Les retraites

simplicité et complexité

Voir la première partie : http://www.echangesetmouvement.fr/wp-admin/post.php?post=672&action=edit

En avant-propos, soulignons que ces questions touchant les retraites, quelque importantes qu’elles soient dans leur cadre national pour une partie des pays industrialisés, ne le sont plus à l’échelle de l’ensemble de la population mondiale. Pour l’immense majorité, on peut parler de problème de la vieillesse, mais cette question de retraite ne se pose même pas : on œuvre, exploitation du travail ou pas, jusqu’à la mort. Dans ce qui suit, c’est le cas spécifique de la France, qui dans ce domaine des protections sociales reste ce qu’on appelle un « pays avancé. »


Une bonne partie des commentaires sur les retraites évoquent ce qui serait une grande division entre « répartition » et « capitalisation », qui impliqueraient des politiques et des techniques différentes. Mais en fait le premier élément de ce débat sur les retraites doit considérer que cela paraît tout simple : d’un côté on réunit des fonds, de quelque manière que ce soit (cotisations diverses, impôts, produits financiers…) et de l’autre on répartit ces fonds : ce qui fait qu’à la base de tout système de retraite il y a une répartition, et c’est seulement après, à propos du financement, que se pose la question de capitalisation. On doit souligner que même dans le cas de contrat individuel (la solution assurance ou société de gestion de placements financiers tel Black Rock dont on parle abondamment), ce contrat est associé à tous les autres contrats identiques pour former un groupe dans lequel joue la répartition.


Avant d’examiner cette question un exemple simple – en apparence – permet de réfléchir à ce dilemme et d’aller au fond réel de cette chose qu’est la retraite.


Prenons par exemple un groupe de 100 personnes, qui nées en 1980, auraient eu vingt ans en entrant dans la vie active en 2000 et prendraient leur retraite aujourd’hui, en 2020, à soixante ans, après quarante ans d’activité.


Si ce groupe avait formé une sorte de pool pour se garantir quelque argent à leur retraite, pool financier approvisionné par des versements annuels de 2 000 euros, il aurait constitué (si tous arrivaient à l’âge de soixante ans) en principe un capital de 8 millions d’euros, ce qui, avec une espérance de vie jusqu’à quatre-vingts ans, procurerait à chacun 4 000 euros par an.


Mais les choses ne sont pas aussi simples que ce calcul sommaire.


Les 100 postulants du départ n’ont pas tous atteint soixante ans : d’après les tables de mortalité, vingt d’entre eux sont restés sur le carreau, leurs versements restant dans le pool financier. Une moyenne peut permettre de dire que ces versements sur vingt ans forment un apport de 800 000 euros, alors que de leur côté les survivants auront versé en 2020 un total de 6 400 000 euros, ce qui fait que la cagnotte pourra distribuer aux quatre-vingts survivants 7 200 000 euros, soit 90 000 euros par tête, ce qui donnera sur les vingt prochaines années de survie programmée 4 500 euros annuels.


Mais rien n’est si simple.


La valeur de ces euros a diminué à cause de l’inflation et doit tenir compte d’une perte de pouvoir d’achat dans les quarante ans d’activité d’environ 10 %. Pour pallier cette perte, la tentation serait grande de la combler et même d’accroître le pactole par des placements boursiers ou une spéculation quelconque. Le choix est grand entre des placements sûrs mais à faible rendement (obligations) et des placements plus spéculatifs mais risqués (actions). L’immobilier peut offrir sécurité et rendement mais est d’une gestion difficile et ne peut être facilement réalisé pour parer à des besoins immédiats. De plus, tous ces recours financiers dépendent, tout comme l’inflation, de l’activité économique nationale et mondiale.


On peut voir que dans cette opération globale interviennent à la fois des considérations techniques et financière, les deux étant étroitement associées, l’une ne pouvant fonctionner sans l’autre et couvrant tous les aspects de l’activité économique, politique et sociale.


Mais, quel rapport entre cet exemple et les retraites ? Eh bien, un tel pool financier fonctionnant de cette façon existe réellement et s’appelle la tontine, pratiquée particulièrement, mais pas seulement, par les Chinois.
La tontine est aussi la forme simple et ancestrale de l’assurance et de toute institution accumulant de diverses manières des capitaux par le versement d’une masse de participants et les répartissant ensuite entre ceux qui survivent.


