Correspondance : militants et agitateurs

Paru dans Echanges n° 156 (été 2016)
D’un camarade expatrié dans un pays du monde au régime autoritaire (mai 2016)

Je commence à m’approcher d’un micro-groupe d’ouvriers [qui] publient un journal dans leur langue. Ils viennent de rentrer des Etats-Unis où ils faisaient un tour en interviewant des ouvriers militants là-bas. Je ne sais pas si tu en as eu des échos. Au quotidien, ce qu’ils font c’est aller travailler dans les usines avec le but de s’organiser et s’éduquer dedans.
Alors ils font une récolte des témoignages des expériences similaires afin d’y réfléchir eux-mêmes et les font transcrire ou traduire pour les diffuser auprès des ouvriers tant que possible. En fait ne je connais que peu l’histoire de ta jeunesse, si tu faisais des actions comparables (par exemple te faire embaucher dans une industrie « clé » dans le but d’organiser [les ouvriers]. As-tu publié des textes sur de telles expériences, ou serais-tu prêt à te faire interviewer sur le sujet par un copain à Paris?
Et aussi : si tu connais d’autres personnes qui pourraient éclairer, partager ou critiquer des actions de ce genre.
Quant à moi je me prépare à monter une école du soir de cours d’anglais pour les ouvriers en septembre. Il est toujours fort possible que le projet tombe à l’eau mais je m’y mets.

