(7) Ibid., pp. 347-348.
(8) Beresford et Nyland, « The Labour Movement of Vietnam » ; Vu, T., « Workers and the socialist state ».
* Voir « Vietnam: le Doi moi, changer pour faire du neuf », Echanges n° 85, septembre-décembre 1997, p. 35 (NDE).
(9) Beresford et Nyland, « The Labour Movement of Vietnam », 74-75.
(10) Données de la Confédération générale du travail du Vietnam (CGTV)..
(11) Tran, A.N., Ties that Bind.
(12) Ibid. 155-156.
(13) Tran, A.N et Norlund, I., « Globalization, Industrialization, and labor markets in Vietnam », Journal of the Asia Pacific Economy 20 (1, 2015), pp. 143-163.
(14) Masina, P., et Cerimele, M., Labour Implications of Dependent and Uneven Industrialisation: The Case of Vietnam, SEATIDE European Policy Brief, 2016) en ligne : https://ec.europa.eu/research/social-sciences/pdf/policy_ briefs/policy-brief-seatide_012016.pdf
(15) Demombynes, G., and Vu, L.H., Vietnam’s household registration system, Washington D.C.: World Bank Group (2016), en ligne : http://documents.worldbank .org/curated/en/158711468188364218/Vietnam-s-household-registration-system
(16) http://www.newmandala.org/small-victory-systemic-problems/
(17) L’avocat majeur de ces réformes a été probablement le China Labour Bulletin, mais cette hypothèse semble partagée par tout le spectre politique en dehors de l’Etat chinois et même, dans une mesure plus limitée, en son sein. Au Guangdong, le gouvernement provincial et la fédération des syndicats contrôlés par l’Etat ont tenté d’établir un système d’élections syndicales et de négociations collectives à partir de 2010, jusqu’à ce que les dirigeants locaux soient remplacés par une faction plus conservatrice qui a abandonné ces réformes en 2013.
(18) Pringle, T. et Clarke, S., The Challenge of Transition: Trade Unions in Russia, China and Vietnam (Palgrave Macmillan, 2011) p. 69.
(19) Ibid., 72.
(20) Chan, A., « Strikes in Vietnam and China in Taiwanese-owned Factories : Diverging Industrial Relations
Patterns », in A. Chan éd., Labour in Vietnam (ISEAS Press, 2011), pp. 211-251. Pour des articles formulant des hypothèses similaires, voir Chan, A., et Wang, H., « The Impact of the State on Workers’Conditions – Comparing Taiwanese Factories in China and Vietnam », Pacific Affairs (77 [4] 2004), pp. 629-646, et Chan, A., et Siu, K., « Strikes and Living Standards in Vietnam : The Impact of Global Supply Chain and Macroeconomic Policy », in I. Artus, U. Blien, J. Holland, P. T. H. Van, éd., Labour Market and Industrial Relations in Vietnam (Nomos, 2015).
(21) Siu, Kaxton,« The Vietnam Strike Wave » (2011), en ligne : http://www.amrc.org.hk/content/vietnam-strike-wave.
(22) Van der Linden, M., Workers of the World : Essays Towards a Global Labour History (Brill, 2008) 226.
(23) Overcoming Mythologies : An Interview on the Chuang Project, http://chuangcn.org/2016/02/overcoming-mythologies-interview/ .
(24) Soe Lin Aung, « Notes on a Factory Uprising in Yangon » (2017), http://chuangcn.org/2017/03/yangon-factory-uprising/
(25) Friedman, E., « Collective Bargaining in China is Dead : The Situation is Excellent », Made in China 2 (1) (2017), pp. 12-15.
(26) Chuang, « No Way Forward, No Way Back ».
http:// chuangcn.org/journal/one/no-way-forward-no-way-back/.
(27) Anner, M., « Labor control regimes and worker resistance in global supply chains », Labor History 56 (3) (2015), pp. 292-307.
(28) Voir deux articles de Tran, A.N., « Alternatives to the “Race to the Bottom” in Vietnam : Minimum Wage Strikes and Their Aftermath », Labor Studies Journal, 32 (4) (2007), pp. 430-451. Et « The Third Sleeve : Emerging Labor Newspapers and the Response of the Labor Unions and the State to Workers’Resistance in Vietnam », Labor Studies Journal, 32 (3) (2007), pp. 257-279.
(29) Hyman, R., « Industrial Conflict and the Political Economy : Trends of the Sixties and Prospects for the Seventies », Socialist Register (1973), pp. 101-153: 126.
(30) Lee, C.K., « Precarization or Empowerment ? Reflections on Recent Labor Unrest in China », The Journal of Asian Studies 75(2) (2018), pp. 317-333.
(31) Burawoy, M., « From Polanyi to Pollyanna: The False Optimism of Global Labor Studies », Global Labour Journal 1(2) (2010), pp. 301-313.
(32) Burawoy, M.,« Ethnographic fallacies : reflections on labour studies in the era of market fundamentalism », Work, Employment and Society 27(3) (2013), pp. 526-536.

A lire aussi :
– « Le Vietnam se rêve en atelier de la planète. Des grèves sans syndicat », https://www.monde-diplomatique.fr/ 2017/02/BULARD/57126
– « Grèves au Vietnam en 2006, 2008 et 2009 », http://www.matierevoluthttp://www.matierevolution.fr/spip.php?article80ion.fr/spip.php?article800
– https://www.courrierinternational.com/article/2006/02/02/vague-de-greves-sauvages-dans-l-industrie
http://www.francetvinfo.fr/monde/asie/greve-massive-chez-un-sous-traitant-de-nike-au-vietnam_1617901.html (2011).

La question agraire dans la révolution russe. De la communauté matérielle au productivisme, et retour.

Texte de Loren Golner, titre original : The Agrarian Question in the Russian Revolution: From Material Community to Productivism, and Back
http://breaktheirhaughtypower.org/the-agrarian-question-in-the-russian-revolution-from-material-community-to-productivism-and-back/

Traduction du Garap, revue et corrigée par Echanges et Mouvement, février 2018.

Introduction

« Si la Russie

continue sur le chemin qu’elle a emprunté en 1861, elle perdra la plus belle occasion que l’histoire ait jamais offerte à un peuple, pour se soumettre ainsi à toutes les vicissitudes funestes du système capitaliste […].
Elle en subira, comme les autres nations
profanes, les lois inexorables ».

Marx, Lettre à Nicolaï Mikhaïlovski, novembre 1877 [1].

« Le socialisme a démontré son droit à la victoire, non dans les pages du Capital […] non dans le langage
de la dialectique, mais dans le langage de l’acier, du ciment et de l’électricité. »

Trotsky, La Révolution trahie, 1937.

Enfouie sous près d’un siècle d’idéologie, la « question russe », autrement dit celle de la signification historique de la défaite de la Révolution russe, est de celles dont on ne vient jamais à bout. Depuis les années 1970, le capitalisme mondial est plongé dans une crise sans fin, mais l’idéologie dominante, en dépit de tous les vents mauvais qu’elle traverse depuis l’ef­fondrement de 2007-2008, continue de proclamer : « Mettez-le vous bien dans le crâne : il n’y a pas d’alternative au capitalisme. » Et pourtant, pour quiconque réfléchit une alternative à ce monde, dont la désintégration est partout visible, et même dans l’in­son­dable amnésie du présent, la question « Qu’est-ce qui a mal tourné en Russie ? » reste toujours en suspens.
Le présent texte n’a pas pour objectif de reprendre les débats des années 1960 et 1970 au sujet de la « nature de classe de l’Union soviétique », aussi importants que ces débats aient été et, d’une certaine manière, continuent à l’être. Au cours des quatre décennies qui suivirent, c’est tout un cadre de discussion communément partagé à propos de cette question qui s’est perdu dans le monde contemporain façonné par la post-histoire, le post-modernisme, les politiques identitaires, le Forum social mondial et les ONG. Ce cadre a été abandonné, manifestement parce qu’il ne paraissait plus constituer un guide valable pour comprendre le monde contemporain, en particulier après 1989-1991.
Cet article est tiré d’une série de conférences sur les révolutions russe, allemande, chinoise et espagnole que j’ai données à l’été 2013 [2]. La relecture de mes interventions m’a conduit à réfléchir à la façon dont le vide politique des quarante dernières années influence notre capacité à relier ces révolutions aux évolutions actuelles. Plus encore, cela m’a poussé à me pencher sur tous les courants alternatifs – l’anarchisme, l’anarcho-syndicalisme, le syndicalisme révolutionnaire, les IWW, le communisme de conseils – qui furent effectivement supplantés par le bolchevisme et le succès de la IIIe Internationale durant toute une période, qui se termina aux alentours de 1968. En réalité, cet article était initialement conçu comme la première d’une série de trois parties ordonnée comme suit :
1) la période révolutionnaire de 1917-1923 et l’influence internationale de la révolution russe, incarnée dans les très précoces Partis communistes français, allemand, italien et américain, qui s’est révélée désastreuse ;
2) les résurgences infructueuses du « parti d’avant-garde » (trotskysme, maoïsme) dans la période s’étendant de 1968 à 1977 ; et
3) la recomposition en cours de la classe ouvrière mondiale, et ses formes d’organisation et d’auto-organisation présentes et à ­venir.

En réfléchissant au quasi-oubli historique des « projets pour une société différente » non bolcheviques, je me suis heurté à la question (à peine originale) de savoir pourquoi le marxisme révolutionnaire, qui avait (apparemment) été adopté (au moins dans sa variante idéologisée de la IIe Internationale) par des centaines de milliers, voire des millions de travailleurs dans des mouvements de masse dans des pays occidentaux, des années 1880 aux années 1920, s’était réduit, après le milieu des années 1920, à la perspective de « généraux sans armée », de petites sectes, petites sectes en tout genre existant aux marges des mouvements de masse des années 1930 et 1960, sans être aucunement hégémoniques à la façon dont avait semblé l’être le marxisme révolutionnaire juste avant et après la première guerre mondiale. Rosa Luxemburg, durant cette première période, avait tenu des discours dans toute l’Allemagne devant de larges foules ; de même, Angelica Balabanoff raconte [3] qu’elle a parlé régu­lière­ment devant des assemblées de plus de 5 000 personnes dans plusieurs petites villes d’Italie à la même époque.
Une grande partie (au moins) de la réponse à cette énigme est liée à la « question russe ». Pas simplement (au risque de me répéter) au travers des débats qui se sont achevés il y a quarante ans et qui visaient à déterminer si l’Union soviétique était un État capitaliste ou un collectivisme bureaucratique ou encore un État ouvrier dégénéré ; le problème est plus profond. Pratiquement tous les protagonistes de ces débats semblaient assumer im­plicitement que la Russie en 1917 était proche d’une société européenne pleinement capitaliste, certainement très arriérée, mais finalement inscrite dans un continuum avec le capitalisme [4]. Trotsky – dont l’approche, plus que n’importe quelle autre, a façonné, consciemment ou non, les débats entre partisans et opposants de l’Union soviétique (au moins au sein de la plupart des courants révolutionnaires antistaliniens) – ne décrit-il pas cette Russie tsariste, où les usines les plus grandes et les plus modernes du monde s’érigeaient au milieu d’une vaste popu­lation de petits paysans producteurs [5] ? Les deux dizaines de bolcheviks les plus célèbres en 1917 (quand Staline était totalement inconnu, bien que déjà incontournable dans l’appareil souterrain [6]) ne venaient-elles pas de passer des décennies d’exil en Europe?
Le calendrier semblait trop parfait : le marxisme, y compris dans sa forme idéologique, disparut en tant que phénomène de masse dans la plupart des « pays capitalistes avancés » durant la décen­nie qui suivit 1917, consécutivement à
1) la révolution russe,
2) l’émergence de mouvements de masse de travailleurs et encore plus de paysans dans le monde semi-colonial et colonial, de la Chine et du Vietnam jusqu’en Afrique en passant par l’Inde, et, dernier phénomène mais pas des moindres
3) la transition de la domination formelle à la domination réelle du mode de production capitaliste, qui renvoie à ce que certains appellent la décadence du mode de production.

Dans ses mémoires [Love And Revolution (1964)], évoquant l’état d’esprit radical à Green­wich Village avant 1914, le com­muniste américain Max Eastman écrivait : « Nous vivions dans ces temps innocents d’avant la guerre mondiale, du fascisme, du nazisme, le soviétisme, le Führerprinzip, l’État totalitaire. Rien de ce dont nous parlions n’avait encore été essayé. Nous consi­dérions la démocratie politique avec ses droits et ses libertés élémentaires comme de bonnes choses, à jamais acquises. Rivés sur cette base solide, nous proposions de passer à la démocratie industrielle ou “réelle” [7]. » Nous pouvons ajouter à ce tableau, là où se trouvait le marxisme occidental (à quelques excep­tions près), « les temps innocents » d’une victorieuse insurrection de masse de trois millions d’ouvriers russes fortement appuyés par cent millions de paysans qui, en fait, n’étaient pas – n’en déplaise à la totalité des marxistes russes, à commencer par Lénine – des petits producteurs capitalistes mais vivaient principalement de l’économie domestique, laquelle n’était reliée au marché que de façon marginale ; « les temps innocents » des mouvements similaires en Chine, au Vietnam ou en Inde, avec des classes ouvrières encore plus ré­duites et des paysanneries encore plus importantes ; ou, à notre propre époque, des mouvements de masse dans le monde mu­sul­man combattant ostensiblement (c’est un euphémisme) pour l’avè­nement d’une république islamique ou même la restau­ration du califat.
En résumé, le marxisme d’avant 1920, en tant que mouvement de masse en Occident, s’est brisé sur les hauts fonds de la « ques­tion russe » et, au-delà, sur la réalité de ces vastes populations paysannes du monde, dans des pays où le capitalisme était encore moins implanté qu’il ne l’était en Russie et où, après 1914, arrivèrent peu de développement réel et beaucoup de franche ­régression.
Si l’on considère le passé, il semble clair que la transfor­ma­tion de l’œuvre de Karl Marx en idéologie de modernisation pour des pays en développement ou sous-développés, dans les mains de ses fervents partisans – les mêmes qui l’avaient poussé à s’ex­clamer « Je ne suis pas marxiste » – porte une impor­tante res­ponsabilité dans cet effondrement. (Je devrais préciser que je n’affirme aucunement que les marxistes du courant dominant de la IIe Inter­nationale « avaient les mauvaises idées ». Leurs « idées » faisaient partie intégrante de leur fonction consis­tant à propulser le capital de sa phase de domi­nation formelle à celle de sa domination réelle, point que l’on développera plus loin.)
Nous savons aujourd’hui, plus clairement encore que dans les années 1960 et 1970, que Marx lui-même était déjà très intéressé par le monde non-occidental [8], qu’il précisa que les thèses contenues dans Le Capital et dans Théories sur la plus-value n’étaient valides que pour l’Europe de l’Ouest et les États-Unis, et que les autres parties du monde pouvaient tout à fait suivre « d’autres chemins ». L’écroulement du stalinisme, l’émergence après 1978 d’un capitalisme dynamique en Chine, de même que le reflux du « marxisme-léninisme », du maoïsme et des idéo­logies de développement tiers-mondistes dans une grande partie de l’Asie, du Moyen-Orient, de l’Afrique et de l’Amérique latine ont révélé tant la grande diversité que l’adaptabilité des for­mations sociales dans ces endroits du monde que masquait jusque-là l’apparente marche vers la « modernisation » menée par le Shah d’Iran, par Nasser, Nehru, ou Sékou Touré.
Ce n’est qu’en 2010 que la population rurale dans le monde est passée en dessous des 50 % de la population totale. La grande majorité de ceux qui restent dans les campagnes sont les petits paysans, les artisans et les travailleurs ruraux prolétaires. En ne considérant que l’Inde et la Chine, qui à elles deux regroupent près de 40 % de la population mondiale, il est clair que la « question agraire », à l’échelle globale, demeure centrale pour toute possibilité de création d’un communisme renouvelé. Cela est d’autant plus urgent à la lumière du million de personnes qui arrivent chaque jour de la campagne pour s’installer dans les villes du monde, car le capitalisme rend impossible leur mode de vie et les conduit vers un avenir incertain dans les bidonvilles de la planète [9]. Il en est de même au regard des 270  millions d’ouvriers migrants en Chine.
Se reconnecter avec les réalités sociale et politique de la population rurale mondiale, à la fois au point de vue historique et pour le présent, dans la perspective de façonner un marxisme viable, non-développementaliste, pour le monde de l’après-stalinisme, maoïsme et tiers-mondisme, nous ramène également à une autre dimension de Marx largement oubliée : la critique de la séparation de la ville et de la campagne comme aliénation fondamentale, la séparation des producteurs de leurs moyens de production aux xvie et xviie siècles comme « l’aliénation originale » devant être dépassée dans un futur « développement d’une individualité riche, aussi universelle dans sa production que dans sa consommation, et dont le travail n’apparaît plus comme travail, mais comme plein développement de l’activité » (Grundrisse) [10], l’appel de Marx pour une « répartition plus uniforme de la population sur la surface de la Terre » (Manifeste du Parti communiste) quand les villes, qui tiennent leur existence de la centralisation du capital, pourront être remplacées et, tout aussi essentielle, la question toujours plus pressante de l’environnement.
Toutes ces questions sont ici examinées au travers d’une enquête sur la question agraire dans la révolution russe.

I. Karl Marx, Friedrich Engels et la commune paysanne russe.
Aux origines d’une idéologie

Dans les années 1870, Karl Marx commença à s’intéresser sérieusement au mouvement révolutionnaire russe, suite (initialement) au surprenant retentissement de son propre travail [11] dans un pays qu’il considérait jusque-là comme le colossal « gendarme de l’Europe », intérêt qui allait être confirmé au contact des populistes russes, en raison à la fois de leurs impressionnantes actions [12] et de la correspondance qu’ils eurent avec lui, sollicitant ses conseils en matière de stratégie et de tactique.
En peu de temps, Marx mit de côté son travail sur les volumes II et III du Capital, apprit par lui-même le russe, et consacra une bonne partie des dix dernières années de sa vie à étudier l’agri­culture russe. Il cacha à son collaborateur de longue date, Engels, ce tournant dans son travail. Mise à part son importante correspondance avec les révolutionnaires russes, il n’écrivit jamais de texte d’en­vergure à propos de ce nouvel intérêt, mais laissa à sa mort deux mètres cubes de notes sur la Russie.
Ce qui se produisit alors fut une étape cruciale dans le pro­cessus de transformation de l’œuvre de Marx en une idéologie, dont l’in­fluence se répandit jusqu’aux années 1970. Quand Engels découvrit ces matériaux après la mort de Marx, il réalisa qu’ils constituaient la raison pour laquelle Marx n’avait pas achevé Le Capital, il devint furieux, et voulut apparemment les brûler [13].
Marx, dans ses recherches sur la Russie (mais aussi sur d’autres pays et régions non-occidentaux [14]) avait écarté son affirmation selon laquelle il ne pouvait exister qu’une seule trajectoire de développement du capitalisme mondial, où « l’Angleterre présentait au monde le miroir de son propre avenir », et avait reconnu que la validité du travail qu’il avait mené jusque-là était limitée aux conditions de l’Europe de l’Ouest.
Au centre de la « route russe » [15] de Marx se situait la com­mune paysanne, ou mir (appelé également obtchina). Le mir avait été étudié de près au début des années 1840 par le baron allemand Haxthausen, dont les Etudes sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales de la Russie publiées en 1847 déclenchèrent une controverse en Russie concernant sa signi­fication, impliquant chaque courant intellectuel russe, des slavo­philes nostalgiques aux occidentalistes, en passant par l’exilé Alexandre Herzen [16]. La commune devint le cœur de l’affir­mation des populistes selon laquelle la Russie pouvait, ou devait, sauter « l’étape » capitaliste de développement. Ce sentiment fut renforcé par la préface de Marx à la traduction parue en 1882 du Manifeste communiste [17], sans parler de la description des conditions réelles en Angleterre que ces mêmes populistes découvrirent dans Le Capital. A travers sa découverte de cette commune russe toujours actuelle, Marx renouait avec ses écrits de 1840 portant sur la « communauté » (« Gemeinwesen » en allemand) [18]. Il réaffir­mait que, selon lui, le communisme consistait avant tout en une « com­munauté matérielle humaine », et non en une industri­a­lisation à marche forcée ni non plus en des plans quinquennaux productivistes [19].
Ce débat entre les marxistes autodidactes de toutes sortes et les populistes « romantiques » « subjectivistes » à propos de la viabilité du mir se prolongea jusqu’au début des années 1900, et fut franchement faussé par l’escamotage par Engels des études russes de Marx [20]. Même quelques-uns des populistes qui avaient reçu les lettres de Marx concernant les possibilités uniques de la Russie résultant du mir, et qui étaient devenus marxistes eux-mêmes, participèrent presque à cette occultation [21]. Plus tard, les socialistes-révolutionnaires (SR), rivaux des bolcheviks et dont beaucoup de membres se considéraient eux-mêmes comme marxistes, pré­tendirent être les véritables héritiers de Marx sur la base de ses lettres disparues portant sur le mir [22].
On ne devrait pas idéaliser le mir ; Tchernychevski, qui l’avait bien connu aux alentours de la ville de province de son enfance, était réticent à l’idée de considérer le mir comme un prototype de socialisme. Néanmoins, il fut l’un des premiers, dans les années 1850, à défendre l’idée que le mir, combiné avec la technologie occidentale après qu’une révolution en Europe eut triomphé, pourrait être la base d’un « développement com­muniste », tel que Marx et Engels l’affirmèrent par la suite, en 1882.
Comment les paysans russes vivaient-ils l’expérience du mir ? Franco Venturi, auteur de l’étude de référence du mouve­ment populiste russe du XIXᵉ siècle  [voir note 24], a écrit sur la façon dont le mir s’inscrivait dans les plans de modernisation de l’État tsariste, avant l’émancipation des serfs de 1861, qui visaient à mettre la Russie sur le chemin du développement capitaliste. Il a ainsi esquissé différents thèmes qui allaient perdurer jusqu’à la des­truction du mir par Staline durant ses collectivisations de 1929-1932 :
« L’enquête de 1836 avait montré combien l’esprit d’égalité, latent dans les différentes formes du servage et de la tradition paysanne, avait été en fait compromis par la montée en puissance d’un groupe de riches fermiers qui commença à avoir une influence considérable sur la vie entière de l’obtchina [ou mir – LG]. Ces agriculteurs, par exemple, ont fait pencher la balance de la redistribution périodique en leur faveur et […] ont placé sous leur contrôle la communauté des paysans plus pauvres. Mais l’enquête avait aussi montré à quel point ces formes traditionnelles étaient profondément implantées. Les inspecteurs assidus étaient souvent choqués par le désordre, la vulgarité et la violence qui prévalaient dans les réunions du mir, et aussi par les nombreuses injustices flagrantes qui s’y manifestaient. Né­anmoins, c’était bien au sein de l’obtchina et du mir que les paysans exprimaient ces idées sur la propriété terrienne qui avaient tant impressionné et irrité Kiselev et Périer [23]. C’était au travers de ces organisations, les seules à sa disposition, que la société paysanne se défendait. Les communautés différaient naturellement d’un district à l’autre, reflétant la gamme entière de la vie paysanne. […] Pourtant, malgré toute cette variété, il y avait un facteur commun ; l’obtchina représentait la tradition et l’idéal des masses paysannes. Comment pouvait-elle alors être brisée ? [24] »

Cette dernière question allait continuer de contrarier les plani­ficateurs tsaristes jusqu’en 1917 et, d’une manière dif­fé­rente, allait être la barrière contre laquelle différents plans bolcheviques d’industrialisation allaient tout autant se briser dans les années 1920.
D’Engels à Plékhanov, « le père du marxisme russe », de Kautsky à Lénine, la vision linéaire, évolutionniste, « matière-mouvement » du « matérialisme dialectique » se répandit de par le monde en tant qu’orthodoxie de la IIe Internationale. Avec la consolidation du stalinisme, elle fut identifiée au « socialisme réellement existant » lui-même. Le « matérialisme dialectique » était en fait une récapitulation vulgaire du maté­rialisme bourgeois du XVIIIᵉ siècle, et ce ne fut pas accidentel­lement qu’il fut promu par des mouvements et régimes qui, comme leur modèle du XVIIIᵉ siècle, tendaient à parachever la révolution bourgeoise par l’éradication de l’agriculture pré-capi­taliste, quels que fussent leur idéologie et leurs objectifs déclarés. Des éléments de cette idéologie persistent aujourd’hui dans divers types de productivisme qui confondent les tâches des révolutions bourgeoise et socialiste [25].
Mais un contexte encore plus vaste a façonné ce dévelop­pement idéologique postmarxiste : la transition globale entre la domination formelle et la domination réelle du capital. Dans la phase formelle, le capital s’empare de la production pré-capi­taliste (par exemple, les guildes, la coopération, la fabrique) sans les modifier matériellement ; dans la phase réelle, le capital réduit tous les aspects de la production, de la reproduction et de la vie en général à sa forme adéquate de capitalisme. Dans l’industrie, les « mouvements de rationalisation » (c’est-à-dire l’innovation à forte intensité de capital) allemand et américain des années 1920 ont constitué la pointe avancée de cette époque de « matérialisation d’une relation sociale [26] »; dans l’agri­culture, cela a pris, en fin de compte, la forme de l’agro-industrie de style cali­fornien et des développements comparables chez d’autres grands exportateurs de céréales tels que le Canada et l’Australie [27], ainsi que celle de l’agriculteur professionnel formé en agronomie qui a remplacé les paysans classiques de l’Europe de l’Ouest depuis la seconde guerre mondiale. Dans l’arc qui s’étend des États-Unis à la Russie, jusqu’aux plus pe­tites agricultures de la France, de l’Italie et de l’Allemagne, on trouve les vestiges de l’agriculture pré-capitaliste sous une forme presque pure, c’est-à-dire l’agriculture de la domination formelle (symbolisée par le paysan propriétaire terrien individuel qui émergea avec la Révo­lution française) et, plus tard, les partis communistes : plus forte est l’agriculture pré-capitaliste, plus forts sont les partis de la IIIe Internationale après 1917 [28]. La social-démocratie d’avant 1914 et le communisme post-1917 ont été les formes adé­quates de l’organisation de la classe ouvrière pour impulser cette transition, mais furent particulièrement marginales dans des pays comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne, où cette tâche était achevée. Nous pouvons donc être d’accord avec Lars Lih quand il affirme [29] que Lé­nine était un « social-démocrate erfurtien », dans les conditions extrêmes de l’autocratie tsariste, pourvu que nous admettions que la social-démocratie erfurtienne en Allemagne [30], comme le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) des bolche­viks et des mencheviks, était l’express­ion organi­sationnelle de cette transition. On pourrait esquisser les deux phases comme ceci :

Domination formelle Domination réelle
(Accumulation extensive) (Accumulation intensive)

