Les retraites

simplicité et complexité

Voir la première partie : http://www.echangesetmouvement.fr/wp-admin/post.php?post=672&action=edit

En avant-propos, soulignons que ces questions touchant les retraites, quelque importantes qu’elles soient dans leur cadre national pour une partie des pays industrialisés, ne le sont plus à l’échelle de l’ensemble de la population mondiale. Pour l’immense majorité, on peut parler de problème de la vieillesse, mais cette question de retraite ne se pose même pas : on œuvre, exploitation du travail ou pas, jusqu’à la mort. Dans ce qui suit, c’est le cas spécifique de la France, qui dans ce domaine des protections sociales reste ce qu’on appelle un « pays avancé. »


Une bonne partie des commentaires sur les retraites évoquent ce qui serait une grande division entre « répartition » et « capitalisation », qui impliqueraient des politiques et des techniques différentes. Mais en fait le premier élément de ce débat sur les retraites doit considérer que cela paraît tout simple : d’un côté on réunit des fonds, de quelque manière que ce soit (cotisations diverses, impôts, produits financiers…) et de l’autre on répartit ces fonds : ce qui fait qu’à la base de tout système de retraite il y a une répartition, et c’est seulement après, à propos du financement, que se pose la question de capitalisation. On doit souligner que même dans le cas de contrat individuel (la solution assurance ou société de gestion de placements financiers tel Black Rock dont on parle abondamment), ce contrat est associé à tous les autres contrats identiques pour former un groupe dans lequel joue la répartition.


Avant d’examiner cette question un exemple simple – en apparence – permet de réfléchir à ce dilemme et d’aller au fond réel de cette chose qu’est la retraite.


Prenons par exemple un groupe de 100 personnes, qui nées en 1980, auraient eu vingt ans en entrant dans la vie active en 2000 et prendraient leur retraite aujourd’hui, en 2020, à soixante ans, après quarante ans d’activité.


Si ce groupe avait formé une sorte de pool pour se garantir quelque argent à leur retraite, pool financier approvisionné par des versements annuels de 2 000 euros, il aurait constitué (si tous arrivaient à l’âge de soixante ans) en principe un capital de 8 millions d’euros, ce qui, avec une espérance de vie jusqu’à quatre-vingts ans, procurerait à chacun 4 000 euros par an.


Mais les choses ne sont pas aussi simples que ce calcul sommaire.


Les 100 postulants du départ n’ont pas tous atteint soixante ans : d’après les tables de mortalité, vingt d’entre eux sont restés sur le carreau, leurs versements restant dans le pool financier. Une moyenne peut permettre de dire que ces versements sur vingt ans forment un apport de 800 000 euros, alors que de leur côté les survivants auront versé en 2020 un total de 6 400 000 euros, ce qui fait que la cagnotte pourra distribuer aux quatre-vingts survivants 7 200 000 euros, soit 90 000 euros par tête, ce qui donnera sur les vingt prochaines années de survie programmée 4 500 euros annuels.


Mais rien n’est si simple.


La valeur de ces euros a diminué à cause de l’inflation et doit tenir compte d’une perte de pouvoir d’achat dans les quarante ans d’activité d’environ 10 %. Pour pallier cette perte, la tentation serait grande de la combler et même d’accroître le pactole par des placements boursiers ou une spéculation quelconque. Le choix est grand entre des placements sûrs mais à faible rendement (obligations) et des placements plus spéculatifs mais risqués (actions). L’immobilier peut offrir sécurité et rendement mais est d’une gestion difficile et ne peut être facilement réalisé pour parer à des besoins immédiats. De plus, tous ces recours financiers dépendent, tout comme l’inflation, de l’activité économique nationale et mondiale.


On peut voir que dans cette opération globale interviennent à la fois des considérations techniques et financière, les deux étant étroitement associées, l’une ne pouvant fonctionner sans l’autre et couvrant tous les aspects de l’activité économique, politique et sociale.


Mais, quel rapport entre cet exemple et les retraites ? Eh bien, un tel pool financier fonctionnant de cette façon existe réellement et s’appelle la tontine, pratiquée particulièrement, mais pas seulement, par les Chinois.
La tontine est aussi la forme simple et ancestrale de l’assurance et de toute institution accumulant de diverses manières des capitaux par le versement d’une masse de participants et les répartissant ensuite entre ceux qui survivent.


Ce qui nous conduit à considérer ce mélange de techniques d’évaluation sur la vie à la fois de l’ensemble de la population et de leur activité économique et financière. On entre alors dans un domaine d’activité spécialisé dont on ne parle pas du tout dans la logorrhée de textes autour de la réforme des retraites et des luttes qui l’accompagnent

Qui sont les véritables maîtres du jeu ?

Bien sûr, les véritables maîtres du jeu sont d’abord ceux qui dominent le monde : le monde des dirigeants capitalistes (des trusts mondiaux et de puissances financières) et de leur servants nationaux, les politiques. Ce sont eux qui fixent les données du problème, les conditions de la mise à la retraite et du financement. Mais, pour connaître les implications pratiques de ces données, ils ont besoin d’un outil.


Comme dans tout ce qui se déroule dans le mode de production capitaliste, ceux qui donnent les ordres et disposent de la finance pour fournir moyens de productions et matériaux de base sont ceux qui recueillent la marchandise au terme du processus. Entre les décisionnaires qui fournissent les données et la livraison de la marchandise, des personnages méconnus œuvrent sur ces matériaux en se servant d’outils mis à leur disposition : les actuaires.


Qu’est-ce qu’un actuaire ?


C’est un crack en mathématiques, spécialisé dans le calcul des probabilités avec un pied dans la démographie et les tables de mortalité, l’autre dans l’ensemble des services financiers impliquant des analyses prévisionnelles humaines et économiques.


N’importe qui ne peut pas être actuaire. Il faut posséder un diplôme d’actuaire dispensée par un Institut des actuaires après des études complexes (au minimum bac+5) (1).


La science actuarielle se spécialise dans l’analyse et le contrôle du risque et des effets du hasard dans toutes les questions d’assurance, de régimes de retraite, de placements financiers et de prévisions budgétaires pour toutes les entreprises importantes et les États.


L’actuaire doit maîtriser les bases de l’économie, de la finance, de la démographie, de l’informatique et du droit afin de fournir des solutions propres à des cadres spécifiques, mais toujours évolutifs.

Voici les secteurs concernés

Pour résumer, les décisionnaires – d’entreprises quelconques ou de l’État – n’engagent pas une politique déterminée dans n’importe quel domaine avant de fournir des objectifs aux actuaires qui définissent, en considération de tous les facteurs qu’ils maîtrisent, leurs incidences dans tous les domaines. C’est seulement en fonction de ces résultats concrets que les politiques éventuellement légifèrent et, ce faisant, ils font totalement confiance aux actuaires.

INSTRUMENTS ET TECHNIQUES

D’un côté, on trouve une branche spéciale des mathématiques avec des règles bien particulières.
Cette base exploite des matériaux fournis par un ensemble d’études démographiques, recensements économiques, tout un ensemble de statistiques dans les domaines les plus divers, économiques et sociaux.
Dans le domaine de l’espérance de vie qui est la base de tout ce qui concerne l’assurance vie, la retraite et toutes les opérations s’y rattachant, les tables de mortalité générales ou spécialisées (par catégories sociales – hommes-femmes par exemple) nationales, professionnelles, une multitude de tables : celles-ci s’accompagnent de graphiques – les pyramides des âges qui font mieux ressortir les variations liées aux vicissitudes mondiales (guerres, cataclysmes, etc.). Là aussi, comme tout ce qui se produit sur la Terre, il s’agit de notions particulièrement mouvantes et qui doivent constamment remises à jour, notamment en ce qui concerne les prévisions qui ne peuvent être établies que sur des données passées et qui comportent toujours un facteur d’incertitude. C’est dire aussi l’importance du travail des actuaires dans tout ce qui concerne des projections vers le futur qui ne relève pas de la cartomancie.


Il est bien certain que l’ordinateur et ses développements dans les algorithmes ont facilité mais aussi approfondi le travail des actuaires, sans compter la rapidité des évaluations qu’ils peuvent faire; ce qui facilite les décisions prévisionnelles des entreprises, des financiers, économiques ou politiques, et cela quelle que soit l’option retenue (capitalisation ou répartition).


Si les prévisions concernant la survie d’une classe d’âge sont aléatoires, parce que basées sur un passé qui déjà n’est plus et pronostiquant pour un futur dont on ne connaît pas les aléas imprévisibles, il en est de même pour le financement. Finalement, technique et finance se retrouvent tout autant désarmées devant le futur, alors qu’en ce qui concerne les retraites il est nécessaire de prévoir et souvent à long terme.

QUESTIONS DE FINANCEMENT

Il n’y a pas vraiment de choix entre répartition et capitalisation en ce qui concerne l’origine des fonds dont les décideurs peuvent disposer au moment présent et dans le futur pour servir les retraites dans les conditions qui auront servi aux calculs des actuaires.


Dans les circonstances présentes, ces fonds peuvent provenir de contributions volontaires, de prélèvements appliqués aux revenus (salaires ou autres) ou des impôts (la frontière entre prélèvements et impôts étant plus sémantique que réelle).


Dans les débats présents autour de cette question des retraites, on reproduit la plupart du temps cette distinction entre répartition et capitalisation, une division qui en fait n’existe pas, car il y a toujours répartition, quel que soit le système adopté, et il y a toujours capitalisation, quel que soit le système adopté.


Quand on se réfère à capitalisation, on parle en fait de tout ce qui est financement hors des financements imposés par l’État pour n’envisager que les souscriptions de contrats retraite, individuels ou collectifs auprès des compagnies d’assurances ou des fonds de placement (une division un peu artificielle car banques, assurances et fonds divers de placement ne sont souvent qu’une seule unité financière, soit sous le même titre ou par le canal de filiales).


Si on parle de capitalisation à propos de ce financement privé (au sens de non public) d’un système quelconque de retraite, c’est parce que les fonds ainsi collectés font l’objet de placements financiers divers pour accroître éventuellement le montant des sommes à répartir entre les retraités. Le caractère individuel ou collectif d’une souscription retraite n’existe pas en fait, toute souscription étant associée dans une classe d’âge et les contributions mises dans le même pool financier. Ce qui donne un caractère particulièrement aléatoire à ce mode de financement, les retraités américains en faisant régulièrement les frais. Mais on doit considérer que hors de ce problème, les règles qui s’appliquent pour le calcul des retraites sont exactement les mêmes que celles de tout système de retraite. On doit souligner aussi que ce mode de financement dépend de l’activité économique nationale et mondiale, ce que l’on retrouvera sous une autre forme dans les autres systèmes de financement des retraites.


En regard de cette personnalisation de la retraite, les autres financements ressortent de ce qui est imposé par chaque État dans sa sphère nationale, ce qui entraîne des divergences parfois importantes suivant les États. Avant d’aborder ces systèmes publics obligatoires, on peut mentionner un système bâtard instauré en France pour les retraites complémentaires et dans lequel se mélangent public et privé, répartition et capitalisation.
Ce régime complémentaire dépendait de deux organismes, l’Association générale des institutions de retraite des cadres (Agirc) pour les cadres et l’Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés (Arcco) pour l’ensemble des salariés, organismes qui ont fusionné au 1er janvier 2019. Il a été édifié indépendamment de l’État par des accords paritaires et est géré paritairement. C’est un système par points et la valeur du point est fixée chaque année en liaison avec le coût de la vie. Si la collecte des fonds dépend de sections régionale de ces organismes, ceux-ci les ventilent auprès de caisses privées souvent filiales de compagnies d’assurances. La gestion financière de ces caisses dépend entièrement d’elles, qui font fructifier leurs avoirs par capitalisation (30 % actions et 70 % obligations) qui paient les retraites aux ex-salariés des entreprises adhérentes. Il est donc difficile dans ce système entièrement paritaire – et contre lequel les syndicats n’ont jamais porté d’objections, assurant eux-mêmes sa mise en place et son fonctionnement – de séparer ce qui est répartition et capitalisation.


Tout comme ce régime complémentaire, le régime général et les régimes particuliers dépendent financièrement des contributions obligatoires prélevées sur les salaires ; éventuellement à des taux différents avec la fiction de contributions ouvrières et de contributions patronales (fiction, car salaires et contributions à charge de l’entreprise forment un tout salarial pompé sur la plus-value).


Les cotisations sont les principales ressources du régime général de la Sécurité sociale… Les quelque 26 millions de salariés participent au financement du régime.  L’Acoss et le réseau des Urssaf collectent et gèrent les ressources de la majorité des organismes de protection sociale.
En tant que caisse nationale du réseau des Urssaf, l’Acoss centralise des flux de trésorerie croissants, en volume et en nombre. Il en résulte un flux financier de 2 383 milliards d’euros sur les comptes bancaires Acoss, Urssaf et partenaires du régime général.


516 milliards d’euros collectés en 2018 auprès de 9,5 millions de cotisants.La protection sociale est financée pour l’essentiel par les prélèvements sur les revenus d’activités (2/3 environ pour le régime général) et principalement par la masse salariale du secteur privé. Les fonds sont affectés à l’assurance maladie, aux accidents du travail – maladies professionnelles, à l’assurance vieillesse, aux allocations familiales. L’Urssaf et l’Acoss comportent des sections régionales et départementales, toutes administrées paritairement par des conseils d’administration.


Deux autres autres source de financement sont en fait des impôts, la contribution sociale généralisée (CSG) et la la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS). La CSG est prélevée souvent à la source sur l’ensemble des revenus, quelle que soit leur forme juridique. Son rendement (9,2 %) la place en second dans les prélèvements fiscaux après la TVA, les deux étant aussi iniques car très inégalitaires. CSG et CRDS sont versés à une caisse dont on parle peu, la Cades (Caisse d’amortissement de la dette sociale), un établissement financier public qui fonctionne comme une banque d’affaires empruntant sur le marché financier avec l’émission d’obligations particulièrement prisées car garanties par les recettes et l’État (2). Mais ce n’est en aucune façon un organisme paritaire, entièrement sous le contrôle de l’État qui, à l’aide de ses revenus divers dont financiers, renfloue les déficits des différentes caisses de la Sécu dont les retraites. Un fait de plus qui montre l’interaction entre la répartition et la capitalisation.
Au terme de cette partie de l’exposé, on doit observer que l’ensemble des conditions de vie et financement dépendent avant tout des péripéties des faits et méfaits du mode de production capitaliste qui influent à la fois sur les conditions de vie sur la terre et sur les ressourcés financières. À ce niveau il n’y a plus aucune différence entre répartition et capitalisation.


Malgré le fait que ce dernier organisme financier échappe aux fédérations syndicales ouvrières et patronales, il n’en reste pas moins que l’ensemble des caisses et organismes financiers de la Sécurité sociale restent sous un régime paritaire qui procure à ces fédérations syndicales un pouvoir évident à tous les échelons de cette énorme administration. C’est ce qui est en fait au centre des débats sur les retraites et que nous évoquerons dans un prochain article.


Cette question des retraites en France est un peu la quadrature du cercle. Le problème est national, avec un accroissement constant du nombre de retraités, mais son financement dépend de l’activité économique mondiale (l’exemple du coronavirus est là pour en rappeler les incertitudes, une parmi bien d’autres imprévisibilités). Faire face à court et long terme à cette situation suppose des mesures financières qui touchent tous les secteurs de dépenses, aussi bien le montant des retraites que l’âge de la retraite, les régimes particuliers autant que les dépenses de fonctionnement de tout l’ensemble de ­gestion.


H. S. 

NOTES

(1) Un ouvrage très technique sur le sujet : Les Régimes de retraite obligatoires en France et leurs évolutions, d’Isabelle Rodrigues, Diplôme universitaire d’actuaire de Strasbourg (« DUAS »).

(2) Voir « CSG et CRDS : un racket permanent de l’État », Échanges n° 110 (automne 2004), et « Pourquoi faut-il que la Sécu soit en déficit permanent ? », Échanges n° 131 (hiver 2009-2010).

Les retraites un nouveau chapitre de l’Évolution de la domination capitaliste

Un pas de plus dans la réforme des structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail pour l’adapter aux besoins de l’évolution du capitalisme mondial. De telles réformes ont déjà été adoptées bien avant l’arrivée de Macron à la présidence de la République et ont jalonné ces étapes sans provoquer de levée de boucliers, notamment de la part des syndicats, comme celle qu’on peut voir aujourd’hui. L’ensemble de ces réformes plus radicales se situaient d’ailleurs dans la ligne d’une évolution qui avait amené des mesures de détails, une sorte de grignotage, sans que le problème global soit posé : aucune force politique d’alors n’avait osé aller au fond des problèmes, comme on peut le voir maintenant. Ces étapes furent marquées d’abord par la modification d’août 2008 de la représentativité syndicale, qui la transférait du niveau national autoritaire au niveau local électif (1). Un deuxième chapitre fut ouvert par la loi El Khomri de 2016 et les ordonnances Macron de 2017 qui ont modifié totalement les représentations dans les organismes discutant de conditions d’exploitation au niveau des entreprises (2). On peut observer que tant les textes sur la représentativité que les ordonnance Macron de 2017 ne soulevèrent aucune lutte de l’ampleur, d’ailleurs toute relative, de la lutte présente contre la réforme des retraites. À priori, on pourrait en conclure que le travailleur de base ne se soucie guère des formes des relations avec les dirigeants de l’entreprise mais que le contenu de ces relations est capital. C’est ainsi que dans ce combat pour les retraites il y a une dissociation entre le mode de gestion, qui intéresse particulièrement les ­syndicats, et le contenu de la retraite, qui est au centre des préoccupations de la base des travailleurs (3).

La retraite, espérée, redoutée, l’entrée dans un nouveau chapitre de vie ; l’antichambre de la mort.
Des mots chargés d’un poids de vie

Retraite a un masculin, « retrait », avec des accompagnants verbaux « retirer », « se retirer ». « Retrait » a un champ lexical beaucoup plus étendu que « retraite » et qui définit bien mieux la signification ambiguë de « retraite ». « Retrait » s’applique aux domaines les plus divers : militaire (retrait d’un point occupé), comportemental (d’un engagement quelconque), métallurgique (lors d’un moulage quelconque ou d’une cuisson), dans un matériau de construction (du ciment), administratif (d’un permis quelconque), financier (d’argent d’un compte), scientifique (d’un élément avec une variable extérieure), social (doit de retrait devant un risque grave), sexuel (coitus interruptus) et bien d’autres encore. Mais tous ont un point commun : d’ôter une portion d’un état quelconque existant.


C’est précisément cette notion d’ôter d’un entier qui caractérise le mot « retraite », dont l’emploi est beaucoup plus ambigu et n’ayant guère de spécialisations comme le « retrait ». Si « retraite » a conservé son usage militaire avec un sens plus général que « retrait », « retraite » ne s’applique plus guère qu’à ce qui fait l’objet présentement de cette agitation sociale. Son ambiguïté vient de ce qu’il peut désigner l’opération elle-même tout comme son financement. Par exemple « prendre sa retraite » peut signifier tout autant passer à l’état de retraité qu’au fait d’en toucher les mensualités. C’est clair dans l’expression « le montant de ma retraite » ou dans « partir en retraite » mais confus dans bien d’autres expressions. Si on laisse de côté cette question du montant de la retraite (qui est au centre des présents débats) la retraite signifie le passage d’un état présent de la vie sociale à un autre. C’est alors que le mot général sans ambiguïté de « retraité » prend toute sa signification, indépendamment de cette question d’argent, bien qu’un montant plus ou moins important des revenus soit amputé. Être « retraité » est avant tout être ôté de la vie professionnelle active, qui est avant tout une vie sociale ; c’est ce qui fait que ce bouleversement dans ce dernier chapitre de la vie (aussi parce que c’est le dernier) prend tout son poids émotionnel et sensible, car on se trouve devant la logique inexorable du système capitaliste qui vous assigne un mode de vie avec des conséquences dont l’aspect financier, bien réel pourtant, n’est en fait qu’un élément second dans le choc vital créé par ce qui n’est pour le capital qu’un changement de catégorie – dans la seule perspective de l’exploitation de la force de travail pour en tirer le maximum de plus-value.


Mais comme ce changement se fait dans une multiplicité de situations personnelles, par-delà la préoccupation essentielle concernant le montant de cette retraite, montant régulier mais immuable sauf de dérisoires revalorisations, l’attitude de chacun eu égard au désir ou à la crainte de se voir « retraité » conduit à constater que si certains aspirent à la retraite le plus tôt possible d’autres, d’autres au contraire voudraient retarder le plus possible ce changement de catégorie.


Si l’on y ajoute le fait que la préoccupation de la retraite n’est pas particulièrement présente chez les moins de quarante ans, on peut comprendre, ce que nous examinerons plus loin, pourquoi le mouvement n’a pas rassemblé les foules, malgré la volonté des centrales syndicales de la prolonger, avec des arrière-pensées que nous examinerons.


On ne soulignera jamais assez ce que signifie le fait de travailler dans une entreprise d’une certaine dimension. Au regard de toutes les contraintes imposées par la vente de sa force de travail sur le marché de l’emploi, le travailleur est pris dans cette contradiction que ce travail imposé le fait participer à une vie sociale. Cette vie sociale comporte deux pans, d’une part la dynamique économique de l’entreprise prise dans la compétition internationale et sans cesse en mouvement, d’autre part la dynamique correspondante des résistances diverses à l’exploitation à travers les constantes modifications de la propre dynamique de l’entreprise, ces deux dynamiques distinctes interférant en fait l’une sur l’autre. La vie sociale de tout travailleur est imprégnée dans cet ensemble qui finit par constituer une part importante de sa vie et de ses liens sociaux qui peuvent se prolonger à l’extérieur de l’entreprise mais qui lui restent liés. Être « retraité » signifie aussi que l’on est exclu de ce monde vivant qui a fait la trame d’une bonne partie de son existence. Tout travailleur « retraité » ne sait pas ce qui l’attend d’être tout d’un coup coupé de cette vie sociale. Même s’il réussit à garder des contacts personnels avec ses copains de boulot, il lui manque cette trame quotidienne mouvante pour la compréhension d’une vie sociale qui continue sans lui. Et ceci d’autant plus que ces contacts ne peuvent être qu’épisodiques et souvent de plus en plus distants si l’on se replie dans une maison de campagne. Cela le travailleur « retraité » ne s’en rend compte qu’après, souvent d’une manière particulièrement dure, au point d’altérer sa santé. C’est bien connu que la mortalité augmente dans les premières années de la retraite.

7 milliards et plus d’êtres humains mis par le capital dans les cases de leur « exploitabilité »

On ne peut parler des retraites sans aborder cette question de classement des êtres humains, de leur saucissonnage, depuis leur naissance et jusqu’à leur mort qui est un fait social inéluctable ; l’âge de chacun définit la place qu’il occupe dans ce classement, avec les obligations directes ou indirectes qui y sont attachées.


Mais il est impossible de décrire un aspect global mondial des retraites car leur forme, leur contenu et les conditions dans lesquelles elles s’exercent varient considérablement dans tous les États du monde, même si on peut trouver, pour les pays industrialisés, des élément identiques autorisant des comparaisons. Nous n’explorerons pas ce champ bien que parfois, dans les discussions d’ici sur les retraites, certains y fassent des références et puissent y chercher des modèles éventuels. Comme ce débat concerne essentiellement la France, nous nous bornerons à appliquer ces considérations à ce seul pays.


Avant trois ans (et même avant la naissance), c’est la cellule familiale (assez souvent la mère seule) qui avec l’aide d’institutions quelque peu directrices assure la vie de cet être, avec déjà certaines formes de conditionnement social, l’essentiel étant de l’amener à une résistance physique et à un certain rythme de vie.


Ensuite, de trois ans à seize ans, c’est l’obligation scolaire, prolongée en obligation de formation jusqu’à dix-huit ans, dans toute une série d’institutions scolaires avec des programmes bien précis et un conditionnement tant physique qu’intellectuel, l’entretien physique étant laissé à la cellule familiale, d’ailleurs contrôlée sur ce point (la cellule familiale et/ou des établissement spécifiques pouvant être autorisé à assumer cette fonction mais d’utilisation limitée et toujours sous contrôle étatique).


Ici se plaçait une petite case qui n’existe plus. Pour les hommes, le passage obligé par le service militaire de durée variable dans lequel la soumission et l’obéissance aveugle aux ordres atteignaient une quasi-perfection et était le couronnement de ce que l’éducation avait déjà réalisé. Si ce peuvent être des considérations techniques qui ont amené cette suppression, on peut penser aussi que ce conditionnement suprême n’était plus nécessaire, ce qui ne semble plus être le cas car présentement on veut le renouveler sous une forme modernisée mais avec les mêmes contraintes de conditionnement « citoyen ».


Après avoir été suffisamment conditionné à la soumission aux règles de base de l’exploitation, on est censé entrer dans la case des dix-huit – soixante-cinq ans, de ceux qui sous le vocable « d’entrer dans la vie active » forment le pool dans lequel les entreprises vont puiser la force de travail qui leur est nécessaire pour assurer le renouvellement du capital et son accroissement éventuel.


Il y a pourtant une catégorie intermédiaire, celle des dix-huit – trente ans, qui est celle où est assurée la formation de professionnels nécessaires à la vie et au contrôle de l’ensemble, et dont la spécialisation peut nécessiter de longues années d’études et d’expérience, qui ne peuvent être acquises pour eux, au contraire de l’immense majorité, « sur le tas » (apprentissage et périodes d’essai).


Il est bien évident que cette « employabilité » diminue avec l’âge lorsque l’expérience ne parvient pas, avec « l’âge », à compenser le déclin éventuel des forces physiques ou de l’agilité intertextuelle, ce qui varie beaucoup selon l’emploi considéré et est particulièrement sensible dans cette période que nous vivons de bouleversements techniques constants accélérés. Si l’adage peut souligner que « le travail n’est pas fait pour l’Homme, la preuve c’est que ça le fatigue », il est tout autant certain que l’âge devient peu à peu un facteur d’inadaptation. Pour toute cette période de « vie active », tout un ensemble de mesures « sociales » tendent à garantir la forme physique et mentale des « employables » afin qu’ils restent constamment disponibles et capables de répondre aux besoins divers et mouvants du capital.


C’est précisément le passage dans la dernière tranche des être humains qui sont « retraités » de la « période utilisable » pour le capital parce que, pour une raison ou pour une autre, on ne répond plus exactement à ce qu’on requière de votre force de travail. On doit souligner ici que des capacités d’employabilité varient grandement suivant les emplois considérés, depuis une intensité de force physique à un épuisement d’activité mentale, ou les deux à la fois. C’est d’ailleurs ce qui explique les différentes existant entre les âges de départ à la retraite suivant l’activité requise. La retraite à cinquante ans des militaires ou des policiers peut autant se justifier par un « avantage » garantissant la fidélité sans faille, mais aussi par le simple fait qu’on ne peut plus courir aussi vite ou faire quelque effort surhumain à cinquante ans qu’à trente ans.

On pourrait multiplier les exemples qui justifient ou justifiaient ces départs avancés en retraite. Le drame actuel est que les règles en ce domaine ont été fixées il y a près de soixante-dix ans et que nombre d’activités ont été modifiées considérablement, et ne reposent plus du tout sur ce qui les justifiait au départ. Mais aussi en sens inverse, des risques de « non-employabilité » physique ou mentales sont apparus ave les profondes transformations de l’exploitation de la force de travail, qui n’entrent pas du tout dans les convenus cadres du « vieillissement » ; Là aussi on peut trouver de nombreux exemples de telles situations. Entre ce qui est obsolète, plus nécessaire mais toujours existant, et ce qui est plus que jamais nécessaire mais non reconnu, en fait inexistant, on se trouve dans un maquis inextricable.


Au-delà de ces questions qui compliquent toute réforme, la question centrale reste celle de cette catégorie de « retraités » de la vie active, la dernière tranche dans le découpage de la population. Là, on ne trouve plus de problèmes de conditionnement, de soumission, d’employabilité ou autres qui étaient à la base de l’activité sociale de la tranche précédente. Il n’y a plus qu’une seule question, indépendante de l’âge de la retraite : que faire de ces « inutiles » eu égard aux activités nécessaires du capital ? On ne peut résoudre le problème comme des tribus africaines qui les faisaient monter au cocotier. Les laisser vivre signifie leur assurer un minimum nécessaire de survie qui ne soit pas trop pesant pour l’ensemble de l’activité économique, c’est à dire quelle part de la plus-value extorquée aux « actifs » sera consacrée à ces inactifs non productifs « retraités » de la vie active. Ce n’est pas tant l’âge de la mise en retraite qui compte, mais tout un ensemble de questions parfois contradictoires, en premier lieu l’activité économique mondiale et ses correspondances européennes et nationales, ensuite l’allongement de la durée de vie et le vieillissement de la population, et enfin la part que le capital est prêt à concéder pour cette masse de « retraités » en soulignant que ceux-ci, à travers leur consommation, alimentent aussi le système qui récupère ce faisant une part de ce qu’il a pu concéder.


Finalement, cette « question des retraites » et le sort de la réforme (tout comme le maintien du présent système) dépendent d’une problématique simple qui peut se résumer en deux termes qui sont indépendants, en fait, de la plupart des questions débattues, comme celle de la répartition et de la capitalisation :
– quel nombre de postulants à la retraite à un moment donné présent et futur ?
– quel financement pour cette masse de « retraité » à un moment donné présent et futur ?

C’est ce que nous tenterons d’aborder dans un autre article en espérant que le projet actuellement en discussion au Parlement et les palabres qui se poursuivent dans la coulisse permettront de voir un peu plus clair. dans ce projet de réforme (à suivre aux prochains numéros).


H. S.

A suivre :

Notes

(1) Voir « La loi sur la représentativité et l’indépendance syndicale », Échanges n°129 (été 2009).


(2) Voir « Que contiennent les ordonnances Macron ? : 1 – Les organismes de représentation au sein de l’entreprise », Échanges n°161(automne 2017) ; « Que contiennent les ordonnances Macron ? : 2 – Les accords collectifs », Échanges n° 162 (hiver 2018) ; « Les ordonnances Macron, une révolution silencieuse dans les entreprises », Échanges n° 165 (automne 2018).

(3) On retrouve un problème similaire dans le mouvement des « Gilets jaunes ».

