« Antifascismos 1936-1945 , la lucha cotra el fascismo a ambos lados del Atlántico ], de Michael Seidman (Note de lecture)

Cet article est paru dans Echanges n° 159 (printemps 2017).

Antifascismos 1936-1945
La lucha contra el fascismo a ambos lados del Atlántico
Michael Seidman
Alianza editorial, 2017

Dans Antifascismos 1936-1945. La lucha contra el fascismo a ambos lados del Atlántico (Antifascismes 1939-1945. La lutte contre le fascisme des deux côtés de l’Atlantique), publié en espagnol avant de l’être en anglais, l’historien américain Michael Seidman tente de combler un vide par cette étude des antifascismes, qui n’ont jusqu’à maintenant pas autant intéressé les historiens que les fascismes.
Ses analyses iconoclastes appuyées sur une recherche rigoureuse, sans a priori, de sources de première main (archives, procès verbaux de réunions d’entreprises, etc.) – grâce à son excellente maîtrise du français et de l’espagnol – l’ont amené, depuis sa thèse universitaire soutenue en 1982, à remettre en cause, sans avoir pu être jamais démenti, de nombreuses idées fausses concernant l’histoire contemporaine de la France et de l’Espagne. Cette thèse a été publiée en 1991 par la University of California Press sous le titre Workers Against Work : Labor in Paris and Barcelona during the Popular Fronts (1).
Pour rédiger Antifascismos 1936-1945, l’auteur a collecté des faits qui n’ont rien de secret pour nous obliger à regarder ce que beaucoup refusent de voir : deux types d’antifascismes entre le début des Fronts populaires en France et en Espagne et la fin de la deuxième guerre mondiale en Europe que l’auteur définit comme « révolutionnaire » pour l’un et « contre-révolutionnaire » ou « conservateur » pour l’autre. A rebours de la vulgate des antifascistes militants qui soutiennent que l’antifascisme serait uniquement de gauche et l’antifascisme conservateur un oxymore.
Pendant la guerre civile en Espagne, entre 1936 et 1939, l’antifascisme « révolutionnaire » a tenu le haut du pavé, « tout au moins dans les pays avec une bourgeoisie faible comme l’Espagne » (p. 24). Il identifiait les fascismes italien et allemand avec le capitalisme et même toute opposition aux gouvernements « progressistes », y inclus grèves, rébellions et actes de résistance au travail comme « fascistes ». L’antifascisme conservateur, de Roosevelt, Churchill et De Gaulle, par contre, ne confondait pas, avant la naissance de l’Axe, le fascisme de Mussolini avec le nazisme de Hitler, et sut, après guerre, composer avec le régime de Francisco Franco puisqu’il luttait contre le fascisme au nom du maintien d’un libéralisme économique et social.
Dans son ouvrage, Michael Seidman démontre que l’un et l’autre types d’antifascisme, à l’instar des fascismes, prétendaient s’adresser aux « masses » au-delà des classes mais que les travailleurs demeurèrent plus ou moins indifférents à la propagande antifasciste jusqu’à la déclaration de guerre, parce que leurs luttes, tout du moins en France et en Espagne, avaient pour but de réduire le temps de travail et qu’ils considéraient que les menaces de guerre, avec le surcroît de travail que nécessitait la course aux armements, leur offraient l’opportunité de peser en faveur d’une réduction de la journée de travail.
Les antifascismes, révolutionnaire et conservateur, ont presque toujours privilégié la lutte contre les fascismes sur celle contre le communisme russe et rejeté le pacifisme né après la première guerre mondiale en faveur d’une nouvelle guerre, contre le fascisme. Finalement, la tentative atlantiste de renouveler l’ordre européen a vaincu la tentative national-socialiste d’un ordre nouveau d’un autre genre qui comptait fonder l’ordre en Europe sur une exploitation plus intensive du travail. Selon Michael Seidman, c’est avant tout cette volonté de forcer au travail, qui s’exprima par l’encadrement autoritaire des ouvriers dans les usines et les camps de travail dans l’Allemagne hitlérienne et, dans une moindre mesure, dans l’Italie mussolinienne, qui aura poussé les travailleurs vers l’antifascisme étatique des Alliés.
Dès 1935 Haïlé Selassié (1892-1975), qui gouverna l’Ethiopie d’une main de fer de 1930 à 1974 avec une interruption de quelques années due à l’invasion du pays par l’Italie fasciste, avait anticipé l’antifascisme conservateur par sa version d’un antifascisme traditionnaliste fortement nationaliste qui cherchait à enrégimenter le peuple contre l’envahisseur italien. Churchill ne s’y est pas trompé qui a offert l’asile au Négus jusqu’à ce qu’il puisse être réinstallé sur son trône.
Car, Michael Seidman le rappelle, il ne faut pas oublier pour une bonne compréhension des antifascismes, révolutionnaire et conservateur, leurs racines communes idéologiques, religieuses et raciales qui les amenèrent avant guerre à défendre les valeurs d’une prétendue supériorité européenne sur le reste du monde, ni la menace que représentaient les visées impérialistes de l’Allemagne et de l’Italie sur l’impérialisme allié. Le lecteur hispanophone se reportera à ce propos avec profit au chapitre 6 du livre, « Antifascismos unidos, 1941-1944 », divisé en deux parties traitant de la collaboration antifasciste et de la résistance en France.
Depuis les années 1960 les bouleversements dans les sociétés occidentales, le « multiculturalisme », l’égalité de genre et l’extension des libertés individuelles, ont profondément modifié les mouvements d’extrême droite, qui se sont éloignés du fascisme pratiquement et idéologiquement, ainsi qu’ils ont modifié les mouvements antifascistes, qui ont intégré l’anticolonialisme, l’anti-impérialisme et les théories critiques du travail et de l’aliénation quotidienne. Cependant restent à poser les questions sur la victoire de la contre-révolution antifasciste que la défaite de la contre-révolution fasciste a éclipsées. Ce livre de Michael Seidman invite à les aborder.
J.-P. V.

 

(1) Ouvriers contre le travail : Barcelone et Paris pendant les Fronts populaires, traduction française aux éditions Senonevero, 2010 ; lire la recension dans Echanges n° 133 (http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=article&id_article=1547) et notre brochure bilingue L’Etrange histoire de « Ouvriers contre le travail », septembre 2011.

– Voir aussi Pour une histoire de la résistance ouvrière au travail, Paris et Barcelone pendant les Fronts populaires (http://www.mondialisme.org/ecrire/?exec=rubrique&id_rubrique=84)