Pourquoi Trump voulait-il que les États-Unis achètent le Groenland ?

À première vue, il peut sembler totalement absurde qu’un État propose d’acheter un morceau de territoire d’un autre État, le transfert de terres semblant n’avoir été fait, historiquement, que dans la violence d’une guerre sinon pour des échanges infimes de rectifications de frontières. Mais à y regarder de plus près, et particulièrement pour ce qui concerne les États-Unis, cette nation s’est constituée autant par des acquisitions payées en argent que par des guerres.

C’est ainsi qu’en 1803 Bonaparte (alors Premier consul) vendit la Louisiane (en fait une large bande de territoire coupant du nord au sud le milieu des actuels États-Unis, du Montana au Nord à la Louisiane proprement dite) pour embêter les Anglais : qu’en 1867 la Russie vendit l’Alaska pour éviter de la perdre à la suite d’une défaite militaire ; qu’en 1917, le Danemark vendit les îles Vierges en échange de la reconnaissance officielle de ses droits sur le Groenland. Et qu’en 1946, déjà, une offre d’achat du Groenland avait déjà été émise par Truman pour des considérations stratégiques de ce début de guerre froide. Ce qui n’empêcha pas le développement d’installations militaires pendant la seconde guerre mondiale et le développement de la guerre froide. L’intérêt pour cette île, qui avait décliné avec la chute du régime soviétique, se trouve ravivé par les effets du ­réchauffement climatique qui libère les routes maritimes de l’Arctique et fait fondre la ­calotte glaciaire du Groenland, autorisant ­l’exploitation de ses richesses minières. C’est vraisemblablement cette considération plus que des considérations stratégiques (les bases militaires américaines sont toujours là) qui expliquent la proposition de Trump (1).

Ce qui peut avoir déclenché la proposition du président américain semble avoir été la découverte et le début de l’exploitation de ce qui peut être le plus grand gisement de terres rares du monde près de Narsaq, à la pointe sud de l’île, exploitation par une société minière australienne Greenland Mineral and Energy dont l’un des principaux actionnaires est une société chinoise, Leshan Shenghe Rare Earth Company Ltd (2).

Si cette proposition ne paraît pas en fin de compte si absurde que cela, elle se heurte au statut spécifique du Groenland. À travers la puissance tutélaire du Danemark et avec son statut d’autonomie, les relations du Groenland avec l’Union européenne ont toujours été claires : « La Communauté européenne a un intérêt durable, sur un plan géo­stratégique, à tisser des relations privilégiées avec son voisin groenlandais qui est partie intégrante de l’un de ses États membres et à participer au bien-être et au développement économique de ce territoire (3). »

Ce lien économique avec l’Union européenne (UE) et cette découverte d’importantes réserves de terres rares pourraient ainsi donner à l’UE une place privilégiée dans la course à ces précieux minerais, ce que la proposition de Trump visait peut-être en arrière-plan dans la compétition centrale entre l’UE et les États-Unis (4).

Il importe ici de bien situer l’ensemble du problème mondial des terres rares.

La Chine est le principal fournisseur mondial des métaux de la chaîne des éléments ­figurant sous cette dénomination de « terres rares » (5). Pour le moment elle s’est assuré une avance considérable sur les autres pays, dont les États-Unis, dans la technologie de traitement du minerai pour en extraire les métaux considérés. Mais elle dispose sur son territoire d’à peine 25 % des ressources mondiales de ces minerais. Elle doit donc, pour maintenir sa suprématie, s’assurer un approvisionnement constant dans le monde entier. C’est ce qu’elle fait par le canal de sociétés écrans dont l’État chinois détient la majorité des parts. L’exemple le plus frappant, qui doit donner des cauchemars à Trump, c’est la seule mine américaine de terres rares actuellement exploitée, celle de Mountain Pass en Californie, dont la production de 50 000 tonnes de concentré de minerai doit être expédiée en Chine pour être traitée et revenir aux États-Unis sous forme de métal, assurant ainsi directement une part de 78 % de l’approvisionnement américain de ces ­métaux par la Chine (6).