Ce qui nous conduit à considérer ce mélange de techniques d’évaluation sur la vie à la fois de l’ensemble de la population et de leur activité économique et financière. On entre alors dans un domaine d’activité spécialisé dont on ne parle pas du tout dans la logorrhée de textes autour de la réforme des retraites et des luttes qui l’accompagnent

Qui sont les véritables maîtres du jeu ?

Bien sûr, les véritables maîtres du jeu sont d’abord ceux qui dominent le monde : le monde des dirigeants capitalistes (des trusts mondiaux et de puissances financières) et de leur servants nationaux, les politiques. Ce sont eux qui fixent les données du problème, les conditions de la mise à la retraite et du financement. Mais, pour connaître les implications pratiques de ces données, ils ont besoin d’un outil.


Comme dans tout ce qui se déroule dans le mode de production capitaliste, ceux qui donnent les ordres et disposent de la finance pour fournir moyens de productions et matériaux de base sont ceux qui recueillent la marchandise au terme du processus. Entre les décisionnaires qui fournissent les données et la livraison de la marchandise, des personnages méconnus œuvrent sur ces matériaux en se servant d’outils mis à leur disposition : les actuaires.


Qu’est-ce qu’un actuaire ?


C’est un crack en mathématiques, spécialisé dans le calcul des probabilités avec un pied dans la démographie et les tables de mortalité, l’autre dans l’ensemble des services financiers impliquant des analyses prévisionnelles humaines et économiques.


N’importe qui ne peut pas être actuaire. Il faut posséder un diplôme d’actuaire dispensée par un Institut des actuaires après des études complexes (au minimum bac+5) (1).


La science actuarielle se spécialise dans l’analyse et le contrôle du risque et des effets du hasard dans toutes les questions d’assurance, de régimes de retraite, de placements financiers et de prévisions budgétaires pour toutes les entreprises importantes et les États.


L’actuaire doit maîtriser les bases de l’économie, de la finance, de la démographie, de l’informatique et du droit afin de fournir des solutions propres à des cadres spécifiques, mais toujours évolutifs.

Voici les secteurs concernés

Pour résumer, les décisionnaires – d’entreprises quelconques ou de l’État – n’engagent pas une politique déterminée dans n’importe quel domaine avant de fournir des objectifs aux actuaires qui définissent, en considération de tous les facteurs qu’ils maîtrisent, leurs incidences dans tous les domaines. C’est seulement en fonction de ces résultats concrets que les politiques éventuellement légifèrent et, ce faisant, ils font totalement confiance aux actuaires.

INSTRUMENTS ET TECHNIQUES

D’un côté, on trouve une branche spéciale des mathématiques avec des règles bien particulières.
Cette base exploite des matériaux fournis par un ensemble d’études démographiques, recensements économiques, tout un ensemble de statistiques dans les domaines les plus divers, économiques et sociaux.
Dans le domaine de l’espérance de vie qui est la base de tout ce qui concerne l’assurance vie, la retraite et toutes les opérations s’y rattachant, les tables de mortalité générales ou spécialisées (par catégories sociales – hommes-femmes par exemple) nationales, professionnelles, une multitude de tables : celles-ci s’accompagnent de graphiques – les pyramides des âges qui font mieux ressortir les variations liées aux vicissitudes mondiales (guerres, cataclysmes, etc.). Là aussi, comme tout ce qui se produit sur la Terre, il s’agit de notions particulièrement mouvantes et qui doivent constamment remises à jour, notamment en ce qui concerne les prévisions qui ne peuvent être établies que sur des données passées et qui comportent toujours un facteur d’incertitude. C’est dire aussi l’importance du travail des actuaires dans tout ce qui concerne des projections vers le futur qui ne relève pas de la cartomancie.


Il est bien certain que l’ordinateur et ses développements dans les algorithmes ont facilité mais aussi approfondi le travail des actuaires, sans compter la rapidité des évaluations qu’ils peuvent faire; ce qui facilite les décisions prévisionnelles des entreprises, des financiers, économiques ou politiques, et cela quelle que soit l’option retenue (capitalisation ou répartition).


