A propos du prétendu capitalisme de plateforme

Quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt… Imaginons que le sage soit le producteur capitaliste de marchandises qui cherche à tirer de l’exploitation de la force de travail le maximum de plus-value, la lune le consommateur dont l’utilisation de cette marchandise va permettre au producteur d’engranger cette plus-value, le doigt n’est rien d’autre que tout ce qui est nécessaire pour que tout se passe bien entre ce producteur et ce consommateur. Production et consommation restent les éléments essentiels et incontournables de ce que l’on appelle le mode de production capitaliste et ce qui existe entre ces deux, parfois mais rarement inexistant. Si le secteur productif de marchandises n’existait pas, ce secteur intermédiaire entre production et consommation n’existerait pas. Leur source de revenus est donc une partie de la plus-value extraite dans ce secteur productif, mais il se peut que ce secteur intermédiaire exploite la force de travail et dégage lui-même une plus-value. On doit aussi considérer le fait que tout ce secteur intermédiaire, même si son activité est dans le virtuel, ne peut exister sans des vecteurs matériels divers venant de tout le secteur ­productif.

Si l’on considère la forme juridique de l’exploitation de la force de travail, on doit constater que tous les travailleurs en CDI ne sont pas forcément des travailleurs productifs d’une activité de base, pas plus qu’une infinité de précaires peuvent être, même travaillant dans les pires conditions, des travailleurs productifs d’une telle activité.

Dans le doigt qui montre la lune consommatrice, se réfugient une grande variété de fonctions nécessaires bien sûr mais en aucune manière autonomes économiquement : les transports divers englobés aujourd’hui sous le terme de logistique, la publicité sous toutes ses formes, et/ou autres accessoires dont le caractère commun est d’être consommateur d’une part de la plus-value dégagée dans le secteur productif dont il dépend totalement pour dégager éventuellement sa propre plus-value. Le capitaliste producteur va tendre à diminuer le plus possible cette part de plus-value qui lui échappe pour en garder le plus possible ; il peut même, en organisant comme filiale son propre réseau de distribution, récupérer dans l’exploitation des travailleurs de ce réseau une partie de sa propre plus-value.

Un capitaliste, c’est celui qui investit du matériel (capital fixe) dans une production d’une marchandise quelconque pour en tirer de la plus-value dans l’exploitation de la force de travail (capital variable). Le soi-disant capitalisme de plateforme n’a rien à voir avec ce qu’est le capitalisme au sens strict du terme et l’utilisation de ce terme est particulièrement abusif dans ce cas.

Il y a d’ailleurs un mélange des genres lorsque l’on parle des entreprises classées sous ce titre de capitalisme de plateforme. Par exemple Google n’est rien d’autre qu’un support publicitaire physiquement différent mais au rôle identique au mur sur lequel est collé une réclame ou au panneau Decaux, ou encore au message publicitaire à la radio ou à la télé, ou à ce qui apparaît dans la marge de mon écran. Qu’il se fasse une masse de pognon en ayant inventé un support que je suis le premier à utiliser ne change rien au problème.

Uber c’est totalement différent, bien que participant à cette consommation de la plus-value produite ailleurs et en produisant par ailleurs. L’utilisation des moyens modernes de communication lui a permis de mettre en place un autre mode de gestion de la force de travail dans le domaine du transport de voyageurs, lui permettant ainsi de pomper une plus grande part de la plus-value produite ailleurs et d’en engranger lui-même un ­maximum.

Airbnb, que l’on cite comme un autre exemple de ce prétendu capitalisme de plateforme, n’est rien d’autre qu’une agence de voyage qui exploite un créneau spécifique qui avait été en partie défriché par un volontariat de l’échange largement présenté comme une création autonome échappant au capital, alors qu’il s’agit en fait d’une concentration dans le secteur hôtelier mondial.

Il reste que tout ceci ne représente pas grand-chose dans le système capitaliste mondial et qu’il n’y a pas lieu d’y consacrer plus que ces quelques lignes. Ils partagent en commun le fait qu’ils n’existeraient pas si le secteur productif de marchandises ne leur fournissait (hors des paiements de services rendus venant de la plus-value globale) le support matériel élément central de leur activité même : des ordinateurs pour Google, des bagnoles pour Uber, des logements pour Airbnb.

Reste à évaluer l’incidence réelle justifiant cette montée d’adrénaline à propos d’un phénomène très marginal, non seulement pour la France mais infinitésimal à l’échelle mondiale. Soit pour la France, en 2016, autour de 30 millions d’habitants de 15 à 64 ans dont seulement 72 % (environ 21 millions) ont une activité quelconque ; la moitié sont en CDI ; et sur l’autre moitié en « précarité », si l’on soustrait les 3 millions de chômeurs et les 85 % des 7 millions du reste en CDD, les précaires restants (qui ne sont pas tous ubérisés) ne représentent guère plus d’un million d’actifs , soit 5 % de la totalité des actifs. Bien sûr, ce n’est pas négligeable mais non seulement ce n’est pas une masse homogène quant aux relations de travail mais c’est un milieu particulièrement mouvant. De tout cela on ne peut guère tirer de conclusions.

Il reste à savoir la cause de cet engouement dans une négligence des fondamentaux du capital. On pourrait intituler ce phénomène « A la recherche de l’arche perdue » tant il apparaît comme un substitut dans cette recherche du sujet révolutionnaire qui anime une bonne partie de l’ultragauche et où de fait ne déferlent que les modes provisoires de tendances que le capital lui-même essaie de déceler dans ses pratiques destinées à accroître la productivité du travail.

H. S.