Si les États-Unis avaient pu mettre la main sur le Groenland, cela n’aurait pas fondamentalement changé la donne, mais comme ce pays recélerait 7 % des réserves mondiales, cela aurait pu être un moyen de pression sur les approvisionnements nécessaires à la Chine.

C’est une situation paradoxale dans le fait que les États-Unis ne peuvent empêcher la Chine d’accaparer la production de la seule mine de terres rares sur leur territoire, alors qu’ils engagent dans le reste du monde une politique agressive pour tenter de limiter cette incontournable domination chinoise. Ce ­paradoxe résulte de l’ultra-libéralisme économique qui interdit sur le territoire américain toute intervention de l’État. Certains ont suggéré qu’une nationalisation de la seule mine de terres rares américaine permettrait de contrôler la situation, mais le seul mot de nationalisation donne des crises d’urticaire aux dirigeants économiques et politiques américains. Alors on doit laisser les lois du marché régler le problème et la Chine accaparer, en toute légalité, la production de cette mine.

Il en est autrement hors du territoire américain : là tous les moyens économiques, ­politiques et militaires peuvent être mis en œuvre pour tenter de limiter la domination chinoise. Cette guerre qui n’avoue pas son nom se déroule sur deux plans : les sources de matières premières et les techniques d’extraction des métaux rares. Sur ce dernier point, les États-Unis s’efforcent de rattraper leur considérable retard et cela peut prendre des années. Et peut aussi s’avérer risqué car il s’agit d’un marché mondial où la Chine peut jouer facilement sur les prix. C’est pour tenter de surmonter ces obstacles que le ­Secrétariat d’État américain a engagé cet été des discussions avec l’Australie pour une ­solution qui garantisse à la fois la technologie et les approvisionnements de matières premières, solution qui aurait aussi des prolongements sur le territoire américain (7).

Quant au problème d’approvisionnement en minerai, on peut dire qu’avec les ­manœuvres américaines, la guerre fait rage, sous tous ses aspects, et que c’est un des axes de la politique mondiale américaine. Comme les terres rares accompagnent souvent leur voisin dans la chaîne des éléments, l’uranium, et que ceux qui possédaient ce matériau en quantité suffisante se sont lancés dans l’aventure atomique civile et militaire (8), ce n’est pas un hasard si les points forts de la politique mondiale des États-Unis concernent particulièrement les État possédant la bombe atomique ou s’efforçant de l’avoir. Ce n’et pas un hasard que l’on trouve dans cet agenda, la Corée du Nord (9), l’Afghanistan (10), l’Iran (11). Ce n’est pas non plus un hasard si des zones de conflits actuels sont liés aussi à ces problèmes d’approvisionnement en terres rares,ici le Cachemire disputé entre deux puissances atomiques, le Pakistan et l’Inde (12), là le Yémen (13) ou encore la zone africaine Mali-Niger (14).

Ce que nous venons d’évoquer concerne la pointe avancée du capital tant dans les ­matériaux de base que dans les applications techniques les plus pointues et les plus dangereuses pour l’ensemble de l’humanité. C’est un monde économique, politique et militaire où tout interfère et où tout bouge constamment dans toutes les directions autant bénéfiques que néfastes, et tout pronostic sur son évolution relève de la pure fiction.

H. S.

 

NOTES

(1) « Trump’s bid for Greenland and the imperialist redivision of the world », de Bill van Auken, https:// www.wsws.org 23 août 2019

(2) Pour donner une idée de la complexité de la pénétration financière mondiale de la Chine le seul exemple de la société Leshan Shenghe Rare Earth Co Ltd, basée dans le Sichuan et qui n’est qu’une filiale de Priary Metal Manifesturing Industry, un groupe financier commandant sept compagnies distinctes.
(3) Wikipedia, articles « Groenland » (“Appartenance à des organisations internationales”, et « Relations entre le Groenland et l’Union européenne », consultés en août 2019.