1. Syndicats combattus 1. Syndicats tolérés, promus
2. Parlementarisme 2. Bureaucratie d’État
3. Non-militariste 3. Militariste
4. Colonialisme 4. Impérialisme
5. Professions libérales 5. Professions techniques
6. Paysans en ouvriers 6. Expansion du secteur tertiaire
7. État consommateur minimal 7. État consommateur maximal
8. Capitalisme du laisser-faire 8. Concentration, régulation
9. Rôle secondaire du capital financier 9. Hégémonie du capital financier
10. Ratio d’interrelations 10. Ratio d’interrelations
financières bas [31] financières élevé
11. Or monnaie standard 11. Monnaie « fiat » (fiduciaire)
(Ricardo) (Hjalmar Schacht, J.M. Keynes)
12. Classe ouvrière classe paria 12. « Communauté du travail  » [33]
13. Urbanisation 13. Suburbanisation
14. Plus-value absolue [32] 14. Plus-value relative
15. Accumulation primitive 15. Accumulation primitive par
sur les petits producteurs l’écrasement interne
des salaires
16. Le travail conserve 16. Rationalisation, taylorisme
l’aspect artisanal
17. Grèves ouvrières pour réduire 17. Intensification technique de la durée de
la journée de travail procès de travail

Les racines de la « social-démocratie erfurtienne », entendue comme projet de pouvoir d’État, se situaient, en dernière analyse, dans l’État absolutiste des XVIe-XVIIIe siècles qui en Angleterre, à l’ère Tudor (1485-1603) avait lancé le processus de dépopulation des campagnes [34], processus qui allait s’étendre au con­ti­nent, dans la France des Bourbon avec ses taxes sur les paysans, ainsi qu’au sein de l’État prussien, avec les réformes par le haut de Stein-Hardenburg pendant et après les guerres napoléo­niennes [35]. Ainsi, la vision du monde évolutionniste « matière-mouvement » développée par Engels, Plékhanov, Kautsky et dont Lénine hérita, en opposition à la découverte par Marx d’une « autre voie » pour la Russie, combinant le mir avec une révo­lution ouest-européenne, a abouti à une idéologie contemporaine de « modernisation » pour les pays encore en prise avec l’agri­culture pré-capitaliste, soutenant une « révolution bourgeoise de substitution » où la classe ouvrière joue un rôle clé, une conti­nuation de la révolution bourgeoise mais sous drapeaux rouges. Cela, pour des raisons évidentes, ne fut guère reconnu ou articulé à l’époque, et exigeait un déploiement historique sur des décennies à travers des variantes américaine, allemande et russe pour devenir enfin visible. Ces résultats ne constituent pas non plus un « telos » de formulations antérieures (lassaliennes, sociales-démocrates, ou bolcheviques) sur l’organisation ; le chemin était aussi escarpé qu’étroit, et des défaites majeures de la classe furent nécessaires pour porter le phénomène à maturité.
Néanmoins, observé dans une perspective comparatiste, cette route est bel et bien là, telle qu’elle émergea dans le monde d’a­vant 1914, quand le capitalisme convertissait les paysans et les fermiers en travailleurs de la production dans le secteur avancé [36], alors qu’après la première guerre mondiale et encore plus après la deuxième guerre mondiale, il recourait de façon croissante à la haute productivité afin de soutenir l’aug­men­tation rapide de la population de consommateurs impro­ductifs dans le « secteur des services », avec des travailleurs productifs dont le pourcentage au sein de la force de travail totale n’a cessé de ­décliner.
Il est à peine surprenant de constater qu’aussi bien l’agri­culture russe que la vaste paysannerie (85 % à 90 % de la population en 1917) constituent le facteur décisif qui décida du sort de la révolution, dès lors que la révolution mondiale anti­cipée qui devait aider la Russie retardataire ne réussit pas à se matérialiser. Les Rouges gagnèrent finalement la guerre civile parce qu’ils bénéficièrent du soutien, accordé à contrecœur, d’une partie significative de la paysannerie contre les Blancs, parce que ces derniers, étant étroitement liés à l’ancien régime, ne pouvaient se résoudre à accepter une réforme agraire. Staline triompha au cours des débats des années 1920, qui se focalisaient sur la question agraire [37]. La collectivisation stalinienne de 1929-1932 ruina irréversiblement l’agriculture russe, le régime faisant payer à la paysan­nerie sa vieille réticence, ce qui se traduisit par 10 millions de morts et la destruction de 40 % de l’ensemble du stock vivant (chevaux, vaches et cochons) par les paysans eux-mêmes. Durant les six décennies restantes de l’Union soviétique, l’agriculture russe, qui avant 1914 figurait parmi les grands exportateurs céré­aliers mon­diaux, ne s’est jamais complètement rétablie, rendant de ce fait impossible une réduction décisive du prix de l’alimen­tation proportionnellement à l’ensemble de la consommation de la classe ouvrière, qui avait ouvert la voie aux biens durables de consommation à l’Ouest,
– si bien que la Russie se trouva elle-même obligée d’importer des céréales au milieu des années 1950.
La plupart des tentatives faites de l’extérieur pour analyser le mode de production de l’Union soviétique, à l’exception de taille de la gauche communiste italienne (qui comportait d’autres dé­fauts), adoptaient le même biais urbain-industriel que la IIe Internationale. Celui-ci était axé sur les relations entre le Par­ti, l’État et la classe ouvrière, tout en négligeant la paysannerie. Chacune à sa manière, ces tentatives contenaient des éléments des hypothèses linéaires-évolutionnistes qui sous-tendaient la vision du monde d’Engels, Plékhanov et Kautsky, qui put s’im­poser après l’occultation des études de Marx sur la Russie.

II. La question agraire
au sein de la IIe Internationale et en Russie

L’ouvrage de Karl Kautsky La Question agraire [38], paru en 1899, établit la position du « marxisme officiel » à ce sujet pour le mouvement socialiste mondial d’avant la première guerre mondiale. La focalisation de toute une sensibilité sur l’industrie explique que le livre ait été largement oublié en une décennie, et ce, en dépit des longs commentaires antérieurs de Marx sur le monde agricole dans les volumes I et III du Capital [39] et dans Théories sur la plus-value, particulièrement sur la question de la rente foncière, où il insistait (à l’encontre de ce qui a été monnaie courante au sein de la gauche jusqu’à nos jours) sur le fait qu’il y avait bien trois classes dans la société : les capi­talistes (qui vivent du pro­fit), les prolétaires (qui vivent des salaires) et les pro­priétaires terriens (qui vivent de la rente foncière). Selon Marx, tel qu’indiqué en intro­duction, la violente séparation « dans le feu et le sang » de la paysannerie anglaise d’avec ses moyens de pro­duction, au tra­vers de l’accumulation primitive, était la sépa­ration originale que le communisme se devait d’abolir, de sorte que la « répartition plus égale de la population sur la surface de la Terre » (Manifeste communiste) constituerait le dépassement de l’alié­nation fondamentale (et aussi largement oubliée) entre la ville et la campagne.
L’ouvrage de Kautsky avait avant tout pour objet de polé­miquer (sans mentionner de noms) contre certains membres de l’extrême-droite du SPD, tels que les Bavarois Eduard David et Georg von Voll­mar, qui dès le début des années 1890 (le Parti étant de nouveau autorisé en 1890) militaient en faveur d’un programme paysan.
Kautsky s’est fait connaître comme le « Torquemada » [40] du SPD, à partir de La Question agraire, dont le message était que le mouvement ouvrier n’avait rien à dire aux paysans petit-bourgeois, une classe condamnée à disparaître dans la pola­risation entre d’un côté une bourgeoisie rurale et de l’autre un prolétariat salarié agricole. Les paysans pouvaient au mieux avoir hâte d’intégrer des coopératives une fois que la classe ouvrière aurait pris le pouvoir. Une part significative de la petite production paysanne était destinée à la consommation do­mestique, et le secteur représentait une source importante d’accumulation primitive pour l’ensemble du système. Dans ses premières formulations, Kautsky soutenait avec force que dans l’agriculture comme dans l’industrie, le plus gros était le mieux, et par conséquent il doutait de la capacité de survie des fer­mes familiales hautement productives. La tâche des so­cia­listes était de neutraliser la paysannerie comme force so­ciale, pas de la mobiliser.
Fait intéressant, les factions à l’intérieur du SPD qui se des­sinèrent autour de la question d’un programme paysan n’étaient pas alignées selon le spectre classique, de la droite vers la gauche, qui apparut à la fin des années 1890 avec les débats sur le révisionnisme ou plus tard. Les extrêmes-gauchistes Bebel et Wilhelm Liebknecht étaient tous deux aux côtés de Vollmar pour défendre un programme agraire au congrès du parti de 1895, mais le parti se rangea derrière Kautsky. La vieille formulation de Ferdinand Lassalle selon laquelle toutes les classes, sauf celle des travailleurs, forment « une seule même masse réactionnaire » – une vision attaquée par Marx dans la Critique du programme de Gotha – constituait un arrière-fond de la discussion.
Sur le long terme, l’idée de Kautsky d’une petite paysan­nerie inévitablement vouée à disparaître fut réfutée par l’exis­tence de fermes modernes prospères dans des pays tels que l’Autriche ou le Danemark [41]. Cette idée devint encore plus problématique quand Lénine l’appliqua en Russie.
Dans les années 1890, Lénine partageait les positions de Kautsky à propos des paysans (comme sur le reste). Ceci est particulièrement curieux, puisqu’il passa les années 1888-1893 (après l’exécution de son frère aîné pour son implication dans un complot visant à assassiner le Tsar), dans plusieurs villes de pro­vince où, apparemment, les derniers survivants du groupe popu­liste et terroriste Zemla i Volya (à qui Marx avait exprimé de la sympathie pendant leurs années de pointe d’activité, 1878-1881 [42]) et les marxistes se sont côtoyés dans des formes proches de la camaraderie. (Il est significatif qu’à cette époque, le terme « narodnik », qui plus tard allait être employé stricte­ment et péjorativement pour désigner un romantique subjec­tiviste pro-paysan, idéalisant la commune et minimisant l’avan­cée du capi­talisme en Russie, désignait à l’origine quiconque s’intéres­sait aux affaires du peuple ; ce fut seulement après les polémiques de la dernière époque du populisme qu’il prit cette tonalité négative.) Lénine, s’opposant même à son mentor Plékhanov, se distingua lui-même pendant la famine de 1891-1892 par ses attaques contre les tentatives d’aide humanitaire aux paysans victimes de la faim qu’assuraient les cercles pro­gres­sistes. Il réaffirmait ainsi la position supposée marxiste selon laquelle la paysannerie était une classe sociale condamnée, dont la disparition ne devait pas être empêchée afin que le capi­talisme puisse accomplir son œuvre [43].
Ceci est particulièrement parlant, car il n’y a aucun doute sur le fait que Lénine avait lu à fond les auteurs de la tradition popu­liste russe, revisitant les écrits des années 1850-1860 de Tchernychevski [44] et Dobrolioubov [45]. Selon différentes per­sonnes qui l’ont connu intimement, Lénine lut plusieurs fois le roman réaliste proto-socialiste de Tchernychevski Que faire ? [46]. Ce lourd roman, intentionnellement anti-esthé­tique, raconte l’histoire de jeunes gens de la génération des années 1860 qui rompent avec leurs familles bourgeoises pour vivre en communauté, s’assumant eux-mêmes au travers de collectifs artisa­naux fouriéristes. Dans l’oppression étouffante de la Russie tsariste, cet ouvrage inspira des dizaines de milliers de lecteurs qui allaient conformer leurs choix de vie à ce modèle. Plus signi­ficatif encore est le personnage de Rakh­metov, un véritable prototype de Lénine, un révolutionnaire austère à temps plein. Le titre du pamphlet de Lénine paru en 1902, Que faire ?, est un hommage évident au livre de Tchernychevski, bien que le contenu soit très différent [47].
Lénine passa plusieurs années d’exil en Sibérie, à la fin de la décennie 1890, période pendant laquelle il écrivit son premier ouvrage majeur, Le Développement du capitalisme en Russie (1899), où il se trompe souvent par ses considérations définitives sur les paysans, même si celles-ci allaient considérablement évo­luer sous le poids des événements. Dans cet ouvrage, Lénine s’efforce de démontrer que, contrairement aux vues persistantes des populistes, le capitalisme a pleinement triomphé en Russie. L’œuvre est profondément endommagée par sa vision assimilant large­ment le capitalisme au marché (en opposition à la valeur). Le mir, qui à cette époque recouvrait les quatre cinquièmes de toute la surface cultivée en Russie européenne, est à peine men­tionné, puisque pour Lénine il était avant tout une « contrainte juridique » de l’État tsariste [48]. Les grands prêts étrangers et le rapide développement industriel sous la direction du ministre des finances Serge de Witte ne sont pas plus mentionnés [49]. Lénine conclut que 51 % de la population russe sont composés de prolé­taires salariés et que la polarisation des paysans capi­talistes riches et des travailleurs ruraux à la campagne est largement achevée [50]. Dans la catégorie des paysans pauvres, Lénine inclut tous les paysans « presque » séparés de leurs moyens de production [51], ce qui signifie que tout paysan possédant un petit lopin de terre, un cheval et une vache, prenant en charge ses besoins et ceux de sa famille, et réalisant par ailleurs des travaux oc­casionnels durant plusieurs mois par an, est considéré comme « prolétaire ». Les grands domaines, pour Lénine, deve­naient rapidement capitalistes, alors qu’en réalité, les grands propriétaires terriens étaient étrangers à toute idée d’accumulation et de rentabilité du capital [52]. Lénine voit aussi du « progrès technologique » là où, en fait, les paysans travaillent avec des outils très simples et primitifs utilisés depuis des lustres. Si les domaines seigneuriaux étaient large­ment capi­talistes, comment expliquer les restrictions à la mobilité des paysans, les attachant à un seul lieu, comme cela avait été toujours le cas avec les serfs ? La vision que se faisait Lénine du capitalisme était limitée à la seule sphère de circulation [53]. Déjà dans un texte de 1893 (« Nouvelles transformations économiques dans la vie paysanne»), Lénine avait affirmé que le mir n’était pas un obstacle au capitalisme :
« La forme que prend la propriété foncière parmi les paysans ne nous intéresse aucunement. Quelle qu’en soit la forme, la relation entre la bourgeoisie paysanne et le prolétariat rural est toujours la même. »
Dans cette période, selon l’historienne Chantal de Crisenoy, le nombre de parcelles individuelles des paysans était réellement en déclin et les communes conservaient toute leur importance [54].
Comme l’affirme Crisenoy :
« En refusant toute spécificité au mir, Lénine se montre plus attaché aux idées préconçues […] qu’attentif aux relations so­ciales existantes. […] Dans son analyse, on trouve une inversion totale de la réalité : tout ce qui est facteur d’accumulation pri­mitive – services obligatoires, taxes – est considéré comme une “survivance” bloquant l’émergence du capitalisme ; tout ce qui constitue un obstacle à l’apparition du capital – les industries artisanales, la commune rurale – est désigné comme étant « sa base la plus profonde [55]. »
Dans son article de 1897 « Quel héritage renions-nous ? » [56], Lénine présente le mir comme « un village de petits paysans » :
« […] Quand il veut prouver, contre les populistes, l’exis­tence d’une classe ouvrière au sein de l’obtchina, il avance le concept de “prolétaire sédentaire” et il l’applique à ces mêmes paysans communaux. […] En 1899, il trouve trois fois le nombre de tra­vailleurs salariés généralement admis à la veille de 1914 [57]. »

Cependant, Lénine était (avec Trotsky [58]) l’un des rares marxistes russes à juger nécessaire de consacrer sérieusement son attention à la paysannerie, à l’opposé de l’attitude dédai­gneuse de Plékhanov. En 1902, plusieurs provinces se sou­levèrent en réaction à la famine, et Lénine rédigea au même moment le premier programme destiné à la paysannerie, « Le programme agraire de la social-démocratie russe » [59], qui fut adopté par le parti en 1903. Il demeurait ambivalent au sujet du futur rôle des paysans, considérant ceux-ci comme pouvant soit supporter un « parti démocratique révolutionnaire » soit s’aligner sur le « parti de l’ordre » [60]. Beaucoup de sociaux-démocrates russes condamnèrent l’ensemble du programme, comme l’avait fait plus tôt Kautsky en Allemagne. Ce programme réclamait l’annulation des dettes à partir de 1861 [61], l’utilisation gratuite de la terre pour les paysans, la restitution aux paysans de l’« otrezki » (surfaces que les propriétaires avaient confisquées par la réforme de 1861), ainsi que l’annulation des loyers excessifs et des contrats d’exploitation. Lénine considérait que ces changements « élargiraient le marché intérieur », de même qu’ils « élèveraient le niveau de vie des paysans et hâteraient le développement du capitalisme dans l’agriculture [62] ».
Suite aux soulèvements de 1902, Lénine écrivit « Au pauvre campagnard », tout en conservant ses premières positions sur la dynamique à la campagne. Mais dans cet article, comme le souligne Kingston-Mann, « la commune de répartition, qui avait fourni le cadre institu­tionnel à tant de révoltes, était complè­tement ignorée [63].
En somme, « l’action paysanne pouvait seulement être […] “anti­féodale”, et les survivances féodales devaient être la principale préoccupation du programme agraire social-démocrate [64]. »

En 1903, le IIe Congrès du Parti adopta le programme agraire de Lénine, sans avoir mentionné jusque-là une « alliance paysans-ouvriers ». Lénine mettait en garde contre une telle alliance. Selon lui, pour s’allier au prolétariat, les paysans devaient abandonner « leur propre point de vue de classe » et adopter « celui du prolétariat » [65].

III. 1905-1907: L’idéologie
se heurte à la réalité

Le 3 janvier 1905, le père Gapone, prêtre orthodoxe mais aussi agent provocateur tsariste, conduisit à Saint-Péters­bourg une manifestation de masse des ouvriers jusqu’au palais du Tsar, en apparence pour réclamer au Tsar la re­connaissance de quelques droits fondamentaux. Les cosaques tirèrent sur la foule, tuant des centaines de personnes, ce qui dé­clencha la révolution de 1905-1907, « répétition générale » de 1917 [66]. Au cours de ces années, les paysans russes se révol­tèrent aussi intensément que la classe ouvrière, boule­versant complètement les schémas en vertu desquels le marxisme russe, sous l’influence de Kautsky, avait prédit que ces paysans n’aspi­raient qu’à la petite propriété foncière individuelle.
Les paysans adressèrent eux-mêmes en 1905, en tout et pour tout, 60 000 pétitions au gouvernement. (A cette époque, aucun marxiste russe ne prit au sérieux la substance même de nom­breuses demandes paysannes revendiquant toute la terre au mir [67].) Les paysans envahirent les forêts et les pâturages dont ils avaient été exclus ; ils pillèrent des magasins, des entrepôts et des manoirs, incendiant des propriétés et assassinant leurs propriétaires [68]. La grande majorité des grèves rurales en Russie en 1905-1907 étaient des mouvements de petits propriétaires paysans, salariés partiels ou temporaires. La plupart de ces grèves étaient dirigées par des assemblées communales [69]. En 1905, il fut de nouveau impossible de procéder aux récoltes dans vingt-cinq des provinces de Russie, celles où avaient eu lieu les soulèvements [70]. Comme le souligne l’historien Teodor Shanin, « dès que la volonté du Tsar ne put plus être considérée comme une force naturelle […] l’ensemble du monde social de la Russie rurale fit sécession. Tout semblait possible désormais [71] ». Les soulèvements culminèrent une première fois en juin 1905. Les différences entre les paysans riches, moyens et pauvres, que Lénine avait laborieusement dépeintes dans son ouvrage de 1899, paraissaient diminuer en importance, car les paysans les plus riches aidaient leurs voisins pauvres en leur apportant de la nourriture [72].

Sous le coup de ces événements, Lénine, toujours en exil à Zurich au printemps 1905, avant son retour en Russie en no­vembre, proposa une « dictature démocratique révolu­tion­naire du prolétariat et des paysans » qui établirait un gouverne­ment provisoire pour la révolution démocratique bourgeoise. « Cette for­mulation était si incompatible avec les programmes pré­révolution­naires marxistes que Lénine allait être contraint de prouver encore et toujours qu’il n’avait pas sacrifié ses prin­cipes marxistes [73]. »

Chantal de Crisenoy résume ainsi la politique paysanne de Lénine durant toutes les luttes de l’été 1905 : « Soutenir le mouvement paysan, mais ne pas s’y lier pour l’avenir. Il est nécessaire d’avancer et de frapper durement dans la perspective de la démocratie révolutionnaire bourgeoise. […] Marcher séparément mais frapper ensemble, en n’éludant pas les intérêts divergents et en gardant à l’esprit qu’un allié d’au­jourd’hui pourrait devenir un ennemi de demain [74]. » Elle souligne qu’il persiste une espèce de crainte vis-à-vis des luttes paysannes, une peur de leur spontanéité, et un grand mépris à l’égard de leur « manque de culture » [75]. 

Pendant ce temps, l’action des paysans et les déclarations de leurs représentants « constituaient une réfutation frappante des jugements (de Lénine) » [76]. A l’été 1905, les paysans créèrent une organisation centrale composée de délégués de plusieurs provinces. L’Union panrusse des paysans se réunit pour la première fois clandestinement à la fin juillet pour appeler à l’abolition de la propriété privée ainsi qu’à l’expropriation des grands pro­priétaires terriens ; elle se prononça majoritairement pour ne pas indemniser ceux-ci [77]. Les paysans ne se limitaient pas à la question de la terre mais réclamaient aussi l’éducation publique gratuite, l’amnistie pour les prisonniers politiques, la convo­cation d’une Douma, et une assemblée constituante [78].

Lénine concéda que le Congrès paysan avait bien saisi ses propres intérêts [79].
Les sociaux-démocrates appelèrent à la formation de comi­tés paysans révolutionnaires, mais ne jouèrent aucun rôle à la cam­pagne. Ce furent de jeunes paysans, de retour des usines, qui répandirent les idées révolutionnaires [80]. A l’été 1905, les bolcheviks tinrent à Londres leur IIIe Congrès, où la question paysanne fut un des principaux enjeux. Ils étaient divisés, incapables de prévoir ou de contrôler les événements. Lénine était déchiré ; le programme du Parti était insatisfaisant d’un point de vue politique, mais parfaitement fondé, selon lui, au point de vue théorique [81]. Quand les paysans allèrent au-delà du slogan du Parti de reprendre l’otrezki (pour rappel : les bandes de terres retenues par les grands propriétaires terriens depuis la réforme de 1861), et saisirent d’autres terres, étaient-ils « réactionnaires » ? Il y avait une contradiction constante entre ce que Lénine considérait comme politiquement néces­saire et son analyse économique. S’il continuait à défendre des points de son programme agraire de 1902, c’est parce qu’il restait convaincu que le capitalisme régnait sur les grands do­maines. En mars 1905, il continuait d’affirmer qu’« en Russie, il y a peu de vestiges du féodalisme » [82].
Le 17 octobre, en réponse à des mois d’insurrection, le Tsar publia un manifeste, « parlant beaucoup de liberté mais ne disant rien sur la terre – seule chose qui importait » [83]. Cela n’eut aucun impact, et en octobre 1905 « des attaques contre les domaines éclatèrent sur une échelle inédite pour évoluer rapidement en destruction massive des manoirs dans la Ceinture de terre noire » [84].
Ce n’était pas une explosion aveugle ; les paysans voulaient se débarrasser des propriétaires et s’assurer qu’ils ne re­viendraient jamais ; 2 000 manoirs furent détruits. La stratégie du gouvernement consista en une lourde répression et une tentative d’apaisement, avec le manifeste du 3 novembre qui abolissait les dettes résultant de l’émancipation des serfs de 1861, mais resta inefficace [85]. La répression étatique, ce­pendant, fut une « orgie de brutalité ». Elle parvint à conte­nir les soulèvements ouvriers mais les révoltes des paysans ne s’arrêtèrent pas, atteignant leur apogée au mois de juillet 1906. Les éruptions de violence rurale de juin 1906 avaient été si sé­rieuses que l’empereur d’Autriche envisagea une intervention militaire.

En juillet 1906, Lénine déclara que la paysannerie était « démocratique révolutionnaire », mais que les sociaux-démocrates la combattraient lorsqu’elle deviendrait « réactionnaire et anti prolétarienne ». Comme le souligne Kingston-Mann, « malgré l’extraordinaire clairvoyance de la perspicacité politique de Lénine à l’égard des problèmes de ses adversaires, les carences de ses analyses économiques et sociologiques faisaient du concept de révolution paysanne marxienne une contradiction dans les termes » [86].
Avant ces développements, la Première Douma s’était réunie en avril 1906, et ne s’était même pas penchée sur les reven­di­cations des paysans [87]. Le mouvement finit par refluer, tandis que l’État et les propriétaires terriens resser­rèrent les rangs. Ceci n’empêcha pas les pâturages d’être en­vahis pour la troisième fois, à l’hiver 1906-1907.
Pendant ce temps, en avril 1906, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) tint à Stockholm une « conférence unitaire » bolcheviks-mencheviks. Lénine y appela à la nationalisation de toutes les propriétés foncières [88]. Lénine favo­risait alors la nationalisation pour ouvrir la voie au capitalisme ; pour les paysans, d’autre part, cela signifiait l’expan­sion de la propriété communale au niveau national. Les mencheviks craignaient que la fragmentation des grandes pro­priétés ne ralentît le développement du capitalisme. Plékhanov soutenait que ce transfert de terre à l’État laisserait l’autocratie avec plus de terres que jamais [89] (Kautsky, dans la revue de la IIe Inter­nationale, Neue Zeit, s’était à nouveau pro­noncé contre tout programme social-démocrate pour la paysannerie). Lénine, citant Le Capital de Marx, parlait du transfert de la terre à l’État comme d’une mesure bourgeoise qui créerait de la concur­rence, comme cela avait été le cas dans l’Ouest des Etats-Unis. Le congrès finit par voter en faveur du plan de muni­cipalisation de la terre présenté par le menchevik Maslow [90]. Lénine s’y opposa, arguant que cela ne ferait que donner le pouvoir aux élites locales.
Les premiers slogans des soulèvements paysans tenaient un langage différent de celui des révoltes urbaines, exprimant un désir de pouvoir politique, de droits civils, de réforme agraire, de « gouvernement charitable », de liberté et de besoin « d’être entendus » [91]. De l’avis de Shanin, beaucoup ont douté de la véritable existence d’objectifs politiques généraux des paysans dans la Russie rurale de 1905-1907, d’ailleurs Lénine affirma en 1917 que le problème avec la révolte des paysans des années écoulées était qu’ils n’avaient pas terminé le travail, en brûlant seulement une partie des manoirs [92].
D’autres avancées se produisirent dans des lieux tels que la Gourie, région de Géorgie où se présenta de 1903 à 1906 ce que Shanin appelle « le premier cas dans l’histoire d’une autorité paysanne dirigée par une élite marxiste », qui connut un grand retentissement. En Lettonie, les sociaux-démocrates menèrent des attaques à grande échelle contre des manoirs des provinces baltes dans une situation de « miniguerre civile », durant laquelle quatre cent cinquante-neuf châteaux furent détruits. En Estonie, il y en eut cent quatorze [93]. Les ennemis désignés des révoltes dans tout l’empire russe étaient l’appareil d’État, les « mangeurs de commune » koulaks (paysans riches) qui ache­taient les terrains communaux pour eux-mêmes, et les bandes réactionnaires des « Cent Noirs ». La Deuxième Douma, qui siégea en 1907, était plus radicale que la première, et les paysans étaient plus anti-gouvernement. « Les paysans regardaient leurs vies d’une manière inimaginable auparavant [94]. » Ils étaient très exigeants, si bien que la revendication du transfert de la terre à la paysannerie combinée à l’abolition de la propriété foncière était totale [95].
Sous l’impact de ces événements cumulés, Lénine prôna la révision du programme agraire du POSDR établi en 1903 [96] et déclara, contrairement à son livre de 1899, que « l’économie des propriétaires en Russie est basée sur le servage répressif et non sur un système capitaliste. […] Ceux qui refusent de le voir ne peuvent expliquer le large et profond mouvement révolutionnaire paysan contemporain en Russie [97]. » La plupart des sociaux-démocrates admirent alors que le programme de 1903 était trop pessimiste pour ce qui concernait le potentiel révolutionnaire des paysans.
Ce changement d’attitude se formula dans un appel à une « dictature démocratique des paysans et des ouvriers » qui allait promouvoir une « voie américaine » pour le développement agricole sous un régime révolutionnaire [98]. Les forces de la réaction devaient elles aussi réviser leurs positions au sujet de la paysannerie : « Alors que les grandes demeures brûlaient et que la Première et la Deuxième Douma accumulaient les attaques contre le gouvernement, la commune était de plus en plus consi­dérée comme étant à l’origine de la rébellion paysanne [99]. »
Ce changement de perception présageait la politique menée après 1907 par Piotr Stolypine, qui remplaça Witte au poste de ministre des finances en 1906. Stolypine tenta de saper les communes en subventionnant les paysans in­dividuels qui souhaitaient les quitter afin de cultiver leurs pro­pres parcelles de terre [100]. Les paysans cessèrent l’insurrection de 1905-1907 avec plus de résultats qu’aucun autre groupe social. Les loyers avaient diminué et les salaires augmentaient ; l’État annula la plupart des dettes paysannes. Et il y avait eu un saut important dans l’estime que les paysans avaient d’eux-mêmes [101].