Si les prévisions concernant la survie d’une classe d’âge sont aléatoires, parce que basées sur un passé qui déjà n’est plus et pronostiquant pour un futur dont on ne connaît pas les aléas imprévisibles, il en est de même pour le financement. Finalement, technique et finance se retrouvent tout autant désarmées devant le futur, alors qu’en ce qui concerne les retraites il est nécessaire de prévoir et souvent à long terme.

QUESTIONS DE FINANCEMENT

Il n’y a pas vraiment de choix entre répartition et capitalisation en ce qui concerne l’origine des fonds dont les décideurs peuvent disposer au moment présent et dans le futur pour servir les retraites dans les conditions qui auront servi aux calculs des actuaires.


Dans les circonstances présentes, ces fonds peuvent provenir de contributions volontaires, de prélèvements appliqués aux revenus (salaires ou autres) ou des impôts (la frontière entre prélèvements et impôts étant plus sémantique que réelle).


Dans les débats présents autour de cette question des retraites, on reproduit la plupart du temps cette distinction entre répartition et capitalisation, une division qui en fait n’existe pas, car il y a toujours répartition, quel que soit le système adopté, et il y a toujours capitalisation, quel que soit le système adopté.


Quand on se réfère à capitalisation, on parle en fait de tout ce qui est financement hors des financements imposés par l’État pour n’envisager que les souscriptions de contrats retraite, individuels ou collectifs auprès des compagnies d’assurances ou des fonds de placement (une division un peu artificielle car banques, assurances et fonds divers de placement ne sont souvent qu’une seule unité financière, soit sous le même titre ou par le canal de filiales).


Si on parle de capitalisation à propos de ce financement privé (au sens de non public) d’un système quelconque de retraite, c’est parce que les fonds ainsi collectés font l’objet de placements financiers divers pour accroître éventuellement le montant des sommes à répartir entre les retraités. Le caractère individuel ou collectif d’une souscription retraite n’existe pas en fait, toute souscription étant associée dans une classe d’âge et les contributions mises dans le même pool financier. Ce qui donne un caractère particulièrement aléatoire à ce mode de financement, les retraités américains en faisant régulièrement les frais. Mais on doit considérer que hors de ce problème, les règles qui s’appliquent pour le calcul des retraites sont exactement les mêmes que celles de tout système de retraite. On doit souligner aussi que ce mode de financement dépend de l’activité économique nationale et mondiale, ce que l’on retrouvera sous une autre forme dans les autres systèmes de financement des retraites.


En regard de cette personnalisation de la retraite, les autres financements ressortent de ce qui est imposé par chaque État dans sa sphère nationale, ce qui entraîne des divergences parfois importantes suivant les États. Avant d’aborder ces systèmes publics obligatoires, on peut mentionner un système bâtard instauré en France pour les retraites complémentaires et dans lequel se mélangent public et privé, répartition et capitalisation.
Ce régime complémentaire dépendait de deux organismes, l’Association générale des institutions de retraite des cadres (Agirc) pour les cadres et l’Association pour le régime de retraite complémentaire des salariés (Arcco) pour l’ensemble des salariés, organismes qui ont fusionné au 1er janvier 2019. Il a été édifié indépendamment de l’État par des accords paritaires et est géré paritairement. C’est un système par points et la valeur du point est fixée chaque année en liaison avec le coût de la vie. Si la collecte des fonds dépend de sections régionale de ces organismes, ceux-ci les ventilent auprès de caisses privées souvent filiales de compagnies d’assurances. La gestion financière de ces caisses dépend entièrement d’elles, qui font fructifier leurs avoirs par capitalisation (30 % actions et 70 % obligations) qui paient les retraites aux ex-salariés des entreprises adhérentes. Il est donc difficile dans ce système entièrement paritaire – et contre lequel les syndicats n’ont jamais porté d’objections, assurant eux-mêmes sa mise en place et son fonctionnement – de séparer ce qui est répartition et capitalisation.


Tout comme ce régime complémentaire, le régime général et les régimes particuliers dépendent financièrement des contributions obligatoires prélevées sur les salaires ; éventuellement à des taux différents avec la fiction de contributions ouvrières et de contributions patronales (fiction, car salaires et contributions à charge de l’entreprise forment un tout salarial pompé sur la plus-value).


