Les retraites un nouveau chapitre de l’Évolution de la domination capitaliste

Un pas de plus dans la réforme des structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail pour l’adapter aux besoins de l’évolution du capitalisme mondial. De telles réformes ont déjà été adoptées bien avant l’arrivée de Macron à la présidence de la République et ont jalonné ces étapes sans provoquer de levée de boucliers, notamment de la part des syndicats, comme celle qu’on peut voir aujourd’hui. L’ensemble de ces réformes plus radicales se situaient d’ailleurs dans la ligne d’une évolution qui avait amené des mesures de détails, une sorte de grignotage, sans que le problème global soit posé : aucune force politique d’alors n’avait osé aller au fond des problèmes, comme on peut le voir maintenant. Ces étapes furent marquées d’abord par la modification d’août 2008 de la représentativité syndicale, qui la transférait du niveau national autoritaire au niveau local électif (1). Un deuxième chapitre fut ouvert par la loi El Khomri de 2016 et les ordonnances Macron de 2017 qui ont modifié totalement les représentations dans les organismes discutant de conditions d’exploitation au niveau des entreprises (2). On peut observer que tant les textes sur la représentativité que les ordonnance Macron de 2017 ne soulevèrent aucune lutte de l’ampleur, d’ailleurs toute relative, de la lutte présente contre la réforme des retraites. À priori, on pourrait en conclure que le travailleur de base ne se soucie guère des formes des relations avec les dirigeants de l’entreprise mais que le contenu de ces relations est capital. C’est ainsi que dans ce combat pour les retraites il y a une dissociation entre le mode de gestion, qui intéresse particulièrement les ­syndicats, et le contenu de la retraite, qui est au centre des préoccupations de la base des travailleurs (3).

La retraite, espérée, redoutée, l’entrée dans un nouveau chapitre de vie ; l’antichambre de la mort.
Des mots chargés d’un poids de vie

Retraite a un masculin, « retrait », avec des accompagnants verbaux « retirer », « se retirer ». « Retrait » a un champ lexical beaucoup plus étendu que « retraite » et qui définit bien mieux la signification ambiguë de « retraite ». « Retrait » s’applique aux domaines les plus divers : militaire (retrait d’un point occupé), comportemental (d’un engagement quelconque), métallurgique (lors d’un moulage quelconque ou d’une cuisson), dans un matériau de construction (du ciment), administratif (d’un permis quelconque), financier (d’argent d’un compte), scientifique (d’un élément avec une variable extérieure), social (doit de retrait devant un risque grave), sexuel (coitus interruptus) et bien d’autres encore. Mais tous ont un point commun : d’ôter une portion d’un état quelconque existant.


C’est précisément cette notion d’ôter d’un entier qui caractérise le mot « retraite », dont l’emploi est beaucoup plus ambigu et n’ayant guère de spécialisations comme le « retrait ». Si « retraite » a conservé son usage militaire avec un sens plus général que « retrait », « retraite » ne s’applique plus guère qu’à ce qui fait l’objet présentement de cette agitation sociale. Son ambiguïté vient de ce qu’il peut désigner l’opération elle-même tout comme son financement. Par exemple « prendre sa retraite » peut signifier tout autant passer à l’état de retraité qu’au fait d’en toucher les mensualités. C’est clair dans l’expression « le montant de ma retraite » ou dans « partir en retraite » mais confus dans bien d’autres expressions. Si on laisse de côté cette question du montant de la retraite (qui est au centre des présents débats) la retraite signifie le passage d’un état présent de la vie sociale à un autre. C’est alors que le mot général sans ambiguïté de « retraité » prend toute sa signification, indépendamment de cette question d’argent, bien qu’un montant plus ou moins important des revenus soit amputé. Être « retraité » est avant tout être ôté de la vie professionnelle active, qui est avant tout une vie sociale ; c’est ce qui fait que ce bouleversement dans ce dernier chapitre de la vie (aussi parce que c’est le dernier) prend tout son poids émotionnel et sensible, car on se trouve devant la logique inexorable du système capitaliste qui vous assigne un mode de vie avec des conséquences dont l’aspect financier, bien réel pourtant, n’est en fait qu’un élément second dans le choc vital créé par ce qui n’est pour le capital qu’un changement de catégorie – dans la seule perspective de l’exploitation de la force de travail pour en tirer le maximum de plus-value.


Mais comme ce changement se fait dans une multiplicité de situations personnelles, par-delà la préoccupation essentielle concernant le montant de cette retraite, montant régulier mais immuable sauf de dérisoires revalorisations, l’attitude de chacun eu égard au désir ou à la crainte de se voir « retraité » conduit à constater que si certains aspirent à la retraite le plus tôt possible d’autres, d’autres au contraire voudraient retarder le plus possible ce changement de catégorie.


Si l’on y ajoute le fait que la préoccupation de la retraite n’est pas particulièrement présente chez les moins de quarante ans, on peut comprendre, ce que nous examinerons plus loin, pourquoi le mouvement n’a pas rassemblé les foules, malgré la volonté des centrales syndicales de la prolonger, avec des arrière-pensées que nous examinerons.