IV. Années de rÉaction : Stolypine tente
une révolution
« À la prussienne » par le haut

En 1906, P. A. Stolypine succéda à un Witte déchu pour devenir le ministre le plus puissant du gouvernement tsariste, menant une sévère répression contre la révolution de 1905-1907 et poursuivant simultanément une politique de rupture avec la commune paysanne. Ses nombreuses exécutions de révo­lutionnaires par pendaison devinrent connues sous l’ex­pres­sion « cravates de Stolypine ».
Sous l’impact de la révolution, le gouvernement avait pris conscience, presque plus que les marxistes, que la commune, jusque-là considérée comme un pilier du régime, était en fait la principale source du radicalisme paysan. Stolypine et ses con­seillers regardèrent vers le passé, vers les réformateurs prussiens des années 1820 qui avaient conduit une révolution par le haut afin d’empêcher une révolution d’en bas [102]. L’entreprise privée devait être promue, ce qui dans l’agriculture devait se tra­duire par la création de crédits pour permettre aux paysans individuels de quitter les communes et d’acquérir leur propre terre, souvent par la privatisation du terrain communal.
Stolypine fut assassiné en 1911, mais sa politique visant à rompre avec la commune resta effective jusqu’en 1917, dans l’espoir de créer une « Vendée » russe contre tout futur mouve­ment révolutionnaire [103].
Comme le souligne Crisenoy, « les classes dominantes ne se trompaient pas…Après 1905-1907, le mir devint à leurs yeux l’une des causes du radicalisme paysan. […] Nous devons dire que, en dehors des sociaux-démocrates, ce lien entre le mir, le mouvement révolutionnaire paysan et ses revendications territoriales était évident pour tous. Mais Lénine était convaincu du contraire. Pour lui, la commune n’était toujours rien d’autre qu’une “enveloppe juridique conservée artificiellement” […]. Selon Lénine, l’appel du paysan à la nationalisation de la terre était négatif, et ne devait pas masquer son instinct qui le poussait à être un “propriétaire”. […] Dans l’optique de Lénine, le paysan ne savait pas ce qu’il voulait, ne savait même pas ce qu’il disait. […] Pour Lénine, [il n’y a] aucun doute : la natio­nalisation de la terre est nécessairement porteuse d’une organisation agraire capitaliste [104]. »
En fait, Lénine et Stolypine partageaient des vues assez semblables sur l’entrepreneur paysan, qu’ils considéraient comme promoteur du développement capitaliste en Russie. Pour défendre ce changement d’orientation par rapport à celle qu’il avait de 1899 à 1905, « Lénine devait abandonner ses prises de positions antérieures selon lesquelles la Russie était déjà capitaliste » [105]. Lénine, comme Stolypine, voyaient une similitude entre le rôle du gouvernement russe et le modèle prussien antérieur. Selon lui, la réforme de Stolypine « en­couragerait les propriétaires terriens économiquement incompétents à devenir des “Junkers” bourgeois de style prussien [106]. » La nationa­lisation éliminerait les vestiges féodaux et rendrait possible la libre concurrence comme en Amérique [107]. « Malgré ses citations tirées du Capital et des Théories sur la plus-value, il fut difficile pour Lénine de faire valoir que « Marx avait été fier des vertus économiques du petit agriculteur » [108]. Comme l’écrit Kingston-Mann, « c’était un mouvement tactique qui reflétait la tension que la complexe réalité de la situation russe exerçait sur son idéologie centrée sur l’Occident. […] La commune ne jouait aucun rôle dans les plans et les stratégies de Lénine. […] Lénine ridiculisait l’idée que la commune “médiévale” puisse conserver la moindre fonction égalisatrice » [109]. « En 1907-1908, Lénine affirma que le processus de différenciation rurale avait déjà tout détruit de la commune sauf le nom. Une commune qui continuait de fonctionner demeurait inconcevable pour Lénine. […] Etant certain que la commune était dépourvue de forme historique significative d’organisation sociale, Lénine réduisait de manière inexacte les paysans en simples outils du village koulak. […] Lénine avait néanmoins adopté une approche bien plus réaliste que n’importe quel autre membre du POSDR [110]. »
Sous les auspices des réformes agraires de Stolypine, entre un quart et un tiers des paysans russes, selon certaines estimations, quittèrent les communes entre 1906 et 1917 (ces années-là, la Russie devint l’un des plus gros exportateurs de céréales tout en subissant de terribles famines). Les paysans communaux répondirent souvent par la violence à ces désertions [111]. Deux à trois millions de paysans accédèrent à la propriété durant la décennie qui suivit 1906, c’est-à-dire environ un quart des douze millions de ménages paysans de la Russie européenne [112]. Quelques-uns des obstacles à la réforme étaient le manque de routes, les longs hivers, et les assemblées de village proposant les terres les plus mauvaises et les plus éloignées à ceux qui souhaitaient partir [113]. Selon Crisenoy, les réformes Stolypine se sont heurtées à la surpopulation, au manque de terre, et à l’occupation communale [114]. Elle juge aussi « très relative » la rupture de Lénine, intervenue après 1905-1907, avec les conceptions de la IIe Internationale ; celui-ci continua, comme en 1899, à confondre l’agriculture capitaliste et l’agriculture marchande. En 1915, il écrivait encore : « Le développement du capitalisme consiste avant tout dans le passage de l’économie naturelle à l’économie marchande [115] ».
Reconnaître son erreur, écrit Crisenoy, aurait signifié une rupture avec ce qu’il n’avait cessé de dire depuis près de vingt ans. « En refusant de reconnaître l’attachement des paysans au mir, Lénine passait à côté de la cause de l’échec des réformes [de Stolypine] et de l’une des raisons de la révolution de 1917 [116]. »
Pendant les années révolutionnaires de 1917-1919, une sérieuse violence fut encore exercée contre les « otrubt­chiki », les « diviseurs » [ceux des paysans qui quittèrent le mir pour ac­qué­rir une ferme individuelle, selon les vœux de Stolypine] et non pas, comme les thèses de Lénine l’aurait prédit, entre paysans riches ets paysans pauvres.

V. Les paysans russes
et la commune,
en 1917 et par la suite

Durant un mois, le mois de février 1917 qui vit la révolution renverser la dynastie Romanov, la paysannerie s’était dres­sée en masse. Les paysans attaquèrent les grands pro­priétaires, et ceux des communes attaquèrent les fermes qui n’apartenaient pas à la collectivité. Comme en 1905, la commune était au centre des luttes paysannes, prenant en charge les confiscations et la redistribution des terres.
Après avoir « réorienté » le Parti bolchevique à la suite de son retour d’exil et ses fameuses « Thèses d’avril », Lénine soutenait que les soviets ruraux avaient déjà montré une plus grande imagination sociale créative que le gouvernement provisoire [117]. Une Garde rouge rurale bolchevique se forma en mars-avril 1917. Dans la quatrième édition de la Pravda, Lénine écrivait : « Si la révolution n’est pas effectuée par le paysan russe, elle ne le sera pas par l’ouvrier allemand [118]. »
L’ébauche du programme de Lénine en avril-mai 1917 était la suivante :
1) nationalisation de toutes les terres ;
2) transformation des grands domaines en fermes modèles, organisées en soviets de travailleurs agricoles, et dirigées par des agronomes. Mais ces formulations, observe Crisenoy, sont profondément étrangères au mouvement paysan [119].

A ce stade, les bolcheviks n’étaient encore qu’une minorité, dé­passée par les mencheviks et les SR. En avril, les ouvriers et les soldats avaient rossé des manifestants arborant des signes bol­cheviques. En mai, néanmoins, Lénine déclarait au Congrès des députés paysans que les paysans devaient tout de suite saisir toute la terre, à la consternation du gouvernement provisoire et en particulier des SR, qui détenaient plusieurs ministères et tergi­versaient sur la question de la terre. Les ministres mencheviks et SR étaient prêts à différer tout transfert de terre aux paysans jusqu’à ce qu’une assemblée constituante puisse se réunir. Cer­tains observateurs SR constatèrent avec effroi l’impact de l’appel de Lénine à la saisie des terres et les dégâts politiques que cette affaire avait provoqués chez les ministres SR membres de la coalition [120]. Viktor Tchernov, figure politique dirigeante des SR, fut agressé par un paysan criant : « Pourquoi ne prends-tu pas le pouvoir, toi fils de pute, quand on te le donne ? [121] » En fait, le Congrès des députés paysans appelait à des soviets paysans partout, et les attaques contre la propriété individuelle s’accéléraient.
Puisque le gouvernement provisoire et, surtout, le front se désintégrèrent à l’été 1917, les paysans désertaient en masse l’armée et retournaient dans leurs villages afin d’obtenir leur part des terres nouvellement distribuées à partir des domaines de la noblesse. Ce mouvement, comme celui des soviets de 1905, ne fut le travail d’aucun parti politique. Les agitations paysannes culminèrent en octobre 1917. Immédiatement après le ren­ver­sement du gouvernement provisoire, les bolcheviks publièrent leur décret sur la terre, reconnaissant le fait accompli des saisies de terre à la campagne ; en vertu de ce décret, les paysans étaient libres de créer des communes ou des artels (coopératives). Le décret sur la terre des bolcheviks relevait essentiellement du programme des SR. Une vague d’égalitarisme avait balayé la cam­pagne de sorte qu’en 1917-1918, la commune paysanne s’était étendue au-delà de toute frontière historique antérieure [122]. Les paysans distribuèrent aux familles les terres de la noblesse, de l’Église et des monastères, selon le critère traditionnel du « nombre de bouches à nourrir » ; quelques paysans devenus indépendants par la réforme de Stolypine furent forcés de réintégrer les communes [123]. Les confiscations étaient large­ment achevées au printemps 1918. 96,8 % de toutes les terres étaient aux mains des paysans, et 3 millions de paysans sans terre avaient obtenu des lopins à cultiver. À ce stade, la commune englobait presque l’ensemble des ménages [124].
D’après le récit d’Esther Kingston-Mann, Lénine avait toujours insisté sur le fait que les dangers liés aux saisies de terre par les paysans étaient toujours compensés par les avantages que présentaient les attaques contre la propriété bourgeoise. Le décret sur la terre d’octobre 1917, reposant sur 242 mandats paysans ainsi que sur le programme agraire des SR, avait aboli la propriété privée foncière, et s’opposait à la tradition marxiste russe en ce qu’il respectait les traditions communales paysannes. Ses termes étaient populistes, et la gauche non bolchevique reconnaissait son caractère opportun voire opportuniste : « La tradition marxiste russe était enracinée dans un déni des idées sociologiques, que Marx lui-même avait encensées, développées dans les œuvres de populistes tels que Danielson », écrit Atkinson [125] […] « Ignorant que les paysans avaient réintégré les communes en nom­bre croissant pendant la période d’avant-guerre, les bolcheviks et les men­cheviks ne trouvèrent aucune signification construc­tive, du point de vue socialiste, dans les efforts fructueux de la paysannerie pour renvoyer les otrubtchiki [les “diviseurs” encouragés par Stolypine] dans les communes au cours de 1917. [126] » « […] L’obsession du capitalisme à la campagne […] et la vigilance contre les fanatiques de la propriété indi­viduelle et les paysans bigots avaient rendu les marxistes russes aveugles à de nom­breux indices concernant l’éco­nomie agricole, de la résistance géné­rale aux réformes de Stolypine aux notions collectivistes des paysans qui de­mandaient l’abolition de la propriété privée de la terre. […] La peur du koulak s’épanouissait dans les cercles officiels, au mo­ment où les communes paysannes accom­plissaient une égali­sation inédite des terres au nom des pauvres, et ce, sans aucune aide des autorités soviétiques [127]. »
Au début, le gouvernement soviétique entravait la répartition des animaux d’élevage et des matériaux agricoles, une politique visant à laisser les paysans pauvres incapables de cultiver et à les encourager à intégrer les nouvelles fermes d’État (sovkhoze). Une fois au pouvoir, les bolcheviks dissuadèrent toute poursuite de destruction des domaines, ce que les paysans, de leur côté, perçurent comme une garantie que les anciens propriétaires ne reviendraient jamais. La politique bolchevique favorisa les spé­cialistes dans les campagnes (en tant que directeurs de sovkhozes). Au VIIe Congrès des soviets, déjà, les privilèges des spécialistes furent critiqués. Parfois, le directeur du sovkhoze était l’ancien propriétaire terrien ! Dans ces débats, Lénine prit à nouveau l’exemple du capitalisme allemand (prussien) : « Ses techniques modernes étaient au service de l’impérialisme et des Junkers, mais remplacez “État capitaliste” par “État soviétique” et vous avez les conditions du socialisme [128]. »
Mais les querelles sur les mesures administratives devaient bientôt grandement se compliquer en raison de la chute drastique de la production agricole. En novembre 1917, la Russie parvenait encore à produire 641 millions de tonnes de blé. Les réquisitions effectuées pour alimenter les villes commencèrent au début de 1918, lorsque déjà seulement 7 % des céréales prévues pour Petrograd et Moscou étaient livrés. Comme la guerre civile s’intensifia à l’été 1918, certaines terres fertiles tombèrent sous le contrôle des Blancs, et la famine s’installa. En réaction à ces réquisitions, les paysans réduisirent la production au niveau des besoins de base de leurs familles ; les terres cultivées dimi­nuèrent de 16 % en 1919. Les bolcheviks comptaient sur le soutien des paysans les plus pauvres, mais la répartition des terres avait extrait de cette catégorie bon nombre d’entre eux ; les comités de paysans pauvres fonctionnaient avec grande difficulté. Les cellules du Parti à la campagne dénombraient 14 700 membres mais étaient principalement composées de fonctionnaires. En 1921, après trois ans de guerre civile, le niveau des récoltes s’élevait à 40 % de celui de 1914. Entre 1918 et 1920, durant les années de communisme de guerre, les épidémies, la faim et le froid tuèrent 7,5 millions de Russes ; 4 millions avaient péri dans la guerre civile. Les gens retournèrent à la terre pour survivre ; des 3 millions d’ouvriers qui avaient constitué le versant prolétarien de la « double révolution » en 1917, il ne restait que 1,2 million dans les usines en 1922.
En outre, en 1921, la démocratie prolétarienne de 1917, in­carnée dans les soviets et les conseils ouvriers, avait été détruite ou transformée en machine à délivrer le tampon du Parti. Les SR de gauche qui avaient partagé le pouvoir avec les bolcheviks pen­dant quelques mois, furent éliminés en juillet 1918, après qu’ils assassinèrent l’ambassadeur allemand, pour tenter de saper le traité de Brest-Litovsk [129]. La répression contre les « ban­dits » anarchistes avait débuté au début de 1918. Les bolcheviks écrasèrent le soulèvement de Cronstadt en mars 1921, après avoir anéanti quelque temps plus tôt le mouvement du paysan anar­chiste Makhno en Ukraine. Au Xe Congrès du Parti, en mars 1921 également, les factions internes du Parti avaient été liquidées. Le même congrès inaugurait la Nouvelle Politique Economique (NEP) sous l’égide du marché. Les courants oppositionnels à l’intérieur du Parti bolchevik, tels que le Groupe des travailleurs de Miasnikov ou les Centralistes démocratiques, avaient été éliminés.
En 1922, les mencheviks restés indépendants se virent offrir le choix de l’exécution ou de l’exil. A partir de ce moment, les seules discussions ouvertes qui demeuraient dans la Russie soviétique, sans aucune influence sur les événements, im­pliquaient une petite centaine de vieux bolcheviks situés aux échelons supérieurs d’un parti qui gouvernait difficilement quelque 150 millions d’individus, dont une majorité de paysans. Ce parti avait aussi absorbé, suite à la prise du pouvoir d’Octobre, des centaines de milliers de nouveaux membres, souvent plus intéressés par les emplois et leurs carrières que par l’histoire et les perspectives réelles du bolchevisme [130]. Un certain nombre d’anciens bourgeois et même de grands pro­priétaires fonciers se rallièrent au pouvoir pour devenir souvent des directeurs de sovkhozes, d’usine et de mines [131]. Le noyau d’une nouvelle classe dirigeante était en place [132]. 90 % des fonctionnaires d’État provenaient du régime tsariste et 90 % des officiers de l’Armée rouge avaient été officiers tsaristes.
L’héritage du marxisme modernisateur de la IIe Inter­na­tionale sur la question agraire demeura la perspective du Parti bolchevik au pouvoir. Ainsi, la déconnexion entre les fractions émergentes du régime – toutes – et la réalité de la campagne, composée de la majorité écrasante de la population, resta aussi grande qu’elle l’avait été avant l’accession des bolcheviks au pouvoir. Comme l’affirme l’historien John Marot, mettre en œuvre les plans de développement de tous les courants – la gauche trotskyste, la droite boukhariniste, et le « centre » stalinien – signifiait « détruire le mode de vie paysan » [133], la commune. Lénine avait reconnu après 1905 qu’il avait exagéré la présence du capitalisme dans la campagne russe, mais, comme indiqué précédemment, se ralliant à cette dynamique, il revint simplement en arrière.
Le problème fondamental était que le monde paysan, centré sur le mir, ne s’inscrivait pas du tout dans les visées de Lénine, retardataires, contemporaines ou autres ; les propriétaires des parcelles de terre récemment distribuées dans le cadre du mir n’étaient pas des paysans capitalistes produisant pour un marché, mais participaient de l’économie domestique, produisant d’abord pour leur propre usage, recourant occasionnellement au marché pour acquérir le peu de biens qu’ils ne pouvaient pas produire eux-mêmes. L’excédent de leur production était déjà passé à l’État tsariste par le biais des impôts en vue de payer l’industrialisation, et aux grands propriétaires pour leur consommation. Une fois ces deux fardeaux supprimés, le modeste impôt à l’État soviétique restait la seule ponction extérieure. Tout programme d’industrialisation supposant une rationalité capitaliste paysanne n’avait aucune chance d’atteindre ses objectifs. L’économie paysanne, comme l’affirme Marot, n’était ni capitaliste ni socia­liste, car « les paysans n’avaient que peu ou pas d’intérêt dans l’organisation collective de la production et de la distribution au-delà des limites de leur village » [134].
Au printemps 1921, le reflux et l’isolement de la révolution russe, qui dès le départ était internationaliste dans les con­ceptions stratégiques de Lénine et de Trotsky (dans leurs cadres théoriques respectifs, voir ci-dessous), n’auraient pu être plus clairs. La révolution mondiale, qui en 1917-1918 ne semblait être qu’une question de semaines ou tout au plus de mois, devait désormais être envisagée en années. En une courte séquence, le printemps de 1921 vit l’écrasement de l’insurrection de Cron­stadt, l’échec de « l’Action de mars » en Allemagne, l’accord com­mercial anglo-soviétique, l’instauration de la Nouvelle Poli­tique économique (NEP) axée sur le marché, la liquidation des courants dans le parti bolchevik, le traité de Riga qui for­malisait la défaite soviétique dans la guerre contre la Pologne de 1920, et le traité commercial avec le gouvernement nationaliste d’Atatürk en Turquie qui, deux mois plus tôt (en janvier 1921), avait assassiné l’ensemble des membres du comité central du Parti communiste turc [135]. Ce reflux général des espérances en une révolution en Europe occidentale affaiblit la position de l’aile internationaliste, cosmopolite, du Parti bolchevik et ren­força la position des « praktiki » internes, les vieux vétérans de l’appareil du parti issus des années de clandestinité sous l’au­tocratie tsariste, personnifiés, bien sûr, par Joseph Staline. Le régime se replia sur lui-même, et avec la famine qui faisait encore rage dans les campagnes, rien n’avait une plus grande priorité que la question paysanne.
Pour Lénine, le régime bolchevique était une double révo­lution, basée sur la « dictature démocratique des ouvriers et paysans », qui complétait la révolution bourgeoise d’éradication de l’agri­culture pré-capitaliste. Il écrivait :
« Oui, notre révolution est une révolution bourgeoise, tant que nous marchons avec la paysannerie dans son ensemble. […] Nous l’avons dit des centaines et milliers de fois depuis 1905
[…] [136]. »
Cette révolution bourgeoise, dans cette optique, ne pouvait passer à la phase socialiste que lorsqu’elle serait aidée par la révolution à l’Ouest. L’alliance avec la paysannerie (la soi-disant « smychka ») restait cruciale dans la perspective stratégique de Lénine pour le reste de sa vie politique. Il aurait viscéralement rejeté la proclamation du « socialisme dans un seul pays » par Staline en 1924 [137].
Mon but ici n’est pas de proposer une théorie spécifique de la « nature de classe de l’Union soviétique », qui renvoie aux débats entre capitalisme d’État-collectivisme bureaucratique-État ou­vrier dégénéré des années 1960-1970. Je signale simplement mon accord avec quelques variantes de l’interprétation par la classe, en opposition aux théories sur l’État ouvrier, mais expliquer mon analyse en détail éloignerait le propos de mon objectif principal, à savoir cerner l’impact de la question agraire et le sort de la commune paysanne russe dans le façonnement de ce résultat. Je mentionne Trotsky et sa révolution permanente principalement pour indiquer la différence entre son schéma et celui de Lénine, qui n’a jamais accepté cette théorie [138], aussi proches qu’ils aient été pourtant au printemps 1917.

Les travailleurs russes avaient leurs propres opinions au sujet de la NEP, qui était érigée sur la destruction des soviets et des conseils ouvriers qu’ils avaient créés en 1917 ainsi que sur le retour de l’élite managériale dont ils pensaient s’être défi­nitivement débarrassés cette même année. La classe ouvrière russe mena une série de grèves militantes en août et septembre 1923. Un second « Groupe ouvrier » s’était formé au printemps cette année-là et joua un important rôle de coordination dans ces grèves, selon Marot :
«  (Celui-ci) chercha à créer des alliances avec des éléments des oppositions précédentes. En dénonçant la Nouvelle Politique Economique comme une Nouvelle Exploitation du Prolétariat par des directeurs d’usines et des dirigeants d’industrie nommés par la bureaucratie, le Groupe ouvrier tenta de recruter parmi les travailleurs membres et non-membres du Parti. Il s’efforça d’ap­porter une définition et une direction politiques à la grève de masse. […] Il chercha même du soutien à l’étranger, auprès des éléments de gauche du Parti communiste allemand […] et chez les communistes hollandais de Gorter [139]. »
Et où était Trotsky pendant ces grèves ? Marot est éloquent :
« L’opposition de Trotsky à l’égard de l’activité fractionnelle du Groupe ouvrier de 1923 exprimait ouvertement sa ferme insistance, idéologiquement intériorisée, sur la règle de l’unité du parti unique. […] Trotsky refusa même de se solidariser publiquement avec les plus de deux cents membres du Parti qui osèrent participer activement au mouvement de grève des travailleurs, et qui furent en conséquence expulsés du Parti.
[…] Alors que Trotsky ne fit à peu près rien pour donner une orientation politique à la contestation de la base en dehors du Parti communiste, il était presque toujours disposé à répondre favorablement aux invitations de coopération politique lancées par untel ou untel de la direction du Parti [140]. »
Sa santé brutalement en déclin, Lénine fut contraint de renoncer à son activité politique au début de 1923, et il mourut un an plus tard. Dans les derniers mois de son activité très réduite, il avait programmé de « balancer une bombe » sur Staline au prochain congrès, et dans son testament il appela à la destitution de celui-ci de sa position de secrétaire général du parti [141].
Le fait que l’Union soviétique émergea de la guerre civile en 1921 avec, à sa tête, le noyau d’une nouvelle classe dominante, laissa en suspens le sort du mir, forme dans laquelle 98,5 % de la paysannerie – regroupant 90 % de l’ensemble de la population russe – vivait, jusqu’à sa disparition en 1929-1930. Il est donc important d’esquisser les luttes de factions dans « les sphères de commandement » du Parti bolchevik jusqu’aux collectivisations entreprises par Staline. Rien de ce qui allait se passer n’était préétabli, à savoir la transformation de l’Union soviétique du « capitalisme guidé » de la NEP de 1921 (conçue comme une action de préservation jusqu’à ce qu’arrive la révolution en Occident), en ce totalitarisme mature consolidé sous Staline entre 1929 et 1932. Dans la lutte des trois factions jusqu’en 1927, personne, Staline compris, ne préconisa les violentes collectivisations qui finalement façonnèrent les contours définitifs de l’Union soviétique par lesquels elle devint connue de par le monde comme « com­munisme » [142], [143].