(4) C’est bien entre l’UE et les États-Unis que se situe la véritable compétition mondiale. Voir par exemple ce compte rendu par l’AFP (5 février 2019, repris sur de nombreux sites, dont https://www.pleinchamp.com) d’une étude de la Cnuced : Guerres commerciales : perdants et gagnants.

(5) Voir tableau de l’ensemble des éléments dans la brochure d’Échanges Progrès et Barbarie ; terres rares, lithium, cobalt : l’innovation capitaliste tue (p. 10).

(6) Les 22  % restant viennent pour 16 % de France, ­d’Estonie et du Japon, mais il s’agit de redistribution de produits venant de Chine. Voir « Most China-Dependent Economy Isn’t So Keen on Chinese Money », de Michael Heath, 28 mars 2016, https://www.bloomberg.com/news, et « California rare earths miners races to refine amid China trade row», de Ernest Scheyder, Reuters, 24 août 2019, https://www.reuters.com

(7) « US officials in talk with Australia to develop REE [rare earth element] plans», de Georgia Williams, https://investingnews.com, 28 août 2019 ; « Pentagon to talk with Australia on rare earths plan : official », de Ernest Scheyder, https://uk.reuters.com, 27 août 2019 ; « China set to control rare earth supply for years due to processing dominance », de Ernest Scheyder, https://www.reuters.com, 30  mai 2019. On peut aussi souligner que la Chine et l’Australie sont particulièrement liées économiquement, 34% des exportations australiennes sont à destination de la Chine, et 25% des importations australiennes viennent de Chine.

 

(8) Neuf pays possèdent la bombe atomique : la Russie, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni, la Chine, la Corée du Nord, le Pakistan, l’Inde et Israël.

(9) N’insistons pas sur la saga de Trump et des dirigeants de la Corée du Nord, où se trouvent des réserves de terres rares parmi les plus importantes. Mais cela fait partie de la chasse gardée de la Chine et les palinodies autour de la bombe et des fusées nord-coréennes masquent en fait des tentatives de s’approprier le pactole. (10) Afghanistan : la rivalité entre la Chine et les États-Unis pour l’exploitation des ressources minières (dont les terres rares) est l’objet de nombreux articles qui soulignent que, comme en Afrique, cette situation entretient les rivalités entre d’une part un gouvernement sans autre pouvoir que celui que lui apporte le soutien des États-Unis et d’autre part des groupes terroristes, dont les Talibans alimentés par la Chine. « Afghan Mineral Wealth: A Double-Edged Sword », de Wahidullah Azizi, https://thediplomat.com, novembre 2018 – « Afghanistan’s Mineral Resources Fueling War and Insurgency », http://afghanstudiescenter.org, 30 mai 2018 ; « US Looks To Afghanistan To Counter China’s Rare Earths Monopoly », https://theglobepost.com

(11) Le sous-sol de l’Iran recèle non seulement de l’uranium, qui autorise la politique nucléaire, mais aussi des réserves de terres rares estimées à 7 % des réserves mondiales, ce qui a pu faire dire que dans quelques années ce chapitre de l’économie iranienne pèsera plus que le pétrole. C’est précisément sur ce terrain que, sans le dire, les États-Unis attaquent l’Iran.

(12) L’Inde et le Pakistan ayant toutes deux des réserves de bombes nucléaires, se disputent les deux régions du Cachemire, source de matières premières minérales stratégiques dont des terres rares. Les incidents récents dans cette région prolongent l’affrontement en coulisses entre les États-Unis et la Chine : « Cachemire : la guerre, c’est la continuation de la politique par d’autres moyens », de Richard Labévière https://www.les-crises.fr, 12 août 2019.

(13) Au Yémen s’affrontent, autour des terres rares, l’Arabie Saoudite (couverture des États-Unis) et l’Iran aussi dans une guerre qui ne dit pas son nom.

(14) Toute la région Mali-Niger avec « présence » militaire française est nécessaire à la France et à l’Union européenne pour ses mines d’uranium tout autant que pour sa production de terres rares ; d’où des interventions étrangères soutenue par les États-Unis visant à déstabiliser la région. La littérature française abonde sur le sujet.