Les cotisations sont les principales ressources du régime général de la Sécurité sociale… Les quelque 26 millions de salariés participent au financement du régime.  L’Acoss et le réseau des Urssaf collectent et gèrent les ressources de la majorité des organismes de protection sociale.
En tant que caisse nationale du réseau des Urssaf, l’Acoss centralise des flux de trésorerie croissants, en volume et en nombre. Il en résulte un flux financier de 2 383 milliards d’euros sur les comptes bancaires Acoss, Urssaf et partenaires du régime général.


516 milliards d’euros collectés en 2018 auprès de 9,5 millions de cotisants.La protection sociale est financée pour l’essentiel par les prélèvements sur les revenus d’activités (2/3 environ pour le régime général) et principalement par la masse salariale du secteur privé. Les fonds sont affectés à l’assurance maladie, aux accidents du travail – maladies professionnelles, à l’assurance vieillesse, aux allocations familiales. L’Urssaf et l’Acoss comportent des sections régionales et départementales, toutes administrées paritairement par des conseils d’administration.


Deux autres autres source de financement sont en fait des impôts, la contribution sociale généralisée (CSG) et la la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS). La CSG est prélevée souvent à la source sur l’ensemble des revenus, quelle que soit leur forme juridique. Son rendement (9,2 %) la place en second dans les prélèvements fiscaux après la TVA, les deux étant aussi iniques car très inégalitaires. CSG et CRDS sont versés à une caisse dont on parle peu, la Cades (Caisse d’amortissement de la dette sociale), un établissement financier public qui fonctionne comme une banque d’affaires empruntant sur le marché financier avec l’émission d’obligations particulièrement prisées car garanties par les recettes et l’État (2). Mais ce n’est en aucune façon un organisme paritaire, entièrement sous le contrôle de l’État qui, à l’aide de ses revenus divers dont financiers, renfloue les déficits des différentes caisses de la Sécu dont les retraites. Un fait de plus qui montre l’interaction entre la répartition et la capitalisation.
Au terme de cette partie de l’exposé, on doit observer que l’ensemble des conditions de vie et financement dépendent avant tout des péripéties des faits et méfaits du mode de production capitaliste qui influent à la fois sur les conditions de vie sur la terre et sur les ressourcés financières. À ce niveau il n’y a plus aucune différence entre répartition et capitalisation.


Malgré le fait que ce dernier organisme financier échappe aux fédérations syndicales ouvrières et patronales, il n’en reste pas moins que l’ensemble des caisses et organismes financiers de la Sécurité sociale restent sous un régime paritaire qui procure à ces fédérations syndicales un pouvoir évident à tous les échelons de cette énorme administration. C’est ce qui est en fait au centre des débats sur les retraites et que nous évoquerons dans un prochain article.


Cette question des retraites en France est un peu la quadrature du cercle. Le problème est national, avec un accroissement constant du nombre de retraités, mais son financement dépend de l’activité économique mondiale (l’exemple du coronavirus est là pour en rappeler les incertitudes, une parmi bien d’autres imprévisibilités). Faire face à court et long terme à cette situation suppose des mesures financières qui touchent tous les secteurs de dépenses, aussi bien le montant des retraites que l’âge de la retraite, les régimes particuliers autant que les dépenses de fonctionnement de tout l’ensemble de ­gestion.


H. S. 

NOTES

(1) Un ouvrage très technique sur le sujet : Les Régimes de retraite obligatoires en France et leurs évolutions, d’Isabelle Rodrigues, Diplôme universitaire d’actuaire de Strasbourg (« DUAS »).

(2) Voir « CSG et CRDS : un racket permanent de l’État », Échanges n° 110 (automne 2004), et « Pourquoi faut-il que la Sécu soit en déficit permanent ? », Échanges n° 131 (hiver 2009-2010).