Voici comment Moshe Lewin (tout en présentant des statistiques quelque peu discordantes avec celles qui précèdent) décrit la situation du mir, peu de temps avant sa destruction en 1929-1930 :
« Au seuil de la Révolution, dans 47 gubernii de la Russie européenne, moins de 50 % des paysans continuaient encore à être membres du mir (de l’obtchina). Huit millions de foyers tenaient leur sol en propriété privée, tandis que 7,4 millions gardaient la forme de la propriété communautaire. La polarisation sociale accentuée accélérait la décomposition de ce vestige de l’ancienne communauté paysanne.
» Or, à la Révolution, le mir ressuscita presque miraculeu­sement. Le miracle s’explique aisément par le fait que la réforme agraire, ayant libéré les paysans des entraves féodales, accomplit ainsi une égalisation notable parmi eux. Les paysans, débarrassés à présent des pometchiki [Lewin adopte la transcription pomeščiki, NDE] et presque sans koulaks, revinrent à leurs anciens rapports égalitaires propres au mir et, du même coup, à cette institution même. […] Le Code agraire de 1922, en lui consacrant un traitement détaillé, exprimait seulement la présence et la prépondérance de la forme communautaire de la jouissance du sol. Mais le Parti semblait se préoccuper assez peu de cette réalité et de ses implications possibles.
» […] Entre 1922 et 1927, la communauté rurale, en jouissant du redressement général de l’économie, s’était considérablement renforcée, avait augmenté son budget, et malgré les efforts des autorités pour renforcer les sel’sovety [soviets de village – L. G.] elle restait “le seul organe de direction économique du village” [144]. »

Le tournant de la NEP en 1921 fit revivre à la fois l’industrie et l’agriculture, dans les termes de la stratégie bolchevique du « capitalisme guidé », le temps que la révolution se déclenche en Occident. On ne peut pas critiquer la NEP comme une « restau­ration du capitalisme » puisqu’en premier lieu le capi­talisme n’a jamais été aboli. À la charge de l’opposition ouvrière, au Xe Congrès de mars 1921, selon laquelle les bolcheviks étaient en train de créer un État capitaliste, Lénine répliqua que le capi­talisme d’État serait un grand pas en avant pour la Russie arriérée, dominée jusque-là par les petits producteurs.
Durant la NEP, en 1925, la production alimentaire des paysans approcha pour la première fois des niveaux d’avant la première guerre mondiale, ce qui contraste avec les conditions de famine de 1921-1922. Cependant, la NEP aboutit également à la fameuse « crise des ciseaux » de 1923 et 1925, qui vit les prix des biens industriels produits dans les villes augmenter bien plus que les prix des produits agricoles des campagnes, ce qui rendit impos­sible leur achat par les paysans et sapa la stratégie d’une « accumulation socialiste contrôlée » sur la paysannerie que préconisait Evgueni Preobrajenski, l’économiste de l’aile gauche de la ten­dance trotskyste [145]. En outre, cette stratégie était condamnée car rien, aucune force, n’obligeait les paysans à interagir avec l’économie urbaine-industrielle à l’échelle en­visagée par les planificateurs de la gauche ou, sur cette question, par Boukharine et les théoriciens du « socialisme au rythme de l’escargot » situés à « droite » [146]. Au milieu des années 1920, il était clair que les différences entre la gauche trotskyste et la droite bou­khariniste étaient d’ordre quantitatif plus que quali­tatif, réduites qu’elles étaient à des divergences sur le rythme approprié que devait prendre le « pompage » des paysans, alors que Boukharine reconnaissait toujours plus la nécessité d’indus­tri­aliser à partir d’un surplus prélevé sur l’agriculture. Boukha­rine avait précédemment écrit prophétiquement à ce sujet, en opposition aux plans d’industrialisation préconisés par la gauche :
« […] Prenant trop sur lui-même, [le prolétariat] doit créer un ap­pareil administratif colossal. Remplir les fonctions des petits producteurs, des petits paysans, etc., requiert trop d’em­ployés et d’administrateurs. La tentative de remplacer tou­tes ces petites figures par des « chinovniki » d’État [voir note 147] – appelez-les comme vous le voulez, ce sont dans les faits des « chi­nov­niki » – donne naissance à un appareil tellement colossal que la dépense pour son entretien s’avère incom­parablement plus significative que les coûts improductifs qui découlent des conditions anarchiques de la petite production ; en conséquence, toute cette forme de gestion, l’ensemble de l’État prolétarien, ne facilite pas et même ne fait qu’entraver le déve­loppement des forces pro­ductives. En réalité, ce phénomène emprunte le chemin inverse de ce qui était envisagé, et par consé­quent il est impérieux de le briser. […] Si le prolétariat ne le fait pas lui-même, d’autres forces le balaieront [147]. »
Vers la fin 1927, Staline et son « centre » avaient vaincu, mar­ginalisé et expulsé du parti la gauche trotskyste, avec le sou­tien de Boukharine et de sa tendance [148]. Malgré tout la gauche ignora largement le réel danger que représentait ce « centre ». Trotsky avait dit, avant son exil initial à Alma Ata (au Kazakh­stan) : « Avec Staline contre Boukharine, peut-être. Avec Bou­kha­rine contre Staline, jamais. » Ce qui était en jeu, en dernier ressort, c’était la préservation de la « smytchka », l’alliance ouvrier-paysan, le dernier pilier de la « double révolution » de Lénine, qui ne survivrait pas à la moindre tentative concertée de contraindre plus durement la paysannerie à payer l’indus­trialisation. Beaucoup de personnalités, sur le spectre politique à l’intérieur du Parti, imaginaient que la NEP allait durer des années, peut-être des décennies.
La rupture de la situation s’est produite avec deux années successives d’échec des récoltes en 1928 et 1929. Les files d’attente devant les boulangeries se formaient à Moscou vers la fin de 1928, et Staline invoqua l’urgence pour lancer son infâme « guer­re contre le koulak » (la couche la plus riche de la paysan­nerie, estimée à 4 % ou 5 % de sa population totale). Les cadres du Parti ordonnèrent de confisquer toute nourriture qu’ils pouvaient trouver dans les campagnes, usant des méthodes « ouralo-mongoles » (violentes), dans ce qui s’apparentait à des opé­rations militaires allant au-delà de tout ce qui avait été entrepris en matière de confiscation pendant la guerre civile. Les dis­tinctions pertinentes entre les paysans, que Lénine avait d’abord élaborées laborieusement dans son ouvrage de 1899 et qui n’avaient jamais vraiment été fruc­tueuses à des fins politiques telles que dresser les paysans pau­vres contre les couches les plus riches, furent largement effacées dans la frénésie pour atteindre les quotas. En outre, les confisca­tions alimentaires se combi­nèrent à l’intégration de force des paysans aux fermes collectives (sovkhozes) ou aux coopéra­tives (kolkhozes).
Les paysans résistèrent violemment. Non seulement ils assassinèrent les cadres du Parti quand ils le purent, mais, n’ayant pour toute perspective qu’un salaire faiblement rémunérateur dans les fermes collectives, ils détruisirent leurs propres récoltes et abattirent environ 40 % de leurs animaux d’élevages (chevaux, vaches et cochons), et ce, souvent, afin de ne pas apparaître comme des koulaks. Dans beaucoup de situations, loin de se diviser selon la « ligne de classe », prédites par des théories mal inspirées, les paysans de toutes les strates se mélangèrent pour former des groupes d’autodéfense. De manière significative, pendant les quelques mois de respiration décrétés par Staline au printemps 1930, de nombreux paysans se réfugièrent dans les communes, mais cela ne devait pas durer. En 1932, environ 10 millions de paysans avaient péri du fait des collectivisations et des délo­calisations forcées, et toutes les communes – 98,5 % de tout le territoire rural russe en 1918 – avaient été détruites.
Staline, comme il l’avait fait auparavant et le ferait de nou­veau, se servit des véritables mauvaises récoltes de 1927 et 1928 pour atteindre ses fins politiques, ce qui dans ce cas signifiait la destruction de la « droite » boukhariniste. La smytchka, que Lénine avait vue comme le fondement du régime dans un avenir proche, était agonisante, de sorte que « la planification en forme de bacchanales », à marche forcée et à grand renfort de salaire aux pièces et d’unités armées du GPU supervisant le travail dans les usines, pouvait démarrer.
En conclusion, il est important de noter la réaction de la « gau­che » trotskyste (moins, il faut le dire, Trotsky lui-même, déjà en exil) au virage « à gauche » de Staline après 1927, dans lequel il reprit « crûment et brutalement » la majeure partie du programme de la gauche. L’attitude générale était : Staline met en œuvre notre programme ; nous de­vons le soutenir. Des dizaines, peut-être même des centaines de membres de la gauche réclamèrent leur réadmission au Parti afin de participer aux collectivisations. Le cas d’Ivan Nokititch Smirnov fut élo­quent, ancien trotskyste convaincu qui capitula en octobre 1929 : « Je ne peux pas subir l’inaction. Je veux bâtir ! De façon barbare et souvent stupide, le Comité central bâtit pour l’avenir. Nos di­vergences idéologiques ont peu d’importance devant la construction des grandes industries nouvelles (149]. »

VI. Du plan quinquennal
à l’effondrement final

L’agriculture soviétique ne s’est jamais rétablie de la « guerre contre le koulak » entreprise par Staline entre 1929-1932, et devint par conséquent une entrave permanente tant à l’économie qu’à la société dans son ensemble. La paysannerie était en permanence aliénée au régime. Indépendamment de l’énorme perte en vies humaines, le massacre de tant de chevaux dans un pays quasiment dépourvu de charrues métalliques paralysa les saisons des semences pour les années à venir. L’activité agricole fut ensuite organisée dans les fermes collectives salariées (sovkhozes) et les coopé­ratives (kolkhozes), dotées de parcelles privées addition­nelles, qui constituaient environ 1 % de toute la surface cultivée, mais qui, au fil du temps, produisirent un pourcentage remarquable de toute la nourriture livrée dans les villes.
La faible productivité des secteurs des sovkhozes et des kolkhozes de l’agriculture soviétique a joué un rôle important dans l’effondrement ultime du système en 1991. Suite à la reconstruction de l’après-deuxième guerre mondiale, le taux de croissance sovié­tique s’abaissait depuis la fin des années 1950, d’un plan quinquen­nal à l’autre. Les réformes dites Liberman de 1965 tentèrent d’inverser la tendance par le biais d’une certaine décentralisation du processus de planification au niveau régional et des gestion­naires d’entreprise ; elles échou­èrent face à la résistance de la bureaucratie. Les planificateurs se penchèrent sur leurs statistiques afin de déceler les obstacles dans le système, et s’aperçurent que le Plan lui-même, et la bureaucratie chargée de le promouvoir, étaient les prin­cipaux obstacles internes (mise à part l’aliénation fonda­­mentale des travailleurs et des paysans, ainsi que la pression du marché capitaliste mondial et l’embargo occidental sur les technologies clés). Il n’y avait en réalité aucun Plan [150] ; le Plan était plus une sorte de superstructure idéologique en vertu de laquelle la concurrence entre les entreprises – avant tout celle pour obtenir la main-d’œuvre qualifiée, les ressources naturelles et, ce qui était peut-être le plus important, les pièces de rechange – faisait rage aussi intensément que dans n’importe quelle économie capitaliste ouverte [151]. Des années 1960 jusqu’à la disparition de l’URSS, la corruption fut à la fois endémique et essentielle au fonctionnement de l’économie réelle. Dans certains pays de l’Europe de l’Est (adhérant au Traité d’assistance économique mutuelle, Comecon) tels que la Pologne, sans parler de l’Union soviétique elle-même, le dollar américain était indis­pensable aux cadres qui avaient besoin de fournitures clés. Au fur et à mesure, l’économie souterraine devint, dans une large me­sure, l’économie qui fonctionnait vraiment. Un autre albatros fut le secteur militaire très important, qui draina les meilleurs techni­ciens et les ressources vers cet autre puits de la consom­mation improductive. (Au-delà de la défense nationale, les ventes d’armes de l’Union soviétique représentaient une importante source de devises étrangères.)
La paralysie de 1929-1932 du secteur agricole, qui comprenait encore près de 40 % de la main-d’œuvre (induisant également un énorme chômage dissimulé) quand le système s’écroula en 1991, fut un facteur clé de la crise globale. En Occi­dent, la dépression mondiale agricole de 1873-1896, marquant l’entrée sur le marché mondial des principaux exportateurs de céréales et de viande (le Canada, l’Australie, l’Argentine, les États-Unis et la Russie elle-même) s’était combinée à la révolution dans les transports (avec les navires à vapeur et les trains), pour rendre possible la réduction du coût de l’alimentation dans le salaire ouvrier, d’environ 50 % en 1850 à des niveaux sensi­blement inférieurs à long terme. Ce nouveau pouvoir d’achat des travailleurs permit l’accès aux biens de consommation durables (radios, appareils électroménagers, et plus tard les voitures) qui constitua une partie fondamentale de la domination réelle du capital, la réduction de la puissance de travail à sa forme interchangeable abstraite. Durant le boom de l’après deuxième guerre mondiale en Occident, la masse salariale totale de la main-d’œuvre productive (par opposition à la population tou­jours crois­sante des consommateurs improductifs de la classe moyenne) diminua dans le pourcentage du produit social total, tandis que le contenu matériel du salaire moyen de la classe ouvrière augmentait.
Pourtant, après la première guerre mondiale, ce fut préci­sément l’impact de ce refaçonnement mondial de la consom­mation de la classe ouvrière par les révolutions agraires et des transports qui manqua cruellement en Union soviétique. En consé­quence, la demande toujours croissante de biens de consom­mation après la deuxième guerre mondiale se heurta à la barrière de la faible productivité généralisée et donc à la hausse des prix. La seule alternative fut d’importer d’Occident les biens de consommation, au prix d’une dette extérieure grandissante, qui s’élevait à 51 milliards de dollars au moment où l’Union soviétique s’effondra en 1991.

VII. Conclusion

« La multiplication des pouvoirs humains
est son propre but. »

Marx>

La question paysanne, presque vingt-cinq ans après l’effon­drement du système soviétique, est toujours d’actualité à l’échelle mondiale. L’espace n’est pas ici suffisant pour dres­ser un aperçu des nombreuses formes contemporaines de celle-ci, des insurrections rurales en Inde à l’incapacité du régime chinois à absorber de manière significative ses plusieurs centaines de mil­lions de paysans restants, en les envoyant en Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, plus encore qu’il y a cent ans, les capacités agricoles des États-Unis, du Canada, de l’Europe de l’Ouest, de l’Australie et de l’Argen­tine, associées afin de produire pour leur utilité, pourraient alimenter plusieurs fois le monde entier. Ce potentiel, bloqué en tant que tel par les relations sociales capitalistes, pèse comme une épée de Damoclès sur les producteurs de subsistance agraire dans la plupart du reste du monde ; des décennies de négociations commerciales mondiales (comme récemment, le cycle dit de Doha) ont volé en éclats. Après la conclusion de l’Alena [152] en 1993, les exportations américaines et canadiennes ont submergé ce qui restait de l’économie paysanne mexicaine. La « forteresse Europe » d’aujourd’hui (l’Union européenne), tout comme « El Norte » (les États-Unis), sont des aimants qui attirent des millions de gens, dont des millions de paysans, en provenance des économies rurales dé­vastées d’Amérique latine, d’Afrique et du Moyen-Orient, risquant leurs vies pour traverser la Méditerranée ou le désert de Sonora [au sud de la Californie et de l’Arizona, au nord des Etats mexicains de Sonora et de Basse-Californie], dans l’espoir de rejoindre les rangs du sous-prolétariat du soi-disant monde développé. Ils fournissent « l’armée de réserve des chômeurs » au capital et, commodément, dans l’affaire, le bouc émissaire parfait pour le populisme nationaliste/raciste à l’œuvre dans la classe ouvrière indigène.
Dans cette réalité qui émerge des ruines du bloc de l’ex-Union soviétique vu comme l’ancienne alternative au capi­talisme, la fascination que Marx éprouva durant une décennie pour la com­mune paysanne russe, revient avec tout son caractère d’urgence. Cela, alors que la gauche internationale renoue de plus en plus avec le projet de Marx dans ses dimensions pleines et entières, d’abord occultées par Engels et perdues durant plus d’un siècle par la confusion entre les tâches de développement de la révolution bourgeoise et celles de la révolution pro­létarienne qu’ont entretenue les IIe, IIIe et IVe Internationales. Cette dernière révolution ne « cons­truit pas le socialisme » mais « accouche » plutôt d’une forme supérieure d’organisation sociale déjà implicitement présente en tant que « négation déterminée » de l’ordre ancien moribond, un « mouvement historique se déployant sous nos yeux », comme l’affirme le Manifeste communiste [153].
Pendant quatre décennies, depuis les années 1970, le capi­talisme mondial a lutté par à-coups contre l’évidence toujours plus affirmée de sa caducité, qu’il s’agisse de permettre un véritable dévelop­pement global humain ou d’éviter une apo­calypse environnementale de plus en plus menaçante. La Chine et l’Inde ont pu, durant ces décennies, donner naissance à quel­ques dizaines de millions de nouveaux riches (sur une population totale pour ces deux pays de 2,6 milliards de personnes, rappelons-le) d’une classe moyenne s’acharnant à adopter un « mode de vie occidental » de consommation, basé sur l’automobile. Pour autant, l’ex­tra­pola­tion la plus élémentaire des ressources et de la destruction de l’environnement (pollution, dégradation atmosphérique, réduc­tion de l’espérance de vie) inclus dans un tel « mode de vie » aux 7,5 milliards d’individus (9 milliards en 2050) montre que l’existence future de celui-ci s’apparente à une grande « erreur de composition linéaire ». Ce constat nous ren­voie au « passé futur » de la vision portée par Marx d’une réappropriation des forces productives du monde, tout en corrigeant, évidemment à un niveau bien plus élevé, le « schisme » fon­damental de l’expropriation, qui débuta il y a plus de cinq cents ans. Il nous ramène aussi au dépassement de la séparation de la ville et de la campagne et, partant, à la répartition plus uniforme de la popu­lation mondiale sur la surface de la Terre (aux États-Unis, par exemple, 99 % de la population vivent actuellement sur 1 % du territoire).
La révolution à venir n’aura pas pour but d’élaborer un Plan quinquennal afin de surpasser le capitalisme dans « l’acier, le ciment et l’électricité », pour revenir à notre citation initiale de Trotsky (quoiqu’elle puisse le faire, incidemment, dans le cadre de la réalisation de tâches plus fondamentales). Elle va plutôt, pour commencer, démanteler dans le monde entier les centaines de mil­lions d’emplois, des « quants »* de Wall Street aux agents de péages, qui n’existent que pour administrer le capitalisme, libérant cette force de travail pour de l’activité d’utilité sociale tout en combinant celle-ci avec les plusieurs milliards de per­sonnes que le capitalisme marginalise, et ce, en vue de réduire radicalement la journée de travail pour tous. Avec le déman­tèle­ment du complexe voiture-acier-pétrole-caoutchouc encore au centre de la production et de la consommation capitalistes (sans parler de « l’imaginaire » du capitalisme), le temps de travail social perdu dans les trajets quotidiens et les embouteillages, en Amérique du Nord, en Europe et en Asie de l’Est, ce qui est lar­ge­ment un produit des schémas de développement urbain, sub­urbain et exurbain de l’après deuxième guerre mondiale, encadrés par des priorités immobilières, sera regagné par la société. Il en sera de même vis-à-vis de l’énorme dépense de carburants fossiles, par la suppression aussi nécessaire que consciente du transit de masse via l’automobile et les industries pétrolières, qu’une visite superficielle de la plupart des villes américaines révélera. Se débarrasser de l’ensemble des coûts sociaux, matériels et énergétiques de l’espace urbain, suburbain et exurbain tel qu’il existe actuellement constituera déjà un pas de géant vers la dé-marchandisation totale de la vie humaine. Ou, comme Marx l’affirmait il y a cent cinquante ans :
« Mais, au fait, que sera la richesse une fois dépouillée de sa forme bourgeoise encore limitée ? Ce sera l’universalité des besoins, des capacités, des jouissances, des forces productives, etc. …des individus, universalité produite dans l’échange uni­versel. Ce sera la domination pleinement développée de l’homme sur les forces naturelles, sur la nature proprement dite aussi bien que sur sa nature à lui. Ce sera l’épanouissement entier de ses capa­cités créatrices sans autre présupposition que le cours his­torique antérieur qui fait de cette totalité du développement un but en soi, en d’autres termes, développement de toutes les forces humaines en tant que telles sans qu’elles soient mesurées d’après un étalon préétabli. L’homme ne se produira pas comme uni­laté­ralité, mais comme totalité. Il ne cherchera pas à demeurer quel­que chose qui a déjà été mais s’insérera dans le mouvement ab­solu du devenir. » (« Formes antérieures à la production capitaliste  »*).


Notes

[1] Voir la lettre complète au populiste russe Nikolaï Mikhaïlovski ainsi que la lettre de Vera Zassoulitch à Marx sur la commune rurale russe et la réponse de Marx dans le dossier « La Commune rurale et les perspectives révolutionnaires en Russie (1877, 1881) » in Karl Marx, Œuvre, Economie, II, (« Bibliothèque de la Pléiade», pp. 1551-1573) ou en ligne : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1881/03/km18810308.htm
et « Histoire d’un oubli historique », in « Karl Marx et le populisme russe », de Maximilien Rubel, 1947, en ligne : https://www.marxists.org/francais/rubel/works/1947/rubel_19470500.htm.

[2] Les conférences sur la Russie et sur l’Allemagne sont consultables sur le site Break Their Haughty Power http://breaktheirhaughtypower.org/world-revolution-for-beginners/; les conférences sur la Chine et sur l’Espagne sont tirées de récents articles sur le maoïsme et l’Espagne publiés sur le même site.

[3] Dans ses Mémoires : Angelika Balabanoff,
Ma vie de rebelle, Balland, 1981.

[4] La plupart des marxistes occidentaux ont perdu de vue le fait que Marx, Plékhanov, Lénine, Trotsky, Luxemburg et plus tard Razianov ont tous discuté, à différents moments, du caractère « asiatique » ou « semi-asiatique » de l’État tsariste. Voir le pamphlet écrit (en anglais) par Marx en 1856, Revelations of the Diplomatic History of the Eighteenth Century, trad.fr. La Russie et l’Europe (Gallimard, 1954).

[5] Les vieux mythes ont la vie dure. Les investisseurs britanniques qui visitèrent ces usines avant 1914 les trouvèrent effectivement énormes, avec des milliers d’ouvriers, mais furent choqués par les produits de mauvaise qualité et par l’absence de techniques, telles que le processus de Bessemer dans la fabrication de l’acier, utilisé en Grande-Bretagne depuis les années 1860.

[6] Staline n’apparaît ni en 1918 dans le classique de John Reed Dix jours qui ébranlèrent le monde, ni dans le film documentaire de Max Eastman Du Tsar à Lénine, élaboré au début des années 1920 mais paru seulement en 1937, alors qu’il était boycotté dans le monde entier par des foules idolâtres de Staline (DVD disponible sur Du tsar à Lénine). Mais déjà en novembre 1917, Staline était l’une des deux personnes – l’autre étant Trotsky – autorisée à entrer dans le bureau de Lénine sans rendez-vous.

[7] Voir mon article consacré à Eastman sur : http://home.earthlink.net/~lrgoldner/eastman.html

[8] Voir Kevin Anderson, Marx at the Margins (2010), traf. fr. Marx aux antipodes, éd. Syllepse (2015), et, avant lui, le travail de Lawrence Krader The Asiatic Mode of Production: sources, development and critique in the writings of Karl Marx, Van Gorcum (1975) et son édition des Ethnological Notebooks (1972) de Marx.

[9] Voir Mike Davis, Planet of Slums (2006)
Trad. fr. : Planète bidonvilles, Ab Irato, (2005) ; Le Pire des mondes possibles ; de l’explosion urbaine au bidonville global (La Découverte, 2007).

[10] P. 325 de l’édition Penguin, 1973. Trad. fr. : Grundrisse, 2. Chapitre
du capital,
éd. 10/18, 1972, p. 109 [traduction que nous reprenons ici, NDE] ; Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »), Editions sociales, t. I, p. 264.

[11] La première traduction du volume I du Capital (publié en allemand en 1867) parut en Russie en 1872.

[12] De 1878 à 1881, une tendance du groupe Zemla i Volya (Terre et Liberté) mena une campagne de terreur qui, pratiquement, paralysa le gouvernement tsariste pour culminer avec l’assassinat du tsar Alexandre II en 1881. Marx soutint ce groupe pour avoir lancé ce qui semblait être la seule forme de lutte possible dans des conditions de répression extrême. De ce fait, il tenait à distance les marxistes russes autodidactes qui allaient écrire des traités savants dans la sécurité de l’exil suisse. Pour Marx, contrairement à ses partisans, ce n’a jamais été un problème d’être ou non un marxiste orthodoxe.

[13] Voir James D. White, Karl Marx and the Origins of Dialectical Materialism (1994), p. 281.

[14] Voir Kevin Anderson, op. cit. (2010).

[15] Voir Teodor Shanin, The Late Marx and the Russian Road (1981) et James D. White, op. cit., ch. 5.

[16] Les slavophiles anti-Lumières idéalisèrent la commune comme expression éternelle de l’âme slave ; Herzen était conscient qu’une telle commune avait déjà existé dans la presque totalité de l’Europe, mais il pensait qu’elle pouvait prendre part à une révolution russe ; les occidentalistes eurent tendance à mépriser son importance en la qualifiant de « contrainte judiciaire » et attendirent avec impatience sa disparition rapide sous l’avancée du capitalisme. Tchernychevski, qui avait rédigé des travaux sociologiques précurseurs sur la société russe, n’idéalisait pas la commune, qu’il connaissait de par l’expérience de son enfance dans une ville de province ; mais anticipait les dernières positions de Marx, selon lesquelles la commune pouvait, dans un bouleversement révolutionnaire, « apporter les bases à un développement économique non capitaliste.» Voir Esther Kingston-Mann, Lenin and the Problem of Marxist Peasant Revolution (1985) pp. 23-24.

[17] « Si la Révolution russe devient le signal d’une révolution prolétarienne en Occident, de sorte que l’une vienne compléter l’autre, la propriété commune russe actuelle peut servir de point de départ à un développement communiste. »

[18] Marx se replongeait aussi dans des souvenirs personnels d’une commune allemande semblable située près de Trèves, son lieu de naissance, qui n’avait disparu qu’une génération avant sa naissance, tout comme sa « négation déterminée » des éléments du romantisme allemand. Voir James D. White, op. cit. pp. 205-2016, concernant la lettre à Engels de mars 1854, dans laquelle Marx, écrivant au sujet de la résistance de la forme communale en Allemagne et ailleurs,il précède de presque deux décennies sa découverte de la commune russe.

[19] James D. White, op. cit.; Amadeo Bordiga, Russie et révolution dans la théorie marxiste, 10/18 (1975).

[20] Plékhanov refusa d’affronter les questions soulevées par la correspondance de Marx avec les populistes russes N.-F. Danielson [traducteur du Capital], N. Mikhaïlovski, et V. Zassoulitch. « Dans les premiers écrits, il avait parlé des commentaires favorables de Marx sur la commune, mais dans Nos différences (1884) il ne le fit plus. » Voir Kingston-Mann, op. cit. p. 33.

[21] Dont Vera Zassoulitch, qui plus tard travailla avec Plékhanov en Suisse.

[22] Voir Jacques Baynac, Les Socialistes-Révolutionnaires (Robert Laffont, 1979).

[23] « Chiffres clés de la commission d’enquête du tsar. » Kiselev, haut fonctionnaire de l’époque de Nicolas 1er (tsar de 1825 à 1855), fit partie d’une commission étudiant la possibilité d’une réforme agraire. Auguste Casimir-Périer fut chargé d’affaires à Saint-Pétersbourg en 1841.

[24] F. Venturi, Il populismo russo, Einaudi, 1952 ; trad. anglaise Roots of Revolution, 1960  ; trad.fr. Les Intellectuels, le peuple et la révolution. Histoire du populisme russe au XIXe siècle, Gallimard, 1972
[NDE].