Le grand nettoyage de printemps

Avec les beaux jours c’est la grande lessive
et dans la maison on chasse la poussière
et dans le jardin on élimine branches mortes et mauvaises herbes.
Le Covid-19 fait le grand nettoyage.
Tout ce qui faisait le quotidien
À peine il y a un mois – L’agitation sociale ici même
Gilets jaunes, retraites, grèves
travailleurs, femmes, jeunes, retraités séparés ou unis
Et l’agitation habituelle,
sportive, culturelle
toutes ces révoltes de par le monde
les guerres, les migrants, et tout le reste
La grande tornade blanche
du Covid-19 a tout balayé dans ce grand nettoyage de printemps.
Mais en grande paresseuse elle a mis sous le tapis
tous ces déchets toxiques d’un capital dominant
Il remplit maintenant tout l’espace
de vie
reléguant dans un oubli propice
tout ce qui fut il y a peu le destin tragique
De tant d’êtres humains de par le vaste monde
Il n’y a plus de ces innombrables révoltes dans tant de pays
Il n’y a plus de guerre en Syrie
ou ailleurs
Il n’y a plus de migrants aux portes de l’Europe
Il n’y a plus personne dans ces innombrables camps
Et prisons de toutes sortes
Chacun pour soi cloîtré par la grande tornade blanche
Qui fait tout oublier pour simplement survivre.
À la trappe, tout ce que le pouvoir jugeait urgent de réformer.
À la trappe, que 26 possédants de la moitié des richesses du monde
façonnaient le futur de quelque 7 milliards d’humains.
À la trappe, tout ce que l’on pouvait faire pour s’y opposer
Que des milliards d’être humains cherchaient d’une manière ou d’une autre, fût-ce au prix de leur vie,
à trouver un monde meilleur.
Qu’importe ce qui se passait hier
Et qu’on ignore aujourd’hui.
La grande tornade blanche
du Covid-19 a tout balayé
Et a fait que chacun
Ne pense plus qu’à soi et à ses proches
Oubliant même quelle main invisible se cache derrière les impératifs de la grande lessive du printemps
De la grande tornade blanche
Du Covid-19


H. S. 

Royaume-Uni : Que se passe-t-il sur l’île Covid ?

Ce rapport sur la situation au Royaume-Uni émane du groupe Angry Workers of the World, qui le présente comme « principalement destiné au débat avec nos camarades à l’étranger et visant à nous permettre de comprendre quelle tournure prennent les événements. »Nous (Angry Workers) pensons que pour devenir révolutionnaire, une situation sociale doit posséder au moins deux caractéristiques : les dirigeants doivent avoir perdu les moyens et les capacités à gouverner et les dirigés doivent en avoir assez, être suffisamment organisés et politisés pour remettre le statu quo en question. Une fois acquise cette vue d’ensemble, il faut encore décomposer les choses.

La crise de la classe dirigeante peut s’analyser comme l’incapacité à effectuer certains changements politiques, soit parce que la classe politique elle-même n’est pas assez unie, soit parce qu’ils s’attendent à ce que les changements soient mal accueillis. Ce qui motive les changements eux-mêmes et en limite la quantité sont les ressources (financières) qui permettent à l’État de gouverner. Celles-ci dépendent à leur tour de la rentabilité générale sous-jacente du système, sur les investissements productifs dans des affaires lucratives.

Les dirigés eux-mêmes ne forment pas un bloc monolithique. C’est, entre autres choses, à cause d’un développement régional inégal, de différences dans le statut de la propriété et de la citoyenneté. Diverses institutions, à commencer par les syndicats représentatifs qui prétendent représenter la classe ouvrière mais se bornent le plus souvent à reproduire les divisions nationales, professionnelles et sectorielles. Au Royaume Uni, il existe un autre butoir intermédiaire, le parti travailliste, qui s’autoproclame représentation politique des travailleurs. Nous devons analyser les luttes réelles qui remettent en cause la stratification de la classe. Nous ne croyons pas que l’unification pourra se produire grâce à des exigences bien intentionnées, ni par l’adhésion individuelle à telle ou telle organisation, mais grâce aux luttes qui outrepassent les divisions qui nous sont quotidiennement imposées.

Dans les pages suivantes, nous passons en revue certains faits documentés glanés au cours de ces deux derniers mois, et tentons de percevoir les tendances qui concernent les contraintes structurelles de l’État et du capital et les possibilités d’unification de la classe ouvrière. Cette documentation provient en grande partie des médias dominants, ce qui explique en soi les limites de ce rapport. C’est pourquoi nous prévoyons une série d’interviews de nos collègues et amis au sujet de leurs expériences pendant le régime de travail COVID-19, afin de nous faire une idée de ce qui se passe sur le terrain.

 

1 – La situation COVID-19.

Jusqu’à présent, en ce qui concerne l’aspect santé publique de sa gestion de la crise de la COVIV-19, le gouvernement britannique a pu tout se permettre. Pour l’essentiel, les faits sont assez bien connus, nous nous bornerons donc à un bref résumé.

Avec officiellement 43 000 décès, le Royaume Uni a l’un des taux de décès les plus élevés du monde. Il le doit principalement à la stratégie initiale d’ « immunité collective » du gouvernement, qui a retardé le confinement. Le gouvernement a été averti de la contagiosité élevée du virus le 2 mars, sa stratégie d’ « immunité collective » a été rendue publique le 13 mars, lorsqu’ils ont décidé de ne pas imposer un confinement à grande échelle contrairement à la plupart des autres pays européens. Ce n’est que sous la pression publique que le confinement national a été déclaré le 23 mars. La raison principale de ce retard n’est ni l’incapacité ni la stupidité, mais un désaccord au sein de la classe politique : ils se demandaient en effet s’ils pouvaient se permettre de mettre en danger la vie de milliers de personnes âgées « improductives ». Selon l’un des dirigeants Conservateurs, c’est le conseiller de Johnson, Dominic Cummings, qui a résumé ainsi la stratégie initiale : « immunité collective, protection de l’économie, et si cela signifie que des retraités meurent, tant pis. » Ce n’est pas seulement l’opinion du « méchant » Cummings. En 2007, Johnson a écrit un article pour le Daily Telegraph intitulé « Le vrai problème est la surpopulation mondiale ». Dans cet article, Johnson déplore que « la fertilité de la race humaine » ne puisse plus faire l’objet d’une discussion publique en tant que politique gouvernementale, ce qui « permet hélas de mesurer à quel point le monde a changé.» Nous n’essayons pas d’inventer une théorie du complot, mais de démontrer quelle est l’optique politique générale des principaux membres du gouvernement. Ces politiciens n’ont pas de vision sociale plus globale à la Thatcher, mais leur principal souci est de savoir comment manipuler et diriger les divers groupes sociaux de manière à maintenir le statu quo.

Ce taux de décès élevé s’explique ensuite par le mauvais état du tissu productif des secteurs de la santé et de l’industrie au Royaume Uni, résultat de l’austérité et de l’absence d’investissements au cours de la dernière décennie. La pénurie d’équipements protecteurs et de tests pour la COVID-19, ainsi que l’incapacité à les produire en quantité suffisante, ont aggravé la situation. En juin 2020, le Royaume Uni était au 20e rang des 31 pays européens disposant de données sur le nombre de test du coronavirus par tête, et il ne protégeait que 39,59 personnes sur mille. Il est significatif que les pays plus pauvres d’Europe de l’Est comme la Lituanie (99,14 pour mille), l’Estonie (57,74), la Lettonie (52,9) et le Belarus (49) ont, relativement à la taille de leurs population, effectué beaucoup plus de tests. Nous avons aussi appris que le gouvernement truquait les chiffres officiels du nombre de personnes testées quotidiennement, en annonçant un chiffre excédant de plus d’un million le nombre de tests réellement effectués. La fragmentation du secteur de la santé en divers CHU, cliniques privées, maisons de retraite a créé des problèmes supplémentaires et une désorganisation fatale. Entre le 17 et le 15 avril, environ 25 000 personnes sont sorties de l’hôpital pour aller dans des maisons de retraite. Seul un petit nombre d’entre elles a été testé. À la mi-juin, les médias ont annoncé que 30 % de tous les décès ont eu lieu dans les maisons de retraite, plus de 14 000 au total.

Le haut niveau d’inégalité et de paupérisation au Royaume Uni est une cause supplémentaire du taux de décès élevé. Les chiffres de l’Office National des Statistiques (ONS) pour mars et mai révèlent que le taux de décès des personnes habitant dans les 10 % de territoires pauvres en Angleterre était de 128,3 pour 100 000, alors que celui de ceux qui habitaient les 10 % des régions les plus riches était de 58,8 pour 100 000. Dans l’ouest de Londres, Brent avait le taux global normalisé selon l’âge le plus élevé, avec 210,9 décès pour 100 000. Nombre de nos anciens collègues dans les usines alimentaires et les entrepôts habitent à Brent où le mélange de surpeuplement au domicile et sur les chaînes de production[1] et le fait que les conseils du gouvernement se sont rarement appliqués aux travailleurs migrants, s’est avéré fatal.

 

Afin de compenser son incapacité à produire et à soigner, le gouvernement a dû continuer à externaliser le travail indispensable, ce qui a d’emblée contribué au problème. Après la suspension du règlement sur les commissions, les ministres Tory ont attribué à des entreprises privées des contrats exclusifs liés à l’État pour le coronavirus d’une valeur de1, 7 milliards de livres sterling. La corruption n’en est que le sous-produit et non la cause. En voici quelques exemples. Randox, un centre de soins privé qui, incidemment, emploie Owen Patterson, l’un des députés Tory les plus riches a obtenu sans concurrence un contrat de 133 milliards de livres sterling. PestFix, avec ses 16 employés et son capital net de 19 000 livres a obtenu du gouvernement un contrat de 108 millions de livres début avril pour la fourniture d’articles tels que des blouses et des masques pour le NHS. L’entreprise américaine Palantir a obtenu un contrat lui permettant d’utiliser l’IA (intelligence artificielle) pour suivre l’épidémie de coronavirus. Cette entreprise a été financée par la CIA et elle est liée à l’entreprise technologique Faculty impliquée dans VoteLeave (Brexit), qui a obtenu du gouvernement sept contrats au cours des derniers 18 mois. Les journalistes qui ont posé des questions sur la gestion par Palantir des données du NHS ont reçu des réponses évasives.

Jusqu’à maintenant, il y a eu quelques questions critiques de la part d’ « experts » à propos de la gestion de la crise de la COVID-19 par l’État, mais il n’y a pas encore eu de réaction collective de la part de ceux qui ont le plus souffert. Il y a eu des actions collectives de travailleurs contre le manque d’hygiène et de sécurité (voir ci-dessous), mais les initiatives des membres des familles de victimes de la COVID-19 pour demander des comptes à l’État sont encore peu nombreuses. Et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une tentative de déclarer « illégale » la stratégie du gouvernement ait été rejetée.

 

2 – La récession économique.

 

En juin 2020, l’OCDE a annoncé que l’économie britannique sera, de tous les pays développés, celle qui subira les pires dégâts dus à la crise de la COVID-19. Un recul de 11,5 % du revenu national britannique en 2020 surpassera ceux de la France, de l’Italie, de l’Espagne, de l’Allemagne et des États-Unis. La Banque d’Angleterre indique que le chômage doublera et passera de 10 à 12 % cette année au Royaume Uni. Dès la mise en place des premières mesures de confinement en mars, le nombre de liquidations volontaires de petites entreprises a doublé par rapport à celui de l’an dernier. La gravité particulière de la récession britannique est en partie due au double choc de la COVID-19 et du Brexit, mais comme nous allons le voir, le déclin économique est une tendance à plus long terme.

Comme dans la plupart des pays, c’est dans le secteur de l’hospitalité, dont 85 % des travailleurs sont touchés, que le confinement a eu le plus de conséquences négatives. Dans ce secteur, un travailleur sur quatre a perdu des heures, un sur dix a carrément perdu son travail, et la moitié est en congé. Les autres secteurs sévèrement touchés sont : l’éducation où 60 % des travailleurs sont concernés, presque la moitié d’entre eux ayant perdu des heures ; l’industrie et le bâtiment (55 % de travailleurs concernés) ; et le commerce de gros, de détail et la vente de voitures (54 % de travailleurs concernés). Pendant les deux premiers mois du confinement, le nombre d’heures travaillées a connu une chute inédite de 94,2 millions en avril, c’est-à-dire une chute de presque 9 %, mais moins importante que le nombre de travailleurs mis en congé ou au chômage. C’est peut-être parce que la diminution du nombre de travailleurs a été compensée par une augmentation des heures supplémentaires.

Le secteur de l’automobile était en difficulté avant la pandémie de la COVID-19. Par exemple, Honda à Swindon a annoncé la fermeture de l’usine en février 2020. Depuis le confinement, les représentants de cette industrie ont déclaré qu’environ le quart des travailleurs des concessions automobiles, soit 150 000 personnes au total, sont susceptibles de perdre leur travail au cours des mois à venir. Chez Bentley, il est prévu de licencier 1000 des 4200 employés. Jaguar Land Rover, le plus gros fabricant de voitures en Grande Bretagne, prévoit de licencier environ 1100 employés d’agence sur un total de 32 000 travailleurs au Royaume Uni. À la mi-juin, les représentants de l’industrie automobile ont déclaré que 25 000 emplois, c’est-à-dire un sixième de tous les emplois dans cette industrie, sont menacés. Parmi les 150 000 travailleurs employés dans l’industrie automobile, un sur trois est concerné par le programme de congé du gouvernement.

L’industrie aérospatiale est dans une situation comparable. La direction d’Airbus au Royaume Uni a reproché aux gouvernements français et allemande d’engager plus d’argent dans le soutien de leurs usines Airbus respectives. Actuellement, 13 500 emplois sont menacés au Royaume Uni dans l’industrie aérospatiale. Les petits fabricants de pièces pour l’industrie aérospatiale sont déjà en train de licencier, par exemple on prévoit 420 licenciements chez SPS dans les Midlands, et en Irlande du Nord, Thompson Aero Seating menace de licencier 500 de ses 1300 travailleurs. Au Royaume Uni, 725 des 820 fournisseurs pour l’aérospatiale ont moins de 50 employés, tandis que ceux qui en ont moins de 250 forment un peu plus du tiers des 118 000 emplois de cette industrie. Ces dernières années, le Royaume Uni a déjà perdu une grande part du marché mondial de l’aérospatiale, passant de la seconde place derrière les États-Unis à la troisième, derrière la France et à peu près à égalité avec l’Allemagne. En mai, British Airlines a annoncé le licenciement de 12 000 de leurs 42 000 employés, profitant de ce que la plupart des travailleurs ont été mis en congé et ne peuvent pas aisément réagir collectivement à cette menace. Ryanair prévoit aussi de supprimer jusqu’à 15 % de ses emplois, tandis que Virgin Atlantic se sépare d’environ un tiers de ses 10 000 employés.

Dans le bâtiment, plus de 470 projets d’infrastructure au Royaume Uni, pour une valeur de 6 milliards de livres, restent en attente et le nombre de nouveaux contrats et de soumissions pour adjudication a plongé à cause de la COVID-19. Globalement, 4800 projets sont à l’arrêt dans tout le secteur du bâtiment, ou environ la moitié des sites. Ce sont souvent les travailleurs qui imposent la fermeture des sites. Le coup porté par la COVID-19 va accélérer le processus de concentration de ce secteur industriel et les petites entreprises vont faire faillite. En 2019, 368 entreprises du secteur ont déposé leur bilan, contre 207 en 2016. Les promoteurs qui construisent jusqu’à 100 maisons par an constituent environ 10 % des nouveaux fournisseurs, selon le National House-Building Council, contre 40 % en 1988. Pendant la même période, 12 000 petits promoteurs ont disparu et il n’en reste que 2000.

Seuls quelques secteurs ont prospéré pendant le confinement et sont susceptibles de prospérer dans l’avenir. Par exemple, les volumes du commerce en ligne représentaient 31 % des ventes de détail en avril, 16 % de plus qu’au cours du mois précédent. L’épicerie en ligne a vu doubler ses ventes jusqu’à atteindre 13 % du marché. Ocado, entreprise de logistique alimentaire, veut lever 1 milliard de livres pour investir dans des entrepôts et des véhicules. Segro, un promoteur d’entrepôts, prévoit d’investir 650 million de livres.

 

3 – Les conséquences pour les travailleurs.

 

L’État a lancé le programme de maintien des emplois pendant la COVID-19 [CJRS : coronavirus job retention scheme] en mars 2020, permettant aux entreprises de renvoyer leurs employés chez eux, 80 % de leurs salaires étant payés par l’État et 20 % par l’employeur. D’après les chiffres publiés par le gouvernement début juin, environ 9,1 millions de travailleurs au Royaume Uni ont été mis en congé (le secteur privé emploie 27,32 millions de travailleurs). Il y a en outre 2,6 millions de personnes qui reçoivent une allocation similaire en tant qu’auto-employeurs. Jusqu’à présent, ce programme a coûté environ 29 milliards de livres à l’État. S’il y a moins de personnes en congé dans des villes universitaires comme Oxford ou Cambridge, des régions industrielles comme Slough ou Birmingham détiennent le record des congés, avec un tiers des travailleurs de la région en congé. La crise de la COVID-19 a eu plus de conséquences négatives pour les femmes que pour les hommes. Si les hommes perdaient plus facilement leur travail pendant la crise de 2008, cette fois ce sont les femmes ; cela est dû en partie à la catégorie d’emplois concernée, ainsi qu’au problème de la garde des enfants, puisque les écoles et deux tiers des crèches étaient fermées. De nombreuses familles de la classe ouvrière s’écroulent sous la pression supplémentaire de la COVID-19 et du confinement, et les enfants en sont les premières victimes ; car le nombre d’enfants qu’il faut placer dans des familles d’accueil pour les protéger de la maltraitance ou de la négligence a augmenté de 44 %.

Il est rapidement devenu évident qu’en raison du nombre important d’emplois flexibles, temporaires, indépendants ou informels au Royaume Uni, de nombreux membres de la classe ouvrière passeraient entre les mailles du filet. Un rapport de la commission d’enquête parlementaire du Ministère des Finances a prétendu qu’un million de personnes ayant perdu leur travail à cause de la COVID-19 ne touchaient pas l’allocation de l’État qui leur revenait ; d’autres sources ont fait état de 3 millions. Un endettement supplémentaire des ménages de 6 milliards de livres aggravera la crise existante.

Au sein de la classe ouvrière, il existait des différences matérielles entre ceux qui pouvaient travailler à domicile et ceux qui ne pouvaient pas, ou entre ceux qui étaient mis en congés et ceux qui perdaient leur travail sans toucher l’allocation de l’État. Comme d’habitude, il existe une autre ligne de fracture entre ceux qui louent leur logement et ceux qui en sont propriétaires. Comme après la crise financière de 2008 l’État a pris soin de signaler aux propriétaires de cette classe qu’ils seraient si nécessaire « en congé de prêt immobilier », tandis que les locataires ne bénéficient d’aucune protection de ce genre.1,8 million de personnes ont profité de ce programme de trois mois de congé des prêts immobiliers (un sur six) et 1,5 millions de remboursements de cartes de crédit ont été gelés. Même le Parti travailliste vient de modérer son « opposition » en exigeant la protection des locataires. Leur politique est passée de la suspension des loyers au report des loyers. En avril, entre un quart et la moitié de tous les loyers résidentiels n’ont pas été payés et la protection contre les évictions mis en place par le gouvernement prendra fin courant d’août. Il faut s’attendre à une augmentation des évictions, et c’est aussi parce qu’elles ont pris du retard pendant le confinement.

L’argent du gouvernement a temporairement rebouché les fissures, car le programme de mise en congé n’acceptait plus de nouvelles candidatures à partir du 10 juin et à partir du 1er août, les employeurs paieront plus cher la mise en congé de leurs employés jusqu’à la clôture du programme en novembre 2020. Cela signifie une augmentation probable du nombre de suppressions d’emplois à partir de maintenant, car les patrons ne veulent pas payer la note. Le nombre de personnes postulant à l’Universal Credit (allocation de base pour les chômeurs) est passé de 856 000 à 2,1 millions en avril et à 2,8 millions en mai. L’administration n’est pas préparée à gérer une telle augmentation car les coupes récentes du gouvernement signifient que le budget destiné au traitement du chômage n’est que de 200 millions de livres, un quart de ce qu’il était en 2016, et un sixième de ce qu’il était avant la crise de 2008. Dans ces conditions, Jonathan Reynolds, secrétaire du cabinet fantôme du Parti travailliste pour le travail et les pensions, a déclaré que le système britannique d’aide sociale doit relier plus étroitement « ce qu’on y met à ce qu’on en retire ». Ceux qui ont « plus apporté au système » devraient en retirer plus. Cela a le mérite de l’honnêteté car l’État n’ayant pas les moyens de contenter tout le monde, il ne peut que diviser pour régner.

 

4 – La réémergence de l’État et les illusions de gauche.

 

Semant la confusion dans la gauche travailliste, le gouvernement Tory a exercé les fonctions d’un État capitaliste en temps de crise économique en intervenant fortement dans l’économie nationale et sur le marché du travail. À la mi-mars, le gouvernement a annoncé des prêts garantis par l’État d’une valeur d’au moins 330 milliards de livres pour soutenir les entreprises britanniques, équivalant à 15 % du PIB. Ceci est possible parce que la banque centrale britannique a fait passer le taux d’intérêts de 0.75 à 0.1 % en mars et à cause du quantitative easing (assouplissement quantitatif ou QE : rachat des dettes, principalement les obligations d’État) pour une valeur de 645 milliards de livres. On a annoncé 100 milliards de livres supplémentaires en juin. On peut constater que la quantité d’argent que le QE jette sur le feu augmente régulièrement sans beaucoup de résultats en termes de croissance économique : £200 milliards en 2009, £375 milliards en 2012, £435 milliards en 2016, £745 milliards en 2020. L’essentiel de cet argent gratuit a fini par alimenter la « chasse aux bénéfices » et l’augmentation du prix des actions. En mai, le bureau pour la responsabilité budgétaire [OBR UK : Office for Budget Responsibility] a dû réviser à la hausse son estimation du coût de la pandémie pour l’État, qui s’élève à £123,2 milliards, contre les £103,7 milliards de son estimation précédente. La dette du secteur public est à son point le plus haut depuis 1963 : pour la première fois, elle a dépassé les £2 billions (25 % de cette dette sont détenus à l’étranger). Un taux d’endettement de 100 % du PIB n’a rien d’exceptionnel. La France, l’Italie, les États-Unis et le Japon ont également outrepassé cette limite. En juin, le gouvernement Tory a promis de renflouer Tata Steel à hauteur de plusieurs centaines de millions de livres ; c’est la première fois que l’État détiendra à nouveau un nombre conséquent d’actions dans cette industrie depuis la privatisation de l’industrie britannique de l’acier il y a trente ans.

Une gauche qui croyait que ce qui définit essentiellement une politique de gauche par rapport à une politique libérale de marché était l’intervention de l’État, en est restée abasourdie. Sans surprise, leur principale critique consiste à dire que l’État ne dépense toujours pas assez et que les entreprises n’ont pas accès à temps aux prêts qui leur sont destinés. Le fait que Matt Hancock, le secrétaire d’État à la santé, ait pu annoncer en avril que les £13,4 milliards de « dettes du NHS » (bilan interne entre les départements d’État) allaient être annulés, a été compris comme la preuve que la dette n’a aucune importance et qu’elle est devenue un phénomène purement politique. Cette erreur de jugement est en partie due à l’illusion qui amène la gauche à croire que l’économie nationale est en quelque sorte indépendante (« pour un pays comme le Royaume Uni, qui possède sa propre monnaie, ces craintes n’ont aucun sens » – Mason). Nous possédons assez de preuves historiques pour savoir qu’à long terme, l’inflation de la dette qui n’est pas couverte par une augmentation de la rentabilité aboutit à des krachs ou à des programmes d’ajustement brutaux afin de les éviter, comme cela s’est produit lors de la crise du Sterling au milieu des années 1970 par exemple. Si nous examinons la balance commerciale (c’est-à-dire la quantité de marchandises qu’il faut importer et dont le prix dépend des taux de change internationaux) l’idée d’une « souveraineté » s’appuyant sur le fait de posséder « sa propre monnaie » a des relents d’illusion impériale. Les chroniqueurs du secteur financier ont une vision plus réaliste :

« ‘Pendant les quatre ans qui se sont écoulés depuis que le Royaume Uni a voté pour sa sortie de l’Union Européenne, la situation commerciale de la livre et les importantes fluctuations des taux de change font qu’elle ressemble plus au peso mexicain qu’au dollar américain, a déclaré Kamal Sharma, analyste financier à BofA’. [Bank Of America] La livre n’a pas recouvré son niveau antérieur au vote pour la sortie de l’UE, et elle a perdu à peu près un cinquième de sa valeur. Et depuis le début de la pandémie, la livre sterling subit de violentes fluctuations. À l’apogée de la crise, les investisseurs se préparaient à des fluctuations de la livre telles que seul le real brésilien en avait subi lors d’une augmentation plus importante de sa volatilité implicite. » (Financial Times, 24 juin 2020.)

À la longue, imprimer des billets ou annuler des dettes entraînera une dévaluation de la livre et une augmentation des prix des produits d’importation, à commencer par l’alimentation et les produits manufacturés. S’il est possible que le Royaume Uni ne soit pas atteint aussi rapidement et aussi durement que d’autres pays, on peut constater l’effet produit par cette illusion d’ « argent gratuit » dans des pays comme le Liban, où les dettes croissantes se sont traduites par des hausses de prix énormes et plus directement par l’appauvrissement de la classe ouvrière. Il semble que l’internationalisme ne soit pas le point fort de la social-démocratie !

Bien entendu, il y a une lutte politique et il va de soi que le gouvernement tentera de « faire payer la crise par la classe ouvrière ». Nous le voyons déjà dans l’annonce à la mi-juin par le gouvernement Tory qu’il pourrait renoncer au « triple verrouillage » des pensions de retraite, ce qui équivaut à briser un tabou – puisqu’il est probable que la dette de l’État passe de 80 % actuellement à 100 % en raison de la crise en cours. Le triple verrouillage signifie que les pensions doivent augmenter, soit en même temps que les salaires, avec l’inflation ou augmenter de 2,5 % par an au minimum ; et ce fut la principale mesure visant à se concilier les électeurs « seniors » depuis son introduction en 2010. À Londres, le Maire a accepté de supprimer les transports gratuits pour les enfants et d’augmenter de 30 % la redevance de congestion[2] en échange d’un renflouement de £1,6 milliards de la part du gouvernement. Il y a une lutte politique, mais le slogan gauchiste « qui va payer la crise ? » est trompeur. La classe ouvrière n’a pas les moyens de le faire ni de compenser un déficit de rentabilité. « Taxer les riches » ne suffirait pas non plus. La redistribution n’est pas la solution, que ce soit du bas vers le haut ou le contraire. C’est de changements beaucoup plus fondamentaux dans le processus de la production sociale réelle (le processus d’exploitation) que nous avons besoin.

 

La gauche étatique est contrainte de prétendre que les mesures étatiques sont toutes puissantes et sous-estime ainsi l’importance et l’étendue de la crise du capital mondial. Le gouvernement Tory semble plus réaliste, car ils savent qu’ils seront obligés de s’attaquer à la vache sacrée des pensions. Ils conseillent aussi aux administrations locales à prendre leurs distances avec la principale machine-à-faire-de-l’argent de ces dernières décennies, c’est-à-dire la bulle immobilière. En Juin, le Ministère des finances a annoncé qu’il a interdit aux autorités locales de faire des investissements immobiliers, suite à la fièvre acheteuse (presque £7 milliards de dépenses dans ce domaine) des trois dernières années, qui représentait une multiplication par 14 des sommes dépensées au cours des trois années précédentes. Plusieurs douzaines de municipalités font actuellement l’objet d’enquêtes Pour avoir eu recours à des prêts à bas coût de la part du gouvernement central pour investir dans des biens immobiliers afin d’en retirer des revenus locatifs et s’armer ainsi contre la sévérité de leurs coupes budgétaires. Le gouvernement central craint que les municipalités soient trop exposées car il est probable que le secteur de l’immobilier connaîtra une récession sévère. Liverpool fut l’une des premières villes à demander au gouvernement de venir à son secours et de soutenir un projet de£1,4 milliards destiné à la reprise de l’économie post-coronavirus, afin d’éviter une répétition des dures épreuves des années 1980.

Au cours des mois à venir, la question sera de savoir si l’État est capable de trouver des outils financiers et politiques aptes à rétablir la « discipline sociale » (« la règle de la loi de la valeur ») et à s’assurer que le crédit est à nouveau plus étroitement lié à l’attente (à court terme) de futurs profits, au lieu de se transformer en éternelle bouée de sauvetage. Jusqu’à présent l’argent du gouvernement et de l’État sert à remorquer pendant la crise les locataires indisciplinés, ceux qui ne remboursent pas leurs prêts, les petits magasins de quartier mal gérés, les entreprises non rentables, les patrons qui refusent d’investit et les banques non viables. Le défi auquel l’État fait face est de faire le tri entre les bons et les mauvais éléments et de remettre en vigueur « la valeur du travail sérieux et des investissements », et de réinstaurer la confiance dans la valeur de l’argent comme équivalent à une authentique performance économique. Dans le cas contraire, ils courent le risque d’une réaction en chaîne en raison de la faillite d’entités privées ou commerciales.

La classe politique a compris que la « redistribution » ne fera pas l’affaire et qu’il faut transformer le tissu productif (le processus d’exploitation). Et dans ce cas aussi, nous voyons que la forme mondiale du capital s’impose dans la politique des États-nations.

 

 

5 – Le dilemme Huawei.

 

Comme dans la plupart des économies « occidentales » développées, le taux de rentabilité bas au Royaume Uni signifie que les investissements productifs sont à un niveau historiquement bas, que les entreprises mettent leur argent à la banque et s’appuient sur les bas salaires et les investissements spéculatifs, tandis que la productivité décline. Au Royaume Uni, la croissance annuelle de la productivité pour chaque heure travaillée est passée de 2,2 % entre 2000 et 2007 à 0,5 % entre 2010 et 2017. En même temps, les entreprises britanniques détiennent presque £ 700 milliards sur leurs comptes bancaires et versent des sommes inouïes aux actionnaires.

Dans la phase où nous sommes actuellement, la restructuration matérielle du processus de production est une affaire mondiale. Des décennies de « désindustrialisation » (en réalité une façon de s’attaquer au militantisme ouvrier et aux taux de profit bas) a engendré un appauvrissement du savoir et des infrastructures productifs au Royaume Uni, comme le démontrent les retards désastreux dans des projets tels le train HS2 à grande vitesse ou les centrales nucléaires prévues. L’industrie britannique devient de plus en plus dépendante des échanges mondiaux, en particulier avec les pays de l’UE, les USA et la Chine. La crise mondiale de 2008 a aggravé les tensions entre ces trois blocs de puissances économiques et le Royaume Uni se retrouve piégé dans une situation difficile. Puisque le Brexit complique les relations commerciales avec l’UE, la dépendance envers la Chine s’approfondit. La Chine est la principale source d’importations, et l’ancien premier ministre Cameron s’efforce toujours de créer un fonds d’investissement pour la Chine de £ 1 milliard en utilisant son ancien réseau politique. Ce dilemme est bien illustré par le désaccord actuel avec le gouvernement américain à propos des investissements de Huawei en Grande Bretagne pour la 5G et de la dépendance envers le matériel médical importé pendant la crise de la COVID-19.