Réponse

Avant de répondre aux questions que tu poses, je dois souligner qu’à celles-ci, il n’y a pas de réponse unique et que, d’une part les situations des relations de travail dans un pays défini définissent des réponses différentes pas forcément adaptables dans un autre pays, et d’autre part il s’agit de situations mouvantes, tant avec l’évolution économique et structurelle qu’avec la lutte de classe.
A mon avis, les questions que tu abordes sont des questions centrales dans la lutte de classe, et plus précisément sur le rôle du militant dans toute lutte et même au-delà sur la question de l’autonomie des luttes.
Sur le militant lui-même, je distinguerais schématiquement deux catégories de militants d’entreprise :
1/ ceux qui sont issus du rang, des travailleurs ordinaires de l’entreprise. Ils sont entrés dans telle entreprise en fonction de leur qualification, simplement parce qu’ils cherchaient un travail pour vivre, sans a priori syndical ou politique. Ils n’ont pas choisi la condition de prolétaire, c’est pour eux la seule voie tout simplement pour « gagner sa vie ». L’adhésion à un syndicat et leur participation à une lutte est un choix personnel lié à des facteurs personnels et matériels. En tant que simple membre d’un syndicat, ils peuvent prendre des responsabilités tant dans la section syndicale de l’entreprise, que dans les organes représentatifs de l’entreprise (délégués du personnel et/ou comités d’entreprise) ou lors d’une lutte précise (par exemple dans un comité de grève). Mais une lutte précise peut tout autant amener un travailleur même non syndiqué à jouer un rôle important sans avoir un passé militant.
Ce que je viens de décrire fut à peu près mon itinéraire militant d’entreprise. Je n’ai jamais fait état de mes appartenances à des groupes politiques, encore moins fait de la propagande pour ces groupes. C’est la CGT qui révéla mon appartenance à Socialisme ou Barbarie dans un tract ; c’est aussi un employé qui m’a dit un jour qu’il avait trouvé un bulletin intéressant, ICO, sans soupçonner que j’en étais un des animateurs. En d’autres termes, je n’ai jamais été celui qui était entré dans la boîte pour « organiser » quoi que ce soit – mais il est tout aussi évident que la fréquentation d’un groupe politique m’aidait dans cette activité de militant d’entreprise.
2/ Les tentatives d’organiser les travailleurs d’une entreprise syndicalement ou à travers l’affiliation syndicale pour un parti sont totalement différentes, même si un militant issu du rang peut éventuellement devenir celui d’un groupe ou parti adoptant une « ligne » d’action définie de l’extérieur.  Ces tentatives peuvent différer grandement selon le cadre légal des relations de travail.
Un exemple est donné par les Etats-Unis, où le syndicat n’a aucune place dans une entreprise tant qu’un vote majoritaire ne lui a pas assuré la représentativité et fait de lui le seul interlocuteur de la direction pour discuter les conditions de travail. Faire entrer un militant dans une entreprise sans syndicat est toujours possible mais ses possibilités d’action sont particulièrement limitées. C’est la raison pour laquelle les syndicats ont des « organisateurs » qui, de l’extérieur, établissent des contacts avec les travailleurs de l’entreprise pour aboutir à la formation d’une section locale et à un vote pouvant donner au syndicat droit de cité dans l’entreprise.
Un autre exemple peut être donné pour la France. Contrairement aux Etats-Unis, les syndicats disposent d’un large pouvoir légal et d’une possibilité de participer à tout ce qui concerne les relations de travail (délégués du personnel et comités d’entreprise). Tout militant qui se fait embaucher dans une entreprise pour faire de l’agitation et tenter de trouver des adeptes à sa ligne politique et à son organisation politique est pratiquement contraint d’utiliser ces canaux syndicaux pour accomplir ce pourquoi il a fait ce choix. Depuis longtemps, cette pratique a un nom «  l’entrisme » et a été pratiqué par tous les partis communiste, trotskystes et autres. Post 1968, les maos de la Gauche prolétarienne ont développé cette pratique et on parlait alors «  d’établis ». S’ils sont des clandestins quant à leur appartenance, celle-ci ne tarde pas à se révéler et même s’ils n’apparaissent pas toujours comme tels, cela devient un secret de polichinelle. Aujourd’hui, les champions de « l’entrisme » sont les militants de Lutte Ouvrière qui ont colonisé les échelons intermédiaires de la CGT. Le système français autorise même, lorsque des entristes ont gagné une certaine audience, l’expulsion de tendances qui alors forment un nouveau syndicat qui doit gagner sa « représentativité » (c’est ainsi que sont nés les syndicats SUD issus au départ de la CFDT).  Dans tout ce système, le seul risque pour le militant, qu’il soit issu de l’intérieur ou venu de l’extérieur est de se faire sanctionner par un licenciement et l’inscription sur la liste rouge patronale. Les sanctions judiciaires et pénales sont rares et seulement lorsque dans une grève des actes de violence physique ou des dégâts matériels permettent d’incriminer des militants.