[25] « La révolution bolchevique avait brisé l’ancienne hypothèse marxiste selon laquelle l’industrialisation était la tâche exclusive du capitalisme. » (In Stephen F. Cohen, Bukharin and the Bolshevik Revolution (1973), p. 170, trad. fr. Nicolas Boukharine, la vie d’un bolchevik, Maspero, 1979). Ou, comme Amadeo Bordiga l’affirma plus succinctement et précisément dans les années 1950, en répondant à la propagande stalinienne : « Il est tout à fait exact que “les fondations du socialisme sont actuellement mises en place en Union soviétique” », ce qui était exactement la raison pour laquelle il considérait l’Union soviétique comme une société capitaliste.

[26] Voir Robert Brady, The Rationalization Movement in German Industry (1933) et Fritz Sternberg, Der Niedergang des deutschen Kapitalismus (1933). A la fois en Allemagne et aux États-Unis, dans les années 1920, le chômage chronique resta à 8 %, voire à un chiffre supérieur durant les brèves années de boom précédant 1929, un niveau inédit comparé aux standards d’avant 1914. Pour des éléments sur le lien similaire entre rationalisation et chômage structurel aux États-Unis, cf. Irving Bernstein, History of the American Worker : vol. 1. The Lean Years 1920-1933 (1960).

[27] L’Argentin Raúl Prebisch, fondateur de la stratégie de développement de « substitution aux importations » des années 1950 et 1960, et à peine marxiste, a étudié les différences entre l’Argentine, importante exportatrice de céréales et de bœuf dans les années 1880, et des exportateurs similaires comme l’Australie et le Canada, concluant que l’Argentine, contrairement aux pays du Commonwealth, a été entravée au xxᵉ siècle par la persistance du latifundium pré-capitaliste hérité du colonialisme espagnol. Voir E. Dosman, The Life and Times of Raul Prebisch, 1901-1986 (2008), p. 49.

[28] Voir mes articles « The Non-Formation of a Working Class Party in the US, 1900-1945 » (breaktheirhaughtypower.org/) (non traduit) et « Le communisme est la communauté humaine matérielle : Amadeo Bordiga et notre temps » sur Amedeo Bordiga et notre temps

[29] Lars Lih, Lenin Rediscovered (2006). « Social-démocrate erfurtien » sont les termes de Lih pour désigner tout disciple de Kautsky et de la social-démocratie allemande (le SPD) d’avant 1914, dont Lénine était sûrement. Il est curieux que Lih ne fasse que peu de cas de la critique par Engels du programme d’Erfurt , qui résulta du congrès du SPD de 1891 dans cette ville.

[30] Un classique sur l’intégration du SPD au capitalisme allemand : Dieter Groh, (suite p. 14) (suite de la p. 12)
Negative Integration und revolutionärer Attentismus (1973), et un livre écrit plus tôt par Carl Schorske, German Social Democracy, 1905-1917 (1954).

[31] Le « ratio d’interrelations financières » mesure le total des actifs dans l’industrie par rapport au total des actifs dans la finance et l’immobilier.

[32] La plus-value absolue, pour Marx, est obtenue par l’allongement de la journée de travail au-delà du temps de reproduction pour le travail employé ;
la plus-value relative par l’intensification technique du procès de travail, autrement dit par l’augmentation de la productivité du travail.

[33] La glorification du travail, commune aux idéologies fasciste, stalinienne et du Front populaire/New Deal dans les années 1930, était le fil conducteur idéologique qui a mobilisé la classe ouvrière pour la nouvelle phase d’accumulation dans l’entre-deux-guerres. Ce phénomène peu étudié, exprimé dans le dopolavoro italien, les campagnes nazies « Kraft durch Freude » (« La force par la joie ») et dans le réalisme socialiste de l’école stalinienne ou dans l’art généré par le New Deal américain, était la forme condensée de consommation de masse qui, après 1945, a atteint sa forme diffuse dans l’idéologie du consommateur de masse de la « société d’abondance » (Debord).

[34] Voir le chapitre que Marx consacre à l’« accumulation primitive » dans le vol. I du Capital et les méthodes draconiennes utilisées par les Tudors pour arracher les paysans à leur terre et en faire de la force de travail salariée, dans la misère et les maisons de correction.

[35] Voir Perry Anderson, Lineages of the Absolutist State (1974). L’Espagne des Bourbon, le Portugal des Pombal furent autant d’absolutismes, qui eurent une forme régionale (Piémont, Naples) dans ce qui deviendrait l’Italie, dans des pays qui, plus tard, virent se développer des partis communistes d’envergure. Chacun d’entre eux furent, de différentes manières, impliqués dans la capitalisation de l’agriculture. Voir, à nouveau, mon article sur l’absence de formation d’un parti de la classe ouvrière aux États-Unis.

[36] En Grande-Bretagne et en Allemagne, la classe ouvrière industrielle culmina à environ 40 % de l’ensemble de la force de travail totale durant la période d’avant 1914.

[37] Voir Alexander Erlich, The Soviet Industrialization Debate (1960) ; voir aussi John Marot, The Russian Revolution in Retrospect and Prospect (2012). Comme cela est généralement admis, trois factions se sont confrontées dans ces débats : les partisans d’une industrialisation rapide, qui se situaient dans la gauche trotskyste, la droite boukharinienne, qui défendait un « socialisme au rythme de l’escargot », et le courant le plus dangereux de tous, qui était le « centre » stalinien « indécis ». La victoire du « centre » stalinien ruina pour un temps le communisme sur le plan international, alors que Boukharine avait affirmé justement au cours des débats, que la mise en place du programme de gauche requerrait une énorme bureaucratie et que le coût social de régulation serait bien plus élevé que l’inconvénient potentiel d’une stratification de la paysannerie par le marché (voir ci-dessous). L’ensemble de la gauche, excepté Trotsky, voyant chez Boukharine la menace d’une « restauration capitaliste », capitula devant Staline, sur une base productiviste (voir p. 42). Se reporter à l’analyse de la Gauche communiste italienne au cnquantième anniversaire de la révolution bolchevique, Bilan d’une révolution (Programme communiste, 1967-1968), qui dresse un portrait en forme de rectification équilibrée de Boukharine, le présentant comme un « communiste qui avait raison » contre le bien plus dangereux Staline. Voir aussi Marot (op. cit. ch. 2) pour accéder à un bilan dévastateur sur la manière dont la « gauche » trotskyste a adhéré aux collectivisations de Staline. Les trotskystes ne se sont toujours pas départis du point aveugle par lequel ils voient Staline comme un « centre » et Boukharine à la fois comme la « droite » et le bras armé d’une restauration capitaliste qui, si elle avait eu lieu, aurait été pire pour le socialisme mondial que ce qui s’est réellement passé.

[38] Traduit en anglais en 1988 seulement, ce qui est incroyable.
[Trad. fr. « Bibliothèque socialiste internationale », éd. Giard et Brière 1900, rééd. en fac-similé Maspero 1970. NDE.]

[39] Par exemple, Marx a étudié de manière approfondie les innovations en matière d’engrais du chimiste Liebig, et leur impact sur les rendements élevés des cultures en Grande-Bretagne et en Allemagne.

[40] Tomás de Torquemada fut une figure majeure de l’Inquisition espagnole au xvᵉ siècle.

[1] Je suis redevable, pour le paragraphe précédent, à la préface de Shanin/Alavi à la traduction anglaise de 1988 de The Agrarian Question, vol. l, pp. XIII-XXXIII. D’autres écrits de Shanin portent sur la vision de Kautsky, qui, appliquée à la Russie, envisageait une « révolution contradictoire » ne pouvant qu’être bourgeoise. Pourtant celle-ci interviendrait à une période où, dans tout le reste de l’Europe, « seule la révolution socialiste serait possible »
Teodor Shanin, Russia, 1905-1907, vol. 2 : Revolution as a Moment of Truth, p. 187. Après 1905, Kautsky espérait réellement que l’élan révolutionnaire des marxistes russes rajeunirait la IIe Internationale (ibid. p. 253).

[42] Marx appelait les terroristes russes de la fin des années 1870, « le détachement de tête du mouvement révolutionnaire en Europe ».

[43] 300 000 paysans périrent dans la famine ; de 1889 à 1917, une année sur deux connaissait la famine. Voir Kingston-Mann, op. cit.

[44] Nicolaï Tchernychevski (1828-1889), écrivain populiste qui se fit connaître dans les années 1850 par quelques-unes des premières études sociologiques de la société russe. En 1862 il fut exilé pour le reste de sa vie en Sibérie.

[45] Nicolaï Dobrolioubov (1836-1861), activiste radical et figure littéraire des années 1850. Comme Tchernychevski, il écrivait pour le plus important journal d’opposition de l’époque, Sovremennik (Le Contemporain).

[46] Nicolas Valentinov, Mes rencontres avec Lénine, 1953, trad. fr. éd. Gérard Lebovici, 1987.

[47] Claudio Sergio Ingerflom, Le Citoyen impossible : les racines russes du léninisme (Payot, 1988). Tchernychevski avait développé en particulier la notion d’« aziatzvo », le poids « semi-asiatique » écrasant de l’État tsariste qui atomisait la population russe entière et rendait impossible toute révolte populaire cohérente, toute conscience de classe « pour soi ». Selon Lénine, la classe ouvrière qui commença à se former et à se rebeller après 1870 était la première force à se composer « en dehors » de cette atomisation, opinion qui se vit confirmée par les grèves de 1896 et celles qui suivirent. Selon Ingerflom, Lénine, avec son propre Que faire ?, retourne à ses sources tchernitchevkiennes en attaquant la focalisation étroite sur le point de production défendu par les économistes, appelant les révolutionnaires, comme le prototype littéraire Rakhmetov, à aller dans toutes les classes de la société russe pour dénoncer toutes les oppressions, et ainsi se constituer eux-mêmes comme une « tribune du peuple ». [48] Le projet de programme pour le parti que Lénine élabora en1899 ne traitait pas de la masse des paysans des communes, sauf pour affirmer que la plupart d’entre eux était de « vrais » prolétaires. Voir Kingston-Mann, op. cit. p. 48. Teodor Shanin souligne, dans le volume 2 de son livre clé de 1986, Russia 1905-07, que la période de formation de la social-démocratie russe, du milieu des années 1880 à 1902, était un nadir de la lutte paysanne (p. 146).

[49] Les dernières années de la décennie 1890, moment où Lénine écrivait son livre, étaient de véritables années de boom de l’industrie russe, sous la direction de Witte. Voir T. von Laue, Sergei Witte and the Industrialization of Russia (1963). Witte était devenu ministre des finances en 1892. Il imposa le fardeau fiscal de l’industrialisation russe aux paysans.

[50] Après 1905, Lénine reconnut qu’il avait tort au sujet de cette polarisation (Kingston-Mann, p. 53), mais n’abandonna pas sa vision fondamentale de la direction de développement ; c’était principalement une erreur de calendrier.

[51] Chantal de Crisenoy, Lénine face aux moujiks (éd. du Seuil, 1978) , p. 83. Les renvois sont aux pages de cette édition française.

[52] Ibid. p. 99.

[53] Ibid. p. 103.

[54] Ibid. p. 110.

[55] Ibid. pp. 111-112.

[56] 1897, in Œuvres complètes, vol. 2, Editions sociales.

[57] Crisenoy, p. 115.

[58] Trotsky affirmait : « Lors de la révolution qui approche, nous devrons nous allier avec les paysans. » (Cité dans Lénine [1904] Un pas en avant, deux pas en arrière.)

[59] Le projet de programme pour le parti que Lénine élabora en 1899 ne traitait pas de la masse des paysans des communes, sauf pour affirmer que la plupart d’entre eux était de « vrais »prolétaires. Voir Kingston-Mann, op. cit.

[60] Crisenoy, p. 155-156. « Juste avant cette flambée, Lénine avait écrit : “Nous ferons un dernier effort (avec le programme) pour remuer les restes de l’hostilité de la classe paysanne à l’égard des seigneurs féodaux.” A peine avait-il rédigé ces lignes que les paysans [dans différentes régions -LG] détruisirent cent propriétés, s’emparèrent des biens des grands propriétaires terriens, pénétrèrent dans les granges pour distribuer la nourriture à ceux qui avaient faim. […] Pour la première fois, ils montrèrent de l’hostilité au Tsar, se confrontant aux cosaques avec des haches et des fourches. »

[61] L’émancipation des serfs de 1861 était un ensemble de transformations qui accablaient ces mêmes serfs devenus libres de décennies de dette en contrepartie des terres qui leur avaient été accordées.

[62] Ibid. p. 159. Lénine continua, dans le cadre de son ouvrage de 1899, à imaginer que le capital avait largement conquis les campagnes, en disant que (en général) « le soutien à la petite propriété est réactionnaire, parce qu’il est destiné à l’économie du grand capital […] mais dans le cas présent, nous voulons soutenir la petite propriété non contre le capitalisme, mais contre le servage […]. » (ibid. p. 160).

[63] Kingston-Mann, op. cit., p. 65. Dans la commune « de répartition », les terres à exploiter étaient périodiquement redistribuées selon la taille des familles des paysans.

[64] Ibid. p. 70.

[65] Le programme agraire de Lénine, cité dans Crisenoy, op. cit. p. 166. Comme elle le commente (p. 167) : « Lénine reste proche des positions orthodoxes de la IIe Internationale et du refus d’une quelconque alliance entre les ouvriers et les paysans. »

[66] Pour ne pas m’écarter de mon sujet – les paysans russes et le mir –, je ne me lancerai pas dans un bilan détaillé de la révolution de 1905, qui, n’étant provoquée par aucun parti politique, donna lieu à l’invention des « soviets » par la praxis de la classe ouvrière. Pour un aperçu de la question,voir 1905 de Trotsky (1907-1908), Librairie de l’Humanité, 1923 ; éd. de Minuit, 1969.

[67] Crisenoy. op. cit., p. 98.

[68] Teodor Shanin, op. cit., vol. 2. Une grande part de l’exposé qui suit sur la campagne en 1905-1907 se base sur les travaux de Shanin, Kingston-Mann et Crisenoy.

[69] Shanin, op. cit.

[70] Ibid.

[71] Ibid. Crisenoy rapporte que « sur les 7 000 actions recensées par l’Okhrana entre 1905 et 1907, 5 000 sont dirigées contre les propriétés terriennes ». En avril 1905, Lénine envisageait le transfert de toute la terre aux paysans pour donner au capitalisme agraire une « base plus large  » et accélérer la transition vers une agriculture de « type américain ». Mais il continuait de considérer les grands propriétaires terriens comme des capitalistes et refusait de prendre clairement position en faveur de la propriété paysanne. D’un autre côté, il était assez lucide pour admettre l’insuffisance du programme agraire.

[72] « Les distinctions complexes auxquelles procédait Lénine entre les ouvriers agricoles, les semi-prolétaires, les paysans moyens, les pauvres ruraux, demeuraient difficilement compréhensibles même pour ses plus loyaux partisans ». (Kingston-Mann, op. cit.)

[73] Kingston-Mann, op. cit. p. 79. La conférence menchevique de mai 1905 critiqua l’idée de Lénine d’un gouvernement bourgeois dominé par les sociaux-démocrates. Plékhanov et ses alliés, se situant encore dans le schéma de Kautsky, critiquaient l’activisme paysan, arguant qu’il ne pourrait que fragmenter les entreprises capitalistes à grande échelle. (Ibid.)

[74] Lénine, « La social-démocratie et le gouvernement révolutionnaire provisoire », mars 1905, Œuvres complètes, vol. 8.

[75] Lénine, « Plan général des résolutions du IIIᵉ Congrès », février 1905, Œuvres complètes, vol.  8.

[76] Crisenoy, p. 174.

[77] Ibid. p 175.

[78] Ibid. p. 176. Plus tard, en novembre 1905, les paysans liquidèrent les fonctionnaires tsaristes et élirent leurs propres « aînés » (les plus âgés). Beaucoup attaquèrent directement l’ensemble du système, l’État et ses représentants : la police, l’armée et les fonctionnaires civils. La police signala 1 041 actions de ce genre entre 1905 et 1907. Des milliers de manoirs furent brûlés et dans plusieurs provinces, toutes les propriétés furent détruites. Il y avait des milices paysannes en Ukraine, en Lituanie, en Géorgie et dans la région de la Volga. Le mir conservait toute son influence.

[79] Shanin, op. cit. p. 126.

[80] Crisenoy, p. 179.

[81] Ibid. p. 180.

[82] « Une révolution de type 1789 ou 1848 ? », mars-avril 1905, Lénine, Œuvres complètes, cité par Crisenoy, pp. 180-181.

[83] Shanin, op. cit. p. 92.

[84] Ibid. p. 93. Il s’agit de terres fertiles de Petite-Russie.

[85] Ibid. pp. 93-95. L’émancipation originale des serfs de 1861 prévoyait des décennies de remboursements à l’État pour les terres redistribuées.

[86] Kingston-Mann, op. cit. p. 100. Trotsky, qui était le seul marxiste russe d’accord avec Lénine quant à l’importance d’une alliance avec la paysannerie en 1903, adopta une position différente après 1905-1907, en attaquant la « dictature démocratique des ouvriers et paysans » de Lénine et en affirmant que les paysans ne pouvaient pas jouer un rôle politique indépendant ou constituer un parti de leur propre chef. Voir Shanin (op. cit. p. 257). Trotsky estimait que les paysans avaient eu peu d’importance politique en 1905-1906. Il ne songea pas à considérer le vote massif de 1906 en faveur des socialistes-révolutionnaires à Saint-Pétersbourg. D’après Shanin, « l’antipopulisme sévère de Trotsky et son antipaysannisme le positionnent aux côtés des plus conservateurs des mencheviks. » (Ibid. p. 258.)

[87] Le régime tsariste répondit aux soulèvements de masse en concédant l’élection de la Douma (il y en eut quatre de 1906 à 1917, chacune dissoute et réunie de nouveau avec moins de pouvoirs que la précédente).

[88] Kingston-Mann,
op. cit. p. 92. Crisenoy, op. cit. p. 192.

[89] Ibid. p. 93.

[90] Ibid. p. 95.

[91] Shanin op. cit. p. 100.

[92] Ibid. p 101.

[93] Ibid. p. 109.

[94] Ibid. p. 131.

[95] Ibid. p. 133.

[96] Comme l’affirme Shanin (pp. 152-168), après 1905, l’orientation de Lénine changea en pratique mais ne changea que peu au plan théorique. Il ne mit pas à jour Le Développement du Capitalisme en Russie, sur lequel était basé son programme agricole initial. Shanin crédite le rapport « sur place » de Lénine en 1905-1907 et « le courage avec lequel il défendit de nouvelles tactiques peu orthodoxes contre ses propres camarades ». Mais il souligne également que « soixante-dix ans de recherche ne donnèrent pas un seul nom de bolchevik qui ait été chef paysan en 1905-1907 ». « Au pic de la plus grande révolte paysanne de la Russie depuis des siècles, le nombre de paysans parmi les cadres bolcheviks était proche de zéro, de même que le nombre des bolcheviks élus à la Deuxième Douma par le « collège électoral » de la paysannerie. D’autre part, les ouvriers et les paysans apprirent les uns des autres et de leurs luttes respectives. L’Union paysanne russe rejeta une délégation des travailleurs sociaux-démocrates en affirmant : « Nous venons de nous débarrasser des enseignants et des superviseurs autoproclamés. » Le Congrès adopta ensuite une résolution de solidarité avec « nos frères ouvriers en lutte ». La participation des paysans aux partis politiques fut remarquable par son absence. L’utopie des socialistes-révolutionnaires (SR), formulée comme la « socialisation de toutes les terres », fut attaquée comme naïve par les sociaux-démocrates mais fut adoptée en partie ou en totalité au IVᵉ Congrès du POSDR […] Quand Lénine déclara que la Russie n’était pas encore capitaliste, il resta à l’intérieur de la structure théorique antérieure pour simplement « remonter les aiguilles du temps ».

[97] Ibid. p. 146. Au IVe Congrès du parti, Plékhanov déclara : « Lénine regarde la nationalisation de la terre avec l’œil d’un SR. Il commence même à adopter leur terminologie, c’est-à-dire à parler de la créativité populaire … C’est un plaisir de rencontrer d’anciennes connaissances, mais il est désagréable de voir comment les sociaux-démocrates adoptent des points de vue populistes. » Ibid. p 149.

[98] Ibid. p. 150. Lénine était fasciné par deux modèles étrangers de développement agricole, la « révolution prussienne par le haut » sous Bismarck et ses successeurs, et la politique américaine de mise à libre disposition des terres aux agriculteurs pour développer l’Ouest.
[99] Ibid. p. 142.

[100] En 1906, il y avait des ventes massives de terres par des gens terrifiés par l’insurrection à la campagne. Les ventes aux paysans furent facilitées par la Banque de la terre paysanne.
D. Atkinson. The End of the Russian Land Commune 1905-1930 (Stanford University Press, 1983), p. 68.

[101] Ibid. pp. 197-198.

[102] Selon Shanin, on se souvenait de Stolypine comme du « dernier grand défenseur de l’autocratie ». Stolypine fut vaincu par le lobby conservateur russe. Il avait été considéré comme le « second Bismarck » de la Russie [le premier ayant été Witte -LG] : Shanin, op. cit p. 236.

[103] Par référence à la Vendée contre-révolutionnaire de 1792. Kingston-Mann, op. cit.
p. 102.

[104] Crisenoy, op. cit.
pp. 194-196.

[105] Ibid. p. 103.

[106] Ibid. p. 104. Les Junkers étaient des propriétaires fonciers pré-capitalistes en Prusse orientale qui se réinventèrent en tant que capitalistes tout en préservant les relations sociales quasi féodales dans leurs domaines. Voir Alexander Gershenkron, Bread and Democracy in Germany (1943, rééd.Cornell Univ. Press, 1989). Lénine estimait que les agriculteurs américains dans l’Ouest prospéraient parce que la terre appartenait à l’État, ce qui ne créait pas de dépenses superflues pour le loyer ou l’acquisition.

[107]. Crisenoy, op. cit.

[108] Ibid.

[109] Kingston-Mann, op.cit., pp. 106-107.

[110] Ibid. pp. 107-110.

[111] Les études les plus récentes, selon Kingston-Mann, ont mis l’accent sur le caractère éphémère de l’impact de la réforme. En 1915, les deux tiers des « nouveaux propriétaires » labouraient toujours sur des surfaces dispersées entremêlées de terres communales (ibid.).

[112] En 1913, l’agriculture représentait 43 % du revenu national de la Russie et les exportations de céréales soutenaient la balance des paiements de la Russie. En comparaison, en 1914, 60  % de la population française était encore rurale, mais le revenu national par habitant était quatre fois plus élevé qu’en Russie. En 1914, la population rurale était de 37 % plus élevée qu’en 1897. Atkinson, op. cit. pp. 102-104.

[113] Crisenoy explique donc ce « faible résultat ». (Crisenoy, op. cit.)

[114] Atkinson, op. cit., pp. 81, parvient à une estimation différente : en 1916, 16 millions de dessiatins (1 dessiatin = 2,3 acres) furent individualisés. Cela représentait 14 % des 115 millions de dessiatins de terres dans les communes en 1905. Les paysans en 1915 possédaient 35 % des 97 millions de dessiatins de terres privées. Mais la propriété collective des terres augmenta pendant cette période.

[115] « Faits nouveaux », article de Lénine (Œuvres complètes, t. 22) cité dans Crisenoy op. cit. p. 248. Selon elle, Lénine et Stolypine partageaient le même rêve de transformer le paysan russe en paysan européen (p. 249). « Lénine, comme Stolypine, est un fervent partisan de la disparition de la commune rurale (p. 251). » Il reste convaincu des sentiments anti-commune du paysan, tel qu’il l’expose dans son
article « Nos détracteurs », janvier-février 1911 (Œuvres complètes vol. 27).

[116] Ibid. p. 253.

[117] Kingston-Mann, op. cit. p. 141.

[118] Ibid. pp. 142-143.

[119] Lénine était au courant de cela. Quelques mois plus tard, avant la Révolution d’Octobre, il reconnaissait que « ce que [les paysans] veulent c’est conserver leur petite propriété, préserver des normes égalitaires et les renouveler périodiquement. » (« Pages du journal d’un publiciste », septembre 1917, Œuvres complètes vol. 25). Cité par Crisenoy, p. 273. Ainsi le réalisme de Lénine, écrit Crisenoy, le conduisit-il à reconnaître l’attachement des paysans à la commune, et leur désir de la voir élargie. (Ibid.)

[120] Ibid. p. 157.

[121] Ibid. p. 162.

[122] Atkinson op. cit. p. 174.

[123] Ibid. p. 176.

[124] Ibid. p. 185.

[125] Ibid. p. 173, 179, 183.

[126] Ibid. p. 185.

[127] Ibid. pp. 193-194.

[128] Crisenoy, op. cit., pp. 277-279 ; la citation de Lénine est extraite de « Sur l’infantilisme de gauche et les idées petite-bourgeoises » (Œuvres complètes, vol. 27), cité par Crisenoy.

[129] Le traité de Brest-Litovsk fut le traité de capitulation soviétique face aux puissances centrales sur le front de l’est, signé fin février 1918. Selon ses termes, la Russie céda 34 % de sa population, 32 % de ses terres agricoles, 54 % de son industrie et 89 % de ses mines de charbon. Le Parti bolchevik décida de rejeter, puis d’approuver le traité, à la suite d’une série de réunions tumultueuses. Pour la petite histoire, voir (parmi bien d’autres comptes rendus), Isaac Deutscher, Le Prophète armé, Trotsky 1879-1921. Du point de vue de Lénine, c’était un pari réussi qui paya des mois plus tard lorsque les puissances centrales s’effondrèrent, annulant le traité. Pour ceux qui s’y sont opposés, Brest-Litovsk a été une première étape par laquelle l’Union soviétique a placé les intérêts nationaux avant la révolution internationale. Pour une analyse dans cette perspective, voir Guy Sabatier, Brest-Litovsk et Traité de Brest-Litovsk 1918, coup d’arrêt à la révolution, Spartacus, 1977.

[130] Charles Bettelheim, qui n’est pas une source que j’aime citer, raconte l’histoire du groupe autour d’Oustrialov, ex-cadet en exil à Paris, connu sous le nom de Smenovekhovtsy, du nom de leur journal, qui signifie « nouvelle orientation ». Ce groupe appela tous les intellectuels bourgeois restant en Russie à se rallier au régime qui, à leur avis, entrait dans la période de Thermidor. Boukharine a produit une analyse de ces « amis » d’un type très spécial, qui espéraient que, sous la couverture du « monopole de la connaissance », le pouvoir bourgeois pourrait être restauré en Russie soviétique. Ils croyaient que la Révolution d’Octobre avait accompli une tâche historique indispensable, dont une nouvelle bourgeoisie pourrait profiter. La révolution avait mobilisé « les adversaires les plus courageux et impitoyables du régime tsariste en voie de pourrissement, écrasant les couches corrompues de l’intelligentsia qui ne savaient que parler de Dieu et du Diable […] ont ouvert la voie à la création d’une nouvelle bourgeoisie ». (Bettelheim, Les luttes de classes en URSS, vol. I (Maspero, 1973). (Le livre de Bettelheim, malgré des idées comme celles-ci, est vicié par ses nombreux penchants en faveur de la Chine de Mao, qui en 1973 était au sommet de son prestige à Paris.)

[131] Crisenoy, op. cit.

[132] Lire Simon Pirani, The Russian Revolution in Retreat, 1920-1924. Disponible sur Libcom: https://libcom.org/files/[Simon_Pirani]_The_Russian_Revolution_in_Retreat,_(b-ok.org).pdf

[133] Marot, op. cit. p. 11.