Afin d’étendre le réseau 5G, indispensable pour être compétitif sur le marché mondial, c’est l’entreprise chinoise Huawei que le Royaume-Uni a demandé de lui fournir cette technologie. Le gouvernement américain s’y est opposé. Début 2020, Trump a menacé de restreindre l’accès du Royaume-Uni au Five Eyes Intelligence System [3] qui est un projet de développement indépendant de la 5G par les États-Unis, le Canada, l’Australie, et la Nouvelle Zélande. Le problème est qu’en matière de technologie de communication, le Royaume-Uni ne dépend pas seulement de la Chine. Face à l’éventualité d’une interdiction de la technologie de Huawei, l’État chinois a réagi en mettant en doute leur soutien à la construction de centrales nucléaires au Royaume-Uni. Le gouvernement britannique a choisi de limiter Huawei à 35 % de l’investissement total dans la 5G, plutôt que de l’interdire complètement. British Telecom a déjà déclaré que le respect du plafond de 35 % du gouvernement leur coûterait £ 500 millions et Vodafone a déclaré qu’une interdiction totale leur coûterait des milliards. L’annonce du projet d’investissement de Huawei, à hauteur de £1 milliard, dans une usine de semi-conducteurs près de Cambridge a encore aggravé le mécontentement du gouvernement américain ; mais faute de grives on mange des merles, et l’administration britannique a donné le feu vert à Huawei. Les problèmes d’investissements dans les infrastructures s’étendent à l’espace. En juin, le gouvernement a annoncé qu’il renonçait à un projet d’investissement de £5 milliards dans un système souverain de navigation par satellite. Ce système était envisagé comme une alternative au système Galileo de l’UE auquel le Royaume-Uni n’aura plus accès après le Brexit. Le gouvernement songe à renflouer à hauteur de £ 500 millions l’entreprise technologique One Web qui possède 74 satellites, afin d’élaborer une version moins coûteuse du projet initial. Cela fera aussi plaisir à l’État américain, car les satellites One Web sont fabriqués en Floride. À une moindre échelle, la capacité limitée de l’industrie technologique britannique s’est révélée lorsque le gouvernement a dû renoncer en juin à une application de suivi de la COVID-19 du NHS élaborée en Grande Bretagne et se rabattre sur la technologie de Google et d’Apple.

La crise de la COVID-19 a exacerbé les problèmes de l’infrastructure productive du pays et les a rendus plus visibles car il y a manifestement eu une pénurie d’équipements protecteurs, de vaccins et de certains produits chimiques, par exemple le Royaume-Uni importe entre 80 et 90 % de ses médicaments génériques. Le gouvernement britannique a mis en place « Project Defend », c’est-à-dire une opération interne visant à réorganiser l’industrie et les chaînes d’approvisionnement internationales. Au printemps 2020, les médias ont annoncé que le secrétaire d’État au commerce international étudie la possibilité d’un accord de libre-échange avec l’Inde. Le dirigeant travailliste Starmer s’est également mis dans les petits papiers du gouvernement de Modi en mai en s’exprimant contre l’indépendance du Cachemire. Il faut voir cela dans le contexte de la politique commerciale internationale plutôt que comme une position « anti musulmane ». Car en juin, le Cachemire et la région frontalière plus étendue sont devenus une zone de guerre potentielle par procuration entre les blocs Chine/Pakistan et US/Inde.Au Royaume-Uni, la proclamation de « mesures protectionnistes » sera formalisée plus tard cet été avec un projet de loi National Security and Investment (NSI), qui autorise le gouvernement à freiner les prises de contrôle de pays étrangers dans certains secteurs « essentiels » liés à la COVID-19.

L’ensemble du « Project Defend » est assez comique alors que nous constatons qu’à cause du Brexit, le Royaume-Uni a d’énormes problèmes ne serait-ce que pour organiser les importations alimentaires dans les ports et pour organiser les récoltes dans le pays en raison d’une pénurie de main d’œuvre. Michael Gove, ministre du bureau du Cabinet, a répété en février qu’une frontière de contrôle douanier et de TVA sera instaurée. Cela signifie qu’il faudra effectuer chaque année dans le seul port de Douvres, où 10 000 camions passent chaque jour en période de pointe, 200 millions d’actes administratifs supplémentaires. À Douvres et à Folkestone (Eurotunnel), il n’y a plus de place pour installer des points de contrôle supplémentaires, et les nouveaux devront être installés à plus de 30 kilomètres de Douvres. Cela vaudra également pour les contrôles du trafic routier en provenance d’Irlande du Nord. L’industrie regrette que le gouvernement n’ait toujours pas de projet officiel pour la réorganisation de cette infrastructure.

Pendant ce temps, les entreprises agricoles du pays subissent les pénuries de main d’œuvre dues à la COVID-19, annonciatrices des problèmes qui vont s’aggraver avec le Brexit. L’agriculture britannique repose sur le travail de 70 000 à 80 000 travailleurs migrants saisonniers. Cette année, la part de « travailleurs nationaux » est passée de 11 % à 20-30 %, mais de nombreux agriculteurs n’étaient pas très contents. En effet, le taux de renouvellement du personnel a doublé et la productivité des travailleurs du pays était inférieure de 30 %. Il a fallu augmenter les salaires, ce qui n’est pas sans importance car le coût de la main d’œuvre peut s’élever à 70 % des coûts d’une exploitation, selon la National Farmers’ Union (syndicat). Le gouvernement est conscient de ce problème et, en dépit de tous les discours sur la « souveraineté nationale », il a mis en place un programme de migration qui a autorisé 10 000 travailleurs agricoles non européens à travailler au Royaume-Uni. Comme Huawei, le secteur agricole est coincé entre de gros blocs mondiaux, or le Brexit signifie moins de main d’œuvre à bon marché et un accès plus coûteux au marché européen, ce qui pourrait obliger le Royaume-Uni à accepter un accord commercial avec les États-Unis, dont les exportations agricoles américaines vers le Royaume-Uni forment le cœur. Cela détruirait quelques exploitations de plus, puisque les porcs américains sont à peu près deux fois moins chers à produire que les porcs britanniques.

Ce sont là certains des problèmes qui se présentent lorsqu’il s’agit de restructurer le système productif, la circulation et le marché du travail. Le Brexit et le fait que la récession due à la COVID-19 vont saper la stabilité de l’Euro zone, pousseront le gouvernement britannique à se glisser plus avant entre sa dépendance économique envers la Chine et sa dépendance politique plus générale envers les États-Unis. L’aile droitière du gouvernement britannique présentera et reformulera cette dépendance en union volontaire des forces politiques qui font grand cas de la « souveraineté » et luttent côte à côte contre l’ « élite libérale » dans la « guerre pour la culture ».

 

6 – La fin de l’obsession travailliste.

 

La gauche travailliste, porteuse du prétendu projet Corbyn en a pris un gros coup pendant la crise de la COVID-19 à cause de l’élection du candidat de centre-gauche Keir Starmer et de la gestion interventionniste et étatiste des Tories pendant la crise. On a beaucoup dit que Starmer avait gagné surtout qu’il avait l’air de pourvoir gagner (c’est un homme, il est titré, il appartient à la profession juridique et parle pour ne rien dire). C’est peut-être aussi parce qu’à gauche, il y avait de nombreux mécontents de la clique staliniste qui entourait la candidate de gauche Rebecca Long-Bailey et qui espéraient que Starmer introduirait « plus de démocratie » dans le parti, y compris la possibilité d’y inclure l’aile libérale de Remain[4]. Pour les travaillistes, le coup fatal a été le renvoi du cabinet fantôme[5] de Rebecca Long-Bailey par Starmer fin juin. Point à la ligne.

Il est clair qu’avec Starmer, c’en est fini pour le moment de la politique « socio-démocrate » telle que l’envisageait le projet Corbyn. Il n’est donc pas surprenant que la future mainmise sur Momentum, , la machine de campagne électorale du Parti travailliste,, soit désormais le principal champ de bataille de la gauche socialiste parlementaire. Plusieurs factions se sont formées (Forward Momentum, Momentum Renewal, Labour Transformed, Momentum Internationalists[6], etc.) et se battent pour savoir qui en prendra la direction. Tandis que toutes ces factions prétendent s’intéresser à « la manière dont s’organise la classe ouvrière », elles n’en dépensent pas moins l’essentiel de leur énergie à lutter pour diriger une organisation dont le but (l’élection d’un parti socialiste) a disparu. Le nombre d’adhérents au Parti travailliste a considérablement chuté ces derniers mois. En ce qui nous concerne, il s’agit de savoir si les éléments les plus radicaux de la classe ouvrière seront encore plus démoralisés, ou si on verra émerger un débat collectif en vue d’une réorientation.

 

7 – La lutte des travailleurs et leur représentation.

 

Les médias font état d’un certain « retour » du syndicalisme, mais ce n’est pas sur une augmentation de l’activité syndicale qu’ils se basent, c’est sur une légère augmentation du nombre d’adhérents. Le nombre d’adhérents à un syndicat a augmenté de 91 000 depuis 2018, il s’élevait à 6,44 millions en 2019, c’est la troisième année consécutive d’augmentation de ces chiffres suite à leur chute à 6,23 millions en 2016. La proportion d’employé adhérents à un syndicat est aussi légèrement en hausse, s’élevant à 23,5 % en 2019, contre 23,4 % un an plus tôt, et 23,3 % en 2017.

Et ce qui est plus important pour le « retour » annoncé, c’est l’influence exercée par certains syndicats sur l’élection des candidats du Part travailliste. Il s’agit d’un facteur général plus important. Lorsqu’il s’est agi de gérer le confinement pendant la crise de la COVID-19, les syndicats ont été traités en partenaires. La TUC a conseillé le gouvernement sur le système de congés et le processus de retour au travail. En échange de la cogestion, plusieurs syndicats ont annulé des actions collectives ou des votes prévus pendant la COVID-19, c’est le cas du CWU pour le Royal Mail (Poste), du RMT pour le métro de Londres et de UNISON pour Tower Hamlets (arrondissement du Grand Londres). Dans le cas du CWU, la direction a remercié le syndicat pour sa façon de voir les choses en annonçant 2000 licenciements un mois plus tard.

Les syndicats reviennent aussi sous les feux des projecteurs lorsqu’il s’agit de la vague de licenciements à venir. Mais ils font très peu d’efforts pour établir une coordination internationale, c’est malheureusement un problème systémique dû à leur caractère national. Par exemple, pendant que Unite the Union déplorait la fermeture de l’usine Honda à Swindon, aucune action de solidarité n’était prévue à Nissan Sunderland en faveur des travailleurs qui luttent contre la fermeture de Nissan à Barcelone. Nous avons déjà relaté les réunions syndicales concernant les licenciements à Heathrow[7].

À l’exception d’une poignée d’actions émanant de petits syndicats (UVW, IWGB) la principale activité visible actuellement se trouve dans le secteur de l’éducation et sur les franges de la Royal Mail. Pendant le confinement, plus de 10 000 enseignants ont organisé une réunion sur Zoom pour débattre sur leur retour au travail et des amis ont raconté que 2000 personnes se sont présentées pour remplacer les délégués. Le syndicat ne s’est pas activement opposé à la réouverture des écoles, sinon par quelques pétitions destinées aux autorités locales. À Goldsmith University, les enseignants précaires ont entamé des grèves du zèle en réaction au refus de l’administration de prolonger leurs contrats pour qu’ils puissent profiter du système de congés. En raison de la proportion élevée d’étudiants étrangers, les universités britanniques sont durement touchées par la pandémie mondiale.

Dans le secteur des transports, certains travailleurs ont entamé des actions indépendantes contre un relâchement prématuré des règles de distanciation sociale dans le métro londonien, mais il s’agissait d’un effort non officiel et minoritaire. Les chauffeurs de bus londoniens ont fait pression sur la direction pour que la porte avant de leurs véhicules reste fermée pendant le confinement. Début juin, les postiers de la Royal Mail du dépôt de Bridgewater ont entamé une grève sauvage contre les tactiques répressives de la direction à l’égard du syndicat. C’est un groupe de travailleurs du bâtiment et de militants qui a mené une action plus significative à partir de la base « pour fermer les sites ». Le nombre élevé de malades du corona virus dans le secteur de la construction prouve héla la nécessité et l’importance de cette campagne.

En tout, il n’y a eu que quelques grèves sauvages notoires pendant le confinement, en particulier chez les travailleurs plus qualifiés de la boucherie, mais elles n’ont pas eu l’ampleur de celles des États-Unis ; cependant, nous préférons ne pas nous appuyer sur les médias dominants lorsqu’il s’agit d’évaluer des travailleurs à la crise. Nous avons l’intention de réaliser une série d’interviews avec les travailleurs pour savoir quel est l’effet la crise de la COVID-19 sur les conditions et les possibilité de lutte collective. En tant que réseau, nous étions en contact avec et avons soutenu environ 40 travailleurs de Pizza Hut qui ont perdu leur travail et leur salaire suite à la fermeture de si de leurs restaurants. Ces travailleurs ont (physiquement) fait pression sur leur ancien patron et après quelques piquets de grève, Pizza Hut a payé une partie de leurs salaires à la plupart de ces travailleurs et certains ont ensuite bénéficié des congés. Des groupes d’entraide locaux, qui relèvent en général plutôt de la charité, ont offert leur soutien aux travailleurs en lutte. Nous étions aussi en contact avec deux groupes de livreurs chez Amazon sur deux sites différents, tous deux relatant un accroissement de la charge de travail et disant qu’une proportion importante des 200 livreurs de leur site seraient prêts à entamer des actions. Il se trame assurément quelque chose.

Au cours des prochains mois, nous verrons monter la tension autour de la question des salaires à cause de deux tendances conflictuelles. D’une part, les travailleurs mal payés dans les « secteurs essentiels » sortiront peut-être du confinement de la COVID-19 avec plus d’assurance, puisqu’ils ont pris conscience de la dépendance de la société envers leur travail. D’autre part, la montée du chômage aidera en général les patrons à mettre encore plus de pression sur les salaires. En tant que communistes de la classe ouvrière, nous devons comprendre les expériences et les glissements de pouvoir sur les lieux de travail pendant le confinement et au moment où il sera levé.

 

8 – Le mouvement contre la violence raciste de la police.

 

La gauche officielle a été largement absente lors de plusieurs grandes manifestations au Royaume-Uni. À Londres et à Bristol du moins, ces manifestations étaient dominées par des jeunes de la classe ouvrière avec des pancartes de leur cru et qui n’entendaient pas se contenter de défiler. Le déboulonnage de la statue d’un marchand d’esclaves est désormais au centre de la guerre culturelle. Keit Starmer a fait preuve de la flexibilité digne d’un home d’État en condamnant le caractère criminel des manifestants tout en rendant hommage à l’ « égalité des races » dans une déclaration.

Tant l’élite politique que les représentants du monde de l’économie (Financial Times, The Economist, la direction d’Amazon) et certains représentants autoproclamés du mouvement voudraient le réduire à la question de l’ « égalité des races » en l’isolant de son contenu de classe sous-jacent. À Leeds, il y a une rivalité entre différents « meneurs » du mouvement et lorsqu’une organisation fasciste a appelé à des manifestations à Londres pour défendre la statue de Churchill, « la direction Black Lives Matter » a réussi à annuler une manifestation contre la violence raciste de la police afin d’éviter des affrontements. Les manifestations précédentes avaient réuni plusieurs dizaines de milliers de manifestants, il aurait donc été relativement facile d’être plus nombreux que l’extrême droite. Finalement, c’est un petit groupe de quelques centaines de jeunes, blancs et noirs, majoritairement de la classe ouvrière, qui a affronté l’extrême-droite.

Il paraît difficile d’éviter à la fois le piège de « l’exception noire » à quoi les meneurs veulent réduire le mouvement ou par quoi ils veulent le représenter et celui des slogans vains du genre « union de la classe ouvrière ». Notre vision des problèmes de la classe ouvrière repose en grande partie sur les secteurs et les régions où la classe ouvrière est très hétéroclite et où l’extrême-droite et les organisations politiques racistes ont peu d’influence. Nous avons besoin de débattre avec des camarades au Royaume-Uni afin de nous faire une idée plus claire de la situation, car nous sommes conscients que ce n’est pas la même chose partout.

 

9 – Nos projets.

 

Pour le moment, la politique révolutionnaire doit s’immerger plus profondément dans les luttes de la classe ouvrière et en même temps dans le débat essentiel englobant la situation mondiale. De nombreuses forces (du train-train quotidien aux faux modèles à gauche) tendent à les séparer. Nous devons les rassembler en axant notre politique sur des enquêtes auprès des travailleurs. Nous avons besoin d’un débat élargi au Royaume-Uni et à l’international pour saisir les principales tendances de la lutte de classe, pour vérifier et mieux élaborer ces idées en les confrontant aux conditions locales de la lutte en nous y impliquant concrètement.

Nous pensons qu’au cours des mois à venir, la pression sur les salaires va s’accentuer, par le bas et par le haut. Les travailleurs indispensables et mal payés sortiront du confinement avec plus d’assurance puisqu’ils ont pris conscience de la dépendance de la société et des entreprises envers leur travail par ailleurs invisible. Cette pression émanant de la base sera contrecarrée par la pression venant d’en haut par le biais d’un chômage croissant et des tentatives des patrons d’utiliser la crise à leur profit. Voir par exemple les projets de licenciements chez British Airways. Nous voulons acquérir une compréhension fine de la manière dont les rapports de pouvoir au travail ont changé pendant le confinement. C’est dans ce but que nous allons entreprendre une série d’entretiens avec des travailleurs de secteurs différents ; et nous essaieront de partager le résultat de ces entretiens avec les travailleurs dans nos régions respectives.

(traduction A. G.)

Pendant le confinement, nous avons essayé d’élargir le débat sur un vaste réseau britannique d’actions locales de la classe ouvrière et de stratégie révolutionnaire. Vous pouvez consulter nos discussions et notre projet pour une conférence en novembre sur : http://www.letsgetrooted.wordpress.com

Si vous souhaitez y participer, envoyez-nous un message sur : letsgetrooted@protonmail.com

 

 

LETS GET ROOTED

26 juin 2020.

 

[1] https://angryworkersworld.wordpress.com/2020/03/26/corona-crisis-can-workers-fight-back-against-the-jobs-vs-health-trap/

https://angryworkersworld.wordpress.com/2020/04/13/workers-act-now-or-pay-later-tune-in -and-sick-out/

[2] Redevance à payer pour pouvoir circuler en voiture dans certains quartiers de Londres.

[3] Five Eyes Intelligence System (FVEY) : alliance des services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle Zélande du Royaume-Uni et des États-Unis, dont l’origine remonte aux années 1940-1950.

[4] Remain : les opposants au Brexit (Leave).

[5] Le Shadow Cabinet est composé de parlementaires de l’opposition qui deviendraient ministres si cette opposition était élue.

[6] En avant Momentum !; Momentum le  Renouveau; Le Parti travailliste transformé ; les Internatiuonalistes de Momentum.

[7] https://angryworkersworld.wordpress.com/2020/06/22/crisis-in-the-air-where-are-the-workers-voices/

 

Brésil : les choses ont bien changé

« Pode até pacificar, mas a volta vai ser triste » MC Vitinho (1)

« Les choses ont bien changé », dit un jour un ­camarade. « Il y a quelques années, si dans une boulangerie, à un arrêt de bus, on entendait quelqu’un se plaindre du gouvernement, c’était intéressant. On pouvait y voir une brèche qui permettrait de parler politique, un éclair de conscience de classe. Il n’y a pas très longtemps, ça a commencé à changer. Aujourd’hui, si j’entends quelqu’un se plaindre, je me méfie : si ça se trouve, ce type soutient Bolsonaro… »

1

Selon Lula, « ce pays est incompris depuis les événements de juin 2013. » Quelques mois avant son arrestation, il déclarait qu’« il était prématuré de croire que ce qui s’est passé en 2013 était démocratique » (2). Bien entendu, les militants impliqués dans cette vague de protestations l’ont assez mal pris : « Une fois encore, le PT attaque juin 2013 ! »

Mais Lula avait-il tort ? Juin 2013 était-il « un moment démocratique » ? Au cours de ce mois décisif, des milliers – puis des millions – de personnes ont bloqué rues et autoroutes dans tout le pays, ont affronté la police, mis le feu à des bus, attaqué des bâtiments publics et pillé des magasins. Il n’était pas question de discuter et de négocier la réduction du prix des tickets de bus, c’était une exigence imposée par la force : « Le prix du ticket baisse ou on bloque la ville ! » Cela n’a rien de très « démocratique » … C’était un mouvement perturbateur, une révolte (3) contre l’ordre de la période de nouvelle démocratisation, instituée par la « Constitution citoyenne » de 1988 (4). Pendant deux décennies, ce compromis a garanti à la politique brésilienne un niveau de stabilité et de prédictibilité socialement acceptables. C’était effrayant. Au milieu de la mobilisation populaire la plus importante de l’histoire de ce pays, nous étions perplexes : que se passerait-il si nous abattions l’ordre démocratique ? La révolution n’était pas à l’ordre du jour. À cette époque, la gauche se retrouvait intimement liée au régime. Et pas seulement parce qu’elle était au gouvernement, mais aussi parce que, depuis la fin des années 1970, « construire la démocratie » était devenu son but ultime.

Depuis 2013, la gauche a évité les révoltes et elle l’a fait en hissant le drapeau de la démocratie. Elle pouvait prétendre que les manifestations étaient dangereuses pour l’ordre démocratique et justifier la répression politique (5) ; en même temps, elle pouvait en faire l’éloge et les englober dans cet ordre – tout en considérant le mouvement de juin comme une exigence de « plus de droits et de démocratie », elle masquait l’aspect concret et contestataire de ces manifestations. La lutte contre les 20 centimes d’augmentation ne touche pas seulement un aspect essentiel des conditions matérielles de la vie en ville, mais il souligne les limites des canaux de participation que le gouvernement a développés et perfectionnés ces dernières années. La violence ayant envahi les rues, le discours démocratique est désormais incongru.

Cela devient évident lorsque nous remarquons que tout ce que cette obstination à défendre la règle de droit nous a rapporté est le droit de perdre des droits. Et les opérations pour « la loi et l’ordre » ne tarderaient pas à se retourner contre ce même gouvernement qui avait voté ces lois anti-terroristes (6).

Depuis que la gauche s’identifie à l’ordre, la contestation est passée dans le camp opposé. C’est la droite qui a fait descendre les masses dans la rue pour faire tomber une administration (les symboles et les pratiques courants de juin 2013 sont inversés, transfigurés – par exemple MPL devenant MBL (7). Elle n’a pas perdu son temps à « défendre la démocratie » : pour atteindre ses buts politiques, elle savait utiliser les institutions et s’occuper tactiquement de ses limites (8). En coordonnant les manœuvres au sein du gouvernement – au Parlement, dans l’appareil judiciaire et même dans l’armée – en mobilisant la rue, elle s’est hissée au pouvoir en l’encerclant par le bas et par le haut, dans un « mouvement de pince » (9) semblable à celui qu’avait tenté la gauche. Comme l’a dit Paulo Arantes, « ce nouveau mouvement de droite a relancé la politique en tant que lutte et non en tant que gestion » (10).

Lors des élections de 2018, Bolsonaro disputait la présidence à Haddad, le maire que nous affrontions à São Paulo en 2013. Comme l’a fait notre mouvement, le président élu attaque souvent l’imposture démocratique. Il est politiquement incorrect, il n’observe pas les convenances qu’adoptent les autres protagonistes du jeu politique. Avec une webcam depuis son domicile, il a fait des déclarations pour s’attaquer aux droits humains, à l’urne électronique et à la Constitution. En disant ce qui ne se dit pas, il tourne en dérision le consensus naissant depuis la re-démocratisation, expose sa base fictive et, précisément, mobilise la révolte contre elle. Ceux qui défendent le compromis qu’attaque Bolsonaro peuvent se rassurer en pensant que la dernière élection présidentielle était basée sur des mensonges (manipulation des utilisateurs de WhatsApp par l’industrie des infox) ; pourtant, il paraît plus correct de voir les choses autrement : dans l’ensemble, elle revendiquait ouvertement les vérités jusque-là dissimulées qui ont assuré au « capitaine » ce large soutien populaire. Mais à ce stade, la contestation de la violence sociale n’annonce pas une transformation – au contraire, elle ruine d’un coup toutes les espérances. Le cynisme a remplacé l’hypocrisie : le monde est injuste et va le rester, et il sera encore pire pour ceux qui se plaignent (11).

Pendant la campagne électorale, la gauche s’est exprimée contre la dictature. Mais le problème est qu’en pratique, elle « s’exprime contre la dictature pour défendre l’ordre actuel, ce qui est le meilleur moyen pour que les gens envisagent la possibilité de la dictature » (12). Lorsque les forces qui critiquaient jadis l’injustice sociale ont elles-mêmes commencé à administrer cette injustice, il s’est produit un court-circuit : le pouvoir de contestation est passé dans les mains de ceux qui faisaient étalage de violence et de souffrance et les assumaient cyniquement – non pour les contester, mais pour les ratifier. C’est ainsi que le fait de percevoir la vie quotidienne comme une torture peut se transformer justification de la torture : « Des gens qui font la queue dans les hôpitaux sans que l’on s’occupe d’eux, c’est de la torture ! Quatorze millions de chômeurs, c’est de la torture ! », déclarait un électeur de Bolsonaro juste après avoir voté dans le sud de São Paulo (13).

La droite canalise une insoumission paradoxale : elle conteste l’ordre actuel tout en s’en servant et en promettant de le durcir – ce qui nous rappelle la définition du fascisme de João Bernardo : une révolte au sein de l’ordre. S’il est aujourd’hui possible de parler d’un mouvement fasciste, cela ne pourrait pas être à cause des traits autoritaires de Bolsonaro ou de ses discours de haine, mais plutôt à cause tous les révoltés qui en sont le terreau nourricier.

2

Si on la compare au fascisme classique, la révolte conservatrice en cours semble quelque peu dispersée. Cependant, dire qu’il ne s’agit pas d’un mouvement fasciste n’est pas plus rassurant. Après tout, le règne du PT a été très éloigné des expériences sociales-démocrates du début du xxe siècle.

Il est difficile de comparer la social-démocratie – qui, en échange d’une alliance avec le capital, proposait un programme de réformes structurelles et une extension des droits universels – aux administrations du PT qui se sont contentées d’associer l’expansion du marché et des politiques publiques concentrées sur des segments spécifiques de la société. D’une façon comme de l’autre, elles ont constitué une méthode efficace de gestion des conflits sociaux, en incorporant les organisations des travailleurs dans l’arsenal du gouvernement. La stratégie d’ « accumulation des forces » adoptée par la gauche brésilienne implique, en pratique, la transformation des mouvements de la base nés à la fin de la dictature en forces productives du nouveau compromis social.

Le projet de pacification, sans cesse amélioré par les administrations PT, représentait au contraire une guerre permanente (14) – pas seulement visible dans le taux croissant d’évictions, d’incarcération, de meurtres, de torture et de mortalité aux mains de la police, mais également dans les relations de travail. Accompagnant les moyens de répression, le moteur de notre économie « émergente » fut un véritable « état d’urgence économique » (15), dans lequel les calamités sociales ­justifieraient les politiques imposées par ­l’urgence. Sous prétexte d’« élargir l’éventail des droits », on a répandu de nom­breuses formes de sous-emplois, assortis de routines épuisantes et de revenus incertains, connus sous le nom vulgaire de « trabalhos de merda » (des « jobs de merde ») ou « vagas arrombadas » (des « postes vacants merdiques ») (16).

L’avenir que promettaient les programmes qui accordent l’accès au micro-crédit, à la propriété de son logement ou à l’éducation supérieure, ou celui que promettait l’augmentation du taux d’emploi (formel et informel), s’est évaporé dans un présent toujours recommencé de journées de travail doubles, d’endettement, de concurrence, d’insécurité, de fatigue dans les files d’attente, d’humiliation dans des bus bondés, de dépression et d’épuisement mental. L’euphorie des gouvernements Lula et Dilma s’est payée, dans l’ensemble, par une mobilisation totale pour la survie, qui s’est traduite par plus de temps consacré au travail.

Grâce à toutes sortes d’instruments, ce régime managérial a densifié le réseau capitaliste et approfondi le processus de prolétarisation au Brésil dans divers groupes et régions du pays. Les prétendues « politiques d’inclusion », tout comme le processus vertigineux d’« inclusion numérique » qui a atteint les masses jusque-là non connectées, ou même les projets d’infrastructure qui ont ouvert de nouvelles voies pour la circulation du capital, y compris des populations et des territoires dans des circuits d’exploration de plus en plus acharnée et qui ont ainsi mis à sa disposition de quoi nourrir les feux de l’accumulation flexible. Le tout avec une cote de popularité élevée !

Les événements de 2013 ont mis fin à l’ambiance paisible générée par cet enthousiasme. La vague de manifestations qui a secoué les villes a ramené la guerre, signe que ce modèle d’administration du conflit social qui avait réussi jusque-là était en crise. La révocation de l’augmentation de 20 centimes ne suffit pas à régler le problème : il fut impossible de dissiper cette animosité populaire et de reconstituer la formule magique du consensus. Les tentatives de ramener l’harmonie – les « cinq pactes en faveur du Brésil », par exemple, que Dilma présenta à la télévision dès la fin de la période de manifestations – demeurèrent vaines. Ainsi, la continuité de la pacification armée dépendrait d’un nouveau compromis.

Appelés à la rescousse pour « neutraliser les forces d’opposition » apparues en juin 2013, les agents de l’ordre, qui accumulaient leurs savoir-faire en Haïti et dans les favelas de Rio de Janeiro depuis des années, ne quittèrent pas les lieux. Il est clair aujourd’hui que ces moyens ce répression n’étaient pas réservés à ces événements. Les tactiques de guerre – ainsi que ceux qui les mettent en œuvre – jouent de toute évidence un rôle central dans la nouvelle stratégie de gestion qui a émergé face à la menace de chaos social apparue en 2013.

Dans ce nouveau compromis, « Jair Bolsonaro est un nom faux », mais il est puissant, précisément parce qu’il a su allier cette escalade répressive avec l’insoumission sociale mise en branle en 2013. Deux voies convergent en lui :

« D’abord, le maintien de la loi et de l’ordre, la promesse de sécuriser l’empire et d’éliminer violemment tous les frémissements de l’opposition. Ensuite, il y a la voie de l’illusion que propose la disruption et l’extase de la révolte : ‘tout va changer, tout sera comme autrefois” ou bien “il faut changer ça”(17). »

Les manifestations ont propagé la révolte contre l’ordre établi, et pour le restaurer il faudrait mobiliser ce sentiment. Dans ce processus de récupération, les forces de répression ne sont pas seules à se mettre en branle : la propre force contestataire des travailleurs s’est retournée contre eux. La perspective de restauration de la paix, déjà compromise politiquement, se heurte aussi désormais à des obstacles économiques – la crise compromet l’efficacité des programmes sociaux et des mécanismes de participation populaires. C’est alors que la fonction de l’animosité sociale commence à apparaître : puisqu’il n’y a plus d’argent, laissons-les s’entretuer pour les miettes. L’affrontement et la révolte cessent d’être une menace pour l’ordre établi et deviennent une nouvelle sorte de discipline.