On ne soulignera jamais assez ce que signifie le fait de travailler dans une entreprise d’une certaine dimension. Au regard de toutes les contraintes imposées par la vente de sa force de travail sur le marché de l’emploi, le travailleur est pris dans cette contradiction que ce travail imposé le fait participer à une vie sociale. Cette vie sociale comporte deux pans, d’une part la dynamique économique de l’entreprise prise dans la compétition internationale et sans cesse en mouvement, d’autre part la dynamique correspondante des résistances diverses à l’exploitation à travers les constantes modifications de la propre dynamique de l’entreprise, ces deux dynamiques distinctes interférant en fait l’une sur l’autre. La vie sociale de tout travailleur est imprégnée dans cet ensemble qui finit par constituer une part importante de sa vie et de ses liens sociaux qui peuvent se prolonger à l’extérieur de l’entreprise mais qui lui restent liés. Être « retraité » signifie aussi que l’on est exclu de ce monde vivant qui a fait la trame d’une bonne partie de son existence. Tout travailleur « retraité » ne sait pas ce qui l’attend d’être tout d’un coup coupé de cette vie sociale. Même s’il réussit à garder des contacts personnels avec ses copains de boulot, il lui manque cette trame quotidienne mouvante pour la compréhension d’une vie sociale qui continue sans lui. Et ceci d’autant plus que ces contacts ne peuvent être qu’épisodiques et souvent de plus en plus distants si l’on se replie dans une maison de campagne. Cela le travailleur « retraité » ne s’en rend compte qu’après, souvent d’une manière particulièrement dure, au point d’altérer sa santé. C’est bien connu que la mortalité augmente dans les premières années de la retraite.

7 milliards et plus d’êtres humains mis par le capital dans les cases de leur « exploitabilité »

On ne peut parler des retraites sans aborder cette question de classement des êtres humains, de leur saucissonnage, depuis leur naissance et jusqu’à leur mort qui est un fait social inéluctable ; l’âge de chacun définit la place qu’il occupe dans ce classement, avec les obligations directes ou indirectes qui y sont attachées.


Mais il est impossible de décrire un aspect global mondial des retraites car leur forme, leur contenu et les conditions dans lesquelles elles s’exercent varient considérablement dans tous les États du monde, même si on peut trouver, pour les pays industrialisés, des élément identiques autorisant des comparaisons. Nous n’explorerons pas ce champ bien que parfois, dans les discussions d’ici sur les retraites, certains y fassent des références et puissent y chercher des modèles éventuels. Comme ce débat concerne essentiellement la France, nous nous bornerons à appliquer ces considérations à ce seul pays.


Avant trois ans (et même avant la naissance), c’est la cellule familiale (assez souvent la mère seule) qui avec l’aide d’institutions quelque peu directrices assure la vie de cet être, avec déjà certaines formes de conditionnement social, l’essentiel étant de l’amener à une résistance physique et à un certain rythme de vie.


Ensuite, de trois ans à seize ans, c’est l’obligation scolaire, prolongée en obligation de formation jusqu’à dix-huit ans, dans toute une série d’institutions scolaires avec des programmes bien précis et un conditionnement tant physique qu’intellectuel, l’entretien physique étant laissé à la cellule familiale, d’ailleurs contrôlée sur ce point (la cellule familiale et/ou des établissement spécifiques pouvant être autorisé à assumer cette fonction mais d’utilisation limitée et toujours sous contrôle étatique).


Ici se plaçait une petite case qui n’existe plus. Pour les hommes, le passage obligé par le service militaire de durée variable dans lequel la soumission et l’obéissance aveugle aux ordres atteignaient une quasi-perfection et était le couronnement de ce que l’éducation avait déjà réalisé. Si ce peuvent être des considérations techniques qui ont amené cette suppression, on peut penser aussi que ce conditionnement suprême n’était plus nécessaire, ce qui ne semble plus être le cas car présentement on veut le renouveler sous une forme modernisée mais avec les mêmes contraintes de conditionnement « citoyen ».


Après avoir été suffisamment conditionné à la soumission aux règles de base de l’exploitation, on est censé entrer dans la case des dix-huit – soixante-cinq ans, de ceux qui sous le vocable « d’entrer dans la vie active » forment le pool dans lequel les entreprises vont puiser la force de travail qui leur est nécessaire pour assurer le renouvellement du capital et son accroissement éventuel.


Il y a pourtant une catégorie intermédiaire, celle des dix-huit – trente ans, qui est celle où est assurée la formation de professionnels nécessaires à la vie et au contrôle de l’ensemble, et dont la spécialisation peut nécessiter de longues années d’études et d’expérience, qui ne peuvent être acquises pour eux, au contraire de l’immense majorité, « sur le tas » (apprentissage et périodes d’essai).