En fait, même si en apparence le militant issu du rang et le militant « entriste » peuvent œuvrer dans le même sens, de grandes différences existent quant à leur action et quant à leur position de militant . Le militant issu du rang sera beaucoup plus soucieux des intérêts de ceux qui luttent avec lui parce qu’il est  dans la même situation, ce qui se traduit souvent par une stratégie différente ; de plus en cas de licenciement pour son activité, les  incidences sur sa vie et son futur professionnel peuvent être beaucoup plus catastrophiques. Le militant « professionnel », « l’entriste »  se souciera  dans son action de la politique de son organisation c’est-à-dire adoptera une stratégie extérieure (personnellement, dans mon action je me suis souvent heurté au militant « entriste «  de Lutte Ouvrière qui appliquait les « recettes » de son organisation). De plus, le militant « entriste » a d’une certaine façon ses arrières assurés en ce sens qu’en cas de licenciement il aura le soutien de son organisation qui l’utilisera à d’autres tâches militantes. C’était même caricatural pour les maos de la GP qui étaient souvent issus de milieux bourgeois et de surcroît universitaires, leurs arrières étaient bien assurés. Pour répondre plus directement à ta question, je n’ai rien à dire sur une expérience « d’entriste » car je ne l’ai jamais été ; au contraire, comme je viens de le dire j’ai dû affronter des « entristes » ; ce serait aussi une longue histoire.
Ce que tu dis des possibilités pour un militant de s’embaucher dans un entreprise locale pour y faire un travail d’organisation (quelle forme d’organisation, dans quel but et quel lien avec des interventions étrangères notamment des Etats-Unis ?) pourrait s’apparenter aux « organisateurs » américains, ou aux « entristes » français. Mais la comparaison s’arrête là. Je crois que vu le contrôle strict par le gouvernement local, via un syndicat officiel et un appareil interne répressif, un militant ne peut que constituer un réseau clandestin et se trouve dans toute lutte menacé d’être découvert. Ce que l’on sait parfois des luttes, ce sont les sanctions sévères qui frappe les supposés leaders qui peuvent être tout autant des militants de l’intérieur ou des «  entristes ». Ce n’est pas seulement le licenciement mais souvent la prison ou autres sanctions d’autant plus sévères s’il apparaît qu’il existe un lien avec une organisation quelconque. Il serait fort utile si tu pouvais en savoir plus sur cette question et comment s’organisent les luttes car la plus grosse partie des informations touchent ce qui se déroule à l’extérieur de l’usine (manifestations, bagarres avec les flics, répression de militants) et rien sur la manière dont tout s’est ou a été organisé. Les plus récents mouvements dans certains pays ont montré que des mouvements de lutte pouvaient s’étendre à une grande échelle. Comment ? Comme tu l’écris, dans ce domaine des luttes, les choses sont en évolution et des actions peuvent être plus tolérées aujourd’hui alors qu’elles étaient sévèrement réprimées auparavant
Il y a des textes sur mon expérience de lutte dans la boîte où j’ai travaillé pendant vingt-six ans avant d’en être licencié pour «  faute grave » (la séquestration d’un comité d’entreprise). Un long article sur un mouvement de 1955 que j’avais écrit pour Socialisme ou barbarie a été republié en brochure, d’autres articles sont enterrés dans les pages d’ICO. Une partie concernant mai 68 est dans la brochure collective d’ICO sur mai. Il y a eu aussi des polémiques sur le « militant » autour des différenciations que je viens de soulever. Je n’ai jamais eu le temps d’écrire quoi que ce soit sur mon expérience globale de militant d’entreprise (pendant près de vingt ans, il y a eu, après mon expulsion de la CGT,un noyau fluctuant d’oppositionnels de ce syndicat avec des réunions hebdomadaires et un bulletin d’entreprise).
Bien sûr que je puis rencontrer quiconque pour discuter de tout ceci ; tu peux communiquer mon adresse courriel pour tout contact.
Les camarades encore vivants que je connais ont tous suivi un itinéraire semblable au mien et ne furent jamais des « entristes ».
Un dernier point. Je ne connais pas ce journal publié je pense en langue locale. Mais je me méfie toujours un peu des nationaux allant faire un tour aux Etats-Unis et des contacts qu’ils peuvent y prendre. L’histoire récente est pleine de ces machines de guerre déstabilisatrices montées  par les Etats-Unis via leurs syndicats ou autres organisations ad hoc profitant des situations de crise dans tel ou tel Etat. La politique des gouvernements américains a toujours été en partie de se servir des canaux syndicaux pour tenter de déstabiliser les économies ou les politiques des pays concurrents (exemple pour la France la scission de la CGT pour former Force Ouvrière en 1947) et affaiblir ainsi l’influence du PC donc de l’URSS dans la guerre froide. Question de se documenter sur les luttes ouvrières, l’Europe est beaucoup plus riche que les Etats-Unis, alors pourquoi ces voyages aux Etats-Unis ?
Un conseil  certainement superflu : fais attention, dans tes tentatives d’organiser quoi que ce soit, d’éviter quoi que ce soit qui pourrait paraître être un relais d’opposition. Toi, tu ne risques que l’expulsion mais les nationaux que tu aurais ainsi contacté risqueraient beaucoup plus. Toujours ce même dilemme que j’ai évoqué.
H. S.

Une réflexion au sujet de « Correspondance : militants et agitateurs »

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