Lorsqu’en 2015 et 2016, la nouvelle droite paradait sur l’avenue Paulista, la sociologue Silvia Viana (18) a fait remarquer que l’on peut relier la magnitude de cette indignation contre la corruption au ressenti de la classe ouvrière. Elle se demandait ce que la haine « verte et jaune » pouvait trouver de commun entre des cibles aussi différentes que les corrompus, les bénéficiaires des quotas raciaux, les mouvements pour l’accès au logement, les cambrioleurs, les mendiants et les titulaires d’une bourse d’études ? Ils resquillent. Dans l’arène où tous sont censés se battre pour eux-mêmes, ils profitent des raccourcis et des protections que procure la lutte pour la survie, ils font appel à des avantages qui faussent la ­concurrence.

Dans un contexte d’épuisement de l’économie, cette nouvelle droite a fourni sa forme politique à l’intensification de la concurrence entre les travailleurs. En assumant sans retenue la « loi de la jungle », elle élabore le projet qui convient au niveau de sauvagerie en gestation dans le monde du travail depuis plusieurs décennies. La survie dépend de la résilience et de la volonté individuelle, et toute aide extérieure est considérée comme une « victimisation ». La popularité de la libéralisation du port d’arme ne devrait pas nous surprendre : c’est une bonne occasion de descendre la concurrence – le type qui vous a fait une queue de poisson, celui qui vous a joué un sale tour au travail, celui qui a pris votre place à l’université. Existe-t-il un meilleur candidat que le « capitaine » dans la guerre de tous contre tous ?

Mais « Jair Bolsonaro est un faux nom » précisément parce que ce phénomène n’est pas spécifique à la droite : la concurrence entre travailleurs s’intensifie dans tout le spectre politique, avec des couleurs différentes, voire apparemment opposées. Par exemple, ces deux lynchages virtuels qui opèrent avec des manières très semblables : l’un encouragé par des groupes conservateurs contre de prétendus professeurs « communistes », et l’autre, l’ « escrache » (19), qui s’est renforcé ces dernières années en tant que pratique féministe. Outre que cela permet de ruiner la réputation de celui qu’on dénonce, les deux ont en commun de viser à priver leur cible de son travail, ce qui se produit fréquemment. Dans ce contexte social concurrentiel, l’identité se présente comme un moyen de trancher le différend. Voir les choses sous cet angle permet à la fois de comprendre l’apparition de stratégies de marketing telles l’« afro-entreprenariat », et le développement récent d’un fraction du mouvement noir qui abandonne le principe d’autodéclaration et exige la création de « comités d’évaluation de la conformité raciale » et de « critères phénotypiques » afin de poursuivre en justice et d’exclure les collègues qui bénéficiaient des quotas raciaux pour les appels d’offre publics ou pour les examens d’entrée à l’université (20).

Ce sont surtout les politiques sociales ciblées qui ont encouragé les mouvements politiques identitaires actuels (tous les quotas, les lois d’incitation à la culture, les administrations dédiées aux minorités, etc.), mais l’un n’entraîne pas forcément l’autre. L’orientation punitive, autoritaire et excluante de ces mouvements révèle leurs tendances bellicistes et leur rejet de la coexistence tolérante et des espoirs d’intégration qu’entretenait la politique du consensus. En accélérant la désagrégation de la société, l’approfondissement de la crise a réduit les possibilités d’administrer le conflit. En même temps, il a accentué le fait que la politique en est réduite à ne traiter que ce qui est urgent et immédiat. À gauche comme à droite, ces tout nouveaux acteurs sociaux partagent une propension à la confrontation stérile et l’absence d’un projet de transformation de la réalité sociale.

À mesure que la politique ressemble de plus en plus à la guerre ouverte, les techniques de médiation sociale élaborées au cours des dernières années commencent à paraître obsolètes. Malgré tous les efforts entrepris pour prouver qu’ils étaient capables de gérer une période de récession par le biais de mesures d’austérité, les dirigeants du PT ont fini par devenir la cible du mouvement destructeur de la crise elle-même. La vague de destruction qui s’est abattue, non seulement sur les principaux acteurs du compromis politique de la période de re-démocratisation et leur appareil de gouvernement, mais aussi sur certaines des plus grandes entreprises brésiliennes, doit se comprendre dans le cadre de l’ « destruction massive de forces productives » (21), mouvement typique des crises capitalistes, qui revient toujours et s’accompagne d’un accroissement de l’exploitation. La destruction de forces productives, souvent par le biais de la guerre, a toujours représenté une issue de secours pour le capital.

3

De ce côté-ci de la lutte de classe, les voies connues ne nous ont conduits qu’à des impasses.

Au cours des bonnes années des administrations de gauche, la croissance économique s’accompagnait de l’intégration des mouvements populaires dans le régime capitaliste, dans un mécanisme complexe de participation et de pacification qui limiterait efficacement la portée de toute contestation. Dans ce contexte, l’irruption des révoltes des jeunes travailleurs paralysant les villes, affrontant la police et forçant des gouvernements dirigés par des partis politiques différents à diminuer les tarifs des transports publics, était quelque peu inhabituelle. Survenant à intervalles irréguliers dans tout le pays depuis la « Revolta do Buzú » (quelque chose comme « révolte des bus ») – qui a déjà secoué le Salvador en 2003, première année de la présidence Lula – ces insurrections dénotent des ruptures dans la « paralysie monotone » de l’époque :

« Pour les petits groupes à gauche et à la marge du gouvernement, laisser libre cours au désordre de la révolte représentait la possibilité d’affronter l’énorme structure de gestion de la lutte de classe. L’explosion politique violente dans la rue rejette les mécanismes de participation et réagit à la répression armée (…) la révolte apparaît précisément comme critique destructrice, la négation d’un consensus paralysant (22). »

Ce n’est qu’en rompant le consensus que le conflit social pourrait surmonter les limites étroites de la routine administrée et éclater ouvertement en tant que lutte de classe. Vu sous cet angle, la contestation n’était possible que dans des mouvements comportant des caractères disruptifs et qui, en mettant la guerre en avant, faisaient en pratique la critique de la pacification. Outre les révoltes concernant les transports publics, cela s’est manifesté dans les grèves sauvages dans les méga projets de construction du PAC « programme d’accélération et de croissance »), dans le front d’expansion du capitalisme national (« pas une grève, le terrorisme  », a expliqué un travailleur de Jirau) (23), dans la dissidence des sans-terre qui, en dépit du « mouvement des travailleurs sans terres » MST, ont occupé l’ « institut Lula » (« Lula institute ») (24), dans la vague d’occupations urbaines spontanées dans tous les faubourgs de São Paulo sous l’administration municipale d’Haddad (25) ; dans l’accroissement vertigineux du taux de grèves depuis 2012 – atteignant, entre 2013 et 2016, le plus grand nombre jamais enregistré – et dans l’insoumission croissante de ces grévistes vis-à-vis de leurs syndicats (26) ; et enfin, le rejet collectif des mesures d’austérité par les lycéens, le rejet des mesures de médiation des conflits par les syndicats étudiants et l’occupation de leurs écoles qui ont obligé le gouvernement à reculer.

Mais à mesure que les fêlures du consensus deviennent des brèches, le sens et l’orientation de ces luttes sont néanmoins détournées, et elles perdent leur pouvoir de contestation. Les conflits font partie de l’agenda social et la révolte se normalise jusqu’à devenir un simple outil dans le nouveau compromis politique. En même temps, notre pari sur la rupture du consensus se vide, faisant perdre leur sens aux formules qui en sont issues. Depuis lors, la violence sociale qui s’avance dénote le chaos et la concurrence plutôt qu’autre chose. Car c’est cela, après tout, qui sous-tendait les structures de la pacification : la désintégration du tissu social et l’absence de perspective pour l’action collective.

Des voix innombrables se sont élevées contre les destructions héritées de 2013, défendant toutes la nécessité de reprendre le travail de terrain. On expliquerait le manque d’envergure de la révolte par ­l’absence de grandes organisations structurées sur les lieux de travail, dans les quartiers et sur les lieux d’études. Mais elles existaient, ces organisations ! Et elles faisaient partie de la machinerie gouvernementale contre laquelle s’insurgeaient ceux qui protestaient : on pouvait trouver l’adresse du parti de gauche chargé de l’administration fédérale dans les annuaires des 5 570 villes du Brésil  ; les deux centrales syndicales les plus importantes soutenaient le gouvernement  ; le plus grand mouvement du monde de travailleurs ruraux sans terre et un certain nombre de mouvements pour le logement devinrent les agents des programmes sociaux et des agences de création d’entreprises ; une masse équivoque d’associations populaires, d’ONG, de collectifs culturels et de groupes suburbains devaient leur survie à des systèmes de financement basés sur des formes d’appels d’offre ouverts, de types différents et qui n’accordaient pas les mêmes sommes d’argent (27). Tous étaient reliés à une myriade de registres, de bases de données et de réseaux conçus par toutes sortes d’organismes privés ou d’État – y compris, bien sûr, les institutions de la police (28).

Il ne s’agit pas d’une dérive : « Au niveau de la base, il ne pouvait rester que des contingents réifiés de travailleurs, dûment enregistrés et représentés – traités comme une monnaie d’échange par les bureaucraties (29) [traduction du site libcom]. » Conscient de l’existence de cette dynamique dans les années 1990, un leader sans terre en fit la synthèse suivante : « Les gens dans les manifs, de l’argent qui rapporte. ». L’organisation d’une base sociale signifie bien une « gestion des populations. Ces mouvements n’ont pas abandonné l’“organisation de terrain”, mais ils en ont tiré toutes les conséquences, en s’adaptant à la technique managériale. »

« Sans cette base, la gestion serait impossible (…) C’est pourquoi, en tant que soutien économique, les concessions matérielles garantissent le fonctionnement et la sclérose des mouvements sociaux, leur transformation en armes d’État, chargées de répertorier la base sociale et de gérer les maigres ressources des politiques publiques. C’est ce qui en fait des organismes accomplissant des tâches essentielles pour la réussite de la contre-révolution permanente sous sa forme populaire-démocratique (30). »

Vu sous cet angle, en préconisant d’«  or­ganiser la mégapole » en 2013, la gauche semblait tenter assez comiquement de réécrire l’histoire, comme s’il était possible de recouvrer la pureté de l’organisation communautaire des années 1970 et 1980, disparue depuis longtemps. D’autre part, c’était une façon d’éluder le problème que posait la rue en 2013 : anonyme et explosive, cette révolte exprimait celle d’un prolétariat urbain dont la force de travail se forme en lien avec les politiques publiques les plus diverses, avec les technologies de l’information, et employée dans des conditions précaires et hautement instables (dans ce sens, il n’est pas fortuit que les transports soient au centre de leurs exigences).

Mais aujourd’hui, la révolte semble n’exister qu’en s’associant à l’ordre établi. Lorsqu’un mouvement décentralisé des chauffeurs routiers paralysa l’économie brésilienne à la mi-2018, en bloquant toutes les routes du pays, les intérêts et l’organisation des travailleurs semblaient indissociables de ceux des entreprises. Cette rébellion qui a failli ruiner le pays avait le renforcement de l’ordre pour horizon et réclamait une « intervention militaire ». Le blocage des chauffeurs routiers s’était acquis un important soutien populaire et avait influencé certains secteurs des travailleurs urbains (des livreurs à motocyclette aux enseignants) (31), et scellé le sort du « grand accord national » (32) tenté par le gouvernement Temer – tentative déjà moins ambitieuse de garantir la survie du vieux compromis politique autour d’un programme d’austérité. Finalement, la victoire de Bolsonaro fait le lien entre 2013 et 2018 : la révolte s’adapte à l’ordre.

« Face à cet isolement et à cette impuissance, tout ce qu’a fait la gauche est de créer dans différents endroits de larges fronts démocratiques et antifascistes, sous des formes différentes, afin d’affirmer les valeurs de la gauche contre la montée des valeurs de l’extrême-droite – le rouge et le noir ou le bariolé contre le vert et jaune du drapeau national brésilien. Les valeurs de la démocratie contre celles de la dictature. (…) Ces positions ne sortent pas de leur champ discursif et abstrait : que signifie aujourd’hui lutter contre le fascisme avec des fusils  ? Qui sont les fascistes, nos collègues qui ont voté pour Bolsonaro ? (33). »

Ce nouveau scénario rend la formulation d’un point de vue critique difficile. D’une part, on a l’exigence de réhabiliter le vieux compromis démocratique de pacification, dont les forces sont de moins en moins productives – ce qui est précisément la raison pour laquelle c’est une exigence impuissante, qui tend à se contenter de défendre des symboles. D’autre part, simplement insister sur la révolte perd son pouvoir de contestation car, après tout, c’est désormais le régime lui-même qui reprend ouvertement la violence sociale à son compte : coincée entre ces deux formes de défense de l’ordre, quelle voie la lutte de classe doit-elle suivre?

«  Un groupe de militants  »

NOTES

Texte original : “Olha como a coisa virou” passapalavra.info/2019/01/125118/ (5 juin 2019)

Nous avons traduit à partir de la version anglaise : « Brazil : “How things have (and haven’t) changed” » https://passapalavra.info/2019/06/126700/

(1) Signifie à peu près « Vous pouvez pacifier, mais la réaction sera triste », tiré de O Crime é o Crime, du rappeur MC Vitinho (2011, à voir sur : youtube.com/watch?v=oHbt_qCyEbU).

(2) Discours de l’ancien président à l’occasion de « la loi pour la reconstruction de l’État démocratique » prononcé dans une salle de la Faculté de Droit de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro UFRJ) le 11 août 2017, à voir sur : .uol.com.br/2017/08/1909354-lula-diz-que-foi-precipitado-considerar-atos-de-2013-d

(3) Nous parlons ici de « révolte » car c’est le terme qu’utilisaient les militants actifs dans les insurrections urbaines contre les tarifs des transports publics qui ont éclaté dans le pays entre 2003 et 2013. Par ailleurs, nous tenons également compte de l’interprétation que fait de ce terme João Bernardo, pour « révolte signifie agitation sous le drapeau de la place commune. Exactement le contraire de la révolution qui est la liquidation de la place commune » (Revolta/revolução, Passa Palavra, juillet 2013, disponible sur : http:/passapalavra.info/2013/07/81647/) – Distinction qui contribue en outre à l’analyse des limites de ces luttes.

(4) « La seule “exigence du mouvement” (…) n’en était pas une, puisqu’elle n’autorisait aucune sorte d’organisation, de dialogue. Elle était surtout entièrement négative et n’était que le refus de continuer à être gouvernés de cette manière. » Cette description des manifestations contre la nouvelle loi-travail française en 2016 faite par le Comité invisible semble très familière. (Comité ­invisivel, Motim e destituição agora, Sao Paulo, n-1, 2017).

(5) Souvenons-nous, par exemple, de cet épisode au cours duquel l’intellectuelle Marilena Chaul, soutien du PT, a déclaré dans une conversation avec la police militaire de Rio que les Black Blocs étaient d’inspiration fasciste. Voir : « Black blocs » agem com inspiração fascista, diz filosofa a PMs do Rio” (Fohla de São Paulo, août 2013, disponible sur: www1.fohla.uol.com.br/fsp/poder/126068-black-blocs-agem-com-inspiracao-fascista-diz-filosofa-a-pms-do-rio.shtml).

(6) En retraçant l’escalade répressive au cours de la longue période de séquelles qui a succédé au mois de juin à Rio de Janeiro, entre 2013 et 2014, le film Operações de Garantia da Lei e da Ordem (« opérations pour la loi et l’ordre », de ulia Murat, 2017) attire l’attention sur la continuité qui existe entre le discours de Dilma [Roussef (Parti des travailleurs), présidente du Brésil de 2011 à 2016, destituée en 2016] face aux manifestations et au discours d’inauguration de Temer [président (centriste) du Brésil de 2016 à 2018] : la défense de l’ordre.

(7) MPL : mouvement pour la gratuité des transports ; MBL : mouvement pour un Brésil libre.

(8) D’un côté, nous avons assisté à la scène au cours de laquelle Lula, tout en sachant que sa condamnation n’était qu’une manœuvre politique, a accepté d’aller en prison en réaffirmant sa confiance dans les normes démocratiques : « si je ne croyais pas dans la Justice, je n’aurais pas créé un parti politique, j’aurais proposé à ce pays de faire la révolution. » De l’autre, nous voyons que le sommet de campagne de Bolsonaro qui, tout en sachant que les élections étaient déjà gagnées, ne cessait de contester la légitimité des votes et d’affirmer que la victoire de leur opposant ne pouvait avoir lieu que grâce à la fraude. Eduardo Bolsonaro, fils du président élu, s’est même permis de se moquer de la Cour suprême en déclarant qu’il suffirait d’un « caporal et d’un soldat » pour mettre fin à ses activités.

(9) Expression courante dans les milieux militants qui désigne la stratégie prévue par le prétendu milieu « démocratique et populaire » depuis les années 1980. Comme avec une pince, la prise de pouvoir exigerait un double mouvement : par en-haut, l’occupation progressive des espaces institutionnels ; par le bas, une mobilisation de masse, dirigée par des organisations populaires, les mouvements sociaux et les syndicats.

(10) « Ce qui s’est exprimé pour la première fois dans les élections, » a récemment déclaré Paulo Arantes dans un entretien à l’hebdomadaire Brasil de Fato, « ne consistait pas uniquement à inventer ou à gérer des politiques publiques classiques, mais il s’agissait de prendre le pouvoir dans un mouvement de confrontation politique. » (Abriu-se a porteira da absolutaingovernabilidade no Brasil, diz Paulo Arantes, Brasil de Fato, 13 novembre 2018, disponible sur brasildefato.com.br/).

(11) Dans son analyse de la nomination récente du ministre des Affaires étrangères de l’administration ­Bolsonaro, Jan Cenek (dans Trump, o Occidente, o chan- celer, o ex-prefeito, o romance e a crise, décembre 2018 disponible sur : antiode.blogspot.com/ 2013/03/ albert-camus-por-jean-paul-sartre-camus.html ) en arrive aux mêmes conclusions : « Le programme de l’extrême-droite va au-delà du réformisme sourd et muet parce qu’il revendique ouvertement et défend ce que l’autre disait ne pas vouloir faire tout en continuant à le faire. Puisque le capitalisme est toujours là, la répression est inévitable à une différence près : l’extrême-droite défend la militarisation et la violence alors que le réformisme sourd muet tient des discours qui les condamnent et se proclame démocratique (mais ceux qui étaient dans la rue en juin 2013 savent bien ce que Haddad a fait cet automne-là).

(12) Emiliano Augusto, A paixão é um excelente tempero para ação, mas uma péssima lente para a analise («  La passion est excellente pour pimenter l’action, mais c’est un très mauvais accessoire d’analyse. » Facebook, octobre 2018 (disponible sur : facebook.com/emiliano.augusto /posts/10211083131468227).

(13) Carolina Catini et Renan Oliveira, Depois do fim (Passa Palavra, novembre 2018, disponible sur : passapalavra.info/2018/11/123386/).

(14) Par fascisme, on entend un phénomène qui n’est pas un simple synonyme d’autoritarisme exacerbé, contrairement à ce qu’en a fait la gauche.

(15) C’est l’expression qu’emploie Leda Paulani dans « Capitalismo financeiro, estado de emergência econômico e hegemonia às avessas » (dans Francisco de Oliveira, Ruy Braga et Cibele Rizek (orgs.). Hegemonia às avessas, São Paulo, Boitempo, 2010.

(16) Ce terme est devenu populaire à partir d’une page Facebook (disponible sur : facebook.com/vagasVTNC/)

(17) 2018, disponible sur : http://passapalavra.info/2018/11/123623/

(18) Discours de Silvia Viana pendant le séminaire « Alarme de Incêndio : cultura e politica na época das expectativas decrescentes » (5 mars 2016, disponible sur youtube.com/watch?v=IbOAN31ABHE>).

(19) Définition selon linguee.fr : « l’“escrache” est le nom donné dans les pays hispanophones à un certain type de manifestation publique où des activistes vont sur le lieu de travail ou de domicile de ceux qu’ils veulent dénoncer publiquement. » Bien que l’« escrache » ait pris naissance à gauche et se réfère aux luttes consécutives aux disparitions politiques en Argentine, ces dernières années, c’est dans le contexte des politiques identitaires qu’il a pris sa forme la plus aboutie. Pour un récit plus dynamique de ces actions, voir Dokonal, Sobre escrachos, extrema-esquerda e suas próprias novelas : o conto que pensei em escrever (Passa Palavra, juillet 2014, passapalavra.info/2014/07/98096/>).

(20) Voir A caça aos ‘falsos cotistas’ : austeridade, identitade e concorrência (Passa Palavra, août 2017, disponible sur : passapalavra.info/2017/08/114875).

(21) « Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses qu’il crée. – Comment la bourgeoi sie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en imposant la destruction massive de forces productives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens marchés.» Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste, Librio, p.34.

(22) Caio Martins et Leonardo Cordeiro, Revolta popular : o limite da tática (Passa Palavra, mai 2014, disponible sur /passapalavra.info/2014/05/95701/). La version anglaise, Popular Revolt and its limits, est disponible sur libcom.org/library/brazil-popular-revolt-its-limits).

(23) Il s’agit du commentaire d’un ouvrier qui enregistrait sur son smartphone les images de l’incendie des logements des travailleurs. Les conséquences de la construction de Jirau, l’insurrection ouvrière et le lien entre les centrales syndicales et le gouvernement pour réprimer le mouvement sont décrits dans le documentaire Jaci : sete pecados de uma obra amazônica (Caio Cavechini, 2015). Voir aussi les comptes rendus d’arrêts de travail, d’assassinats, de tortures et des prisons sur les sites de construction qu’a rassemblés au cours des années la Liga Operária, un syndicat d’influence marxiste de la région (ligaoperaria.org).

(24) La trajectoire de résistance suivie par les résidents de la colonie rurale de Milton Santos, que la « révision d’une réforme agraire » sous l’administration Dilma mettait en danger, a été abondamment couverte par Passa Palavra et peut être consulté sur : passapalavra.in fo/2013/01/70939/).

(25) Début août 2013, Passa Palavra a raconté un « printemps réduit au silence » : dans la seule région de Grajaú, « environ vingt terrains ont été spontanément occupés par des familles qui ne peuvent plus payer leur loyer (…). Il est pour le moins curieux que, suite à l’agitation politique que nous nommons “événements de juin”, un processus de lutte directe a été élaboré par les plus pauvres de la mégapole et que même les organes de presse de la gauche ne lui ont pas accordé l’attention qu’il mérite. (Ocupações do Grajaú protestam pro moradia no centro de São Paulo, Passa Palavra, août 2013, disponible sur passapalavra.info/2013/08/82681).

(26) Le « Bilan social » annuel du Dieese (département intersyndical de statistiques et études socio-économiques), publié sur dieese.org.br, fait état d’un total de 2 050 grèves enregistrées au Brésil au cours de l’année 2013, passant à 2 093 en 2015 (jusqu’à présent, aucun rapport sur les grèves de 2014-2015 n’a été publié). Mais, comme l’a fait remarquer Leo Vinicius, l’analyse de cette période devrait tenir compte des « grèves et actions sur les lieux de travail hors des structures syndicales, qui ne sont pas inclues dans ces statistiques. Il est probable que de nombreuses actions autonomes de travailleurs syndiqués aient eu lieu sans que nous en soyons informés ». (Bem além do mito « Junho de 2013 », Passa Palavra, juillet 2018, disponible sur : passapalavra.info /2018/07/121756/>).

(27) Pour une description de ce scénario, voir Estado e movimentos sociais (Passa Palavra, février 2012, disponible sur : passapalavra.info/2012/02/52448/>).

(28) Le cas de GEO-PR (« système géoréférencé de surveillance et de soutien des décisions de la présidence ») est emblématique. Créé par l’administration Lula en 2005 sous prétexte de protéger les communautés quilombola [communautés créées dès le XVIIe siècle par des esclaves en fuite, mais aussi des Indiens et des Blancs (déserteurs ou paysans sans terre)], les terres indigènes et les colonies rurales. « Abreuvé pendant plus de dix ans de données sur les mouvements sociaux, telles les “manifestations”, les“grèves, les “mobilisations”, les “problèmes de financement”, “les questions indigènes”, les “actions des ONG ” et les “quilombolas”, il a donné naissance à un “puissant outil de surveillance des mouvements sociaux”, le plus important à ce jour » (Lucas Figueiredo, O grande irmão : Abin tem megabanco de dados sobre movimentos sociais, The Intercept, décembre 2016 (the intercept.com).

(29) Voir Revolta popular: o limite da tática (article cit. note 22)

(30) Pablo Polese, A esquerda mal educada, juillet 2016, disponible sur :passapalavra.info/2016/07/108872

(31) Sur les répercussions des blocages des chauffeurs routiers sur les travailleurs sur applications, les livreursà motocyclette, les chauffeurs de bus scolaires et d’autres catégories urbaines, voir Gabriel Silva A greve dos caminhoneiros e a constante pasmaceira da extrema esquerda (Passa Palavra, mai 2018, disponible sur : passapalavra.info/2018/05/119926).

(32) « Michel [Temer] forme un gouvernement d’union nationale, promeut un grand accord, protège Lula, protège tout le monde. Le calme revient dans le pays, personne ne peut plus supporter ça », dit Sérgio Machado, ancien président de Transpetro, au cours d’une conversation, célèbre au Brésil, avec Romero Jucá, ministre de la Planification du gouvernement Dilma, juste avant le vote qui décida de la destitution de Dilma (ce dialogue a été enregistré et a fuité dans la presse en mai 2016, la transcription est disponible sur  : 1.folha.uol.com.br/poder/ 2016/05/17740187-em-dialogos-gravados-juca-fala-em-pacto-para-deter-avanco-da-lava-jato.shtml)

[33] Um outro João, Breve comentário sobre as frentes democráticas e antifascistas contra Bolsonaro (Passa Palavra, dez., 2018).

 

Lutter ? Pour ou contre quoi ? Pour ou contre qui ?

Dans tout débat, il faut avant tout considérer ce qui est inévitablement présent et règle l’ensemble des relations que toute lutte implique, tant dans des attitudes individuelles que dans des unités collectives, celles dans lesquelles on est impliqué ou celles que l’on a créées. Cette omniprésence est celle du régime ­capitaliste, un mode de production des biens nécessaires ou pas à la survie de l’espèce humaine. Tant que ce système existe sur le plan mondial, il est présent et ne peut être abstrait, quelles que soient les intentions et les volontés agissantes. Dans toutes les réalisations quelconques cherchant à échapper à cette présence contrainte, il est toujours là en embuscade, détruisant, par la violence ou toute forme ­d’intégration, ces tentatives diversifiées tant par leur forme, leur but limité, leur ­localisation et leur dimension. Tout ce qui se crée dans un monde capitaliste reste finalement soumis à cette emprise.

Mais, dans la période récente, un phénomène englobé sous le terme « réchauffement climatique », dont certains avaient souligné les prémisses dans un isolement total, est venu se superposer à cette emprise du capitalisme. Dans une sorte de revanche de la ­Nature contre l’exploitation du vivant comme de toute matière, les conséquences de cette explicitation ont créé une situation qui ­s’impose au capitalisme lui-même et que, par son fonctionnement même, il est incapable de modifier voire simplement d’endiguer. D’une manière ou d’une autre, tout ce qui vit sur la Terre, y compris le capitalisme, sera contraint de s’adapter ou de disparaître. C’est le grand enjeu de la période présente et si on voit surgir d’innombrables pronostics, en fait personne ne peut dire ce qu’il en sera, même dans une période proche. Et ce ne sont pas les innombrables luttes anciennes ou nouvelles qui permettent d’apporter une réponse quelconque à ce qui touche l’humanité tout entière.

C’est un truisme d’écrire comme le font aujourd’hui les médias que « le monde est en feu ». Parce que, depuis que le capitalisme s’est installé, le monde a toujours été en feu, d’une manière ou d’une autre, depuis les résistances individuelles à la domination ou l’intrusion du capital jusqu’aux conflits armés à l’échelle mondiale, entre grandes unités économiques souvent centrées sur un État plus puissant voulant étendre ou conserver sa domination avant tout économique, même si elle passe par une domination armée. Mais on pourrait dire que la nature du « feu » a changé, passant d’une relative simplicité ­d’affrontements directs à une complexité d’affrontements de toute nature. De tout temps, la distinction s’est imposée entre luttes sociales et luttes politiques, mais la frontière entre les deux catégories était particulièrement poreuse avec des interférences cachées ou ouvertes. Jusqu’à récemment, la lutte ­sociale concernait uniquement la domination du capital dans l’exploitation de la force de travail (l’élément central du mode de production capitaliste). Elle allait des attitudes individuelles de résistance (vol de matériel et de temps, sabotage, absentéisme, turnover), qui pouvaient tout autant être collectives, à toutes les formes de grève, une grève générale dans un secteur clé d’un État se transformant inévitablement en lutte politique. Mais le grand rêve du xixe siècle d’une internationale ,unissant dans une même action les prolétaires du monde entier et conduisant à la fin du mode de production capitaliste, a vécu. Ces formes de luttes directes contre la domination du capital sur les lieux de production et leur extension éventuelle existent toujours, mais elles ne semblent plus avoir pour les protagonistes le même impact et surtout ne portent plus l’espoir d’une sortie du mode de production capitaliste. Pour partie, cela est dû au fait que l’organisation présente de la production à l’échelle mondiale rend difficile et inefficace toute action collective globale, même à l’échelle d’un État. Ce qui conduit à considérer ce que représente, à l’échelle mondiale, par-delà ces formes classiques de lutte, la totalité de ces réactions de toutes sortes – sociales et politiques à la fois – « contre », quel qu’en soit le caractère (individuel ou collectif quelconque) , la forme (pacifique ou violente), le tempo (un seul événement ou une récurrence dans le temps), le mode d’organisation (structuré hiérarchiquement ou refusant toute représentation), l’objet (une cellule administrative et/ou territoriale jusqu’à l’univers tout entier), le but (depuis un point précis jusqu’à un thème global limité ou universel, y compris la fin du mode de production capitaliste).

Si l’on devait classer ­l’ensemble des réactions ­diverses « contre », on pourrait d’abord les diviser en deux catégories selon leur finalité affichée, entre celles tournées vers un futur et celles tournées vers un passé. Les réactions tournées vers le passé, contre les pouvoirs politiques en place et ses conséquences économiques et sociales, visent à contester ce qu’est le capitalisme aujourd’hui au nom d’un passé qui aurait comporté plus de justice sociale, mais surtout le pouvoir de certaines couches sociales, un mode de vie traditionnel et des « valeurs » mises en pièces par la mondialisation, chaque cadre national et tout ce qui est effectivement ­balayé par une internationalisation et une uniformisation des modes de vie.

Elles peuvent se référer à deux sortes d’actions. Soit dans un cadre légal en profitant du mécontentement social pour prendre les rênes du pouvoir national et assumer des ­mesures qui les font entrer en conflit avec les instances internationales. Soit par des guerres ouvertes restant dans un cadre national ou régional, visant à maintenir les intérêts économiques et/ou stratégiques de telles ou telle puissance, ce qui entraîne, comme en Syrie, en Irak, en Afghanistan, en Libye… d’inextricables situations conflictuelles. Soit des guérillas locales ou régionales comme on peut en voir un peu partout dans le monde. Soit dans des mouvements internationalistes comme Daesh dont les pays capitalistes dominants ont du mal à se dépêtrer. Entre le Rassemblement national de Le Pen et Daesh, ce retour aux « valeurs » du passé leur donne un pôle commun de contestation, non pas du capitalisme mais d’une forme de gestion du système, bien qu’ils apparaissent comme des frères ennemis.