[134] Ibid. p. 35.

[135] Voir mon article « Socialism in One Country before Stalin: The Case of Turkey, 1917-1925 » sur :
https://libcom.org/history/socialism-one-country-stalin-origins-reactionary-anti-imperialism-case-turkey-1917

[136] Lénine, dans La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, cité par Marcel van der Linden dans Western Marxism and the Soviet Union ; a Survey of Critical Theories and Debates since 1917 (Brill Academic Publishers, 2007), p. 16. Trotsky lui-même développe plus loin ce sujet dans La Révolution permanente, ch. 5: « Le mot d’ordre bolchevique [de la “dictature démocratique des ouvriers et des paysans” – LG] s’est réalisé effectivement, non comme une illusion sémantique, mais comme la plus grande réalité historique. Mais il s’est accompli après le mois d’octobre, et pas avant. La guerre paysanne, pour se servir d’une expression de Marx, a soutenu la dictature du prolétariat. Grâce à Octobre, la collaboration des deux classes fut obtenue à une échelle gigantesque.
Chaque paysan ignorant a senti et compris alors, même sans les commentaires de Lénine, que le mot d’ordre bolchevique s’incarnait dans la vie. Et Lénine lui-même a considéré cette révolution, la révolution d’Octobre, dans sa première étape, comme la véritable révolution démocratique et, par conséquent, comme la véritable incarnation, bien que modifiée, du mot d’ordre stratégique du bolchevisme. »

[137] En raison du poids si important de Trotsky dans les courants antistaliniens de gauche en Occident, il faut à ce stade signaler ses différences avec les formulations de Lénine de 1917-1918. L’analyse du stalinisme par Trotsky a fixé le cadre de pensée de nombreux futurs révolutionnaires qui rompirent ensuite avec lui pour déclarer que la Russie était une société de classe
(sous la formule habituelle « capitalisme d’État »), comme CLR James, Castoriadis, Shachtman ou Dunayevskaya. L’analyse par Trotsky de la révolution à l’époque de la NEP découle de la théorie de la « révolution permanente » qu’il développa avec Parvus
au moment de la révolution de 1905. Dans cette optique, la faiblesse de la bourgeoisie dans un pays arriéré comme la Russie a offert la possibilité pour la classe ouvrière de mener une révolution qui, en conjonction avec une révolution prolétarienne en Occident, ferait s’effondrer « l’étape bourgeoise » pour en faire une révolution prolétarienne internationale.

[138] Un bon exemple, typique d’une analyse du phénomène soviétique par le prisme du capitalisme d’État, qui rompt avec celle de Trotsky, mais qui émerge directement de son cadre de pensée, est l’ouvrage de Walter Daum The Life and Death of Stalinism. A Resurrection of Marxist Theory (http://www.lrp-cofi.org/book/index.html) Bien que supérieur, au point de vue général, à la plupart des autres travaux de partisans de la théorie du capitalisme d’État, le livre de Daum ne mentionne jamais le mir, et il discute de la paysannerie, comme la plupart des autres œuvres du genre, en ne la considérant que comme
une composante de la toile de fond de la lutte des factions des années 1920.

[139] Marot, op. cit. p. 94.

[140] Ibid. p. 95.

[141] Pour un exposé exhaustif, lire Moshe Lewin, Le Dernier Combat de Lénine, Minuit, 1967 ; rééd. Syllepse, 2015.

[142] En prenant cette voie, je m’éloigne de certaines attitudes actuelles dans le milieu libertaire ou de gauche communiste, où je me situe généralement. Tout d’abord, je rejette la vision banale que l’on trouve chez les anarchistes, qui ne voient rien de problématique à expliquer dans l’émergence de la Russie stalinienne. Bakounine n’avait-il pas déjà prédit, dans la lutte qu’il mena contre Marx dans les années 1860, qu’une révolution marxiste conduirait à la domination autoritaire d’une élite intellectuelle centralisatrice? Je ne crois pas, en outre, qu’il existe une ligne droite, voire une quelconque trajectoire, tracée entre la brochure de Lénine de 1902 intitulée Que faire ? et la Russie de Staline, d’autant plus que Lénine a admis après 1905 qu’il avait eu tort. Une telle approche « téléologique » ne tient pas compte d’une analyse rapprochée, mois par mois, des développements des années 1890 à 1920. Je ne peux pas comprendre l’état d’esprit d’un milieu dans lequel il a longtemps été à la mode de se référer à C. L. R. James, ou plus récemment, dans certains cercles, à Amadeo Bordiga, alors qu’il était nettement démodé de se référer à Lénine, que James et Bordiga admiraient beaucoup.

[143] Que faire ?, en bref, est tout autant une polémique anti-ouvriériste, anti-point de vue de la production (anti-économiste dans la langue actuelle) que mène Lénine – arguant, contre toute focalisation étroite sur les luttes ouvrières, que les révolutionnaires doivent porter leurs dénonciations de l’oppression dans toutes les classes de la société et être « la tribune du peuple » – qu’une manière d’utiliser la notion kautskienne de « la conscience apportée de l’extérieur » et son appel à une organisation de révolutionnaires d’élite étroitement disciplinés. Il ne faut pas oublier que les mencheviks qui, lors de la célèbre conférence « de la scission » de 1903, rejetèrent les critères plus stricts d’adhésion au parti que Lénine exigeait, votèrent ces mêmes critères dans les statuts du parti en 1906. En outre, sous l’impact de 1905, Lénine écrivit que « […] la classe ouvrière est instinctivement, spontanément social-démocrate [c’est-à-dire révolutionnaire -LG] et plus de dix ans de travail mis en œuvre par la social-démocratie ont beaucoup contribué à transformer cette spontanéité en conscience  » (in « La réorganisation du parti », Œuvres, vol. 10, page 32, cité dans Daum op. cit., p. 106.) Dans Facing Reality (1974, éd., pp. 93-94) C. L. R. James écrivit sur le « vieux type d’organisation marxiste » (formule pour désigner le parti d’avant-garde):
« Toutes ces croyances ont conduit à la conclusion que l’organisation était le véritable Sujet […]. Et si l’organisation, en termes philosophiques, était le sujet de l’histoire, le prolétariat devenait l’objet […]. Cette conception de l’organisation est inhérente aux vues extrêmes que Lénine a exposées dans Que faire ?. Il les a répudiées plus tard, mais pas avec la force et la rigueur nécessaires pour les empêcher d’engendrer des méfaits infinis. »

[144] Moshe Lewin, La Paysannerie et le pouvoir soviétique : 1928-1930, Mouton, 1966, pp. 79-80.

[145] Cette stratégie est expliquée dans le livre de Preobrajenski de 1926, La Nouvelle économique, EDI (1972). Marot (op. cit., p. 39) écrit : « En 1923 et en 1925, les chefs d’usine et les entrepreneurs paysans se redistribuaient les parts du gâteau en jouant le jeu du marché. »

[146] J’ai mis « droite » entre guillemets car personne n’était plus réactionnaire que le leader du « centre », Staline. Je néglige ici les importants débats sur la politique étrangère qui recoupaient des positions factionnelles concernant la politique économique soviétique, en commençant par l’échec de l’insurrection annoncée en 1923 en Allemagne, l’échec de la grève générale britannique de 1926 et surtout l’intervention soviétique désastreuse en Chine de 1925 à 1927, ces deux derniers étant imputables à Staline et Boukharine.

[147] Cité par Stephen F. Cohen dans Nicolas Boukharine, op. cit. Les « chinovniki » étaient à l’origine des bureaucrates tsaristes, strictement organisés selon le rang (« chin » en russe). Boukharine accusa la gauche de défendre un plan à la « Genghis Khan ».

[148] Pour un exposé complet de la lutte entre les factions, voir Marot op. cit., ch. 1-2. Son livre se distingue, parmi les bilans anti-staliniens de gauche, par la description dévastatrice de la façon dont la gauche trotskyste a non seulement capitulé devant le « virage à gauche » de Staline amorcé en 1928, mais y a positivement adhéré (voir ci-dessous).

[149] Moshe Lewin, cite par deux fois dans sa thèse (op. cit.), pp. 338 et 394-395) ces propos qu’il tire de Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire (p. 308 de la réédition la plus récente, éd. Lux, 2017, avec un appareil critique inédit). Ivan Nikititch Smirnov fut exécuté par Staline en 1936. Victor Serge lui rendit hommage dans Seize fusillés, où va la révolution russe ?, éd. Spartacus, octobre 1936, p. 40 (plusieurs rééd. augmentées).

[50] Voir Hillel Ticktin « Political Economy of the USSR » in Critique, no 1 (1974), pour une analyse qui saisit bon nombre d’aspects du système soviétique en sa dernière période, à partir desquels Ticktin en prédit la chute, quinze ans avant que celle-ci n’ait lieu.

[151] Rappelons la remarque de Bordiga, tirée d’un autre contexte : « L’enfer du capitalisme est l’entreprise, pas le fait que l’entreprise a un chef. »

[152] L’accord de libre-échange nord-américain, qui en réalité était un accord pour démanteler au Mexique les derniers obstacles aux importations et à l’investissement sans entraves.

[153] Voir Insurgent Notes n° 1, « The Historical Moment That Produced Us. Global Revolution or Recomposition of Capital? » et le programme qui y est élaboré afin de présenter une vision plus approfondie des « premiers cent jours » de la mise en place d’un programme communiste actuel. (http://insurgentnotes.com)

* « Quant », pour « quantitative analyst »: analyste spécialisé dans l’application des mathématiques et des méthodes statistiques aux risques fi

* Le texte « Formes antérieures à la production capitaliste » est une partie des manuscrits de 1957-1858 (Fondements… ou Grundrisse…) qui a été publiée à part en 1952 (voir https:// www.marxists.org/archive/marx/works/1857/precapitalist/index.htm).
On trouve ce texte dans le volume Economie II des Œuvres de Marx dans la « Bibliothèque de la Pléiade », p. 312 (citation p. 327), titré « Formes précapitalistes de la production ». On le trouve aussi, sous le titre « Formes antérieures à la production capitaliste » dans le tome I des Manuscrits de 1857-1858 des Editions sociales et dans le volume 2 bis des Grundrisse des éd.10/18, trad. de Roger Dangeville : c’est cette dernière traduction (également sur http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1966_num_1_1_951) que nous reproduisons ici. [NDE.]

Barcelone, la ville-marchandise

Ce texte traduit de la revue Etcétera (www.sindominio.net/etcetera/REVISTAS/NUMERO_57/CIUDAD57.htm) est paru dans Echanges n° 160 (été 2017).

Dans Etcétera n° 35 de juin 2001 nous écrivions combien la société capitaliste était éminemment urbaine. Actuellement, 58 % des sept milliards quatre cents millions d’habitants que compte la population mondiale vivent en ville, pourcentage qui atteint 80 % dans le cas de l’Amérique latine et de l’Etat espagnol. Dans l’Union européenne (UE), 75 % de la population vivent dans des centres urbains.

De même, dans le n° 37 (juin 2003) d’Etcétera, nous examinions comment dans la propagande cette « ville des prodiges » (1) qu’est Barcelone était devenue la plus grande ville du monde. Les publicitaires exagèrent toujours ce qui va dans l’intérêt de ceux qui les payent et passent sous silence ce qu’ils croient leur nuire. S’il est vrai que Barcelone est une des plus grandes villes du monde, c’est en densité de population ; surpassée seulement par la ville voisine de L’Hospitalet de Llobregat, ville la plus densément peuplée de toute l’UE. Plus de la moitié de la population catalane se concentre dans l’aire métropolitaine de Barcelone. Par ailleurs, la Catalogne, avec ses 7 millions d’habitants, a reçu 17 millions de touristes en une année dont 9 millions sont venus à Barcelone. Nous allons reprendre le débat sur la ville dans le contexte actuel en évolution pour y porter de nouveau le regard.
Le capital, dans sa tendance à convertir tout en marchandises, gagne l’espace même. Les flux économiques circulent au travers de l’espace modifié par le travail humain, devenu un bien stratégique pour les affaires du capital. Les flux énergétiques circulent au moyen de pylônes érigés dans les champs, les forêts ou franchissant les montagnes ; le pétrole par les oléoducs qui traversent déserts et étendues glacées. Les flux de matières premières et de marchandises, ou de main-d’œuvre, circulent par route, chemins de fer, voies aérienne et maritime. Les flux monétaires du capitalisme financier circulent à grande vitesse au travers de réseaux spatiaux contrôlés par satellites ou autres moyens situés en divers points du globe. Tous ces flux partagent quelques points déterminés de l’espace, ou s’y rencontrent. La construction et la maintenance de ces points et réseaux procurent d’énormes bénéfices au capitalisme, en grande majorité payés par l’argent que les Etats récupèrent par les impôts auprès des habitants de la planète. C’est ainsi que le contrôle, la possession et la planification de l’espace à son profit sont devenus une question prioritaire pour le capital.

De même l’espace de la ville, le territoire urbain, a acquis une importance croissante pour le négoce capitaliste. Les flux de capital excédentaire sont placés en particulier dans les secteurs immobilier et urbanistique. Les investissements en terrains, la vente et l’achat de terrains bâtis ou non, ainsi que leurs requalifications successives, leur urbanisation, la construction et la spéculation qui en découlent, tout cela génère d’énormes bénéfices en faveur du flux de capital spéculatif circulant de par le monde entier qui s’arrête à chaque fois là où il y a le plus intérêt. C’est non seulement l’espace des villes qui s’est trouvé urbanisé, mais aussi celui des villages près de la mer et de ses côtes, les montagnes et les campagnes à cause de l’industrie du tourisme et des loisirs. Une grande partie de la planète fait l’objet de stratégies spéculatives. Le capital ne considère pas l’espace, la Terre, en tant que bien d’usage mais en tant que valeur d’échange.

Cela fait des décennies que l’économie productive, l’usine, a déserté la ville, l’abandonnant à une domination économique par le secteur tertiaire des services, des activités financières et du bâtiment, également centre de l’industrie de la consommation et des loisirs (tourisme, culture, etc.). La structure sociale et territoriale de la ville désindustrialisée s’est profondément transformée, a rendu possible la dérive spéculativo-financière de son espace urbain. Elle s’est métamorphosée en ville-marchandise, signalant ainsi selon Henri Lefebvre (2) « le passage de la production dans l’espace à la production de l’espace ». Signifiant aussi la domination totale de l’espace comme marchandise ou, ainsi que l’a défini le même Lefebvre, « l’espace abstrait » à disposition de la spéculation et de l’extraction du profit maximum, opposé à « l’espace vécu » rendu habitable par la vie quotidienne avec ses voisins, c’est-à-dire les habitants du quartier.

La ville-marchandise produit un espace ayant valeur d’échange qui empêche sa réalisation en tant que valeur d’usage et rend par-là impossible la satisfaction des besoins de ses habitants. Selon Harvey (3), les capitalistes sont constamment obligés d’investir les excédents de capital générés par la plus-value. C’est pourquoi ces capitalistes, actuellement sous couverture des fonds d’investissement, investissent dans l’achat de terrains et d’immeubles dans l’espoir de gains futurs. De cette manière, le territoire urbain est devenu un actif financier agissant comme capital fictif. Lors de la transformation de Paris réalisée par Haussmann entre 1852 et 1870, Balzac (4) prévenait déjà que Paris se trouvait sous la menace de « l’épée de Damoclès de ce monstre qui s’appelle spéculation » et « sous le fouet d’une déesse sans pitié, le besoin d’argent ». Ce processus spéculatif s’est beaucoup accéléré à partir de la dernière mutation capitaliste (le soi-disant néo-libéralisme) principalement en conséquence du déterminisme technique et de l’application des nouvelles technologies qui permettent non seulement de transférer de grosses sommes d’argent à grande vitesse mais aussi de traiter et envisager l’espace à grande échelle.
Le territoire de la ville, l’espace urbain comme marchandise, dont on espère une plus-value, est une forme fictive de capital dont les rentes produiront leurs fruits dans le futur. Il partage en cela la même finalité fictive que le marché de l’art ou ce que l’on appelle les marchés à terme, où jouent ces fonds d’investissement qui achètent des récoltes entières avant leur ensemencement dans l’objectif de les accaparer et de faire monter les prix en faisant commerce de la faim. Rien d’extraordinaire à ce que les fruits de la terre soient jetés à la mer si la terre a été généreuse, l’abondance d’un produit laissant anticiper une baisse de son prix. Le processus de la spéculation urbanistique est irrégulier et ne se fait pas dans un même temps partout dans le monde mais il présente un même caractère, la dépossession et l’expulsion des gens des lieux où ils habitent et de leur condition de voisins des quartiers où ils vivent. Le partage du quotidien rendait les villes habitables ; la spéculation marchande y fait obstacle par le truchement de « l’accumulation par dépossession » (certains universitaires appellent ce processus par d’autres noms, tels que gentrification).

Les spéculateurs et les urbanistes souhaitent une ville sans citadins et planifient sa destruction et reconstruction sans tenir compte d’eux. Les habitants sont des objets superflus faisant partie du « processus urbanistique » et s’ils posent des problèmes il suffit de leur trouver une solution. Par conséquent, dans la spéculation immobilière, on recourt à tous les stratagèmes, la violence ou le complot, afin de contrôler les prix du terrain ou de l’immobilier. Les quartiers sont laissés à l’abandon et les lois modifiées pour que les spéculateurs puissent acheter à bas prix. Ou au contraire, en d’autres occasions, on manipule le marché, cette entéléchie (5) qui recouvre tout et n’importe quoi ; d’énormes quantités d’argent de l’Etat, par exemple, ont été injectées dans le système financier pour sauver les banques de la faillite au moment de l’explosion de la bulle immobilière. Et bien qu’il y ait des appartements vides, 80 000 à Barcelone, il est fait en sorte que leurs prix de vente ou de location ainsi que ceux des terrains, ce qui est le plus important, ne changent pas ou baissent un peu, les spéculateurs financiers en profitant pour acheter sachant que dans peu de temps les prix ne manqueront pas de monter.

La ville-marchandise produit un espace à valeur d’échange. Sa valeur d’usage est un simple dérivé de sa valeur d’échange, la seule réellement importante pour le capitalisme. Rendre une ville habitable par des citadins qui la façonnent, satisfaire leurs besoins, n’est pas une priorité pour le système capitaliste ni pour les politiciens municipaux qui gouvernent la cité et gèrent son territoire. La ville-marchandise est vue comme un vaste réceptacle, une grosse marchandise, au sein de laquelle s’organise l’accès des gens (les individus) au reste des marchandises. La ville-marchandise est un sytème spatial et économique complexe avec ses propres dynamiques, les secteurs au service de la classe dominante mettent l’espace à sa disposition, lui permettant d’accumuler d’énormes profits et de continuer à dominer le processus de destruction-reconstruction de la ville que les capitalistes considèrent exclusivement la leur pour leurs affaires. Contrairement à l’argent, les citadins sont considérés par le capital comme objets inutiles, bien que ce soit leur activité quotidienne qui fasse de la ville ce qu’elle est : nous sommes la majorité qui souffrons des conséquences dues au système économico-politique du capitalisme. Nous touchons ici à la contradiction majeure du mode de production capitaliste qui, bien que basé sur le travail salarié, ne peut pas donner à l’ouvrier le travail nécessaire dans la production (de valeur) et la réalisation (la consommation). Si nous voulons redevenir voisins et habitants de la cité, il ne nous reste qu’à conquérir le droit à la ville par nos propres moyens.

Toute marchandise, pour accroître son fétichisme et pouvoir se vendre aux meilleures conditions, doit se doter d’un récit glorieux. Toute ville-marchandise construit ce récit par la propagande et par ce moyen rend publique son image de ville-simulacre où l’apparence se prétend réalité. Il y a quelques parts de vérité dans tout récit propagandiste. Le plus important pour celui-ci, et pour l’information qui y est instillée, n’est pas d’aller contre l’opinion générale mais d’engendrer une pratique, de provoquer une action sans passer par la réflexion, de nous faire réagir de manière automatique en objets passifs et soumis à la marchandisation. Dans ce récit de ville-marchandise, la culture joue un rôle déterminant : chaque ville possède ses écrivains et artistes exemplaires, ses monuments et édifices particuliers, ses recoins d’élection. C’est ainsi que nous répétons tous les mêmes slogans que les publicitaires ont « créés » autour de la cité. Touristes, nous allons tous aux mêmes endroits dans n’importe quelle ville, conseillés par les agences de voyages, les guides touristiques, la municipalité. Nous allons parfois jusqu’à accepter que les agences de voyages nous concoctent un itinéraire « d’aventure risquée » d’une heure dans des quartiers dangereux (comme à Rio de Janeiro avant les Jeux olympiques avec un circuit par les favelas). La vie trépidante du touriste ne lui laisse pas plus de temps ; la visite du touriste se réalise à la vitesse de la lumière. Et bien que chaque ville soit tenue de posséder son propre récit, il se ressemble pour toutes. Barcelone a commencé à échafauder son récit « mythique » actuel de botiga més gran del món (boutique la plus grande du monde) avec les événements de 1992 (6).

Ce sont les politiciens qui ont élaboré, et ne cessent d’élaborer depuis, ce récit vaniteux de la cité, aidés d’intellectuels et de journalistes. Toujours au service des intérêts particuliers de la classe dominante. Ils ont combiné cette image de ville-simulacre où la réalité n’a rien à voir avec l’apparence et son récit fantasmagorique et confus, incapable de distinguer entre réalité et imaginaire. Ce sont les politiciens aussi qui ont dicté et imposé les lois permettant et favorisant cette spéculation urbanistique à tous crins, toujours au nom du peuple et du citoyen à la bouche alors qu’ils établissaient un état de droit au service de la minorité capitaliste contre la majorité des citoyens. C’est encore eux qui, avec leurs architectes, ont pensé et réalisé les plans urbanistiques les plus absurdes, et parfois les plus déments, toujours en accord avec le « droit », leurs bénéfices ou diverses corruptions. Une même idée réunit politiciens et urbanistes (ingénieurs ou architectes), la vieille idée du despotisme éclairé. Ils disent que tout ce qu’ils font est pour le peuple, mais ce peuple ils ne veulent pas le voir ni même en peinture.

La ville-marchandise est marquée par le déterminisme de la technique. Elle s’y applique dans tout son développement ; la cité est le champ d’expérimentation pour la recherche et l’application des technologies, surtout du contrôle et de la surveillance. La technique a, à son tour, permis d’accélérer les processus urbanistiques des villes, l’accélération du temps étant primordiale pour la société capitaliste. Les nouvelles technologies facilitent la fragmentation de la ville, l’enfermement de lieux interdits à la majorité. Une ville sous surveillance, aussi contrôlée que pleine de craintes, où la peur sert de message. Une ville polarisée et marquée par l’oppression et l’enfermement, la précarité, la pression économique et policière. Contrôle et prévention deviennent l’objectif prioritaire de la ville-marchandise. Afin de pouvoir accroître ce contrôle, un danger doit rôder contre lequel demander plus de sécurité ; c’est ainsi que l’Etat devient un Etat policier. Et la prévention se convertit en demande sécuritaire : faire la guerre au cas où ils nous attaqueraient… la police de proximité…

« La ville est essentiellement une création humaine », écrit David Harvey dans son livre Ciudades rebeldes (7). Dès 1964, María Zambrano écrivait dans son article « La ciudad creación histórica » (8) : Il y a peu de choses dans l’histoire de l’humanité qui présentent plus le caractère d’une création que la ville (…) La ville est la plus créative des structures humaines de convivialité »… Où ces phrases ont-elles un sens aujourd’hui sous la pression sauvage de la ville-marchandise du capital contre ses habitants ? Peut-être va-t-il nous falloir retrouver le désir d’être des citadins libres.

L’industrie touristique
et la spéculation urbanistique dans l’Etat espagnol

Le tissu industriel espagnol a toujours été faible, lié à l’Etat et au système financier. Sous la longue dictature militaro-catholique franquiste, le secteur productif est demeuré faible avec une dominance de petites et moyennes entreprises. Les entreprises d’automobiles ou sidérurgiques, parce qu’elles n’avaient aucun projet de recherche et développement, se révélèrent rapidement obsolètes ou dépendantes de leurs maisons mères européennes et américaines. La dictature a accordé sa protection à une série d’entreprises de services : électricité, eau, gaz, pétrole, téléphonie, à caractère monopolistique totalement liées à l’oligopole financier des banques et caisses d’épargne (actuellement reconverties elles-mêmes en banques). Ces monopoles ont généré une grande accumulation de capital. Conjointement ont surgi des entreprises du bâtiment et immobilières, elles aussi liées au système financier et à l’Etat qui leur confiait les travaux publics : barrages, routes, ponts, etc. et la construction de cubes de béton de mauvaise qualité en vue de pallier le déficit d’habitations dans les villes qui recevaient une avalanche de paysans fuyant la pauvreté et la terreur imposée dans leurs villages par les propriétaires fonciers et les caciques, maîtres de la terre.

Dans le même temps, est née l’industrie touristique qui alliait les intérêts des constructeurs, des hôteliers ou futurs hôteliers, et le système financier. Finalement, au passage de la transaction politique de la dictature à sa continuation monarchique, après le démantèlement des secteurs productifs anachroniques, condition préalable à l’entrée dans l’UE, seules restèrent ces grandes entreprises de services et de la construction, dont plusieurs fusionnèrent et changèrent de nom et, naturellement, le système financier devenu encore plus oligopolistique. Ainsi que l’industrie touristique devenue une des plus importantes et quasiment une monoculture en plusieurs endroits. Cette industrie entretient d’étroites relations avec la construction et l’urbanisation de grandes étendues territoriales. Il n’y a qu’à parcourir les longs kilomètres de côtes et constater la destruction et l’aberration qui en a été faite pour se rendre compte que le tourisme est bien la première des industries. Les côtes sont urbanisées d’un seul tenant jusqu’en première ligne du front de mer.

A partir de 1982, les politiciens espagnols socialistes González, Guerra et Boyer (9) ont posé les bases législatives favorables à la grande vague spéculative immobilière qui allait prendre d’énormes proportions, après Maastricht, sous les gouvernements d’Aznar (10) et du Parti populaire et l’arrivée de l’euro comme monnaie unique de l’UE. Les politiciens municipaux ont répondu sans retenue à l’invitation aux changements de planification urbaine et, jusqu’en 2008, on a vécu une folie spéculative où l’oligopole financier des banques espagnoles a joué un rôle déterminant. Dans plusieurs villes, des quartiers entiers ont été détruits, d’autres ont été reconstruits, de nouveaux sont apparus, en majorité collés les uns aux autres, sous les mandats de maires tels que Maragall ou Clos, Tierno Galván, Manzano, Gallardón ou Botella (11). Ont alors proliféré la corruption, le blanchiment d’argent, les crédits, les hypothèques… A partir de Maastricht (1992), le secteur financier espagnol a attiré un flux notable de capitaux mondiaux à destination du secteur immobilier. Flux de capitaux, dont une grande partie provenait du commerce de la drogue ou de la vente d’armes, qui cherchaient et trouvèrent alors à devenir propres et blanchis. Tout cela a éclaté en 2008 avec la crise de la bulle immobilière, la chute et le sauvetage par l’Etat d’une partie du système financier.