Les retraites un nouveau chapitre de l’Évolution de la domination capitaliste

Un pas de plus dans la réforme des structures d’encadrement de l’exploitation de la force de travail pour l’adapter aux besoins de l’évolution du capitalisme mondial. De telles réformes ont déjà été adoptées bien avant l’arrivée de Macron à la présidence de la République et ont jalonné ces étapes sans provoquer de levée de boucliers, notamment de la part des syndicats, comme celle qu’on peut voir aujourd’hui. L’ensemble de ces réformes plus radicales se situaient d’ailleurs dans la ligne d’une évolution qui avait amené des mesures de détails, une sorte de grignotage, sans que le problème global soit posé : aucune force politique d’alors n’avait osé aller au fond des problèmes, comme on peut le voir maintenant. Ces étapes furent marquées d’abord par la modification d’août 2008 de la représentativité syndicale, qui la transférait du niveau national autoritaire au niveau local électif (1). Un deuxième chapitre fut ouvert par la loi El Khomri de 2016 et les ordonnances Macron de 2017 qui ont modifié totalement les représentations dans les organismes discutant de conditions d’exploitation au niveau des entreprises (2). On peut observer que tant les textes sur la représentativité que les ordonnance Macron de 2017 ne soulevèrent aucune lutte de l’ampleur, d’ailleurs toute relative, de la lutte présente contre la réforme des retraites. À priori, on pourrait en conclure que le travailleur de base ne se soucie guère des formes des relations avec les dirigeants de l’entreprise mais que le contenu de ces relations est capital. C’est ainsi que dans ce combat pour les retraites il y a une dissociation entre le mode de gestion, qui intéresse particulièrement les ­syndicats, et le contenu de la retraite, qui est au centre des préoccupations de la base des travailleurs (3).

La retraite, espérée, redoutée, l’entrée dans un nouveau chapitre de vie ; l’antichambre de la mort.
Des mots chargés d’un poids de vie

Retraite a un masculin, « retrait », avec des accompagnants verbaux « retirer », « se retirer ». « Retrait » a un champ lexical beaucoup plus étendu que « retraite » et qui définit bien mieux la signification ambiguë de « retraite ». « Retrait » s’applique aux domaines les plus divers : militaire (retrait d’un point occupé), comportemental (d’un engagement quelconque), métallurgique (lors d’un moulage quelconque ou d’une cuisson), dans un matériau de construction (du ciment), administratif (d’un permis quelconque), financier (d’argent d’un compte), scientifique (d’un élément avec une variable extérieure), social (doit de retrait devant un risque grave), sexuel (coitus interruptus) et bien d’autres encore. Mais tous ont un point commun : d’ôter une portion d’un état quelconque existant.


C’est précisément cette notion d’ôter d’un entier qui caractérise le mot « retraite », dont l’emploi est beaucoup plus ambigu et n’ayant guère de spécialisations comme le « retrait ». Si « retraite » a conservé son usage militaire avec un sens plus général que « retrait », « retraite » ne s’applique plus guère qu’à ce qui fait l’objet présentement de cette agitation sociale. Son ambiguïté vient de ce qu’il peut désigner l’opération elle-même tout comme son financement. Par exemple « prendre sa retraite » peut signifier tout autant passer à l’état de retraité qu’au fait d’en toucher les mensualités. C’est clair dans l’expression « le montant de ma retraite » ou dans « partir en retraite » mais confus dans bien d’autres expressions. Si on laisse de côté cette question du montant de la retraite (qui est au centre des présents débats) la retraite signifie le passage d’un état présent de la vie sociale à un autre. C’est alors que le mot général sans ambiguïté de « retraité » prend toute sa signification, indépendamment de cette question d’argent, bien qu’un montant plus ou moins important des revenus soit amputé. Être « retraité » est avant tout être ôté de la vie professionnelle active, qui est avant tout une vie sociale ; c’est ce qui fait que ce bouleversement dans ce dernier chapitre de la vie (aussi parce que c’est le dernier) prend tout son poids émotionnel et sensible, car on se trouve devant la logique inexorable du système capitaliste qui vous assigne un mode de vie avec des conséquences dont l’aspect financier, bien réel pourtant, n’est en fait qu’un élément second dans le choc vital créé par ce qui n’est pour le capital qu’un changement de catégorie – dans la seule perspective de l’exploitation de la force de travail pour en tirer le maximum de plus-value.