Les réactions vers un futur sont celles qui agissent d’une manière ou d’une autre pour modifier le présent vers une autre orientation dans la dynamique sociale globale.

D’un côté par des manifestations diverses, pacifiques ou violentes visant à contraindre les pouvoirs politiques et/ou économiques à modifier leur orientation et leur pratique. On reste ici dans la sphère politique. On peut classer sous ce titre des manifestations très diverses. Certaines, tout en restant plus ou moins catégorielles, ont pris un caractère ­international (elles se sont superposées à des mouvements internationaux existant comme la Journée internationale de la femme, le mouvement « me too ») comme celles des jeunes autour de la lycéenne suédoise Greta Thunberg, ou celles de « Extinction Rébellion ». La plupart de ces oppositions politiques restent dans le cadre national mais, en dehors de leur orientation politique, il est difficile de leur trouver un commun dénominateur. Elles peuvent être orientées vers une contestation globale poussée par un délabrement économique accompagné de corruption des élites dirigeants, comme en Algérie, en Egypte, en Irak… Cela peut être plus complexe comme à Hongkong ou en Bolivie. ­Pacifiques à leur début, elles peuvent devenir violentes par l’effet de la répression, les exemples ne manquent pas. Ce qui complique leur interprétation est que ces mouvements peuvent se diriger contre une dictature, le plus souvent militaire comme au Soudan du Sud, en Algérie ou en Égypte, ou contre des régimes démocratiques comme en Corée du Sud ou dans certains pays d’Europe, y compris la France des « Gilets jaunes ». Le ­caractère politique de l’ensemble de ces mouvements (la revendication d’un changement de gouvernement ou simplement d’une orientation politique) masque souvent le fait que ce n’est que la forme que prend le mécontentement général sur les conditions de vie d’une majorité de la population. Mais il est rare, sauf dans des expressions très limitées, de trouver dans toutes ces revendications politiques une mise en cause du mode de production capitaliste, pourtant responsable à la base des conséquences de son activité présente, tant dans les conditions de vie de tout un chacun que dans les phénomènes globaux comme le réchauffement climatique et les autres formes de destruction de l’environnement.

D’un autre côté, dans le monde entier on peut voir des tentatives, tout autant orientées vers le futur, de « vivre différemment » soit par des attitude de vie individuelles, soit par des orientations ponctuelles de production hors des sentiers battus du capital, soit par des collectivités tentant d’organiser d’autres formes de production et de vie. Si l’ensemble représente indéniablement une généralisation mondiale, il est bien difficile d’en chiffrer l’importance, en regard du poids des multinationales dominant le monde autour du mode de production capitaliste, et en regard du fait que ces cellules qui se veulent hors du système lui sont en fait indirectement soumises. Tant que ce système domine il peut tout autant les intégrer que les combattre.

Il est pourtant un mouvement tourné vers le futur mais que l’on oublie dans ce débat sur les luttes mondiales, et qui est une véritable guerre qui fait plus de morts que les guerres ouvertes. Nous avons déjà abordé ce problème des « migrations » (1). Le titre devrait être élargi car les migrations se font aujourd’hui tous azimuts et pas seulement Sud-Nord bien que ces dernières prennent plus de place dans notre actualité. Les barrières pour tenter – vainement d’ailleurs – d’endiguer ces vagues renaissantes qui, comme la mer, viennent constamment se briser sur elles, ont proliféré depuis 2014. Si on met en rapport ces protections médiévales des pays plus riches avec les protections internes de ces pays riches où les classes dominantes ­s’enferment souvent dans des sortes de forteresses intérieures, on peut y voir que la classe capitaliste dominante se voit assiégée par une vague sociale prenant différentes formes. Plus que tous les autres mouvements futuristes ou passéistes, cette guerre sociale rémanente est la véritable menace contre le mode de production capitaliste.

Mais derrière l’ensemble de ces conflits qui ne sont pas dirigés directement contre le mode de production capitaliste se profile un danger pour le capital lui-même et toute la vie sur la Terre, y compris, bien sûr, l’espèce humaine. L’irrépressible dérèglement climatique – auquel le capital, incapable de le contrôler, est contraint de s’adapter de même que l’humanité – fait que tous les autres problèmes en sont entièrement dépendants et/ou exacerbés (par exemple, accentuation des ­migrations). Ce qui explique que les seuls balbutiements d’une internationalisation de résistance au système viennent de ces luttes contre le réchauffement climatique.

H. S.

(1) « Les parias à l’assaut de la forteresse Nord », Échanges nos 148 et 149 (2014).

« Etcétera » (Barcelone) : 1976-2019, un itinéraire collectif

Comme nous l’indiquions dans notre précédente édition, les camarades du groupe ­Etcétera de Barcelone ont décidé d’arrêter la publication de leur revue. Le n° 59 et dernier est constitué du texte suivant retraçant cette aventure lancée en 1976 et du catalogue des publications, revue et livres

Nous vo­us ­remettons la livraison 59 qui correspond au dernier numéro de la publication périodique en papier Etcétera, correspondance de la guerre sociale, que nous avons débutée en 1983. Il est difficile de parler de ce qui se termine, des dernières choses, elles ne finissent jamais, elles commencent toujours.

Voir la géniale affirmation de Kracauer intitulant son dernier livre (inachevé à sa mort en 1966) L’Histoire des avant-dernières choses (1).

Nous poursuivrons cependant notre itinéraire en misant de nouveau pour une société sans capital et sans État, mais dorénavant sans le bulletin qui faisait état de nos discussions. Nous continuons sur la même page web [https://sindominio.net/etcetera] de critiquer la logique de ce monde, de parler de la nôtre ancrée dans le don, la gratuité, l’aide mutuelle…

Nous continuons aussi de faire connaître ces textes qui nous semblent importants pour comprendre la société dans laquelle nous habitons ou mieux dit « qui nous habite » en continuant la collection de livres que nous avons déjà édité. Voilà, voyons-nous et parlons-en après l’été.

Etcétera, juin 2019

Depuis les lointaines années 60 du siècle dernier, notre collectif a voulu être, et a été, un lieu de rencontre par où de nombreux compagnons de route sont passés. Certains nous ont laissé, d’autres ont suivi différents parcours bien que leurs empreintes soient restées présentes dans notre devenir et d’autres encore continuent dans cet espace à s’interroger et à dénoncer les structures de pouvoir capitaliste. À un moment donné, dans la seconde partie de 1983, on a envisagé d’élaborer ce bulletin pour disposer d’un instrument de communication avec des compagnons proches de nous ou d’autres horizons avec lesquels nous partagions et avec lesquels nous partageons les mêmes préoccupations concernant les relations de domination capitaliste, et ainsi commencer une « correspondance de la guerre sociale ».

Notre parcours a été long, notre réflexion a eu la volonté d’être rigoureuse et partagée sans avoir été exhaustive car, en effet, nous sommes conscients que certains thèmes importants sont restés à quai. Nos réflexions et interrogations, sans dépendre de l’actualité passagère, source de pertinence des média qui marquent l’agenda, ne pouvaient toutefois se soustraire aux « guerres » qui nous environnaient, certaines belliqueuses, et d’autres, sociales.

Aujourd’hui nous mettons une parenthèse, rien de définitif, car nous désirons suivre notre réflexion, nos critiques et notre communication avec tous ceux qui partagent nos questionnements et nos inquiétudes de lutte pour une relation sociale distincte de celle du Capital. Parenthèse concernant la publication périodique de papier du bulletin : il est difficile de maintenir fraîcheur et enthousiasme après tant d’années sans tomber dans la routine, les clichés qui donnent l’impression qu’ils servent pour tout. C’est pour cette raison, alors que le bulletin courait le danger de devenir pour nous une habitude, une obligation, que nous voulons « larguer les amarres » et chercher une nouvelle forme de faire. Le devenir de notre vie au jour le jour et la recherche permanente d’autres manières d’agir à la marge de cette société mercantile marqueront les jalons vers une autre manière d’être et d’exister dans l’instant.

De grands changements ont eu lieu depuis que nous avons commencé à nous rencontrer et nous avons vu comment nos vies, lors de périodes distinctes (le franquisme suivi du pacte de transition et de la « normalisation démocratique »), ont finalement débouché sur un ordre social opposé à nos désirs et intérêts ; sur un monde qui, vu globalement, nous semble tout aussi cruel que celui qui nous avait fait réagir alors (violence, exploitation, guerres, migrations, misères…) ; un monde qui pour l’essentiel continue d’être défini comme capitaliste du fait de son mode de production de valeur qui reste le même. Il faut donc continuer de dénoncer ce qui se passe, les causes du mal-être humain provoqué par les actions prédatrices du capital dans son effort à être le seul ordre à organiser monde. Il faut continuer à nous coordonner avec d’autres personnes, d’autres groupes afin de faire connaître les luttes de résistance qui ont lieu, tâche à laquelle nous nous sommes consacrés à travers notre correspondance de la guerre sociale.

Notes sur le parcours

Dans les premières années de notre trajectoire commençaient à s’infiltrer en ­Espagne les nouveaux courants venus ­d’Europe et d’Amérique du Nord. À Barcelone, du fait de sa proximité, ils venaient de France. Ils étaient chargés de critiques envers la politique et le modèle social et de désirs de liberté individuelle. À ce moment-là, pour la majorité de notre génération, le problème majeur était de nous débarrasser de la dictature franquiste qui continuait sa répression sur n’importe quelle revendication ouvrière ou civile en torturant ou tuant tout opposant.

Nous sommes des enfants grandis dans l’après-guerre. Autrement dit, nous sommes les produits d’une école et d’une ambiance sociale polarisées pour faire de nous des travailleurs dociles au service du système productif précaire du pays. On nous maintenait dans l’ignorance de l’anéantissement que la défaite de la classe ouvrière et des fractions progressistes représenta durant la guerre civile que nos parents avaient vécue. Tout était occulté par la pauvre et mauvaise éducation que dispensaient les collèges religieux ou « nationaux catholiques » et par la génération précédente rendue muette de peur par la ­répression de l’État et ainsi incapable de se révéler face aux injustices subies.

Toutefois, dans les années 1960, les luttes ouvrières et de protestation prirent de l’importance sur les différents fronts de la guerre sociale (centres de travail, enseignement universitaire, etc.) à un tel degré qu’elles ne pouvaient plus être occultées, ouvrant une brèche qui nous permis de respirer. Les grandes grèves (les mineurs dans les Asturies en 1962, les sidérurgistes en 1966, par exemple) et d’autres affrontements dans d’importants centres de travail commençaient déjà à promouvoir le développement d’organisations syndicales et de partis politiques impulsés par des groupes de militants clandestins.

Nous autres, participants du collectif, avons accumulé les expériences dans les luttes qui touchaient les centres de formation, ceux de travail ou les nouveaux quartiers ­ouvriers. Cette pratique nous mena jusqu’à une forme de lutte autonome d’assemblées, contraire aux structures verticales dirigées par des avant-gardes qui tentaient de ­s’imposer partout. La lutte des dockers et la revue La Estiba, modèle d’expression populaire, en sont un exemple. Critiques du syndicalisme et de la démocratie que nous voyions venir, nous promouvions une lutte anticapitaliste qui dépassait l’anti-franquisme. Ce positionnement idéologique, remettant en question radicalement le modèle social, était pour la rupture. C’était dans ces années illusoires où on pouvait encore penser à la possibilité d’un changement social radical.

Nous avons toujours évité d’être étiquetés (de marxistes ou d’anarchistes…) ce qui peut apparaître dans nos textes édités à l’époque. Nous nous sentions bien derrière la définition de « critiques du mode de vie capitaliste pour son dépassement dans un sens communiste et libertaire, pour une société sans Capital et sans État. Pour un monde sans argent ».

Nous collaborions à révéler ce que dissimulaient les mensonges diffusés par les « media » contrôlées, facilitant ainsi la mise au jour tant de la pensée critique occultée comme des textes élaborés à partir de la lutte sociale du moment sur les différents fronts dans les entreprises (les conflits étaient innombrables à la fin du franquisme), dans les institutions d’enseignement et de santé ; des luttes dénonçant la situation au sein des quartiers ouvriers récents avec une urbanisation restreinte, etc.

Entre 1976 et 1978 nous avons publié six numéros du bulletin Quienes no tienen derecho a la palabra la toman ya (Ceux qui n’ont pas droit à la parole la prenne maintenant), tirée à 10 000 exemplaires, dans lesquels nous traitions des différentes répressions dans la vie quotidienne (discrimination des femmes, des enfants, des gitans, des émigrés, des fous…) même si le contenu dénonçait principalement la situation des prisonniers dans les prisons franquistes et se faisait l’écho de la lutte menée par la Copel (Coordination des prisonniers en lutte). Nous avons de même participé aux comités de soutien à la Copel sans oublier de dénoncer le traitement réservé aux internés dans les institutions psychiatriques.

L’imbrication entre prison et société, la prison comme révélateur de la vérité de la société, était le point de confluence du collectif dans le bulletin dont ils étaient auteurs et éditeurs comme dans les discussions. À partir de la vie quotidienne dans la prison et en dehors d’elle se dévoilait le monde carcéral, la réalité derrière la loi et la justice, son caractère de classe et sa fausseté, montrant sa véritable utilité. Le caractère de classe du code pénal et de toute son institution ­apparaissait clairement et on ne critiquait pas seulement les injustices de la justice mais la justice elle-même. On en tirait les aspects carcéraux de la société : réglementation, surveillance et contrôle à l’école, à l’usine, dans la famille, en internement, etc. La critique de la prison et du système carcéral était ­radicale : nous étions pour l’abolition, pour la fin de toutes les prisons. Nous proclamions que la prison était la source du délit et elle-même le délit majeur en cherchant à comprendre le délit à partir de la société, autoritaire et hiérarchisée, capitaliste.

À mesure que passaient les années de la transition, nous étions poussés à faire la critique des différents pactes qui se succédaient pour camoufler les situations de conflit pendant que se produisaient la reconversion industrielle et la modernisation du Capital…Une période (transition vers la modernité et transaction démocratique, comme nous la ­définissions dans le n° 25 d’Etcétera) de ­réponse de l’État et du Capital à l’extension des luttes qui, du fait de leur caractère ­assembléiste et autonome, ne purent jouer un rôle jusqu’aux pactes imposés de la Moncloa de 1977, pas plus pour l’échec de la tentative de coup d’état en 1981 sur lequel nous avons sorti un tract la nuit même, titrant « Le coup a triomphé », ni pour l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste.

Durant cette époque nous lisions et ­divulguions des textes d’auteurs qui nous ­aidèrent à connaître la pensée critique et à l’interpréter de manière différente de celle qui dominait dans notre entourage, mais aussi à observer les faits historiques d’un autre angle et ainsi à analyser notre monde par des analyses faites depuis une critique indépendante et non instrumentalisée.

En lisant Rubel nous apprîmes à lire Marx, le Marx critique du marxisme : « Si je suis sûr d’une chose c’est que je ne suis pas marxiste », confia-t-il à sa fille Laura. Le Marx critique du capital et de l’État : « L’existence de l’État et de l’esclavage sont inséparables » écrivait-il dans Vorwärts (2), idée qu’il reprit après la Commune de Paris. De Marx, nous avons compris ce qu’est le capital, cette relation sociale dont nous sommes constitués, ce mode de production de marchandises, de valeur d’échange et de production de valeur.

Avec Dézamy, Hess, Bremond, Feuerbach, Proudhon, Bakounine… nous avons pensé la révolution communiste. Stirner, avec L’Unique et sa propriété, nous a permis de discuter à partir de la subjectivité radicale, le déterminisme des conditions économiques et, dans la réplique adressée par Marx avec L’Idéologie allemande, nous vîmes ce qu’il y avait de faux à proposer de changer le monde en modifiant uniquement la conscience qui l’appréhende, cette vieille illusion qui veut que changer les conditions d’existence ne dépend que de la volonté des hommes.

Korsch, Mattick, Brendel, Gorter, Pannekoek, Rosa Luxembourg… nous firent connaître le parcours, pratique et théorique, d’un prolétariat qui s’organise pour lui-même. Connaissance qui nous permit d’entrer dans l’autre histoire du mouvement ouvrier. Mouvement qui débouche sur une expérience autonome et autogérée avec les Soviets en Russie en 1904 et 1917, les conseils dans l’Allemagne de 1919 et les collectivisations en Espagne en 1936.

Dans le Discours de La Boétie, nous avons compris la servitude volontaire ou, plus exactement, le conflit entre le désir de liberté et le désir de servitude.

Ciliga nous apprit la nature de l’URSS comme capitalisme d’État en dehors de sa mystification soutenue par l’« intelligentsia » européenne à qui il a fallu attendre l’entrée des tanks en Hongrie en 1956 pour délaisser ce mythe.

Nous nous sommes familiarisés à la Technique, au phénomène technique, en lisant Mumford, Ellul, Anders. Comme Marx a compris à la source le capital et la nouvelle relation sociale qui s’imposait, analyse qui reste certaine, celle de ces trois analystes de la Technique est aussi valide après plus de soixante-dix ans : la Technique est régie sur le principe de l’efficacité maximale ; c’est une conception du monde ; l’ouvrier devient un engrenage de la machine ; la Technique devient autonome. Ambivalence, tout dépend de son utilisation ou tout est inscrit dans son essence ?

Bien que prétendant à une analyse interdisciplinaire, nous donnions une préférence à la lecture économique que nous modérions par les textes de Nietzsche, Freud et ses déviants : le communiste Reich, le libertaire Gross et par les analyses sur d’autres sociétés sans État dans Sahlins et Clastres.

Plus récents, Vaneigem, Lefebvre, Foucault, Debord, Illich, Garcia Calvo, nous ont aidé dans cette connaissance de la société. Nous les avons lus avec un intérêt critique regroupant ce que nous considérions comme intéressant.

Nous prîmes le nom de Collectif Etcétera en 1976 dans l’intention de faire connaître une série de matériaux que nous considérions intéressant pour critiquer le mode de vie capitaliste. Ainsi nous avons édité des livres dans les collections :

« Critique de la politique » : Gloses critiques marginales pour l’article « Le roi de Prusse et la réforme sociale ». Par un prussien, de Karl Marx ; Un monde sans argent : le Communisme (1) et (2), texte de Les Amis de 4 millions de jeunes travailleurs ; L’Illusion démocratique, de Amadeo Bordiga ; L’État vu par Karl Marx, de Maximilien Rubel et Louis ­Janover ; Discours sur la servitude volontaire, de La Boétie ; Notes sur l’autonomie ouvrière, de différents auteurs ; La Communauté, de Raoul Bremond ; Le Code de la communauté (1) et (2) de Théodore Dézamy ;

– « Histoire Critique » : Fac-similé du journal « El amigo del pueblo » (l’ami du peuple) et divers tracts et textes des « Amigos de Durruti » ; de la revue Bilan : Textes sur la révolution espagnole, 1936-1938 ;

– « Critique de la vie quotidienne » : Sobre la delincuencia, que nous avons signé Colectivo Margen.

Comme nous l’avons déjà dit, en 1983 nous avons édité le numéro 0 de la revue ­Etcétera, correspondencia de la guerra social, en continuité d’une correspondance avec des amis et des collectifs (Échanges et mouvement, La Guerre sociale, Collegamenti, Fifth Estate, entre autres…) dont la finalité était d’échanger l’information sur les luttes et sur la pensée critique qui n’étaient pas diffusés par d’autres moyens. À cette époque de « normalisation démocratique », les médias arrêtèrent de se faire l’écho des conflits ­sociaux qui continuaient de se produire, principalement de ceux qui ne s’ajustaient pas au jeu de négociation des grands syndicats. Ainsi, sans laisser l’édition de livres et de bulletins, nous avons entrepris d’approfondir la connaissance de notre réalité sociale, des changements du mode de production capitaliste, et des luttes autonomes et anticapitalistes provoquant un échange d’information et de réflexion sur les avatars de la lutte de classe.

L’analyse de conjoncture des événements qui pouvaient principalement nous intéresser (Espagne des années 1980, changement politique et reconversion industriel, la Transition, Portugal, Angleterre, Tiananmen, Russie et les pays de l’Est, la crise et le Golfe, les Balkans, Algérie, Mexique), parallèlement à nos discussions sur les questions plus théoriques, nous ont aidé à la compréhension de la situation et à ses possibilités de dépassement (la technique, la culture, le syndicalisme, les médias, le fordisme, la critique du travail et de l’argent, l’immigration, l’urbanisme, la médecine, la religion, le genre, l’approche de l’histoire, la crise…). Des ­réflexions qui avaient pour objectif d’en ­savoir plus sur les processus révolutionnaires et contre-révolutionnaires sur lesquels on avait des informations et qui nous permettaient de critiquer : les idéologies comme credo de la pensée, la démocratie comme une forme de l’État ­dominateur, le nationalisme qui convertit la différence en mythe. Autrement dit, nous effectuions une critique de la politique.

Nous nous sommes intéressés spécialement aux changements produits dans l’organisation sociale : le système productif et le système d’exploitation (l’organisation du travail, la reconversion industrielle, le chômage, la précarité du travail), l’extension du marché capitaliste, la consommation, l’assistance, la vie dans les villes. Nous avons fait la critique de la culture et nous avons aussi abordé ­l’inégalité selon le genre, la médecine, la ­religion. Sur certaines de ces questions, nous avons organisé de larges rencontres avec d’autres amis, ainsi sur la critique de la politique, l’utopie, la technique, la critique du ­travail, la transition.

Tout cela a donné forme aux 58 numéros que nous avons publiés. Une tâche principalement ciblée sur la diffusion de nos ­réflexions, la révélation d’informations qui nous venaient de sources amies et cherchant à se faire l’écho de publications apparentées en privilégiant toujours le travail et la ­réflexion collective pour ensuite présenter des textes signés collectivement. Cette signature pour continuer d’éviter le leadership et les personnalismes. Une façon de faire qui nous a obligé à nous écouter pour comprendre et chercher le consensus devant les différents points de vue, et ainsi respecter les différents niveaux de compromis avec le groupe, dans l’inévitable et spontanée distribution des tâches inhérentes aux éditions artisanales. Un artisanat intentionnel pour éviter la faillite économique dont ont souffert tant de groupes. Cette activité s’est développée tout au long des années autour d’un groupe d’amis, bien loin du militantisme qui est de faire les choses pour les faire, de les faire au nom d’autres ou en représentant à d’autres. En bref, loin de faire de la politique mais avec un engagement qui impliquait une transformation sociale.

En parallèle, à partir de 1997, en plus de la revue nous avons cherché à faire connaître des textes peu ou pas du tout connus d’auteurs que nous avons considérés comme intéressant. En format livre, dans la collection « con.otros », nous avons édité : les Amis de Durruti, Stig Dagerman, Fredy Perlman, Guy Debord, Marta/Marcos, Wilhelm Reich, ­Augustin Souchy, Ricardo Mella, Émile ­Armand, A. Berkman, S. Petrichenko, ­Simone Weil, Lewis Mumford, Eric Mühsam, un texte contre la célébration des Olympiades à Barcelone et le texte « Carcel Modelo : 100 anos bastan » (La prison Modelo : 100 ans ça suffit).

Nous avons aussi impulsé la publication des livres : La Barcelona rebelde (la Barcelone rebelle), Guia de una Ciudad silenciada (Guide d’une ville mise sous silence) en 2003 et Dias rebeldes (jours de rébellions), Cronicas de insumision (Chroniques d’insoumission) en 2009, ces deux derniers élaborés avec des textes venant d’amis internes et externes du collectif.

Mais, sans aucun doute, ce qui est le plus appréciable dans cette tâche de divulgation, ce sont les 87 textes de la collection ­ « Minima » que nous continuons d’éditer.

Les changements qui ont eu lieu

Les changements subis dans notre mode de vie et l’analyse que nous avons menée sur les transformations impulsées par le système capitaliste et par la technique ont aussi ­modifié irrémédiablement notre point de vue sur quelques questions. Cela peut se voir à travers les réflexions publiées tout au long des années. Beaucoup des certitudes sur lesquelles nous nous basions dans les années 1960 ont été fragilisées face aux évidences de certains faits historiques qui nous ont bousculé de façon inespérée (comme la fin du centralisme ouvrier, par exemple), donnant lieu à des interrogations et des doutes sur le présent et l’avenir. Des doutes dont nous nous sommes servis pour continuer à creuser afin de rompre avec la ­sécurité de la pensée fermée, avec ce qui était su : ce qui déconnecte des nouvelles formes de résistances et de lutte et des autres formes d’action. Des doutes qui servent à la pratique de la critique radicale et qui évitent le­­ radicalisme.

Nous avons aussi adopté, néanmoins, quelques certitudes qui nous ont servies et qui nous servent encore. Par exemple, sur la guerre sociale (lutte de classes), thème vertébral de notre revue ; nous continuons de penser que le conflit d’intérêts s’exprime et continue de s’exprimer dans une guerre ­sociale permanente entre les tenants du pouvoir (le Capital) et les spoliés et exploités et que c’est entre les différentes classes que le Capital se recrée. Nous n’oublions pas que le capitalisme est un système qui promeut la constante et quotidienne séparation entre les personnes de classes différentes développant ainsi une société divisée qui ne peut lui faire front.

Nous parlons d’une guerre sociale qui ­devient visible face à une résistance qui prend des formes variées : grèves, sabotages, communautés en lutte pour la défense de leur ­environnement, occupations, mouvements urbains, la défense de la qualité de vie, etc. Des luttes qui freinent sans paralyser les plans ­d’expansion du capital et sa reproduction.

Le fait que dans nos sociétés les plus proches (occidentalisées) les travailleurs aient perdu le pouvoir qui leur donnait une place stratégique dans le cœur du système productif et que ce soit étendu le conformisme qui ­génère l’auto-emploi et les allocations ou ­encore que le travail de fonctionnaire ait augmenté exponentiellement dans les multiples départements de la bureaucratie d’État (centrale, d’autonomie, régionale, municipale, législative, syndicale, des partis et des fondations…), tout cela ne doit pas nous faire oublier que l’exploitation et l’expulsion s’étendent au niveau mondial et qu’en même temps sont apparus de nouveaux cycles de lutte dans les pays d’industrialisation récente tout comme de massives opérations de ­dépossession.

La guerre sociale, comprise comme lutte de classe, est inhérente au capitalisme alors qu’à l’heure actuelle la prédominance du ­modèle néolibéral fait penser que la résistance est impossible.

La politique s’est convertie en spectacle accessoire d’accompagnement au phénomène principal qu’est l’économie. L’économique a colonisé la majorité des sphères et des ­facettes de la vie sociale où chaque action se convertit en conduite mercantile ; c’est le temps de la corruption générale, de la vénalité universelle. Alors que nous avions cru que l’État avait tendance à s’étendre, nous avons pu contempler comment lors des dernières décennies du siècle passé et celles de celui-ci, les fonctions de l’État ont été chaque fois plus contrôlées et restreintes par les propres pouvoirs économiques et on assiste maintenant à ce qu’il est et a toujours été réellement : l’État du Capital. Cependant, et bien que les actuels hommes politiques aient la mission d’assurer son rétrécissement, l’État doit se maintenir à tout prix comme appendice au service du pouvoir économique. En effet, sa disparition signifierait la fin du Marché capitaliste. À observer l’État et sa fonction, nous ne pouvons pas oublier le fait que les militaires et leurs forces armées ont une significative prépondérance – l’armée et la guerre constituent une part très importante de la trame économico-politique – tant pour leur étroite relation avec les pouvoirs économiques que pour leur action dans les mécanismes de contrôle et de répression sociale, parties décisives du système capitaliste.

Quant à la nécessité actuelle de faire la critique de la politique, nous sommes convaincus en voyant le pouvoir croissant de propagande des médias qu’il est absolument obligatoire de continuer de démonter les mensonges qui soutiennent la structure du pouvoir de l’État du Capital. L’ordre capitaliste, comme toute forme de pouvoir, se maintient à travers sa rhétorique narrative de ce qui est le meilleur pour l’intérêt commun, que ce meilleur est inévitable et nécessaire. En ­dehors de lui, la barbarie règnerait. La principale tâche de la critique est donc d’insister sur le caractère historique de la société qui répond à un ordre politique conjoncturel qui n’est pas naturel. Ceci la rend modifiable selon la force qui la pousse, selon les intérêts qui la soutiennent. De cet ordre nous n’avons cependant jamais sous-estimé sa puissance ni sa force, et son utilisation en lieu et heure où cela lui convient et où il le considère comme nécessaire, sous forme de guerre, de répression et d’assassinat. Pour cela aussi, nous avons discuté la banalisation avec ­laquelle quelques auteurs et collectifs décrètent depuis des années la fin du capitalisme.

La critique de la politique que nous pensons nécessaire est celle qui dévoile les ­intérêts que cache l’activité des institutions politiques garantes de l’ordre capitaliste, et ainsi nous aide à faire ressortir des possibilités de résistance et d’affrontement et à ­libérer des espaces afin de développer un autre mode de vie libres de la tyrannie du ­capital. Un mode de vie qui, sans être utopique ni idéaliste, serait plus en accord avec nos désirs d’autonomie et satisferait mieux les besoins humains.

Toutefois, la lutte anticapitaliste a, elle, changé, de la même façon qu’a changé le concept de révolution. Chaque fois plus conscient de l’évidence que le pouvoir n’est pas dans l’État, l’anticapitalisme ne le désire plus. Il n’attend plus qu’un soulèvement ­généralisé contre le pouvoir lui permette d’imposer un nouvel ordre social non ­capitaliste. Il a constaté que les révolutions passées et leur prise rapide de l’État, n’ont pas été autre chose qu’un changement d’élites. Il n’y a donc pas à attendre l’événement révolutionnaire du futur. Le pouvoir nous traverse et pénètre la totalité des structures sociales. Il a été démontré qu’on ne pouvait pas changer l’essentiel de l’ordre social depuis l’État vu que ce dernier se conforme à la logique et aux intérêts du Capital. Pour cette raison, il n’est ni possible, ni désirable de prendre le pouvoir. Le pouvoir transforme celui qui s’en approche…Plus que de prendre le pouvoir il s’agit de ne pas être pris par lui. La signification du pouvoir qui nous intéresse, il est dans celui de créer et développer des espaces où dominent d’autres valeurs et d’autres manières de nouer des relations. C’est un pouvoir faire impulsé par d’autres logiques, un autre sens pratique plus à même de satisfaire les besoins humains.

Le nouvel anticapitaliste rejette l’idée du sujet révolutionnaire et accepte la diversité qui oblige à négocier les différences et privilégie l’organisation horizontale et en réseau. Il s’intéresse à toutes les résistances qui ­s’opposent au pouvoir dans le but d’obtenir la liberté de pouvoir faire, de créer et de s’organiser. Il y a mille formes de lutter contre le pouvoir dont chacun souffre : en luttant pour l’autonomie contre l’hétéronomie. La révolution se fait chaque jour, chaque fois que s’ouvre un espace où domine un mode distinct de relations sociales ; de relations horizontales sans structure politique. Ceci n’écarte pas la possibilité d’événements révolutionnaires à certains moments, d’émeutes et de rébellions inévitables contre l’oppression et l’abus de pouvoir concrets. Toutefois, ce n’est que quand la lutte crée des espaces d’autonomie que se crée une faille dans le système capitaliste.