Le problème de la spéculation sur le territoire urbain en Espagne est dû principalement à l’enchérissement des terrains qui s’est répercuté par une hausse des prix du logement. Mais c’est la « spéculation primitive » inhérente au processus de production à l’origine du territoire urbain qui a fixé, et continue de fixer, la norme dans le processus spéculatif en Espagne.
L’industrie du tourisme représente un secteur en expansion depuis des décennies dans les régions de l’Etat espagnol. Comme toujours la valeur importante est quantitative : le nombre de touristes et les quantités d’argent qu’ils dépensent paraissent être les uniques indicateurs essentiels pour les entrepreneurs touristiques. Et cela fait des décennies que ces indicateurs ne cessent de croître année après année, que le récit du « succès » de l’industrie du tourisme met en avant. Si en 1998 près de 42 millions de touristes internationaux sont venus, « en 2012, le tourisme international a franchi la barre des 60 millions ». En 2015, ce sont plus de 68 millions qui sont arrivés ce qui, selon les statistiques, a représenté une augmentation de 9 % par rapport à 2014 ; et ils ont dépensé plus de 48,3 milliards d’euros. En 2016, « 75,3 millions de touristes étrangers sont venus, ce qui a représenté 77 milliards d’euros de revenus. La dépense moyenne par touriste étant de 1 023 euros » ; toutefois, en raison de séjours plus courts, cette moyenne est en baisse de 2,1 % par rapport à 2015. Nous ne devons, par prévention, pas accorder trop de crédit à ces chiffres : en statistiques comme en économie, il y a beaucoup de « créativité », et il faut toujours garder à l’esprit que les chiffres répondent à des intérêts déterminés.

L’industrie du tourisme, considérée comme « fondamentale pour le développement de l’Espagne » et qui génère tant de propagande officielle, compte à peine pour 12 % du PIB et n’occupe que 9 % de la population active. La majorité des postes sont d’une grande précarité, avec des contrats ultra-courts ou « au noir », les salaires très bas et le travail dur et stressant. Cette exploitation extrême des travailleurs a conduit à ce que les femmes de chambre et femmes de ménage dans les hôtels s’organisent dans un collectif, Las Kellys, pour faire front face à cette précarité des salaires et du travail. Le fait est que cette industrie du tourisme a occasionné d’importants dégâts environnementaux (croisières) et endommagé régions côtières et montagneuses. Les millions de touristes ont besoin d’infrastructures, d’énergie et d’eau en grandes quantités. D’où il s’ensuit que ce qu’ils appellent le bénéfice du tourisme tombe dans les mains de quelques-uns ; pour la majorité d’entre nous, il ne reste que la précarité et la spoliation. On ne peut, par ailleurs, pas oublier que le tourisme n’est pas une industrie productive mais de services et qu’elle est soumise à une grande volatilité ; au cours de cette dernière décennie, par exemple, le tourisme a augmenté dans l’Etat espagnol en partie à cause de divers facteurs qui ont affecté le bassin méditerranéen : il y eut d’abord la guerre dans les Balkans et le démembrement de la Yougoslavie, puis l’instabilité due aux conflits déclenchés par les puissances occidentales en Afrique du Nord et au Proche-Orient.

Barcelone, plus qu’une ville :
un négoce

On peut suivre le fil de l’urbanisme de la bourgeoisie barcelonaise depuis la démolition des anciennes murailles, la construction du quartier de l’Eixample, les expositions universelles de 1888 et 1929, le franquisme et ses événements tels le Congrès eucharistique de 1952, jusqu’aux Olympiades de 1992, le Forum des cultures de 2004, en passant par le 22@ pour en arriver à la spéculation immobilière et touristique actuelle.

L’ingénieur et urbaniste Albert Serratosa, qui travaillait au sein de la municipalité franquiste de Josep Maria de Porcioles depuis la nomination de ce dernier comme maire par Franco en 1957 et qui dirigea, entre autres charges, le Plan général métropolitain en 1965, plaça Pascual Maragall en tant qu’économiste au département d’urbanisme de la mairie où il accéda au poste de responsable des études économiques et financières du plan métropolitain. Ce n’est pas pour rien que le maire olympique a adressé de nombreuses louanges au maire franquiste Porcioles, la plus élogieuse à l’occasion de sa mort après les événements de 1992. De même qu’il emploiera dans la municipalité franquiste en 1968 le politicien et urbaniste Jordi Borja, lui confiant des responsabilités dans le cabinet d’agencement urbain de la ville. Serratosa, leur mentor, deviendra plus tard directeur du Plan territorial de Barcelone (1988-2000) et assistera le conseiller en politique territoriale de la Generalitat, puis présidera l’Institut d’Estudis Territorials de la Generalitat (2004). Si on ajoute à tout cela la figure clé qui a initié l’ère de ce qui nous arrive actuellement, le fasciste Samaranch, avec l’obtention des Jeux olympiques de 1992 et toute la cour que Maragall et les siens lui ont faite, les louanges qu’ils lui ont chantées sur tous les tons… on pourra suivre à la trace le gros fil blanc, qui relie sans interruption la dictature à la transaction « démocratique ».
A quel niveau d’obscénité sociale faut-il en arriver pour que des travailleurs d’agences immobilières chargés de vendre un appartement occupé qualifient les occupants de « vermines » (bichos) ; « immeuble à vendre avec vermines » écrivent-ils dans leurs agendas ou le communiquent dans ce jargon à leurs collègues ou à d’éventuels acheteurs. A partir de là tout est admissible et possible : le harcèlement des occupants, les menaces, les agressions, les entreprises de gros bras…. tout semble permis. En 2007 déjà le Taller contra la violencia inmobilaria y urbanística (Atelier contre la violence immobilière et ­urbanistique) dénonçait le mobbing (12) ; dix ans plus tard, les attaques de voisins par des bandes ont augmenté en nombre et en ­brutalité.

Chaque jour, dans tous les quartiers, non seulement dans le Raval, la Ribera ou le barrio Gótico, mais aussi dans l’Eixample, à Pueblo Nuevo, Sants ou la Barceloneta… nous avons des exemples de blocs entiers achetés par des fonds d’investissement qui se revendent d’un spéculateur à l’autre, des « pases » (13) dans leur jargon, entraînant une hausse artificielle des prix génératrice d’énormes plus-values. Nous en avons un exemple dans les hôtels des Drassanes (14), dont le premier spéculateur qui les a achetés fut le syndicat UGT (15) pour 588 531 euros en vue de construire des logements sociaux et, après que la mairie a modifié le PERI (16), l’a revendu 2,3 millions d’euros ; après plusieurs « pases » spéculatifs, pour finir en macro-complexe hôtelier horrible face aux médiévales Atarazanas qui, pour cette raison, ne sont plus ni bien national ni rien d’autre de comparable. Aujourd’hui Daniel Mòdol, conseiller en architecture, paysage urbain et patrimoine de l’actuel gouvernement municipal, se montre « absolument favorable » à la construction d’hôtels et qualifie le projet d’« exemplaire dans son versant social ». Rien d’étrange à ce que les voisins accusent la municipalité de Barcelone de Colau (17), de manœuvres obscures et de cacher des informations. La politique de la nouvelle municipalité persiste à alimenter l’inertie spéculative dans le même temps où le conseil municipal de Ciutat Vella (18) se fait de la publicité dans les moyens de communication avec une supposée croisade contre la gentrification, tandis que les projets spéculatifs se poursuivent dans la pratique.

Nous pouvons citer plusieurs de ces projets dans tout Barcelone. Pour ne donner qu’un exemple, dans les environs de la place Espanya un fonds spéculatif vient d’acheter trois immeubles entiers, avec « vermines », sans avoir eu à les payer, déposant une simple caution ; et il est en train de les mettre en vente comme appartements de haut standing. Cette bulle spéculative va se gonfler artificiellement jusqu’à ce que l’argent trouve un autre endroit où aller et laisse derrière lui à nouveau tout en ruines.

Que Barcelone soit une ville-simulacre le barrio Gótico, invention de la Lliga Regionalista au début du xxe siècle, conçu sous forme de parc thématique, en offre la preuve. Des maisons ont été détruites, des places ouvertes, des palais remodelés ou refaits à neuf avec les restes de ceux qui avaient été rasés suite à la percée de la Via Layetana. La façade « gothique » de la cathédrale a été construite entre 1887 et 1912, financée par le banquier et politicien Manuel Girona qui en échange fut enterré dans son enceinte. Le centre d’excursion de la rue Paradis est une œuvre de de 1922 de l’architecte Domènech i Muntaner. Le symbole du quartier, le pont « gothique flamboyant » de la rue du Bisbe, a été dessiné par l’architecte de la Députation Joan Rubio et construit en 1929. Le palais Pignatelli, siège du Cercle royal artistique, fut achevé en 1970. L’endroit bombardé par les franquistes, où se trouve la place Sant Felip Neri, a été édifié sur un ancien cimetière qui se trouvait devant l’église. Sa construction fut achevée après 1950. Le célèbre palais du Musée de Calçat a été édifié avec des restes de palais détruits quand fut ouverte l’avenue de la Catedral, aussi dans les années 1950. Le quartier juif, El Call, a été détruit durant le grand progrom contre les Juifs barcelonais de 1391 ; des centaines d’entre eux furent assassinés et les survivants expulsés, la grande majorité des édifices, y compris les synagogues, disparut dans les flammes. Les terrains et les édifices qui restaient furent confisqués par la couronne. Son actuelle indication ne peut que rappeler une absence de mémoire sinistre et intéressée. « Bien que le tourisme soit une activité uniquement dédiée à la consommation, en réalité il dépend de la production d’espaces prêts à être consommés et, à Barcelone, le barrio Gótico fut le premier à être conçu dans ce but. » (A. Cócola) (19). C’est ainsi que l’invention du barrio Gótico par la Lliga Regionalista et sa Sociedad de Atracción de Forasteros (SAF-1908) (20), et sa reconfiguration définitive sous le franquisme, se rattachent à l’enflure de la Barcelone spectaculaire de 1992, des Jeux olympiques, des forums, des festivals, des congrès et autres salons, dont l’existence précarise, complique la vie et met les habitants de la ville au ­supplice.

De 1997 à aujourd’hui, le prix du logement à Barcelone a augmenté de plus de 150 % tandis que la hausse des salaires nets n’atteint pas 35 %. Le prix moyen des locations est passé de 355 euros en 2000 à 625 euros en 2004, et plus de 800 euros actuellement. Barcelone est une des villes les plus chères d’Europe, une de celles qui souffre le plus du chômage, une de celles dont les indices de pauvreté et d’exclusion sont les plus élevés, où il y a de très grandes inégalités et très peu de logements protégés, où existent le plus de précarité du travail et des salaires très bas.
Quel sens peuvent avoir des slogans tels que « Ville refuge » ou « Ville sans murailles » comme ceux dont la municipalité de Barcelone nous bombarde en ce moment ? Ce ne sont que des phrases creuses, pure propagande à l’intérieur du spectacle, du marketing de l’idéologie politicienne institutionnelle. Des phrases sans contenu alors que des êtres humains ne cessent d’être bombardés, assassinés ou expulsés violemment de leurs lieux d’origine en Libye, en Syrie, au Yémen, en Irak, en Afghanistan, etc. par des guerres longues et terribles imposées par les Etats capitalistes occidentaux pour des intérêts politico-économiques. Pendant aussi que les habitants de villes comme Barcelone sont expulsés de leurs quartiers, victimes expiatoires de la guerre économique agressive qui nous éradique. Du haut des institutions, les politiques continuent à parler pour la galerie avec leurs pluies acides de mots creux leur ôtant tout sens, réduits à n’être que du verbiage ou du charabia.

La pratique urbaine qui nous unit contre l’urbanisme
qui nous sépare

La pratique de la ville (les mouvements sociaux urbains), comme toute pratique sociale, est ouverte à toutes les opportunités. L’urbanisme, par contre, pour être urbanisme d’Etat, urbanisme de classe, ferme ces opportunités. La pratique de la ville tend à abolir les séparations tandis que l’urbanisme les fonde en inscrivant la séparation dans la géographie même.
L’urbanisme fige et oriente le développement urbain, modèle la cité selon les nécessités du capital. L’urbaniste nous dit connaître nos besoins, nos désirs et organise notre bonheur par la construction d’un univers concentrationnaire : l’Autorité sait de quoi nous avons besoin ; ce n’est pas un hasard si Le Corbusier (21) avait dédicacé son livre La Cité radieuse (22) à l’Autorité.

L’urbanisme nous sépare. A Barcelone, par exemple, l’écart d’espérance de vie entre les habitants des quartiers de Pedralbes et de Nou Barris est de dix ans en faveur des premiers. La question urbaine est aussi traversée par la lutte des classes. L’urbanisme est ­urbanisme d’Etat. C’est pourquoi l’espace urbain est le lieu du conflit. Conflit et lutte à partir desquels nous pouvons établir une relation sociale entre égaux, sans hiérarchie, où les différences ne se traduisent pas en ­inégalités.
Nous ne voulons pas nous limiter à dénoncer l’urbanisme, bien que passage obligé pour développer une pratique urbaine. Nous voulons ériger d’autres villes où ne règne pas l’inégalité, où le droit à la vie remplace la survie que l’on nous impose, qui autorisent une créativité (poétique) au quotidien.
Nous venons d’une ville, Barcelone des années 1930, 1940, 1950 où le lien social s’exprimait sous diverses formes : la rue, lieu public où se nourrit la vie sociale (quand la rue est liquidée – Le Corbusier – la vie sociale est liquidée et la ville devient cité-dortoir), prolongement de la maison, habitée la nuit par les voisines, terrain de jeu pour les enfants, aujourd’hui détruite par la voiture et son lobby. Les petits commerces, lieux de socialisation pour les femmes, détruits par les supermarchés. Les bistrots, lieux de socialisation pour les hommes, détruits par la télévision. L’oisiveté populaire dans les quartiers, aujourd’hui mercantilisée dans des espaces lucratifs (gymnases, salles de sport…) où l’on privilégie l’individualisme et la compétitivité. Nous ne rappelons pas ce passé par nostalgie ni pour y revenir – nous connaissons très bien ses défauts : pauvreté, religion, patriarcat, soumission… – mais pour comprendre où nous sommes et établir ici et maintenant d’autres rapports sociaux entre égaux en dehors de ceux que le capital établit en conséquence de son mode de production ­marchand.

Nous venons d’une ville, Barcelone de 1936, où le lien social qui se renforce depuis les années 1930 explose en intensité. Les ouvriers s’emparent de la rue : la fête révolutionnaire, le jamais-vu ; la poésie gagne la rue et établit un autre ordre social. La ­question sociale s’étend à la question urbaine, pour peu de temps mais avec une telle intensité qu’il est difficile de ne pas s’en ­souvenir.

De nos jours, Barcelone est en train de cesser d’être une société pour devenir une marchandise. Elle se vend bien. Certains voulaient la vendre à un prix plus élevé que le lucre l’exige. Et le font. D’autres veulent en faire un bien commun, l’okuper (23). Et le font aussi. Conflit inévitable. Si l’Administration ne tolère pas l’okupation, ce n’est pas tant pour l’okupation de quelques maisons mais parce que nous nous okupons de nous-mêmes, la laissant, elle, sans rien à faire.
Se réapproprier de la rue, des objets urbains sans médiation de l’argent qui existe maintenant au travers de l’achat et de la vente. La rue, lieu de rencontre, de non-séparation, d’information et communication, lieu ludique et symbolique, de parole et d’écrit sur les murs qui la délimitent. Réapproprions-nous sa valeur d’usage en liquidant sa valeur d’échange.
Exercer notre droit à la ville, non seulement en nous réappropriant les objets et les services mais aussi en nous réappropriant nos propres vies dans l’espace urbain. Réappropriation qui va nous aider à déployer ce qu’il y a d’humain en nous. Dessiner la ville en accord avec nos besoins, notre vie pour ne pas être obligés d’ajuster nos vies à la ville des urbanistes. Sur la voie de l’exigence à exercer le droit à une santé qui respecte la vie au-delà de l’argent, le droit à un enseignement non compétitif et libre, le droit aux transports publics au-delà des intérêts privés, le droit à un logement qui soutienne besoins et désirs. Tout cela sans la médiation de l’argent, en dehors du lien commercial. Construire une autre ville, une autre économie, une autre politique, une autre information, toutes envahies aujourd’hui par la technique et le capital. Une rue sans voiture, une maison sans télévision et un individu sans écran, les trois objets majeurs de l’espace urbain actuel.

Etcétera
juin 2017
(traduit de l’espagnol par J.-P. V.)

NOTES

(1) Titre d’un ouvrage d’Eduardo Mendoza, La Ciudad de los prodigios, editorial Seix Barral, 1986. Traduction française : La Ville des prodiges, éditions du Seuil, 1988 (nombreuses rééditions au format de poche, coll. « Points ».).
(2) Henri Lefebvre (1901-1991), philosophe français. Je n’ai pas pu retrouver d’où proviennent les citations données ici, et les ai traduites de l’espagnol.
(3) David Harvey (né en 1935), géographe britannique.
(4) Honoré de Balzac (1799-1850), écrivain français. Comme pour Henri Lefebvre, les citations données ici ont été traduites de l’espagnol. Il y a en outre, une erreur de dates dans le texte espagnol : « Ya durante el processo de remodelación de París, llevado a cabo por Haussmann entre 1852 y 1870, Balzac advirtió (…) », Balzac étant mort en 1850.
(5) « Entelequia » dans le texte espagnol. Ce mot provient du grec entelekheia, « énergie agissante et efficace », « principe métaphysique qui détermine un être à une existence définie » selon le dictionnaire Robert.
(6) Les Jeux olympiques de 1992 se sont passés à ­Barcelone.
(7) David Harvey (voir note 3), Rebel Cities : From the Right to the City to the Urban Revolution, 2012 ; non traduit en français.
(8) María Zambrano (1904-1991), philosophe et essayiste espagnole, disciple de José Ortega y Gasset (1883-1955). L’article « La ciudad creación histórica » a paru dans la revue portoricaine La Semana du 22 avril 1964.
(9) Felipe González a été président du gouvernement espagnol entre 1982 et 1996 ; Alfonso Guerra, vice-président de 1982 à 1991 ; et Miguel Boyer, ministre de l’économie et des finances entre 1982 et 1985.
(10) José María Aznar a été président du gouvernement entre 1996 et 2004.
(11) Pascual Maragall a été président de la Generalitat (gouvernement catalan) entre 2003 et 2006 ; il a été remplacé par Joan Clos entre 1997 et 2006. Enrique Tierno Galván a été maire de Madrid entre 1979 et 1986 ; José María Álvarez del Manzano, maire de Madrid entre 1991 et 2003 ; Alberto Ruíz-Gallardón, maire de Madrid entre 1991 et 2003 ; enfin Ana Botella Serrano (épouse de José María Aznar), maire de Madrid entre 2011 et 2015.
12) En anglais dans le texte. Signifie une attaque par une bande de voyous.
(13) Pases : mouvements de la cape pendant que le taureau passe devant le toréador.
(14) Les Drassanes : anciens arsenaux situés près du port de Barcelone.
(15) Unión general de trabajadores (Union générale des travailleurs, social-démocrate).
(16) PERI : Plan de Reforma Interior qui s’applique à chaque zone déterminée de la ville (quartier ou partie d’un quartier) puis est inclu dans le Plan General Metropolitano.
(17) Ada Colau, maire de Barcelone depuis le 13 juin 2015.
(18) La Ville vieille en catalan.
(19) El Barrio Gótico de Barcelona. Planificación del Pasado e Imagen de Marca, de Agustín Cócola Gant, éd. Madroño, 2011, rééd.2014 (https://agustincocolagant.net/ wp-content/uploads/ 2015/03/Barri_gotic.pdf). A.Cócola, investigador post-doctoral au Centre des études géographiques de Lisbonne, puis à l’Académie d’Espagne à Rome. Il a consacré plusieurs articles, livre, conférences, au tourisme et aux classes sociales à Barcelone et notamment au barrio Gótico, tels que La producción de Barcelona como espacio de consumo. Gentrificación, turismo y lucha de clases.
(20) Sociedad de Atracción de Forasteros : Société d’attraction des étrangers.
(21) Charles-Edouard Jeanneret-Gris dit Le Corbusier (1887-1965), architecte et urbaniste français d’origine suisse.
(22) En français dans le texte. Le titre du livre est La Ville radieuse, 1935.
(23) A Barcelone, le mot okupa écrit avec un k, désigne les squatts.

ENCADRE

A Poblenou*, dans la rue Llacuna, à côté de trois grands hôtels déjà ouverts, on est en train de construire deux monstres hôteliers de plus qui menacent de faire s’écrouler les vieilles maisons qui les entourent (pâté de maisons de La Vanguardia, du comte de Godó). Les permis pour travaux ont été délivrés, en toute apparence irrégulièrement, une semaine après que le maire Trias** a perdu les élections. Autre exemple emblématique contestable : dans les rues de Lancaster et Arc del Theatre, la municipalité à récemment dégelé un macro-projet urbanistique datant de 2002, appelé par euphémisme « Plan d’amélioration urbaine », projet opaque pour les voisins qui devrait concerner presque un hectare du quartier. Ce plan, aussi incroyable que cela puisse paraître, laisse totalement la planification urbaine aux mains d’une initiative privée et persiste à promouvoir la destruction de logements populaires pour faire un renflement qui deviendra une place à proximité des Ramblas, dans la ligne qui destine des espaces aux touristes plutôt qu’à des habitations sociales. Cette nouvelle municipalité travaille sans faire de bruit sous couvert de son entreprise publique Bagursa (Barcelona Gestión Urbanística SA, à capital 100 % municipal) pour ouvrir la voie à un autre projet contestable d’investissement privé avec une aide importante d’argent public. Et la nouvelle magistrature d’entonner cette petite chanson burlesque qui veut que « nous ne pouvons rien faire bien que ça aille contre notre volonté, que nous aurions pu en informer les voisins mais que, malheureusement, c’est un projet qui a été décidé auparavant et que nous devons le terminer »… prétexte pour se laver les mains, collaborer avec le système et finalement conforter un autre foyer de spéculation qui va permettre l’expulsion de centaines de voisins prévue par ce projet. En dépit de tous ces discours à propos du bien commun et du social, les faits finissent par démasquer l’idéologie et la propagande parties intégrantes de la politique réelle.

* Poblenou est le nom catalan pour Pueblo Nuevo dont on a parlé plus haut. Il y a souvent dans le texte un passage du catalan à l’espagnol dans les noms propres que je n’ai pas signalé s’il n’apparaissaient qu’une fois, ou plusieurs fois sous le même nom.
** Xavier Trias, maire entre 2011 et 2015.

Propos intempestifs sur les luttes de classes en Tunisie

Ce texte est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2015 – http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=2610)

Les révoltes dans le Maghreb et le Moyen-Orient, passées sous le nom de « printemps arabes », ont commencé en Tunisie le 17 décembre 2010, quand Mohamed Bouazizi, 26 ans, s’immolait devant la préfecture à Sidi Bouzid (centre-ouest de la Tunisie) après que la police municipale lui eut confisqué la marchandise qu’il vendait à la sauvette pour faire vivre sa famille. « A l’écart du centre-ville aux ruelles étroites (…), le quartier Ennour-Gharbi, où vivait Mohamed Bouazizi, a tout d’un bidonville. (…) Au fil des ans, la surexploitation des terres, le pompage excessif de la nappe phréatique et la forte natalité (…) ont peu à peu paupérisé les familles. (…) Entre 2003 et 2008, la région n’a créé, selon l’UGTT, que 710 postes dans l’industrie (1). »

Le soulèvement en Tunisie, étincelle qui allait embraser de nombreux pays du Maghreb et du Moyen-Orient, était contrôlé, presque depuis son début spontané, par les syndicats et quelques partis politiques. Ses buts : du travail et le départ de Zine El-Abidine Ben Ali. Cette dernière revendication s’exprimant dans un mot d’ordre qui fit florès : « Ben Ali dégage ! », rappelant le « ¡ Que se vayan todos ! » des mouvements sud-­américains.

Deux camps, imparfaitement définis au moment de l’action, se retrouvaient face à face : d’un côté, les partis politiques, syndicats, la pègre et les policiers se regroupaient face à un mouvement dont le futur pouvait menacer leurs prébendes ; de l’autre côté, un mélange de travailleurs, de classes moyennes, d’intellectuels, etc. (2), que j’appellerais « le peuple » faute d’un mot meilleur pour nommer ces Tunisiens ayant participé aux manifestations des jours précédents, se divisait en ces diverses composantes, impuissant à imposer les changements auxquels tous les participants aspiraient faute de parvenir à concilier des intérêts trop dissemblables.

Les classes sociales dominantes

De 1970 à 2010 la Tunisie a connu un lent processus de mutation de la société menant à l’émergence de nouveaux rapport de classes. Jusqu’en 2011, l’accumulation capitaliste ne reposait pas sur une production marchande mais sur une appropriation de la richesse par la classe dirigeante. Une classe compradore enrichie par l’importation de marchandises plutôt que par la production locale (3). Les changements les plus importants ont commencé à se faire jour dans les années 1980 avec l’application des principes du libéralisme économique prôné par Milton Friedmann (1912-2006) et ses Chicago boys, apportant paupérisation accrue des classes laborieuses, précarité du travail et incertitudes pour le futur (4).

Les classes moyennes, qui formèrent le gros des troupes insurgées en 2011, impliquées dans le tissu économique, voulaient la fin de cette frange de la bourgeoisie rentière et prédatrice. Elle voulait le capitalisme sans les bouleversements sociaux qu’il entraîne dans son sillage, et pour cela se réfugiait volontiers dans la religion.

En Tunisie, contrairement à ce qui se passait dans d’autres pays du Maghreb et du Moyen-Orient, les relations sociales avaient rompu avec le tribalisme, quoique persiste encore de nos jours une forme de clanisme qui s’en rapproche, et les griffes de l’armée avaient été limées par les gouvernements successifs de Bourguiba (1957-1987) et de Ben Ali (1987-2011), qui se méfiaient des militaires. Une solution à l’égyptienne ne pouvait pas émerger en Tunisie en 2010-2011. Une situation qui se modifie actuellement, l’armée prenant de plus en plus de poids en conséquence de la lutte à la fois contre le terrorisme et contre le mouvement ouvrier dans les usines.

La bourgeoisie est cette même classe que partout ailleurs sous le capitalisme en développement. Loin de constituer une classe homogène, elle se compose en Tunisie de trois segments, aux intérêts divergents malgré leur accord sur le but final qui est de faire émerger un capitalisme autochtone : cette fraction prédatrice dont j’ai déjà parlé, une élite, ou aspirant à le devenir, improductive, et des entrepreneurs. Ce sont ces deux dernières fractions qui ont été le moteur des « printemps arabes », bien que le gros des troupes eût été constitué d’éléments issus des classes laborieuses. C’est la première qui a momentanément repris le pouvoir, en 2014, avec l’élection à la présidence de Caïd Essebsi du parti Nidaa Tounès, entreprise de recyclage des anciens cadres du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Zine El-Abidine Ben Ali maintenant dissous ; prétendument laïque, il s’est empressé de composer une coalition gouvernementale avec le parti de l’islam politique, Ennahda, lui-même au pouvoir entre 2011 et 2014.