Mais comme ce changement se fait dans une multiplicité de situations personnelles, par-delà la préoccupation essentielle concernant le montant de cette retraite, montant régulier mais immuable sauf de dérisoires revalorisations, l’attitude de chacun eu égard au désir ou à la crainte de se voir « retraité » conduit à constater que si certains aspirent à la retraite le plus tôt possible d’autres, d’autres au contraire voudraient retarder le plus possible ce changement de catégorie.


Si l’on y ajoute le fait que la préoccupation de la retraite n’est pas particulièrement présente chez les moins de quarante ans, on peut comprendre, ce que nous examinerons plus loin, pourquoi le mouvement n’a pas rassemblé les foules, malgré la volonté des centrales syndicales de la prolonger, avec des arrière-pensées que nous examinerons.


On ne soulignera jamais assez ce que signifie le fait de travailler dans une entreprise d’une certaine dimension. Au regard de toutes les contraintes imposées par la vente de sa force de travail sur le marché de l’emploi, le travailleur est pris dans cette contradiction que ce travail imposé le fait participer à une vie sociale. Cette vie sociale comporte deux pans, d’une part la dynamique économique de l’entreprise prise dans la compétition internationale et sans cesse en mouvement, d’autre part la dynamique correspondante des résistances diverses à l’exploitation à travers les constantes modifications de la propre dynamique de l’entreprise, ces deux dynamiques distinctes interférant en fait l’une sur l’autre. La vie sociale de tout travailleur est imprégnée dans cet ensemble qui finit par constituer une part importante de sa vie et de ses liens sociaux qui peuvent se prolonger à l’extérieur de l’entreprise mais qui lui restent liés. Être « retraité » signifie aussi que l’on est exclu de ce monde vivant qui a fait la trame d’une bonne partie de son existence. Tout travailleur « retraité » ne sait pas ce qui l’attend d’être tout d’un coup coupé de cette vie sociale. Même s’il réussit à garder des contacts personnels avec ses copains de boulot, il lui manque cette trame quotidienne mouvante pour la compréhension d’une vie sociale qui continue sans lui. Et ceci d’autant plus que ces contacts ne peuvent être qu’épisodiques et souvent de plus en plus distants si l’on se replie dans une maison de campagne. Cela le travailleur « retraité » ne s’en rend compte qu’après, souvent d’une manière particulièrement dure, au point d’altérer sa santé. C’est bien connu que la mortalité augmente dans les premières années de la retraite.

7 milliards et plus d’êtres humains mis par le capital dans les cases de leur « exploitabilité »

On ne peut parler des retraites sans aborder cette question de classement des êtres humains, de leur saucissonnage, depuis leur naissance et jusqu’à leur mort qui est un fait social inéluctable ; l’âge de chacun définit la place qu’il occupe dans ce classement, avec les obligations directes ou indirectes qui y sont attachées.


Mais il est impossible de décrire un aspect global mondial des retraites car leur forme, leur contenu et les conditions dans lesquelles elles s’exercent varient considérablement dans tous les États du monde, même si on peut trouver, pour les pays industrialisés, des élément identiques autorisant des comparaisons. Nous n’explorerons pas ce champ bien que parfois, dans les discussions d’ici sur les retraites, certains y fassent des références et puissent y chercher des modèles éventuels. Comme ce débat concerne essentiellement la France, nous nous bornerons à appliquer ces considérations à ce seul pays.


Avant trois ans (et même avant la naissance), c’est la cellule familiale (assez souvent la mère seule) qui avec l’aide d’institutions quelque peu directrices assure la vie de cet être, avec déjà certaines formes de conditionnement social, l’essentiel étant de l’amener à une résistance physique et à un certain rythme de vie.


Ensuite, de trois ans à seize ans, c’est l’obligation scolaire, prolongée en obligation de formation jusqu’à dix-huit ans, dans toute une série d’institutions scolaires avec des programmes bien précis et un conditionnement tant physique qu’intellectuel, l’entretien physique étant laissé à la cellule familiale, d’ailleurs contrôlée sur ce point (la cellule familiale et/ou des établissement spécifiques pouvant être autorisé à assumer cette fonction mais d’utilisation limitée et toujours sous contrôle étatique).