Un monde s’achève, un autre commence

Comme nous l’avons vu tout au long d’Etcétéra, nous avons porté le plus grand intérêt à analyser cette société « nôtre » pour mieux la comprendre et mieux la combattre : régentée par la loi de l’accumulation du ­capital qui établit une corrélation fatale avec l’accumulation de la misère.

Nous comprenons cette société « comme (une) société capitaliste » : mode de production de marchandise dans laquelle ce qui importe n’est pas la valeur d’usage des objets produits mais sa valeur d’échange, la production de valeur. Ce mode de production crée des objets (choses) pour le sujet et des sujets pour l’objet. Société capitaliste qui convertit la force de vie en force de travail et établit entre les humains une relation ­sociale mercantile ; les relations qui s’établissent entre les personnes prennent la forme de relations sociales réifiées. Société qui a initié son parcours de l’usine jusqu’à aujourd’hui (fordisme ; société de consommation ; société d’assistance ; capital financier).

« Comme (une) société technique » : régie par le principe de l’efficacité maximale. ­L’efficacité comme unique critère de vérité. Il est certain qu’il n’y a pas de société sans technique mais actuellement la technique a cessé d’être un moyen pour devenir une fin, l’homme devenant un instrument de la technique au service de ce qu’il a lui-même créé. La technique est ambivalente, nous ne pouvons séparer ses aspects néfastes de ses aspects positifs.

« Comme (une) société médiatique » : l’image souveraine. Seul est réel ce qui sort sur l’écran. L’écran n’apparaît pas comme un reflet de la réalité, c’est la réalité qui ­apparaît comme un reflet des écrans qui moulent la réalité à leur guise et lui donne leur « vérité ». Société basée chaque fois plus dans la production de signes, d’images. Le support est le message. L’information se ­réduit à de la propagande. Elle possède aussi un autre visage : l’accumulation de données sur nous tous (Big Data). Des données qui facilite une information stratégique pour les affaires du capital. Une information que nous facilitons nous-mêmes, chaque fois plus forcés à utiliser la « Toile », ce qui nous convertit à des intérêts et des comportements ­dirigés et conditionnés.

« Comme (une) société occidentale » : avec ses propres catégories, société ancrée dans le temps présent (shizophrénie, A = A, sans passé ni futur, sans mémoire ni rien à suivre). Un présent tautologique, espace sans temps (Joseph Gabel). Sans ouverture à l’avenir, ce qui est à suivre doit modifier le présent en notre faveur. Pour nous, l’avenir n’est pas une utopie, toujours inatteignable, hors du monde et du temps, c’est plutôt comme ce qui ne serait pas encore présent mais qui est présent sous la forme d’absence.

« Et bien entendu, comme (une) société patriarcale » : cette caractéristique recouvre et vient en soutien du monde que nous connaissons. Le monde de la domination et de l’exploitation des forts sur les faibles ; de l’homme sur la femme et leurs enfants en l’occurrence. Une domination qui a occulté et occulte toujours les travaux de la femme dans ses tâches fondamentales pour le soutien à la vie et qui bénéficie au système capitaliste par deux aspects : en libérant l’homme des charges familiales afin de mieux le soumettre aux longues journées de travail, et aussi en utilisant la femme comme travailleuse sous-payée pour les activités économiques réalisées en dehors du foyer. Cette structure est basée sur la différence, renforcée au long de l’histoire par les récits des idéologues chargés de justifier cette inégalité. Ces idéologues liés aux doctrines religieuses si utiles pour le contrôle social de toute la population. Des religions qui ne disparaissent pas malgré les changements de mode de vie qui se développent à travers le monde.

Cette société techno-capitaliste, aujourd’hui hégémonique, est traversée par la contradiction qui est d’avoir un développement illimité (grâce à la technique) dans un monde fini ; traversée aussi par une limite interne, l’économique, qui se manifeste par la difficulté de reproduction du Capital due à la tendance de baisse du taux de profit qu’il est impossible de valoriser sans la force de travail, et une limite externe, l’écologique, dont l’origine est la dégradation de la planète (réchauffement, contamination, disparition d’espèces…). Société régie par la loi du profit et de l’efficacité maximum, elle tend à ­remplir tout l’espace et à tout convertir en marchandise.

Cette tendance à tout convertir en marchandise est impossible à atteindre : il restera toujours une valeur d’usage pour soutenir la valeur d’échange, il restera toujours des ­activités humaines, malgré le travail salarié et en lui-même. La relation sociale capitaliste est aujourd’hui hégémonique mais pas totale ; il existe un « en dehors » de cette relation ­sociale, des relations non mercantiles existent en dehors des relations mercantiles, des ­relations humaines restent au-delà des relations réifiées. Si cet en-dehors n’existait pas, si tout était conforme à la relation sociale ­capitaliste, si l’aliénation était totale, il n’y aurait pas d’espaces de révoltes ni de ­réformes, tout serait récupérable par le ­capital.

Si la relation sociale capitaliste occupait tout l’espace, nous serions dans l’obligation d’attendre sa chute pour pouvoir développer d’autres relations sociales non capitalistes. N’importe quel changement serait suspendu à la fin du capitalisme. Et cette fin serait mesurée à la nécessité historique d’attendre les conditions objectives de maturité. Le « Ya basta » (« maintenant ça suffit ») serait impossible, il ne pourrait intervenir comme événement impromptu dans l’histoire.

Un déterminisme déjà critiqué par Marx après qu’il eut étudié les relations de propriété en Russie. Dans sa correspondance avec Véra Zassoulitch sur les formes archaïques de la propriété, Marx avait refusé l’accusation qui lui était faite de présupposer une fin fatale au capitalisme en affirmant que la commune rurale russe pourrait se convertir en un point de soutien de la révolution sociale en Russie et ceci sans nécessité de passer par le capitalisme (3).

La contradiction qui traverse la société capitaliste lui impose donc une limite qu’il est plus difficile de voir dans la société technique. Si, comme l’affirme, Dennis Gabor : « Tout ce qui peut se faire, se fera » définit la technique, ce à quoi Anders ajouta : « Tout ce que nous sommes capables de produire, nous devons le produire » et si, à la différence des utopistes qui pouvaient imaginer plus que ce qu’ils pouvaient faire, au contraire de nous qui pouvons faire plus que nous imaginons, il est alors difficile de voir la limite au progrès technique. La société techno-capitaliste pourrait donc cesser d’être capitaliste tout en continuant à être technique.

À partir de la crise de 2007, les écrits sur la fin du capitalisme ont proliféré et ceci sans définir ce qui était entendu par « capitalisme ». Quelques critiques suffisaient sur la corruption que ce système facilite, sur ­l’injustice qui se généralise… pour proclamer la nécessité de sortir du capitalisme. De cette façon, on réduit le capitalisme à un système injuste et corrompu. On fait référence alors à un capitalisme moins dévastateur, à un ­capitalisme plus humain. C’est ainsi qu’on banalise ce mode de production de marchandises en le réduisant à une forme extrême de corruption et de malversation sans montrer que le capitalisme est une relation sociale, que ce qui se produit, ce ne sont pas des objets mais bien des marchandises. Autrement dit, ce type d’analyse prétendait sortir du capitalisme tout en y restant.

Rébellion se confondait avec révolution ­(anticapitaliste) mais tout en étant certain qu’oppression va avec rébellion, une révolution qui établit d’autres relations sociales est tout autre chose. Nous parlons d’une ­révolution qui génère des sociétés sans État et sans production de marchandises où la ­solidarité, l’aide mutuelle, la gratuité ­s’imposent à la concurrence, à l’efficacité et au profit.

Il est toujours possible de contempler la fin du capitalisme, plus insensé serait de penser qu’il va continuer éternellement. Mais alors, comment ? Quand, dans quelle circonstance ? Beaucoup a été théorisé par le milieu anticapitaliste : effondrement, autodestruction… Dans cette théorie, il y a celle qui persiste à associer la fin du capitalisme à la contradiction même du capital : une fois ­atteint un niveau de développement historique, il s’autodétruit (sujet historique, ­nécessité historique).

Il existe une autre façon de considérer la fin du capitalisme, qui est de l’opposer dès maintenant à d’autres formes de société, à d’autres relations sociales qui questionnent la relation sociale capitaliste aujourd’hui ­hégémonique. Le changement révolutionnaire vient alors des différents modes de production et d’échange qui se construisent contre lui (comme exemple les différentes unités zapatistes ou encore l’actuelle réalité du Rojava) en érigeant d’autres relations sociales d’échanges non mercantiles : des espaces ­libérés.

Nous parlons d’espaces libérés parce qu’il y a un extérieur au capitalisme. Parler ­d’espaces libérés c’est aussi parler de violence. Les maîtres de ces espaces ne vont pas se laisser faire. Ces espaces libérés doivent être défendus, ce qui en fait des espaces de combat.

Nous vivons la vie dans une situation d’extrême violence : la lutte pour le travail et ce travail même une fois obtenu, l’atmosphère dans laquelle nous vivons nous tue littéralement – air, aliments, radiations, ­déforestations. Ce sont les États modernes qui ont opté ou qui ont cédé pour ce modèle de civilisation développée. Par ailleurs la multitude de « petites guerres » – aucune guerre n’est petite de même qu’aucune mort – tissent un holocauste qui à travers la durée et parfois du fait de sa moindre intensité ­paraît éloigné d’une grande guerre. Les énormes masses de migrants qui se déplacent sont parquées et emmenées à un éternel désert dans lequel la mort les accompagne ; nous sommes tous entourés d’armes létales, petites et grandes et ce qui se fait aujourd’hui en Libye, en Syrie, au Kurdistan ou en Palestine, pourrait se faire demain sur nous. Quand toutes les réponses « démocratiques » ont été dépréciées et que l’inutilité de tout geste ­pacifiste a été constatée, surgit l’affirmation de Günther Anders qui impose la légitime défense. Devant l’extrême violence qui est en train d’en finir ou qui est en mesure de le faire : à quoi pourrait servir un appel à la ­violence ?

Tout autant, pour en revenir à Anders, nous devons prendre en compte l’observation qu’il ne suffit pas de transformer le monde, c’est ce que fait le capitalisme bien malgré nous, il faut encore interpréter cette transformation, précisément pour que le monde ne continue pas à changer sans et contre nous et qu’il ne se transforme pas finalement en un monde sans nous.

Quand nous parlons de révolution anticapitaliste, nous parlons d’une révolution qui ouvre la porte à des sociétés sans capital et sans État, des sociétés hors la tyrannie mercantile et étatique.

Sans capital : un autre mode de production (non mercantile, en dehors de la valeur) et de distribution (de chacun selon ses possibilités, à chacun selon ses besoins). Une nouvelle forme sociale en faveur de la satisfaction de nos besoins. Les produits cessent d’être des marchandises pour devenir des biens sociaux.

Sans État : d’autres formes d’être ­ensemble, d’assurer le lien social. Nous comprenons l’État comme la fiction d’un espace séparé de la vie réelle où nous serions tous égaux, sans différences de classes, en maintenant la relation sociale que le capital génère et fait de nous des citoyens hétéronome… La nouvelle forme sociale remplace l’État par une organisation antiétatique, non hiérarchique, antiautoritaire, non représentative, autonome (on pourrait se référer au rôle des clubs lors de la révolution de 1848, au rôle des sections pendant la révolution en France en 1792, au rôle des conseils ouvriers en ­Allemagne en 1919 et à celui des collectivités en Espagne en 1936…).

Un monde s’achève, un autre commence, la société cesse d’être capitaliste. Qu’elle cesse d’être capitaliste ne veut pas dire qu’elle soit communiste, une autre tyrannie pourrait s’imposer. Ce qui nous pousse à miser pour une société sans argent (tant qu’il y a de l’argent cela ne sera que des miettes), vient de la question de l’accumulation d’un petit nombre qui appauvrissent la majorité, sans maître par une organisation partant de la base à partir d’assemblée décisionnelle qui garantit la participation de tous et fait avorter la tyrannie du vote de parti ; sans État où s’expérimentent d’autres formes possibles d’organisation sociale ; sans capital, sans le fétichisme des marchandises où d’autres formes plus humaines d’activités pour le ­développement individuel et collectif dépassent le travail salarié comme unique forme de droit à la vie. Des sociétés avec un langage propre : aide mutuelle, don, gratuité amitié, solidarité. Des sociétés que nous ne considérons pas utopiques, déplacées, mais « eutopiques », à leur place, et celles vers lesquelles nous nous rapprochons non comme des illusions ou comme espoir mais bien comme un pari justifié.

Justifié par l’échec de ce mode de production et de vie capitaliste traversé par la crise, interne et externe, qui met en crise la Nature et nous-mêmes ; un mode de production de valeur basé sur le travail salarié et qui, dans les pays les plus « développés », ne peut donner du travail à ses travailleurs : justification suffisante. Justifié encore par ­l’expérience et l’observation faite des nouvelles formes sociales d’activité et d’échange. Justifié toujours par la vie que nous connaissons au-delà de ce nous voyons sur les écrans : résistances, rébellions… de gens normaux plus enclins à la rébellion qu’à la soumission, plus rapides au refus spontané de l’injustice et de n’importe quelle forme de pouvoir.

Etcétera, juin 2019

(traduit de l’espagnol par J.-L. G.)

Correspondance: Etcétera Cera, 1 bis. 08001 Barcelona

etcetera@sindominio.net

www.sindominio.net/etcetera

NOTES

(1) Stock, 2006. Siegfried Kracauer (1889-1966): journaliste, sociologue, critique de films. . Ami de W. Benjamin et T. Adorno.Etcétera a publié,  de Lewis Mumford et S. Kracauer : La Fotografía. (Note d’Échanges.)

(2) Vorwärts, journal du Parti social-démocrate des travailleurs d’Allemagne, de 1876 à 1933. (Note d’Échanges.)

(3) Voir La Question agraire dans la révolution russe, de Loren Goldner, Échanges et mouvement, 2018, pp.8 à 10. (Note d’Échanges.)

Pourquoi Trump voulait-il que les États-Unis achètent le Groenland ?

À première vue, il peut sembler totalement absurde qu’un État propose d’acheter un morceau de territoire d’un autre État, le transfert de terres semblant n’avoir été fait, historiquement, que dans la violence d’une guerre sinon pour des échanges infimes de rectifications de frontières. Mais à y regarder de plus près, et particulièrement pour ce qui concerne les États-Unis, cette nation s’est constituée autant par des acquisitions payées en argent que par des guerres.

C’est ainsi qu’en 1803 Bonaparte (alors Premier consul) vendit la Louisiane (en fait une large bande de territoire coupant du nord au sud le milieu des actuels États-Unis, du Montana au Nord à la Louisiane proprement dite) pour embêter les Anglais : qu’en 1867 la Russie vendit l’Alaska pour éviter de la perdre à la suite d’une défaite militaire ; qu’en 1917, le Danemark vendit les îles Vierges en échange de la reconnaissance officielle de ses droits sur le Groenland. Et qu’en 1946, déjà, une offre d’achat du Groenland avait déjà été émise par Truman pour des considérations stratégiques de ce début de guerre froide. Ce qui n’empêcha pas le développement d’installations militaires pendant la seconde guerre mondiale et le développement de la guerre froide. L’intérêt pour cette île, qui avait décliné avec la chute du régime soviétique, se trouve ravivé par les effets du ­réchauffement climatique qui libère les routes maritimes de l’Arctique et fait fondre la ­calotte glaciaire du Groenland, autorisant ­l’exploitation de ses richesses minières. C’est vraisemblablement cette considération plus que des considérations stratégiques (les bases militaires américaines sont toujours là) qui expliquent la proposition de Trump (1).

Ce qui peut avoir déclenché la proposition du président américain semble avoir été la découverte et le début de l’exploitation de ce qui peut être le plus grand gisement de terres rares du monde près de Narsaq, à la pointe sud de l’île, exploitation par une société minière australienne Greenland Mineral and Energy dont l’un des principaux actionnaires est une société chinoise, Leshan Shenghe Rare Earth Company Ltd (2).

Si cette proposition ne paraît pas en fin de compte si absurde que cela, elle se heurte au statut spécifique du Groenland. À travers la puissance tutélaire du Danemark et avec son statut d’autonomie, les relations du Groenland avec l’Union européenne ont toujours été claires : « La Communauté européenne a un intérêt durable, sur un plan géo­stratégique, à tisser des relations privilégiées avec son voisin groenlandais qui est partie intégrante de l’un de ses États membres et à participer au bien-être et au développement économique de ce territoire (3). »

Ce lien économique avec l’Union européenne (UE) et cette découverte d’importantes réserves de terres rares pourraient ainsi donner à l’UE une place privilégiée dans la course à ces précieux minerais, ce que la proposition de Trump visait peut-être en arrière-plan dans la compétition centrale entre l’UE et les États-Unis (4).

Il importe ici de bien situer l’ensemble du problème mondial des terres rares.

La Chine est le principal fournisseur mondial des métaux de la chaîne des éléments ­figurant sous cette dénomination de « terres rares » (5). Pour le moment elle s’est assuré une avance considérable sur les autres pays, dont les États-Unis, dans la technologie de traitement du minerai pour en extraire les métaux considérés. Mais elle dispose sur son territoire d’à peine 25 % des ressources mondiales de ces minerais. Elle doit donc, pour maintenir sa suprématie, s’assurer un approvisionnement constant dans le monde entier. C’est ce qu’elle fait par le canal de sociétés écrans dont l’État chinois détient la majorité des parts. L’exemple le plus frappant, qui doit donner des cauchemars à Trump, c’est la seule mine américaine de terres rares actuellement exploitée, celle de Mountain Pass en Californie, dont la production de 50 000 tonnes de concentré de minerai doit être expédiée en Chine pour être traitée et revenir aux États-Unis sous forme de métal, assurant ainsi directement une part de 78 % de l’approvisionnement américain de ces ­métaux par la Chine (6).

Si les États-Unis avaient pu mettre la main sur le Groenland, cela n’aurait pas fondamentalement changé la donne, mais comme ce pays recélerait 7 % des réserves mondiales, cela aurait pu être un moyen de pression sur les approvisionnements nécessaires à la Chine.

C’est une situation paradoxale dans le fait que les États-Unis ne peuvent empêcher la Chine d’accaparer la production de la seule mine de terres rares sur leur territoire, alors qu’ils engagent dans le reste du monde une politique agressive pour tenter de limiter cette incontournable domination chinoise. Ce ­paradoxe résulte de l’ultra-libéralisme économique qui interdit sur le territoire américain toute intervention de l’État. Certains ont suggéré qu’une nationalisation de la seule mine de terres rares américaine permettrait de contrôler la situation, mais le seul mot de nationalisation donne des crises d’urticaire aux dirigeants économiques et politiques américains. Alors on doit laisser les lois du marché régler le problème et la Chine accaparer, en toute légalité, la production de cette mine.

Il en est autrement hors du territoire américain : là tous les moyens économiques, ­politiques et militaires peuvent être mis en œuvre pour tenter de limiter la domination chinoise. Cette guerre qui n’avoue pas son nom se déroule sur deux plans : les sources de matières premières et les techniques d’extraction des métaux rares. Sur ce dernier point, les États-Unis s’efforcent de rattraper leur considérable retard et cela peut prendre des années. Et peut aussi s’avérer risqué car il s’agit d’un marché mondial où la Chine peut jouer facilement sur les prix. C’est pour tenter de surmonter ces obstacles que le ­Secrétariat d’État américain a engagé cet été des discussions avec l’Australie pour une ­solution qui garantisse à la fois la technologie et les approvisionnements de matières premières, solution qui aurait aussi des prolongements sur le territoire américain (7).

Quant au problème d’approvisionnement en minerai, on peut dire qu’avec les ­manœuvres américaines, la guerre fait rage, sous tous ses aspects, et que c’est un des axes de la politique mondiale américaine. Comme les terres rares accompagnent souvent leur voisin dans la chaîne des éléments, l’uranium, et que ceux qui possédaient ce matériau en quantité suffisante se sont lancés dans l’aventure atomique civile et militaire (8), ce n’est pas un hasard si les points forts de la politique mondiale des États-Unis concernent particulièrement les État possédant la bombe atomique ou s’efforçant de l’avoir. Ce n’et pas un hasard que l’on trouve dans cet agenda, la Corée du Nord (9), l’Afghanistan (10), l’Iran (11). Ce n’est pas non plus un hasard si des zones de conflits actuels sont liés aussi à ces problèmes d’approvisionnement en terres rares,ici le Cachemire disputé entre deux puissances atomiques, le Pakistan et l’Inde (12), là le Yémen (13) ou encore la zone africaine Mali-Niger (14).

Ce que nous venons d’évoquer concerne la pointe avancée du capital tant dans les ­matériaux de base que dans les applications techniques les plus pointues et les plus dangereuses pour l’ensemble de l’humanité. C’est un monde économique, politique et militaire où tout interfère et où tout bouge constamment dans toutes les directions autant bénéfiques que néfastes, et tout pronostic sur son évolution relève de la pure fiction.

H. S.

 

NOTES

(1) « Trump’s bid for Greenland and the imperialist redivision of the world », de Bill van Auken, https:// www.wsws.org 23 août 2019

(2) Pour donner une idée de la complexité de la pénétration financière mondiale de la Chine le seul exemple de la société Leshan Shenghe Rare Earth Co Ltd, basée dans le Sichuan et qui n’est qu’une filiale de Priary Metal Manifesturing Industry, un groupe financier commandant sept compagnies distinctes.
(3) Wikipedia, articles « Groenland » (“Appartenance à des organisations internationales”, et « Relations entre le Groenland et l’Union européenne », consultés en août 2019.

(4) C’est bien entre l’UE et les États-Unis que se situe la véritable compétition mondiale. Voir par exemple ce compte rendu par l’AFP (5 février 2019, repris sur de nombreux sites, dont https://www.pleinchamp.com) d’une étude de la Cnuced : Guerres commerciales : perdants et gagnants.

(5) Voir tableau de l’ensemble des éléments dans la brochure d’Échanges Progrès et Barbarie ; terres rares, lithium, cobalt : l’innovation capitaliste tue (p. 10).

(6) Les 22  % restant viennent pour 16 % de France, ­d’Estonie et du Japon, mais il s’agit de redistribution de produits venant de Chine. Voir « Most China-Dependent Economy Isn’t So Keen on Chinese Money », de Michael Heath, 28 mars 2016, https://www.bloomberg.com/news, et « California rare earths miners races to refine amid China trade row», de Ernest Scheyder, Reuters, 24 août 2019, https://www.reuters.com

(7) « US officials in talk with Australia to develop REE [rare earth element] plans», de Georgia Williams, https://investingnews.com, 28 août 2019 ; « Pentagon to talk with Australia on rare earths plan : official », de Ernest Scheyder, https://uk.reuters.com, 27 août 2019 ; « China set to control rare earth supply for years due to processing dominance », de Ernest Scheyder, https://www.reuters.com, 30  mai 2019. On peut aussi souligner que la Chine et l’Australie sont particulièrement liées économiquement, 34% des exportations australiennes sont à destination de la Chine, et 25% des importations australiennes viennent de Chine.

 

(8) Neuf pays possèdent la bombe atomique : la Russie, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Chine, la Corée du Nord, le Pakistan, l’Inde et Israël.

(9) N’insistons pas sur la saga de Trump et des dirigeants de la Corée du Nord, où se trouvent des réserves de terres rares parmi les plus importantes. Mais cela fait partie de la chasse gardée de la Chine et les palinodies autour de la bombe et des fusées nord-coréennes masquent en fait des tentatives de s’approprier le pactole. (10) Afghanistan : la rivalité entre la Chine et les États-Unis pour l’exploitation des ressources minières (dont les terres rares) est l’objet de nombreux articles qui soulignent que, comme en Afrique, cette situation entretient les rivalités entre d’une part un gouvernement sans autre pouvoir que celui que lui apporte le soutien des États-Unis et d’autre part des groupes terroristes, dont les Talibans alimentés par la Chine. « Afghan Mineral Wealth: A Double-Edged Sword », de Wahidullah Azizi, https://thediplomat.com, novembre 2018 – « Afghanistan’s Mineral Resources Fueling War and Insurgency », http://afghanstudiescenter.org, 30 mai 2018 ; « US Looks To Afghanistan To Counter China’s Rare Earths Monopoly », https://theglobepost.com

(11) Le sous-sol de l’Iran recèle non seulement de l’uranium, qui autorise la politique nucléaire, mais aussi des réserves de terres rares estimées à 7 % des réserves mondiales, ce qui a pu faire dire que dans quelques années ce chapitre de l’économie iranienne pèsera plus que le pétrole. C’est précisément sur ce terrain que, sans le dire, les États-Unis attaquent l’Iran.

(12) L’Inde et le Pakistan ayant toutes deux des réserves de bombes nucléaires, se disputent les deux régions du Cachemire, source de matières premières minérales stratégiques dont des terres rares. Les incidents récents dans cette région prolongent l’affrontement en coulisses entre les États-Unis et la Chine : « Cachemire : la guerre, c’est la continuation de la politique par d’autres moyens », de Richard Labévière https://www.les-crises.fr, 12 août 2019.

(13) Au Yémen s’affrontent, autour des terres rares, l’Arabie Saoudite (couverture des États-Unis) et l’Iran aussi dans une guerre qui ne dit pas son nom.

(14) Toute la région Mali-Niger avec « présence » militaire française est nécessaire à la France et à l’Union européenne pour ses mines d’uranium tout autant que pour sa production de terres rares ; d’où des interventions étrangères soutenue par les États-Unis visant à déstabiliser la région. La littérature française abonde sur le sujet.

« Gilets jaunes » : revue (thématique) des publications

Bases politiques

Renaud Garcia, dans Acontretemps :

« par sa colère généreuse [le mouvement “gilets jaunes”] a réactivé les bases politiques de l’anarchisme : refus de la représentation et des porte-parole, critique radicale du gouvernement parlementaire, établissement d’un lieu ouvert – les “cabanes” – conférant une matérialité à la communauté, occupation ingénieuse et réhumanisante d’un non-lieu par excellence, le rond-point. Enfin, « conscientisation » par la pratique. On pourrait même dire que le choix du rond-point ou de la barrière de péage fut judicieux parce qu’il a permis, minimalement, à des personnes extérieures de manifester leur solidarité par les coups de klaxon ou les gilets visibles à travers le pare-brise. Pour qui voudrait établir des analogies historiques, tout ceci n’est pas sans rappeler les soupes communistes spontanément organisées lors des grandes grèves à la Belle Époque.

Temps critiques :

un entretien avec Anne Steine [sociologue et historienne, contributions sur le Belleville populaire, les cafés, mais aussi la RAF (“bande à Baader” allemande…] et un journaliste du site Le Media presse paru le 14 janvier. Les analogies et les différences établies par Anne Steiner entre le mouvement des Gilets jaunes et les soulèvements ouvriers ou populaires du début du XXe siècle […] permettent notamment de saisir en quoi l’actuel mouvement se situe dans la continuité des luttes du mouvement ouvrier révolutionnaire historique mais aussi, et surtout, en quoi il s’en écarte ; en quoi les “gilets jaunes” s’affirment comme des hérétiques vis-à-vis des dogmes sur la lutte des classes encore en vigueur chez de nombreux militants de gauche aujourd’hui.

Limites : le nombre

Henri Simon (Mathématiques et “gilets jaunes” [Échanges] :

« On compte 1 320 000 personnes sur le terrain, de diverses façons, au plus haut des estimations montrées ci-dessus, lorsqu’est lancé sur Facebook l’appel “Tous ensemble le 17 novembre 2018 pour le blocage national face à la hausse du prix des carburants”. Cela ne représente, au mieux, que 0,03 % des participants possibles, qui ont osé exprimer leur sympathie pour le mouvement du bout de lèvres, mais pas du tout avec leurs pieds. » u Courant alternatif n° 292 (été 2019) : « Le niveau de fake news qui est déversé quotidiennement est devenu tellement élevé qu’il en perd une partie de son efficacité. Tout le monde a pu percevoir que de samedis en samedis, depuis novembre, le mouvement des gilets jaunes ne faisait que s’affaiblir… On se demande bien pourquoi il fallait encore mobiliser la police… Là où par contre l’efficacité désinformative des medias demeure, c’est pour cacher les mouvements sociaux importants qui ont lieu… »

Limites théoriques

Courant alternatif n° 292 (été 2019) :

« Bien sûr, ces mouvements, que ce soit gilets jaunes ou dans la fonction publique, les grèves pour la régularisation de sans-papiers qui continuent dans le silence médiatique, et on en passe… ont leurs limites. Ce qui est frappant avec les gilets jaunes, c’est qu’autant ce mouvement a déjoué beaucoup de calculs politiciens, autant il s’est affirmé comme une force autonome, des syndicats notamment. Autant il était centré sur des revendications sociales et notamment la question du pouvoir d’achat, autant le cœur du problème, à savoir l’exploitation capitaliste et les salaires de misère responsables de cette situation, a été laissé de côté. Les gilets jaunes ont bien vu et proclamé qu’ils s’attaquaient à un système, mais pas le système capitaliste, entendu comme rapport social d’exploitation. Fruit de 40 ans d’atomisation sur le lieu de travail, de recul des syndicats et d’idéologie citoyenniste et populiste.