Il est bien évident que cette « employabilité » diminue avec l’âge lorsque l’expérience ne parvient pas, avec « l’âge », à compenser le déclin éventuel des forces physiques ou de l’agilité intertextuelle, ce qui varie beaucoup selon l’emploi considéré et est particulièrement sensible dans cette période que nous vivons de bouleversements techniques constants accélérés. Si l’adage peut souligner que « le travail n’est pas fait pour l’Homme, la preuve c’est que ça le fatigue », il est tout autant certain que l’âge devient peu à peu un facteur d’inadaptation. Pour toute cette période de « vie active », tout un ensemble de mesures « sociales » tendent à garantir la forme physique et mentale des « employables » afin qu’ils restent constamment disponibles et capables de répondre aux besoins divers et mouvants du capital.


C’est précisément le passage dans la dernière tranche des être humains qui sont « retraités » de la « période utilisable » pour le capital parce que, pour une raison ou pour une autre, on ne répond plus exactement à ce qu’on requière de votre force de travail. On doit souligner ici que des capacités d’employabilité varient grandement suivant les emplois considérés, depuis une intensité de force physique à un épuisement d’activité mentale, ou les deux à la fois. C’est d’ailleurs ce qui explique les différentes existant entre les âges de départ à la retraite suivant l’activité requise. La retraite à cinquante ans des militaires ou des policiers peut autant se justifier par un « avantage » garantissant la fidélité sans faille, mais aussi par le simple fait qu’on ne peut plus courir aussi vite ou faire quelque effort surhumain à cinquante ans qu’à trente ans.

On pourrait multiplier les exemples qui justifient ou justifiaient ces départs avancés en retraite. Le drame actuel est que les règles en ce domaine ont été fixées il y a près de soixante-dix ans et que nombre d’activités ont été modifiées considérablement, et ne reposent plus du tout sur ce qui les justifiait au départ. Mais aussi en sens inverse, des risques de « non-employabilité » physique ou mentales sont apparus ave les profondes transformations de l’exploitation de la force de travail, qui n’entrent pas du tout dans les convenus cadres du « vieillissement » ; Là aussi on peut trouver de nombreux exemples de telles situations. Entre ce qui est obsolète, plus nécessaire mais toujours existant, et ce qui est plus que jamais nécessaire mais non reconnu, en fait inexistant, on se trouve dans un maquis inextricable.


Au-delà de ces questions qui compliquent toute réforme, la question centrale reste celle de cette catégorie de « retraités » de la vie active, la dernière tranche dans le découpage de la population. Là, on ne trouve plus de problèmes de conditionnement, de soumission, d’employabilité ou autres qui étaient à la base de l’activité sociale de la tranche précédente. Il n’y a plus qu’une seule question, indépendante de l’âge de la retraite : que faire de ces « inutiles » eu égard aux activités nécessaires du capital ? On ne peut résoudre le problème comme des tribus africaines qui les faisaient monter au cocotier. Les laisser vivre signifie leur assurer un minimum nécessaire de survie qui ne soit pas trop pesant pour l’ensemble de l’activité économique, c’est à dire quelle part de la plus-value extorquée aux « actifs » sera consacrée à ces inactifs non productifs « retraités » de la vie active. Ce n’est pas tant l’âge de la mise en retraite qui compte, mais tout un ensemble de questions parfois contradictoires, en premier lieu l’activité économique mondiale et ses correspondances européennes et nationales, ensuite l’allongement de la durée de vie et le vieillissement de la population, et enfin la part que le capital est prêt à concéder pour cette masse de « retraités » en soulignant que ceux-ci, à travers leur consommation, alimentent aussi le système qui récupère ce faisant une part de ce qu’il a pu concéder.


Finalement, cette « question des retraites » et le sort de la réforme (tout comme le maintien du présent système) dépendent d’une problématique simple qui peut se résumer en deux termes qui sont indépendants, en fait, de la plupart des questions débattues, comme celle de la répartition et de la capitalisation :
– quel nombre de postulants à la retraite à un moment donné présent et futur ?
– quel financement pour cette masse de « retraité » à un moment donné présent et futur ?

C’est ce que nous tenterons d’aborder dans un autre article en espérant que le projet actuellement en discussion au Parlement et les palabres qui se poursuivent dans la coulisse permettront de voir un peu plus clair. dans ce projet de réforme (à suivre aux prochains numéros).


H. S.

A suivre :

Notes

(1) Voir « La loi sur la représentativité et l’indépendance syndicale », Échanges n°129 (été 2009).


(2) Voir « Que contiennent les ordonnances Macron ? : 1 – Les organismes de représentation au sein de l’entreprise », Échanges n°161(automne 2017) ; « Que contiennent les ordonnances Macron ? : 2 – Les accords collectifs », Échanges n° 162 (hiver 2018) ; « Les ordonnances Macron, une révolution silencieuse dans les entreprises », Échanges n° 165 (automne 2018).

(3) On retrouve un problème similaire dans le mouvement des « Gilets jaunes ».