Ici se plaçait une petite case qui n’existe plus. Pour les hommes, le passage obligé par le service militaire de durée variable dans lequel la soumission et l’obéissance aveugle aux ordres atteignaient une quasi-perfection et était le couronnement de ce que l’éducation avait déjà réalisé. Si ce peuvent être des considérations techniques qui ont amené cette suppression, on peut penser aussi que ce conditionnement suprême n’était plus nécessaire, ce qui ne semble plus être le cas car présentement on veut le renouveler sous une forme modernisée mais avec les mêmes contraintes de conditionnement « citoyen ».


Après avoir été suffisamment conditionné à la soumission aux règles de base de l’exploitation, on est censé entrer dans la case des dix-huit – soixante-cinq ans, de ceux qui sous le vocable « d’entrer dans la vie active » forment le pool dans lequel les entreprises vont puiser la force de travail qui leur est nécessaire pour assurer le renouvellement du capital et son accroissement éventuel.


Il y a pourtant une catégorie intermédiaire, celle des dix-huit – trente ans, qui est celle où est assurée la formation de professionnels nécessaires à la vie et au contrôle de l’ensemble, et dont la spécialisation peut nécessiter de longues années d’études et d’expérience, qui ne peuvent être acquises pour eux, au contraire de l’immense majorité, « sur le tas » (apprentissage et périodes d’essai).


Il est bien évident que cette « employabilité » diminue avec l’âge lorsque l’expérience ne parvient pas, avec « l’âge », à compenser le déclin éventuel des forces physiques ou de l’agilité intertextuelle, ce qui varie beaucoup selon l’emploi considéré et est particulièrement sensible dans cette période que nous vivons de bouleversements techniques constants accélérés. Si l’adage peut souligner que « le travail n’est pas fait pour l’Homme, la preuve c’est que ça le fatigue », il est tout autant certain que l’âge devient peu à peu un facteur d’inadaptation. Pour toute cette période de « vie active », tout un ensemble de mesures « sociales » tendent à garantir la forme physique et mentale des « employables » afin qu’ils restent constamment disponibles et capables de répondre aux besoins divers et mouvants du capital.


C’est précisément le passage dans la dernière tranche des être humains qui sont « retraités » de la « période utilisable » pour le capital parce que, pour une raison ou pour une autre, on ne répond plus exactement à ce qu’on requière de votre force de travail. On doit souligner ici que des capacités d’employabilité varient grandement suivant les emplois considérés, depuis une intensité de force physique à un épuisement d’activité mentale, ou les deux à la fois. C’est d’ailleurs ce qui explique les différentes existant entre les âges de départ à la retraite suivant l’activité requise. La retraite à cinquante ans des militaires ou des policiers peut autant se justifier par un « avantage » garantissant la fidélité sans faille, mais aussi par le simple fait qu’on ne peut plus courir aussi vite ou faire quelque effort surhumain à cinquante ans qu’à trente ans.

On pourrait multiplier les exemples qui justifient ou justifiaient ces départs avancés en retraite. Le drame actuel est que les règles en ce domaine ont été fixées il y a près de soixante-dix ans et que nombre d’activités ont été modifiées considérablement, et ne reposent plus du tout sur ce qui les justifiait au départ. Mais aussi en sens inverse, des risques de « non-employabilité » physique ou mentales sont apparus ave les profondes transformations de l’exploitation de la force de travail, qui n’entrent pas du tout dans les convenus cadres du « vieillissement » ; Là aussi on peut trouver de nombreux exemples de telles situations. Entre ce qui est obsolète, plus nécessaire mais toujours existant, et ce qui est plus que jamais nécessaire mais non reconnu, en fait inexistant, on se trouve dans un maquis inextricable.