Classe ? Quelle classe ? Interclassisme… ou « lutte sans classe »

Temps critiques :

« Avec les “gilets jaunes”, au niveau de “l’impureté” [de classe], on est servi : 33 % se disent employés, 14 % ouvriers, 10 % artisans, commerçants ou auto-entrepreneurs, 10 % professions intermédiaires, 25 % inactifs ou retraités. Mais c’est quand on leur demande, dans des sondages et enquêtes, qu’ils répondent en ce sens, car l’une des caractéristiques premières du mouvement est de ne jamais aborder une discussion par le biais du travail concret effectué, mais par celui des conditions de vie. C’est d’ailleurs comme cela qu’il constitue son unité. Celle d’une commune condition de vie, difficile ou précaire. Par rapport à ces analyses en termes de classes nous pensons justement que la caractéristique du mouvement des GJ est d’être a-classiste, parce que ni l’analyse sociologique ou statistique en termes de catégories socioprofessionnelles ni l’analyse marxiste en termes de bourgeoisie et prolétariat ne sont pertinentes. Il n’y a plus de classes antagonistes au sens de Marx parce que les éléments objectifs (le nombre d’ouvriers et son enfermement dans les forteresses ouvrières et ses quartiers), comme subjectifs (la conscience de classe et de l’antagonisme capital/travail) se sont évanouis avec les restructurations et ce que nous avons appelé la « révolution du capital ». S’il ya donc bien encore lutte, ce n’est plus d’une lutte de classes qu’il s’agit avec sa ou ses théories, ses perspectives inscrites de longue date et sur lesquelles se jouaient diverses partitions, mais avec les mêmes instruments. Une lutte sans classe donc, au sens d’absence d’un sujet historique, même de rechange (l’étudiant, l’immigré, le sans-papiers) plutôt qu’une lutte de classes. (http://blog.tempscritiques.net/)

Troploin :

« Le mouvement des “gilets jaunes” ne s’est pas superposé à des luttes de classes qu’il serait venu affaiblir ou étouffer : il est l’effet d’une résistance prolétarienne à la fois mise en échec et persistante, et qui se défend comme elle le peut dans la confusion ambiante. (…) il était logique qu’une insubordination mise en échec mais obstinée rejette les institutions traditionnelles, et produise un mouvement qui n’est ni l’émanation d’une catégorie, ni même d’une addition de catégories, mais d’abord une expérience collective aussi déterminée que multiple et confuse.  » https://www.troploin.fr/node/97 « Pour autant, la question n’est pas la sociologie des Gilets Jaunes, mais ce qu’ils font et quelle solution ils cherchent. Ils se veulent “travailleurs», et non «prolétaires” : ils ne situent pas dans une confrontation entre salariat et capital. A part les riches oisifs et les chômeurs, tout le monde “travaille”, et le petit libraire répète volontiers qu’il passe plus d’heures par semaine dans son magasin que sa vendeuse. Ici les seuls patrons visés sont les grands patrons, financiers, banquiers, héritiers fortunés, parasites du travail d’autrui. Une originalité des “gilets jaunes”, c’est d’être très majoritairement des prolétaires, mais non un mouvement prolétarien, au sens de réagir en exploité face à un patron. « Jaune, rouge, tricolore, ou : Classe & peuple », https://www.troploin.fr/node/9

Hic Salta :

Dans « Théorie de l’interclassisme », le dixième épisode de leur « feuilleton » sur les classes moyennes « Ménage à trois dans la lutte de classe », Bruno Astarian et R. F. écrivent : « Un (…) exemple est donné en France par le mouvement des “gilets jaunes” (fin 2018-début 2019). Après avoir supporté plusieurs réformes (retraites, droit du travail, fiscalité) réduisant leur niveau de vie, les couches inférieures de la classe moyenne salariée (CMS), du petit capital national, et une large fraction du prolétariat ont explosé de colère pour la raison dérisoire d’une taxe de quelques centimes d’euros sur les carburants. En même temps qu’ils en demandaient le retrait, les “gilets jaunes” ont aligné un grand nombre de revendications typiques des luttes interclassistes, dont la démission du président Macron et la démocratie “vraie” (Référendum d’initiative citoyenne [RIV]. (…) La lutte interclassiste est une lutte où les deux classes – prolétariat et classe moyenne salariée – s’affirment. Elle connaît donc tout le répertoire des pratiques qui caractérisent des classes qui sont séparées des moyens de production : grèves sur le lieu de travail, manifestations de masse, émeutes. Sans entrer dans le détail, disons que ces pratiques se distinguent de pratiques d’affirmation d’au­tres classes ou couches, à première vue semblables, comme les “grèves” de la petite-bourgeoisie indépendante (ce sont en fait des lock-out), les “grèves” étudiantes ou les jacqueries paysannes. » http://www.hicsalta-communisation.com/

Sociologie des Assemblées

Tristan Leoni :

« La lente évolution de la sociologie des “gilets jaunes” […] saute aux yeux lorsque l’Assemblée des assemblées de Commercy (26-27 janvier 2019) réunit des représentants plus ou moins bien mandatés par 75 collectifs locaux. Quiconque a fréquenté les ronds-points, les manifestations du samedi et les tribunaux du lundi, et connaît les milieux militants, se pose des questions à la vue des images de cette assemblée : Pourquoi ont-ils l’air différents ? Pourquoi ne s’habillent-ils pas de la même manière ? Pourquoi tant de Franciliens ? Pourquoi cette impression – les chasubles jaunes mises à part, et à quelques exceptions près – qu’il s’agit d’une réunion d’altermondialistes, de militants de la FI ou du NPA ? Les “vrais” “gilets jaunes” le remarquent aussi : “Devant la salle, un jeune plombier, pilier de la cabane de Commercy, assure plus rudement qu’à l’intérieur, ‘ils ne sont pas comme nous’ ”. L’assemblée des assemblées suivante, à Saint-Nazaire, confirme la donne ; les références des “gilets jaunes” sont désormais piochées dans ce qu’il y a de plus confus et spectaculaire en milieu militant, Murray Bookchin, le Chiapas ou même le Rojava… On est très loin du rond-point de Flixecourt [commune de la Somme où, le 20 novembre, des gilets jaunes avaient repéré des migrants dans la cuve d’un camion-citerne et les avaient livrés aux gendarmes – Note d’Échanges]. On renoue, par la bande, avec le connu et le convenu, certains remarquant que, au passage, les micros et les estrades ont désormais tendance à se masculiniser…

Courant alternatif n° 290 (mai 2019) publie,

« les perceptions étant diverses », deux points de vue : les délégations présentes [à l’Assemblée des assemblées de Saint-Nazaire, les 5, 6 et 7 avril] ne reflètent pas la sociologie des « gilets jaunes ». « Cette sociologie qui depuis le 17 novembre 2018 a investi les ronds-points et manifeste encore aujourd’hui tous les samedis, du moins dans nos zones rurales. Alors que ce mouvement [a son] origine majoritairement en province et dans de petites communes, sont présentes en nombre des délégations de grandes villes plutôt représentées par une base militante large, allant de l’extrême gauche au réformiste, à l’aise avec les codes de prise de parole lors des assemblées plénières. » L’autre point de vue souligne que l’ADA (assemblée des assemblées) se place « sous » les assemblées locales, et n’a aucun pouvoir, sauf d’être un symbole. Surtout, l’auteur de ce point de vue examine l‘origine des délégations (chacune piquait d’une punaise sa ville d’origine, sur une carte de France) et constate que Toulouse n’a qu’une délégation, alors qu’elle connaît une virulente mobilisation, mais que Bayonne « en avait quatre, qui se détestaient cordialement, de leurs ronds-points respectifs (ça remplace les clochers) », etc. « On voit ainsi les villes moyennes surreprésentées, partout où un tissu militant existe. (…) Si l’on retient que les positions pro-Rassemblement national sont un peu surreprésentées dans les “gilets jaunes”, on peut y lire une correspondance dans leur absence à Saint-Nazaire, dont les pratiques collectivistes éaient facilement perceptibles. »

Syndicats

Leoni

De très nombreux incidents entraînant une confrontation avec la police, ou l’attaque de bâtiments publics, auraient immédiatement été arrêtés par un SO syndical classique, surtout dans les villes de province. Ce n’est pas pour rien que l’État a accepté au XIXe siècle la légalisation de la grève et des syndicats ; à l’oublier, et à trop les écraser, le capital perd un outil qui a pourtant montré, tout au long du XXe siècle, l’importance de son rôle d’intermédiaire et ses capacités asphyxiantes sur les prolétaires. On sait que ces derniers peuvent, s’ils le veulent réellement, déborder les bureaucrates syndicaux, il n’empêche que les prolétaires attaquent plus « naturellement » préfecture ou commissariat lorsque le SO de la CGT n’est pas là. (Leoni, épisode 6.)

Électeurs

Leoni, épisode 4

«: Les “gilets jaunes” présentent généralement leur révolte comme apolitique, ou apartisane et la politique et les partis sont considérés comme divisant le peuple ; toute expression d’une adhésion partisane est généralement bannie des ronds-points. La question de savoir pour qui on a voté lors des dernières élections ne s’y pose pas, seuls les journalistes et les sociologues la posent. Pourtant, tout le monde sait que parmi les “gilets jaunes” on trouve un grand nombre d’abstentionnistes, mais aussi beaucoup d’électeurs du FN/RN. Cela n’a rien de surprenant puisque les électeurs des classes populaires, notamment les ouvriers, placent en tête de leurs suffrages ce parti. »

« Ce qu’une partie de la gauche ne veut pas voir » : Ni patrie ni frontières n° 62-63 (juillet 2019)

reprend ce texte paru dans Le Nouvel Observateur sous la signature de Sylvain Boulouque. Ce professeur d’histoire aux nombreuses publications sur le communisme et l’anarchisme (Livre noir du communisme, revue Communisme d’Annie Kriegel et Stéphane Courtois… voir sa fiche Wikipedia), est interrogé par BFM TV le 2 décembre 2018 en tant que « spécialiste des mouvements sociaux ». Ce numéro de Ni patrie ni frontières est globalement hostile au mouvement “gilets jaunes”, mettant en avant la présence de l’extrême droite et l’antisémitisme, la bienveillance envers la police…

Les femmes

Courant alternatif n° 290 (mai 2019) :

Toujours dans les délégations, une importante présence de femmes, ce qui fit suite à la constatation de leur présence en forte proportion depuis le début du mouvement des gilets jaunes.

« Femmes gilets jaunes de Paris contre les violences sociales » :

dans Alternative libertaire de juin, un entretien avec Cherifa, du « collectif Femmes gilets jaunes de Paris-Ile-de-France » : « La précarité touche plus de 58 % des femmes. Dans notre groupe nous [venons] de situations sociales variées. L’idée est de mettre ces revendications en avant face aux gilets jaunes majoritairement hommes et souvent un peu trop machistes. » Concrètement ? « Une action a été menées le 27 avril devant la mairie du XIe [arrondissement de Paris] afin de faire pression sur le maire et d’exiger des logements immédiats et de suspendre les expulsions. »

Leoni :

Car il y a tout d’abord les femmes. Elles sont partout. Il s’agit sans doute de l’un des mouvements sociaux les plus mixtes qu’on ait connus (on parle de 40 à 45 % de femmes), sur les ronds-points, dans les manifestations mais aussi parmi les porte-paroles et référents, y compris dans les médias. Certains collectifs de Gilets jaunes se dotent même parfois de porte-paroles paritaires. À un tel niveau, c’est sans doute une première.

Antisémitisme, xénophobie, racisme

Sur ce thème, nous avons déjà signalé les textes réunis dans Ni patrie ni frontières, n° 62-63 (juillet 2019). Le débat est pollué par cette problématiques des « Blancs », des « quartiers », du « communautarisme », sans parler de tous les dérapages de Lieux communs (ci-dessous). u Courant alternatif n° 290 (mai 2019)  : « Dans ses déclaration du 25 avril, Macron a encore ressorti les prétendus antisémitisme et xénophobie de gilets jaunes : ce n’est pas gratuit de sa part, avec des effets recherchés de rejet à l’extérieur, et des encouragements de ces tendances à l’intérieur du mouvement. »

Courant alternatif n° 291 (juin 2019)

ouvre ses colonnes à un « groupe “gilets jaunes”  » de Noisy-le-sSec (banlieue parisienne)« constitué d’une part de militants souvent retraités, d’utre part de plus jeunes rencontréslors des points fixes que nous tenons à la porte des supermarchés et sur le marché ». Ce groupe déplore le « soutien passif » qu’il reçoit : « Cette passivité, cette extériorité à l’idée d’engagement de la plupart des Noiséens, notamment de ceux vivant dans les “quartiers”, est à l’image de la faible force d’entraînement du mouvement des GJ dans les banlieues populaires, qui s’explique au moins autant par un enfermement dans la gestion absorbante du quotidien que par une forme de repli communautaire maintenant une certaine distance avec un milieu politique perçu comme étranger, car à dominante “blanche” ».

Leoni, épisode 4 :

«  Décrire ce mouvement comme étant celui de “blancs”, c’est vouloir faire croire que les “gilets jaunes” excluent ceux qui n’ont pas la bonne couleur de peau, que le mouvement est raciste – soit parce qu’il serait piloté par l’extrême droite, soit parce que, par essence, les prolétaires “blancs” seraient racistes. Le fait que l’une des initiatrices du mouvement, et l’une des trois leaders les plus respectés, soit d’origine martiniquaise devrait pourtant mettre la puce à l’oreille. La fréquentation de ronds-points ou les nombreuses images qui circulent sur le Net montrent que ce n’est pas le cas, la « France de l’immigration » n’est pas absente (Leoni, op. cit., épisode 4).

Leoni, épisode 4 :

« Les témoignages évoquant la mixité qu’on peut croiser sur certains ronds-points sont pourtant fréquents. Tout peut y coexister, aussi bien un barbecue halal qu’un autre qui l’est moins (Rouen). Un Gilet jaune des Cévennes remarque que c’est « un mouvement où [il n’a] jamais vu les blacks et les rebeux et les femmes mis à l’écart de la lutte ou considérés comme autre chose que des Gilets jaunes ». Un Gilet jaune ardéchois explique : « Je suis descendu de ma montagne, parce que dans ma ville c’était la première fois qu’il y avait ensemble les Arabes, les Gitans, les Français, des gens du RN, des gens de la FI, des communistes. » https://ddt21.noblogs.org/?page_id=2309

Parfois c’est le commentateur qui tombe dans son propre racisme, comme Lieux communs dans cet étrange passage de sa brochure n° 24 Le Mouvement des gilets jaunes, surgissement populaire et démocratie directe en germe (décembre 2018) : « C’est le grand patronat qui pille le pays et saigne à blanc les salariés ; c’est l’oligar­chie médiatique et po­litique qui accompagne en souriant le chaos social, culturel et écologique ; ce sont les classes aisées ur­baines et leur haine politi­quement correcte du populo. Et ce sont évidem­ment tous les bénéficiaires choyés du pré­tendu “multiculturalisme” ; élus ­clientélistes, in­di­génistes revanchards, communautaristes racistes, islamistes sécessionnistes, gangs barbares, mafias in­ternationales, faux réfugiés, etc. Ces prédateurs et opportunistes de partout et de nulle part es­croquent les finances publiques et la solidarité gé­nérale » (souligné par Échanges) Ne serait-ce pas Lieux communs qui versent dans ces thèmes d’extrême droite ? Ou encore : « Rien ne permet de qualifier [d’extrême droite] le mouvement des gilets jaune […] Par contre, il est évident que ce mouvement réintroduit massivement la question sociale et ses revendications de justice et d’égalité pour tous à l’intérieur d’un cadre national, (souligné par Échanges) compris comme seul espace existant où peut s’étayer aujourd’hui une solidarité effective, une souveraineté collective et une identité commune. Ces positions contrarient frontalement toutes les politiques menées depuis trente ou quarante ans, qui visaient à diviser les luttes sociales en conflits de corporations et de lobbys, et à scinder les populations en communautés mises en concurrence. Les “gilets jaunes” sont donc une critique implacable et en acte, du modèle « multiculturel », c’est-à-dire de la gestion ethno-religieuse de la société qui s’est imposée sans jamais avoir été discutée. Ils annoncent la fin de la complaisance médiatique, politique, judiciaire et du financement massif sous couvert de « diversité » du séparatisme musulman, du racisme communautaire, de la délinquance et de la néo-immigration massive, qui poussait à tous les amalgames et à la partition du pays. » L’idée de « partition» du pays consécutive à l’immigration est reprise par Lieux communs à propos de la répression du mouvement GJ : « Les forces de répression auxquelles ils font déjà appel, police et armée, ne leur sont plus aussi acquises que par le passé, ce qui est une nouveauté absolue en France depuis au moins un siècle. Autre nouveauté, beaucoup plus lugubre : le recours possible à une répression « à l’orientale », fût-ce en laissant faire, en utilisant une communauté contre une autre. C’est évidemment tout le réservoir de violence et de brutalité qui gît dans les milieux du banditisme, dans une partie des populations immigrées, principalement en banlieue, animées par le ressentiment post-colonial et biberonnées aux doctrines de l’extrême-droite musulmane, à l’offensive depuis des décennies et bénéficiant de soutiens internationaux. Cette perspective cauchemardesque n’est malheureusement plus une simple spéculation, et le rapport de force nous sera de moins en moins favorable au fil des basculements démographique à l’œuvre et du morcellement du territoire. » !!! (ibidem, p. 15.)

Leoni, épisode 4 :

« début décembre, quelques incidents mis bout à bout ont pu laisser craindre que le mouvement ne prenne une orientation anti-immigration, voire anti-immigrés, cela n’a pas été le cas. (…) le refus de l’immigration n’est pas inscrit dans une mauvaise nature humaine ; il peut surgir quand les conditions de concurrence entre prolétaires s’exacerbent, s’accroître en période de crise, y compris chez les travailleurs eux-mêmes issus de précédentes vagues d’immigration. Il ne s’agit donc pas d’un sentiment de « rejet de l’autre », immoral, qu’une dose d’éducation (nationale, civique ou militante) contribuerait à corriger. Certains lecteurs trouveront peut-être que cette vision étrangement « pessimiste » alors que, par ailleurs, nous décrivons des ronds-points où les descendants d’immigrés sont les bienvenus. Mais ces derniers ne sont justement pas, ou plus, des « étrangers ». Dès lors, englober sous le terme de « racisme » des notions comme xénophobie, patriotisme ou le nationalisme, ne nous aide pas à y voir plus clair. Nous ne croyons pas par exemple que les descendants d’immigrés soient, comme par essence, plus enclins que les autres à l’accueil de nouveaux arrivants. Le proverbe n’énonce pas fortuitement que, “en France, le dernier arrivé ferme la porte”. L’immigration (…) ne pourrait qu’entraîner de vifs débats, des divisions, du « politique » et, de ce fait, elle est esquivée par les Gilets jaunes. » (Leoni, épisode 4).

Spontanéité

Leoni, épisode 4 :

« le caractère spontané et auto-organisé du mouvement, son refus de tout encadrement syndical […] est vu d’un très bon d’œil » [en général].

Leoni, épisode 5 :

« d’emblée présents sur l’ensemble du territoire et par-delà les catégories professionnelles, les “gilets jaunes” surprennent et réjouissent par le caractère spontané de leur mobilisation et par une volonté évidente de prendre leurs affaires en main. De fait, leur mouvement se construit en dehors de tout cadre organisationnel préexistant, syndical, politique ou autre, refuse toute hiérarchie ou toute forme de médiation […] Ce qui est au départ un mode de fonctionnement adopté spontanément se formalise, s’impose à lui-même telle une norme considérée comme suffisante pour lui assurer pérennité et authenticité. » (ibid.., épisode 5).

« Le mouvement gilets jaunes a été souvent présenté comme spontané. Ce n’est pas si sûr » (Henri Simon, Mathématiques et gilets jaunes, p. 13) ; voir dans cette brochure d’Échanges les développements sur les groupes ”Colère”, une des origines des “gilets jaunes”.

Réseaux sociaux

Raoul V.

« Le mouvement des GJ, en particulier au niveau de son autonomie par rapport aux organes d’encadrement que sont les partis politiques et les syndicats, a été rendu possible en grande partie par les nouvelles technologies de la communication. Internet, les réseaux sociaux ont été déterminants. Répondre à la question “que proposez-vous ?” devra tenir compte non seulement de ces nouveaux moyens de communication mais aussi de toute la révolution technologique actuelle qui bouleverse et bouleversera le processus même de production. Une révolution qui permet l’émergence sous forme embryonnaire de rapports non marchands, de façon pure ou hybride, au sein même des aspects les plus modernes de la production, celle des biens digitaux. » (Raoul, 25 janvier 2019, http://blog.tempscritiques.net/)

« [l’auto-organisation] est bâtie sur l’utilisation massives des réseaux sociaux […]cette mobilisation n’est pas que virtuelle, elle se couple, sur le terrain, avec l’activation de réels réseaux de sociabilité familiaux, amicaux, ou de proximité (boulot, sport, associations, etc.) (Leoni, épisode 5). On peut noter que, paradoxalement, cette absence de structuration et d’encadrement explique sans doute l’inhabituelle longévité (sans équivalent) du mouvement : personne n’a en effet d’autorité suffisante pour dire qu’il faut s’arrêter. Au contraire, il y a toujours quelqu’un sur Facebook pour fixer un rendez-vous au samedi suivant – alors que dans un mouvement classique il suffit généralement aux syndicats de ne pas appeler à une nouvelle manifestation pour qu’il s’arrête. (Ibid.)

Voir dans Échanges n° 167 (printemps 2019) notre revue des publications « Intelligence cognitive” ou “cybercrétinerie” ? »

Violence

« Quant à la violence, tout le monde comprend que sans elle les “gilets jaunes” auraient obtenu moins encore que les miettes concédées par le gouvernement. (https://www.troploin.fr/node/97)

« Les violences n’ont pas lieu “en marge” mais au cœur des manifestations des “gilets jaunes”, elles en font la force. » (Leoni, épisode 6)

… Antonin Grégoire, du site ligne de crêtes, a la même idée, mais en négatif : « Ce qui frappe c’est à quel point personne ne se parle, c’est l’anomie. Sans la violence les “gilets jaunes” ne savent pas pourquoi ils sont là. Ils montent et descendent les Champs-Élysées, ils regardent passer la manifestation des chômeurs et précaires, ils regardent au loin dans la direction d’où les flics vont venir… Les gilets jaunes attendent la violence. Ils sont là pour ça. Ils pensent que c’est par la violence qu’on fait changer les choses. Alors ils attendent. Dans l’anomie, le silence. C’est surement différent sur les barrages où les gens se rencontrent. Toujours dans la violence car bloquer des gens dans leurs voitures ne peut qu’amener à des situations de violence extrême. A Paris c’est encore pire. Les “gilets jaunes” sont là, comme des zombies, regardant dans le vide en direction des flics qui ne sont pas là. Il ne se passe rien. Puis un petit groupe de gilets jaunes fasciste arrive. Ils montent une barricade. Une barricade ultra violente, on ne se contente pas de barrières de chantier ou d’éléments mobiles, on met réellement à contribution la destruction. Là les gilets jaunes s’animent, ils vont défendre la barricade pendant que le petit groupe d’extrême droite repart ailleurs. » https://www.lignes-de-cretes.org/gilets-jaune-violence-et-anomie/ Ce texte figure dans Ni patrie ni frontières n° 62-63

A contrario, Garcia :

« La force des manifestations du samedi, de ce point de vue, tient dans la possibilité de discuter, hors de toute carapace idéologique, avec des personnes qui, pour certaines d’entre elles, ont probablement voté Le Pen à la dernière présidentielle. »

La Mouette enragée :

« Le premier principe qui circule, avant le départ du cortège est : c’est une première manif on la joue cool pour l’instant mais si les flics agissent, on ne cède pas. S’ils font obstacle, on s’arrête, on reste soudé-e-s, on ne fuit pas, on n’agresse pas. Mais déjà, des manifestant-e-s expriment l’idée que si flics sont là, c’est pour nous stopper et il n’en est pas question, on avance et advienne ce que devra. » (“Gilets jaunes” : Acte X en centre-ville à Boulogne- sur-Mer », lamouetteenragee.noblogs.org, 22 janvier 2019.

Ni patrie ni frontières :

« Ne croyez pas qu’il y ait la moindre contradiction entre la participation musclée de l’extrême-droite française à des simulacres de barricades ou à des affrontements sérieux avec les flics. Ces brutes peuvent parfaitement admirer la Police et l’Armée et en même temps se fritter avec elles dans la rue, pour s’entraîner, se prouver leur virilité, monter des provocations politiques ou même préparer un coup d’État en s’appuyant sur les éléments fascistes de l’armée et de la police. […] À la différence de certains gauchistes radicaux qui aiment casser du flic pour le fun, mais n’ont aucun projet politique, ces cogneurs professionnels et “apolitiques” ont un but précis : s’appuyer sur le mouvements des “gilets jaunes”, qu’ils ont eux-mêmes suscité sur les réseaux sociaux, pour diffuser […] leurs idées réactionnaires, fascisantes ou fascistes. » (Y. C., «  Du “CRS = SS” de Mai 68 au “CRS avec nous” des “gilets jaunes”, Ni patrie ni frontières n° 62-63. »

autistici.org

« Il n’y a pas que Paris qui brûle. (…) Des manifestants qui rompent un cordon policier. Des manifestants qui lancent des pierres sur les CRS jusqu’à ce que ces derniers prennent la fuite. Des manifestants arborant le drapeau tricolore qui chantent à tue-tête la Marseillaise. Des manifestants qui organisent une barricade pour piller les magasins de luxe. Des images redondantes qui reflètent la nature confuse et contradictoire du mouvement. https://www.autistici.org/tridnivalka/il-ny-a-pas-que-paris-qui-brule/ »

Symboles

Troploin :

« La seule identité serait donc d’appartenir à un peuple travailleur. Cela permet à beaucoup, indifférents voire hostiles aux grèves par exemple, de se reconnaître « Gilets Jaunes », et même sans participer à leurs actions de s’identifier à eux. La grève divise, or le peuple ne connaît pas de division, sinon, il n’est plus peuple, et risquerait la guerre civile. Si politique traditionnelle, partis et même syndicats sont des facteurs de désunion, qu’est-ce alors qui réunit ? D’ordinaire, les mouvements sociaux étouffent sous les mythes (1793, 1830, 1848, la Commune, Juin 36, voire 68). Ici une référence domine : la France républicaine, la république sociale, et au lieu du drapeau rouge, le tricolore. Un peuple a besoin de figures fédératrices, et il lutte pour ses symboles.

Menaces

Garcia :

« A mon sens, il convient que nous nous interrogions, nous, les “ libertaires”, sur le défaut de nos grands principes qui ne s’appliquent peut-être plus sans autre précision à la réalité de la société capitalisée contemporaine. Par exemple en ce qui concerne la question du dialogue des cultures, de la diversité et de l’attachement à une tradition, il serait nécessaire de tout reprendre calmement, à la base, en écoutant ceux qui redoutent de perdre leur appartenance ou sentent leurs habitudes culturelles menacées. Non pas en s’empressant de leur donner raison ou tort, mais pour rattacher un tel sentiment au développement d’un même processus global, celui du nivellement capitaliste, qui s’attaque à toute identité culturelle (et non pas à la mienne davantage qu’à celle du voisin) et subvertit la communauté d’intérêts qui devrait naître entre les membres de ces cultures-là, face au même ennemi. Je pense que c’est ici que doit porter l’effort. Et il prend du temps, car cela nécessite de la réflexion, de l’écoute, et un peu de culture. Précisément tout ce qui tend à disparaître à l’ère des réseaux sociaux. Ce n’est pourtant que de cette façon qu’au juste constat des effets s’ajoutera une claire compréhension des causes.

Militants

Leoni :

À partir du début de l’année, on constate aussi, par endroits, l’arrivée (ou le retour) de membres de la petite classe moyenne cultivée, de militants de gauche plus classiques, voire de citoyennistes que les discussions stériles autour du RIC commencent à attirer

Garcia :

« Il incombait – et c’est encore le cas – aux anarchistes, aux socialistes libertaires et plus largement à tous les gens saisis par l’événement de se montrer présents, de prendre position et de diffuser des idées permettant de combattre pied à pied des orientations nationalistes ou xénophobes, évidemment très tôt soulignées par les médias. »

Alternative libertaire

veut « structurer la colère » (n° 289, décembre 2018) et dans un texte en ligne : « Syndicalistes, écologistes et libertaires dans le mouvement des gilets jaunes », propose «  quatre enjeux » : « 1. faire prévaloir une orientation sociale voire révolutionnaire ; 2. réconcilier la contestation sociale et l’impératif écologique ; 3. faire front contre le gouvernement et le patronat ; 4. que le mouvement se structure pour progresser » : où l’on voit que les «  libertaires » d’AL n’ont pas compris que les « gilets jaunes » ne veulent pas de partis, de porte-parole ni de représentants.

Lejardinier - Grand Large :

« Face à ce mouvement prolétarien, autonome, allant vers une politisation, contenant des éléments anti-capitalistes, et donc, fondamental pour le développement de la conscience politique du prolétariat, on ne peut que s’interroger face au silence ou aux critiques formulées par le milieu révolutionnaire. Je pense qu’ils sont à attribuer à la vision qu’on a de la lutte de classe et du rôle des révolutionnaires. Ma compréhension actuelle du rôle des révolutionnaires est celle d’un accompagnement de notre classe dans toutes ses expériences de confrontations à la classe dominante, et d’une contribution à la réflexion politique sur le fonctionnement du monde actuel et les perspectives d’un nouveau monde. Ceci passe par une réflexion politique et critique, par une dénonciation de la classe dominante et de ses manœuvres de récupérations. Mais c’est bien à l’encontre de la classe dominante que doivent s’adresser ces critiques et non à notre classe.» « Contribution à la réflexion des “gilets jaunes”, https://grandlargecritiques.org/?p=341, juillet 2019

« Convergence »

Alors que les commentaires soulignent le peu d’importance voire l’échec des tentatives de « convergence des luttes », l’auteur du texte « Lyon : point de vue d’un “gilet jaune” publié par Courant alternatif n° 291 (juin 2019) cite le soutien des “gilets jaunes” au mouvement lycéen « très ancré dans les quartiers populaires », et parle de salariés grévistes menant des actions où des «gj se sont pontés, et l’action fur victorieuse » (un magasin de vêtements, Primark, un Carrefour, des éboueurs : «Cette jonction de gilets jaunes avec des secteurs en grève a été nue réelle réussite », souligne l’article, sans qu’on sache en quoi consistaient, ni les actions, ni les réussites…

Garcia :

« je dois bien constater, en tant que professeur de base, que la jonction avec des professions qui auraient toutes les raisons de refuser en bloc leur transformation à venir en “humains superflus” ne s’est pas faite. C’est assez déprimant, surtout lorsque la raison principalement évoquée renvoie à la différence de composition sociologique. Une manière polie de traduire un simple mépris de classe. » https://acontretemps.org/spip.php?article729.)

« “Gilets jaunes” : et maintenant ? Et après ? » : les « Gilets jaunes » vus d’Allemagne

 

« “Gilets jaunes” : et maintenant ? Et après ? », un article de la revue « Wildcat » n°103 (hiver 2018-2019).

Le 26 janvier a eu lieu le « 11e Acte » du mouvement qui se réunit dans les rues de France – jusqu’à 2 000 en­droits différents au même moment – depuis le 17 novembre 2018. Ont lieu en plus le blocage des ronds-points omniprésents sur les routes françaises, quoiqu’on ne puisse pas exactement parler de blocages, mais plutôt de lieux de rencontre, le trafic est seulement ralenti. Leur signe de reconnaissance est le gilet autoréfléchissant jaune que tout conducteur doit obligatoirement avoir dans son véhicule. Les « gilets jaunes » (traduit souvent en allemand par « Gelbwesten ») ont une préhistoire : les défaites de la lutte de classe qui se succèdent depuis des années, les mobilisations syndicales avortées ou qui s’émoussent, la dégradation des conditions de vie. Depuis sa prise de fonction en mai 2017, Emmanuel Macron a mis en place un nouveau droit du travail favorable au patronat, partiellement privatisé la SNCF, société de chemin de fer d’État, supprimé 120 000 postes de fonctionnaires dans la fonction publique, ou encore rendu plus difficile l’accès à l’université. Il a supprimé l’impôt sur le revenu et a compensé ce manque de rentrées financières par une augmentation des prélèvements sur les retraites et des taxes sur le carburant et la diminution de l’aide au logement (APL) de cinq euros. Son arrogance fut la cerise sur le gâteau : la construction d’une luxueuse piscine pour sa résidence d’été, de la nouvelle vaisselle pour le palais de l’Elysée, ou ses sorties méprisantes (« Vous n’êtes rien », « Il n’y a qu’à traverser la rue pour trouver du travail », etc.)…

Fin mai 2018, Priscilla Ludosky, jeune femme noire de 33 ans habitant la banlieue parisienne et tenant un magasin en ligne de cosmétiques naturels, lance une pétition en ligne. Ayant fait le calcul, elle démontre que les taxes constituent plus de la moitié du prix du carburant, elle exige qu’elles soient réduites. Quelques mois plus tard, Éric Drouet, routier, lui aussi âgé de 33 ans, découvre la pétition et la relaie sur Facebook. Le nombre de signataires passe de 200 000 à 1,15 million. Drouet appelle alors à une manifestation pour le 17 novembre. 300 000 personnes répondent à son appel. Aucun syndicat, aucun parti n’y avait appelé, pas même la Fédération des agriculteurs (FNSEA), et malgré cela, des manifestations et des blocages se déroulent à travers toute la France. Dans ces manifestations, nul podium ni orateur.

