Ethiopie : précision et compléments

Une réaction à notre article du n° 158 [http://www.echangesetmouvement.fr/2017/04/ethiopie-le-tigre-africain/]

D’un camarade des Côtes-d’Armor (14 avril 2017).

A propos du n° 158 et précisément de l’article sur l’Ethiopie, p. 33, une erreur qui change toute l’argumentation (est-ce Wikipédia ou le Diplo la source de l’erreur?) : 1ha = 10 000 m² et une superficie de 2 ha (20 000 m² donc) est tout autre chose qu’un « grand jardin » – la moyenne des exploitations bretonnes début xxie siècle ne devrait pas dépasser les 5 ha. (…)
J.-P. C.

Réponse d’Echanges

Cher J.-P.

Merci pour ta lettre : elle prouve au moins qu’un des abonnés lit attentivement les articles et qui plus est, ce que nous souhaitons toujours, que ce soit une lecture critique.

Il ne fait aucun doute que moi-même et les correcteurs d’Echanges (pourtant très maniaques) se sont mêlés les pinceaux avec de banales unités de surface du niveau du certificat d’études primaires. Tes observations sont tout à fait correctes, on s’en excuse auprès de toi et de tous, et on rectifie (1).

Ce n’est pas pour nous dédouaner mais nous pensons saisir cette opportunité pour en dire plus sur les conditions d’exploitation du sol en Ethiopie, ce qui n’était guère possible dans un article global déjà assez long comme cela. Même si ces détails paraissent confirmer certaines des assertions de l’article sur ces questions de superficie, n’y vois pas là une échappatoire.

Pour des raisons climatiques et leurs conséquences, à la fin des années 1980, seulement 15 % du sol éthiopien sont cultivés, 51 % ne sont que des pâturages et les forêts n’en occupent plus que 4 % après une déforestation sans précédent dans le siècle écoulé.

Les basses terres, à moins de 1 500 m d’altitude, étant infestées par des insectes ravageurs de cultures et par les moustiques porteurs de la malaria, la plupart des agriculteurs sont concentrés dans la zone montagneuse, entre 1 500 et 3 000 m. Mais là aussi on trouve de grandes différences suivant la qualité du sol (les amendements permettant d’améliorer par exemple les terres argileuses n’étant guère pratiqués). La population paysanne est plus concentrée dans les secteurs favorables, ce qui complique la distribution des terres, vu le nombre de postulants, et crée l’ensemble des problèmes évoqués dans l’article d’Echanges, car les accapareurs étrangers visent essentiellement les terres fertiles et irrigables où sont concentrés les paysans.

A partir du moment où la dictature militaire décidait que la terre appartenait à l’Etat, le problème restait essentiellement celui de l’attribution en gestion de parcelles aux paysans. La réforme de 1975 attribua ainsi un maximum de 10 ha à chaque paysan. Mais pour des raisons techniques (manque de matériel d’exploitation) que coutumières et du nombre de postulants, il se produisit une redistribution locale des parcelles qui entraîna une fragmentation des unités qui auraient pu se constituer. En 1984 l’Etat tenta de promouvoir, comme dans la Russie soviétique, d’un côté des coopératives, de l’autre des fermes d’Etat.

Le résultat de toutes ces incohérences fut qu’en 2000, 87 % des exploitations avaient moins de 2 ha, 64 % moins de 1 ha et 40 % moins de 0,5 ha souvent divisés en 2 ou 3 parcelles (on n’était plus très loin du « grand jardin ») (la moyenne française est de 78 ha, toutes exploitations confondues et pour les fermes céréalières de 114 ha).

Ce n’est que plus tard, à partir de 2004, que le régime décida de se lancer dans les grands investissements dans l’agriculture avec les conséquences que l’article d’Echanges analyse. De 2004 à 2009 plus de 600 000 ha ont été alloués à ces investisseurs souvent étrangers Et plus de 157 projets concernaient des fermes de plus de 1 000 ha. Dans la vallée fertile de l’Omo, 250 000 ha ont été concédés à un consortium entre un fonds d’Etat et un investisseur étranger. 500 000 paysans éleveurs sont expulsés par la mise en valeur de 200 000 ha des pâturages pour la production intensive essentiellement de produits destinés à l’exportation pour la fabrication de carburants synthétiques. En 2014, trois multinationales américaines du textile et une indienne s’associent pour recevoir 3 millions d’hectares de terres pour la production de coton. Et la liste pourrait être bien plus allongée. 

Pour pallier les expropriations résultant de ces réalisations démesurées , une nouvelle réforme, en 2010, visait une « villagisation » avec des déplacements de population évincée dans des zones moins fertiles et l’attribution de parcelles de 3 à 4 ha. Mais pour un tas de raisons dont la corruption, chaque paysan ne reçut dans ces unités rurales reconstituées artificiellement que des parcelles de 0,25 à 0,50 ha (là aussi, pas loin du « grand jardin »). (…)

Bien cordialement et fraternellement

H. S.

(1) Après examen c’est le commentaire « un grand jardin » qui est malheureux. Il s’agit bien de 2 ha (20 000 m2, comme l’indique cet extrait de l’article cité, « Terres volées d’Ethiopie », du Monde diplomatique de décembre 2013 : « La Constitution de 1995 entérine le statut de la terre comme “propriété commune de la nation et du peuple éthiopien” qui, de ce fait, ne peut être ni vendue ni échangée. Cultivateurs et pasteurs se voient garantir l’accès gratuit à la terre et la protection contre l’éviction. L’année suivante, une disposition adoptée par quatre régions — Gambela, Afar, Somali et Benishangul-Gumuz — autorise néanmoins la location ou le crédit-bail (leasing). (…) Les paysans n’obtiennent pas les 10 hectares auxquels ils sont censés avoir droit. “En 2000, 87,4 % des familles rurales disposaient de moins de 2 hectares, indique M. Samuel Gebreselassie, de l’organisation Future Agricultures”. » – (Note d’Echanges)