Au-delà de ces questions qui compliquent toute réforme, la question centrale reste celle de cette catégorie de « retraités » de la vie active, la dernière tranche dans le découpage de la population. Là, on ne trouve plus de problèmes de conditionnement, de soumission, d’employabilité ou autres qui étaient à la base de l’activité sociale de la tranche précédente. Il n’y a plus qu’une seule question, indépendante de l’âge de la retraite : que faire de ces « inutiles » eu égard aux activités nécessaires du capital ? On ne peut résoudre le problème comme des tribus africaines qui les faisaient monter au cocotier. Les laisser vivre signifie leur assurer un minimum nécessaire de survie qui ne soit pas trop pesant pour l’ensemble de l’activité économique, c’est à dire quelle part de la plus-value extorquée aux « actifs » sera consacrée à ces inactifs non productifs « retraités » de la vie active. Ce n’est pas tant l’âge de la mise en retraite qui compte, mais tout un ensemble de questions parfois contradictoires, en premier lieu l’activité économique mondiale et ses correspondances européennes et nationales, ensuite l’allongement de la durée de vie et le vieillissement de la population, et enfin la part que le capital est prêt à concéder pour cette masse de « retraités » en soulignant que ceux-ci, à travers leur consommation, alimentent aussi le système qui récupère ce faisant une part de ce qu’il a pu concéder.


Finalement, cette « question des retraites » et le sort de la réforme (tout comme le maintien du présent système) dépendent d’une problématique simple qui peut se résumer en deux termes qui sont indépendants, en fait, de la plupart des questions débattues, comme celle de la répartition et de la capitalisation :
– quel nombre de postulants à la retraite à un moment donné présent et futur ?
– quel financement pour cette masse de « retraité » à un moment donné présent et futur ?

C’est ce que nous tenterons d’aborder dans un autre article en espérant que le projet actuellement en discussion au Parlement et les palabres qui se poursuivent dans la coulisse permettront de voir un peu plus clair. dans ce projet de réforme (à suivre aux prochains numéros).


H. S.

A suivre :

Notes

(1) Voir « La loi sur la représentativité et l’indépendance syndicale », Échanges n°129 (été 2009).


(2) Voir « Que contiennent les ordonnances Macron ? : 1 – Les organismes de représentation au sein de l’entreprise », Échanges n°161(automne 2017) ; « Que contiennent les ordonnances Macron ? : 2 – Les accords collectifs », Échanges n° 162 (hiver 2018) ; « Les ordonnances Macron, une révolution silencieuse dans les entreprises », Échanges n° 165 (automne 2018).

(3) On retrouve un problème similaire dans le mouvement des « Gilets jaunes ».

Le grand nettoyage de printemps

Avec les beaux jours c’est la grande lessive
et dans la maison on chasse la poussière
et dans le jardin on élimine branches mortes et mauvaises herbes.
Le Covid-19 fait le grand nettoyage.
Tout ce qui faisait le quotidien
À peine il y a un mois – L’agitation sociale ici même
Gilets jaunes, retraites, grèves
travailleurs, femmes, jeunes, retraités séparés ou unis
Et l’agitation habituelle,
sportive, culturelle
toutes ces révoltes de par le monde
les guerres, les migrants, et tout le reste
La grande tornade blanche
du Covid-19 a tout balayé dans ce grand nettoyage de printemps.
Mais en grande paresseuse elle a mis sous le tapis
tous ces déchets toxiques d’un capital dominant
Il remplit maintenant tout l’espace
de vie
reléguant dans un oubli propice
tout ce qui fut il y a peu le destin tragique
De tant d’êtres humains de par le vaste monde
Il n’y a plus de ces innombrables révoltes dans tant de pays
Il n’y a plus de guerre en Syrie
ou ailleurs
Il n’y a plus de migrants aux portes de l’Europe
Il n’y a plus personne dans ces innombrables camps
Et prisons de toutes sortes
Chacun pour soi cloîtré par la grande tornade blanche
Qui fait tout oublier pour simplement survivre.
À la trappe, tout ce que le pouvoir jugeait urgent de réformer.
À la trappe, que 26 possédants de la moitié des richesses du monde
façonnaient le futur de quelque 7 milliards d’humains.
À la trappe, tout ce que l’on pouvait faire pour s’y opposer
Que des milliards d’être humains cherchaient d’une manière ou d’une autre, fût-ce au prix de leur vie,
à trouver un monde meilleur.
Qu’importe ce qui se passait hier
Et qu’on ignore aujourd’hui.
La grande tornade blanche
du Covid-19 a tout balayé
Et a fait que chacun
Ne pense plus qu’à soi et à ses proches
Oubliant même quelle main invisible se cache derrière les impératifs de la grande lessive du printemps
De la grande tornade blanche
Du Covid-19


H. S.