Le mouvement a pu prendre une telle ampleur à travers tout le pays parce qu’il avait connu un épilogue au début de l’été lors des mobilisations contre la réduction de la vitesse sur les départementales. Il a aussi des prédécesseurs, comme le soulèvement des Forconi en décembre 2013 en Italie (1). Peu avant, à l’automne 2013, une mobilisation semblable avait eu lieu en Bretagne, celle des Bonnets rouges. Les travailleurs de l’industrie agro-alimentaire, paysans et petits entrepreneurs s’étaient réunis contre la taxe écologique. (Macron, alors conseiller de François Hollande pour la politique économique et financière, les avait appelés « les illettrés de notre époque ».) Ces mouvements réagissent à la politique de l’État, faisant en sorte que la « question sociale » ne soit pas perçue comme étant celle du niveau des salaires, mais celle du poids des impôts. Depuis des années en France, c’est ainsi que les élections sont remportées : Sarkozy avait promis en 2007 la défiscalisation des heures supplémentaires ; Hollande, lui, avait promis en 2012 d’imposer à 75 % les revenus supérieurs à 1 million d’euros ; Macron avait annoncé pendant la campagne électorale la suppression de la taxe d’habitation… Les élections gagnées, ces promesses s’avérèrent curieusement toutes « impossibles à met­tre en œuvre ». A cela s’ajouta en France une succession de grands scandales : en 2010, il fut révélé que la femme la plus riche de France bénéficiait d’une réduction d’impôts de 100 millions d’euros et qu’elle avait soutenu financièrement et illégalement la campagne électorale de Sarkozy ; le ministre du Budget de Hollande, responsable de la lutte contre la fraude fiscale, dut reconnaître en 2013 avoir déposé 600 000 euros sur un compte caché en Suisse. Puis s’ensuivirent les diverses révélations suite aux Luxleaks, Swissleaks, Panama et Paradise Papers… Aucun des puissants criminels, des super-riches et des personnalités pris dans ces scandales n’eut à aller en prison.

Depuis la crise européenne, des mouvements semblables ont eu lieu dans d’autres pays d’Europe : par exemple, en mai 2013, des dizaines de milliers de personnes avaient manifesté au Portugal contre les augmentations d’impôts. En 2014, les « Indignados » espagnols avaient mobilisé contre la politique financière et fiscale. Les mobilisations suivant la crise en Grèce sont connues… Dans l’ensemble, ces mouvements ne remplirent pas leurs objectifs. En Italie par exemple, le Mouvement 5  étoiles a pu se nourrir d’eux, et faire accéder finalement les fascistes de la Ligue au pouvoir (2).

De telles luttes ont également eu lieu dans d’autres parties du monde : les émeutes à Haïti contre la suppression des subventions sur les carburants, les protestations dites « Gazolinazo » qui se répètent au Mexique, les émeutes contre l’augmentaiton du prix des transports en commun au Brésil…

Traditionnellement, la gauche a du mal avec ce type de mobilisations. Les conflits autour de l’impôt furent rarement un thème « de gauche » au xxe siècle. En France, ce furent les professions libérales, les travailleurs indépendants et les paysans qui se mobilisèrent après la Première guerre mondiale contre l’impôt progressif ; et les poujadistes dans les années 1950. Toutes ces initiatives, suivant ce préjugé, s’en prennent seulement à la répartition « secondaire » et non à la « répartition primaire des revenus » (salaires et profits). Dans cette répartition secondaire, la TVA (taxe sur la valeur ajoutée) est un impôt manifestement des plus injustes qui constitue en France la moitié des entrées de l’État, les impôts sur le revenu et le salaire, eux, « seulement » un quart !

Henri Simon [dans « Gilets jaunes, et après ? », Échanges 166] prend la défense du mouvement face à ces critiques : selon lui, ce mouvement est hétérogène mais pas autant influencé par les petits entrepreneurs et petits commerçants que les mouvements semblables qui eurent lieu dans les années 1950 et 1960. Quoiqu’il en soit, il s’exprime aussi de manière «  hétérogène » et vague, il est beaucoup question de « peuple », de « citoyens ». Les « gilets jaunes » s’adressent à l’État, le plus souvent même, personnalisé dans Macron, et exigent de lui des choses qu’ils auraient dû sinon acquérir en luttant contre les capitalistes.

Cela exprime une faiblesse, et ce, même si le mouvement a une composante prolétaire, et que des travailleurs y prennent naturellement aussi part, mais à quelques exceptions près, ils y prennent part en tant qu’individus. Le simple fait de ne plus pouvoir être en lutte sur son lieu de travail permet d’expliquer ce mouvement.

D’un point de vue sociologique

Les analyses sociologiques sur les « gilets jaunes » foisonnent. Selon elles, leur salaire moyen serait de moins de 1 600 euros par mois, très souvent même, le SMIC. Ils seraient de nombreux jeunes, mais aussi une grande proportion de retraités, et des actifs qui ne peuvent pas se permettre de faire la grève. Depuis fin novembre, une équipe de plus de soixante-dix scientifiques suit le plus grand nombre possible de manifestation et de blocages à travers toute la France, élabore une cartographie des actions menées et interroge les participants. Ils observèrent en décembre, d’une part un élargissement « vers le bas » (plus de chômeurs et de SDF prirent part au mouvement), et d’autre part, l’arrivée de syndicalistes et d’activistes politiques. Par ailleurs, en décembre, les lycéens sont également entrés dans le mouvement. Il mobilise de nombreuses personnes qui n’ont pas été présents lors des derniers mouvements sociaux. Presque la moitié des sondés n’avaient jamais pris part à une manifestation, et encore moins n’avaient d’expérience de la grève.

La proportion de femmes est relativement élevée. En moyenne, furent dénombrés 54 % d’hommes et 45 % de femmes. Les femmes seraient en majorité de la classe des travailleurs, un groupe social qui sinon se mobilise rarement.

Le mouvement vient avant tout de ce qu’on appelle la « France profonde », des campagnes (à la grande différence de Nuit Debout en 2016, qui était resté limité à Paris et à quelques autres grandes villes). L’expansion urbaine en France est bien plus accrue qu’en Allemagne. Les lieux d’habitation, de travail et de loisirs sont séparés par de longues distances. La désertification des campagnes remonte aux années 1950, remarque Henri Simon (3) : « La mécanisation de l’agriculture… a mené à un exode important des ouvriers agricoles vers l’industrie ds villes:l’extinction du petit commerce et de l’artisanat est venue directement du tarissement de la clientèle du petit commerce rural. » Ce développement a connu une accentuation avec la fermeture de nombreuses lignes de train, de bureaux de postes et d’établissements bancaires. Les personnes vivant à la campagne ont besoin de leur voiture pour se rendre à leur travail, pour aller faire les courses. Le pôle des dépenses pour la voiture est l’un des plus élevés dans leur budget (comparable aux loyers dans les villes).

« Pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, les travailleurs ne vivent plus là où l’activité est créée (4). »

« Que les gros payent gros et que les petits payent petit » (5)

La force du mouvement c’est sa détermination, sa solidarité et l’aptitude à s’unir dans l’action. Cette dernière est surprenante vu son hétérogénéité. Si la population est très favorable au mouvement, elle reste par ailleurs plutôt passive.

Les “gilets jaunes” expriment la grande défiance qui règne en France vis-à-vis des instances de médiation que sont les partis et les syndicats. Et à plusieurs reprises, les « gilets jaunes » se sont ralliés à d’autres luttes. À Toulouse, avec une manifestation contre les violences faites aux femmes, à Marseille contre la politique catastrophique de la ville en termes de logement, à Paris avec le comité contre les violences policières dans les banlieues (Comité Vérité et Justice). Ils ont soutenu les salariés d’Amazon en lutte et ont bloqué l’usine Monsanto à Trèbes, près de Carcassonne (Aude), l’une des deux usines les plus grandes de préparation d’engrais avec du glyphosate. Lors du « 4e Acte », ils manifestèrent à Lyon et Montpellier ensemble avec les manifestants réunis contre la politique climatique, avec pour slogan « Social, climat, même combat ».

En comparaison de sa composition hétérogène, le consensus existant sur de nombreuses revendications est étonnant. Après que le Premier ministre eut « invité au dialogue » les « gilets jaunes », quelques groupes au sein du mouvement procédèrent à un sondage interne auquel auraient participé près de 30 000 personnes, et publièrent fin novembre une liste de 42 revendications :

indexation des salaires et des aides sociales sur l’inflation ; augmentation des aides aux personnes handicapées ; plafonnement des loyers ; renationalisation des entreprises énergétiques et baisse du prix de l’électricité ; départ à la retraite à 60 ans, voire 55 pour les métiers physiquement difficiles ; établissement du minimum vieillesse à 1 200 euros ; interdiction de faire du profit sur les soins à la personne ; augmentation de l’impôt sur la fortune ; en général, application plus sévère, d’un point de vue fiscal, du principe suivant lequel les plus petits payent moins et les gros, plus ; préférence pour le transport de marchandises par train ; imposition du kérosène et du carburant pour les bateaux ; établissement pour tous les représentants politiques d’un salaire moyen ; éta­blissement de référendums populaires pour tous les projets de loi ; abolition des CDD ; abolition des travailleurs détachés (statut particulier des travailleurs européens) ; salaire minimum de 1 300 euros pour tous ; plafond de revenu à 15 000 euros ; interdiction des délocalisations ; développement des voitures à hydrogène (les voitures électriques ne sont pas écologiques) ; en finir avec la politique austéritaire ; traiter les problèmes qui mènent à l’exil forcé ; les demandeurs d’asile doivent être bien traités ; les demandeurs d’asile déboutés doivent être ramenés dans leur pays d’origine ; quiconque vient en France doit recevoir des cours de langue et d’histoire et être intégré ; le même système social pour tous ; plus de fonds pour les hôpitaux psychiatriques ; l’arrêt immédiat de la fermeture des petites lignes de chemin de fer, bureaux de poste, écoles et de maternité : payer leurs heures supplémentaires aux flics ; une limite de 25 élèves par classe ; etc. (6).

Un autre point de la liste des revendications s’appelle « Lutte contre la concentration médiatique ». « Nous n’acceptons plus que 90 % des médias appartiennent à une poignée de milliardaires qui les utilisent comme instruments de propagande pour protéger leurs intérêts (7) » (les médias dominants sont entre les mains des dix plus riches Français).

Cette liste de revendications a été présentée comme contradictoire, hasardeuse, etc. En réalité, elle est cohérente : il s’agit de mesures d’améliorations concrètes de la vie, et cette base a été essentielle pour que la mobilisation perdure ainsi.

Les « gilets » jaunes remettent le débat sur l’écologie sur ses pieds, ils font « de l’écologie une question sociale », comme l’a constaté, bouleversée, la Taz (8). « Avant, on ne parlait pas d’écologie », écrivent des intellectuels français dans une contribution commune, avec parmi eux, Annie Ernaux : « Sur les barrages, chaque heure tout le monde en cause, et tombe d’accord : réduire les pollutions, c’est taxer les entreprises polluantes, taxer le kérosène, baisser le prix des voitures propres, refaire des lignes de train de proximité au lieu de les réduire, baisser les billets des transports publics, les rendre gratuits parfois, refaire des services publics de proximité au lieu de les détruire… Autrement sans voiture, on fait comment ? (9) ». En effet, c’est ce que demandent les « gilets jaunes » : Comment devons-nous faire, s’il-vous-plaît, sans voiture ? Dans la campagne ? Où les bus ne passent que deux fois par jour et où la ligne de train a été supprimée ? (10).

Ce que les médias en disent : « Des temps troubles »

Entre-temps, tout le monde y a mis son grain de sel. Même des gens qui ont déserté depuis des années le mouvement social s’expriment à présent. Selon Henri Simon, le flux d’informations agit d’une manière ou d’une autre sur l’opinion publique, mais il est difficile d’évaluer quelle influence cette loghorrée a sur le mouvement ; les fake news, si elles se propagent, n’auraient cependant eu aucune ­influence sur lui.

La presse allemande ne peut semble-t-il que dénoncer, ignorer ou alors crier quand elle croit avoir identifié une menace révolutionnaire. Tout d’abord, par réflexe, on l’a comparé au mouvement Pegida (11). Même dans la « gauche allemande » (si l’on compte Riexinger, Cohn-Bendit et autres parmi eux) la réserve était de mise en novembre. Guillaume Paoli a par exemple analysé en détail les prises de position de Cohn-Bendit, ça vaut le détour ! (12)

Mais depuis le début, il y a une différence fondamentale avec Pegida. Les “gilets jaunes” se dressent explicitement contre la situation économique et non contre les migrants.

Nombreux furent ceux qui changèrent d’avis, en janvier. Le mouvement était alors devenu « du jamais vu dans les pays industrialisés occidentaux : un coming-out sociétal de la classe moyenne basse » (Georg Blume, le 20 janvier 2019 dans le Spiegel [13]), d’autres y ont vu à l’œuvre une rupture radicale allant mener à un changement de société : « Des temps troubles s’annoncent. Les professeurs prévoient de se mettre en grève le mois prochain. Des classes d’école primaire bloquent une autoroute dans le Sud de la France. Une mairie est incendiée. La puissante FNSEA menace de blocages avec des tracteurs. Les “gilets jaunes” qui sont invités par le Premier ministre sont menacés de mort : la France est dans une situation exceptionnelle comme en 1995, lorsqu’une grève générale avait paralysé les écoles et les trains pendant plus de trois semaines. (…) les “gilets jaunes” ne demandent rien de moins qu’une autre société (14). »

Georg Blume est même allé jusqu’à comparer le mouvement après le « 3e Acte » du 1er décembre à la révolution de juillet 1830 (15). La comparaison pèche pour plusieurs raisons : les révoltes du xxe siècle était la forme de combat que prenaient des travailleurs en grève ; elles se déroulaient dans leur propre quartier. Par contre, le 1er décembre à Paris, les manifestants sont allés dans les riches quartiers du Nord de Paris. Mais comme, actuellement, une discussion sérieuse a lieu entre les « radicaux » de la gauche allemande pour déterminer si le G20 de Hambourg a été un « soulèvement primaire », il est important de s’attarder un peu sur ce point (16).

Soulèvement ?

Les pillages qui ont eu lieu à Paris le 1er décembre comptent parmi les plus massifs depuis le légendaire Mai 68, et, au même moment, il y avait, dans plus d’une vingtaine de villes, de violents affrontements. Henri Simon voit en cela une conséquence logique du fait que le mouvement n’arrive pas à devenir massif. S’il y avait des centaines de milliers de personnes dans les rues, et même trois cent mille au début, il a été rapidement clair que cela ne se transformerait pas en millions. Le seul moyen alors de se faire remarquer, c’est de dégrader. L’attaque de la Marianne le 1er décembre était même bien inspirée (17) !

Le chercheur en science social Samuel Hayat écrit dans un article qui vaut le détour : « Certains ont pu parler d’émeutes ou de situation insurrectionnelle. C’est possible, et pourtant rien ne ressemble à ce qui a pu avoir lieu durant les insurrections de 1830, 1832, 1848 ou 1871 (18). »

Henri Simon s’accorde également sur ce point : ce n’est pas un soulèvement si l’on retourne ensuite travailler comme si de rien n’était ; il n’y a pas de soulèvement qui n’a lieu qu’une fois par semaine.

Samuel Hayat saisit le mouvement des « gilets jaunes » avec le concept d’économie morale avec lequel E. P. Thompson avait étudié les luttes de la classe ouvrière anglaise au XVIIIe siècle (19). Le concept est semblable à celui de Beverly Silver (20) , qui distingue entre les mouvements de types marxistes, et ceux de types polanyiens : les premiers projettent de dépasser vers l’avant le monde actuel, les seconds, de « revenir » à quelque chose, à un monde où « le marché » ne dictait pas tout. Selon Hayat, l’« économie morale » des « gilets jaunes » s’exprime au mieux par leur slogan « Que les gros payent gros et que les petits payent petit ». Cela montre qu’ils souhaitent protéger les plus faibles (SDF, handicapés, etc.), estiment que les travailleuses doivent être rémunérées « correctement », que les fraudeurs fiscaux doivent être punis, que chacun devrait contribuer à hauteur de ses possibilités et défendent les prestations d’aide sociale. Cette « économie morale des sous-classes » est en prise directe avec la doctrine économique néolibérale (donner encore plus aux riches, magnifiquement exprimé par la formule de Macron « soutenir les premiers de cordée »), ce qui expliquerait la large approbation dans la population, et la capacité des “gilets jaunes” à pouvoir, sans aucun parti ou syndicat, mobiliser dans la France entière et surtout à agir collectivement.

Cependant, cette « économie morale » est, selon Hayat, simultanément un pacte avec les dominants, et reste ainsi dans le cadre des rapports de pouvoir donnés. Les dominants ont sans cesse brisé ce « pacte » avec leurs mesures anti-sociales et Macron est perçu comme incarnation de cette « trahison ». Mais comme le contremaître dans la fabrique joue un rôle productif pour le capital, quand il est maltraité par les ouvriers, Macron, pour le protéger, essuie les coups que le capital devrait prendre, et ce tant que le mouvement se fixe comme objectif sa démission. Les révoltes qui reposent sur les conceptions d’une économie morale veulent rétablir le pacte implicite, ce qu’elles visent, « c’est avant tout un retour à l’ordre, pas une transformation révolutionnaire. » (Hayat) (21). En conclusion de son texte, Hayat nous signale cependant que quelques groupes locaux de « gilets jaunes » dépassent cette « économie morale » et formulent une critique du capitalisme et une perspective émancipatrice. Ainsi, tout est encore possible.

Répression

L’État a frappé particulièrement fort. Même pour les proportions françaises, la répression juridique a dépassé toute mesure. Chaque samedi, seulement à Paris se furent des centaines (et dans la première moitié de décembre, on a dépassé le millier) de personnes arrêtées, la plupart d’entre elles retenues ensuite en garde à vue, parmi elles, même des mineurs. La réaction des policiers fut encore plus drastique : il y a la volonté de faire mal et de blesser. Pour exemple, un manifestant sans arme, les bras levés se place devant une ligne de policiers, à bonne distance, et reçoit pour réponse un tir de balle de caoutchouc dans le ventre. Les tirs à la tête de flash balls, dont témoignent les images de têtes ensanglantées, ont montré qu’il était très risqué de venir. Le Monde rapporte que les journalistes eux-mêmes étaient visés à la tête par les lanceurs de LBD (22).

Le journaliste David Dufresne a rapporté plus de trois cents « incidents » au ministère de l’Intérieur. Le site internet Désarmons-les a listé plus de cent blessés ; parmi eux certains ont perdu un œil, d’autres une main, beaucoup leurs dents.

En France, les flash balls sont particulièrement violents, ils ont été, depuis les émeutes de 2006, remplacés par une nouvelle arme, elle aussi prétendument « non-létale ». Les bien nommées « Balles de Défense » sont tirées par un lanceur (LBD-40) sur lequel peut être fixé un viseur laser, et qui peut projeter à une vitesse de cent mètres à la seconde des boules de caoutchouc de 40 mm de diamètre. Le constructeur, l’entreprise suisse Brüger & Thomet, garantit une « très bonne précision à 40 mètres ». Le site Désarmons-les affirme qu’elle est létale en dessous de 25 mètres. Le 23 décembre, le gouvernement français a commandé 1 280 nouveaux LBD.

Par ailleurs, des lanceurs de grenades ont été utilisés. L’usage de la violence policière avait un but. Des personnes qui n’étaient violentes d’aucune façon ont eu des blessures graves, dans le but de faire peur, et Internet regorge de vidéos montrant ces incidents.

Macron fait un pas en arrière

Au début, Macron avait essayé de présenter les « gilets jaunes » comme un mouvement dont les ficelles étaient tirées par l’extrême droite, et n’avait pas pris publiquement position à leur sujet. Le gouvernement a tablé sur un essoufflement pendant les fêtes de Noël, comme cela s’était souvent déjà passé lors des dernières décennies. Après le grand pillage du 1er décembre, Macron avait déposé des fleurs au pied de l’Arc de triomphe, et avait parlé de souillure. Le lendemain, les lycéens entraient en lutte. Leur traitement par la police a suscité un élan d’indignation : le 6 décembre, à Mantes-la-Jolie, des dizaines de lycéens sont en rang, agenouillés, mains derrière la tête, entourés de forces de l’ordre cagoulées lourdement armées. Au « 4e Acte », le 8 décembre, ce sont à nouveau 136 000 personnes (chiffres officiels) qui descendent dans les rues, malgré la répression policière. Le 10 décembre au soir, à la télé, Macron s’adresse à son peuple : augmentation du salaire minimum, pas d’augmentation des prélèvements sociaux sur les plus petites retraites, défiscalisation des heures supplémentaires, prime de début d’année demandée aux employeurs ; il était déjà revenu auparavant sur l’augmentation de la taxe sur le diesel. Il déclara « l’état d’urgence économique et social », mais ne revenait pas sur la suppression de l’impôt sur la fortune. « Objectivement, le président dit aux mécontents des campagnes : Vous êtes pauvres, voici de l’argent », commenta assez justement Nadia Pantel dans la Süddeutsche Zeitung (23).

Mais le « monde » regardait le précipice avec ses « économistes experts » de toujours et se demandait, effrayé : « Est-il possible que ce soit le dernier chapitre de la fable libérale en laquelle plus personne ne veut croire ? » Et puis, il constata que ces mesures allaient coûter quelques 8 ou 10 milliards d’euros, que la France allait devoir augmenter sa dette pour cela, et puis, ô, mon dieu : ne pas respecter les critères de Maastricht !

Le jour suivant l’allocution présidentielle, le 11 décembre, un islamiste tue plusieurs personnes à Strasbourg.

Les manifestations devinrent moins massives, mais se maintinrent. Même si les promesses de Macron n’apportaient pas grand-chose, en France, aucun mouvement n’avait réussi à atteindre cela depuis des années. Même vis-à-vis de Macron, qui, avec l’habitude de se présenter comme seul face à l’adversité, avait affirmé, ne jamais céder à « la pression de la rue » !

Début 2019 est, en plus de cela, entrée en vigueur une ordonnance qui prévoit de plus fortes sanctions encore pour les chômeurs : si un rendez-vous à Pôle emploi est manqué, les indemnités sont automatiquement totalement suspendues pour un mois ; au deuxième rendez-vous manqué, pour deux mois, au troisième, quatre mois. Et elles sont aussi complètement suspendues si l’on refuse seulement une seule « proposition raisonnable de travail ».

Que restera-t-il ?

Henri Simon constate que l’économie ­capitaliste a continué son chemin presque sans broncher, en particulier vers son développement logistique. Et c’est pourquoi le mouvement devrait, d’après lui, s’essouffler tôt ou tard. Mais il aura donné une voix à la France des villages, et brisé l’isolement quotidien. C’est ce qui est important, et même si tout d’abord cela est resté confiné aux ronds-points et à des réunions locales. Dans tous les cas, aucune perspective n’a été ouverte au-delà du capitalisme ; c’est pourquoi toutes ces conquêtes vont bientôt retomber dans les rails des rapports sociaux capitalistes. Mais il faut tout de même avoir de l’espoir quant à ces liens qui ont été créés et les débats qui ont eu lieu.

En fait, il ne se passe pas une année en France sans de grandes mobilisations sociales. Qu’aussi rapidement puissent être mis sur la table des contenus revendicatifs communs, qu’on sache se défendre face à un immense déploiement policier, que les débats puissent avoir lieu dans une ambiance productive, en voici l’expression. En RFA, il y a eu et il y a toujours de grandes mobilisations : Stuttgart 21, Willkommenskultur, Hambacher Forest, etc. (24). Mais aucune de ces mobilisations ne thématise les conditions sociales, elles laissent cela à la droite. Que cela soit différent en France donne des raisons d’espérer.

Au « 11e Acte » [26 janvier], le nombre de participants a reculé ; d’après le ministère de l’Intérieur, il y en avait 69 000, la semaine précédente, 84 000. Comme toujours, les chiffres absolus sont très controversés : le syndicat France Police-Policiers en colère annonçait 330 000 à 19 h 30. Mais par rapport au samedi précédent, il y en avait tout de même moins…

(Traduit de l’allemand par Ivan Jurkovic)

NOTES

(1) Voir « Drei Tage Volksaufstand in Turin » (« Trois jours de soulèvement populaire à Turin »), Wildcat n° 97, recensé dans Échanges n° 151 (printemps 2015, p. 24)  : « Italie. Indépendants, travailleurs quand même. »

(2) Voir «Das Laboratorium Italien » (Le laboratoire italien) et « Italien: Die soziale Opposition in Zeiten der grün-gelben Regierung » (L’opposition sociale aux temps du gouvernement vert-jaune [le vert est la couleur de la Ligue et le jaune celle du Mouvement 5 étoiles]), Wildcat n° 102 (automne 2018).

(3) Voir « Gilets jaunes, et après ? », Échanges n° 165 (automne 2018), p. 4-5.

(4) Voir « Aufstand der Peripherie » (Soulèvement de la périphérie), par Christophe Guilly, Freitag, n°  49, 6 décembre 2018 – traduction d’un article paru en anglais dans The Guardian du 2 décembre sous le titre « France is deeply fractured. “Gilets jaunes” are just a symptom ») ; Christophe Guilly, géographe, est l’auteur notamment de La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires (Flammarion, 2014), et de No Society. La fin de la classe moyenne occidentale (Flammarion, 2018).

(5) Citée en français dans le texte, cette phrase fait référence à l’une des 42 revendications (« Que les gros [McDo, Google, Amazon, Carrefour…] payent gros et que les petits (artisans, TPE, PME) payent petit »).

(6) Voir le document complet sur www.francetvinfo.

(7) Voir https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA

(8) Die Tageszeitung (Le quotidien, dite Taz) est un journal berlinois, proche des Verts et qui assure notamment la publication en Allemagne de la version allemande du Monde diplomatique.

(9) « Gilets jaunes, verts, rouges, roses, convergeons ! », tribune publiée par Libération du 4 décembre 2018, signée par Jacques Bidet, philosophe, Patrick Chamoiseau, écrivain, Laurence De Cock, historienne, Annie Ernaux, écrivaine, Gérard Noiriel, historien, Barbara Romagnan, ex-députée, Mathilde Larrère, historienne, Christine Delphy, féministe, Philippe Boursier, professeur de SES, Stéphanie Chevrier, éditrice et Willy Pelletier, sociologue.

Citée dans « Der Knoten platzt » (La marmite déborde), article d’Elsa Koester, Freitag du 6 décembre 2018,.

(10) « Der Knoten platzt », art. cit.

(11) Les « Patriotische Europäer gegen die Islamisierung des Abendlandes », abréviation Pegida), « Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident » sont un mouvement de droite populiste (rechtspopulistisch) contre l’immigration musulmane en Allemagne, lancé en octobre 2014.

(12) Guillaume Paoli, « Anatomie einer Desinformationkampagne », voir http://guillaumepaoli.de, 11 décembre 2018 (en allemand).

(13) Georg Blume dirige depuis 2013 le bureau de l’hebdomadaire allemand Die Zeit à Paris. Il était déjà correspondant en France dans les années quatre-vingt pour Die Tageszeitung avant de diriger les bureaux de Die Zeit au Japon, en Chine et en Inde de 1992 à 2013. Il a publié récemment L’Ami indésirable, la fin d’une histoire ? (éd. Saint-Simon) sur les relations franco-allemandes.

(14) « Revanche der Enttäuschten » (la révolte des frustrés), Die Zeit on line, 4 décembre 2018, par Annika Joeres, journaliste installée dans le Sud de la France.

(15) Georg Blume, « Franzosen : Volk der Revolte », Spiegel-online, 9 décembre 2018.

(16) Ce même numéro 103 de Wildcat comporte, sous le titre « G20 – Hauptsache es knallt…?! » (l’essentiel, c’est le bordel…?), une critique du livre Riot, Was war da los in Hamburg ?, Theorie und Praxis der kollektiven Aktion (Laika Verlag, avril 2018).

(17) Laissons le symbole, même si la statue dont les émeutiers de 2018 ont brisé le visage n’est pas une « Marianne », figure de la République honnie par le régime de Louis-Philippe qui commanda cette sculpture de guerrière guidant les soldats de l’An II (La Marseillaise, en fait).

(18) Samuel Hayat, « Les “gilets jaunes”, l’économie morale et le pouvoir »  – Aussi en anglais, sur https://ediciones-ineditos.com.

(19) La Formation de la classe ouvrière anglaise [« The Making of the English Working Class »], Gallimard-Le Seuil, 1988; éd. Points, 2012.

(20) Forces of Labor: Workers’ Movements and Globalization Since 1870, de Beverly J. Silver (Cambridge University Press, 2003). Nous avons publié « Les mouvements ouvriers t la mobilité du capital », chapitre 2 de ce livre, dans Échanges nos 122 (automne 2007, p.56) et 129 (été 2009, p. 41). Une traduction française, Forces du travail. Les mouvements ouvriers et la globalisation depuis 1870, est annoncée (sous format e-book en accompagnement de La Frontière comme méthode ou la multiplication du travail) par les éditions de l’Asymétrie, coll. « La cause est l’effet », pour juillet 2019.

(21) Samuel Hayat, « Les “gilets jaunes”, l’économie morale et le pouvoir », art. cit.

(22) https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2019/

(23) « Macrons Blumenstrauß für die Franzosen  » (le bouquet de fleurs de Macron aux Français), de Nadia Pantel, 11 décembre 2018. – https://www.sueddeutsche .de/politik/frankreich-macron-gelbwesten-1.4248269

(24) Stuttgart 21 est une mobilisation autour d’un grand projet de ligne ferroviaire Stuttgart-Ulm qui suscite depuis 2010 une forte hostilité ds populations. Voir par exemple « Stuttgart 21, le train de la discorde qui traverse toute l’Allemagne » (La Tribune du 15 mars 2013) ; Willkommenskultur est un mouvement de soutien aux exilés ; Hambacher Forest, une forêt menacée de destruction par l’entreprise minière RWE depuis 1977. Elle fut occupée, d’abord en 2012, puis depuis 2014, les activistes dressant des barricades et vivant dans des cabanes dans les arbres. Une des tentatives récurrentes d’expulsion par la police fut interrompue en septembre 2018 après la mort accidentelle d’un documentariste.