Les classes laborieuses

J’utilise de préférence « classes laborieuses », au pluriel, non parce que j’abonderais dans cette idée fausse que les ouvriers auraient disparu de la planète, ou seraient en déclin permanent (5) , mais parce que la composition des classes laborieuses a profondément changé depuis le xixe siècle : la tertiarisation des métiers, la précarisation des statuts et la flexibilisation des horaires de travail sont venues s’ajouter au fossé entre travailleurs qualifiés et travailleurs non qualifiés. Des différences de conditions qui, comme je l’ai relevé plus haut pour les classes dominantes, n’empêchent pas une communauté de destin.

L’industrie tunisienne n’est riche aujourd’hui que d’emplois peu qualifiés, dans le textile, dans les centres d’appels, dans l’extraction de matières premières, etc. bien que le pays semble vouloir se diversifier avec un secteur des technologies numériques qui pèserait plus de 7 % dans le produit intérieur brut (PIB) et dépasserait, depuis 2015, celui du tourisme (6). Aux divisions entre travailleurs, mentionnées peu auparavant, s’ajoute une nette division géographique entre régions intérieures pauvres survivant de l’industrie et d’une agriculture de subsistance, et régions côtières riches vivant du tourisme et du secteur tertiaire.

En outre, « 40,8 % de la population tunisienne a moins de 25 ans (60 % moins de 30 ans) ; 34,6 % des 19-24 ans sont étudiants (11 000 en 1971 ; 340 392 en 2007) ; 1 jeune sur 3 est au chômage (…). Le taux de chômage des moins de 30 ans (30 %) est le plus élevé des pays du Maghreb (7). » Ce qui entraîne les diplômés à concurrencer directement les non-diplômés dans l’occupation de postes sans qualification, à bas salaires et souvent précaires. Ce prolétariat nouveau est atypique. Cependant, aujourd’hui les rapports de classes en Tunisie sont ceux qui s’approchent le plus, parmi les pays du Maghreb, de ceux qui ont cours actuellement en Europe par suite de la soumission accrue des travailleurs au salariat et de leur paupérisation. Il s’en éloigne toutefois en ce que les relations personnelles restent marquées par une appartenance territoriale et familiale forte, typique d’une société précapitaliste.

Comme dans de nombreux autres pays, les classes laborieuses en Tunisie ne sont pas regroupées physiquement dans de grandes unités manufacturières, mais vivent au gré du travail qui leur est proposé ; et si elles peuvent se trouver regroupées dans certains quartiers des grandes villes ou dans de petits villages à la composition relativement homogène, ce n’est pas sur la base de l’emploi mais sur la base du clan. Des relations familiales ou territoriales qui naissent de l’enclavement de ces régions de l’intérieur du pays, imparfaitement reliées par des infrastructures déficientes, une situation à laquelle le gouvernement de Tunis n’a jamais cherché à remédier. Ces relations territoriales et familiales se reproduisant dans les quartiers urbains de l’ensemble du pays. Cette configuration particulière des classes laborieuses tunisiennes les préserve presque totalement des discours idéologiques, hormis celui de la religion.

Ces brèves considérations sur les classes laborieuses demeureraient incomplètes si je n’abordais pas la question migratoire. Depuis les années 1990, les migrations sont devenues un mode de vie ordinaire presque dans le monde entier. Contrairement à une opinion répandue, les migrants ne se dirigent pas pour l’essentiel vers l’Europe mais majoritairement vers des pays voisins, ou à l’intérieur de leur pays même. La Tunisie reçoit une part des migrants de Libye et d’Afrique subsaharienne qui cherchent à rejoindre l’Europe et d’autres prêts à chercher une vie meilleure en Tunisie. Deux objectifs difficiles à atteindre, pour les premiers parce que l’île italienne de Lampedusa est hors de portée à partir des côtes tunisiennes verrouillées depuis la vague de départs après la révolution de 2011 ; et pour les seconds parce qu’il n’y a pas beaucoup de travail en Tunisie, d’autant moins pour les Subsahariens sujets au racisme qui sévit dans l’ensemble des pays du Maghreb (8). Ces Subsahariens bouleversent les habitudes d’une société tunisienne demeurée relativement fermée sur l’extérieur malgré le tourisme, les touristes étant maintenus en marge dans des enclaves sélectionnées.

Enfin, il y a aussi une émigration des Tunisiens vers d’autres pays, dont les pays européens. Là encore, contrairement aux idées reçues, l’émigration vers l’Europe des ressortissants du Maghreb ne concerne presque plus de jeunes hommes analphabètes comme dans l’après-deuxième-guerre-mondiale, mais des hommes et des femmes (ces dernières sont nombreuses à tenter seules l’aventure), très souvent éduqués, qui viennent concurrencer les travailleurs européens dans les emplois non qualifiés que l’Europe leur propose par défaut de reconnaissance de leurs compétences. Situation qui, si elle permet de libérer la pression sur les classes laborieuses dans leur pays d’origine, permet aux patrons européens et autres de tirer les salaires et les conditions de travail vers le bas dans tous les pays européens.

Deux conflits exemplaires

Je ne chercherai pas à fournir une liste exhaustive des dernières grèves dans le pays depuis 2011, dont il y a sans doute un bon nombre qui ne sont pas recensées en Tunisie même. J’en ai sélectionné deux qui m’ont paru poser des questions spécifiques ayant valeur universelle : la première implique des chômeurs qui ont occupé un des quatre sites de production de phosphate dans le bassin de Gafsa et la seconde concerne des ouvrières du textile qui ont tenté de reprendre leur entreprise en faillite sous forme de SCOP (Société coopérative ouvrière et participative).

Le bassin de Gafsa ne vit quasiment que du phosphate (9). Le travail y est rude et dangereux, mais les déshérités de cette région du centre de la Tunisie n’ont aucune autre perspective que celle d’entrer à la mine ou de fuir la région s’ils veulent échapper au travail ingrat de la terre. Peu importe les dégâts environnementaux (épuisement de la nappe phréatique) et sanitaires (taux élevé de cancers). Depuis 2011, le bassin est en proie à des mouvements sociaux récurrents sur ses quatre sites, Redeyef, Moularès, Metlaoui et Midhilla. On n’y extrait péniblement plus que 40 % environ du tonnage de phosphate d’avant la révolution ; en quelques années, la Tunisie a été rétrogradée du cinquième au huitième rang mondial des producteurs. L’industrie du phosphate et de ses dérivés chimiques qui contribuait jusqu’à récemment à 4 % du PIB et représentait 15 % des exportations nationales, semble s’asphyxier inexorablement.

Fondée en 1897, à l’époque coloniale, la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa, devenue plus tard Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) a longtemps régné en maître dans cette région du centre de la Tunisie. Etre salarié de la CPG conférait un statut envié (salaires élevés par rapport aux normes locales, sécurité sociale,…), fruit d’une cogestion avec la branche locale de l’Union générale du travail tunisien (UGTT). Depuis la mécanisation et la vague de restructuration des années 1970, la CPG et le Groupe chimique tunisien qui lui est associé, surtout producteur d’engrais, ont cessé de fournir les emplois providentiels.

En 2016, 150 personnes ont entravé l’extraction de phosphate à Redeyef pendant plusieurs mois sans susciter aucune intervention, ni policière ni politique. La particularité de cette agitation sociale dans le bassin de Gafsa est que, les ouvriers syndiqués à l’UGTT faisant rarement grève, les protestataires étaient des chômeurs, bloquant sites de production ou chemins de fer souvent contre le vœu des syndicats, dans l’espoir d’être recrutés. Dans cette région, le taux de chômage des diplômés est de 38,7 % contre 20,2 % au niveau national et le taux de pauvreté de 30,9 % contre 15 %. Afin d’éviter le pire pour le pouvoir central et local, la CPG et le Groupe chimique tunisien étaient jusqu’à maintenant contraints de recruter contre toute logique économique : depuis 2011, les effectifs cumulés des deux entreprises et de leurs entités satellites ont bondi de 9 000 à près de 27 000 salariés, alors que la production de phosphate chutait de 8 millions de tonnes par an à 3,5 millions. Mais les caisses sont dorénavant vides.

Quant au deuxième conflit, il concerne la tentative, et son échec, par des ouvrières de reprendre leur usine après sa mise en faillite (10). L’usine textile Mamotex qui produisait des déguisements de carnaval a été déclarée en faillite, en janvier 2016 par son patron, Mohammed Driss, parce qu’il ne pouvait plus payer les salaires de ses ouvrières. Cette usine est située à Chebba, dans le gouvernorat de Mahdia, dans le centre-est de la Tunisie.

Soixante-dix ouvrières de cette usine ayant conclu un accord avec le patron, l’Etat et l’UGTT ont tenté de reprendre l’usine afin de pouvoir préserver leur emploi. Elles pensaient pouvoir rouvrir l’usine à partir de mars 2016, mais Sodrico, entreprise de Mahdia qui fournit Mamotex en tissu, a exercé de fortes pressions sur les ouvrières pour qu’elles renoncent à cette expérience, entraînant la faillite de Mamotex. Sami Driss, directeur de Sodrico et cousin de Mohammed, l’ex-propriétaire de Mamotex, ayant refusé de reprendre les livraisons de tissu, les ouvrières savaient que retourner devant la justice signifierait de toutes les façons la faillite de l’usine et la fin de leur lutte. Certaines ont donc commencé à rechercher du travail dans des usines de Chebba, s’exposant à reprendre des conditions de travail difficiles dans un secteur textile en crise.

Luttes des classes

Les luttes des classes ne sont pas nées des « printemps arabes ». Mais elles ont été, comme partout dans le monde, ignorées au profit d’un engouement pour un phénomène nouveau qui se fait jour depuis au moins une décennie dans les mouvements sociaux, qui occupent des lieux publics sur une durée plus ou moins longue, avec des mots d’ordre réduits à une ou plusieurs revendications concrètes. En ce sens, on peut comparer le mouvement insurrectionnel en Tunisie aux mouvements des « ¡ Que se vayan todos ! » en Argentine et dans d’autres pays d’Amérique latine, des Indignados en Espagne ou d’Occupy Wall Street aux Etats-Unis, de Nuit debout en France – dans lesquels des foules ont occupé des lieux publics en vue d’atteindre un but précis (la chute d’un dictateur, la révocation d’un ou plusieurs gouvernants, l’expression d’un ras-le-bol, etc.).

Ces mouvements rassemblent des foules composites dans lesquelles la classe ouvrière, quand elle y participe, ne sert que de masse de manœuvres. Ces occupations, dont certains ont cru qu’elles annonçaient un renouveau des luttes contre le capitalisme, n’ont au total mobilisé qu’un conglomérat de citoyens. Comme autrefois certains militants ouvriers occupaient généralement leurs usines alors que la classe ouvrière profitait de la grève pour fuir le lieu de son exploitation, ceux qui ont occupé les places des grandes villes en Espagne, aux Etats-Unis et en France (11) ont échoué.

En Tunisie, pour ne remonter que quelques décennies en arrière, les classes laborieuses ont lutté contre les pouvoirs économique et politique, souvent dans le silence assourdissant des milieux citoyens : citons en janvier 1978 plusieurs soulèvements qui ont secoué la Tunisie avant d’être impitoyablement écrasés ; en décembre 1983-janvier 1984, ce fut le tour des émeutes du pain ; en 2008, une grande grève dans le bassin minier de Gafsa fut aussi violemment réprimée.

Les deux exemples de conflits donnés dans le paragraphe précédent se sont déroulés dans le centre du pays, d’où était originaire Mohamed Bouazizi ; une remarque qui n’est pas sans importance en Tunisie, un territoire coupé en deux géographiquement, entre régions intérieures et régions côtières, coupure qui recouvre une division économique et sociale entre leurs habitants respectifs. Quoiqu’il y ait des mouvements migratoires entre l’une et l’autre parties du pays, ils semblent plus limités qu’entre ces gouvernorats du centre et l’étranger, migrations économiques et départs pour le djihad (au total, selon l’ONU, 5 500 Tunisiens ont rejoint les rangs de groupes djihadistes en Irak, en Syrie et en Libye, 6 000 selon le Soufan Group, un institut américain. Proportionnellement à sa population de 11 millions d’habitants, la Tunisie est le plus important pourvoyeur de djihadistes) (12).

La combativité ouvrière est généralement canalisée par le syndicat UGTT, partisan d’une cogestion du capitalisme et soutien de tous les gouvernements passés et présents. Les deux conflits relevés plus haut en témoignent : une frange de cette classe ouvrière sait prendre son destin en main, contre l’UGTT s’il le faut. Des combats autonomes, non par suite d’un discours préétabli mais des mauvaises conditions socio-économiques : ceux de Gafsa réclamaient d’être embauchés par l’Etat, garantie d’un bon salaire et de meilleures conditions de travail que dans le privé.

Ils auraient pu approuver ce Marocain qui disait : « “Quand tu es ouvrier à l’Office chérifien des phosphates, tu gagnes 10 000 dirhams par mois [920 euros] et en plus tu as les aides [au logement et à la santé]”, explique Houcine Djamal, les yeux brillants d’envie » bien que son père, ancien de l’OCP, soit mort depuis longtemps d’un cancer causé, selon son fils, par l’inhalation de poussières phosphatées (13). Ou bien, sur l’autre berge de l’océan Atlantique, ce Mexicain : « Pour M. Ochoa, qui a traversé illégalement la frontière américaine à trois reprises, “Mieux vaut risquer notre vie dans le désert, plutôt que vivre misérablement dans un pays qui n’est plus le nôtre [le Mexique]” (14) » Seules les nécessités économiques permettent de comprendre pourquoi des jeunes gens vont se ruiner la santé et raccourcir leur vie dans des tâches dangereuses pour un salaire de misère. Mais en creux, ce que ces travailleurs expriment, sans le théoriser, c’est que comme tout travailleur ils détestent spontanément le travail salarié et n’y consentent que contraints et forcés en fonction du salaire et des conditions de travail qui leur sont proposés.

Quant à l’expérience des ouvrières de Mamotex, l’erreur serait de regarder cette action comme volontairement autogestionnaire. La théorie de l’autogestion appartient à des militants en mal de réflexion sur les luttes de classes aujourd’hui. Les temps sont passés où une aristocratie laborieuse dotée de bons revenus et de menus avantages jouissait d’un rapport de forces favorable à ses intérêts et ne connaissait pas la peur du lendemain. Des millions de sujets du marché du travail subissent des statuts salariaux au rabais qui n’accordent plus aucune qualité au travailleur, et les classes laborieuses se battent pour leur survie matérielle. Dans le cas de Mamotex, la société tunisienne a été attaquée dans ses fondements mêmes, la double soumission à l’ordre patronal et patriarcal.

D’autres conflits

D’autres combats se mènent depuis 2016, qui paraissent témoigner d’un regain des tensions sociales. Selon le Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), la Tunisie a été le théâtre, en mars de cette année, de 1 089 protestations, en hausse de 14,7 % par rapport à février (15). Il est illusoire de s’imaginer que les classes laborieuses se battraient pour la démocratie : à long terme chacun se rend compte que cette démocratie n’est qu’un hochet destiné à le distraire de la volonté qui est celle des classes dominantes de rétablir l’ordre économique, pour les entrepreneurs, la liberté d’exploitation de la force de travail, et pour les classes moyennes, la possibilité de grimper dans l’échelle ­sociale.

La Tunisie n’en finit pas de buter sur la question sociale. Par exemple, à Le Kef, cité du nord-ouest tunisien, une usine de câbles à capitaux allemands, affiliée au groupe Coroplast, un équipementier automobile, envisageait de délocaliser sa production à Hammamet, fleuron touristique du Sahel tunisien, dans le nord-est du pays. Au début avril 2017 les travailleurs, en majorité des femmes, se sont battus contre la fermeture annoncée de cette usine qui emploie 430 personnes (16). Je ne possède pas plus d’informations.

En octobre 2016, la vente aux enchères de dattes de la société Stil à Jemna, gouvernorat de Kébili, par l’Association de protection des oasis de Jemna, déclenchait une polémique politique. Cette association gère le domaine de Henchir Maâmar en dehors de tout cadre légal et construit des salles de classe, des dispensaires, des salles de sport et rénove les postes de police et de la Garde nationale avec l’argent qu’elle récolte chaque année depuis 2011. Cette année, le gouvernement central semble s’être inquiété à la fois de cette situation et du manque à gagner en impôts qui en résulte. Est venu s’y ajouter le fait que la vente de 2016 a profité à un homme d’affaires en relations avec le parti islamiste Ennahda… qui participe au gouvernement actuel. La polémique qui s’en est suivie est remontée jusqu’au sommet de l’Etat et a déclenché une vague de commentaires sur Internet (17). Je ne veux pas prendre position dans une affaire que je ne connais pas, mais souligner que de nombreux citoyens y ont vu une manœuvre des islamistes pour déstabiliser l’Etat et d’autres une manœuvre pour discréditer l’islam en discréditant Ennahda. Signe que le capitalisme remplit son office révolutionnaire en Tunisie en déchirant le voile des illusions religieuses et politiques pour les remplacer par la brutalité sans fard du pouvoir de l’argent.

A court terme, ce sont les grèves qui affectent les secteurs pétrolier et gazier qui restent les plus dommageables pour le gouvernement. En janvier 2016, des diplômés chômeurs ont bloqué l’accès au site de l’entreprise Petrofac sur l’archipel de Kerkennah, un groupe d’îles au large de la ville de Sfax. Cette entreprise fournit 1 million de m³ de gaz par jour qui correspondent à environ 12,5 % des besoins du pays. Dans cette région, le chômage s’élève officiellement à 5,5 % de la population en âge de travailler, un taux beaucoup moins élevé que dans le reste de la Tunisie. Comme dans de nombreux pays dans le monde, ce chômage touche plutôt la jeunesse et celle qui est éduquée constate que les études qu’elle a suivies ne tient pas les promesses d’une survie meilleure que celle de ses parents, souvent même pire. Dans les îles de Kerkannah, l’entreprise Petrofac a décidé, en 2015, de ne plus abonder financièrement un fonds destiné à indemniser les chômeurs et le gouvernement tarde à développer l’économie locale. C’est ainsi que, soutenus par l’UGTT et l’Union des diplômés chômeurs (UDC), des jeunes soutenus par la population ont empêché l’accès au site de Petrofac, déclenchant la colère de ses dirigeants et l’intervention massive de la police pour déloger les protestataires.

Plus récemment, en mars de cette année, des ouvriers de la Société de développement et d’exploitation du permis pétrolier du Sud (Sodeps) ont touché la production dans les champs pétroliers près de Tataouine (sud-est) ainsi que le siège social à Tunis, malgré les tentatives des syndicats d’empêcher la grève qui, à l’incitation du syndicat Union générale du travail (UGT), avait été repoussée trois fois. Là encore, l’intervention des partis politiques et des syndicats est trouble et je ne veux pas en discuter faute de connaissances. Il est cependant intéressant de noter une évolution dans l’action gouvernementale qui, au lieu de chercher un compromis que les finances publiques ne lui permettent plus d’assumer, est tentée de réduire la question sociale à une simple question sécuritaire.

Dès le mois de septembre 2016 le ministre tunisien de la Défense, Farhat Horchani, appelait à renforcer le rôle de l’armée dans un pays où Bourguiba et Ben Ali l’avait muselée par méfiance, sous prétexte de lutter contre le terrorisme (18). Puis, en avril de cette année, il ne cachait plus ses intentions en ce qui concernait les sites pétroliers autour de Tataouine. Des déclarations reprises par le président de la République, Béji Caïd Essebsi, qui affirmait le 10 mai : « (…) “le processus démocratique en Tunisie est menacé”. Face à l’agitation sociale récurrente dont le pays est le théâtre, le chef de l’Etat a annoncé que “l’armée” allait “protéger les sites de production”, en particulier les zones d’extraction de pétrole et de phosphates perturbées par des protestataires (19). » Dans le même temps, il annonçait un projet de loi sur « la réconciliation économique » visant à amnistier, sous certaines conditions, tout homme d’affaires ou cadre administratif impliqués dans des affaires de corruption sous le régime de Ben Ali.

Les anciennes classes dominantes qui étaient revenues au pouvoir grâce à la reprise de quelques exigences du mouvement anti-Ben Ali doivent maintenant, pour cause de faiblesse, faire appel à sa fraction entrepreneuriale ou à l’armée. Les classes laborieuses tunisiennes vont se voir imposer une accélération de l’entrée de la Tunisie dans le cours de la mondialisation, ou la guerre civile.

On ne peut occulter les dimensions géopolitiques des affrontements dans toute la région moyen-orientale, mais la désintégration sociale aujourd’hui en Tunisie s’explique essentiellement par des dynamiques internes. Or, une guerre civile ou une guerre régionale donneraient un coup d’arrêt aux luttes de classes en Tunisie. Les récents mouvements ont replacé les classes laborieuses au centre de la question sociale, principalement parce que nombre de mobilisations sont pour l’essentiel l’œuvre de gens non organisés non inféodés aux partis et syndicats. Mais, mis à part une guerre qui retarderait de plusieurs années la lutte des classes, les faiblesses des classes laborieuses tunisiennes, menacées dans leur existence quotidienne par l’évolution des mœurs qu’entraînerait l’émergence d’une classe bourgeoise forte, pourraient aussi leur faire trouver dans la religion et le conservatisme social un supposé remède aux effets des transformations vertigineuses de la société tunisienne.

J.-P. V.

Notes

(1) Le Monde, 13 janvier 2011.
(2) Le Monde, 20 janvier 2011.
(3) Hamit Bozarslan, Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (CNRS éditions, 2015). Hamit Bozarslan est docteur en histoire et en sciences politiques, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (p. 4 de couverture). Si le lecteur peut trouver de-ci de-là quelques passages jargonnant, il en trouvera peu ; ce qui est remarquable pour un universitaire. Dans ce livre, Hamit Bozarslan place son analyse sous le triple signe de Ibn Khaldûn (1332-1406), Alexis de Tocqueville (1805-1859) et Karl Marx (1818-1883), et sans céder à la facilité de confondre raison et comparaison, rapporte, avec pertinence, les « printemps arabes » aux révolutions démocratiques de 1848 en Europe. Il écrit : « selon [Marx et De Tocqueville], la dynamique principale de la révolution de 1848 résidait dans la lutte des classes, dont on a oublié l’extraordinaire dureté dans l’Europe du xixe siècle. » (p. 51).
(4) Hamit Bozarslan, op. cit., p. 55.
(5) Pour cette discussion sur le prétendu déclin des classes laborieuses, je renvoie aux ouvrages de Simon Rubak, La classe ouvrière est en expansion permanente et Classes laborieuses et révolution (éditions Spartacus, respectivement 1972 et 1979), dont l’ancienneté n’a pas invalidé l’analyse.
(6) Le Monde, 29 novembre 2016.
(7) Le Monde, 20 janvier 2011. Sur la situation économique de la Tunisie, voir aussi (tableau ci-dessus) les chiffres donnés par la Compagnie française d’assurance pour le commerce extérieur (Coface).
(8) Le gouvernement marocain tente de circonscrire actuellement ce racisme atavique par plusieurs mesures ; pour des raisons éminemment politiques, le Maroc désirant réintégrer l’Organisation de l’unité africaine (OUA), créée en 1963, que le pays avait quittée en 1984. Pour cela, « le Maroc possède un atout maître : la Tidjaniya, confrérie soufie la plus répandue en Afrique de l’Ouest, dont l’un des lieux saints et le plus visité pas ses adeptes – le mausolée du fondateur Ahmed Tidjani, mort en 1815 – est situé dans la ville marocaine de Fès. (…) Le Maroc est devenu le deuxième investisseur africain sur le continent, après l’Afrique du Sud. La moitié de ses investissements directs étrangers va vers l’Afrique subsahariennne. (…) Le pays accorde de nombreusess bourses d’études : la moitié des 16 000 étudiants subsahariens présents au Maroc en bénéficient. (…) Si le racisme envers les Subsahariens reste fort au Maroc et dans les autres pays du Maghreb, le royaume fait en sorte depuis quelques années d’apparaître comme une terre d’immigration. En décembre 2016, alors que l’Algérie expulsait manu militari quelque 1 500 Subsahariens en situation illégale, le roi annonçait une vaste opération de régularisation au Maroc. La deuxième depuis 2014. » (Le Monde, 29-30 janvier 2017.)
(9) Tous les renseignements sur Gafsa sont extraits du journal Le Monde du 8 juillet 2016.
(10) Je remercie Henri et François qui ont attiré mon attention sur ce conflit en me transmettant des informations qu’ils ont reçues par Internet de H. H. Auteur de l’article « Tunisie. La misère de Kasserine » paru dans Echanges n° 154, H. H. se présente dans un de ses courriels comme « accompagnateur des entrepreneurs sociaux ».
(11) Pour l’Espagne, Corsino Vela, « En Espagne, la révolte citadine de mai 2011 : malaise social et régénération démocratique » et « Indignes et indignés » dans Echanges n° 137 (été 2011) ; Q., « Lettre d’Espagne. “Indignés à Barcelone”, dans les quartiers » et, une autre opinion, H. S., « Quelles perspectives ? Violence ou non-violence ? Indignation ou révolte ? » dans Echanges n° 138 (automne 2011). Pour les Etats-Unis, Will Barnes, « “Occupy Wall Street”, une impasse populiste de gauche ? » dans Echanges n° 138. Pour la France, H. S., « Un patchwork, expression d’un ras-le bol généralisé, Nuit debout » et les remarques de Gérard Bad sur cet article dans Echanges n° 155.
(12) Le Monde, 27 décembre 2016. Qui ajoute : « (…) Anis Amri [auteur de l’attentat à Berlin le lundi 19 décembre 2016], citoyen tunisien de 24 ans, originaire de la région de Kairouan (Centre-Est). (…) Mohamed Lahouaiej Bouhlel [auteur de l’attentat à Nice le 14 juillet 2016], âgé de 31 ans et originaire de M’saken (dans l’est du pays). En Tunisie même, les attentats les plus meutriers de ces dernières années ont été commis par des jeunes du pays. Dans la station balnéaire de Port El-Kantaoui, près de Sousse, Seifeddine Rezgui, 23 ans, originaire du Kef (Nord), avait tué 38 touristes sur la plage d’un hôtel le 26 juin 2015. Quelques mois plus tôt, le 18 mars 2015, la tuerie du musée du Bardo à Tunis (22 morts) avait été perpétrée par un commando de deux assaillants âgés de 20 et 27 ans, passés par la Libye. »
(13) Pierre Daum, « Le Maroc pétrifié par son roi », Le Monde diplomatique, octobre 2016.
(14) Le Monde, 12 avril 2017.
(15) Le Monde, 18 avril 2017.
(16) Ibid.
(17) Informations fournies par H. H. par courriel ainsi que celles qui suivent sur Petrofac.
(18) « La Tunisie n’a jamais été militarisée. (…) Nous devons d’abord nous équiper, et nous avons commencé
à acheter des équipements adaptés à la lutte contre le terrorisme. (…) Nous voulons bâtir une nouvelle génération militaire, et nous préparons un nouveau cadre juridique pour la protection de nos forces armées. (…) La protection de la frontière tunisienne est aussi une protection de l’Europe. Les armes utilisées pour l’attentat de Charlie Hebdo sont passées par la frontière tuniso-libyenne. (…) » (Le Monde, 8 septembre 2016).
(19) Le Monde, 12 mai 2017.

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